Acte IV

Scène II.

[Dans le palais.]
[Entre ÉMILIE, tenant deux portraits.]
ÉMILIE.

— Pourtant je pourrais fermer ces blessures ; sans cela, elles vont s’ouvrir — et saigner à mort… Je vais choisir, — et terminer leur querelle ; deux jeunes gens si beaux — ne doivent pas succomber pour moi. Il ne faut pas que leurs mères éplorées, — suivant les cendres mortellement froides de leurs fils, — maudissent ma cruauté.

[Elle regarde le portrait d’ARCITE.] Ciel bon ! — quel doux visage que celui d’Arcite ! Si la sage nature, — avec ses dons les plus précieux, avec toutes les beautés — qu’elle prodigue à la naissance des nobles personnes, — se faisait ici-bas femme mortelle, eût-elle en elle — toutes les pudiques réserves des jeunes vierges, certes — elle s’éprendrait follement de cet homme ! Quels yeux — a ce jeune prince ! de quelle ardente étincelle, — et de quelle énergique douceur ! Ici l’amour lui-même trône souriant ! — Tel, cet autre mignon, Ganimède, — enflamma Jupiter et força le dieu — à enlever le bel enfant et à le placer près de lui, — radieuse constellation ! quel sourcil il a ! — de quelle ample majesté ! — arqué comme celui de Junon aux grands yeux, mais bien plus suave, — bien plus doux que l’épaule de Pallas ! Il semble — que de là, comme d’un promontoire — élancé dans le ciel, la Renommée et l’Honneur devraient secouer leurs ailes et chanter — à tout le monde inférieur les amours et les combats — des dieux et des hommes les plus divins. Palémon — n’est que son repoussoir ; près d’Arcite, il n’est qu’une ombre terne, — il est basané et chétif, il a l’œil aussi morne — que s’il avait perdu sa mère ; un tempérament inerte ; — en lui pas de mouvement, pas de vivacité ; — il n’a rien de cette pénétrante animation, pas même un sourire.

[Elle regarde le portrait de PALÉMON.] — Pourtant ce que nous appelons imperfection peut plaire chez lui : — Narcisse était un triste enfant, mais il était céleste… — Oh ! qui pourrait connaître les détours du caprice féminin ?… — Je suis une folle, ma raison s’est égarée en moi… — Je n’ai pas fait de choix, et j’ai menti si impudemment — que toutes les femmes devraient me battre. À genoux — je te demande pardon, Palémon ! Tu es seul — beau, et d’une beauté unique… Voilà bien tes yeux, — ces lampes éclatantes de beauté, qui imposent — et fulminent l’amour, et quelle jeune fille oserait leur résister ? — Quelle gravité hardie, et attrayante pourtant, — à cette brune et virile figure ! Ô amour ! voici — désormais l’unique carnation !… Arrière, Arcite ! — Près de lui tu es un enfant perdu, un pur bohémien… — Et voilà la noble personne !… Je suis affolée, — complètement égarée ! Ma virginale véracité m’a fuie. — Car, si mon frère m’avait tout à l’heure demandé — qui j’aimais, j’aurais nommé frénétiquement Arcite ; — et si ma sœur me faisait la même demande maintenant, je préférerais Palémon.

[Elle compare les deux portraits.] — Mettons-les tous les deux l’un près de l’autre… Maintenant, mon frère, faites-moi la demande… — Hélas ! je ne sais que dire… Maintenant faites-la-moi, chère sœur… — Que je regarde encore ! Quel enfant gâté que cet amour, — qui, entre deux hochets d’un charme égal, — ne peut faire de choix, mais crie pour les avoir tous deux !

[Entre UN GENTILHOMME.]

— Eh bien, monsieur ?

LE GENTILHOMME.

De la part du noble duc votre frère, — madame, je vous apporte des nouvelles. Les chevaliers sont arrivés.

ÉMILIE.

— Pour finir la querelle ?

LE GENTILHOMME.

Oui.

ÉMILIE.

Que ne puis-je finir auparavant… — Quels péchés ai-je commis, chaste Diane, — pour que ma jeunesse immaculée soit aujourd’hui souillée — du sang de ces princes ? pour que ma chasteté — devienne l’autel où la vie de ces amants, — les plus nobles, les meilleurs qui aient jamais — fait la joie d’une mère, soit sacrifiée — à ma malheureuse beauté !

[Entrent THÉSÉE, HIPPOLYTE, PIRITHOÜS et leur suite.]
THÈSÊE.

[s’avançant.] Introduisez-les — au plus vite ! Il me tarde de les voir.

[À ÉMILIE.] — Vos deux amants rivaux sont revenus, — accompagnés de leurs beaux chevaliers. Maintenant, ma charmante sœur, — il va falloir aimer l’un des deux.

ÉMILIE.

Je préférerais tous les deux, — pourvu que ni l’un ni l’autre ne succombât prématurément à cause de moi.

THÉSÉE.

— Qui les a vus ?

PIRITHOÜS.

Moi, tout à l’heure.

LE GENTILHOMME.

Et moi.

[Entre UN MESSAGER.]
THÉSÉE.

[au MESSAGER.] — D’où venez-vous, monsieur ?

LE MESSAGER.

Je viens de voir les chevaliers.

THÉSÉE.

Veuillez nous dire, — vous qui les avez vus, ce qu’ils sont.

LE MESSAGER.

