Acte II

Scène I.

[Athènes Un jardin que domine la fenêtre d’une prison.]
[Entrent LE GEÔLIER et LE GALANT.]
LE GEÔLIER.

Je ne puis me déposséder que de peu, ma vie durant ; pourtant je pourrai vous céder quelque chose ; pas beaucoup. Hélas ! la prison que je garde a beau être destinée aux grands, il est rare qu’il en vienne. Pour un saumon vous prendrez nombre de goujons. Je passe pour avoir les poches bien garnies, mais il ne me paraît guère que la renommée dise vrai ; je voudrais être réellement ce que je suis censé être ! Au surplus, tout mon avoir, quel qu’il soit, je l’assurerai à ma fille au jour de ma mort.

LE GALANT.

Monsieur, je ne demande rien de plus que ce que vous offrez ; et je constituerai à votre fille l’avantage que je lui ai promis.

LE GEÔLIER.

Bon. Nous en causerons quand les fêtes seront passées. Mais avez-vous la promesse formelle de ma fille ? Quand ça sera fait, je donne mon consentement.

LE GALANT.

Je l’ai, monsieur.

[Entre LA FILLE DU GEÔLIER, traînant des nattes de jonc.]

La voici qui vient.

LE GEÔLIER.

Votre ami et moi, nous parlions de vous par aventure, pour la vieille affaire ; mais en voilà assez pour le moment. Aussitôt que le remue-ménage de la cour aura cessé, nous mènerons l’affaire à fin : en attendant, veillez tendrement sur les deux prisonniers. Je puis vous dire que ce sont des princes.

LA FILLE DU GEÔLIER.

Ces nattes sont pour leur chambre. C’est dommage qu’ils soient en prison, et ce serait dommage qu’ils en fussent hors. Je pense qu’ils ont une patience à faire honte à l’adversité. La prison même est fière d’eux ; et ils ont tout l’univers dans leur chambre.

LE GEÔLIER.

Ils sont tous deux renommés pour être des hommes accomplis.

LA FILLE DU GEÔLIER.

Sur ma parole, je crois que la renommée bégaie sur leur compte. Ils supportent la douleur avec une fermeté au-dessus de tout éloge.

LE GEÔLIER.

Je les ai entendu citer comme les seuls qui se soient montrés dans la bataille.

LA FILLE DU GEÔLIER.

C’est fort vraisemblable ; car ce sont de nobles patients. Je me demande quelle attitude ils auraient eue, s’ils avaient été vainqueurs, eux qui avec une si noble constance savent extraire une liberté de la servitude, en faisant de la misère leur joie et de l’affliction un risible hochet.

LE GEÔLIER.

Vraiment !

LA FILLE DU GEÔLIER.

Il me semble qu’ils n’ont pas plus le sentiment de leur captivité que je n’ai celui de gouverner Athènes. Ils mangent bien, ont l’air gai, causent de maintes choses, mais point de leur propre gêne ni de leurs désastres. Parfois pourtant, un soupir entrecoupé échappe, comme martyrisé, à l’un d’eux ; et aussitôt l’autre lui adresse une si douce remontrance, que je souhaiterais d’être moi-même ce soupir pour être ainsi grondée, ou du moins la personne qui le pousse pour être ainsi consolée.

LE GALANT.

Je ne les ai jamais vus.

LE GEÔLIER.

Le duc en personne est venu pendant la nuit secrètement, ainsi qu’eux-mêmes. Pour quelle raison, je l’ignore.

[PALÉMON et ARCITE paraissent à la fenêtre de la prison ().]

Tenez, les voilà. C’est Arcite qui regarde dehors.

LA FILLE DU GEÔLIER.

Non, monsieur, non ; c’est Palémon. Arcite est le plus petit des deux ; vous pouvez le voir en partie.

LE GEÔLIER.

Allons, ne les montrez pas au doigt. Eux, ils ne voudraient pas faire de nous leur point de mire. Hors de leur vue !

LA FILLE DU GEÔLIER.

C’est une fête de les regarder. Seigneur ! quelle différence entre les hommes ! [LE GEÔLIER, sa fille et LE GALANT sortent.]

PALÉMON.

— Comment allez-vous, noble cousin ?

