Le Forum.
En un mot, s'il demande nos voix, nous ne devons pas les lui refuser.
Nous le pouvons si nous voulons.
Sans doute, nous avons bien ce pouvoir en nous-mêmes: mais c'est un pouvoir que nous n'avons pas le pouvoir d'exercer; car s'il nous montre ses blessures et nous raconte ses exploits, nous serons forcés de prêter à ses cicatrices une voix qui parlera pour elles. Oui, s'il nous raconte tous ses nobles exploits, nous serons bien forcés de parler aussi de notre noble reconnaissance. L'ingratitude est un vice monstrueux; et si le peuple était ingrat, il deviendrait monstrueux. Nous sommes les membres du peuple; nous deviendrions des membres monstrueux!
Mais pour donner de nous-mêmes cette idée, il ne nous manque pas grand'chose; car lorsque nous nous sommes soulevés pour le prix du blé, il n'hésita pas à nommer le peuple la multitude aux cent têtes.
Il n'est pas le seul qui nous ait appelés ainsi; non parce que les uns ont la chevelure brune, les autres noire, ou parce que ceux-ci ont une tête chevelue, et ceux-là une tête chauve: mais à cause de cette grande variété d'esprits de toutes couleurs qui nous distingue. Et en effet, si tous nos esprits sortaient à la fois de nos cerveaux, on les verrait voler en même temps à l'est, à l'ouest, au nord et au sud. En partant du même centre, ils arriveraient en ligne droite à tous les points de la circonférence.
Vous le croyez? Quelle route prendrait mon esprit, à votre avis?
Oh! votre esprit ne délogerait pas aussi promptement qu'un autre, tant il est enfoncé dans votre tête dure: mais si une fois il pouvait s'en dégager, sûrement il irait droit au sud.
Pourquoi de ce côté-là?
Pour se perdre dans un brouillard, où, après s'être fondu jusqu'aux trois quarts dans une rosée corrompue, le reste reviendrait charitablement vous aider à trouver femme.
Vous avez toujours le mot pour rire: à votre aise, à votre aise.
Êtes-vous tous résolus à donner votre voix? Mais peu importe que tous la donnent; la pluralité décide: pour moi je dis que si Coriolan était mieux disposé pour le peuple, jamais il n'aurait eu son égal en mérite. [(Entrent Coriolan et Ménénius.)]—Le voici vêtu de la robe de I'humilité; observons sa conduite. Ne nous tenons pas ainsi tous ensemble; mais approchons de l'endroit où il se tient debout, un à un, deux à deux, ou trois à trois: il faut qu'il nous présente sa requête à chacun en particulier, afin que chacun de nous reçoive un honneur personnel, en lui donnant notre voix de notre propre bouche. Suivez-moi donc, et je vous montrerai comment nous devons I'approcher.
C'est cela, c'est cela.
Ah! Coriolan, vous avez tort: ne savez-vous pas que les plus illustres Romains ont fait ce que vous faites?
Que faut-il que je dise? Aidez-moi, je vous prie, Ménénius. La peste de cet usage! Je ne pourrai mettre ma langue au pas. Voyez mes blessures; je les ai reçues au service de ma patrie; tandis que certains de vos frères rugissaient de peur, et prenaient la fuite au bruit de nos propres tambours.
Oh! dieux: ne parlez pas de cela. Il faut les prier de se souvenir de vous.
Eux, se souvenir de moi! Que l'enfer les engloutisse! Je désire qu'ils m'oublient, comme ils oublient les vertus que nos prêtres leur recommandent en pure perte.
Vous gâterez tout.—Je vous laisse. Parlez-leur, je vous prie, comme il convient à votre but; encore une fois, je vous en conjure. [(Il sort.)]
Dites-leur donc de se laver la figure, et de se nettoyer les dents.—Ah! j'en vois deux qui s'avancent.—Vous savez pourquoi je suis ici debout.
Oui, nous le savons. Dites-nous pourtant ce qui vous y conduit?
Mon mérite.
Votre mérite?
Oui; et non pas ma volonté.
Pourquoi pas votre volonté?
Non, ce ne fut jamais ma volonté d'importuner le pauvre pour lui demander l'aumône.
Vous devez penser que, si nous vous accordons quelque chose, c'est dans l'espoir de gagner avec vous.
Fort bien. A quel prix, s'il vous plaît, voulez-vous m'accorder le consulat?
Le prix, c'est de le demander honnêtement.
Honnêtement?—Accordez-le moi, je vous prie. J'ai des blessures à faire voir, que je pourrais vous montrer en particulier. Eh bien! vous, donnez-moi votre bonne voix. Que me répondez-vous?
Vous l'aurez, digne Coriolan.
J'y compte. Voilà déjà deux excellentes voix! J'ai votre aumône: adieu.
Cette manière est un peu bizarre.
Si c'était à refaire... Mais n'importe.
Je vous prie, s'il dépend de votre voix que je devienne consul... Vous voyez que j'ai pris le costume d'usage.
