La cour du château de Baynard Note 1Le château de Baynard était, à ce qu'il paraît, une habitation fortifiée, bâtie par un des gentilshommes qui accompagnèrent Guillaume le Conquérant. Elle était située dans Londres même, au bord de la Tamise, où l'on en aperçoit encore les fondations lorsque les eaux sont basses. .
Eh bien? eh bien? Que disent nos bourgeois?
Par la sainte Mère de notre Sauveur, les bourgeois ont la bouche close, et ne disent pas un mot!
Avez-vous touché l'article de la bâtardise des enfants d'Édouard?
Oui; j'ai parlé de son contrat de mariage avec lady Lucy, et de celui qui a été fait en France par ses ambassadeurs; de l'insatiable voracité de ses désirs, et de ses violences sur les femmes de la Cité; de sa tyrannie à propos de rien; j'ai dit que lui-même était bâtard puisqu'il avait été conçu lorsque votre père était en France; qu'il n'avait point de ressemblance avec le duc; j'ai en même temps rappelé vos traits et je vous ai montré comme la véritable image de votre père, tant par la physionomie que par la noblesse de l'âme. J'ai fait valoir toutes vos victoires dans l'Écosse, votre science dans la guerre, votre sagesse dans la paix, vos vertus, la bonté de votre naturel, et votre humble modestie; enfin, rien de ce qui pouvait tendre à vos vues n'a été laissé de côté dans ma harangue, ni touché avec négligence. Et lorsque je suis venu à la fin, j'ai sommé ceux qui aimaient le bien de leur pays, de crier: Dieu conserve Richard, roi d'Angleterre!
Et l'ont-ils fait?
Non. Que Dieu me soit aide! ils n'ont pas dit un mot. Mais tous, comme de muettes statues ou des pierres insensibles, sont demeurés à se regarder l'un l'autre, et pâles comme des morts.--Quand j'ai vu cela, je les ai réprimandés, et j'ai demandé au maire ce que signifiait ce silence obstiné. Sa réponse a été, que le peuple n'était pas accoutumé à se voir haranguer par d'autres que par le greffier. Alors on l'a pressé de répéter mon discours: mais il n'a parlé que d'après moi; voilà ce qu'a dit le duc, voilà comment le duc a conclu; sans rien prendre sur lui. Lorsqu'il a eu fini, un certain nombre de mes gens, apostés dans le bas de la salle, ont jeté leurs bonnets en l'air, et environ une douzaine de voix ont crié: Dieu conserve le roi Richard! J'ai saisi l'occasion qu'ils me donnaient. Je vous remercie, bons citoyens, braves amis, leur ai-je dit. Cette acclamation générale et ces cris de joie prouvent votre discernement, et votre affection pour Richard: et j'ai fini là, et me suis retiré.
Quels muets imbéciles! Quoi! Ils n'ont pas voulu parler?--Mais le maire et ses adjoints ne viendront-ils pas?
Le maire est tout près d'ici, milord. Montrez quelque crainte. Ne leur donnez audience qu'après de vives instances; et ayez soin, mon bon lord, de paraître devant eux un livre de prières à la main, et entre deux ecclésiastiques: car je veux sur ce texte faire un sermon édifiant. Et ne vous laissez pas aisément gagner à nos sollicitations. Jouez le rôle de la jeune fille: répondez toujours non, tout en acceptant.
Je rentre: et, si vous plaidez aussi bien pour eux que je saurai répondre non pour mon propre compte, nul doute que nous ne conduisions notre projet à une heureuse issue.
Allez, allez, montez sur la terrasse; voilà le maire qui frappe. (Sort Glocester.)--(Entrent le lord maire, les aldermen, des citoyens.)--Soyez le bienvenu, milord. Je perds mon temps à attendre le duc. Je ne crois pas qu'il veuille nous recevoir. (Entre Catesby, venant du château.) Eh bien, Catesby, qu'a répondu le duc à ma requête?
Il prie Votre Grâce, mon noble lord, de remettre votre visite à demain, ou au jour suivant. Il est enfermé avec deux vénérables ecclésiastiques, et saintement occupé de méditations, et désire qu'aucune affaire temporelle ne vienne le distraire de son pieux exercice.
Retournez, bon Catesby, vers le gracieux duc. Dites-lui que le maire, les aldermen et moi, nous sommes venus pour conférer avec Sa Grâce sur des affaires de la dernière conséquence, sur des projets très-importants, et qui se rattachent au bien général de l'État.
Je vais l'en instruire sur-le-champ.
Ha! ha! milord: ce prince-là n'est pas un Edouard. Il n'est pas à se bercer sur un voluptueux canapé. Il est sur ses genoux, occupé à la contemplation. On ne le trouve pas se divertissant avec une couple de courtisanes: mais il médite avec deux profonds et savants docteurs. Il n'est pas à dormir pour engraisser son corps indolent: mais il prie pour enrichir son âme vigilante. Heureuse l'Angleterre, si ce vertueux prince voulait se charger d'en être le souverain! Mais, je le crains bien, jamais nous n'obtiendrons cela de lui.
