Avec ta permission, l'ami, et celle de ta musique, vis-tu avec ton tambourin Note 1Équivoque sur le mot by, qui peut exprimer également par et près de. .
Non, monsieur; je vis avec l'église.
Es-tu un homme d'église?
Rien de pareil, monsieur; je vis à côté de l'église, car je vis dans ma maison, et ma maison est près de l'église.
Tu pourrais donc dire de même que le roi vit près d'un mendiant, si un mendiant habite près de lui; ou que l'église est à côté de ton tambourin, si ton tambourin est près de l'église.
Vous l'avez dit, monsieur.—Ce que c'est que ce siècle!—une phrase n'est qu'un gant de peau de daim dans les mains d'un homme d'esprit: avec quelle rapidité il sait la retourner à l'envers!
Oui, cela est certain: ceux qui savent jouer adroitement avec les mots peuvent aisément les rendre libertins.
En ce cas, je voudrais bien que ma soeur n'eût pas eu de nom, monsieur.
Pourquoi, l'ami?
Pourquoi, monsieur? C'est que son nom est un mot; et en jouant sur ce mot, on pourrait rendre ma soeur libertine; mais à vrai dire, les mots sont devenus de vrais coquins, depuis que les billets les ont déshonorés.
La raison?
Vraiment, monsieur, je ne puis vous en donner aucune sans paroles, et les paroles sont devenues si fausses que je suis dégoûté de m'en servir pour prouver la raison.
Je garantis que tu es un joyeux drôle, et qui n'as souci de rien.
Non pas, s'il vous plaît, monsieur, je me soucie de quelque chose; mais en conscience, monsieur, je ne me soucie pas de vous: si cela s'appelle n'avoir souci de rien, monsieur, je voudrais que cela pût vous rendre invisible.
N'es-tu pas le fou de madame Olivia?
Non, en vérité, monsieur. Madame Olivia n'a point de folie, et elle n'entretiendra de fou, monsieur, jusqu'à ce qu'elle soit mariée; car les fous ressemblent aux maris, comme les harenguets aux harengs. Le mari est le plus gros. Je ne suis vraiment point son fou; je ne suis que son corrupteur de mots.
Je t'ai vu dernièrement chez le comte Orsino.
La folie, monsieur, fait le tour du globe comme le soleil; elle brille partout. Je serais bien fâché, monsieur, que le fou fût aussi souvent avec votre maître qu'il l'est avec ma maîtresse.—Je crois avoir aperçu votre sagesse dans la même maison.
Allons, si tu veux l'exercer sur moi, nous n'aurons pas un mot de plus ensemble. Tiens, voilà de quoi dépenser.
Ah! que Jupiter, à sa première occasion de cheveux, vous envoie une barbe!
Ma foi, je te dirai..... que je suis presque malade d'amour pour une barbe: quoique je ne voulusse pas la voir croître sur mon menton.—Ta maîtresse est-elle chez elle?
Un couple de cette espèce ne pourrait-il pas multiplier, monsieur?
Oui, si on les tenait ensemble et qu'on les mît en oeuvre.
Je jouerais alors le rôle du seigneur Pandare de Phrygie, monsieur, en amenant une Cressida à ce Troïlus.
Je te comprends, l'ami; c'est mendier adroitement.
Ce n'est pas une grande affaire, monsieur; j'espère, puisque je ne demande qu'une mendiante: Cressida était une mendiante. Ma maîtresse est chez elle, monsieur, je veux lui déduire d'où vous venez: quant à ce que vous désirez, cela est hors de mon firmament; j'aurais pu dire élément; mais ce mot est suranné.
Cet original est assez sensé pour jouer le fou; et pour bien faire le fou, cela demande une sorte d'esprit. Il faut qu'il observe l'humeur de ceux qu'il plaisante, la qualité des personnes et les circonstances; et qu'il n'aille pas, comme le faucon non dressé, fondre sur toutes les plumes qui passent devant ses yeux. C'est là un travail, aussi difficile que l'art de l'homme sensé; car la folie qu'on montre à propos est de saison: mais la folie des sages qui extravaguent ternit leur sagesse.
Salut à vous, mon gentilhomme.
Et à vous, monsieur.
Dieu vous garde, monsieur Note 2Les mots sont en français dans l'original. .
Et vous aussi; votre serviteur.
J'espère, monsieur, que vous l'êtes comme je suis le vôtre.
Voulez-vous approcher de la maison? Ma nièce est fort désireuse de vous y voir entrer, si c'est à elle que vous avez affaire.
Je me rends chez votre nièce, monsieur; je veux dire qu'elle est le but de mon voyage.
Tâtez vos jambes, monsieur; mettez-les en mouvement.
Mes jambes m'entendent mieux, monsieur, que je n'entends ce que vous voulez dire en me disant de tâter mes jambes.
Je veux dire que vous marchiez, monsieur, que vous entriez.
