Acte IV

Scène I.

[Athènes. La cour de la prison.]
[Entrent LE GEÔLIER et UN AMI.]
LE GEÔLIER.

— Ne savez-vous rien de plus ? Est-ce qu’on n’a rien dit de moi — concernant l’évasion de Palémon ? — Cher monsieur, rappelez-vous !

L’AMI.

Rien que je sache : — car j’étais rentré chez moi avant que l’affaire — fût pleinement terminée. Pourtant j’ai pu voir, — avant mon départ, qu’il était fort probable — que tous deux obtiendraient leur pardon : car Hippolyte — et la charmante Émilie l’imploraient à genoux — avec une pitié si belle que le duc ébranlé — m’a paru hésiter s’il obéirait — au vœu de sa colère ou à la douce compassion — de ces deux dames ; à les seconder, Pirithoüs, ce prince vraiment noble, — mettait la moitié de son cœur. J’espère donc — que tout finira bien. D’ailleurs je n’ai rien ouï dire — de vous, ni de l’évasion.

[Entre UN DEUXIÈME AMI.]
LE GEÔLIER.

Fasse le ciel que cela se confirme !

DEUXIÈME AMI.

— Rassurez-vous, mon cher ! Je vous apporte des nouvelles, — de bonnes nouvelles.

LE GEÔLIER.

Elles sont les bien venues.

DEUXIÈME AMI.

Palémon vous a justifié, — et a obtenu votre pardon, en révélant comment — il s’est évadé, grâce à votre fille — dont le pardon est également accordé ; le prisonnier, — pour ne pas être déclaré ingrat envers un tel dévouement, — a donné pour la doter une somme d’argent, — et une large, je vous assure.

LE GEÔLIER.

Vous êtes un bon homme ; — vous m’apportez toujours de bonnes nouvelles.

PREMIER AMI.

Comme la chose a-t-elle fini ?

DEUXIÈME AMI.

— Eh bien, comme elle devait finir. Des solliciteurs — qui ont toujours prévalu ont vu leur prière noblement exaucée : — les prisonniers ont la vie sauve.

PREMIER AMI.

Je savais bien qu’il en serait ainsi.

DEUXIÈME AMI.

— Mais il y a de nouvelles conditions dont on vous parlera — à un meilleur moment.

LE GEÔLIER.

J’espère qu’elles sont bonnes.

DEUXIÈME AMI.

Elles sont honorables : — jusqu’à quel point elles sont bonnes, je ne le sais pas.

PREMIER AMI.

On le saura plus tard.

[Entre LE GALANT.]
LE GALANT.

[au geôlier.] — Hélas ! monsieur, où est votre fille ?

LE GEÔLIER.

Pourquoi cette question ?

LE GALANT.

— Ah ! monsieur, quand l’avez-vous vue ?

DEUXIÈME AMI.

Quelle mine il a !

LE GEÔLIER.

Ce matin.

LE GALANT.

— Était-elle bien ? Était-elle en bonne santé, monsieur ? — Quand a-t-elle dormi ?

PREMIER AMI.

Voilà d’étranges questions.

LE GEÔLIER.

— Je ne crois pas qu’elle fût très-bien ; car, maintenant — que vous m’y faites penser, aujourd’hui même — je lui ai adressé diverses questions, et elle m’a répondu — d’une façon si inusitée, si puérile, — si niaise, qu’on eût dit une folle, — une innocente ! et j’étais fort en colère. — Mais qu’avez-vous à dire d’elle, monsieur ?

LE GALANT.

Rien, sinon que je la plains ; — mais il faudra bien que vous l’appreniez, et autant vaut que ce soit par moi — que par un autre moins attaché à elle.

LE GEÔLIER.

— Eh bien, monsieur ?

PREMIER AMI.

Elle n’est donc pas parfaitement ?

DEUXIÈME AMI.

Pas bien ?

LE GALANT.

Non, monsieur ; pas bien ; — il n’est que trop vrai ; elle est folle !

PREMIER AMI.

Cela ne se peut pas.

LE GALANT.

— Croyez-moi, vous le verrez bien.

LE GEÔLIER.

Je soupçonnais à demi — ce que vous me dites. Que les dieux l’assistent ! — La cause, c’est son amour pour Palémon, — ou son inquiétude pour ma sûreté à la suite de cette évasion ; — peut-être l’un et l’autre.

LE GALANT.

C’est probable.

LE GEÔLIER.