ARCITE.

Comment allez-vous, seigneur ?

PALÉMON.

— Eh ! je me sens assez fort pour rire de la misère, — et affronter encore les chances de la guerre. Nous sommes prisonniers — pour toujours, je le crains, cousin.

ARCITE.

Je le crois ; — et à cette destinée j’ai patiemment : — soumis mes heures à venir.

PALÉMON.

Oh ! cousin Arcite, — où est Thèbes maintenant ? où est notre noble pays ? — Où sont nos amis, nos parents ? Jamais — nous ne retrouverons ces joies-là ; jamais nous ne reverrons — les hardis jeunes gens lutter aux joutes de l’honneur, — décorés des couleurs de leurs dames — comme de grands navires sous voile ; plus jamais, du milieu de leurs rangs, nous ne nous élancerons — avec la furie du vent d’est pour les laisser tous derrière nous — comme des nuées paresseuses. Alors Palémon et Arcite, — d’un mouvement de leur jarret allègre, — dépassaient toutes les louanges et gagnaient les couronnes — avant d’avoir eu le temps de les souhaiter. Oh ! plus jamais — nous ne nous exercerons aux armes, — comme les jumeaux de la gloire, et nous ne sentirons sous nous — nos chevaux fougueux, comme des vagues superbes ! Maintenant nos bonnes épées, — (le dieu de la guerre aux yeux rouges n’en porta jamais de meilleures) — sont ravies de nos flancs ; elles vont se perdre, avec l’âge, sous la rouille, — et orner les temples des dieux qui nous haïssent ; — plus jamais ces mains ne les darderont comme des éclairs — pour en foudroyer des armées entières !

ARCITE.

Non, Palémon ; — ces espérances sont prisonnières avec nous ; nous sommes ici, — et ici les grâces de notre jeunesse doivent se flétrir, — comme un printemps trop précoce. Ici l’âge doit nous atteindre, — et, ce qu’il y a de plus dur, Palémon, nous atteindre non mariés ! — Les doux embrassements d’une femme aimante, — surchargés de baisers, renforcés de mille Cupidons, — n’étreindront jamais nos cous. Nul enfant ne nous reconnaîtra : — jamais nous ne verrons d’images de nous-mêmes — pour la joie de notre vieillesse ; nous n’enseignerons pas à de jeunes aiglons — à regarder fixement les armes étincelantes, et nous ne leur dirons pas : — Souvenez-vous de ce que furent vos pères, et triomphez ! — Les jeunes filles aux beaux yeux pleureront notre bannissement, — et maudiront dans leurs chansons la fortune toujours aveugle, — jusqu’à ce que, honteuse, elle reconnaisse quel tort elle a fait — à la jeunesse et à la nature… Voici tout notre univers ; — nous ne connaîtrons ici que nous deux ; — nous n’entendrons rien que l’horloge qui comptera nos malheurs. — La vigne mûrira, mais nous ne la verrons jamais ; — l’été viendra, et avec toutes ses délices, — mais l’hiver au froid mortel demeurera toujours ici.

PALÉMON.

— C’est trop vrai, Arcite ! À nos limiers thébains — qui ébranlaient l’antique forêt de leurs échos, — nous ne crierons plus : hallali ! Nous ne brandirons plus — nos javelines affilées, en voyant fuir — devant nos rages, comme un carquois parthe, le sanglier furieux, — frappé de nos traits acérés ! Tous ces vaillants exercices, — (aliment, nourriture des nobles âmes,) — sont ici terminés pour nous ; nous mourrons — finalement (ce qui est la malédiction de l’honneur) — enfants de la douleur et de l’ignorance !

ARCITE.

Pourtant, cousin, — du fond même de ces misères, — de toutes celles que la fortune peut nous infliger, — je vois surgir deux consolations, deux pures bénédictions, — s’il plaît aux dieux de nous les continuer : une valeureuse patience, — et la joie pour nous de souffrir ensemble ! — Tant que Palémon est avec moi, que je meure — si je regarde ceci comme notre prison !

PALÉMON.

