Acte I

Scène I

[Musique. Entre HYMEN portant une torche allumée. Un enfant en robe blanche marche devant, en chantant et en semant des fleurs. Derrière HYMEN vient une Nymphe, enveloppée dans les tresses de ses cheveux et portent une couronne d’épis ; puis THÉSÉE, entre deux Nymphes portant des guirlandes d’épis sur la tête ; puis HIPPOLYTE, la fiancée, conduite par PIRITHOÜS et par une autre Nymphe, portant une guirlande sur la tête et ayant aussi les cheveux tombants ; derrière HIPPOLYTE, ÉMILIE, relevant la queue de sa robe. Enfin ARTÉSIUS et les gens du cortége.]
[CHANT.]
Roses, dénuées d’épines aiguës, Reines, non par le parfum seul, Mais par la couleur ; Œillets vierges, à la vague odeur, Marguerites sans parfum, mais si élégantes, Thym constamment embaumé ; Primevère, fille aînée du printemps, Avant-coureuse du joyeux renouveau, Au sombre calice ;
Oreille d’ours toute dressée dès le berceau, Soucis épanouis sur les lits de mort, Sveltes pieds d’alouettes ; Vous tous, enfants suaves de la chère nature, Étendez-vous aux pieds des fiancés, En ravissant leurs sens ! [ Le cortége jette des fleurs.] Que pas un ange de l’azur, Oiseau mélodieux ou bel oiseau, Ne soit absent d’ici ! Que la corneille, le coucou médisant, Le corbeau prophétique, la chouette grise, La pie babillarde, Ne viennent pas se percher ni chanter sur notre maison nuptiale, En apportant avec eux quelque discorde, Mais s’envolent loin d’ici.
[Entrent TROIS REINES, en noir, voiles souillés, couronnes impériales. La PREMIÈRE REINE se prosterne aux pieds de THÉSÉE ; la seconde aux pieds d’HIPPOLYTE ; la troisième devant ÉMILIE.]
PREMIÈRE REINE.

[à THÉSÉE.] — Au nom de la pitié et de la vraie noblesse, — écoutez-moi, exaucez-moi.

SECONDE REINE.

[à HIPPOLYTE.] Au nom de votre mère, — et si vous désirez que de vos entrailles fécondes naisse une belle famille, — écoutez-moi, exaucez-moi.

TROISIÈME REINE.

[à ÉMILIE.] — Pour l’amour de celui que Jupiter a prédestiné — à l’honneur de votre lit, au nom — de la virginité pure, plaidez pour nous — et pour nos détresses. Cette bonne action — effacera du livre des fautes — toutes celles pour lesquelles vous y êtes inscrite.

THÉSÉE.

Triste dame, levez-vous.

HIPPOLYTE.

Debout !

ÉMILIE.

— Pas de genoux pliés devant moi ! Toute femme — en détresse, que je puis secourir, m’attache à elle.

THÉSÉE.

— Quelle est votre requête ? Vous, parlez pour toutes.

PREMIÈRE REINE.

— Nous sommes trois reines dont les souverains sont tombés devant — la colère du cruel Créon et gisent en proie — aux morsures des corbeaux, aux serres des milans — et aux becs des corneilles dans les champs sinistres de Thèbes. — Créon ne nous permet pas de brûler leurs ossements, — de mettre dans l’urne leurs cendres, ni de soustraire les horreurs — d’une putréfaction mortelle au regard béni — du sacré Phœbus ; il veut infecter les vents — des miasmes de leurs cadavres. Oh ! pitié, duc ! — Toi qui purges la terre, tire cette épée redoutée — qui rend de si grands services au monde ; restitue-nous les os — de nos rois morts, que nous puissions les sanctifier ! — Et, dans ta bonté infinie, songe — que pour nos têtes couronnées nous n’avons d’autre toit — que celui-ci, le toit du lion et de l’ours, — la voûte de l’univers !

THÉSÉE.