Mais pourquoi toute cette précipitation, monsieur ?

LE GALANT.

— Je vais vite vous le dire. Tout à l’heure, comme je jetais ma ligne — dans le grand lac qui est derrière le palais, — tout patiemment occupé que j’étais de ma pêche, — d’une rive éloignée, encombrée de roseaux et de joncs, — j’ai entendu partir une voix, une voix perçante ; j’ai écouté attentivement, j’ai pu alors facilement reconnaître — que c’était quelqu’un qui chantait ; à en juger par la délicatesse de la voix, — un enfant ou une femme. J’ai alors abandonné ma ligne — à ses propres forces, je me suis approché, mais je n’apercevais pas encore — la personne qui faisait ce bruit, tant elle était enveloppée — par les joncs et les roseaux. Je me suis étendu à terre, — écoutant les paroles qu’elle chantait ; et alors, — à travers une petite éclaircie taillée par les pêcheurs, — j’ai reconnu votre fille.

LE GEÔLIER.

De grâce, poursuivez, monsieur.

LE GALANT.

— Elle chantait beaucoup, mais sans suite ; seulement je l’ai entendu — répéter souvent : Palémon est parti. — Il est allé au bois cueillir des mûres, — je le retrouverai demain.

PREMIER AMI.

Jolie âme !

LE GALANT.

— Ses chaînes vont le trahir ; il sera pris, — et que ferai-je alors ? J’amènerai un essaim — de cent jeunes filles aux yeux noirs, amoureuses comme moi, — ayant sur la tête des guirlandes d’asphodèles, — les lèvres cerises et les joues roses comme les roses de Damas, — et toutes nous danserons une bacchanale devant le duc, — et nous demanderons sa grâce. Puis, elle parlait de vous ; — elle disait que vous perdriez la vie demain matin, — et qu’elle allait cueillir des fleurs pour vous ensevelir — et faire belle la maison. Puis, elle ne chantait plus — que ce refrain : Saule ! saule ! saule ! entrecoupé — sans cesse de Palémon ! beau Palémon ! — ou de Palémon était un grand jeune homme ! À la place — où elle était assise, elle avait de l’eau jusqu’au genou ; ses tresses en désordre — étaient ceintes d’une guirlande de joncs ; autour d’elle étaient attachées — mille fleurs aquatiques de diverses couleurs ; — si bien qu’elle n’avait l’air de la belle nymphe — qui fournit l’eau du lac, ou d’Iris — nouvellement tombée du ciel ! Elle faisait des anneaux — avec les roseaux qui croissaient près d’elle, et elle leur appliquait — les plus jolies devises : « Ainsi est lié notre amour fidèle, » — « Vous pouvez détacher cela, mais pas moi, » et bien d’autres ; — et alors elle pleurait, et chantait de nouveau, et soupirait, — et, au milieu de ce soupir, souriait et de sa main envoyait des baisers.

DEUXIÈME AMI.

— Hélas ! quel malheur !

LE GALANT.

Je me suis dirigé vers elle ; — elle m’a vu, et immédiatement s’est jetée à l’eau ; je l’ai rattrapée, — et je l’ai déposée à terre saine et sauve ; aussitôt — elle s’est échappée, et a couru vers la ville, — en criant, et d’une telle vitesse que, ma foi, — elle m’a laissé loin derrière elle ; j’ai vu de loin — trois ou quatre personnes lui barrer le chemin, une entre autres — que j’ai reconnue pour votre frère ; là elle a été arrêtée, — elle est tombée, et c’est à grand’peine qu’elle a été emmenée ; je les ai laissés avec elle, — et je suis venu tout vous dire. Les voici !

[Entrent LA FILLE DU GEÔLIER, LE FRÈRE DU GEÔLIER et autres.]
LA FILLE DU GEÔLIER.

[chantant.] [Puissiez-vous ne plus jamais jouir de la lumière, etc.] — N’est-ce pas là une belle chanson ?

LE FRÈRE DU GEÔLIER.

Oh ! une bien belle !

LA FILLE DU GEÔLIER.

— Je puis en chanter vingt autres.

LE FRÈRE DU GEÔLIER.

Je le crois.

LA FILLE DU GEÔLIER.

— Oui, vraiment, je le puis ; je peux chanter le Balai — et Bon Robin. N’êtes-vous pas un tailleur ?

LE FRÈRE DU GEÔLIER.

Oui.

LA FILLE DU GEÔLIER.

