— Il y a bien des hommes vivants qui ont survécu — à l’amour de leurs contemporains ; bien des pères — en sont là au milieu de leurs enfants. Nous trouvons — quelque consolation dans cette réflexion. Nous expirons, nous, — mais non sans la pitié des hommes ; ils souhaiteraient de tout cœur — que la vie nous fût laissée ; nous prévenons — la misère révulsive de la vieillesse, nous esquivons — la goutte et les cathares qui, dans les derniers jours, s’attachent — aux traînards grisonnants ; nous allons vers les dieux, — jeunes, droits, sans trébucher sous le poids — de maints vieux crimes ; assurément les dieux — nous admettront d’autant plus volontiers à goûter avec eux le nectar, — que nous sommes des âmes plus pures. Mes chers parents, — vous dont l’existence est ainsi sacrifiée pour cet unique espoir, — vous ne l’aurez certes pas vendue assez cher.
Quelle fin pourrait être — plus satisfaisante ? Les vainqueurs — ont sur nous la supériorité de la fortune, faveur aussi incertaine — que la mort pour nous est sûre. Ils ne l’emportent pas sur nous — d’un atome d’honneur.
Disons-nous adieu ; — et insultons par notre résignation à la fortune vacillante — qui chancelle à sa plus ferme allure.
[désignant le billot.] Allons, qui commence ?
— Celui-là même qui vous a conduits à ce banquet, doit — y goûter avant vous tous.
[Au geôlier.] Ah ! ah ! mon ami, mon ami, — votre charmante fille m’a donné un jour la liberté ; — vous allez me la voir perdre pour toujours… Comment va-t-elle, je vous prie ? — J’ai ouï dire qu’elle n’était pas bien ; la nature de son mal — m’a fait de la peine.
Monsieur, elle est parfaitement rétablie, — et elle va se marier bientôt.
Par ma courte existence, — j’en suis on ne peut plus aise. Ce sera le dernier bonheur — dont je me serai réjoui ; je t’en prie, dis-lui cela ; — recommande-moi à elle, et, pour arrondir sa dot, — offre-lui ceci. [Il lui donne sa bourse.]
— Ah ! donnons tous !
Est-ce une vierge ?
Vraiment, je le crois ; — une bien bonne créature, qui m’a rendu des services — que je ne puis payer ni apprécier à leur valeur.
— Faites-lui nos compliments. [Ils donnent leurs bourses au geôlier.]
Que les dieux vous récompensent tous, — et la rendent reconnaissante !
Adieu ! et puisse ma vie être maintenant aussi courte — que ce salut suprême ! [Il se place sur le billot.]
— Ouvrez la marche, courageux cousin.
Nous vous suivrons avec joie.
Cris derrière le théâtre.
Vite !… Sauvez-les !… Arrêtez !
Arrêtez, arrêtez ! Oh ! arrêtez, arrêtez, arrêtez !
— Arrêtez ! holà ! maudite soit votre précipitation, — si vous avez si vite fait votre besogne !… Noble Palémon, — les dieux vont manifester leur gloire dans l’existence nouvelle — que vous êtes appelé à mener.
Cela peut-il être, quand — j’ai dit que Vénus m’avait trahi ? Que se passe-t-il ?
— Relevez-vous, noble sire, et prêtez l’oreille à des nouvelles — qui sont bien profondément douces et amères !
Qu’est-ce donc — qui nous a réveillés de notre songe ?
