Acte III

Scène V.

[Une clairière.]
[ Entrent GERROLD, quatre CAMPAGNARDS déguisés en danseurs moresques (un d’eux figurant LE BAVIEN), CINQ FILLES et un JOUEUR DE TAMBOURIN. ]
GERROLD.

Fi ! fi ! — quelle fastidiosité et quelle insanité — chez vous tous ! Me suis-je évertué si longtemps — à vous inculquer les rudiments, à vous les faire téter, — et, pour employer une figure, à vous prodiguer — la compote même et la moelle de mon intellect, — pour que vous vous écriiez continuellement : par où ? et comment ? et pourquoi ? — Ô capacités de la serge la plus grossière, jugements embrouillés, — ai-je dit : voici comment, et voilà où, — et voici quand, pour que personne ne me comprenne ? — Proh Deum ! medius fidius. Vous êtes tous des nigauds ! — Car quoi ? Ici je me tiens ; ici le duc arrive ; là vous êtes, — cachés dans le fourré. Le duc paraît, je l’aborde, — et je lui débite maintes choses savantes, — et maintes figures ; il écoute, hoche la tête, marmonne, — et puis s’écrie : splendide ! Alors je poursuis ; et enfin — je jette mon bonnet en l’air. Attention, là ! Vous alors, — comme autrefois Méléagre et le sanglier, — vous débusquez gracieusement devant lui, tels que de vrais amants, — vous vous précipitez en corps décemment et, — ravissamment, pour ainsi dire, vous défilez et vous filez, mes enfants !

PREMIER CAMPAGNARD.

— Et ravissamment nous le ferons, maître Gerrold.

DEUXIÈME CAMPAGNARD.

— Passons en revue la troupe. Où est le joueur de tambourin ?

TROISIÈME CAMPAGNARD.

Hé ! Timothée !

LE JOUEUR DE TAMBOURIN.

— Voici, mes enragés ; je suis à vous.

GERROLD.

Mais, je le demande, où sont les femmes ?

QUATRIÈME CAMPAGNARD.

Voici Friz et Madeleine.

DEUXIÈME CAMPAGNARD.

— Et la petite Luce, aux jambes blanches, et la dondon Barbery.

PREMIER CAMPAGNARD.

— Et la rousse Nell, qui n’a jamais manqué à son maître.

GERROLD.

— Où sont vos rubans, fillettes ? Nagez avec vos corps, — et balancez-les doucement et lestement, — et, de temps à autre, un sourire et une gambade !

NELL.

— Laissez-nous faire, monsieur.

GERROLD.

Où est le reste de l’orchestre ?

TROISIÈME CAMPAGNARD.

— Dispersé comme vous l’avez commandé.

GERROLD.

Couplez nos gens, — et voyez qui manque… Où est le Bavien ?… — Mon ami, portez votre queue sans offenser — ni scandaliser les dames ; et ne manquez pas — de cabrioler avec audace et énergie ! — Et quand vous aboyez, faites-le avec jugement.

LE BAVIEN.

Oui, monsieur.

GERROLD.

— Quo usque tandem ? Il y a une femme qui manque.

QUATRIÈME CAMPAGNARD.

— Nous pouvons aller chanter : toute la graisse est dans le feu.

GERROLD.

Nous avons, — comme disent de doctes auteurs, lessivé une tuile ; — nous avons été fatuus, et nous avons perdu nos peines.

DEUXIÈME CAMPAGNARD.

— C’est cette impertinente créature, cette sale drôlesse, — qui nous avait promis si sérieusement d’être ici, — Cécile, la fille du couturier ! — Les premiers gants que je lui donne seront en peau de chien ! — Ah ! si une fois elle me trompe… Vous pouvez le dire, Arcas, — elle avait juré, par le pain et le vin, de ne pas manquer.

GERROLD.

Une anguille et une femme, — dit un savant poëte, à moins que vous ne les teniez — par la queue et avec vos dents, échapperont l’une et l’autre. — En somme, nous voici dans une fausse position.

PREMIER CAMPAGNARD.

— Que le feu du mal l’attrape ! Nous faire faux bond à présent !

TROISIÈME CAMPAGNARD.

Qu’allons-nous — décider, monsieur ?

GERROLD.

Rien. — Notre affaire est devenue une nullité, — oui, une triste et pitoyable nullité !

QUATRIÈME CAMPAGNARD.

— Au moment même où la réputation de notre ville en dépend, — nous morfondre là à pisser sur des orties !… — Va ton chemin, je me souviendrai de toi, je t’arrangerai.

[Entre LA FILLE DU GEÔLIER.]
LA FILLE DU GEÔLIER.
[chantant.] Le George est descendu du sud, De la côte de Barbarie, ah ! Et a rencontré là de braves galiotes de guerre, Par un, par deux, par trois, ah ! Salut, salut, coquettes galiotes ! Et où donc vous dirigez-vous ? ah ! Oh ! naviguons de compagnie Jusqu’à ce que nous arrivions au Sund, ah ! Il y avait trois sots en querelle pour une huette. L’un disait que c’était une chouette, L’autre, il disait que non ; Le troisième, il disait que c’était un faucon, À qui on avait coupé ses grelots.
TROISIÈME CAMPAGNARD.

— Voilà une exquise folle, maître, — qui arrive à point nommé, folle comme un lièvre en mars ! — Si nous pouvons la faire danser, nous sommes sauvés. — Je garantis qu’elle fera les plus rares entrechats !

PREMIER CAMPAGNARD.

— Une folle ! Nous sommes sauvés, enfants !

GERROLD.

Est-ce que vous êtes folle, bonne femme ?

LA FILLE DU GEÔLIER.

Je serais fâchée de ne pas l’être ; — donnez-moi votre main.

