Acte V

Scène I.

[Une place sur laquelle sont disposés les autels de Mars, de Vénus et Diane.]
[Fanfares. Entrent THÉSÉE, PIRITHOÜS, HIPPOLYTE et leur suite.]
THÉSÉE.

— Maintenant, qu’ils entrent, et qu’ils offrent — aux dieux leurs saintes prières ! Que les temples — resplendissent de feux sacrés, et que les autels — fassent monter leur encens en nuées pieuses, — jusqu’à ceux qui nous dominent ! N’omettons rien de ce qui est dû. — Ils ont une noble tâche à remplir, ceux qui veulent honorer — les puissances dont ils sont aimés.

[Fanfares de cors. Entrent PALÉMON, ARCITE et leurs CHEVALIERS.]
PIRITHOÜS.

Seigneur, ils arrivent.

THÉSÉE.

— Vaillants et magnanimes adversaires, — cousins royalement ennemis, venus aujourd’hui — pour éteindre cette parenté qui flamboie entre vous, — laissez de côté pour une heure votre colère, et, comme des colombes, — devant les saints autels de vos protecteurs, — les dieux redoutables, inclinez vos têtes inflexibles. — Votre courroux est surhumain ; que tel soit votre appui ! — Et, avec la faveur des dieux, combattez pour la justice ! — Je vous laisse à vos prières, et entre vous — je partage mes vœux.

PIRITHOÜS.

Que l’honneur couronne le plus digne !

[Tous sortent, excepté PALÉMON, ARCITE et leurs CHEVALIERS.]
PALÉMON.

— Le sablier d’où le gravier s’échappe en ce moment, ne sera pas encore vide, — qu’un de nous aura expiré. Songez seulement à ceci : — s’il y avait en moi quelque chose qui prétendît — me faire obstacle en cette affaire, un de mes yeux — se tournant contre l’autre, un bras luttant contre l’autre bras, — je détruirais le rebelle ; oui, cousin, je le détruirais, bien que faisant partie de moi-même. D’après cela jugez donc — comment je vais vous traiter.

ARCITE.

Je travaille — à chasser de ma mémoire votre nom, votre vieille amitié, — notre parenté, et à substituer à tout cela — quelque chose que je désire anéantir. Hissons donc — les voiles qui doivent mener nos vaisseaux au port même — que désignera le divin nautonier.

PALÉMON.

Vous parlez bien. — Avant que je m’éloigne, laisse-moi t’embrasser, cousin ! — C’est pour la dernière fois.

ARCITE.

— Un adieu suprême !

PALÉMON.

Eh bien, soit, Adieu, cousin !

ARCITE.

Adieu, monsieur.

[Sortent PALÉMON et ses CHEVALIERS, ]

— Chevaliers, parents, amis, vous qui vous sacrifiez pour moi, — vrais adorateurs de Mars dont l’esprit — dissipe en vous les germes de la frayeur et l’appréhension même — qui en est la mère, présentez-vous avec moi — devant le dieu de notre profession. — Allons lui demander le cœur des lions, — le souffle des tigres, et leur furie, — et leur élan, pour aller en avant, veux-je dire ; — car, pour faire retraite, nous souhaiterions être des limaçons… Vous savez que la palme — doit être ramassée dans le sang. Il faut que la force et la prouesse — me confèrent la couronne à laquelle est attachée — la reine des fleurs ! Nos invocations — doivent donc être adressées à celui qui fait du champ de bataille une cuve — d’où déborde le sang humain ; secondez-moi, — et inclinez vos âmes vers lui.

[Ils se prosternent devant la statue de Mars.] — Ô puissant, qui par ton pouvoir as changé — en pourpre le vert Neptune, toi dont l’approche — est annoncée par des comètes, toi dont les dévastations dans les plaines — sont proclamées par des crânes hors de terre, toi dont le souffle abat — la féconde moisson de Cérès, toi dont la main irrésistible — arrache du haut de la nue bleue — les donjons maçonnés, toi qui édifies et brises — les ceintures de pierre des cités, initie-moi, moi, ton élève, — moi, le plus jeune de ceux qui suivent ton tambour, — initie-moi à l’art de la guerre, que je puisse — arborer mon étendard pour ta gloire et être, grâce à toi, — salué vainqueur de la journée ! Donne-moi, grand Mars, — quelque gage de ta faveur !