Écoutez donc ! Votre cousin — montait le cheval qu’Émilie — lui avait donné naguère, un cheval noir, n’ayant pas — un poil blanc ; singularité qui, prétend-on, — diminue son prix et qui l’empêcherait, — malgré son excellence, d’être acheté par bien des gens, en raison d’une superstition — fort répandue ici. Ainsi chevauchait Arcite, — trottant sur les pavés d’Athènes, que les paturons de la bête — semblaient compter plutôt que fouler ; car ce cheval — ferait un mille d’un bond, pour peu qu’il plût à son cavalier — de le stimuler. Comme il allait ainsi comptant — les dalles de pierre, dansant pour ainsi dire sur la musique — que faisaient ses sabots (c’est du fer, dit-on, — que la musique tire son origine), un caillou perfide, — froid comme le vieux Saturne et, comme lui, recelant — un feu funeste, lança une étincelle — ou je ne sais quel brusque et fatal éclair. Le cheval, ardent comme la flamme, — prit ombrage et s’abandonna à tout l’emportement — que ses forces donnaient à son instinct ; il bondit, il se cabre, — il oublie la règle d’école à laquelle il a été dressé, — lui si facile à manier ; il geint comme un porc, — sous l’éperon aigu qui l’exaspère — sans le faire obéir, et emploie toutes les vilaines ruses — d’une rosse furieuse et violente pour désarçonner — son cavalier qui le domine bravement. Tout est inutile, — le mors ne voulant pas se briser, ni la sangle se rompre ; les plus brusques soubresauts — n’ont pas déraciné le cavalier qui — l’étreint, toujours entre ses genoux ; alors sur ses sabots de derrière — il se dresse tout debout, de telle sorte que les jambes d’Arcite, plus hautes que sa tête, — semblaient suspendues par un art étrange. La couronne du vainqueur — lui tombe alors de la tête, et immédiatement — l’animal se renverse en arrière, s’affaissant — de tout son poids sur le cavalier. Pourtant Arcite vit encore, — mais il est comme le vaisseau qui ne flotte que pour être englouti — par la prochaine lame. Il désire beaucoup échanger avec vous quelques mots. Tenez, le voici !
— Ô misérable fin de notre alliance ! — Les dieux sont puissant !… Arcite, si ton cœur, — ton noble et vaillant cœur n’est pas encore brisé, — donne-moi tes dernières paroles ! Je suis Palémon, — Palémon qui t’aime encore à ton agonie.
Prends Émilie — et avec elle toutes les joies du monde. Tends-moi la main ; — adieu ! J’ai compté ma dernière heure. J’ai été infidèle, — mais jamais traître. Pardonne-moi, cousin ! — Un baiser de la belle Émilie !
[Il l’embrasse.] C’est fait. — Prends-la, je meurs. [Il expire.]
Que ta belle âme aille vers l’Élysée !
— Je vais fermer tes yeux, prince ; que les âmes bienheureuses soient avec toi ! — Tu fus un homme accompli ; et, tant que je vivrai, — je consacrerai ce jour à te pleurer.
Et moi à t’honorer.
— C’est en ces lieux que vous avez combattu pour la première fois ; c’est ici même — que je vous ai séparés. Rendons grâces — aux dieux de ce que vous vivez.
[Montrant ARCITE.] — Il a joué son rôle, et, bien que trop court, — il l’a bien rempli. Votre existence est prolongée, et — la rosée des bénédictions du ciel vous inonde. — La puissante Vénus a rehaussé son autel, — en vous donnant celle que vous aimez. Mars, notre maître, — a justifié son oracle en accordant à Arcite — les honneurs de la lutte. Ainsi les divinités — ont manifesté leur stricte justice… Emportez ce corps d’ici !
Ô cousin ! — Pourquoi faut-il que nous ayons des sympathies qui nous coûtent — le sacrifice de nos sympathies ? Pourquoi faut-il que le prix — d’une affection chère soit la perte d’une chère affection ?
Jamais la fortune — n’a joué un jeu plus subtil. Le vaincu triomphe ; — le vainqueur est le sacrifié ; pourtant dans cet événement — les dieux ont été souverainement équitables. Palémon, — votre cousin a avoué que vous aviez tous les titres — à l’amour de cette dame ; car vous l’aviez vue le premier, et — vous aviez dès lors proclamé votre passion. Il vous l’a restituée, — comme un bijou volé, en souhaitant que votre conscience — le renvoie d’ici amnistié. Les dieux retirent — la justice de mes mains, et se font eux-mêmes — les exécuteurs… Emmenez votre dame, — et éloignez de cette scène de mort vos partisans — que j’adopte pour mes amis ! Manifestons de la tristesse — un jour ou deux, et faisons honneur — aux funérailles d’Arcite ! Puis — nous reprendrons nos visages de noces, — et nous sourirons avec Palémon. Il y a une heure, une heure à peine, — j’étais aussi affligé pour Palémon — que joyeux pour Arcite ; et maintenant je suis aussi joyeux pour Palémon — qu’afflige pour Arcite. Ô célestes charmeurs, — que faites-vous de nous ? Après un échec, — nous nous prenons à rire ; après un succès, à pleurer ; et toujours — nous sommes des enfants de façon ou d’autre. Soyons reconnaissants — de ce qui est, et abandonnons à votre arbitrage — ce qui est au-dessus de nos discussions ! Partons, — et conformons-nous aux circonstances.