Acte V

Scène II.

[La prison.]
[Entrent LE DOCTEUR, LE GEÔLIER. et LE GALANT, habillé comme PALÉMON.]
LE DOCTEUR.

— Le conseil que je vous ai donné lui a-t-il fait du bien ?

LE GALANT.

— Oh ! beaucoup. Les jeunes filles qui lui tenaient compagnie — l’ont à demi convaincue que je suis Palémon. — Il y a une demi-heure, elle est venue à moi souriante, — et m’a demandé ce que je voulais manger, et quand je l’embrasserais ; — je lui ai dit : immédiatement, et je l’ai embrassée deux fois.

LE DOCTEUR.

— C’était bien. Vingt fois eût été mieux encore ; — car c’est de là surtout que dépend la cure.

LE GALANT.

Alors elle m’a dit — qu’elle veillerait avec moi cette nuit, car elle savait bien — à quelle heure mon accès me prendrait.

LE DOCTEUR.

Laissez-la faire ; — et, dès que l’accès vous arrivera, accommodez-la bien et tout de suite.

LE GALANT.

— Elle a voulu me faire chanter.

LE DOCTEUR.

Et vous avez chanté ?

LE GALANT.

Non.

LE DOCTEUR.

Vous avez fort mal fait alors ; — vous devriez lui complaire en tout.

LE GALANT.

Hélas ! — je n’ai pas de voix, monsieur, pour la satisfaire sur ce point.

LE DOCTEUR.

— Peu importe, pourvu que vous fassiez du bruit ; — si elle vous redemande, faites n’importe quoi. — Couchez avec elle, si elle vous en prie.

LE GEÔLIER.

Halte-là, docteur !

LE DOCTEUR.

— Oui, par manière de guérison.

LE GEÔLIER.

Gardons, d’abord, si vous le permettez, — les manières de l’honnêteté.

LE DOCTEUR.

Ce n’est là qu’une subtilité. — N’allez pas perdre votre enfant par honnêteté. — Guérissez-la de la bonne manière ; alors, si elle veut être honnête, — elle aura le droit chemin devant elle.

LE GEÔLIER.

Merci, docteur.

LE DOCTEUR.

Veuillez l’amener, — et voyons comment elle est.

LE GEÔLIER.

Je vais lui dire — que son Palémon l’attend. Mais, docteur, — il me semble que vous avez tort pourtant.

[Il sort.]
LE DOCTEUR.

— Allez, allez ! vous autres pères, vous êtes de jolis fous !… Son honnêteté ! — Si nous lui donnions de la médecine jusqu’à ce que nous trouvions ça !…

LE GALANT.

— Quoi ! est-ce que vous ne la croyez pas honnête, monsieur ?

LE DOCTEUR.

— Quel âge a-t-elle ?

LE GALANT.

Dix-huit ans.

LE DOCTEUR.

Elle peut l’être ; — mais n’importe ! ça ne fait rien à notre affaire. — Quoi que dise son père, si vous vous apercevez — que son humeur incline du côté que je disais, videlicet du côté de la chair… Vous me comprenez ?

LE GALANT.

— Oui, très-bien, monsieur.

LE DOCTEUR.

Satisfaites son désir — et largement ; ça la guérira, ipso facto — de l’humeur mélancolique qui l’empoisonne.

LE GALANT.

— Je suis de votre avis, docteur.

LE DOCTEUR.

— Vous verrez. La voici ; je vous en prie, accommodez-la.

[Entrent LE GEÔLIER, LA FILLE DU GEÔLIER et une compagne.]
LE GEÔLIER.

[à sa fille.] — Venez ; votre amoureux Palémon vous attend, mon enfant ; — et voilà déjà une grande heure qu’il est ici pour vous voir.

LA FILLE DU GEÔLIER.

— Je le remercie de son aimable patience ; — c’est un bon jeune homme, et je lui suis grandement obligée. — Vous n’avez jamais vu le cheval qu’il m’a donné ?

LE GEÔLIER.

Si fait.

LA FILLE DU GEÔLIER.

— Comment le trouvez-vous ?

LE GEÔLIER.

C’est un très-beau cheval.

LA FILLE DU GEÔLIER.

— Vous ne l’avez jamais vu danser ?

LE GEÔLIER.

Non.

LA FILLE DU GEÔLIER.

Moi, je l’ai vu souvent ; — il danse très-bien, très-élégamment ; — et, pour une gigue, il peut défier toutes les queues longues et courtes ! — Il tourne comme une toupie.

LE GEÔLIER.

Ça doit être bien beau.

LA FILLE DU GEÔLIER.

— Il dansera la morisque en faisant vingt milles à l’heure ; — et il enfoncera le meilleur cheval de bois — de toute la paroisse, si je m’y connais bien ; — et il galope sur l’air de Léger amour. — Que pensez-vous de ce cheval ?

LE GEÔLIER.

Avec ces vertus-là, — je pense qu’on pourrait l’amener à jouer à la paume.

LA FILLE DU GEÔLIER.

— Bah ! ça ne serait rien.

LE GEÔLIER.

Sait-il lire et écrire ?

LA FILLE DU GEÔLIER.

— Il a une très-belle main ; et il dresse lui-même le compte — de son foin et de sa provende ; le palefrenier — qui voudrait l’attraper devrait se lever de bien bonne heure. Vous connaissez — la jument marron qu’a le duc ?

LE GEÔLIER.

Fort bien.

LA FILLE DU GEÔLIER.