Vraiment, Dieu nous préserve d'un refus de sa part!
Ah! je crains bien qu'il ne refuse.--Voilà Catesby qui revient. (Entre Catesby.) Eh bien, Catesby, que dit Sa Grâce?
Elle ne conçoit pas dans quel but vous avez réuni un si grand nombre de citoyens, pour les amener chez elle, sans l'en avoir prévenue auparavant; elle craint, milord, que vous n'ayez de mauvais desseins contre elle.
Je suis mortifié que mon noble cousin puisse me soupçonner de mauvais desseins contre lui. Par le ciel! nous venons à lui remplis d'affection; retournez encore, je vous prie, et assurez-en Sa Grâce. (Catesby sort.) Quand ces hommes pieux et d'une dévotion profonde sont à leur chapelet, il est bien difficile de les en retirer: tant sont doux les plaisirs d'une fervente contemplation.
Eh! tenez, voilà Sa Grâce qui arrive entre deux ecclésiastiques.
Deux appuis pour la vertu d'un prince chrétien, et qui le préservent des chutes de la vanité! Voyez! dans sa main un livre de prières: ce sont là les véritables parures auxquelles se fait reconnaître un saint.--Fameux Plantagenet, très-gracieux prince, prête une oreille favorable à notre requête, et pardonne-nous d'interrompre les dévots exercices de ton zèle vraiment chrétien.
Milord, vous n'avez pas besoin d'apologie. C'est moi qui vous prie de m'excuser si mon ardeur pour le service de mon Dieu m'a fait négliger la visite de mes amis. Mais laissons cela; que désire Votre Grâce?
Une chose qui, j'espère, sera agréable à Dieu, et réjouira tous les bons citoyens de cette île dans l'anarchie.
Vous me faites craindre d'avoir commis quelque faute répréhensible aux yeux de cette ville, et vous venez sans doute me reprocher mon ignorance?
Vous avez deviné juste, milord. Votre Grâce daignerait-elle, à nos instantes prières, réparer sa faute?
Comment pourrais-je autrement vivre dans un pays chrétien?
Sachez donc que vous êtes coupable d'abandonner le siége suprême, le trône majestueux, les fonctions souveraines de vos ancêtres, les grandeurs qui vous appartiennent, les droits de votre naissance et la gloire héréditaire de votre royale maison, au rejeton corrompu d'une tige souillée; tandis que vous êtes plongé dans le calme de vos pensées assoupies, dont nous venons de vous réveiller aujourd'hui pour le bien de notre patrie, cette belle île se voit mutilée dans plusieurs de ses membres, son visage est défiguré par des marques d'infamie, la tige de ses rois est greffée sur d'ignobles sauvageons, et elle-même se voit presque entièrement ensevelie dans l'abîme profond de la honte et de l'oubli. C'est pour la sauver que nous venons vous solliciter ardemment, gracieux seigneur, de prendre sur vous le fardeau et le gouvernement de ce pays qui est le vôtre, non plus comme protecteur, régent, lieutenant, ou comme agent subalterne qui travaille pour le profit d'un autre, mais comme héritier qui a reçu de génération en génération les droits successifs à un empire qui vous appartient en propre. Voilà ce que, d'accord avec les citoyens, vos amis sincères et dévoués, et sur leurs ardentes sollicitations, je suis venu demander à Votre Grâce avec de légitimes instances.
Je suis incertain, s'il convient mieux à mon rang et aux sentiments où vous êtes, que je me retire en silence, ou que je réponde pour vous adresser d'amers reproches. Car, si je ne réponds pas, vous pourriez peut-être imaginer que ma langue, liée par l'ambition, consent par son silence à ce joug doré de la souveraineté, que vous voulez follement m'imposer ici. Et si, d'un autre côté, je vous reproche les offres que vous me faites, et qui me touchent par l'expression de votre fidèle attachement pour moi, j'aurai maltraité mes amis.... Pour vous répondre donc et éviter ce premier inconvénient, et ne pas tomber, en m'expliquant, dans le second, voici définitivement ma réponse. Votre amour mérite mes remerciements; mais mon mérite, qui n'est d'aucune valeur, se refuse à de si hautes propositions. D'abord, quand tous les obstacles seraient écartés, et que le chemin au trône me serait aplani, quand il me reviendrait comme une succession ouverte, et par les droits de ma naissance, telle est la pauvreté de mes talents, et telles sont la grandeur et la multitude de mes imperfections, que je chercherais à me dérober à mon élévation, frêle barque que je suis, peu faite pour affronter une mer puissante, plutôt que de m'exposer à me voir caché sous ma grandeur, et englouti dans les vapeurs de ma gloire. Mais, Dieu merci, on n'a pas besoin de moi; et je répondrais bien peu à votre besoin, si c'était à moi à vous secourir. La tige royale nous a laissé un fruit royal, qui, mûri par les heures que nous dérobe le temps, sera digne de la majesté du trône, et nous rendra, je n'en doute point, tous heureux sous son règne. C'est sur lui que je dépose ce que vous voudriez placer sur moi, ce qui lui appartient par les droits de sa naissance, et par son heureuse étoile.--Et Dieu me préserve de vouloir le lui ravir.