Ne vous agenouillez pas, je vous prie. — J’étais absorbé par vos paroles, et j’ai laissé — vos genoux se meurtrir. En apprenant la mort — fatale de vos époux, la douleur que je ressens — excite ma vengeance à les venger. — Le roi Capanée était votre mari. Le jour — où il vous épousa, dans un moment pareil — à celui qui est venu pour moi, je rencontrai votre fiancé — près de l’autel de Mars ; vous étiez radieuse alors. — Le manteau de Junon n’était pas plus radieux que votre chevelure, — et ne la couvrait pas avec plus de profusion ; les épis de votre couronne — n’étaient alors ni battus, ni flétris ; la Fortune vous souriait, — fossettes aux joues ; Hercule, notre parent, — alors plus faible que votre regard, mettait de côté sa massue — et s’affaissait sur sa peau néméenne, — en jurant que ses muscles fléchissaient. Ô douleur ! ô temps ! — destructeurs terribles, vous dévorerez donc tout !

PREMIÈRE REINE.

Oh ! j’espère qu’un dieu, — qu’un dieu aura mis sa miséricorde dans votre humanité — pour vous infuser sa force et faire surgir — en vous notre sauveur !

THÉSÉE.

Oh ! debout, debout, veuve ! — Pliez ces genoux devant la Bellone casquée, — et priez pour moi, votre soldat… Je suis troublé ! [Il s’écarte.]

DEUXIÈME REINE.

— Honorée Hippolyte, — Amazone redoutée, toi qui as tué — le sanglier hérissé de faux ; toi qui, avec ton bras aussi fort — qu’il est blanc, aurais réussi à faire de l’homme — le captif de ton sexe, si ton seigneur ici présent, — né pour maintenir la création dans la hiérarchie — que lui a assignée la primitive nature, ne t’avait ramenée — dans les limites que tu franchissais, en domptant — à la fois ta force et ton affection ! Ô guerrière, — toi qui donnes la pitié pour contre-poids à la rigidité, — toi qui maintenant, je le sais, as plus de pouvoir sur Thésée — qu’il n’en a jamais eu sur toi, toi qui disposes de sa puissance — et de son amour, servilement suspendu — à la teneur de tes paroles, précieux miroir des femmes, — demande-lui pour nous, qu’a brûlées la guerre flamboyante, — l’ombre rafraîchissante de son épée ! — Somme-le de l’étendre au-dessus de nos têtes ; — parle-lui avec tous les accents d’une femme, comme si tu étais — une de nous trois ; pleure plutôt que d’échouer ; — fléchis pour nous un genou, — mais ne touche pas la terre plus longtemps — que ne remue une colombe égorgée. — Dis-lui, si tu le voyais étendu sur le champ de carnage, la face tuméfiée, — montrant ses dents au soleil, grinçant à la lune, — dis-lui ce que tu ferais !

HIPPOLYTE.

N’en dites pas davantage, pauvre dame ; — j’aimerais autant procéder avec vous à cette bonne œuvre — qu’à celle que je vais accomplir en ce moment, et pourtant je n’ai jamais poursuivi — une entreprise aussi volontiers. Mon seigneur est saisi — de votre détresse jusqu’au fond de l’âme. Laissons-le réfléchir ; — je vais lui parler tout à l’heure.

TROISIÈME REINE.

[à ÉMILIE.] Oh ! ma prière était — restée glacée, mais, dissoute enfin au feu de la douleur, — elle fond en larmes : ainsi le chagrin auquel l’expression manque — éclate en sanglots plus profonds.

ÉMILIE.

Restez debout, de grâce ! — Vos souffrances sont écrites sur vos joues.

TROISIÈME REINE.

Oh ! malheur ! — Vous ne pouvez pas les lire là : c’est plus loin, à travers mes larmes, — que vous pouvez les apercevoir comme des cailloux ridés — au fond d’un ruisseau transparent. Madame, madame, hélas ! — celui qui veut connaître tous les trésors de la terre — doit en connaître le centre ; celui qui veut surprendre en moi — le moindre tourment doit jeter sa ligne — dans mon cœur. Oh ! pardonnez-moi ! — le malheur extrême, qui aiguise certains esprits, — me rend folle.

ÉMILIE.

