Acte III

Scène VI.

[Le hallier.]
[Paraît PALÉMON, sortant d’un buisson.]
PALÉMON.

Voici à peu près l’heure où mon cousin s’est engagé — à revenir me visiter, en apportant avec lui — deux épées et deux bonnes armures : s’il y manque, — ce n’est ni un homme, ni un soldat. Quand il m’a quitté, — je ne croyais pas qu’une semaine eût suffi à me restaurer — mes forces perdues, tant j’avais été épuisé — et abattu par le besoin. Je te rends grâces, Arcite, — tu es encore un loyal ennemi ; — et ainsi rafraîchi, je me sens capable — de surmonter tout danger. Un plus long délai — ferait croire au monde, quand il viendra à connaître les choses, — que je suis un pourceau à l’engrais, — et non un soldat. Donc, cette matinée bénie — sera la dernière ; et avec l’épée qu’il aura refusée, — je le tuerai, pour peu qu’elle tienne dans ma main. C’est justice. — Que l’amour et la fortune m’assistent… Ah ! bonjour !

[Entre ARCITE, avec des armures et des épées.]
ARCITE.

— Bonjour, noble parent !

PALÉMON.

Je vous ai donné — un excès de peine, monsieur.

ARCITE.

Cet excès, beau cousin, — est une dette d’honneur, et pour moi un devoir.

PALÉMON.

— Plût au ciel que vous fussiez de même en tout, monsieur ! Je vous voudrais — aussi bon parent que vous me forcez à vous trouver généreux ennemi ; ce seraient alors mes embrassements — qui vous remercieraient, et non mes coups.

ARCITE.

Je regarderai les uns et les autres, — loyalement donnés, comme une noble récompense.

PALÉMON.

Eh bien, je vais m’acquitter envers vous.

ARCITE.

— Défiez-moi dans ces nobles termes, et vous vous montrerez — pour moi plus qu’une maîtresse. Plus de colère, — si vous aimez ce qui est honorable ! — Nous ne sommes pas nés pour bavarder, mon cher ! Quand nous serons armés, — et tous deux sur nos gardes, qu’alors nos furies — jaillissent violemment de nous, comme des marées qui se choquent. — Et alors on verra à qui l’héritage de cette beauté, — appartient vraiment ; sans reproches, sans bravades, — sans injures personnelles, sans toutes ces boutades — qui sont bonnes pour des filles ou des écoliers, on verra vite — si elle est à vous ou à moi. Voulez-vous vous armer, monsieur ? — Ou, si vous ne vous sentez pas encore dispos — et maître de vos forces premières, j’attendrai, cousin, — et chaque jour je viendrai vous réconforter, — à mes moments de loisir. Je veux du bien à votre personne, — et je souhaiterais presque de ne pas avoir dit que j’aimais cette femme, — quand j’aurais dû mourir ; mais, puisque je l’aime — et puisque j’ai à justifier mon amour, je ne dois pas reculer.

PALÉMON.

— Arcite, tu es un si brave ennemi — qu’il n’y a qu’un homme digne de te tuer : ton cousin !… — Je suis dispos et robuste ; choisissez vos armes !

ARCITE.

Choisissez vous-même, monsieur !

PALÉMON.

— Veux-tu donc être supérieur en tout, ou agis-tu ainsi — pour me forcer à épargner ?

ARCITE.

Si vous croyez cela, cousin, — vous vous abusez ; car, foi de soldat, — je ne vous épargnerai pas.

PALÉMON.

Voilà qui est bien dit.

ARCITE.

Vous le verrez bien.

PALÉMON.

— Eh bien, foi d’honnête homme, et comme il est vrai que j’aime — avec toute la légitimité de l’affection, — je te réglerai largement ton compte !… Je prends celle-ci. [Il choisit une armure.]

ARCITE.

À moi donc celle-là. — Je vais d’abord vous armer. [Il revêt PALÉMON de l’armure.]

PALÉMON.

