Acte I

Scène III.

[Devant une porte d’Athènes.]
[Entrent PIRITHOÜS, HIPPOLYTE et ÉMILIE.]
PIRITHOÜS.

Pas plus loin !

HIPPOLYTE.

Adieu, seigneur. Rapportez mes vœux — à notre grand prince ; je n’oserais pas — mettre en question son succès ; pourtant je lui souhaite — un excès, un débordement de puissance qui lui permette, au besoin, — d’affronter la fortune contraire. Courez à lui ! — Jamais réserve n’a gêné un bon capitaine.

PIRITHOÜS.

Bien que je sache — que son océan n’a pas besoin de ma pauvre goutte, je veux — qu’elle lui porte son tribut.

[À ÉMILIE.] Ma précieuse enfant, — que ces sentiments exquis, que le ciel infuse — à ses créatures les mieux trempées, continuent de trôner — dans votre cher cœur.

ÉMILIE.

Merci, seigneur ! Rappelez-moi — à notre frère tout-royal ! Pour son triomphe, — je vais solliciter la grande Bellone ; et, — puisque, dans notre monde terrestre les pétitions ne sont pas — comprises sans présents, je lui offrirai — quelque chose qui, j’en suis sûre, la touchera… Nos cœurs — sont dans l’armée de Thésée, dans sa tente !

HIPPOLYTE.

Dans sa poitrine ! — Nous, nous avons fait la guerre, et nous ne savons pas pleurer — quand nos amis ceignent leur casque, ou s’embarquent sur mer, — quand on nous parle de bambins embrochés au bout d’une lance ou de femmes — qui, avant de manger leurs enfants, les ont bouillis — dans les larmes amères qu’elles versaient en les tuant. Si donc — vous attendiez de nous ces émotions de femmelette, nous — vous retiendrions ici à jamais.

PIRITHOÜS.

Que la paix soit avec vous, — comme je vole à cette guerre qui alors n’aura plus — rien à réclamer !

[Il sort.]
ÈMILIE.

Comme son impatience — l’entraîne vers son ami ! Depuis le départ de Thésée, les jeux, — qui réclament du sérieux et de l’habileté, ont à peine obtenu — de lui une insouciante exécution ; le gain — ne le rend pas attentif, ni la perte circonspect ! Mais — une affaire distrait sa main, une autre — préoccupe sa tête, sa sollicitude veillant indifféremment — sur ces jumelles si dissemblables ! L’avez-vous observé, — depuis que notre grand prince est parti ?

HIPPOLYTE.

Avec beaucoup de soin, — et je ne l’en ai aimé que mieux. Tous deux ont campé ensemble — dans maints parages dangereux et misérables, — affrontant périls et besoins ; ils ont franchi — des torrents dont le moindre était effrayant — par sa force et sa furie rugissante ; ils ont — combattu ensemble là où la mort elle-même était embusquée, — et la destinée les a ramenés victorieux. Le nœud de leur amitié — est serré, emmêlé, enchevêtré avec tant de sincérité, avec tant de patience — par une main si profondément adroite, — qu’il peut s’user, jamais se défaire. Je crois — que Thésée, partageant en deux sa conscience, et rendant — justice à l’un et à l’autre côté, ne saurait décider — lequel il aime mieux, Pirithoüs ou lui-même.

ÉMILIE.

Sans nul doute — il a une affection supérieure encore, et la raison ne saurait — nier que c’est vous. J’ai connu — un temps où je possédais une compagne de jeu ; — vous étiez à la guerre quand elle a enrichi la tombe — trop orgueilleuse de lui faire un lit, et pris congé de la lune — qui pâlit à cet adieu ; chacune de nous — comptait alors onze ans.

HIPPOLYTE.

C’était Flavina.

ÉMILIE.

Oui. — Vous parlez de l’amitié de Pirithoüs et de Thésée. — La leur a plus de fond, elle est tempérée par plus de maturité, — elle est resserrée par un jugement plus fort, et l’on peut dire que le besoin — qu’ils ont l’un de l’autre arrose — les racines de leur affection ; mais moi — et celle dont je parle en soupirant, nous étions d’innocentes créatures ; — nous aimions, et, pareilles aux éléments — qui, sans savoir comment ni pourquoi, obtiennent — des effets rares par leur combinaison, nos âmes — étaient associées l’une à l’autre ; ce qu’elle aimait, — était approuvé par moi ; ce qu’elle n’aimait pas, condamné, — sans forme de procès. Si je cueillais une fleur, — si je la mettais entre mes seins qui commençaient alors, oh ! à peine, — à gonfler leurs boutons naissants, il lui tardait — d’en avoir une toute pareille pour la déposer — dans un même berceau innocent où, comme le phénix, — elle expirait dans un parfum ! Dans mes cheveux pas un colifichet — qui ne fût pour elle un modèle. Les fantaisies toujours charmantes — de sa toilette même la plus négligée, je les suivais. — pour mes plus sérieuses parures. Si mon oreille — avait saisi à la dérobée quelque air nouveau et si je le murmurais au hasard — d’une contrefaçon musicale, eh bien, c’était un refrain — auquel sa pensée s’arrêtait, se fixait — pour le fredonner jusque dans son sommeil. De ce récit, — que tous les innocents connaissent bien et qui intervient ici — comme un bâtard de l’antique Gravité, voici la conclusion, — c’est que la véritable affection entre jeune fille et jeune fille peut être — plus forte qu’entre personnes du sexe différent.

HIPPOLYTE.

Vous êtes hors d’haleine ; — et toute cette volubilité si rapide est seulement pour déclarer — que, comme la jeune Flavina, vous n’aimerez — jamais quiconque porte le nom d’homme.

ÉMILIE.

— Je suis bien sûre que non.

HIPPOLYTE.

Hélas ! ma faible sœur, — tout en reconnaissant que tu te crois toi-même, — je ne puis te croire sur ce point, — pas plus que je ne pourrais me fier a un appétit morbide — ayant de la répugnance pour cela même qu’il réclame. Mais assurément, ma sœur, — si j’étais d’âge à me laisser persuader par vous, vous — en auriez dit assez pour m’arracher des bras — du noble Thésée. Je vais rentrer — prier pour ses succès, fermement assurée — que c’est moi, plutôt que son Pirithoüs, qui occupe — le trône suprême dans son cœur.

ÉMILIE.

Je ne suis pas — contre votre croyance ; mais je garde la mienne.

[Elles sortent.]