Ici, Jean; ici, Robert.
Vite, vite, et le panier de lessive?
Je vous en réponds. Robin! allons donc.
Venez, venez, venez donc.
Posez-le là.
Donnez vos ordres à vos gens: le temps nous presse.
Rappelez-vous bien ce que je vous ai prescrit, Jean, et vous, Robert. Tenez-vous prêts là, à la porte dans la brasserie; et, quand vous m'entendrez vous appeler précipitamment, venez sur-le-champ: vous chargerez sans hésiter, sans délai, ce panier sur vos épaules: cela fait, portez-le en toute hâte au lavoir, là, dans le pré de Datchet, portez-le et videz-le dans le fossé boueux près du bord de la Tamise.
Vous exécuterez ceci de point en point?
Je le leur ai dit et redit; ils savent leur leçon par coeur.--Sortez, pour revenir dès que vous m'entendrez vous appeler.
Ah! voilà le petit Robin.
Eh bien! mon petit espion, quelles nouvelles en poche?
Sir John, mon maître, est à la porte de derrière. Mistriss Ford, il désire votre compagnie.
Regardez-moi, petit patelin: nous avez-vous été fidèle?
Oui, je le jure: mon maître ignore que vous soyez ici. Il m'a menacé même d'une éternelle liberté, si je vous contais les nouvelles; car, m'a-t-il dit, il me chasserait pour toujours.
Tu es un bon enfant. Ta discrétion t'habillera: cela te vaudra des chausses et un pourpoint; mais je vais me cacher.
Allez.--Toi, va dire à ton maître que je suis seule. Mistriss Page, souvenez-vous de votre rôle.
Je te le promets. Si j'y manque, sifflez-moi.
Allez, allez.--Nous corrigerons ces humeurs malsaines, cette grosse citrouille mouillée.--Il faut lui apprendre à distinguer les tourterelles des geais.
T'ai-je obtenu, mon céleste bijou Note 1Citation d'Astrophel et Stella de Sidney. ? Je mourrais maintenant sans regret. N'ai-je pas assez vécu? C'est ici le terme de mon ambition. O bienheureux moment!
O mon cher sir John!
Mistriss Ford, je ne sais point mentir, je ne sais point flatter. O mistriss Ford! je vais pêcher par un souhait qui m'échappe: je voudrais que votre mari fût mort! Je te le dis devant le seigneur des seigneurs, je te ferais milady.
Moi votre lady, sir John! Hélas! je serais une pauvre lady.
Que la cour de France m'en présente une égale à toi! Je vois d'ici ton oeil égaler l'éclat du diamant: tu as deux sourcils arqués précisément de la forme qu'il faut pour soutenir la coiffure en portrait, la coiffure à voiles, toute espèce de coiffure en point de Venise.
Un simple mouchoir, sir John: c'est la seule coiffure qui aille à mon visage et pas trop bien encore.
Tu es une traîtresse de parler ainsi. Tu ferais une femme de cour accomplie, et tu poses le pied avec une fermeté qui te donnerait une démarche parfaite dans un panier à demi-cercles! Je vois bien ce que tu serais, sans la fortune ennemie. La nature est ton amie; allons, il faut bien que tu en conviennes.
Croyez-moi, il n'y a en moi rien de ce que vous dites.
Et qu'est-ce donc qui m'a forcé à t'aimer? laisse-moi te persuader qu'il y a en toi quelque chose d'extraordinaire. Tiens, je ne sais pas mentir ni dire que tu es ceci, comme ces chrysalides sucrées qui vous viennent semblables à des femmes, sous un habit d'homme, sentant comme la boutique d'un droguiste dans le temps des herbes fraîches. Non, je ne le puis pas: mais je t'aime, je n'aime que toi, et tu le mérites.
Ah! ne me trahissez pas, sir John! Je crains que vous n'aimiez mistriss Page.
Vous pourriez tout aussi bien dire, que j'aime à me promener devant la porte d'un créancier, qui m'est plus odieuse que la gueule d'un four à chaux.
En ce cas, le ciel sait combien je vous aime; et vous l'éprouverez un jour.
Persévère dans ces bons sentiments, je les mériterai.
Et moi, je vous dis, vous les méritez, sans quoi je ne les aurais pas.
