— Le conseil que je vous ai donné lui a-t-il fait du bien ?
— Oh ! beaucoup. Les jeunes filles qui lui tenaient compagnie — l’ont à demi convaincue que je suis Palémon. — Il y a une demi-heure, elle est venue à moi souriante, — et m’a demandé ce que je voulais manger, et quand je l’embrasserais ; — je lui ai dit : immédiatement, et je l’ai embrassée deux fois.
— C’était bien. Vingt fois eût été mieux encore ; — car c’est de là surtout que dépend la cure.
Alors elle m’a dit — qu’elle veillerait avec moi cette nuit, car elle savait bien — à quelle heure mon accès me prendrait.
Laissez-la faire ; — et, dès que l’accès vous arrivera, accommodez-la bien et tout de suite.
— Elle a voulu me faire chanter.
Et vous avez chanté ?
Non.
Vous avez fort mal fait alors ; — vous devriez lui complaire en tout.
Hélas ! — je n’ai pas de voix, monsieur, pour la satisfaire sur ce point.
— Peu importe, pourvu que vous fassiez du bruit ; — si elle vous redemande, faites n’importe quoi. — Couchez avec elle, si elle vous en prie.
Halte-là, docteur !
— Oui, par manière de guérison.
Gardons, d’abord, si vous le permettez, — les manières de l’honnêteté.
Ce n’est là qu’une subtilité. — N’allez pas perdre votre enfant par honnêteté. — Guérissez-la de la bonne manière ; alors, si elle veut être honnête, — elle aura le droit chemin devant elle.
Merci, docteur.
Veuillez l’amener, — et voyons comment elle est.
Je vais lui dire — que son Palémon l’attend. Mais, docteur, — il me semble que vous avez tort pourtant.
— Allez, allez ! vous autres pères, vous êtes de jolis fous !… Son honnêteté ! — Si nous lui donnions de la médecine jusqu’à ce que nous trouvions ça !…
— Quoi ! est-ce que vous ne la croyez pas honnête, monsieur ?
— Quel âge a-t-elle ?
Dix-huit ans.
Elle peut l’être ; — mais n’importe ! ça ne fait rien à notre affaire. — Quoi que dise son père, si vous vous apercevez — que son humeur incline du côté que je disais, videlicet du côté de la chair… Vous me comprenez ?
— Oui, très-bien, monsieur.
Satisfaites son désir — et largement ; ça la guérira, ipso facto — de l’humeur mélancolique qui l’empoisonne.
— Je suis de votre avis, docteur.
— Vous verrez. La voici ; je vous en prie, accommodez-la.
[à sa fille.] — Venez ; votre amoureux Palémon vous attend, mon enfant ; — et voilà déjà une grande heure qu’il est ici pour vous voir.
— Je le remercie de son aimable patience ; — c’est un bon jeune homme, et je lui suis grandement obligée. — Vous n’avez jamais vu le cheval qu’il m’a donné ?
Si fait.
— Comment le trouvez-vous ?
C’est un très-beau cheval.
— Vous ne l’avez jamais vu danser ?
Non.
Moi, je l’ai vu souvent ; — il danse très-bien, très-élégamment ; — et, pour une gigue, il peut défier toutes les queues longues et courtes ! — Il tourne comme une toupie.
Ça doit être bien beau.
— Il dansera la morisque en faisant vingt milles à l’heure ; — et il enfoncera le meilleur cheval de bois — de toute la paroisse, si je m’y connais bien ; — et il galope sur l’air de Léger amour. — Que pensez-vous de ce cheval ?
Avec ces vertus-là, — je pense qu’on pourrait l’amener à jouer à la paume.
— Bah ! ça ne serait rien.
Sait-il lire et écrire ?
— Il a une très-belle main ; et il dresse lui-même le compte — de son foin et de sa provende ; le palefrenier — qui voudrait l’attraper devrait se lever de bien bonne heure. Vous connaissez — la jument marron qu’a le duc ?
