Allons, allons, ils sont ici tout à l'heure.—Combien y a-t-il de candidats pour le consulat?
Trois, dit-on, mais tout le monde croit que Coriolan l'emportera.
C'est un brave soldat, mais il a un orgueil qui crie vengeance et il n'aime pas le petit peuple.
Certes, nous avons eu plusieurs grands hommes qui ont flatté le peuple, et qui n'ont pu s'en faire aimer; et il y en a beaucoup que le peuple aime sans savoir pourquoi. Si le peuple aime sans motif, il hait aussi sans fondement. Ainsi l'indifférence de Coriolan pour la haine du peuple et pour son amour est la preuve de la connaissance qu'il a de son vrai caractère; sa noble insouciance ne lui permet pas de dissimuler ses sentiments.
S'il lui était égal d'être aimé, ou non, il serait resté dans son indifférence, et n'eut fait au peuple ni bien ni mal; mais il cherche la haine des plébéiens avec plus de zèle qu'ils n'en peuvent avoir à la lui prouver, et il n'oublie rien pour se faire connaître en tout comme leur ennemi déclaré. Or, s'étudier ainsi à s'attirer la haine et la disgrâce du peuple, c'est une conduite aussi blâmable que de le flatter pour s'en faire aimer, politique qu'il dédaigne.
Il a bien mérité de son pays, et il ne s'est point élevé par des degrés aussi faciles que ceux qui, souples et courtois devant la multitude, lui prodiguent leurs saluts, sans avoir d'autre titre à son estime et à ses louanges. Mais Coriolan a tellement mis sa gloire devant tous les yeux et ses actions dans tous les coeurs, qu'un silence qui en refuserait l'aveu serait une énorme ingratitude; un récit infidèle serait une calomnie qui se démentirait elle-même, et recueillerait partout le reproche et le mépris.
N'en parlons plus. C'est un digne homme.—Retirons-nous; les voilà.
Après avoir décidé le sort des Volsques, et arrêté que Titus Lartius sera rappelé, il nous reste pour objet principal de cette assemblée particulière à récompenser les nobles services de celui qui a si vaillamment combattu pour son pays. Qu'il plaise donc au grave et respectable sénat de Rome d'ordonner au consul ici présent, notre digne général dans cette dernière guerre si heureuse, de nous parler un peu de ces grandes choses qu'a accomplies Caïus Marcius Coriolanus. Nous sommes assemblés ici pour le remercier et pour signaler notre reconnaissance par des honneurs dignes de lui.
Parlez, noble Cominius; ne retranchez rien de peur d'être trop long, et faites nous penser que notre ordre manque de moyens de récompenser, plutôt que nous de bon vouloir à le faire. Chefs du peuple, nous vous demandons une attention favorable et ensuite votre bienveillante intervention auprès du peuple pour lui faire approuver ce qui se passe ici.
Nous sommes rassemblés pour un objet agréable, et nos coeurs sont disposés à respecter et à seconder les desseins de cette assemblée.
Et nous nous trouverons encore plus heureux de le faire, si Coriolan veut se souvenir de témoigner au peuple une plus tendre estime qu'il n'a fait jusqu'à présent.
Il n'est pas question de cela; il n'en est pas question. J'aimerais mieux que vous vous fussiez tu. Voulez-vous bien écouter Cominius parler?
Très-volontiers: mais pourtant mon avis était plus raisonnable que votre refus d'y faire attention.
Il aime vos plébéiens: mais n'exigez pas qu'il se fasse leur camarade de lit. Digne Cominius, parlez. [(A Coriolan, qui se lève et veut sortir.)] Non, demeurez à votre place.
Asseyez-vous, Coriolan, et n'ayez pas honte d'écouter le récit de ce que vous avez fait de glorieux.
J'en demande pardon à vos Honneurs: j'aimerais mieux avoir à guérir encore mes blessures que d'entendre répéter comment je les ai reçues.
Je me flatte que ce n'est pas ce que j'ai dit qui vous fait quitter votre siège?
Non: cependant j'ai souvent fui dans une guerre de mots, moi qui ai toujours été au-devant des coups. Ne m'ayant point flatté, vous ne m'offensez pas: Quant à vos plébéiens, je les aime comme ils le méritent.
Je vous prie, encore une fois, asseyez-vous.
Autant j'aimerais me laisser gratter la tête au soleil pendant qu'on sonne I'alarme, que d'être tranquillement assis à entendre faire des monstres de mes riens.
Chefs du peuple, comment ce héros pourrait-il flatter votre multitude toujours croissante, où l'on ne trouve pas un homme de bien sur mille, lui qui aimerait mieux risquer tous ses membres pour la gloire, qu'une seule de ses oreilles pour s'entendre louer.—Commencez Cominius.
