Eh bien, capitaine Fluellen, venez-vous du pont?
Je vous assure qu'il y a d'excellente besogne à ce pont.
Le duc d'Exeter est-il en sûreté?
Le duc d'Exeter est aussi magnanime qu'Agamemnon, et c'est un homme que j'aime et que j'honore de toute mon âme, de tout mon coeur, de tout mon respect, pour toute ma vie, de toutes mes forces et de tout mon pouvoir. Il n'a pas eu (Dieu soit loué et béni!) le plus petit accident du monde. Il a conservé le pont le plus facilement, avec une excellente discipline. Il y a là, au pont, un ancien lieutenant; je crois, sur ma conscience, que c'est un autre Marc Antoine pour la valeur; cependant c'est un homme qui n'a pas la moindre réputation dans le monde; mais je lui ai vu faire des choses vaillantes.
Comment l'appelez-vous?
On l'appelle l'enseigne Pistol.
Je ne le connais pas.
Le voilà.
Capitaine, je te prie de me faire un plaisir. Le duc d'Exeter a beaucoup d'amitié pour toi.
Moi, j'en remercie Dieu; il est vrai que j'ai mérité d'avoir quelque part dans son amitié.
Un certain Bardolph, soldat intrépide et courageux, a, par un sort cruel et par un tour furieux de l'inconstante roue de cette écervelée de Fortune, cette aveugle déesse qui se balance sur une pierre qui roule sans fin....
Avec votre permission, enseigne Pistol, la déesse Fortune est représentée aveugle avec un bandeau tenant les yeux pour vous faire entendre que la fortune est aveugle: et on la peint aussi avec une roue, pour vous faire voir, et c'est la morale qu'il en faut tirer, qu'elle tourne toujours et qu'elle est inconstante, et qu'elle n'est que mutabilités et vicissitudes: et son pied, voyez-vous, est posé sur une pierre sphérique qui roule, roule, roule.... A dire vrai, le poëte en fait une très-excellente description: la fortune, voyez-vous, est une excellente morale.
La fortune est l'ennemie de Bardolph, et le regarde d'un mauvais oeil; car il a volé un ciboire, et il doit être pendu: cela fait une vilaine mort. Le gibet est bon pour les chiens; mais l'homme devrait en être exempt. Ne souffre donc pas que le chanvre lui coupe le sifflet. Exeter a prononcé l'arrêt de mort, pour un ciboire de peu de valeur: ainsi, va donc, et parle; le duc t'écoutera: empêche que le fil de la vie du pauvre Bardolph ne soit coupé avec une ficelle d'un sou et d'une manière ignominieuse. Parle, capitaine, en faveur de sa vie, et je serai reconnaissant de ce service.
Enseigne Pistol, je vois bien à peu près ce que vous voulez dire.
Allons, tant mieux pour vous.
Certainement, Pistol, il n'y a pas là de quoi dire tant mieux; car, voyez-vous, il serait mon frère, que je prierais le duc de suivre son bon plaisir, et de le faire exécuter; car il faut observer la discipline.
Meurs, et va à tous les diables, et figue pour ton amitié.
Fort bien.
Je te souhaite une figue d'Espagne Note 1Allusion aux figues empoisonnées, instruments de la vengeance italienne et espagnole. !
Fort bon.
Cet homme-là, c'est le plus fieffé misérable qui fut jamais. Je le remets bien à présent; c'est un infâme entremetteur, un coupe-jarret.
Je vous assure qu'il proférait sur le pont les plus braves paroles qu'on puisse jamais voir dans les plus beaux jours de l'été; mais cela est égal, ce qu'il vient de me dire.... C'est fort bien.... Je vous assure que quand l'occasion se trouvera....
Par Dieu! c'est un filou, un bouffon, un fripon, qui de temps en temps va à la guerre, pour avoir l'avantage, à son retour à Londres, de se parer du costume d'un militaire. Ces drôles-là savent, à point nommé, les noms de tous les chefs d'une armée; ils vous diront par coeur tout ce qui s'est passé dans le service, et où il s'est fait; ils vous nommeront les lieux où il y aura eu la moindre escarmouche: c'était à tel endroit, à telle brèche, à tel ou tel convoi; ils vous diront qui s'est distingué, qui fut tué, qui s'est déshonoré, quels étaient les postes de l'ennemi; et ils vous rendent cela dans les meilleurs termes de guerre, qu'ils vous assaisonnent des jurements les plus nouveaux Note 2On se rappelle ici le passage du Menteur: Ah! le beau compliment à charmer une dame! ............................................................. On s'introduit bien mieux à titre de vaillant. Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimaces, Qu'à mentir à propos, qu'à jurer avec grâce. . Et vous ne sauriez vous imaginer l'effet merveilleux que des moustaches taillées sur le patron de celles du général, et d'horribles cris, contrefaisant ceux d'un camp, font parmi des bouteilles fumantes et des esprits abreuvés de bière mousseuse. Oh! il faut apprendre à connaître ces misérables, qui font la honte du siècle; ou bien vous feriez d'étranges méprises.
Tenez, capitaine Gower, je vous dirai bien une chose, c'est que je m'aperçois bien qu'il n'est pas tout ce qu'il voudrait bien faire accroire au monde qu'il est. A la première occasion que je pourrai trouver le moindre trou dans son pourpoint, je lui ferai sentir ma façon de penser.--Écoutez; voilà le roi qui vient: il faut que je lui parle sur ce qui se passe au pont. (Entrent le roi, Glocester, des soldats.) Dieu bénisse Votre Majesté!