Fort bien.
— Elle est terriblement amoureuse de lui, pauvre bête ! — Mais lui, il est comme son maître, froid et dédaigneux.
— Quelle dot a-t-elle ?
Environ deux cents bottes de foin — et vingt boisseaux d’avoine. Mais il ne voudra jamais d’elle ; — il zézaie si bien en hennissant qu’il serait capable de séduire — la jument d’un meunier ; il causera sa mort.
Quelles niaiseries elle dit là !
[à sa fille.] — Faites la révérence ; voici votre amoureux qui s’avance.
Jolie âme, — comment vous portez-vous ? La belle demoiselle ! voilà une révérence.
— À vos ordres, en tout honneur. — Quelle distance y a-t-il d’ici au bout du monde, mes maîtres ?
— Eh bien, une journée de voyage, fillette.
[au galant.] Voulez-vous y aller avec moi ?
— Que ferons-nous là, fillette ?
Eh bien, nous y jouerons au trou-madame : — y a-t-il autre chose à faire ?
Je veux bien, — si nous y célébrons notre noce.
C’est juste ; — je vous assure en effet que nous trouverons là — tout exprès quelque prêtre aveugle qui s’aventurera — à nous marier, car ici ils sont bêtement scrupuleux. — En outre, mon père doit être pendu demain, — et ça ferait tache à l’affaire. — N’êtes-vous pas Palémon ?
Est-ce que vous ne me reconnaissez pas ?
— Si fait ; mais vous ne vous souciez pas de moi ! Je n’ai rien — que cette pauvre jupe et deux grosses chemises.
— N’importe ; je veux vous avoir.
Voulez-vous ? bien sûr ?
— Oui, par cette loyale main ! je le veux.
Alors nous irons au lit.
Quand vous voudrez. [Il l’embrasse.]
[au galant.] — Ah ! messire, vous êtes bien gourmand.
[à LA FILLE DU GEÔLIER.] — Pourquoi essuyez-vous mon baiser ?
C’est un baiser embaumé ; — il va me parfumer joliment pour la noce… — N’est-ce pas là votre cousin Arcite ?
Oui, cher cœur ; — et je suis bien aise que mon cousin Palémon — ait fait un si bon choix.
Croyez-vous qu’il voudra de moi ?
— Oui, sans doute.
[au geôlier.] Et vous, le croyez-vous aussi ?
Oui.
— Nous aurons beaucoup d’enfants. Seigneur ! comme vous avez engraissé ! — Mon Palémon va engraisser aussi, j’espère, et joliment, — maintenant qu’il est en liberté. Hélas ! pauvre poulet, — on l’a bien fait pâlir avec la maigre chère et le mauvais logement, — mais je le rétablirai à force de baisers.
Que faites-vous ici ? — Vous allez perdre le plus noble spectacle qu’on ait jamais vu.
— Sont-ils dans le champ-clos ?
Oui. — Vous remplissez une charge là aussi.
J’y vais de ce pas… — Il faut que je vous laisse ici.
Non, nous irons avec vous. — Je ne veux pas manquer cette joute.
[montrant sa fille au docteur.] Comment l’avez-vous trouvée ?
— Je vous garantis que dans trois ou quatre jours — je l’aurai rétablie.
[Au galant.] Vous, vous ne devez pas la quitter ; — entretenez-la toujours dans ce sens-là.
Je le ferai.
Faisons-la rentrer.
[à LA FILLE DU GEÔLIER.] — Venez, mignonne, nous allons dîner ; — et puis nous jouerons aux cartes.
Et nous embrasserons-nous ?
— Cent fois.
Et vingt fois encore ?
Et vingt fois encore.
— Et puis nous coucherons ensemble ?
[au galant.] Acceptez son offre.
[à LA FILLE DU GEÔLIER.] — Oui, certes.
Mais vous ne me ferez pas de mal ?
— Je ne le voudrais pas, mignonne.
Si vous me faites mal, amour, je crierai.