Vous avez servi noblement votre patrie, et vous ne l'avez pas servie noblement.
Le mot de cette énigme?
Vous avez été le fléau de ses ennemis; et aussi la verge de ses amis. Non, vous n'avez pas aimé le commun peuple.
Vous devriez me croire d'autant plus vertueux que j'ai été moins commun dans mes amitiés: mais je flatterai mes frères les plébéiens pour obtenir d'eux une plus tendre estime. C'est une condition qu'ils croient bien douce; et puisque, dans la sagesse de leur choix, ils préfèrent mes coups de chapeau à mon coeur, je leur ferai ces courbettes qui les séduisent et j'en serai quitte avec eux pour des grimaces; oui, je leur prodiguerai ces mines qui ont été le charme de quelques hommes populaires; je leur en donnerai tant qu'ils en désireront: Je vous conjure donc de me faire consul.
Nous espérons trouver en vous notre ami; et, dans cet espoir, nous vous donnons nos voix de bon coeur.
Vous avez reçu beaucoup de blessures pour votre pays.
Il est inutile de vous apprendre, en vous les montrant, ce que vous savez déjà. Je m'applaudis beaucoup d'avoir reçu votre suffrage, et je ne veux pas vous importuner plus longtemps.
Que les dieux vous comblent de joie! C'est le voeu de notre coeur.
O voix pleines de douceur! Il vaut mieux mourir, il vaut mieux mourir de faim que d'implorer le salaire que nous avons déjà mérité. Pourquoi resterais-je dans cette robe de laine à solliciter Pierre et Paul? C'est l'usage: mais si nous obéissions en tout aux caprices de l'usage, la poussière s'accumulerait sur l'antique temps, et l'erreur formerait une énorme montagne qu'il ne serait plus possible à la vérité de surmonter.—Plutôt que de faire ainsi le fou, abandonnons la première place et l'honneur suprême à qui voudra remplir ce rôle.—Mais je me vois à la moitié de ma tâche: puisque j'ai tant fait... patience, et achevons le reste.—[(Trois citoyens paraissent.)] Voici de nouvelles voix. [(Aux citoyens.)] Donnez-moi vos voix.—C'est pour vos voix que j'ai combattu et veillé dans les camps; c'est pour vous que j'ai reçu plus de vingt-quatre blessures et que je me suis trouvé en personne à dix-huit batailles. Pour vos voix, j'ai fait beaucoup de choses plus ou moins illustres.—Donnez-moi vos voix.—Je désire être consul.
Il a fait noblement tout ce qu'il a fait, et il n'est pas d'honnête homme dont il ne doive remporter le suffrage.
Qu'il soit donc consul; que les dieux le comblent de joie, et le rendent l'ami du peuple!
Amen, amen! Que le ciel te conserve, noble consul!
O dignes suffrages!
Vous avez rempli le temps fixé. Les tribuns vous assurent la voix du peuple. Il ne vous reste plus qu'à vous revêtir des marques de votre dignité pour retourner au sénat.
Tout est fini?
Vous avez satisfait à l'usage. Le peuple vous admet, et doit être convoqué de nouveau pour confirmer votre élection.
Où? au sénat?
Là même, Coriolan.
Puis-je changer de robe?
Vous le pouvez.
Je vais le faire sur-le-champ, afin que je puisse me reconnaître moi-même, avant de me montrer au sénat.
Je vous accompagnerai. Venez-vous?
Nous demeurons ici pour assembler le peuple.
Salut à tous les deux!
Il tient le consulat maintenant; et si j'en juge par ses yeux, il triomphe dans son coeur.
L'orgueil de son âme éclatait sous ses humbles vêtements.—Voulez-vous congédier le peuple?
Eh bien! mes amis, vous avez donc choisi cet homme?
Il a nos voix, seigneur.
Nous prions les dieux qu'il mérite votre amour.
Amen; mais si j'en crois ma petite intelligence, il se moquait de nous, quand il nous a demandé nos voix.
Rien n'est plus sûr: il s'est bien amusé à nos dépens.
Non: c'est sa manière de parler. Il ne s'est pas moqué de nous.
Pas un de nous, excepté vous, qui ne dise qu'il nous a traités avec mépris. Il devait nous montrer les preuves de son mérite, les blessures qu'il a reçues pour son pays.
Il les a montrées, sans doute?
Non: personne ne les a vues.
Il nous disait qu'il avait des blessures, qu'il les pourrait montrer en particulier; et puis faisant un geste dédaigneux avec son bonnet: «Oui je veux être consul, ajoutait-il; mais, d'après une vieille coutume, je ne puis l'être que par votre suffrage. Donnez-moi donc votre voix.» Et après que nous l'avons donnée, il était ici, je l'ai bien entendu: «Je vous remercie de votre voix, disait-il, je vous remercie de vos voix si douces. Maintenant que vous les avez données; je n'ai plus affaire à vous.»—N'était-ce pas là se moquer?