Je vais, seigneur, — vous dire vraiment ce que j’en pense. S’il faut en juger par l’extérieur, — je n’ai jamais vu, de mes yeux ni dans l’histoire, six cœurs plus braves — que ceux qu’ils portent. Celui qui se tient — au premier rang avec Arcite, a la prestance — d’un vaillant, le visage d’un prince, — (son seul regard le dit) ; il a le teint — plutôt brun que noir, une mine farouche, et pourtant noble, — qui annonce un homme hardi, intrépide, et fier du danger. — Les cercles de ses yeux sont profonds, — et il a l’air d’un lion courroucé ; — sa chevelure flotte longue derrière lui, noire et lustrée — comme l’aile du corbeau ; ses épaules sont larges et fortes ; — ses bras longs et ronds ; sur sa cuisse, une épée — pend à un baudrier curieux, prête, sur un froncement de sourcil, — à mettre le sceau à sa volonté ; jamais, sur ma conscience, — on ne vit meilleur compagnon d’armes.

THÉSÉE.

— Tu l’as bien décrit.

PIRITHOÜS.

Il n’en est pas moins inférieur, — ce me semble, à celui qui s’avance de front avec Palémon.

THÉSÉE.

— De grâce, décris-nous-le, ami.

PIRITHOÜS.

Je soupçonne qu’il est prince aussi, — et plus grand que l’autre, s’il est possible ; car son extérieur — a tout le prestige de la noblesse. — Il a un peu plus de corpulence que le chevalier dont on vient de parler, — mais le visage bien plus doux ; son teint — est empourpré, comme une grappe mûre ; il a sans doute conscience — de tout ce qu’il va défendre, et il n’en est que plus apte — à faire de cette cause la sienne ; son visage laisse paraître — toutes les belles espérances qu’il conçoit de son entreprise. — Et, quand il est en colère, une calme vaillance, — pure de toute exagération, pénètre toute sa personne — et guide son bras aux braves actions. Craindre lui est impossible, — il n’est pas d’une trempe assez molle. Sa tête est blonde ; — sa chevelure épaisse, bouclée et emmêlée comme la cime du lierre, — inextricable à la foudre même ; sa face — porte la livrée de la vierge guerrière, — toute rose et toute blanche, car la barbe ne l’a pas encore parée ; — dans ses yeux qui roulent la Victoire trône, — comme si elle comptait à jamais couronner sa valeur ; — son nez est proéminent, signe de noblesse ; — ses lèvres rouges, après les combats, sont faites pour les femmes.

ÉMILIE.

— Et il faut aussi que ces hommes meurent !

PIRITHOÜS.

Quand il parle, sa voix — résonne comme une trompette, tous ses traits — sont comme un homme doit les souhaiter, vigoureux et nets. — Il porte une hache de bel acier, dont le manche est d’or. — Son âge, environ vingt-cinq ans.

LE MESSAGER.

Il y en a un autre, — un petit homme, mais qui, par l’énergie de l’âme, semble — aussi grand qu’aucun. Je n’ai jamais vu — un tel extérieur tant promettre.

PIRITHOÜS.

— Oh ! celui qui a ces taches de rousseur ?

LE MESSAGER.

Lui-même, monseigneur. — Ne sont-elles pas gracieuses ?

PIRITHOÜS.

Oui, elles sont bien.

LE MESSAGER.

Il me semble — qu’étant si peu nombreuses et si bien disposées, elles attestent — l’art exquis et grand de la nature. Il a les cheveux blonds, — non d’un blond efféminé, mais de cette nuance virile — voisine du châtain ; robuste et agile, — ce qui indique une âme active ; ses bras sont charnus, — doublés de muscles vigoureux ; vers l’épaule — ils se gonflent doucement, comme une femme qui vient de concevoir ; — ce qui montre qu’il est apte au travail et qu’il ne fléchit jamais — sous le poids des armes ; intrépide, calme, — mais, quand il s’émeut, un tigre ! Il a l’œil azuré, — ce qui implique la compassion après qu’il a vaincu ; habile — à apercevoir les avantages, et, dès qu’il les découvre, — prompt à en profiter ; il ne fait pas d’offense, — mais n’en accepte pas. Il a le visage ovale ; s’il sourit, — c’est un amant ; s’il fronce le sourcil, un guerrier. — Sur la tête il porte une triomphale couronne de chêne, — à laquelle sont fixées les faveurs de sa dame. — Son âge, environ trente-six ans. À la main — il porte un bâton de combat, rehaussé d’argent.

THÉSÉE.

— Sont-ils tous ainsi ?

PIRITHOÜS.

Ils sont tous les fils de l’honneur.

THÉSÉE.

— Ah ! sur mon âme, il me tarde de les voir !… — Madame, vous allez voir combattre des hommes.

HIPPOLYTE.

J’en suis bien aise, — mais j’en regrette la cause, monseigneur. Il ferait beau — les voir se disputer les titres de deux royaumes. — C’est dommage que l’amour soit si tyrannique. — Oh ! ma tendre sœur, à quoi pensez-vous ? — Ne pleurez pas, fillette, avant qu’ils aient pleuré du sang !… Il le faut.

THÉSÉE.

[à ÉMILIE.] — Vous avez acéré leur bravoure avec votre beauté.

[À PIRITHOÜS.] Honorable ami, — je vous livre le champ clos ; veuillez l’ordonner, — en disposant les personnes qui doivent l’occuper.

PIRITHOÜS.

Oui, seigneur.

THÉSÉE.

— Allons, je vais les visiter ; je ne puis attendre — qu’ils paraissent, tant leur renommée m’a enflammé. — Cher ami, soyez royal.

PIRITHOÜS.

Toutes les magnificences seront déployées.

ÉMILIE.

— Va, pauvre fille, pleure. Quel que soit le vainqueur, — il perdra un noble cousin pour tes péchés.

[Ils sortent.]