Un appartement du château de Macduff.
Qu'avait-il fait qui pût le forcer à fuir son pays?
Ayez patience, madame.
Il n'en a pas eu, lui. Sa fuite est une folie; à défaut de nos actions, ce sont nos frayeurs qui font de nous des traîtres.
Vous ne savez pas si ç'a été en lui sagesse ou frayeur.
Sagesse! de laisser sa femme, laisser ses petits enfants, ses biens, ses titres dans un lieu d'où il s'enfuit! Il ne nous aime point, il ne ressent point les mouvements de la nature. Le pauvre roitelet, le plus faible des oiseaux dispute dans son nid ses petits au hibou. Il n'y a que de la frayeur, aucune affection, et tout aussi peu de sagesse, dans une fuite précipitée ainsi contre toute raison.
Chère cousine, je vous en prie, gouvernez-vous; car, pour votre époux, il est généreux, sage, judicieux, et connaît mieux que personne ce qui convient aux circonstances. Je n'ose pas trop en dire davantage; mais ce sont dis temps bien cruels que ceux où nous sommes des traîtres sans nous en douter nous-mêmes, où le bruit menaçant arrive jusqu'à nous sans que nous sachions ce qui nous menace, et ou nous flottons au hasard, sans nous diriger, sur une mer capricieuse et irritée Note 1When we hold rumour From what we fear, yet know not what we fear. But float upon a wild and violent sea, Each way and move. Les commentateurs me paraissent n'avoir pas compris ce passage; ils veulent entendre hold dans le sens de keep, tenir, tenir pour certain, et je crois qu'il doit être pris pour celui catch, prendre, recevoir, comme prendre le mal, catch the infection. Ainsi le sens sera: nous recevons le bruit de ce que nous craignons sans savoir ce que nous craignons. Il a fallu rendre l'expression de cette pensée un peu moins littérale pour la rendre plus claire, ainsi qu'il arrive souvent en traduisant Shakspeare; mais elle me parait d'ailleurs entièrement d'accord avec la phrase suivante, encore imparfaitement comprise par les commentateurs, qui ne conçoivent pas qu'au mot float Shakspeare ait ajouté and move, «parce que, disent-ils, si nous flottons de tous côtés, il n'est pas nécessaire de nous apprendre que nous nous mouvons (move).» Il est cependant certain qu'arrêtés par un bruit vague dont nous ne connaissons pas la source, et ne sachant pas de quel côté nous devons agir, nous ajoutons à l'incertitude des événements celle de nos propres volontés: c'est ce que Shakspeare a dû et voulu exprimer. . Je prends congé de vous; vous ne tarderez pas à me revoir ici. Les choses arrivées au dernier degré du mal doivent s'arrêter ou remonter vers ce qu'elles étaient naguère.—Mon joli cousin, que le ciel veille sur vous.
Il a un père, et pourtant il n'a point de père.
Je suis si peu maître de moi-même, que si je m'arrêtais plus longtemps, je me perdrais et ne ferais qu'ajouter à vos peines. Adieu, je prends congé de vous pour cette fois.
Mon garçon, votre père est mort: qu'allez-vous devenir? Comment vivrez-vous?
Comme vivent les oiseaux, ma mère.
Quoi! de vers et de mouches?
De ce que je pourrai trouver, je veux dire: c'est ainsi que vivent les oiseaux.
Pauvre petit oiseau! ainsi tu ne craindrais pas le filet, la glu, le piège, le trébuchet?
Pourquoi les craindrais-je, ma mère? Ils ne sont pas destinés aux petits oiseaux.—Mon père n'est pas mort, quoi que vous en disiez.
Oui, il est mort. Comment feras-tu pour avoir un père?
Comment ferez-vous pour avoir un mari?
Moi! j'en pourrais acheter vingt au premier marché.
Vous les achèteriez donc pour les revendre?
Tu dis tout ce que tu sais, et en vérité cela n'est pas mal pour ton âge.
Mon père était-il un traître, ma mère?
Oui, c'était un traître.
Qu'est-ce que c'est qu'un traître?
C'est un homme qui jure et qui ment.
Et tous ceux qui font cela sont-ils des traîtres?
Oui, tout homme qui fait cela est un traître, et mérite d'être pendu.
Et doivent-ils être tous pendus, ceux, qui jurent et qui mentent?
Oui, tous.
Et qui est-ce qui doit les pendre?
Les honnêtes gens.
Alors les menteurs et les jureurs sont des imbéciles, car il y a assez de menteurs et de jureurs pour battre les honnêtes gens et pour les pendre.
Que Dieu te garde, pauvre petit singe! Mais comment feras-tu pour avoir un père?
S'il était mort, vous le pleureriez, et si vous ne pleuriez pas, ce serait un bon signe que j'aurais bientôt un nouveau père.
Pauvre petit causeur, comme tu babilles!
Dieu vous garde, belle dame! je ne vous suis pas connu, quoique je sois parfaitement instruit du rang que vous tenez. Je crains que quelque danger ne soit prêt à fondre sur vous. Si vous voulez suivre l'avis d'un homme simple, qu'on ne vous trouve pas en ce lieu. Fuyez d'ici avec vos petits enfants. Je suis trop barbare, je le sens, de vous épouvanter ainsi: vous faire plus de mal encore serait une horrible cruauté qui est trop près de vous atteindre. Que le ciel vous protège! Je n'ose m'arrêter plus longtemps.
Où pourrai-je fuir? Je n'ai point fait de mal: mais je me rappelle maintenant que je suis dans ce monde terrestre, où faire le mal est souvent regardé comme louable, et faire le bien passe quelquefois pour une dangereuse folie. Pourquoi donc, hélas! présenterais-je cette défense de femme, et dirais-je: Je n'ai point fait de mal?—(Entrent des assassins.) Quelles sont ces figures?
Où est votre mari?
Pas dans un lieu, j'espère, assez maudit du ciel pour qu'il puisse être trouvé par un homme tel que toi.
C'est un traître.
Tu en as menti, vilain, aux poils roux!
Comment, toi qui n'es pas sorti de ta coquille, petit frai de traître!
Il m'a tué, ma mère: sauvez-vous, je vous en prie.