Dis-moi donc, je te prie, cousin, — où as-tu eu cette bonne armure ?

ARCITE.

C’est celle du duc ; — et, à dire vrai, je l’ai volée… Est-ce qu’elle vous gêne ?

PALÉMON.

Non.

ARCITE.

N’est-elle pas trop lourde ?

PALÉMON.

J’en ai porté de plus légères ; — mais je ferai servir celle-ci.

ARCITE.

Je vais la boucler au plus près.

PALÉMON.

— Aussi près que vous pourrez.

ARCITE.

Vous ne vous souciez pas d’une grand’garde ?

PALÉMON.

— Non, non ; nous n’emploierons pas de chevaux ; je m’aperçois — que vous êtes impatient de combattre.

ARCITE.

Je suis calme.

PALÉMON.

— Et moi aussi… Bon cousin, enfoncez la boucle — aussi loin que possible.

ARCITE.

Je vous en réponds.

PALÉMON.

Mon casque maintenant !

ARCITE.

— Voulez-vous combattre les bras nus ?

PALÉMON.

Nous n’en serons que plus lestes.

ARCITE.

— Mais mettez des gantelets cependant ; ceux-ci sont les moins bons ; — de grâce, prenez les miens, bon cousin.

PALÉMON.

Je vous remercie, Arcite. — Quelle mine ai-je ? Suis-je bien altéré ?

ARCITE.

— Ma foi, très-peu. L’amour vous a traité avec indulgence.

PALÉMON.

— Je te garantis que je vais frapper juste !

ARCITE.

Faites, et pas de ménagements ! — Je vous donnerai de la besogne, cher cousin.

PALÉMON.

Maintenant à vous, monsieur ! — Il me semble, Arcite, que cette armure ressemble fort à celle — que tu portais le jour où les trois rois succombèrent, mais elle est plus légère.

ARCITE.

— Celle-là était bien bonne ! Et ce jour-là, — je m’en souviens parfaitement, vous m’avez surpassé, cousin. — Je n’ai jamais vu pareille valeur. Quand vous avez chargé — l’aile gauche de l’ennemi, — j’ai piqué des deux pour m’élancer, et sous moi — j’avais un excellent cheval.

PALÉMON.

En effet, — bai clair, je me souviens.

ARCITE.

Oui. Mais tous — mes efforts ont été vains ; vous m’aviez dépassé, — et mon émulation n’a pu vous rattraper. Pourtant j’ai fait — quelque chose… par imitation.

PALÉMON.

Ou plutôt par bravoure. — Vous êtes modeste, cousin.

ARCITE.

Quand je vous ai vu charger tout d’abord, — il m’a semblé entendre jaillir de la troupe — un effroyable coup de foudre.

PALÉMON.

Mais toujours en avant resplendissait — l’éclair de votre vaillance… Attendez un peu ! — Est-ce que cette pièce n’est pas trop serrée ?

ARCITE.

Non, non ; elle est bien.

PALÉMON.

— Je ne veux pas que tu sois blessé autrement que par mon épée. — Une meurtrissure serait un déshonneur.

ARCITE.

Maintenant, je suis parfaitement.

PALÉMON.

— En garde donc !

ARCITE.

Prenez mon épée ; je la crois meilleure.

PALÉMON.

— Non, merci, gardez-la ; votre vie en dépend ; — en voici une ; pour peu qu’elle tienne bon, je n’en souhaite pas d’autre — à toutes mes espérances. Que ma cause et mon honneur me secondent !

ARCITE.

— Et moi, mon amour !

[Ils saluent de différentes manières, puis s’avancent et s’arrêtent face à face.] Reste-t-il encore quelque chose à dire ?

PALÉMON.

— Ceci seulement, et rien de plus : Tu es le fils de ma tante ; — le sang que nous désirons verser nous est commun ; — ton sang est dans mes veines, et le mien dans les tiennes. Mon épée — est dans ma main, et, si tu me tues, — que les dieux te pardonnent, comme je le fais ! S’il y a — une place réservée à ceux qui s’endorment dans l’honneur, — je souhaite qu’elle soit acquise à l’âme fatiguée de celui qui va succomber. — Combats bravement, cousin. Donne-moi ta noble main !

