Par Dieu! j'ai bien la meilleure armure du monde. Que n'est-il jour!
J'avouerai que vous avez une excellente armure; mais aussi vous rendrez justice à mon cheval.
Oh! cela est vrai; c'est le meilleur cheval de l'Europe.
Le matin n'arrivera-t-il donc jamais!
Duc d'Orléans, et vous seigneur connétable, vous parlez de cheval et d'armure?....
Oh! en fait de ces deux meubles, vous êtes aussi bien pourvu qu'aucun prince du monde.
Que cette nuit est longue!--Je ne changerais pas mon cheval pour aucun qui ne marche que sur quatre pieds; il bondit au-dessus de terre comme une balle garnie de crin: c'est le cheval volant, le Pégase aux narines de feu. Une fois en selle, je vole, je suis un faucon; il trotte dans l'air, et la terre résonne quand il la touche: oui, la corne de son sabot est plus musicale et plus harmonieuse que la flûte d'Hermès.
Il est couleur de muscade.
Et chaud comme le gingembre. C'est un coursier digne de Persée: il n'est formé que d'air et de feu. Si l'on découvre en lui quelque mélange des grossiers éléments de la terre et de l'eau, ce n'est que dans sa patiente tranquillité, lorsque son maître le monte. C'est là ce qui s'appelle un cheval; et tous les autres, auprès de lui, ne méritent que le nom de bêtes de somme.
Oui, prince, on peut dire que c'est le cheval le plus accompli et le plus excellent qu'il y ait.
C'est le prince des coursiers: son hennissement ressemble à la voix impérieuse d'un monarque, et son port majestueux vous force à lui rendre hommage....
Allons, en voilà assez sur ce sujet, mon cousin.
Je dis plus encore, il faut n'avoir pas l'ombre d'esprit pour n'être pas en état, depuis le lever de l'alouette jusqu'au coucher de l'agneau, de chanter les louanges de mon cheval sans se répéter: c'est un sujet aussi inépuisable que la mer. Faites des langues éloquentes de tous les grains de sable, mon cheval peut les occuper toutes. Il est digne d'être loué par un souverain et monté par le souverain d'un souverain. Enfin, il mérite que tout l'univers, connu et inconnu, ne fasse autre chose que de l'admirer. J'ai fait un jour un sonnet à sa louange, qui commençait ainsi: Merveille de la nature.
J'ai vu un sonnet pour une maîtresse qui commençait de même.
Eh bien, ils auront donc imité celui que j'ai composé pour mon coursier, car mon cheval est ma maîtresse.
Votre maîtresse porte bien.
Oui, moi seul; c'est là le mérite, la perfection exigée d'une bonne maîtresse.
Ma foi, l'autre jour il m'a semblé que votre maîtresse vous a durement mené.
Peut-être la vôtre en a fait de même.
La mienne n'était pas bridée.
Elle était donc vieille et tranquille, et vous galopâtes comme un kerne d'Irlande Note 1Kerne, chevalier irlandais. , sans votre haut-de-chausse français et avec des caleçons étroits.
Vous vous connaissez en équitation.
Recevez donc une leçon de moi. Ceux qui chevauchent ainsi et sans précaution tombent dans de sales fondrières: je préfère mon cheval à ma maîtresse.
J'aimerais autant que ma maîtresse fût une rosse.
Je te dis, connétable, que ma maîtresse porte ses propres cheveux.
Je pourrais en dire autant si j'avais une truie pour maîtresse.
Le chien est retourné à son vomissement, et la truie lavée au bourbier Note 2Ce proverbe est en français dans le texte, comme tout ce que nous mettons en italiques. . Tu te sers de tout.
Cependant je ne me sers pas de mon cheval pour maîtresse, ou d'un pareil proverbe mal à propos.
Seigneur connétable, sont-ce des étoiles ou des soleils qui brillent sur l'armure que j'ai vue ce soir dans votre tente?
Ce sont des étoiles.
Il en tombera quelques-unes demain, j'espère.
Et cependant mon ciel n'en manquera pas encore pour cela.
Cela peut bien être, car vous en avez tant de superflues! et cela vous ferait plus d'honneur qu'il y en eût quelques-unes de moins.
C'est comme votre cheval qui porte tant de louanges, et qui n'en trotterait pas moins bien quand quelques-unes de vos forfanteries seraient démontrées.
