Approchez, sir André. N'être pas au lit après minuit, c'est être levé de bonne heure; et diluculo surgere Note 1«Se lever au petit jour est utile à la santé,» adage latin. ....., vous savez....
Non, en bonne foi, je ne sais pas, moi; mais je sais qu'être levé tard c'est être levé tard.
Fausse conclusion, que je hais autant qu'un flacon vide! Être debout après minuit, et aller alors au lit, c'est se coucher matin; en sorte qu'aller se coucher après minuit, c'est aller se coucher de bonne heure. Notre vie n'est-elle pas composée de quatre éléments?
On le dit: mais je crois, moi, qu'elle est plutôt composée du boire et du manger.
Vous êtes un savant: allons donc manger et boire.—Holà! Marianne, entendez-vous?—Un flacon de vin.
Voici, ma foi, le fou qui vient.
Eh bien! mes coeurs? N'avez-vous jamais vu notre portrait à nous trois?
Sois le bienvenu, ânon; allons, une chanson.
Sur ma foi, ce fou a une excellente voix! Je voudrais pour quarante shillings avoir sa jambe, et une voix pour chanter aussi douce que celle du fou. En vérité, tu étais dans tes plus charmantes folies hier au soir, lorsque tu parlas de Pigrogromitus, des Vapians passant l'équinoxiale de Queubus: cela était excellent, en vérité; je t'ai envoyé douze sous pour ta bonne amie; les as-tu reçus?
Oui, j'ai remis ta gracieuseté à mon jupon court; car le nez de Malvolio n'est pas un manche de fouet Note 2A whipstock, il a l'odorat fin. ; madame a la main blanche, et le myrmidon n'est pas un bouchon.
Excellent! c'est la plus jolie folie pour la fin. Allons, une chanson.
Avance; voilà douze sous pour toi; chante-nous une chanson.
Voilà encore un teston de moi; si un chevalier donne....
Voudriez-vous une chanson d'amour, ou une chanson morale?
Une chanson d'amour, une chanson d'amour!
Oui, oui; je ne me soucie point de morale.
LE BOUFFON chante.
Admirable, en vérité!
Bien, très-bien.
LE BOUFFON.
Une voix douce comme du miel, aussi vrai que je suis chevalier.
Une voix contagieuse!
Des plus douces et des plus contagieuses, sur ma foi.
A entendre par le nez, c'est une douce contagion Note 3A dulcet in contagion, jeu de mots intraduisible. . Mais commencerons-nous une danse de tourne-ciel Note 4A welkin-dance, boire jusqu'à ce que le ciel tourne sur nos têtes. ? Éveillerons-nous la chouette par un canon, qui ravisse les trois âmes Note 5Apparemment l'âme végétative, l'âme sensitive et l'âme raisonnable. d'un tisserand? Ferons-nous cela?
Si vous m'aimez, faisons-le. Allons, commence. Je suis un chien pour les canons.
Par Notre-Dame, monsieur, il y a des chiens qui vont bien au canon.
Certainement; chantons: Coquin, tais-toi.
Tais-toi, coquin, chevalier? Je serai donc forcé de vous appeler coquin, chevalier?
Ce n'est pas la première fois que j'ai forcé un homme à m'appeler coquin. Commence, fou; la chanson commence par Tais-toi.
Je ne commencerai jamais si je me tais.
Bon là, ma foi. Allons, commence.
Quels hurlements de chats faites-vous donc ici? Si ma maîtresse n'a pas appelé son intendant, Malvolio, et ne lui a pas ordonné de vous mettre à la porte, ne me croyez jamais.
Madame est une Catayenne Note 6«Terme de mépris, dont l'origine est indifférente.» (STEEVENS.) ; nous sommes des politiques: Malvolio est une canaille, et nous sommes trois joyeux garçons Note 7Malvolio is a peg-a-ramsey, and three merry men be we. Ces derniers mots sont le commencement d'une chanson; Peg-a-ramsey est le titre d'une ballade ancienne. . Ne suis-je pas son parent? Ne suis-je pas de son sang? Foin de madame!—[(Chantant.)] Il était un homme à Babylone, madame, madame.
Malepeste! le chevalier est dans une merveilleuse folie.
Oui, il s'en tire assez bien, quand il est bien disposé, et moi aussi: il fait le fou avec plus de grâce que moi; mais je le fais plus au naturel.
Ah! le douzième jour de décembre.
Au nom de Dieu, taisez-vous.
Hé! mes maîtres, êtes-vous fous? ou qu'êtes-vous donc? N'avez-vous ni esprit, ni savoir-vivre, ni honnêteté, pour bavarder comme des chaudronniers à cette heure de la nuit? Faites-vous une taverne de la maison de madame, que vous vous égosillez ainsi à crier vos airs de tailleurs, sans adoucir ou baisser vos voix? N'avez-vous donc aucun respect pour le lieu, les personnes et les temps?