ARCITE.

— Voici, Palémon !… Cette main ne se tendra plus — jamais vers toi avec une telle amitié.

PALÉMON.

Je t’approuve.

ARCITE.

— Si je succombe, maudis-moi, et dis que j’étais un couard. — Car il n’y a qu’un lâche pour oser mourir dans ces épreuves de la justice ! — Encore une fois, adieu, mon cousin !

PALÉMON.

Adieu, Arcite ! [Ils se battent. Bruit de cor au loin. Ils s’arrêtent.]

ARCITE.

— Tenez, cousin, tenez ! notre folie nous a perdus !

PALÉMON.

Pourquoi ?

ARCITE.

— Voici le duc, en chasse, comme je vous l’ai dit ; — si nous sommes découverts, malheur à nous ! Oh ! retirez vous, — au nom et pour le salut de l’honneur ; retournez vite — à votre buisson, monsieur ! Nous ne trouverons — que trop de moments pour mourir. Gentil cousin, — si l’on vous voit, vous périrez sur-le-champ — pour vous être évadé de prison ; et moi, pour mon insubordination, — si vous me dénoncez. Alors le monde entier nous méprisera — et dira que nous avions une noble querelle, — mais que nous l’avons dégradée.

PALÉMON.

Non, non, cousin ; — je ne veux plus me cacher, ni ajourner — cette grande aventure à une seconde épreuve. — Je connais votre ruse, et je connais vos motifs. — Que celui qui faiblira maintenant soit frappé d’ignominie… Mets-toi vite en garde…

ARCITE.

Vous n’êtes pas fou ?

PALÉMON.

— Sinon, je vais faire mon profit — de ce moment ; ce qui me menace dans l’avenir, — je le redoute moins que mon sort actuel. Sache, faible cousin, — que j’aime Émilie, et que j’ensevelirai dans cet amour — toi, et tous les obstacles !

ARCITE.

Eh bien, advienne que pourra ! — Tu sauras, Palémon, que j’ose aussi bien — mourir que parler ou dormir. Je ne crains qu’une chose, — c’est que la loi nous enlève l’honneur de notre fin. — Défends ta vie.

PALÉMON.

Veille bien sur la tienne, Arcite. [Ils recommencent le combat. Fanfare.]

[Entrent. THÉSÉE, HIPPOLYTE, ÉMILIE, PIRITHOÜS, et leur suite.]
THÉSÉE.

— Quels traîtres ignorants et follement pervers — êtes-vous donc, vous qui, contre la teneur de mes lois, — combattez ainsi, armés en chevaliers, — sans mon congé, et sans hérauts d’armes ? — Par Castor, tous deux mourront !

PALÉMON.

Tiens ta parole, Thésée ! — Traîtres, nous le sommes certainement tous les deux ; tous deux nous avons insulté — à toi et à tes lois. Je suis Palémon, — un homme qui ne peut t’aimer, s’étant échappé de tes prisons : — songe bien à ce que tout cela mérite !… Et celui-ci est Arcite ; — jamais traître plus hardi ne foula ta terre ; — jamais plus fourbe n’eut l’air d’un ami. Voici l’homme — qui fut banni par grâce ; il te brave, toi — et tout ce que tu oserais faire ; sous ce déguisement, — au mépris de l’édit public, il suit ta sœur, — la belle Émilie, cette heureuse et brillante étoile, — dont je suis, moi, (si c’est un titre que de l’avoir vue le premier, — que de lui avoir le premier légué mon âme), — le légitime serviteur ; et, qui pis est, il ose prétendre qu’elle lui appartient ! — C’est de cette trahison que, comme l’amant le plus loyal, — je lui demandais compte en ce moment. Si, — comme on le dit, tu es grand et vertueux, — si tu es le véritable redresseur de toutes les injures, — dis-nous de recommencer la lutte, et tu me verras, Thésée, — faire de lui une telle justice que toi-même en seras jaloux. — Ensuite prends ma vie ! Je te le demanderai en grâce.