[Ici, ils se prosternent de nouveau la face contre terre ; on entend un cliquetis d’armures, accompagné d’un rapide coup de tonnerre, ressemblant au fracas d’une bataille ; sur quoi tous se lèvent et s’inclinent devant l’autel.] Ô grand correcteur des énormités des temps, — qui précipites les états pourris, suprême arbitre — des titres poudreux et surannés, qui avec des saignées soulages — la terre malade, et guéris le monde — de sa pléthore de peuples, j’accepte — tes signes comme un heureux augure, et en ton nom — je marche hardiment à mon dessein. Partons !

[Ils sortent.]
[Entrent PALÉMON et ses CHEVALIERS. Ils se prestement devant l’autel de Vénus, puis se relèvent.]
PALÉMON.

— Nos étoiles doivent briller d’un nouveau feu, ou — s’éteindre aujourd’hui. Notre argument est l’amour ; — si la déesse d’amour l’adopte, elle nous donne — la victoire. Unissez donc vos esprits aux miens, — vous tous dont la magnanime noblesse fait de ma cause — votre hasard personnel ! À la déesse Vénus — recommandons notre entreprise, et implorons — sa protection pour notre parti.

[Ils s’agenouillent.] — Salut, reine souveraine des secrets, toi qui as le pouvoir — d’arracher à sa furie le plus farouche tyran — pour le jeter pleurant aux pieds d’une fille, toi qui peux — avec une simple œillade amortir le tambour de Mars — et dissiper la fanfare d’alarme en murmures, toi qui permets — au boiteux de jeter en l’air sa béquille, en le guérissant — plus vite qu’Apollon, toi qui peux forcer le roi — à être le vassal de sa sujette, et induire — la gravité surannée à danser !… Le vieux garçon chauve, — dont la jeunesse, comme un enfant espiègle traversant un feu de joie, — a échappé à tes flammes, tu l’attrapes à soixante-dix ans — et tu lui fais écorcher au hoquet de sa voix chevrotante — de jeunes chansons d’amour. Quel est le divin pouvoir — sur qui tu n’aies pas de pouvoir ? À Phébus tu — ajoutes des flammes, plus ardentes que les siennes ; les feux du ciel — ont brûlé son fils mortel, les tiens l’ont brûlé, lui ! La Chasseresse, — humide et froide, fut surprise, dit-on, à jeter — son arc et à soupirer ! Admets-moi dans tes grâces, — moi, ton soldat dévoué, moi qui porte ton joug — comme une couronne de roses, bien qu’il soit plus lourd — que le plomb même et plus piquant que l’ortie ! — Je n’ai jamais récriminé contre ta loi ; — je n’ai jamais révélé de secrets, n’en connaissant aucun, et j’eusse fait — de même, les connaissant tous ; je n’ai jamais entrepris — la femme d’un autre, ni lu les libelles — des beaux esprits ; je n’ai jamais, à de grands festins, — cherché à séduire une beauté, mais j’ai rougi — au sourire des petits-maîtres qui le faisaient ; j’ai été dur — envers les libertins bavards, et leur ai demandé vivement : — s’ils avaient des mères ; j’en avais une, moi ! une femme ! — et c’étaient toutes les femmes qu’ils outrageaient ! J’ai connu un homme — de quatre-vingts hivers, leur disais-je, qui — épousa une fille de quatorze ans… Déesse, tu as le pouvoir — de donner vie à la poussière !… Les crampes séniles — avaient tordu en cercle son pied carré ; — la goutte avait noué ses doigts ; — d’atroces convulsions avaient presque soustrait — aux globes de ses yeux leurs orbites ; en sorte que tout ce qui était vie — en lui semblait une torture. Ce squelette — eut de cette jeune et belle compagne un garçon, et moi, — j’affirmais qu’il était bien son fils, car elle jurait qu’il l’était, — et comment se refuser à la croire ? Bref, — pour ceux qui jasent ayant réussi, je ne suis pas un camarade ; — pour ceux qui, n’ayant pas réussi, se vantent, je suis un ennemi ; — pour ceux qui voudraient réussir et n’y parviennent pas, je n’ai que des applaudissements. — Non, je n’aime pas celui qui raconte de secrètes intrigues — de la plus sale manière, ni celui qui trahit des mystères — dans le plus impudent langage. Tel je suis, — et je jure que jamais amant n’a jamais soupiré — plus sincèrement que moi. Donc, ô souverainement tendre déesse, — donne-moi la victoire dans cette lutte où se débat — le mérite (lu véritable amour, et honore-moi d’un signe — de ta haute faveur.