Certainement, — c’est un bien suprême, cousin, que nos destinées — soient d’inséparables jumelles. Cela est vrai, deux âmes, — mises en deux nobles corps, ont beau subir les coups du hasard, pourvu qu’elles restent unies, — elles ne succombent jamais ; elles ne doivent pas succomber ; et, supposez qu’elles le puissent, — un homme de cœur meurt comme il s’endort, et tout est fini.

ARCITE.

— Voulez-vous que nous fassions un digne usage de ce lieu — que tous les hommes haïssent tant ?

PALÉMON.

Comment, gentil cousin ?

ARCITE.

— Regardons cette prison comme un sanctuaire sacré — qui nous préserve de la corruption des hommes pires. — Nous sommes jeunes, et nous désirons suivre les voies de l’honneur ; — la liberté et une société vulgaire, — ce poison des purs esprits, pourraient nous séduire et nous en écarter, — comme des femmes. Quelle noble félicité — y a-t-il, que notre imagination — ne puisse faire nôtre ? Ici, tous deux ensemble, — nous sommes l’un à l’autre une mine inépuisable : — nous sommes l’un pour l’autre une épouse, enfantant sans cesse — de nouveaux fruits d’amour ; nous sommes, l’un pour l’autre, père, amis, connaissances ; — nous sommes la famille, l’un, de l’autre. — Je suis votre héritier, et vous êtes le mien ; ce lieu — est notre héritage ; le plus dur oppresseur — n’oserait pas nous l’enlever. Ici, avec un peu de patience, — nous vivrons longtemps, nous aimant. Nulle satiété ne nous atteindra. — Ici, le bras de la guerre ne nous frappera pas, et les mers — n’engloutiront pas notre jeunesse. Si nous étions libres, — une femme pourrait légitimement nous séparer, ou une affaire ; — nous pourrions nous consumer en querelles ; l’envie des méchants — chercherait à nous gagner. Je pourrais tomber malade, cousin, — à votre insu, et périr ainsi — sans avoir votre noble main pour me fermer les yeux, — et vos prières pour invoquer les dieux. Mille accidents, — si nous étions hors d’ici, pourraient nous diviser !

PALÉMON.

Vous m’avez rendu, — (je vous en remercie, cousin Arcite,) presque amoureux — de ma captivité. Quelle misère — c’est de vivre au dehors et partout ! — C’est une existence bestiale, il me semble ! Je trouve ici la vraie cour, — celle, j’en suis sûr, qui contient le plus de satisfaction ! Tous ces plaisirs — qui entraînent à la vanité les instincts des hommes, — je les connais maintenant, et je suis assez édifié — pour déclarer au monde que ce sont autant d’ombres éclatantes — que le temps immémorial emporte comme il passe. — Que serions-nous devenus en vieillissant à la cour de Créon, — où le péché est justice, où la luxure et l’ignorance — sont les vertus des grands ? Cousin Arcite, — si les dieux amis n’avaient pas trouvé ce lieu pour nous, — nous serions morts comme les mauvais vieillards, non pleurés, — et n’ayant pour épitaphe que les malédictions du peuple ! — Dirai-je plus ?

ARCITE.

Je vous écouterais toujours.

PALÉMON.

Écoutez. — A-t-on souvenir de deux êtres qui se soient aimés — plus que nous ne nous aimons, Arcite ?

ARCITE.

Assurément non.

PALÉMON.

— Je ne crois pas possible que notre amitié — finisse jamais.

ARCITE.

Avant notre mort, c’est impossible !

[ÉMILIE et sa SUIVANTE entrent dans le jardin.] — Et, après la mort, nos âmes seront admises — parmi celles qui aiment éternellement. Continuez, seigneur !

ÉMILIE.

— Ce jardin renferme un monde de délices. — Quelle est cette fleur ?

LA SUIVANTE.

On l’appelle Narcisse, madame.

ÉMILIE.

— C’était un beau garçon, certes, mais un sot — de s’aimer lui-même : n’y avait-il pas alors assez de jeunes filles ?

ARCITE.

[à PALÉMON.] — De grâce, poursuivez.

PALÉMON.

Oui.

ÉMILIE.

[à LA SUIVANTE.] Peut-être avaient-elles toutes le cœur dur.

LA SUIVANTE.

— Elles ne pouvaient être dures pour un être si beau.

ÉMILIE.

Tu ne le serais pas, toi ?