PIRITHOÜS.

Ô ciel ! — quel être surhumain est-ce là ?

THÉSÉE.

J’ai juré.

ARCITE.

Nous ne réclamons pas — de toi un murmure de merci, Thésée ! Pour moi, — c’est chose aussi facile, aussi peu émouvante, de mourir — que, pour toi, de me condamner. Mais, puisque cet homme m’appelle traître, — laisse-moi dire ceci : S’il y a trahison à aimer, — à servir une aussi parfaite beauté, — comme je l’aime immensément et que je suis prêt à mourir dans ce culte, — comme, pour le prouver, j’ai exposé ici mes jours, — comme je l’ai servie, elle, avec le plus loyal dévouement, — comme je suis résolu à tuer ce cousin qui le nie, — déclare-moi le plus grand des traîtres, et tu me réjouiras. — Si j’ai méprisé ton édit, duc, demande à cette dame — pourquoi elle est si belle, et pourquoi ses yeux me commandent — de rester ici à l’aimer ; et si elle déclare que je suis un traître, — je suis un misérable qui mérite la mort sans sépulture.

PALÉMON.

— Tu auras pitié de nous deux, ô Thésée, — si tu n’as de merci ni pour l’un ni pour l’autre. Ferme, — si tu es un juste, ferme pour nous ta noble oreille ; — si tu es un vaillant, par l’âme de ton cousin, — dont les douze grands travaux couronnent la mémoire, — fais-nous mourir ensemble, duc, sur l’heure. — Seulement fais-le périr un moment avant moi, — que je puisse affirmer à mon âme qu’il n’aura pas ma bien-aimée !

THÉSÉE.

— Je vous accorde votre demande ; car, à dire vrai, votre cousin — est dix fois plus coupable que vous, puisque j’ai eu pour lui — plus d’indulgence que vous n’en avez obtenu, monsieur, bien que vos torts — ne fussent pas plus grands que les siens. Que personne ici ne parle en leur faveur ! — Car, avant que le soleil soit couché, tous deux seront endormis pour toujours.

HIPPOLYTE.

— Hélas ! quel dommage !… Maintenant ou jamais, ma sœur, — parlez de façon à ne pas être refusée ; autrement votre figure — subira les malédictions de l’avenir — pour avoir perdu ces cousins !

ÉMILIE.

Dans ma figure, chère sœur, — je ne vois rien d’hostile, rien de funeste pour eux. — C’est la mésaventure de leurs propres regards qui les tue. — Pourtant je suis femme, et j’ai de la pitié, — et je veux obtenir leur grâce, dussent mes genoux prendre racine en terre. — Secondez-moi, chère sœur ! Pour un acte si vertueux, — les influences de toutes les femmes seront avec nous. — Très-royal frère ! [Elle s’agenouille.]

HIPPOLYTE.

Seigneur, par le lien de notre mariage ! [Elle s’agenouille.]

ÉMILIE.

— Par notre honneur immaculé !

HIPPOLYTE.

Par la foi, — par la noble main, par l’honnête cœur que vous m’avez donnés !

ÉMILIE.

— Par la pitié que vous souhaiteriez à un autre, — par vos propres vertus infinies !

HIPPOLYTE.

Par la vaillance, — par toutes les chastes nuits où je vous ai jamais charmé !

THÉSÉE.

— Voilà d’étranges conjurations !

PIRITHOÜS.

[s’agenouillant.] Eh bien, je m’y joins aussi… — Par toute notre amitié, seigneur, par tous nos dangers, — par tout ce qu’au monde vous aimez le mieux, la guerre et cette charmante dame ! [Il montre HIPPOLYTE.]

ÉMILIE.