Milord, c'est une preuve des délicatesses de la conscience de Votre Grâce; mais ses scrupules sont frivoles et sans importance, dès qu'on vient à bien considérer les choses. Vous dites qu'Édouard est le fils de votre frère: nous en convenons avec vous; mais il n'est pas né de l'épouse légitime d'Édouard; car celui-ci s'était engagé auparavant avec lady Lucy; et votre mère peut servir de témoin à son engagement Note 2On voulut en effet arguer de cet argument pour empêcher le mariage d'Édouard avec lady Grey. Mais lady Lucy, sommée sous serment de dire la vérité, déclara qu'elle n'avait reçu aucune promesse d'Edouard. . Ensuite il s'est fiancé par ambassadeur à la princesse Bonne, soeur du roi de France. Ces deux épouses mises à l'écart, il s'est présenté une pauvre suppliante, une mère accablée des soins d'une nombreuse famille, une veuve dans la détresse, qui, bien que sur le déclin de sa beauté, a conquis et charmé l'oeil lascif d'Édouard, et l'a fait tomber de la hauteur et de l'élévation de ses premières pensées, dans le honteux abaissement d'une dégoûtante et vile bigamie: c'est de cette veuve, et dans sa couche illégitime, qu'il a engendré cet Édouard, que, par courtoisie, nous appelons le prince. Je pourrais m'en plaindre ici en termes plus amers, si, retenu par les égards que je dois à certaine personne vivante, je n'imposais à ma langue une prudente circonspection. Ainsi, mon bon seigneur, prenez pour votre royale personne cette dignité qui vous est offerte; si ce n'est pour nous rendre heureux, et avec nous tout le pays, que ce soit du moins pour retirer votre noble race de la corruption que lui ont fait contracter les abus du temps, et pour la rendre à son cours direct et légitime.
Acceptez, mon bon seigneur: vos citoyens de la ville de Londres vous en conjurent.
Ne refusez pas, puissant prince, l'offre de notre amour.
Oh! rendez-les heureux, en souscrivant à leur juste requête!
Hélas! pourquoi voulez-vous m'accabler de ce fardeau d'inquiétudes? Je ne suis pas fait pour les grandeurs et la majesté d'un trône.--Je vous en prie, ne le prenez pas en mauvaise part, mais je ne puis ni ne veux céder à vos désirs.
Si vous vous obstinez à le refuser, si par sensibilité et par attachement vous répugnez à déposer un enfant, un fils de votre frère; car nous connaissons bien la tendresse de votre coeur, et cette pitié douce et efféminée, que nous avons toujours remarquée en vous pour vos proches, et qui au reste s'étend également à toutes les classes d'hommes:.... eh bien, apprenez, que, soit que vous acceptiez nos offres ou non, jamais le fils de votre frère ne régnera sur nous comme notre roi; mais que nous placerons quelque autre sur le trône, à la disgrâce et à la ruine de votre maison;--et c'est dans cette résolution que nous vous quittons.--Venez, citoyens; nous ne le solliciterons pas plus longtemps.
Rappelez-les, cher prince; acceptez leur demande: si vous la refusez, tout le pays en portera la peine.
Voulez-vous donc me précipiter dans un monde de soucis? Eh bien, rappelez-les: je ne suis pas fait de pierre, et je sens que mon coeur est touché de vos tendres sollicitations (sort Catesby), quoique ce soit contre ma conscience et mon inclination. (Entrent Buckingham et les autres.) Cousin Buckingham.... et vous, hommes sages et respectables, puisque vous voulez charger mes épaules du fardeau de la grandeur, et me le faire porter, que je le veuille ou non, il faut bien que je m'y soumette avec résignation. Mais si la noire calomnie, ou le blâme au visage odieux, sont un jour la conséquence du devoir que vous m'imposez, la violence que vous me faites me sauvera de toutes les censures, et de toutes les taches d'ignominie qui pourraient en résulter; car Dieu m'est témoin, et vous le voyez en quelque sorte vous-mêmes, combien je suis loin de désirer ce qui m'arrive.
Que Dieu bénisse Votre Grâce! Nous le voyons, et nous le publierons.
En le disant, vous ne direz que la vérité.
Je vous salue donc de ce titre royal. Longue vie au roi Richard, le digne souverain de l'Angleterre!
Amen.
Vous plairait-il d'être couronné demain?
Ce sera quand il vous plaira, puisque vous le voulez absolument.
Nous viendrons donc demain pour accompagner Votre Grâce: et nous prenons congé de vous, le coeur rempli de joie.
Venez: allons reprendre nos pieux exercices.--Adieu, bon cousin.--Adieu, chers amis.