LA SUIVANTE.

— Je crois que non, madame.

ÉMILIE.

Voilà une bonne fille. — Mais prenez garde à votre indulgence, pourtant !

LA SUIVANTE.

Pourquoi, madame ?

ÉMILIE.

— Les hommes sont des fous.

ARCITE.

[à PALÉMON.] Voulez-vous continuer, cousin ?

ÉMILIE.

— Est-ce que tu ne pourrais pas broder des fleurs pareilles en soie, fillette ?

LA SUIVANTE.

Oui.

ÉMILIE.

— Je veux avoir une robe qui en soit couverte ; et de celles-ci. — C’est une jolie couleur : cela ne ferait-il pas — à merveille sur une jupe, fillette ?

LA SUIVANTE.

Délicieusement, madame.

ARCITE.

[à PALÉMON.] — Cousin ! cousin ! Qu’avez-vous, seigneur ? Eh bien, Palémon ?

PALÉMON.

— Jamais avant ce moment je n’ai été en prison, Arcite.

ARCITE.

— Ah çà, qu’y a-t-il, mon cher ?

PALÉMON.

Regardez, et admirez ! — Par le ciel, c’est une déesse !

ARCITE.

Ha !

PALÉMON.

Inclinez-vous ! — C’est une déesse, Arcite.

ÉMILIE.

[à LA SUIVANTE.] De toutes les fleurs, — il me semble que la rose est la plus belle.

LA SUIVANTE.

Pourquoi, gentille madame ?

ÉMILIE.

— C’est le véritable emblème de la vierge ; — car, quand le vent d’ouest la courtise doucement, — avec quelle modestie elle s’épanouit, en reflétant le soleil — par ses chastes rougeurs ! Quand le vent du nord s’approche d’elle, — rude et brusque, alors, toute chasteté, — elle renferme de nouveau ses beautés dans son bouton, — et le laisse se ruer sur de misérables épines.

LA SUIVANTE.

Pourtant, chère madame, — parfois sa modestie s’épanouit si bien — qu’elle se déflore. Une vierge, — ayant quelque honneur, répugnerait — à prendre exemple sur elle.

ÉMILIE.

Tu es badine.

ARCITE.

[à PALÉMON.] — Elle est merveilleusement belle !

PALÉMON.

Elle est toute la beauté existante.

ÉMILIE.

— Le soleil monte ; rentrons. Garde ces fleurs ; — nous verrons à quel point l’art peut approcher de ces couleurs. — Je suis prodigieusement gaie ; je rirais volontiers à présent.

LA SUIVANTE.

— Moi, je m’étendrais volontiers, j’en suis sûre.

ÉMILIE.

Avec quelqu’un près de vous ?

LA SUIVANTE.

— Cela dépendrait de l’arrangement, madame.

ÉMILIE.

Eh bien, fais un accord.

[Elle sort avec LA SUIVANTE.]
PALÉMON.

— Que pensez-vous de cette beauté ?

ARCITE.

Elle est rare.

PALÉMON.

— N’est-elle que rare ?

ARCITE.

C’est une beauté incomparable.

PALÉMON.

— Un homme ne pourrait-il pas bien se perdre pour l’aimer ?

ARCITE.

— Je ne puis dire si vous l’avez fait ; moi, je l’ai fait. — Maudits en soient mes yeux ! Maintenant je sens mes chaînes.

PALÉMON.

— Vous l’aimez donc ?

ARCITE.

Qui ne l’aimerait pas ?

PALÉMON.

Et vous la désirez ?

ARCITE.

— Plus que ma liberté.

PALÉMON.

Je l’ai vue le premier.

ARCITE.

Il n’importe.

PALÉMON.

— Mais cela importe.

ARCITE.

Je l’ai vue aussi.

PALÉMON.

Oui ; mais vous ne devez pas l’aimer.

ARCITE.

— Je ne prétends pas l’aimer, ainsi que vous l’aimez, jusqu’à l’adorer — comme un être céleste, comme une déesse bienheureuse ; — moi, je l’aime comme une femme, et pour la posséder. — Ainsi nous pouvons l’aimer tous deux.

PALÉMON.

Non, vous ne l’aimerez pas du tout.

ARCITE.