— Par cette virginale rongeur à laquelle vous trembleriez — de rien refuser !

HIPPOLYTE.

Par vos propres yeux, par cette force — avec laquelle vous juriez que je dépassais toutes les femmes, — et presque tous les hommes, par cette force qui n’a cédé qu’à Thésée !

PIRITHOÜS.

— Enfin, pour couronner tout cela, par votre grande âme — qui ne saurait manquer d’une légitime pitié ! Je vous adjure tout le premier.

HIPPOLYTE.

— Écoutez ensuite ma prière !

ÉMILIE.

Enfin, laissez-moi vous supplier, seigneur !

PIRITHOÜS.

Pitié !

HIPPOLYTE.

Pitié !

ÉMILIE.

Pitié pour ces princes !

THÉSÉE.

— Vous faites chanceler en moi la foi jurée. Supposez que je ressentisse — de la compassion pour eux deux, que lui demanderiez-vous ?

ÉMILIE.

— Qu’ils vivent, mais qu’ils soient bannis.

THÉSÉE.

— Vous êtes une vraie femme, sœur ; vous avez de la pitié, — mais vous ne savez pas en faire usage. — Si vous désirez qu’ils vivent, imaginez un moyen — plus sûr que le bannissement. Ces deux hommes pourraient-ils vivre — et supporter leur agonie d’amour — sans vouloir se tuer l’un l’autre ? Chaque jour-ils se battraient pour vous ; à toute heure, publiquement, ils mettraient — votre honneur en question avec leurs épées ; soyez donc sensée, — et oubliez-les désormais ! Il y va de votre crédit — comme de mon serment, J’ai dit qu’ils mourraient. — Mieux vaut qu’ils succombent par la loi que l’un par l’autre. — Ne fléchissez pas mon honneur.

ÉMILIE.

Oh ! mon noble frère, — ce serment a été fait précipitamment, dans un accès de colère ; — votre raison ne le tiendra pas. Si de tels vœux — avaient force de volonté expresse, tout le monde devrait périr. — Aussi bien, j’ai un serment à opposer à votre serment, — un serment de plus de valeur, et à coup sûr plus charitable, — qui n’a pas été fait dans la passion, mais à bon escient.

THÉSÉE.

— Quel est-il, sœur ?

PIRITHOÜS.

Invoquez-le hautement, noble dame !

ÉMILIE.

— Vous avez juré de ne me refuser aucune demande — digne de mes modestes instances et de votre libre acquiescement : — je vous lie donc à votre parole ; si vous y manquez, — songez combien vous mutilez votre honneur… — Maintenant que je me suis faite solliciteuse, seigneur, je suis sourde — à tout, hormis à votre pitié… Comment leurs vies — pourraient-elles engendrer la ruine de mon nom ? Étrange opinion ! — Ce qui m’aime doit-il périr à cause de moi ? — Ce serait là une cruelle sagesse ! Élague-t-on — les jeunes rameaux élancés, déjà rouges de mille boutons, — sous prétexte qu’ils peuvent se flétrir ? Oh ! duc Thésée, — les nobles mères qui pour eux ont tant souffert, — toutes les jeunes filles passionnées qui ont jamais aimé, — me maudiront, si vous tenez votre serment ; elles maudiront ma beauté, — et, dans leurs chants funèbres en l’honneur de ces deux cousins, — elles réprouveront ma cruauté et jetteront l’anathème sur moi, — jusqu’à ce que je sois méprisée de toutes les femmes. — Au nom du ciel, sauvez leurs vies et bannissez-les !

THÉSÉE.

— À quelles conditions ?

ÉMILIE.

Qu’ils jurent de ne plus — faire de moi l’objet de leurs querelles, de ne plus me connaître, — de ne plus mettre le pied dans ton duché, et d’être, — partout où ils voyageront, à jamais étrangers — l’un à l’autre.

PALÉMON.