— Où est ma robe de noce ?

LE FRÈRE DU GEÔLIER.

Je l’apporterai demain.

LA FILLE DU GEÔLIER.

— Apportez-la de très-bonne heure ; autrement, je serais sortie — pour appeler les filles et payer les ménestrels ; — car je dois perdre ma virginité au chant du coq ; — autrement elle ne fructifiera jamais. [Fredonnant.] [Oh ! charmant ! oh ! bien-aimé, etc.]

LE FRÈRE DU GEÔLIER.

[au geôlier.] — Il faut que vous preniez la chose en patience.

LE GEÔLIER.

C’est vrai.

LA FILLE DU GEÔLIER.

— Bonsoir, bonnes gens ! Dites-moi, avez-vous jamais ouï parler — d’un jeune Palémon ?

LE GEÔLIER.

Oui, fillette, nous le connaissons.

LA FILLE DU GEÔLIER.

— N’est-ce pas un beau jeune homme ?

LE GEÔLIER.

[à son frère.] C’est l’amour !

LE FRÈRE DU GEÔLIER.

— Ne la contrariez à aucun prix ; son délire alors — empirerait.

PREMIER AMI.

Oui, c’est un bel homme.

LA FILLE DU GEÔLIER.

— Oh ! certes !… Vous avez une sœur ?

PREMIER AMI.

Oui.

LA FILLE DU GEÔLIER.

— Eh bien, elle ne l’aura jamais, dites-le-lui, — à cause d’un tour que je sais… Vous ferez bien de veiller sur elle ; — car si elle le voit une fois, elle est perdue ; elle sera faite — et défaite en une heure. Toutes les jeunes filles — de notre ville sont amoureuses de lui ; mais je ris d’elles, — et je les laisse faire ; n’est-ce pas un sage parti-pris ?

PREMIER AMI.

Oui.

LA FILLE DU GEÔLIER.

— Il y en a maintenant deux cents au moins qui sont grosses de lui ; — il y en aura quatre cents ; pourtant je lui reste attachée, — attachée comme une coquille ; et tous ces enfants-là seront des garçons ; — il connaît le secret pour ça ; et à l’âge de dix ans, — ils seront tous châtrés pour faire des chanteurs, — et ils chanteront les guerres de Thésée.

DEUXIÈME AMI.

— C’est étrange.

LA FILLE DU GEÔLIER.

Vous n’avez rien ouï de plus étrange ; mais n’en dites rien.

PREMIER AMI.

Non.

LA FILLE DU GEÔLIER.

— Elles viennent à lui de toutes les parties du duché ; — la nuit dernière, je vous assure, il n’en avait pas moins — de vingt à expédier ; il caressera tout ça — en deux heures, une fois en train.

LE GEÔLIER.

Elle est perdue ! — incurable !

LE FRÈRE DU GEÔLIER.

Le ciel nous en préserve, mon cher !

LA FILLE DU GEÔLIER.

[à son père.] — Approchez ; vous êtes un homme sage, vous.

PREMIER AMI.

Est-ce qu’elle le reconnaît ?

DEUXIÈME AMI.

Non. Plût à Dieu qu’elle le reconnût !

LA FILLE DU GEÔLIER.

— Vous êtes capitaine de navire ?

LE GEÔLIER.

Oui.

LA FILLE DU GEÔLIER.

— Où est votre compas ?

LE GEÔLIER.

Le voici.

LA FILLE DU GEÔLIER.

Mettez-le sur le nord ; — et puis dirigez votre course vers le bois où Palémon — brûle de me retrouver. Pour la manœuvre, — laissez-moi faire. Allons, levez l’ancre, mes petits cœurs, gaîment !

TOUS.

— Haou ! haou ! haou ! l’ancre est levée ! le vent est bon ! — En haut la bouline ! dehors la grande voile ! — Où est votre sifflet, maître ?

LE FRÈRE DU GEÔLIER.

Emmenons-la.

LE GEÔLIER.

Au haut du mât, mousse !

LE FRÈRE DU GEÔLIER.

Où est le pilote ?

PREMIER AMI.

Ici.

LA FILLE DU GEÔLIER.

Qu’aperçois-tu ?

DEUXIÈME AMI.

Un beau bois.

LA FILLE DU GEÔLIER.

Mets le cap dessus, maître, vire de bord. [Chantant.] [Quand Cynthia avec sa lumière empruntée…]

[Ils sortent.]