— Banni du royaume ! c’est un bienfait, — une grâce dont je dois les remercier… Mais banni — de la libre jouissance de la beauté pour laquelle je meurs ! — Oh ! c’est une peine raffinée, une mort — qui dépasse l’imagination ! C’est un châtiment — que, fussé-je vieux et méchant, toutes mes fautes — ne devraient pas m’attirer. Palémon, — tu as l’avantage à présent ; tu vas rester, toi, tu vas voir — chaque matin ses yeux splendides rayonner à ta fenêtre — et rapporter la vie ; tu pourras te repaître — des charmes d’une noble beauté — que la nature n’a jamais pu et ne pourra jamais dépasser. — Dieux bons ! que Palémon a de bonheur ! — Je gage vingt contre un qu’elle arrivera à lui parler ; — et, si elle est aussi affable qu’elle est belle, — j’affirme qu’elle est à lui ; il a un langage qui apprivoiserait — les tempêtes, et ferait raffoler les roches sauvages. Advienne que pourra, — le pire, c’est la mort. Je ne veux pas quitter ce pays ; — je sais que le mien n’est qu’un monceau de ruines, — et qu’on ne peut le relever. Si je pars, elle lui appartient. — Je suis résolu. Un changement de costume me sauvera, — ou consommera ma perte ; des deux manières, je suis satisfait : — je la verrai, je l’approcherai, ou je cesserai d’être. [Il se met à l’écart.]
— Mes maîtres, je veux y être, c’est décidé.
Et moi aussi, je veux y être.
Et moi !
— Eh bien donc, je suis des vôtres, enfants ! On sera grondé, voilà tout. — Que la charrue chôme aujourd’hui ! je la ferai caresser — demain par la queue de mes rosses.
Je suis sur — de rendre ma femme jalouse comme une dinde ; — mais c’est égal ; j’irai ; qu’elle grogne !
— Aborde-la vigoureusement demain soir, arrime-la bien, — et tout sera réparé.
Oui, mettez-lui seulement — la verge au poignet, et vous la verrez — prendre une leçon nouvelle comme une bonne fille. — Tenons-nous tous pour la fête de mai ?
Si nous tenons ? Quel mal — y a-t-il ?
Arcas sera là.
Et Sennoïs, — et Rycas ; et jamais trois meilleurs garçons n’ont dansé — sous l’arbre vert ; et vous savez quelles filles il y aura. Ha ! — mais le délicat magister, le maître d’école, — en tâtera-t-il, croyez-vous ? Car il fait tout, vous savez.
— Il mangera son a b c d plutôt que d’y manquer, allez ! — Les choses sont trop avancées entre — lui et la fille du tanneur pour qu’il laisse échapper l’occasion ; — et il faut qu’elle voie le duc, et il faut qu’elle danse, elle aussi.
— Allons-nous être des gaillards !
Que tous les garçons d’Athènes — déchaînent contre nous le vent du fessier ! Moi, je serai par ci, — et je serai par là, et je serai partout, — pour l’honneur de notre village ! Ha ! enfants, hourrah pour les tisserands !
— Ça doit se passer dans les bois.
Oh ! pardonnez-moi !
— Oui, vraiment ; notre savant l’affirme ; — c’est là qu’il doit édifier le duc — par une très-verbeuse harangue faite en notre nom : il est parfait dans les bois. — Mettez-le en plaine, son savoir reste coi.
— Nous verrons les fêtes : donc, chacun à la manœuvre ! — Chers camarades, il faut absolument que nous répétions, — avant que ces dames nous voient ; comportons-nous gentiment, — et Dieu sait ce qui peut en advenir.
D’accord. Les jeux — une fois terminés, nous donnerons notre représentation. En avant, enfants, et ferme !
[s’avançant.] — Permettez, mes honnêtes amis !… Où allez-vous, je vous prie ?
— Où nous allons ? Ah ! quelle question !
— Oui, c’est une question, pour moi qui n’en sais rien.
Aux fêtes, mon ami.
— Où donc avez-vous été élevé, que vous n’en savez rien ?
Pas loin d’ici, monsieur. — Il y a donc des fêtes aujourd’hui ?
Oui, morguienne, il y en a, — et comme vous n’en avez jamais vu. Le duc lui-même — sera là en personne.
Quels sont les divertissements ?
— La lutte et la course… C’est un joli garçon.
— Tu ne veux pas y venir ?
Pas encore, monsieur.
Bien, monsieur, — prenez votre temps… Allons, enfants !
J’ai comme un soupçon — que ce gaillard-là a un fameux croc-en-jambe ! — Remarquez comme il a le corps bâti pour ça.
Je veux être pendu, — s’il ose se risquer. Lui, cette soupe aux pruneaux ! fi donc ! — Lui, lutter ! Il est bon à rôtir des œufs. Allons, partons, enfants ! [Les CAMPAGNARDS sortent.]
[seul.] — Voici une occasion qui s’offre — et que je n’eusse pas osé souhaiter. J’ai été exercé à la lutte ; — les meilleurs juges m’y trouvent excellent ; et, à la course, — moins rapide est le vent qui souffle sur un champ de blé — et en frise les riches épis ! Je vais me risquer ; — j’irai là sous quelque pauvre déguisement. Qui sait — si mon front ne sera pas ceint de couronnes, — et si le bonheur ne m’élèvera pas jusqu’à une région — où je pourrai vivre sous ses yeux ?