Je manquerai d'haleine; et ce n'est pas d'une voix faible que I'on doit annoncer les exploits de Coriolan. On convient que la valeur est la première des vertus, et la plus honorable pour celui qui la possède. Le monde n'a donc point d'homme qui puisse balancer à lui seul l'homme dont je parle. A seize ans, lorsque Tarquin rassembla une armée contre Rome, Marcius surpassa tous les Romains. Notre dictateur d'alors, qui est assis là, et que je signale à vos éloges, le vit combattre, lorsqu'avec son menton d'amazone, il chassa devant lui les moustaches hérissées. Debout, au-dessus d'un Romain terrassé qu'il couvrait de son corps, il immola, à la vue du consul, trois adversaires acharnés contre lui. Il attaqua Tarquin lui-même, et le coup qu'il lui porta lui fit fléchir le genou. Dans les exploits de cette journée, à un âge où il eût pu faire le rôle d'une femme sur la scène, il se montra le premier des hommes sur le champ de bataille; en récompense, il reçut la couronne de chêne. Ainsi, entrant en homme dans la carrière de l'adolescence, il crut comme l'Océan; et dans le choc de dix-sept batailles successives, son épée ravit aux autres tous les lauriers. Mais ce qu'il a fait dans cette guerre, devant les murs de Corioles et dans l'enceinte de la ville, permettez-moi de le dire; je ne puis en parler comme il le faudrait: il a arrêté les fuyards, et son exemple unique a appris aux lâches à se jouer avec la peur. Comme les herbes marines devant un vaisseau voguant à pleines voiles, ainsi les hommes cédaient et tombaient sous sa proue. Son glaive, imprimait le sceau de la mort partout où il frappait; de la tête aux pieds il était tout en sang, et chacun de ses mouvements était marqué par les cris des mourants. Seul, il franchit les portes meurtrières de la cité, en les marquant d'une destinée inévitable; seul et sans être secouru, il les repasse; puis, enlevant les renforts qui lui arrivent, il tombe sur Corioles comme une planète; enfin tout lui est soumis. Mais le bruit lointain de nos armes vient frapper son oreille attentive; aussitôt son courage redouble et ranime son corps épuisé: il arrive sur le lieu du combat; là il s'élance, moissonnant des vies humaines, comme si le carnage devait être éternel, et tant que nous ne sommes point maîtres du champ de bataille et de la ville, il ne s'arrête pas, même pour reprendre haleine.
Digne homme!
Il ne sera pas au-dessous des honneurs suprêmes que nous lui préparons.
Il a dédaigné les dépouilles des Volsques; il a regardé les objets les plus précieux comme la fange de la terre: il désire moins que ne donnerait l'avarice même; il trouve dans ses actions sa récompense: heureux d'employer son temps à I'abréger.
Il est vraiment noble: qu'il soit rappelé.
Qu'on appelle Coriolan.
Le voici.
Coriolan, tout le sénat est charmé de vous faire consul.
Je lui dois pour toujours mes services et ma vie.
Il ne reste plus qu'à parler au peuple.
Permettez-moi, je vous en conjure, de m'affranchir de cet usage: je ne puis revêtir la robe, me présenter la tête nue devant le peuple, et le conjurer, au nom de mes blessures, de m'accorder ses suffrages. Que j'en sois dispensé!
Le peuple doit avoir sa voix; il ne rabattra rien, absolument rien de la cérémonie.
Ne lui montez pas la tête.—Et vous, accommodez-vous à la coutume, et arrivez aux honneurs comme ceux qui vous ont précédé, dans les formes prescrites.
C'est un rôle que je ne pourrai jouer sans rougir; et l'on pourrait bien priver le peuple de ce spectacle.
Remarquez-vous ce qu'il dit là?
Me vanter devant eux! Dire: J'ai fait ceci et cela; leur montrer des cicatrices dont je ne souffre pas et que je voudrais tenir cachées: comme si je n'avais reçu tant de blessures que pour recevoir le salaire de leurs voix.
Ne vous obstinez pas à cela.—Tribuns du peuple, nous vous recommandons nos projets, et nous souhaitons tous joie et honneur à notre illustre consul.
Joie et honneur à Coriolan.
Vous voyez comme il veut en agir avec le peuple.
Puissent-ils pénétrer ses pensées! Il leur demandera leurs voix, d'un ton à leur faire sentir qu'il méprise le pouvoir qu'ils ont de lui accorder ce qu'il sollicite.
Venez, nous allons les instruire de notre conduite ici: venez à la place publique, où je sais qu'ils nous attendent.