Acte V

Scène III.

[Le vestibule du palais ducal.]
[Entrent THÉSÉE, HIPPOLYTE, ÉMILIE, PIRITHOÜS et leur suite.]
ÉMILIE.

— Je n’irai pas plus loin.

PIRITHOÜS.

Voulez-vous perdre ce spectacle ?

ÉMILIE.

— J’aimerais mieux voir un roitelet fondre sur une mouche — que voir ce débat. Chaque horion qui tombe — menace une brave existence… Chaque coup gémit — sur la place où il frappe, et a le son — d’un glas plus que d’une estocade. Je resterai ici. — C’est assez que mon oreille soit torturée — par l’événement fatal auquel il m’est impossible — d’être sourde ; c’est assez que j’entende, sans souiller mes regards — du terrible spectacle qu’ils peuvent éviter.

PIRITHOÜS.

[à THÉSÉE.] Sire, mon bon seigneur, — votre sœur ne veut pas aller plus loin.

THÉSÉE.

Oh ! elle le doit. — Elle verra dans leur réalité des exploits glorieux — qui feront merveille un jour, rien qu’en peinture.

[À ÉMILIE.] En présence de ce drame — que la nature elle-même va composer et jouer, la conviction — doit être scellée à la fois de la vue et de l’ouïe. Il faut que vous soyez présente. — Vous êtes la récompense du vainqueur, le prix et la couronne — destinée à sacrer le mérite triomphant.

ÉMILIE.

Excusez-moi. — Si j’étais là, je fermerais les yeux.

THÉSÉE.

Il faut que vous soyez là. — Cette épreuve a lieu, pour ainsi dire, dans la nuit, et vous êtes — le seul astre qui puisse l’éclairer.

ÉMILIE.

Je suis éteinte. — Elle ne peut être que perfide, la lumière qui les montrera — l’un à l’autre. La nuit, cette éternelle — mère de l’horreur, sur laquelle pèse la malédiction — de tant de millions de mortels, n’aurait en ce moment — qu’à jeter son noir manteau sur ces deux hommes — et à les empêcher de se retrouver, et peut-être réparerait-elle — un peu sa réputation, et ferait-elle oublier — bien des meurtres dont elle est coupable.

HIPPOLYTE.

— Il faut que vous veniez.

ÉMILIE.

En vérité, je n’irai pas.

THÉSÉE.

— Mais il faut que les chevaliers allument — leur vaillance à votre regard. Sachez que de cette guerre — vous êtes le trésor, et qu’il faut que vous soyez là — pour payer le service.

ÉMILIE.

Seigneur, excusez-moi. — La couronne d’un royaume peut se disputer — loin de lui.

THÉSÉE.

Bien, bien, à votre guise ! — Les personnes qui resteront près de vous pourraient souhaiter leur office — à quelqu’un de leurs ennemis.

HIPPOLYTE.

Adieu, sœur ! — Il est probable que je connaîtrai votre mari avant vous-même, — dans l’éclair d’un instant. Celui des deux que les dieux — reconnaissent pour le plus digne, je les prie — de vous l’accorder.

[Sortent THÉSÉE, HIPPOLYTE, PIRITHOÜS, etc.]
ÈMILIE.

— Arcite a le visage doux ; mais son regard — est comme un engin de guerre braqué, ou comme une lame aiguë — dans un fourreau soyeux ; la clémence et le courage viril — se marient sur son visage. Palémon — a l’aspect très-menaçant ; son front — se creuse et semble ouvrir une tombe à ce qui l’assombrit. — Pourtant il n’est pas toujours ainsi, mais il se modifie suivant — la nature de ses pensées ; longtemps son regard — s’arrêtera sur son objet. La mélancolie — lui sied aussi noblement que l’enjouement à Arcite ; — mais la tristesse de Palémon est une sorte de joie — tempérée, comme si la gaîté le rendait triste — et la tristesse gai. Ces humeurs sombres qui — s’attachent si fâcheusement à d’autres, en lui — demeurent gracieuses.

[Fanfares de cors. Les trompettes sonnent la charge.] — Écoutez comme ces éperons de la vaillance excitent — les princes à l’épreuve ! Arcite peut m’obtenir ; — et pourtant Palémon peut blesser Arcite jusqu’à — déparer son visage. Oh ! quels regrets — seraient suffisants pour un pareil désastre !… Si j’étais là, — je pourrais être nuisible ; car ils détourneraient leurs regards — de mon côté, et dans ce mouvement ils pourraient — manquer une parade ou omettre une attaque — réclamée par le moment même ; il vaut beaucoup mieux — que je ne sois pas là. Oh ! mieux vaudrait n’être jamais née — qu’être la cause d’un pareil malheur. [Fanfares. On crie : Vive PALÉMON ! ]

[Entre UN SERVITEUR.]

Qui à l’avantage ?

LE SERVITEUR.

On acclame Palémon.

ÉMILIE.

— Il a donc vaincu. Cela était probable : — sa mine respirait le triomphe et le succès, et il est — sans aucun doute le premier des hommes… Je t’en prie, cours — et rapporte-moi ce qui se passe. [Fanfares. Cris de : Vive PALÉMON ! ]

LE SERVITEUR.

Toujours Palémon !

ÉMILIE.

— Cours et informe-toi.

[LE SERVITEUR sort.]

