ACTE CINQUIÈME

SCÈNE IV

U.
[ne alarme]

Attaques.

[Entre LA PUCELLE.]
LA PUCELLE.

Le régent triomphe, et les Français fuient!--Venez à notre secours, paroles magiques, charmes puissants ; et vous, esprits d'élite qui m'instruisez de l'avenir et me faites prévoir les événements. (On entend un coup de tonnerre.) Vous, génies légers, qui servez sous les lois du souverain monarque du Nord, paraissez, et secondez-moi dans cette entreprise. (Paraissent des démons.) À cette prompte apparition, je reconnais votre obéissance ordinaire à ma voix. Maintenant, esprits familiers, qui sortez du redoutable empire des régions souterraines, assistez-moi aujourd'hui, et faites que la France ait la victoire! (Les démons se promènent en silence.) Ah! ne gardez pas plus longtemps ce morne silence.--Faut-il vous nourrir de mon propre sang? Je vais me couper un membre et vous le donner pour gage d'un plus riche salaire; consentez donc à m'assister. (Les démons baissent la tête.) N'est-il plus d'espoir de secours? --Eh bien, si vous m'accordez ma prière, mon corps sera le prix dont je payerai votre bienfait. (Les démons secouent la tête.) Quoi? le sacrifice de mon corps et de mon sang ne peuvent vous toucher et obtenir votre assistance accoutumée? Prenez donc mon âme. Oui, mon corps, mon sang, mon âme, tout, plutôt que de laisser la France succomber sous l'Angleterre. (Les démons s'évanouissent.) Hélas! ils m'abandonnent!--L'heure est donc venue où la France doit couvrir d'un voile son superbe panache et laisser tomber sa tête dans le giron de l'Angleterre. Mes anciens enchantements sont impuissants, et l'enfer est trop fort pour que je lutte contre lui. C'en est fait, ô France; ta gloire va tomber en poussière.

[(Elle sort.)]
[(Escarmouches. La Pucelle et York combattent corps à corps. La Pucelle est prise. Les Français fuient.)]
YORK.

Damoiselle de France, je crois que je vous tiens.--Déchaînez à présent vos esprits infernaux par vos sortiléges; essayez s'ils peuvent vous remettre en liberté: vous êtes une précieuse prise et qui doit tenter le diable.--Voyez comme cette sorcière hideuse fronce ses sourcils; on dirait que, comme une autre Circé, elle cherche à me faire changer de forme.

LA PUCELLE.

Tu ne peux recevoir une forme plus odieuse que la tienne.

YORK.

Oh! sans doute, le dauphin Charles est un bel homme; nul autre que lui ne peut plaire à votre oeil difficile.

LA PUCELLE.

Que la peste tombe sur Charles et sur toi! et puissiez-vous tous deux être surpris endormis dans votre lit et assaillis par des mains homicides!

YORK.

Farouche et maudite sorcière, retiens ta langue.

LA PUCELLE.

Je t'en conjure, laisse-moi maudire à mon gré.

YORK.

Tu maudiras à ton gré, mécréante, quand tu seras attachée au poteau.

[(Ils sortent.)]
[(Une alarme. Entre Suffolk tenant Marguerite par la main.)]
SUFFOLK.

Soyez qui vous voudrez, vous êtes ma prisonnière. (Il la regarde.) Ô la plus belle de toutes les belles, ne crains rien, ne songe pas à fuir: je ne te toucherai que d'une main respectueuse; et je les pose doucement sur ton coeur. Je baise ces doigts en signe d'une paix éternelle. Qui es-tu? dis-le-moi afin que je te rende l'hommage qui t'est dû.

MARGUERITE.

Marguerite est mon nom: je suis fille d'un roi, du roi de Naples; apprends-le, qui que tu sois toi-même.

SUFFOLK.

Je suis comte, et je m'appelle Suffolk. Merveille de la nature, ne t'offense point du sort qui t'a fait ma captive; c'est ainsi que le cygne sauve ses petits du danger en les tenant emprisonnés sous ses ailes. Mais si ce droit de la guerre t'offense, va, sois libre comme l'amie de Suffolk. (Marguerite va pour s'éloigner.)--Ah! reste.--Je ne me sens pas le pouvoir de la laisser partir: ma main voudrait la laisser libre, mais mon coeur dit non. Telle que l'image du soleil dont les rayons se jouent dans l'onde pure, telle paraît à mes yeux cette beauté ravissante.--Je voudrais lui faire ma cour, mais je n'ose lui parler. Je vais demander une plume et de l'encre et lui écrire ma pensée.--Allons donc, Suffolk, aie plus de confiance en toi. N'as-tu pas une langue? n'est-elle pas ta captive? Seras-tu dompté par la vue d'une femme?--Oh! la majesté de la beauté est si souveraine qu'elle enchaîne la langue et confond tous les sens.