Je vous répondrai en marchant et en entrant; mais nous sommes prévenus. (Entrent Olivia et Marie.) Excellente et parfaite dame, que le ciel fasse pleuvoir ses parfums sur vous!
Ce jeune homme est un fameux courtisan. Pleuvoir des parfums! A merveille!
Mon message n'a de voix, belle dame, que pour votre oreille indulgente et libérale.
Des parfums! libérale! indulgente! Je veux avoir ces trois mots tout prêts.
Qu'on ferme la porte du jardin, et qu'on me laisse l'entendre seule. (Sir Tobie, sir André et Marie sortent.) Donnez-moi votre main, monsieur.
Mon humble respect, madame, et mon dévouement à votre service.
Quel est votre nom?
Césario est le nom de votre serviteur, belle princesse.
Mon serviteur, monsieur! Jamais il n'y a eu de joie dans le monde, depuis qu'on a appelé compliments d'humbles mensonges. Vous êtes le serviteur du comte Orsino, jeune homme.
Et lui est le vôtre, et les siens sont nécessairement les vôtres. Le serviteur de votre serviteur est votre serviteur, madame.
Pour le comte, je ne songe pas à lui: quant à ses pensées, je voudrais qu'elles fussent vides plutôt que pleines de moi!
Madame, je viens pour éveiller vos bonnes pensées en sa faveur.
Oh! avec votre permission, je vous prie, je vous ai ordonné de ne me jamais reparler de lui; mais si vous vouliez entamer une autre négociation j'aurais plus de plaisir à vous l'entendre traiter, qu'à écouter l'harmonie des sphères.
Chère dame.....
Permettez, je vous prie, j'ai envoyé après votre dernière apparition pleine de charme, une bague sur vos traces: c'est ainsi que je me suis trompée moi-même, et mon valet; et, j'en ai peur, vous aussi. Il faut que je me soumette à vos dures interprétations pour vous forcer, par une ruse honteuse, à prendre ce que vous saviez n'être pas à vous. Que pouvez-vous penser? N'avez-vous pas mis mon honneur au pilori pour l'exposer aux attaques de toutes les pensées déchaînées que peut concevoir un coeur tyrannique? Pour un homme de votre pénétration, c'est vous en montrer assez: au lieu du sein qui le cachait, ce n'est plus qu'une gaze qui voile mon pauvre coeur. A présent, que je vous entende me répondre.
Je vous plains.
C'est déjà un pas vers l'amour.
Non, ce n'est pas un pas; car il est d'expérience journalière que très-souvent nous plaignons nos ennemis.
Allons, il me semble qu'il est encore temps d'en rire. O monde! que le pauvre est prompt à s'enorgueillir! S'il faut être la proie de quelqu'un, combien il vaut mieux succomber devant le lion que devant le loup! (L'heure sonne.) Cette horloge me reproche la perte que je fais du temps. Rassurez-vous, bon jeune homme, je ne veux pas de vous; et pourtant quand une fois la raison et la jeunesse seront mûries chez vous, votre femme recueillera probablement un beau mari.—Voilà votre chemin à l'occident.
Eh bien! en route pour l'occident Note 3«Westward ho!» c'était le cri des mariniers de la Tamise à cette époque, où elle servait de grande voie de communication pour les habitants de Londres. . Que la grâce et la belle humeur vous accompagnent! Vous ne voulez donc, madame, me charger de rien pour mon maître?
Arrêtez, je vous prie; dites-moi, que pensez-vous de moi?
Que vous pensez ne pas être ce que vous êtes.
Si je pense cela, je le pense aussi de vous.
Eh bien! vous pensez juste: je ne suis pas ce que je suis.
Je voudrais que vous fussiez ce que je vous souhaiterais être.
Si c'était pour être mieux que je ne suis, madame, je souhaiterais que votre voeu s'accomplît; car maintenant je suis votre jouet.
Oh! comme le dédain semble beau dans le mépris et le courroux qui se peignent sur ses lèvres! Un meurtrier criminel ne se trahit pas plus vite que l'amour qui voudrait se cacher. La nuit de l'amour est aussi claire que le plein midi. Césario, par les roses du printemps, par la virginité, par l'honneur, par la foi, par tout ce qu'il y a de plus sacré, je le jure, je t'aime tant que, malgré tes dédains, ni l'esprit, ni la raison ne peuvent cacher ma passion. Ne va pas puiser dans cet aveu des raisons; car, quoique je te recherche, ce n'est pas pour toi un motif. Impose plutôt silence à tes raisonnements par cette réflexion: l'amour qu'on a cherché est bon, mais l'amour qui se donne sans qu'on le cherche vaut mieux.
Je jure, par mon innocence et par ma jeunesse, que j'ai aussi un coeur, une âme, une foi, mais qu'aucune femme ne les possède, et que jamais femme n'en sera la maîtresse que moi seule. Et adieu, chère dame; je ne viendrai plus déplorer devant vous les larmes de mon maître.
Revenez encore, peut-être pourrez-vous émouvoir et porter à goûter son amour ce coeur qui le hait maintenant.