[Ici on entend une musique, et l’on voit voltiger des colombes. Tous se prestement la face contre terre, puis se mettent à genoux.] — Ô toi qui règnes sur les cœurs mortels — de onze à quatre-vingt-dix ans, toi qui as pour parc ce monde — et nos hordes pour gibier, je te remercie — de ce gage propice ! En fortifiant — mon cœur innocent et loyal, il m’arme tout entier d’assurance — pour cette entreprise. Relevons-nous, et — inclinons-nous devant la déesse ! Le temps marche. [Ils s’inclinent et sortent.]

[Doux accords de flageolets. Entre ÉMILIE, les cheveux sur les épaules ; sur la tête une guirlande d’épis ; une jeune fille en blanc, ayant des fleurs dans les cheveux, tient la queue de sa robe ; une autre porte devant elle un encensoir d’argent, en forme de biche, remplie d’encens et de parfums, qu’elle dépose sur l’autel ; elle se retire ; ÉMILIE y met te feu ; puis toutes s’inclinent et s’agenouillent.]
ÉMILIE.

— Ô reine sacrée, mystérieuse, froide et constante, — ennemie des orgies, muette, contemplative, — suave, solitaire, blanche autant que chaste, pure — comme la neige tamisée au vent, toi qui à tes chevaliers femelles — ne laisses que le sang nécessaire à la rongeur, — cette robe de leur ordre, moi, ta prêtresse, — je n’humilie ici devant ton autel. Oh ! daigne — abaisser sur ta vierge ce merveilleux œil vert — qui n’a jamais regardé une chose maculée ! — Oh ! sainte et argentine maîtresse, prête ton oreille, — (qui n’a jamais entendu un terme impur, où — n’a jamais pénétré un voluptueux murmure), à ma supplication — que trouble une sainte frayeur. Voici la fin — de ma fonction de vestale ; j’ai la robe nuptiale, — mais le cœur vierge. Un mari m’est destiné, — mais je ne le connais pas. De deux, j’en dois — choisir un, et prier pour son succès, mais — mes yeux ne sont complices d’aucune élection. — Tous deux sont également précieux ; j’aurais à en sacrifier un, — que je ne pourrais condamner ni l’un ni l’autre ; celui qui périrait — disparaîtrait sans jugement. Ainsi donc, ô ma pudique reine, — que celui des deux prétendants qui m’aime le mieux — et qui a le plus de titres, que celui-là — m’enlève ma couronne d’épis ; sinon, permets — que je conserve dans ta légion — mon rang et ma dignité.

[Ici l’encensoir disparaît sous l’autel, et à la place s’élève un rosier portant une seule rose.] — Voyez ce que la souveraine du flux et du reflux — fait surgir par sa sainte puissance — des entrailles même de son autel sacré ! Rien qu’une rose ! — Si je suis bien inspirée, ce combat sera la ruine — de ces deux braves chevaliers, et moi, fleur vierge, — je croîtrai solitaire sur ma tige.

[Ici des instruments font entendre un son aigu, et la rose tombe de l’arbre.] — La fleur est tombée ; — l’arbre descend ! Ô maîtresse, — voilà que tu me congédies ; je serai cueillie, — je le crois ; je ne connais pas ton intime volonté ; — démasque ton mystère !… J’espère qu’elle est satisfaite ; — ses signes étaient favorables. [Elles saluent et sortent.]