Pourquoi donc n'avez-vous pas eu l'esprit de vous en apercevoir? Ou, si vous vous en êtes aperçus, pourquoi avez-vous eu, comme des enfants, la simplicité de lui accorder votre suffrage?
Ne pouviez-vous pas lui dire, comme on vous en avait fait la leçon, qu'alors même qu'il était sans pouvoir, petit serviteur de la république, il était votre ennemi; qu'il a toujours déclamé contre vos libertés, et attaqué les privilèges que vous avez dans l'État; que si, parvenu au souverain pouvoir dans Rome, il reste toujours l'ennemi déclaré du peuple, vos suffrages se changeront en armes contre vous-mêmes? Au moins auriez vous dû lui dire, que si ses grandes actions le rendaient digne de la place qu'il demandait, son bon naturel devait aussi lui parler en faveur de ceux qui lui accordaient leur voix, changer sa haine contre vous en affection, et le rendre votre zélé protecteur.
Si vous aviez parlé de la sorte, et suivi nos conseils, vous auriez sondé son âme, et mis ses sentiments à l'épreuve; et vous lui auriez arraché des promesses avantageuses que vous auriez pu le forcer de tenir en temps et lieu; ou sinon vous auriez aigri par là ce caractère farouche qui n'endure aisément rien de ce qui peut le lier; il serait devenu furieux, et sa rage vous aurait servi de prétexte pour passer sans l'élire.
Avez-vous remarqué qu'il vous sollicitait avec un mépris non déguisé alors qu'il avait besoin de votre faveur? Et pensez-vous que ce mépris ne vous accablera pas, quand il aura le pouvoir de vous écraser? Étiez-vous donc des corps sans âmes? N'avez-vous donc une langue que pour parler contre la rectitude de votre jugement?
N'avez-vous pas déjà refusé votre suffrage à plus d'un candidat qui l'a sollicité? et aujourd'hui vous l'accordez à un homme qui, au lieu de le demander, ne fait que se moquer de vous.
Notre choix n'est pas confirmé; nous pouvons le révoquer encore.
Et nous le révoquerons: j'ai cinq cents voix d'accord avec la mienne.
Moi j'en ai mille, et des amis encore pour les soutenir.
Allez à l'instant leur dire qu'on a choisi un consul qui les dépouillera de leurs libertés, et ne leur laissera pas plus de voix qu'à des chiens qu'on bat pour avoir aboyé, tout en ne les gardant que pour cela.
Assemblez-les, et, sur un examen plus réfléchi, révoquez tous votre aveugle choix. Peignez vivement son orgueil, et n'oubliez pas de parler de sa haine contre vous, de l'air de dédain qu'il avait sous l'habit de suppliant, et des railleries qu'il a mêlées à sa requête. Dites que votre amour, ne s'attachant qu'à ses services, a distrait votre attention de son rôle actuel, dont l'indécente ironie est l'effet de sa haine invétérée contre vous.
Rejetez même cette faute sur nous, sur vos tribuns; plaignez-vous du silence de notre autorité qui n'a mis aucune opposition, et vous a comme forcés de faire tomber votre choix sur sa personne.
Dites que, dans votre choix, vous avez été plutôt guidés par notre volonté que par votre inclination; que l'esprit préoccupé d'une nécessité qui vous a paru votre devoir, vous l'avez, bien qu'à contre-coeur, nommé consul. Rejetez toute la faute sur nous.
Oui, ne nous épargnez pas. Dites que nous vous avions fait de beaux discours sur les services qu'il a rendus si jeune à sa patrie, et qu'il a continués si longtemps; sur la noblesse de sa race, sur l'illustre maison des Marcius, de laquelle sont sortis et cet Ancus Marcius, petit-fils de Numa, qui, après Hostilius, régna en ces lieux, et Publius et Quintus, à qui nous devons les aqueducs qui font arriver la meilleure eau dans Rome; et le favori du peuple, Censorinus, ainsi nommé, parce qu'il fut deux fois censeur, l'un des plus vénérables ancêtres de Coriolan.
Né de tels aïeux, soutenu par un mérite personnel digne des premières places, voilà l'homme que nous avons dû recommander à votre reconnaissance; mais en mettant dans la balance sa conduite présente et sa conduite passée, vous avez trouvé en lui votre ennemi acharné, et vous révoquez vos suffrages irréfléchis.
Dites surtout, et ne vous lassez pas de le répéter, que vous ne lui eussiez jamais accordé vos voix qu'à notre instigation. Aussitôt que vous serez en nombre, allez au Capitole.
Nous n'y manquerons pas. Presque tous se repentent de leur choix.
Laissons-les faire. Il vaut mieux hasarder cette première émeute que d'attendre une occasion plus qu'incertaine pour en exciter une plus grande. Si, conservant son caractère, il entre en fureur en voyant leur refus, observons-le tous les deux, et répondons-lui de manière à tirer avantage de son dépit.
Allons au Capitole: nous y serons avant la foule des plébéiens; et ce qu'ils vont faire, aiguillonnés par nous, ne semblera, comme cela est en partie, que leur propre ouvrage.