MARGUERITE.

Dis, comte de Suffolk, si tel est ton nom, quelle rançon faudra-t-il que je paye pour obtenir ma liberté? car je vois que je suis ta prisonnière.

SUFFOLK.
[à part]

Comment peux-tu être sûr qu'elle dédaignera tes voeux avant d'avoir essayé de gagner son amour?

MARGUERITE.

Pourquoi ne parles-tu pas? Quelle rançon dois-je payer?

SUFFOLK.
[à part]

Elle est belle, et dès lors faite pour être adorée; elle est femme, et dès lors faite pour être conquise.

MARGUERITE.

Veux-tu accepter une rançon, oui ou non?

SUFFOLK.
[à part]

Insensé, souviens-toi que tu as une femme: comment donc Marguerite pourrait-elle être l'objet de ton amour?

MARGUERITE.

Il vaut mieux que je le quitte; car il ne veut point m'entendre.

SUFFOLK.
[à part]

C'est là ce qui renverse tous mes projets; il n'y faut plus songer.

MARGUERITE.

Il parle au hasard: sûrement cet homme est fou.

SUFFOLK.
[à part]

Mais on pourrait obtenir une dispense.

MARGUERITE.

Et cependant je voudrais bien obtenir votre réponse.

SUFFOLK.
[toujours à part]

Je veux gagner le coeur de cette belle Marguerite.... Pour qui?--Quoi? pour mon roi.--Ah! c'est une créature de bois.

MARGUERITE.

Il parle de bois: c'est quelque charpentier.

SUFFOLK.
[à part]

Mais enfin ce moyen satisferait mon désir, et la paix serait cimentée entre les deux royaumes.--Mais à cela il reste encore un obstacle: car quoique son père soit roi de Naples, duc d'Anjou et du Maine, cependant il est pauvre, et notre noblesse dédaignerait cette alliance.

MARGUERITE.

M'entendez-vous, capitaine?--N'en avez-vous donc pas le loisir?

SUFFOLK.

Cela sera, en dépit de tous leurs dédains. Henri est jeune, il cédera facilement. (En se rapprochant d'elle.) Madame, j'ai un secret à vous révéler.

MARGUERITE.
[à part]

Quoique je sois prisonnière, il me paraît un chevalier, et je ne dois craindre aucune insulte.

SUFFOLK.

Madame, daignez écouter ce que je vous dis.

MARGUERITE.
[à part]

Peut-être serai-je délivrée par les Français, et alors je n'ai pas besoin de mendier ses égards.

SUFFOLK.

Aimable dame, donnez-moi votre attention sur un objet important.

MARGUERITE.

Après tout, d'autres femmes ont été captives avant moi.

SUFFOLK.

Madame, pourquoi parlez-vous ainsi?

MARGUERITE.

Je vous demande merci; ce n'est qu'un prêté rendu .

SUFFOLK.

Répondez, aimable princesse; ne regarderiez-vous pas votre esclavage comme un heureux événement, s'il vous faisait reine?

MARGUERITE.

Une reine dans l'esclavage est plus avilie qu'un esclave dans la plus basse servitude: il faut que les princes soient libres.

SUFFOLK.

Et vous le serez, si le roi de la belle Angleterre l'est lui-même.

MARGUERITE.

Quoi? que me fait sa liberté?

SUFFOLK.

J'entreprendrai de te faire la reine de Henri, de placer dans ta main un sceptre d'or, et une riche couronne sur ta tête, si tu veux condescendre à être ma....

MARGUERITE.

Quoi?

SUFFOLK.

L'objet de son amour.

MARGUERITE.

Je suis indigne d'être l'épouse de Henri.

SUFFOLK.

Non, madame, c'est moi qui suis indigne et me sens incapable de faire ma cour à une beauté si céleste, pour la rendre la femme de Henri, sans avoir moi-même aucune part dans ce choix. Eh bien! madame, que répondez-vous? êtes-vous satisfaite?