Ne fera-t-il donc jamais jour?--Je veux trotter demain l'espace d'un mille, et que mon chemin soit pavé de faces anglaises.
Moi je n'en dirai pas autant de peur qu'on ne me fît en face l'affront de me démentir; mais je voudrais en effet de tout mon coeur qu'il fît jour, pour bien frotter les oreilles aux Anglais.
Qui veut courir avec moi le risque de leur faire une vingtaine de prisonniers?
Il faut que vous commenciez par vous exposer au risque de l'être vous-même.
Allons, il est minuit: je vais m'armer.
Le dauphin soupire après le jour.
Il meurt d'envie de manger les Anglais.
Je crois qu'il peut bien manger tous ceux qu'il tuera.
Par la blanche main de ma dame, c'est un aimable prince.
Jurez plutôt par son pied, afin qu'elle puisse d'un pas effacer le serment.
Tout ce qu'on peut dire de lui, c'est que c'est peut-être l'homme de France le plus actif.
Agir c'est être actif, et il sera toujours agissant.
Je n'ai jamais ouï dire qu'il ait fait de mal à personne.
Et je vous jure qu'il ne commencera pas encore demain; il conservera cette bonne réputation.
Je sais qu'il a du courage.
Je me suis laissé dire la même chose par quelqu'un qui le connaît mieux que vous.
Qui cela?
Pardieu! c'est lui-même qui me l'a dit, et il a ajouté qu'il ne se souciait pas qu'on le sût.
Il n'a pas besoin de cette précaution; son mérite n'est point caché.
Sur ma foi, très-caché. Il n'y a jamais eu que son laquais qui l'ait vu; mais sa valeur est comme le faucon encore coiffé de son chaperon: quand on le lâchera, on verra son essor.
Jamais la haine n'a dit du bien de son ennemi.
Je payerai ce proverbe d'un autre: Jamais l'amitié n'est exempte de flatterie.
Et moi je répondrai par cet autre: Rendez même au diable ce qui lui est dû.
C'est bien dit. Vous avez votre âme pour jouer le rôle du diable. Je riposte à ce proverbe par ces mots: La peste du diable!
Vous êtes le plus fort de nous deux aux proverbes. Le trait d'un fou est bientôt lancé.
Vous avez lancé le vôtre de travers.
Ce n'est pas la première fois que vous avez été manqué.
Seigneur connétable, les Anglais ne sont plus qu'à quinze cents pas de votre tente.
Qui en a mesuré l'espace?
Le seigneur Grandpré.
C'est un brave homme, et qui a une grande expérience.--Je voudrais qu'il fît jour. Hélas! le pauvre Henri d'Angleterre ne soupire pas comme nous, je crois, après la naissance du jour.
Qui est donc ce maussade et pauvre roi d'Angleterre, pour venir rêver avec ses stupides Anglais si loin des lieux de sa connaissance?
Si les Anglais avaient un grain de bon sens, ils se sauveraient.
Oh! c'est de bon sens qu'ils manquent; car si leurs cervelles avaient la moindre défense intellectuelle, jamais ils ne pourraient porter des casques si pesants.
Il faut avouer que cette île d'Angleterre produit de valeureuses créatures: leurs dogues, par exemple, sont d'un courage sans pareil.
Oh! pardieu! oui; voilà d'excellents chiens qui vont se jeter les yeux fermés dans la gueule d'un ours, qui leur écrase la tête d'un coup de dent comme des pommes cuites. C'est comme si vous disiez que c'est une mouche bien courageuse que celle qui ose aller prendre son déjeuner sur les lèvres d'un lion.
Précisément: vous avez raison, et les hommes de ce pays-là ressemblent aussi un peu à leurs dogues dans leur manière lourde et pesante d'attaquer, et de laisser leur esprit avec leurs femmes; car donnez-leur bien à mâcher de grosses tranches de boeuf, et puis fournissez-les de fer et d'acier, ils dévoreront comme des loups, et se battront comme des diables.
Oui, mais ces pauvres Anglais sont diablement à court de boeuf.
Eh bien, s'il en est ainsi, vous verrez que demain ils n'auront d'appétit que pour manger, et point du tout pour se battre: allons, il est temps de nous armer. Irons-nous nous équiper?
Il est deux heures.--Eh bien, avant qu'il en soit dix, nous aurons chacun une centaine d'Anglais.