[Elle tire de son sein le portrait d’ARCITE et le regarde.] Tu as donc perdu, mon pauvre serviteur ! — J’ai constamment porté ton portrait à ma droite, — celui de Palémon à gauche. Pourquoi ? Je ne sais pas ; — je n’avais pas de but en les plaçant ainsi ; c’est le hasard qui l’a voulu. — Du côté gauche est le cœur : Palémon — avait la meilleure chance.

[Acclamations et cris. Fanfare de cors.] Cette explosion de clameurs — est assurément la fin du combat.

[Rentre LE SERVITEUR.]
LE SERVITEUR.

— On dit que Palémon avait acculé Arcite — à un pouce de la colonne, et le cri — général était : « Vive Palémon ! » Mais aussitôt, — les seconds d’Arcite l’ont bravement dégagé, et les deux hardis jouteurs sont en ce moment — aux prises.

ÉMILIE.

S’ils pouvaient tous deux se métamorphoser — en un seul !… Oh ! pourquoi ? Il n’y aurait pas une femme — digne d’un homme ainsi composé ! Leur mérite respectif, la noblesse spéciale à chacun d’eux donne déjà — le désavantage de l’infériorité et de l’insuffisance — à toute femme existante.

[Fanfare. Cris de : Vive ARCITE ! ] Nouvelle ovation ! — Est-ce toujours Palémon ?

LE SERVITEUR.

Non, maintenant on acclame Arcite.

ÉMILIE.

— Je t’en prie, fais attention aux cris. — Tiens les deux oreilles aux écoutes. [Fanfare. Acclamations. Cris de : ARCITE ! Victoire ! ]

LE SERVITEUR.

On crie : — Arcite ! Victoire ! Écoutez ! Arcite ! Victoire ! — L’achèvement du combat est proclamé — par les instruments à vent.

ÉMILIE.

Les moins clairvoyants voyaient — qu’Arcite n’était pas un enfant. Dieu du ciel ! l’éclat, — la splendeur même de la vaillance rayonnait à travers lui ! Elle ne pouvait — pas plus se dissimuler en lui que le feu ne peut se cacher dans la flamme, — que l’humble rive ne peut chercher chicane aux flots — que l’ouragan force à se déchaîner. Je croyais bien — qu’il arriverait malheur au bon Palémon, mais je ne savais pas — pourquoi je croyais cela. Notre raisonnement n’est pas prophète, — tandis que notre fantaisie l’est souvent. Les voici qui arrivent… — Hélas ! pauvre Palémon !

[Fanfare. Entrent THÉSÉE, HIPPOLYTE, PIRITHOÜS, ARCITE vainqueur, et la suite.]
THÉSÉE.

— Là ! voici notre sœur qui attend — frémissante et inquiète. Charmante Émilie, — les cieux, par leur divin arbitrage, — vous ont donné ce chevalier. Jamais plus brave que lui — ne frappa sur un cimier. Donnez-moi vos mains. — Recevez-la, vous ; et vous, recevez-le. Soyez fiancés par un amour — qui croîtra à mesure que vous vieillirez.

ARCITE.

Émilie, — pour vous acquérir, j’ai perdu ce qui m’était le plus cher — après vous, mon trésor ; et pourtant je vous obtiens à vil prix, — si je vous estime à votre valeur.

THÉSÉE.

Oh ! sœur aimée, — il parle d’un des plus braves chevaliers qui aient jamais — éperonné un noble destrier ; assurément les dieux — ont voulu qu’il mourût célibataire, de peur que sa race — ne parut au monde trop divine. Sa conduite — m’a tellement charmé qu’il m’a semblé qu’Arcite n’était — auprès de lui qu’une masse de plomb. Si je puis justement faire — de toutes ses qualités un si complet éloge, votre Arcite — n’y perd rien ; car l’homme qui s’est montré si grand — a pourtant trouvé son supérieur. J’ai entendu — deux Philomèles émules rebattre les oreilles de la nuit — de leurs chants rivaux ; tantôt l’une dominait, — tantôt l’autre ; puis la première reprenait le dessus — pour être à son tour dépassée, en sorte que l’ouïe — ne pouvait être juge entre les deux. Longtemps — il en a été de même entre ces cousins, et c’est à grand’peine qu’enfin les cieux — ont fait de l’un d’eux le vainqueur.

[À ARCITE.] Portez avec joie — la couronne que vous avez gagnée. Quant aux vaincus, — appliquez-leur immédiatement notre sentence, car je sais — que la vie leur est à charge ; que l’arrêt soit exécuté ici ; — cette scène n’est pas faite pour nos regards. Partons donc, — joyeux, avec quelque tristesse ! Prenez à votre bras votre conquête, — je sais que vous ne voudriez pas la perdre… Hippolyte, — je vois vos yeux concevoir une larme, — dont ils vont être délivrés.

ÉMILIE.

Est-ce là un triomphe ? — Ô puissances célestes, où est votre miséricorde ? — Si vos volontés n’avaient pas décidé qu’il en doit être ainsi — et ne me commandaient pas de vivre pour consoler cet ami esseulé, — ce misérable prince qui vient de rejeter — loin de lui une vie plus précieuse que toutes les femmes, — je devrais, et je voudrais mourir.

HIPPOLYTE.

Ô malheur infini ! — Ces quatre beaux yeux ne devaient-ils se fixer sur un seul objet — que pour qu’il y en eût deux d’aveuglés !

THÉSÉE.

Il en doit être ainsi.

[Ils sortent.]