Eh bien, Fluellen, venez-vous du pont?
Moi! Oui, sous le bon plaisir de Votre Majesté. Le duc d'Exeter a très-galamment conservé le pont. Les Français se sont retirés, voyez-vous, et il y a de beaux et libres passages à présent. Par sainte Marie, l'adversaire aurait eu la possession du pont; mais il a été forcé de se retirer, et le duc d'Exeter est le maître du pont. Ah! je peux bien assurer Votre Majesté que c'est un brave homme que ce duc.
Combien avez-vous perdu de monde, Fluellen?
La perdition de l'adversaire a été très-grande, fort raisonnablement grande. Sainte Marie! pour moi, je pense que le duc n'a pas perdu un seul homme, sinon un qui a bien l'air d'être pendu pour avoir volé une église, un certain Bardolph.... Si Votre Majesté sait qui c'est; c'est un homme qui a le visage bourgeonné et tout couvert de boutons, et comme une flamme ardente, et dont les lèvres étoupent le nez, et sont comme un charbon de feu, tantôt bleues et tantôt rouges; mais son nez est expédié à présent, et son feu est éteint; ainsi n'en parlons plus.
Je voudrais nous voir défaits ainsi de tous les pillards de son espèce.--Et nous enjoignons expressément que, dans notre marche au travers des campagnes, on n'enlève rien des villages par violence, qu'on ne prenne rien sans le payer, qu'on n'insulte pas le dernier des Français d'aucune parole de mépris ou de reproche. Quand la douceur et la cruauté jouent à qui aura un royaume, c'est le joueur le plus doux qui gagne.
Vous me reconnaissez à mon habillement Note 3Le costume du roi d'armes, appelé Montjoie, est décrit dans nos anciens chroniqueurs. ?
Oui, je te reconnais. Qu'as-tu à m'apprendre?
Les intentions de mon maître.
Déclare-les.
Voici ce que dit mon roi.--«Annonce à Henri d'Angleterre que, quoique nous ayons paru morts, nous n'étions qu'endormis. La prudence est un meilleur soldat que la témérité. Dis-lui que nous aurions pu le repousser à Harfleur, mais que nous n'avons pas jugé à propos de venger l'injure qu'elle ne fût à son comble.--Maintenant c'est à notre tour à parler, et notre voix est la voix d'un souverain. L'Anglais se repentira de sa folie; il sentira sa faiblesse et admirera notre patience. Dis-lui de songer à sa rançon: elle doit être proportionnée aux pertes que nous avons essuyées, au nombre de sujets que nous avons perdus, à l'insulte que nous avons dévorée; et si la réparation égalait la grandeur des offenses, sa faiblesse succomberait sous le poids. Pour payer nos pertes, son trésor est trop pauvre: pour payer l'effusion de notre sang, les troupes de son royaume entier sont un nombre insuffisant. Et quant à l'insulte qui nous a été faite, sa personne même, à nos pieds prosternée, ne serait qu'une faible et indigne satisfaction. A ce discours ajoute le défi; et finis par lui déclarer qu'il a dévoué et perdu ceux qui le suivent, et que leur condamnation est prononcée.»--Ainsi parle le roi mon maître: là finit mon ministère.
Je connais ton rang. Quel est ton nom?
Montjoie.
Tu remplis bien ton office. Retourne sur tes pas, et dis à ton roi:--Qu'en ce moment je ne le cherche pas, et que je serais bien aise de marcher sans empêchement jusqu'à Calais. Car, pour avouer la vérité, quoique la prudence défende un pareil aveu devant un ennemi rusé, qui sait prendre avantage de tout, mes soldats sont considérablement affaiblis par la maladie Note 4L'armée anglaise était attaquée de la dysenterie. ; leur nombre est diminué, et le peu qui m'en reste ne vaut guère mieux qu'un pareil nombre de Français.--Tant que mes soldats étaient frais et pleins de santé, je te dis, héraut, que je croyais voir sur deux jambes anglaises marcher trois Français.--Que Dieu me pardonne si je me vante à ce point. C'est votre air de France qui souffle ce vice en moi; et je dois pourtant me le reprocher.--Pars, et dis à ton maître que tu m'as trouvé ici: ma rançon est ce corps frêle et chétif, mon armée n'est plus qu'une garde faible et consumée par la maladie. Cependant, que Dieu soit mon guide, et nous marcherons en avant, quand le roi de France lui-même, ou tout autre voisin, s'opposerait à notre passage. (Il lui remet une bourse.) Voilà pour te payer ton message, Montjoie. Va: dis à ton maître de bien se consulter. Si nous pouvons passer, nous passerons; si l'on veut nous en empêcher, nous rougirons de votre sang vos noirs sillons. Adieu, Montjoie. En deux mots, voici notre réponse: Dans l'état où nous sommes, nous n'irons pas chercher le combat: et dans l'état où nous sommes, nous déclarons que nous ne l'éviterons pas. Rends cette réponse à ton roi.
Elle sera fidèlement rendue. Je remercie Votre Majesté.
J'espère qu'ils ne viendront pas nous attaquer à présent.
Nous sommes dans la main de Dieu, frère, et non pas dans les leurs.--Marchez au pont: la nuit s'approche.--Nous camperons au delà de la rivière; et demain matin, ordonnez qu'on marche en avant.