Je vous en prie, plus un mot, je vous en prie ! — Celui qui, sous la pluie, ne peut ni la sentir ni la voir — ne sait ce que c’est que d’être mouillé ni d’être sec ! Si vous étiez — l’esquisse de quelque peintre, je vous achèterais — comme une démonstration déchirante, pour me prémunir — contre une douleur mortelle. Mais, hélas ! — tendre sœur de notre sexe, — votre chagrin me frappe si ardemment — qu’il doit se réverbérer contre — le cœur de mon frère et l’échauffer jusqu’à la pitié, — fût-il fait de pierre. Remettez-vous, de grâce !

THÉSÉE.

— En avant ! au temple ! n’omettons pas un détail — de la cérémonie sacrée !

PREMIÈRE REINE.

Oh ! cette célébration — durera plus longtemps et sera plus coûteuse que — la guerre implorée par vos suppliantes. Souvenez-vous que votre renommée — tinte à l’oreille du monde : ce que vous faites vite — n’est pas fait étourdiment ; votre pensée première est supérieure — à la réflexion laborieuse des autres ; votre préméditation — est plus forte que leurs actions ; mais, ô Jupiter ! vos actions, — dès qu’elles se meuvent, comme des orfraies fondant sur le poisson, — subjuguent avant de toucher ! Songez-vous, cher duc, — quels lits ont nos rois tués ?

DEUXIÈME REINE.

Quelle angoisse pour nos lits — que nos chers époux n’en aient plus !

TROISIÈME REINE.

Ils n’ont pas le lit qu’il faut aux morts. — À ceux qui, fatigués de la lumière de ce monde, ont, au moyen des cordes, — des couteaux, des poisons, des précipices, été envers eux-mêmes — les agents les plus horribles de la mort, à ceux-là la pitié humaine — accorde un peu de poussière et d’ombre.

PREMIÈRE REINE.

Tandis que nos époux — gisent couverts d’ampoules sous un soleil dévorant. — Et c’étaient de bons rois quand ils vivaient !

THÉSÉE.

C’est vrai. — Je vous donnerai cette consolation — de donner des tombeaux à vos maris morts : — pour y réussir, il y aura quelque besogne avec Créon.

PREMIÈRE REINE.

— Et c’est maintenant que cette besogne s’offre d’elle-même à l’exécution. — C’est maintenant qu’elle doit s’accomplir. Demain la chaleur sera passée. — Alors un labeur inutile n’aura d’autre récompense — que sa propre sueur. Maintenant Créon est en pleine sécurité ; — il ne songe même pas que nous sommes devant votre puissance, — arrosant de nos larmes notre sainte prière — pour la rendre plus éclatante.

DEUXIÈME REINE.

Maintenant vous pouvez surprendre Créon — ivre de sa victoire.

TROISIÈME REINE.

Et son armée pleine — du pain de la chair et de la fainéantise.

THÉSÉE.

Artésius, toi qui sais le mieux — mettre une armée en ligne, équipe pour cette entreprise — les plus ardents à l’action, en nombre nécessaire — pour assurer le succès ; enrôle et fais marcher — nos plus dignes instruments ; tandis que nous dépêcherons — ce grand acte de notre vie, cet audacieux assaut — de la destinée dans le mariage !

PREMIÈRE REINE.

Douairières, joignons nos mains ! — Veuves, à nos douleurs ! Ce délai — nous livre encore à la famine de l’espérance.

TOUTES.

Adieu !

DEUXIÈME REINE.

— Nous sommes venues mal à propos : mais le désespoir peut-il, — comme le jugement exempt d’angoisses, choisir le moment le plus propice — pour ses plus pressantes sollicitations ?

THÉSÉE.

Ah ! nobles dames, — l’entreprise que je vais tenter en ce moment est pour moi plus considérable — qu’aucune guerre : elle m’importe plus que toutes les actions dont je me suis tiré — ou que j’ai à affronter dans l’avenir.

PREMIÈRE REINE.

C’est proclamer plus haut encore — que notre cause sera abandonnée.