Mistriss Ford! mistriss Ford!--voilà mistriss Page, toute rouge, toute essoufflée, les yeux tout troublés, qui voudrait vous parler à l'instant.
Il ne faut pas qu'elle me voie: je vais me cacher derrière la tapisserie.
Oui, de grâce: cette femme est la médisance même. (Falstaff se cache. Entrent mistriss Page et Robin.) De quoi s'agit-il? qu'est-ce que c'est?
O mistriss Ford, qu'avez-vous fait? Vous êtes déshonorée, vous êtes perdue, perdue pour jamais!
De quoi s'agit-il, chère mistriss Page?
O ciel, est-il possible, mistriss Ford!... ayant un si honnête homme de mari, lui donner un pareil sujet de soupçon!
Quel sujet de soupçon?
Quel sujet de soupçon!--Rentrez en vous-même.--Que vous m'avez trompée!
Comment? Hélas! de quoi s'agit-il?
Votre mari va paraître, femme, avec toute la justice de Windsor, pour chercher un gentilhomme, qui est, dit-il, en ce moment chez lui, de votre consentement, pour profiter criminellement de son absence. Vous êtes perdue!
Parlez plus haut.--(Haut.) J'espère que cela n'est pas.
Plaise au ciel qu'il ne soit pas vrai que vous ayez un homme ici! Du moins est-il certain que votre mari arrive suivi de la moitié de la ville pour le chercher. Je suis venue devant pour vous avertir: si vous vous sentez innocente, oh! j'en suis charmée. Mais si vous avez en effet un ami chez vous, qu'il sorte, qu'il sorte au plus tôt.--Ne restez point interdite; rappelez vos sens, défendez votre réputation, ou dites adieu pour la vie à toute espèce de bonheur.
Que ferai-je? ma chère amie; il y a un gentilhomme dans la maison, et je crains bien moins ma honte que le danger qui le menace. Je donnerais mille livres pour qu'il fût hors de la maison.
Eh! par mon honneur, laissez là vos je donnerais, je donnerais; voilà votre mari qui arrive.--Savez-vous quelque moyen de le faire évader?--Vous ne pouvez le cacher dans la maison.--Comme vous m'avez trompée!--Mais j'aperçois un panier.--S'il est d'une taille raisonnable, il peut s'y fourrer. Nous pouvons le couvrir de linge sale, comme si c'était pour l'envoyer blanchir. C'est précisément le moment de la lessive, envoyez-le par vos gens au pré Datchet.
Il est trop gros pour y entrer. Que deviendrai-je?
Laissez-moi voir; laissez-moi voir: oh! laissez-moi voir.--J'y tiendrai, j'y tiendrai.--Suivez le conseil de votre amie.--J'y tiendrai.
Et quoi? sir John Falstaff! chevalier, est-ce là votre lettre?
Je t'aime, je n'aime que toi, aide-moi à sortir d'ici, laisse-moi me fourrer là dedans.... Jamais...
Robin, aidez-nous à couvrir votre maître. Appelez vos gens, mistriss Ford.--Ah! perfide chevalier!
Eh! Jean! Robert, Jean! (Robin sort. Les deux domestiques entrent.) Tenez, emportez ces hardes: passez une perche dans les deux anses; mon Dieu, que vous êtes lents! Portez-les à la blanchisseuse dans le pré Datchet: vite, allez.
Approchez, je vous prie. Si j'ai soupçonné sans cause, vous aurez droit de vous moquer de moi: ne m'épargnez pas dans ce cas les plaisanteries; je les mérite. Arrêtez; où portez-vous ceci?
Vraiment, à la rivière.
Eh! qu'avez-vous besoin de savoir où ils le portent? Sont-ce là vos affaires? Il vaudrait mieux que vous vinssiez vous mêler de la lessive!
C'est pour laver. Si je pouvais me laver aussi de cette corne de cerf Note 2Buck! I wish I could wash myself of the Buck! Ford joue sur le mot buck qui signifie également lessive, lessiver et daim. Le jeu de mots a été impossible à rendre littéralement. . Cerf, cerf, cerf, je vous le dis, véritable cerf, je vous en réponds, et cerf de la saison encore. (Les valets sortent emportant le panier.) Messieurs, j'ai rêvé cette nuit; je vous dirai mon rêve. Commençons par chercher mes clefs; les voilà. Montez, parcourez, visitez mes chambres, furetez partout; notre renard est pris, j'en suis garant: laissez-moi fermer d'abord cette issue, et maintenant fouillez le terrier.
