Acte I

Scène II.

[Thèbes. Un palais.]
[Entrent PALÉMON et ARCITE.]
ARCITE.

— Cher Palémon, toi qui m’es plus cher par l’affection que par le sang, — et qui es mon cousin le plus proche, tu n’es pas encore endurci — aux crimes de ce monde ; eh bien, quittons la cité — de Thèbes et ses tentations, pour ne pas ternir davantage — le lustre de notre jeunesse ! — Ici nous trouverions autant de honte à vivre dans l’abstinence — que dans l’incontinence : car ne pas nager — dans le sens du courant, ce serait risquer de sombrer, — ou tout au moins de nous fatiguer en vains efforts ; et suivre — le torrent commun, ce serait nous élancer dans un tourbillon — avec lequel il nous faudrait tourner, sous peine de nous noyer ; et tout le prix de notre acharnement à le franchir — serait une vie épuisée.

PALÈMON.

Votre conseil — est acclamé par l’exemple. Que d’étranges ruines, — depuis le premier jour où nous sommes allés à l’école, nous voyons — marcher dans Thèbes ! Des cicatrices et des vêtements troués, — voilà le profit de l’homme de guerre ; lui qui proposait — pour but à sa hardiesse l’honneur et les lingots d’or, — il ne les obtient pas, bien qu’il les ait gagnés, et il est bafoué — par la paix, pour laquelle il a combattu ! Qui donc offrira des sacrifices — à l’autel ainsi dédaigné de Mars ? Mon cœur saigne — quand je rencontre de ces gens-là, et je souhaiterais que l’altière Junon — reprit ses anciens accès de jalousie, — pour donner de l’ouvrage au soldat (()) et pour que la paix, purgée — de sa pléthore, sentit — la charité revenir dans son cœur, aujourd’hui si dur, plus dur même — que ne pourrait l’être la discorde ou la guerre.

ARCITE.

N’êtes-vous pas au-dessous de la vérité ? — Ne rencontrez-vous pas d’autre ruine que le soldat dans — les ruelles et les méandres de Thèbes ? Vos premières paroles — donnaient à entendre que vous aviez — remarqué des détresses de plus d’une espèce : — n’en apercevez-vous aucune qui excite votre pitié, — outre celle du soldat déconsidéré ?

PALÉMON.

Oui : je plains — la détresse partout où je la trouve, mais celle surtout — qui, pour prix des sueurs d’un travail honorable, — ne reçoit qu’un dédain glacial.

ARCITE.

Ce n’est pas de cela — que j’ai voulu parler d’abord : le travail est un mérite — qui ne compte pas à Thèbes ; je parlais — des dangers qu’il y a pour nous, si nous voulons garder notre honneur, — à résider dans Thèbes, où tout mal — a la couleur du bien, où tout bien apparent — est un mal certain, où ne pas être exactement — pareil aux autres, c’est s’exposer à devenir un étranger, — et quelque chose comme un monstre.

PALÈMON.

Il est en notre pouvoir, — à moins que nous ne nous reconnaissions comme les disciples des singes, de — rester les maîtres de notre manière d’être. Qu’ai-je besoin — d’affecter l’allure d’autrui, qu’on ne peut attraper — sans manquer à la bonne foi, ou de m’enticher de la façon de parler d’un autre, quand — je puis me faire comprendre raisonnablement et sûrement, — en parlant sincèrement ma propre langue ? Suis-je donc obligé — par aucune noble obligation à suivre celui — qui suit son tailleur jusqu’au jour où le sort voudra — que son tailleur le poursuive ? Ou bien fais-moi savoir — pourquoi mon propre barbier est damné, et avec lui — mon pauvre menton, si ma barbe n’est pas taillée — juste au goût de tel favori ? Quels sont les canons — qui règlent la distance de ma rapière à ma hanche, — qui m’enjoignent de la balancer avec ma main, ou de marcher sur la pointe du pied — quand la rue n’est pas sale ? Je prétends être — le cheval de volée, ou je ne suis pas — de l’attelage !… Aussi bien, ces pauvres petites meurtrissures — n’ont pas besoin de plantain ; mais un fléau qui me déchire la poitrine, — presque jusqu’au cœur, c’est…

ARCITE.

Notre oncle Créon.

PALÊMON.

Lui, — le plus effréné tyran, lui, dont les succès — empêchent de craindre le ciel en persuadant à la scélératesse — qu’il n’y a rien au delà de son pouvoir ! lui qui donne presque — la fièvre à la foi, et qui déifie seule — la versatile fortune ! lui qui dévoue exclusivement — les facultés de tous les êtres agissants — à ses caprices et à ses actes ! lui qui exige pour lui-même le service des hommes — et, ce qu’ils y gagnent, le butin et la gloire ! — lui qui ne craint pas de faire le mal et qui recule devant le bien ! Oh ! — qu’on fasse sucer par des sangsues tout le sang de mes veines — qui est parent du sien, et puissent-elles se détacher et tomber loin de moi — avec cette corruption !

ARCITE.

Cousin, âme pure, — quittons sa cour, afin de ne participer en rien — à son infamie criante ! Car le lait — doit se ressentir du pâturage, et il nous faudrait être — ou rebelles ou vils, et non plus seulement ses cousins par le sang, — mais par le caractère.

PALÉMON.

Rien de plus vrai ! — J’imagine que les échos de ses forfaits ont assourdi — les oreilles de la justice céleste : les cris des veuves — leur redescendent à la gorge, sans obtenir — des dieux l’audience qui leur est due… Valérius !

[VALÉRIUS entre.]
VALÉRIUS.

— Le roi vous appelle ; pourtant ayez des pieds de plomb — jusqu’à ce que l’excès de sa rage soit passé ! La colère de Phébus, — quand il cessa son fouet et s’indigna contre — les chevaux du soleil, n’était qu’un murmure à côté — de cette éclatante furie.

PALÈMON.

Le moindre vent l’agite : — mais qu’y a-t-il ?

VALÉRIUS.

— Thésée, dont la menace seule épouvante, lui a envoyé — un défi mortel, en jurant — la ruine de Thèbes : il s’avance pour sceller — l’engagement de son courroux.

ARCITE.

Qu’il approche ! — Si nous ne redoutions pas en lui les dieux même, il ne nous causerait pas — la moindre terreur ; mais quel homme — peut garder seulement le tiers de sa propre valeur dans un cas comme le nôtre, — quand la lie de son action est la certitude — qu’il a tort ?

PALÉMON.

Laissons là ce raisonnement ! — C’est à Thèbes que sont dus maintenant nos services, non à Créon. — Aussi bien, il y aurait déshonneur à être neutre dans sa cause, — rébellion à le combattre : nous devons donc — nous tenir à ses côtés, à la merci de notre destinée — qui a fixé notre dernière minute.

ARCITE.

Oui, nous le devons. — Dit-on que la guerre est déclarée ? ou qu’elle le sera, — au refus de certaines conditions ?

VALÉRIUS.

Elle est commencée ; — la nouvelle publique en est arrivée — avec le porteur même du défi.

PALÈMON.

— Allons trouver le roi ! S’il avait seulement — le quart de cet honneur — dans lequel marche son ennemi, le sang qui est risqué par nous — le serait pour notre bien ; loin d’être versé en pure perte, — il serait l’enjeu d’un trésor. Mais, hélas ! nos bras — n’étant pas secondés par nos cœurs, sur qui — doit tomber le coup fatal ?

ARCITE.

Que l’événement, — cet arbitre infaillible, nous le dise, — quand nous devrons tout savoir ; et marchons — au signal de notre destinée.

[Ils sortent.]