— Elle est terriblement amoureuse de lui, pauvre bête ! — Mais lui, il est comme son maître, froid et dédaigneux.

LE GEÔLIER.

— Quelle dot a-t-elle ?

LA FILLE DU GEÔLIER.

Environ deux cents bottes de foin — et vingt boisseaux d’avoine. Mais il ne voudra jamais d’elle ; — il zézaie si bien en hennissant qu’il serait capable de séduire — la jument d’un meunier ; il causera sa mort.

LE DOCTEUR.

Quelles niaiseries elle dit là !

LE GEÔLIER.

[à sa fille.] — Faites la révérence ; voici votre amoureux qui s’avance.

LE GALANT.

Jolie âme, — comment vous portez-vous ? La belle demoiselle ! voilà une révérence.

LA FILLE DU GEÔLIER.

— À vos ordres, en tout honneur. — Quelle distance y a-t-il d’ici au bout du monde, mes maîtres ?

LE DOCTEUR.

— Eh bien, une journée de voyage, fillette.

LA FILLE DU GEÔLIER.

[au galant.] Voulez-vous y aller avec moi ?

LE GALANT.

— Que ferons-nous là, fillette ?

LA FILLE DU GEÔLIER.

Eh bien, nous y jouerons au trou-madame : — y a-t-il autre chose à faire ?

LE GALANT.

Je veux bien, — si nous y célébrons notre noce.

LA FILLE DU GEÔLIER.

C’est juste ; — je vous assure en effet que nous trouverons là — tout exprès quelque prêtre aveugle qui s’aventurera — à nous marier, car ici ils sont bêtement scrupuleux. — En outre, mon père doit être pendu demain, — et ça ferait tache à l’affaire. — N’êtes-vous pas Palémon ?

LE GALANT.

Est-ce que vous ne me reconnaissez pas ?

LA FILLE DU GEÔLIER.

— Si fait ; mais vous ne vous souciez pas de moi ! Je n’ai rien — que cette pauvre jupe et deux grosses chemises.

LE GALANT.

— N’importe ; je veux vous avoir.

LA FILLE DU GEÔLIER.

Voulez-vous ? bien sûr ?

LE GALANT.

— Oui, par cette loyale main ! je le veux.

LA FILLE DU GEÔLIER.

Alors nous irons au lit.

LE GALANT.

Quand vous voudrez. [Il l’embrasse.]

LE GEÔLIER.

[au galant.] — Ah ! messire, vous êtes bien gourmand.

LE GALANT.

[à LA FILLE DU GEÔLIER.] — Pourquoi essuyez-vous mon baiser ?

LA FILLE DU GEÔLIER.

C’est un baiser embaumé ; — il va me parfumer joliment pour la noce… — N’est-ce pas là votre cousin Arcite ?

LH DOCTEUR.

Oui, cher cœur ; — et je suis bien aise que mon cousin Palémon — ait fait un si bon choix.

LA FILLE DU GEÔLIER.

Croyez-vous qu’il voudra de moi ?

LE DOCTEUR.

— Oui, sans doute.

LA FILLE DU GEÔLIER.

[au geôlier.] Et vous, le croyez-vous aussi ?

LE GEÔLIER.

Oui.

LA FILLE DU GEÔLIER.

— Nous aurons beaucoup d’enfants. Seigneur ! comme vous avez engraissé ! — Mon Palémon va engraisser aussi, j’espère, et joliment, — maintenant qu’il est en liberté. Hélas ! pauvre poulet, — on l’a bien fait pâlir avec la maigre chère et le mauvais logement, — mais je le rétablirai à force de baisers.

[Entre un MESSAGER.]
LE MESSAGER.

Que faites-vous ici ? — Vous allez perdre le plus noble spectacle qu’on ait jamais vu.

LE GEÔLIER.

— Sont-ils dans le champ-clos ?

LE MESSAGER.

Oui. — Vous remplissez une charge là aussi.

LE GEÔLIER.

J’y vais de ce pas… — Il faut que je vous laisse ici.

LE DOCTEUR.

Non, nous irons avec vous. — Je ne veux pas manquer cette joute.

LE GEÔLIER.

[montrant sa fille au docteur.] Comment l’avez-vous trouvée ?

LE DOCTEUR.

— Je vous garantis que dans trois ou quatre jours — je l’aurai rétablie.

[Au galant.] Vous, vous ne devez pas la quitter ; — entretenez-la toujours dans ce sens-là.

LE GALANT.

Je le ferai.

LE DOCTEUR.

Faisons-la rentrer.

LA GALANT.

[à LA FILLE DU GEÔLIER.] — Venez, mignonne, nous allons dîner ; — et puis nous jouerons aux cartes.

LA FILLE DU GEÔLIER.

Et nous embrasserons-nous ?

LE GALANT.

— Cent fois.

LA FILLE DU GEÔLIER.

Et vingt fois encore ?

LE GALANT.

Et vingt fois encore.

LA FILLE DU GEÔLIER.

— Et puis nous coucherons ensemble ?

LE DOCTEUR.

[au galant.] Acceptez son offre.

LE GALANT.

[à LA FILLE DU GEÔLIER.] — Oui, certes.

LA FILLE DU GEÔLIER.

Mais vous ne me ferez pas de mal ?

LE GALANT.

— Je ne le voudrais pas, mignonne.

LA FILLE DU GEÔLIER.

Si vous me faites mal, amour, je crierai.

[Ils sortent.]