Je veux être coupé en morceaux — avant de prendre cet engagement ! Oublier que je l’aime ! — Ô vous tous, grands dieux, méprisez-moi ce jour-là ! Bannis-nous, — je le veux bien, pourvu que nous puissions loyalement emporter — avec nous nos épées et notre cause. Autrement, pas de badinage, — et prends nos vies, duc ! Il faut que j’aime, et j’aimerai ; — et, pour cet amour, il faut que je tue mon cousin, et je l’oserai — sur quelque coin de terre que ce soit !

THÉSÉE.

Voulez-vous, Arcite, — accepter ces conditions ?

PALÉMON.

C’est un misérable, alors !

PIRITHOÜS.

Voilà des hommes !

ARCITE.

— Non, jamais, duc ! Il me serait moins pénible de mendier, — que d’accepter si bassement l’existence. Bien que je ne croie pas — posséder jamais celle que j’aime, je veux préserver — l’honneur de mon amour et mourir pour elle, — fût-ce d’une mort diabolique !

THÉSÉE.

— Que peut-on faire ? Car maintenant je me sens gagner par la compassion.

PIRITHOÜS.

— Ne la rejetez pas, seigneur !

THÉSÉE.

Dites-moi, Émilie, — l’un des deux mort, puisque l’un des deux doit mourir, consentiriez-vous — à prendre l’autre pour mari ? — Ils ne peuvent tous deux vous posséder ; ce sont des princes — dignes de vos beaux yeux, et des plus nobles — qu’ait jamais vantés la renommée ; regardez-les, — et, si vous pouvez aimer, terminez ce différend. — Je donne d’avance mon assentiment… Consentez-vous également, princes ?

ARCITE ET PALÉMON.

— De tout cœur.

THÉSÉE.

Celui qu’elle refusera — devra donc mourir.

ARCITE ET PALÉMON.

De la mort, quelle qu’elle soit, que tu imagineras, duc.

PALÉMON.

— Si je tombe du haut de ces lèvres, je tombe favorisé, — et les amants encore à venir béniront mes cendres.

ARCITE.

— Si elle me refuse, la tombe du moins m’épousera, — et les soldats chanteront mon épitaphe.

THÉSÉE.

[à ÉMILIE.] Faites donc votre choix.

ÉMILIE.

— Je ne puis, seigneur, ils sont tous deux trop accomplis ; — jamais, à cause de moi, il ne tombera un cheveu de ces deux têtes.

HIPPOLYTE.

— Qu’en adviendra-t-il donc ?

THÉSÉE.

Voici ma décision ; — et, sur mon honneur, elle prévaudra, — ou tous deux mourront !… Vous allez tous deux retourner dans votre pays ; — et, dans un mois, chacun de vous, accompagné — de trois loyaux chevaliers, reparaîtra à cette place même — où je vais ériger une pyramide ; et celui des deux — qui, devant nous tous ici présents, pourra forcer son cousin — à toucher le pilier dans une joute loyale et chevaleresque, — celui-là possédera Émilie. L’autre perdra la vie ainsi que tous ses amis ; — il succombera sans murmurer, — sans prétendre, en mourant, avoir des droits sur cette dame. — Ceci vous satisfait-il ?

PALÉMON.

Oui. Tenez, cousin Arcite, — je redeviens votre ami jusqu’à cette heure-là.

ARCITE.

Je vous embrasse.

THÉSÉE.

— Consentez-vous, ma sœur ?

ÉMILIE.

Oui, il le faut bien ; — autrement, il leur arriverait malheur à tous deux.

THÉSÉE.

Allons, serrez-vous la main de nouveau ; — et, si vous êtes gentilshommes, laissez dormir — cette querelle jusqu’à l’heure fixée, et tenez votre engagement.

PALÉMON.

— Nous n’oserions pas te tromper, Thésée.

THÉSÉE.

Allons, je veux — maintenant vous traiter comme des princes, et comme des amis. — À votre retour, celui qui triomphe, je l’établis ici ; — quant au vaincu, je verserai des larmes sur son cercueil.

[Ils sortent.]