Acte IV

Scène III.

[La prison.]
[Entrent LE GEÔLIER, LE GALANT et LE DOCTEUR.]
LE DOCTEUR.

Son égarement est plus grand à certaines époques de la lune qu’à d’autres, n’est-ce pas ?

LE GEÔLIER.

Elle est toujours dans un délire inoffensif ; elle dort peu, n’a pas le moindre appétit, mais boit souvent ; songeant à un autre monde, à un monde meilleur ; quel que soit l’objet incohérent qui l’occupe, elle le larde de ce nom : Palémon ! Elle en farcit toute chose, l’assaisonne de toute façon.

[Entre LA FILLE DU GEÔLIER.]

Tenez, la voici qui vient ! Vous allez voir son état.

LA FILLE DU GEÔLIER.

Je l’ai tout à fait oubliée. Le refrain est : À bas ! À bas ! L’auteur n’est ni plus ni moins que Giraldo, le précepteur d’Émilie. C’est un homme qui sera fantasque tant qu’il marchera sur ses pieds ; car dans l’autre monde Didon verra Palémon, et alors elle désaimera Énée.

LE DOCTEUR.

Qu’est-ce que cela veut dire ?… Pauvre âme !

LE GEÔLIER.

C’est comme ça tout le long du jour.

LA FILLE DU GEÔLIER.

Quant au charme dont je vous ai parlé, voici : vous devez porter une pièce d’argent au bout de votre langue ; sinon, pas de bac ! Alors si vous avez la chance d’aller où sont les âmes bienheureuses, quel spectacle !… Nous autres, filles qui avons eu le cœur broyé, mis en lambeaux par l’amour, nous irons là, et tout le jour nous ne ferons que cueillir des fleurs avec Proserpine ; alors je ferai un bouquet pour Palémon ; alors, qu’il… vous comprenez… qu’il…

LE DOCTEUR.

Quelle gracieuse aberration ! Écoutons-la encore un peu.

LA FILLE DU GEÔLIER.

Ma foi, je vais vous dire ; parfois nous jouons à la courte-paille, nous les bienheureuses… Hélas ! c’est une cruelle existence qu’on a dans l’autre endroit : brûler, frire, bouillir, siffler, hurler, déblatérer, jurer ! Oh ! on y fait un vilain concert ! Prenez-y garde ! si l’on devient fou furieux, si l’on se pend ou si l’on se noie, c’est là qu’on va. Jupiter nous bénisse ! et là on est mis dans une chaudière de graisse d’usurier et de plomb fondu, en compagnie d’un million de coupe-bourse, pour y bouillir sans rémission comme une couenne de lard.

LE DOCTEUR.

Comme sa cervelle travaille !

LA FILLE DU GEÔLIER.

Les seigneurs et les courtisans qui ont fait des enfants à des filles sont dans cet endroit ; ils y restent dans le feu jusqu’au nombril, et dans la glace jusqu’au cœur, et là la partie coupable brûle, et la partie trompeuse gèle. En vérité, on pourrait trouver la punition bien cruelle pour une pareille vétille ! Croyez-moi, je vous assure que, pour en être quitte, on épouserait volontiers une sorcière lépreuse.

LE DOCTEUR.

Comme elle poursuit cette idée ! Ce n’est pas une démence superficielle, mais une mélancolie bien épaisse et bien profonde.

LA FILLE DU GEÔLIER.

Entendre là une fière grande dame et une fière bourgeoise hurler ensemble ! Je serais une brute d’appeler ça une bonne plaisanterie. L’une crie : Oh ! quelle fumée ! L’autre : Quel feu ! Celle-ci crie : Oh ! pourquoi ai-je fait ça derrière la tapisserie ? et alors elle pousse un hurlement ; celle-là maudit son galant et le pavillon de son jardin. [Chantant.] [Je serai fidèle, mon étoile, ma destinée, etc.]

LE GEÔLIER.

Que pensez-vous d’elle, monsieur ?

LE DOCTEUR.

Je pense qu’elle a une perturbation d’esprit à laquelle je ne puis remédier.

LE GEÔLIER.

Hélas ! que faire alors ?

LE DOCTEUR.

Savez-vous si elle a jamais aimé quelqu’un, avant d’avoir vu Palémon ?

LE GEÔLIER.

[montrant LE GALANT.] J’ai eu naguère, monsieur, la pleine espérance qu’elle avait fixé son affection sur ce gentleman, mon ami.

LE GALANT.

Je l’ai cru aussi, et je penserais faire une bonne aubaine en donnant la moitié de ma fortune pour qu’elle et moi nous fussions encore sans conteste dans les mêmes termes.

LE DOCTEUR.

C’est le trouble de ses yeux enivrés qui a troublé ses autres sens ; il peuvent se rétablir et se remettre suffisamment pour remplir leurs fonctions prédestinées ; mais ils sont maintenant dans le plus extravagant délire. Voici ce que vous devez faire : vous la confinerez en un lieu où la lumière semble se faufiler plutôt qu’être admise. Vous, jeune homme, son ami, assumez le nom de Palémon ; dites que vous êtes venu souper avec elle et faire la communion d’amour ; cela fixera son attention, car c’est la pensée dont elle a le cerveau frappé ; les autres objets qui s’interposent entre son regard et son esprit ne sont que les caprices fantasques de sa clémence. Chantez-lui de ces vertes chansons d’amour qu’elle prétend que Palémon chantait dans sa prison. Arrivez à elle, paré des fleurs les plus embaumées que possède la saison, et parfumé en outre de quelque autre odeur artificielle qui soit agréable aux sens : tout cela fera un Palémon accompli, car Palémon sait chanter, et Palémon est embaumé, et tout ce qu’il y a de bon. Demandez à souper avec elle, découpez pour elle, buvez à elle, et insistez sans cesse à travers tout cela pour obtenir ses bonnes grâces et l’accès de sa faveur. Sachez quelles jeunes filles Ont été ses compagnes et ses camarades de jeux ; et faites-les venir à elle avec le nom de Palémon à la bouche, et chargées de cadeaux qu’elles seront censées offrir en son nom. C’est un mensonge qui la trouble, et c’est par des mensonges qu’il faut le combattre. Ceci pourra l’induire à manger, à dormir, et remettre en ordre et en équilibre ce qui est faussé en elle. J’ai vu cela réussir je ne sais combien de fois ; et j’ai grand espoir de voir ce cas s’ajouter au nombre. Je viendrai, entre les diverses phases de ce projet, donner mes soins. Mettons-le à exécution ; et hâtons-en le succès qui, n’en doutez pas, ramènera le bien-être.

[Ils sortent.]