Cher monsieur Ford, calmez-vous; c'est trop vous faire injure à vous-même.
Soit, monsieur Page, soit. Montons, messieurs; vous allez avoir du plaisir. Suivez-moi, messieurs.
Ce sont là des visions, et des jalousies bien fantastiques.
Palsambleu! ce n'est pas la mode en France: on ne voit point de jaloux en France.
Suivons-le, messieurs, puisqu'il le veut: voyons le résultat de ses recherches.
L'aventure n'est-elle pas doublement réjouissante?
Je ne sais pas de mon mari ou de sir John, lequel des deux je suis le plus contente d'avoir attrapé.
Dans quelles transes il devait être, quand monsieur Ford a demandé ce qu'il y avait dans le panier?
J'ai peur qu'il n'ait besoin d'être lavé aussi. Nous lui aurons rendu service en l'envoyant au bain.
Qu'il s'aille faire pendre ce débauché coquin; je voudrais voir tous ceux de son espèce dans des angoisses pareilles.
Il faut que mon mari ait eu quelque raison particulière de soupçonner que sir John était ici. Je ne l'ai jamais vu si brutal dans sa jalousie.
Je trouverai moyen de le savoir; mais il faut nous divertir encore aux dépens de Falstaff. Sa fièvre de libertinage ne cédera pas à cette seule médecine.
Nous lui enverrons cette sotte carogne de mistriss Quickly, pour nous excuser de ce qu'on l'aura jeté à l'eau, et lui donner une nouvelle espérance qui lui attirera une nouvelle correction.
C'est bien pensé. Donnons-lui rendez-vous demain à huit heures pour venir recevoir un dédommagement.
Il est introuvable.--Peut-être le fat s'est-il vanté de choses qui passaient son pouvoir.
Entendez-vous?
Oui, oui, paix. Vous en usez bien avec moi, monsieur Ford, n'est-il pas vrai?
Oui, oui, madame.
Que le ciel rende vos actions meilleures que vos pensées!
Amen.
Monsieur Ford, vous vous faites un grand tort.
Bien, bien, c'est à moi à supporter cela.
S'il y a quelqu'un dans la maison, dans les chambres, dans les coffres et dans les armoires, que le ciel me pardonne mes péchés au jour du grand jugement.
Palsambleu! je dis de même, il n'y a pas une âme ici.
Eh! fi! monsieur Ford, n'avez-vous pas de honte! Quel esprit, quel démon vous a suggéré ces idées? Je ne voudrais pas avoir une pareille maladie pour tous les trésors du château de Windsor.
C'est ma faute, monsieur Page; j'en subis la peine.
Vous souffrez d'une mauvaise conscience. Votre femme est une aussi honnête femme qu'on la puisse choisir entre cinq mille, et je dis encore entre cinq cents.
Palsambleu! je vois bien que c'est une honnête femme.
A la bonne heure. Messieurs, je vous ai promis à dîner. Venez, en attendant, vous promener dans le parc; je vous en prie, pardonnez-moi. Je vous conterai pourquoi j'ai fait tout cela.--Allons, ma femme, allons, mistriss Page, pardonnez-moi, je vous en prie. Je vous en prie du fond du coeur, pardonnez-moi.
Allons, messieurs, entrons. Mais, par ma foi, nous le ferons enrager; et moi, je vous invite à venir déjeuner demain matin chez moi, et après cela à la chasse à l'oiseau. J'ai un faucon admirable pour le bois. Est-ce chose dite?
Tout à fait.
S'il y en a un, je serai le second de la compagnie.
S'il y en a un ou deux, je serai le troisième Note 3Turd (excrément) pour third (troisième). .
Monsieur Page, venez, je vous en prie.
Et vous, je vous prie, souvenez-vous demain de ce pouilleux de coquin d'hôte.
C'est bon, oui de tout mon coeur.
Ce pouilleux de coquin avec ses tours et ses moqueries.