Jeune Jean Talbot, je t'ai mandé pour te servir de maître dans l'art de la guerre, afin que le nom de Talbot pût revivre en toi, quand l'épuisement de l'âge et la faiblesse de membres impuissants retiendraient sur une chaise ton père immobile. Mais, ô fatale et pernicieuse étoile! tu reviens aujourd'hui pour une fête funèbre, pour un terrible et inévitable péril. Cher enfant, remonte donc sur le plus léger de mes chevaux, et je t'enseignerai le moyen d'échapper par une fuite précipitée. Allons, ne diffère plus, et pars.
Talbot est-il mon nom? suis-je votre fils? et fuirai-je? Oh! si vous aimez ma mère, ne déshonorez pas son honorable nom, en faisant de moi un bâtard et un lâche. L'univers dira: «Il n'est point le fils de Talbot, celui qui a fui lâchement quand le noble Talbot est resté.»
Fuis pour venger ma mort, si je suis tué.
Qui fuit ainsi ne reviendra jamais au combat.
Si nous restons tous deux, nous sommes tous deux sûrs de mourir.
Eh bien, laissez-moi rester, et vous, mon père, sauvez-vous. Votre mort est une perte immense, et vous devez vous conserver: mon mérite est inconnu; en me perdant, on ignore ce qu'on perd. Les Français tireront peu de gloire de ma mort; ils seraient fiers de la vôtre: avec vous s'évanouissent toutes nos espérances. La fuite ne peut ternir la gloire que vous avez acquise; mais la fuite me déshonorerait, moi qui n'ai fait aucun exploit. Tout le monde fera serment que vous avez fui pour vaincre un jour; mais moi, si je recule, on dira que c'était de peur. Il n'y aura plus d'espérance que je reste sur le champ de bataille, si à la première heure je fléchis et me sauve. Ici, à genoux, j'implore la mort plutôt qu'une vie conservée par l'infamie.
Quoi! toutes les espérances de ta mère descendront dans le même tombeau?
Oui, plutôt que de déshonorer le sein de ma mère.
Au nom de ma bénédiction, je t'ordonne de partir.
Pour combattre l'ennemi, mais non pour le fuir.
Tu peux sauver en toi une partie de ton père.
Je ne sauverai rien de mon père; il sera déshonoré en moi.
Tu n'as pas encore eu de gloire; tu ne peux pas la perdre.
Oui, et votre glorieux nom, irai-je le flétrir?
L'ordre de ton père t'absoudra du reproche.
Pourrez-vous rendre témoignage pour moi quand vous ne serez plus? Si la mort est inévitable, fuyons ensemble.
Que je laisse ici mes soldats combattre et mourir! Jamais pareille honte n'a souillé ma vie.
Et ma jeunesse en serait souillée! Il n'est pas plus possible de séparer votre fils de vous, que vous ne pouvez vous-même vous partager en deux. Restez, fuyez, faites ce que vous voudrez, je le ferai aussi; si mon père meurt, je ne veux plus vivre.
Je prends donc ici congé de toi, mon noble fils; tu es né pour voir ta vie s'éteindre avant la fin de ce jour. Allons vivre et mourir l'un à côté de l'autre, et que nos deux âmes unies s'envolent ensemble de France au ciel.