Qui rencontrons-nous ici?--Ma nièce Plantagenet que conduit par la main sa bonne tante de Glocester! Sur ma vie, elle se rend à la Tour par pure tendresse de coeur pour y saluer le jeune prince.--Ma fille, je me félicite de vous trouver ici.
Que le ciel vous soit propice à toutes deux dans cette heure du jour!
Je vous en souhaite autant, bonne soeur! Où donc allez-vous?
Pas plus loin qu'à la Tour; et, à ce que je présume, dans le même sentiment qui vous y mène, pour y féliciter les jeunes princes.
Je vous en remercie, ma chère soeur: nous y entrerons de compagnie. Et voilà fort à propos le lieutenant qui arrive. (Entre Brakenbury.) Monsieur le lieutenant, avec votre permission, dites-moi, je vous prie, comment se portent le prince, et mon jeune fils York.
Très-bien, madame.... Mais, soit dit sans vous offenser, je ne puis vous permettre de les voir: le roi l'a sévèrement défendu.
Le roi? quel roi?
C'est du lord protecteur que je parle.
La protection du Seigneur le préserve de ce titre de roi!--A-t-il donc élevé une barrière entre la tendresse de mes enfants et moi? Je suis leur mère. Qui pourra m'empêcher d'arriver jusqu'à eux?
Je suis mère de leur père, et je prétends les voir.
Je suis leur tante par alliance, et leur mère par ma tendresse: ainsi conduisez-moi vers eux; je me charge de la faute, et je t'absous de l'ordre à mes périls.
Non, madame, je ne puis me départir ainsi de ma charge: je suis lié par serment; ainsi daignez m'excuser.
Mesdames, si je vous rencontre dans une heure d'ici, je pourrai saluer dans Sa Grâce la duchesse d'York, la respectable mère de deux belles reines qu'elle aura vues régner l'une après l'autre. (A la duchesse de Glocester.) Venez, madame; il faut vous rendre sans délai à Westminster, pour y être couronnée reine comme épouse de Richard.
Ah! coupez mon lacet, afin que mon coeur oppressé puisse battre en liberté... ou je sens que je vais m'évanouir à cette mortelle nouvelle.
Odieuse nouvelle! ô sinistre événement!
Prenez courage, ma mère: comment se trouve Votre Grâce?
O Dorset, ne me parle pas; va-t'en. La mort et la destruction sont à ta poursuite et prêtes à te saisir. Le nom de ta mère est fatal à ses enfants: si tu veux échapper à la mort qui te poursuit, traverse les mers, et va vivre avec Richmond hors des atteintes de l'enfer. Va, hâte-toi, hâte-toi de fuir cette boucherie, si tu ne veux pas augmenter le nombre des morts, et me faire mourir selon la malédiction de Marguerite, n'étant plus ni mère, ni femme, ni reine actuelle de l'Angleterre.
Votre conseil, madame, est dicté par de très-sages craintes.--Dorset, saisissez rapidement l'avantage que vous laissent quelques heures. Je vous donnerai des lettres de recommandation pour mon fils, et lui écrirai de venir au-devant de vous; ne vous laissez pas surprendre par un imprudent délai.
O vent funeste du malheur qui nous disperse tous!--O entrailles maudites, couches de mort, vous avez donné le jour à un serpent dont le regard est mortel à qui n'a pas su l'éviter!
Allons, madame, venez; j'ai été envoyé en toute hâte.
Et je vais vous suivre à contre-coeur. Oh! plût à Dieu que le cercle d'or, qui va ceindre mon front, fût un fer rouge qui me brûlât jusqu'au cerveau! Puissé-je être ointe d'un poinçon meurtrier, qui me fasse expirer avant qu'on ait pu dire: Dieu conserve la reine!
Va, va, pauvre créature; je n'envie pas ta gloire; ma douleur ne désire pas se repaître de tes maux.
Eh! pourquoi pas?--Lorsqu'au moment où je suivais le cercueil de Henri, celui qui est aujourd'hui mon époux vint me trouver, les mains à peine lavées du sang de cet ange qui fut mon premier époux, et de celui du saint défunt que j'accompagnais en pleurant; lorsqu'en ce moment, dis-je, je fixai mes yeux sur Richard, voici quel fut mon voeu: «Sois maudit pour m'avoir condamnée, moi si jeune, à un si long veuvage; et, quand tu te marieras, que la douleur assiége ta couche, et que ton épouse (s'il est une femme assez folle pour le devenir) soit plus malheureuse par ta vie Note 1La malédiction d'Anne fut: Sois plus malheureuse par ta mort, etc. que tu ne m'as rendue malheureuse par le meurtre de mon cher époux!» Hélas! avant que je pusse répéter cette malédiction, dans cet espace de temps si court, mon coeur de femme s'était laissé si grossièrement surprendre par ses mielleuses paroles, et avait fait de moi l'objet de ma propre malédiction. Depuis ce moment elle a privé mes yeux de tout repos: je n'ai pas encore joui une heure dans sa couche des précieuses vapeurs du sommeil, sans être réveillée par les songes effrayants qui agitent Richard. Je sais d'ailleurs qu'il me hait, par la haine qu'il portait à mon père Warwick, et sans doute il ne tardera pas à se défaire de moi.
Pauvre chère âme, adieu. Je plains tes douleurs.
Pas plus que mon coeur ne gémit sur les vôtres.
Adieu, toi qui accueilles si tristement les grandeurs.
Adieu, pauvre malheureux qui vas prendre congé d'elles.
Va joindre Richmond, et qu'une heureuse fortune guide tes pas! (A lady Anne.) Va joindre Richard, et que les anges gardiens veillent sur tes jours! (A la reine.) Va au sanctuaire, et que de bonnes pensées s'emparent de toi! Moi je vais à mon tombeau, et puissent le repos et la paix y descendre avec moi. J'ai vu quatre-vingts tristes années de chagrins, et chacune de mes heures de joie est toujours venue s'abîmer dans une semaine de douleurs.
Arrêtez, encore.--Jetons encore un regard sur la Tour.--O vous, pierres antiques, prenez en compassion ces tendres enfants, que la haine a renfermés dans vos murs! Berceau bien rude pour de si jolis petits enfants! dure et sauvage nourrice! vieille et triste compagne de jeu pour de jeunes princes, traite bien mes enfants! Pierres, c'est ainsi qu'une douleur insensée prend congé de vous.