[Montrant HIPPOLYTE.] Quand ses bras, — capables d’enchaîner Jupiter loin du synode des dieux, t’enlaceront — à la clarté tutélaire de la lune, oh ! quand — les cerises jumelles de sa bouche laisseront tomber leur doux suc — sur tes lèvres enivrées, penseras-tu alors — à des rois qui pourrissent ou à des reines qui sanglotent ? Quel souci — auras-tu de ce que tu ne sentiras plus, quand ce que tu sentiras serait capable — de faire rejeter par Mars son tambour ? Oh ! si tu couches — une seule nuit avec elle, chaque heure de cette nuit-là — te retiendra en otage pour cent autres, et — tu n’auras plus de mémoire que pour les délices — auxquelles te convie ce banquet.

HIPPOLYTE.

[s’agenouillant, à THÉSÉE.] Bien qu’il soit peu probable que — vous éprouviez de tels transports, vous serez peut-être contrarié — que j’appuie une pareille requête ; mais je crois — que, si, par une abstention de mon bonheur, — (abstention qui ne fait que rendre les désirs plus profonds), je ne soulageais pas d’excessives souffrances — qui réclament un remède immédiat, j’attirerais sur moi — la réprobation de toutes les femmes. Aussi, seigneur, — ferai-je ici l’essai de mes prières, — présumant bien qu’elles auront quelque force, — sinon, résolue à les condamner pour toujours au silence. — Ajournez la cérémonie que nous allions accomplir, — et suspendez — votre cuirasse devant votre cœur, autour de ce cou — qui est mon bien et que je prête généreusement — pour rendre service à ces pauvres reines.

TOUTES LES REINES.

[à ÉMILIE.] Oh ! vite à l’aide ! — notre cause réclame votre génuflexion.

ÉMILIE.

[à THÉSÉE.] Si vous n’accordez pas à ma sœur — sa requête avec le même zèle, — le même empressement, la même générosité qu’elle — met à vous l’adresser, jamais à l’avenir je n’aurai la hardiesse — de vous rien demander, ni l’imprudence — de prendre un mari.

THÉSÉE.

Relevez-vous, je vous prie ! — Je me supplie moi-même de faire — ce que vous me demandez à genoux. Pirithoüs, — emmène la fiancée ! Allez prier les dieux — pour mon succès et pour mon retour ; n’omettez rien — dans cette cérémonie urgente. Reines, — suivez votre soldat.

[À ARTÉSIUS.] Vous, partez, comme je vous l’ai dit, — et venez nous rejoindre sur la plage d’Aulis avec — les forces que vous pourrez lever ; nous trouverons là — des troupes en réserve pour une affaire — plus grave.

[Sort Artêsius.]

[À HIPPOLYTE.] Puisque notre mot d’ordre est la hâte, — j’imprime ce baiser sur ta lèvre groseille ; — ma mie, garde-le comme un gage de moi.

[Au cortége.] Mettez-vous en marche ; — je veux vous voir partir. [Tous se dirigent vers le temple, excepté THÉSÉE, PIRITHOÜS et les TROIS REINES.]

THÈSÈE.

[reprenant.] — Adieu, ma charmante sœur ! Pirithoüs, — fais célébrer scrupuleusement la fête ; qu’on ne l’écourte pas d’une heure.

PIRITHOÜS.

Seigneur, — je vais vous suivre de bien près ; la solennité ne peut être — dignement célébrée avant votre retour.

THÉSÉE.

Cousin, je vous commande — de ne pas bouger d’Athènes : nous serons de retour — avant que vous ayez terminé cette fête, à laquelle je vous prie — de ne rien retrancher. Encore une fois, adieu tous !

PREMIÈRE REINE.

— Ainsi tu justifies pour toujours les acclamations du monde.

DEUXIÈME REINE.

— Et tu acquiers une divinité égale à celle de Mars.

TROISIÈME REINE.

— Si elle n’est pas supérieure ; car — toi, qui n’es qu’un mortel, tu sais subordonner tes passions — à l’honneur divin ; tandis que les dieux eux-mêmes, dit-on, — gémissent sous leur empire.

THÉSÉE.

Si nous voulons être des hommes, — agissons ainsi : une fois subjugués par les sens, — nous perdons notre dignité humaine. Courage, mesdames ! — Nous allons chercher pour vous des consolations !

[Fanfares. Ils sortent.]