MARGUERITE.

Oui, je le suis, si mon père y consent.

SUFFOLK.

Allons, assemblons nos officiers et déployons nos enseignes; et, près des murs du château de votre père, faisons sonner un pourparler pour lui demander à conférer avec lui. (Un trompette sonne un pourparler.--René paraît sur les murs.) Vois, René, vois ta fille prisonnière.

RENÉ.

De qui?

SUFFOLK.

La mienne.

RENÉ.

Eh bien, Suffolk, quel remède? Je suis un soldat, et ne sais ni pleurer, ni me déchaîner contre l'inconstance de la fortune.

SUFFOLK.

Il est un remède, seigneur. Consentez (et pour votre gloire consentez-y) que votre fille soit mariée à mon roi, c'est avec peine que je suis parvenu à l'y déterminer, et cette captivité si douce aura valu à votre fille la liberté et un trône.

RENÉ.

Suffolk pense-t-il comme il parle?

SUFFOLK.

La belle Marguerite sait que Suffolk ne sait ni flatter, ni dissimuler, ni tromper.

RENÉ.

Sur ta parole de comte, je descends pour répondre à tes gracieuses offres.

SUFFOLK.

Et moi, je vais t'attendre ici.

[(Les trompettes sonnent. Entre René.)]
RENÉ.

Brave comte, sois le bienvenu sur notre territoire: commande dans l'Anjou selon qu'il te plaira.

SUFFOLK.

Je te rends grâces, René, heureux père d'une si belle enfant, faite pour devenir la compagne d'un roi. Quelle réponse fais-tu à ma demande?

RENÉ.

Puisque tu daignes rechercher le faible mérite de ma fille pour en faire la royale épouse d'un si grand prince, ma fille appartiendra à Henri s'il veut bien l'accepter, à condition que je jouirai tranquillement de mes duchés du Maine et de l'Anjou, exempt des troubles et de tous les maux de la guerre.

SUFFOLK.

Ton consentement est sa rançon; je lui rends sa liberté; et je me charge d'obtenir pour toi la jouissance paisible de tes deux comtés.

RENÉ.

Et moi, au nom de l'auguste Henri, voyant en toi le représentant et l'envoyé de ce puissant roi, je te donne sa main pour gage de sa foi.

SUFFOLK.

René de France, je te rends grâces au nom du roi; car c'est ici un pacte convenu pour les intérêts du roi. (A part.) Et cependant il me semble que je serais avec plaisir, dans cet accord, mon propre mandataire.--Je vais partir pour l'Angleterre avec cette nouvelle et hâter la célébration de ce mariage. Adieu, René: dépose ce diamant dans un palais, ainsi qu'il convient.

RENÉ.

Je t'embrasse, comme j'embrasserais le pieux roi Henri s'il était ici.

MARGUERITE.
[à Suffolk]

Adieu, milord. Suffolk peut compter toute sa vie sur les voeux, les prières et les louanges de Marguerite.

[(Elle va pour se retirer.)]
SUFFOLK.

Adieu, ravissante dame.--Eh quoi! Marguerite, ne me chargerez-vous d'aucun compliment pour mon roi?

MARGUERITE.

Dites-lui de ma part tout ce que peut lui dire une jeune fille, sa servante.

SUFFOLK.

Douces paroles, pleines de grâce et de modestie! Mais, madame, il faut que je vous importune encore: quoi! nul gage d'amour pour Sa Majesté?

MARGUERITE.

Excusez-moi, mon cher lord: je lui envoie un coeur pur et sans tache, que n'a jamais profané l'amour.

SUFFOLK.
[en l'embrassant]

Et ce baiser aussi....

MARGUERITE.

Que ceci soit pour vous.--Je n'aurais pas la présomption d'envoyer à un roi des gages si téméraires.

[(Sortent René et Marguerite.)]
SUFFOLK.

Oh! si tu étais pour moi!.... Mais, arrête, Suffolk; ne t'engage pas dans ce dangereux labyrinthe: là sont cachés des monstres dévorants et d'horribles trahisons.--Éveille plutôt l'amour de Henri par les louanges de la charmante Marguerite; grave dans ta mémoire ses ravissantes vertus et ses grâces naturelles si supérieures à l'art: retrace-toi souvent son image en traversant les mers, afin qu'arrivé aux pieds de Henri tu puisses troubler sa raison et l'enivrer d'admiration.

[(Il sort.)]