— Pas du tout ! qui donc m’en empêchera ?

PALÉMON.

— Moi qui l’ai vue le premier ! moi qui ai pris possession, — le premier, par un regard, de toutes les beautés — révélées en elle à l’humanité ! Si tu l’aimes, — ou si tu nourris l’espoir de ruiner mes vœux, — tu es un traître, Arcite, et un compagnon — aussi faux que tes titres sur eux ! Amitié, parenté, — tous les liens qui existent entre nous, je les renie, — si tu penses un instant à elle !

ARCITE.

Oui, je l’aime. — Et, quand la vie de toute ma race en dépendrait, — je ne puis faire autrement ; je l’aime de toute mon âme ; — si cela vous éloigne, adieu, Palémon ! — Je répète que je l’aime ; et, en l’aimant, je prétends — être un amant aussi digne et aussi libre, — et avoir autant de droits sur sa beauté, — que n’importe quel Palémon, que n’importe quel vivant — qui soit fils d’un homme.

PALÉMON.

T’ai-je appelé ami ?

ARCITE.

— Oui, et vous m’avez trouvé tel. Pourquoi êtes-vous ainsi ému ? — Laissez-moi raisonner froidement avec vous. Ne suis-je pas — une partie de votre sang, une partie de votre âme ? Vous m’avez dit — que j’étais Palémon, et que vous étiez Arcite.

PALÉMON.

Oui.

ARCITE.

— Ne suis-je pas sujet à toutes les affections, — aux joies, aux douleurs, aux colères, aux alarmes que peut éprouver mon ami ?

PALÉMON.

Vous pouvez l’être.

ARCITE.

— Pourquoi alors auriez-vous cette prétention si insidieuse, — si étrange, si indigne d’un noble parent, — d’être seul à aimer ? Parlez sincèrement : me croyez-vous — indigne de sa vue ?

PALÉMON.

Non ; mais déloyal, — si tu recherches sa vue.

ARCITE.

Parce qu’un autre — a le premier vu l’ennemi, dois-je rester immobile, — et laisser déchoir mon honneur, et ne pas charger ?

PALÉMON.

— Oui, si cet ennemi n’est qu’une seule personne !

ARCITE.

Mais si cette seule personne — préfère combattre avec moi !

PALÉMON.

Qu’elle le dise alors, — et use de ta liberté ! Autrement, si tu la poursuis, — tu es comme le maudit qui hait son pays, — un infâme scélérat !

ARCITE.

Vous êtes fou.

PALÉMON.

Je dois l’être, — jusqu’à ce que tu redeviennes loyal, Arcite ; cela me regarde ! — Si, dans ma folie, je le fais courir des risques, — si je te prends la vie, je n’aurai que trop raison.

ARCITE.

Fi, monsieur ! — Vous faites par trop l’enfant. Je prétends l’aimer, — je ne puis pas ne pas l’aimer, je le dois, et je l’ose ; — et tout cela justement.

PALÉMON.

Oh ! si seulement, si seulement — nous avions, toi, perñde, et moi, ton ami, cette chance — d’avoir une heure de liberté pour brandir — dans nos mains nos bonnes épées, je t’apprendrais vite — ce que c’est que de voler l’affection d’un autre ! — Tu es plus vil en cela qu’un filou ! — Mets seulement la tête une fois encore à cette fenêtre, — et, sur mon âme, j’y clouerai ta vie.

ARCITE.

— Tu ne l’oserais pas, fou ; tu ne le pourrais pas ; tu es faible. — Mettre ma tête à cette fenêtre ! J’y ferai passer tout mon corps, — et je sauterai dans le jardin, la première fois que je la verrai, — et je tomberai dans ses bras pour t’exaspérer.

[Entre LE GEÔLIER.]
PALÉMON.

— Assez ! le gardien arrive ; je vivrai assez — pour te faire sauter la cervelle avec mes chaînes.

ARCITE.

— Fais-le !

LE GEÔLIER.

Avec votre permission, messieurs…

PALÉMON.

Eh bien, honnête gardien ?

LE GEÔLIER.

— Seigneur Arcite, vous devez vous rendre sur-le-champ près du duc. — Pourquoi ? je ne le sais pas encore.

ARCITE.