GERROLD.

Pourquoi ?

LA FILLE DU GEÔLIER.

Je puis vous dire la bonne aventure : — vous êtes un niais. Comptez dix… Je l’ai décontenancé. Bah !… — L’ami, ne mangez pas de pain blanc ; si vous le faites, — vos dents saigneront extrêmement… Danserons-nous ? Holà… — Je vous reconnais, vous êtes un chaudronnier. Coquin de chaudronnier, — ne bouchez plus de trous, excepté celui que vous devriez boucher.

GERROLD.

Dii boni ! — Un chaudronnier, donzelle ?

LA FILLE DU GEÔLIER.

Ou un sorcier. — Évoquez-moi un diable à présent, et qui joue — à quipassa avec des grelots et des osselets !

GERROLD.

Allez, emmenez-la, — et induisez-la bonnement à se taire.

[ Atque opus exegi, quod nec Jovis ira, nec ignis. ] — En avant la musique, et faites-la entrer en danse !

DEUXIÈME CAMPAGNARD.

[à LA FILLE DU GEÔLIER.] Allons, fillette, santons !

LA FILLE DU GEÔLIER.

Je conduirai le pas.

TROISIÈME CAMPAGNARD.

Oui, oui.

GERROLD.

— Éloquemment et adroitement. Retirez-vous, enfants ! — J’entends les cors. Laissez-moi méditer un peu, — et attention à votre entrée !

[Tous sortent excepté GERROLD.]

Que Pallas m’inspire !

[Entrent THÉSÉE, PIRITHOÜS, HIPPOLYTE, ÉMILIE, ARCITE, et leur suite.]
THÉSÉE.

— Le cerf a pris ce chemin.

GERROLD.

Arrêtez et édifiez-vous !

THÉSÉE.

Qu’avons-nous là ?

PIRITHOÜS.

— Quelque fête champêtre, sur ma vie, seigneur !

THÉSÉE.

[à GERROLD.] — Eh bien, monsieur, poursuivez ; nous allons nous édifier. — Mesdames, asseyez-vous. Nous ferons une halte.

GERROLD.

— Duc intrépide, salut ! salut, charmantes dames !

THÉSÉE.

Voilà un froid commencement.

GERROLD.

— Pour peu que vous nous soyez favorables, notre fête champêtre est parfaite. Nous sommes ici un petit nombre de ceux — que les langues grossières qualifient de villageois ; — à dire vrai, et sans aucune fable, — nous sommes une joyeuse bande, autrement dit cohue, — ou compagnie, ou, pour employer une figure, un chœur — qui devant votre honneur va danser la morisque. — Et moi, qui suis le régisseur général, — en ma qualité de pédagogue, faisant tomber — les verges sur les fesses des petits — et humiliant les grands sous la férule, — je te présente ici cette machine, ou ce décor, — ô duc exquis, dont la renommée d’intrépidité terrible, — de Dité à Dédalus, du poteau à la colonne, — est trompétée par le monde ! Viens en aide à mon pauvre bon vouloir, — et, d’un clin d’œil, regarde droit devant toi ; — regarde cette puissante troupe more qui, en ta présence — se risque ; more et risque, soudés ensemble, — font justement morisque, et c’est pour en danser une que nous sommes ici. — Le corps de notre fête, lequel ne manque pas de science, — c’est moi ; je parais le premier, tout grossier, tout brut, tout crotté que je suis, — pour débiter cette harangue devant ta noble grâce, — aux grands pieds de laquelle je dépose mon porte-plume. — Après moi vient le seigneur de Mai et sa brillante dame, — la camériste et le valet de chambre nocturne — qui font silencieusement tapisserie. Puis arrive — mon hôte, et sa grosse épouse, qui accueillent à ses dépens — le voyageur écorché, et d’un signe — avertissent le sommelier d’enfler le compte. — Puis le clown qui dévore les bêtes, et ensuite le bouffon, — le Bavien, avec sa longue queue, et son long instrument, — cum multis aliis qui forment la danse. — Dis oui, et tous vont s’avancer sur-le-champ.

THÉSÉE.

— Oui, oui, certainement, cher magister.

PIRITHOÜS.

Qu’ils paraissent.

GERROLD.

— Intrate, filii ! En avant, et trémoussez-vous.

[Entrent les CAMPAGNARDS, les villageoises, etc. Tous dansent la danse morisque.]
Dames, si nous avons été gais, Et si nous vous avons plu Avec ce rigodon, Dites que le maître d’école n’est point un rustre. Duc, si nous t’avons satisfait, toi aussi, Et si nous avons agi en braves enfants, Donne-nous un arbre ou deux Pour notre mât de cocagne, et, en retour, Avant qu’une autre année s’écoule, Nous te ferons rire, toi et toute la compagnie.
THÉSÉE.

— Prends-en vingt, magister… Comment se trouve ma bien — aimée ?

HIPPOLYTE.

On ne peut plus charmée, seigneur.

ÉMILIE.

— Cette danse était excellente ; et, pour la préface, — jamais je n’en ai ouï de meilleure.

THÉSÉE.

Maître d’école, je vous remercie. — Qu’on veille à ce qu’ils soient tous récompensés.

PIRITHOÜS.

Voici de quoi — peindre votre mât de cocagne.

THÉSÉE.

Retournons à nos divertissements !

GERROLD.
Puisse le cerf que tu chasses tenir longtemps, Et puissent tes chiens être lestes et forts ! Puissent-ils le tuer sans encombre, Et que les dames en mangent les daintiers !

[Fanfares.] Allons, notre fortune à tous est faite ! — Dii deœque omnes. Vous avez dansé supérieurement, fillettes.

[Ils sortent.]