Je suis prêt, gardien.

LE GEÔLIER.

— Prince Palémon, je dois pour quelque temps vous enlever — la compagnie de votre beau cousin.

[Il sort avec ARCITE.]
PALÉMON.

Enlevez-moi aussi — la vie, quand il vous plaira !… Pourquoi l’envoie-t-on chercher ? — Peut-être va-t-il l’épouser : il est beau, — et il est vraisemblable que le duc a remarqué — sa noblesse et sa mine… Mais quelle perfidie ! — Pourquoi faut-il qu’un ami soit un traître ! Si cela — lui vaut une femme si noble et si belle, — que les honnêtes gens cessent à jamais d’aimer. Une fois encore — je voudrais revoir cette beauté !… Heureux jardin ! — Fruits et fleurs plus heureux encore, qui vous épanouissez — à la clarté de ses yeux radieux ! Je voudrais, — pour toute la fortune de ma vie future, — être ce petit arbre là-bas, cet abricotier en fleur ! — Comme j’étendrais, comme j’élancerais mes bras coquets — à sa fenêtre ! Je lui offrirais un fruit — digne du repas des dieux ; jeunesse et plaisir, — à mesure qu’elle goûterait, seraient doublés pour elle ; — et, si elle ne devenait pas céleste, je la ferais, du moins, — approcher tellement des divinités qu’elles en seraient jalouses ; — et alors je suis sûr qu’elle m’aimerait.

[Entre LE GEÔLIER.]

Eh bien, gardien ? — où est Arcite ?

LE GEÔLIER.

Banni. Le prince Pirithoüs — a obtenu sa mise en liberté ; mais il est contraint, — par serment et sous peine de mort, de ne jamais remettre le pied — dans ce royaume.

PALÉMON.

C’est un homme bienheureux ! — Il reverra Thèbes, et il appellera aux armes — les hardis jeunes gens qui, quand il les lancera à la charge, — se précipiteront comme un jet de flamme. Arcite aura la chance, — s’il ose se montrer un amant digne d’elle, — de pouvoir risquer un combat, afin de la conquérir ; — si alors il la perd, il n’est qu’un blême couard. — Que de milliers d’exploits il peut accomplir — pour l’obtenir, s’il reste le noble Arcite ! — Si j’étais en liberté, je ferais des choses — d’une si héroïque grandeur, que cette dame, — cette vierge rougissante contracterait la hardiesse virile — et essaierait de me violer !

LE GEÔLIER.

Monseigneur, pour vous aussi — j’ai des ordres.

PALÉMON.

— L’ordre de m’enlever la vie ?

LE GEÔLIER.

— Non ; celui d’emmener votre seigneurie de cette chambre ; — les fenêtres sont trop larges.

PALÉMON.

Que le diable emporte ceux — qui me persécutent ainsi !… Je t’en prie, tue-moi.

LE GEÔLIER.

— Oui, pour être pendu ensuite !

PALÉMON.

Par cette bonne lumière, — si j’avais une épée, je te tuerais.

LE GEÔLIER.

Pourquoi, monseigneur ?

PALÉMON.

— Tu apportes continuellement de si pitoyables, de si méchantes nouvelles ; — tu n’es pas digne de vivre !… Je ne m’en irai pas.

LE GEÔLIER.

— En vérité, il le faut, monseigneur.

PALÉMON.

Pourrai-je encore voir le jardin ?

LE GEÔLIER.

Non.

PALÉMON.

— Alors j’y suis résolu, je ne m’en irai pas.

LE GEÔLIER.

Je dois — donc vous y contraindre ; et, comme vous êtes dangereux, — je vais vous surcharger de nouveaux fers.

PALÉMON.

Faites, bon gardien. — Je les secouerai si fort que vous ne dormirez pas ; — je vous ferai danser une nouvelle danse !… Faut-il que je m’en aille ?

LE GEÔLIER.

— Il n’y a pas de remède.

PALÉMON.

Adieu, bonne fenêtre ! — Puisse le vent rude ne jamais te heurter !… Oh ! ma dame, — si jamais tu as senti ce que c’est qu’un chagrin, — songe combien je souffre. Allons, qu’on m’enterre à présent.

[Ils sortent.]