Nous avons gardé les temps, monsieur, dans nos canons. Allez au diable Note 8C'est le sens qu'il faut donner, selon Malone, à ces mots: Sneck up. .
Sir Tobie, il faut que je sois tout rond avec vous. Ma maîtresse m'a donné ordre de vous dire que, quoiqu'elle vous reçoive comme son parent, elle n'a point de parenté avec vos désordres. Si vous pouvez vous séparer de votre mauvaise conduite, vous serez toujours le bienvenu dans sa maison: sinon, s'il vous plaisait de prendre congé d'elle, elle est toute disposée à vous faire ses adieux.
Adieu, cher coeur, puisqu'il faut que je parte Note 9Chanson qu'on trouve dans le recueil de Percy. .
Oui, bon sir Tobie.
Ses yeux dénotent que ses jours sont bientôt à leur fin.
Les choses en sont-elles là?
Mais moi, je ne mourrai jamais.
En cela vous mentez, sir Tobie.
Pour cela, je suis très-disposé à vous croire.
Lui dirai-je de s'en aller?
Et quand vous le feriez?
Lui dirai-je de s'en aller, sans le ménager?
Oh! non, non, vous n'oseriez.
Vous détonnez, l'ami; vous mentez.—Êtes-vous plus qu'un intendant? Croyez-vous que, parce que vous êtes vertueux Note 10C'était la coutume de faire des gâteaux en famille à la Toussaint. Les puritains traitaient cette coutume de superstition. , il n'y aura plus ni gâteaux, ni bière?
Oui, par sainte Anne, et le gingembre aussi sera chaud dans la bouche.
Tu as raison.—Allez, monsieur, allez frotter votre chaîne avec de la mie de pain Note 11«Les intendants ou maîtres d'hôtel portaient au cou une chaîne en signe de supériorité sur les autres domestiques; et le meilleur moyen d'éclaircir un métal, c'est de le frotter avec de la mie de pain.» (STEEVENS.) . Un flacon de vin, Marie!
Mademoiselle Marie, si vous faisiez quelque cas de la faveur de ma maîtresse, vous ne voudriez pas prêter les mains à cette conduite grossière; ma maîtresse en sera informée, je vous le jure.
Va secouer les oreilles.
Lui donner un rendez-vous en duel, et puis lui manquer de parole et se jouer de lui, ce serait une aussi bonne oeuvre que de boire quand on a faim.
Faites cela, chevalier. Je vais vous écrire un cartel ou je lui ferai connaître de vive voix votre indignation contre lui.
Mon cher sir Tobie, soyez patient pour ce soir; depuis que le jeune page du comte a vu aujourd'hui ma maîtresse, elle est fort troublée. Quant à monsieur Malvolio, laissez-moi faire: si je ne le mystifie pas au point de le faire passer en proverbe, et de le rendre un objet de risée publique, croyez que je n'ai pas assez d'esprit pour me coucher tout à l'heure dans mon lit; je sais que je suis en état de le faire.
Instruis, instruis-nous: conte-nous quelque chose de lui.
Ma foi, monsieur, il est quelquefois une espèce de puritain.
Oh! si je le croyais, je le battrais comme un chien.
Quoi, pour être puritain? Ta sublime raison, cher chevalier?
Je n'ai point de sublime raison pour cela, mais j'ai d'assez bonnes raisons.
Le diable, c'est qu'il n'est pas toujours un puritain, ni quoi que ce soit avec suite, si ce n'est un serviteur des circonstances; un sot plein d'affectation qui sait par coeur les affaires d'État, sans livre et sans étude, et vous débite sa science par grands morceaux; un homme qui a la meilleure opinion de lui-même, et si farci, à ce qu'il s'imagine, de perfections, que c'est un article de foi pour lui qu'on ne peut le voir sans l'aimer; et c'est sur ce vice-là que ma vengeance trouvera matière à s'exercer.
Que feras-tu?
Je glisserai sur son chemin quelques épîtres d'amour en style obscur, dans lesquelles, à la couleur de sa barbe, à la forme de sa jambe, à sa tournure, à sa démarche, à l'expression de ses yeux, à son front, à son teint, il se reconnaîtra dépeint de la manière la plus palpable. Je peux écrire tout comme ferait madame votre nièce; nous pouvons à peine distinguer nos deux écritures dans une lettre dont le sujet est oublié.
Excellent! Je flaire la ruse.
Elle me monte aussi au nez.
Il croira, par des lettres que vous laisserez tomber sur son passage, qu'elles viennent de ma nièce, et qu'elle est amoureuse de lui.
Oui, mon projet est un cheval de cette couleur-là.
Et votre cheval fera de lui un âne.
Oui, un âne, je n'en doute pas
Oh! cela sera admirable.
Un plaisir de roi, je vous en assure. Je sais que ma médecine opérera sur lui. Je vous posterai tous deux en embuscade, et le fou fera le troisième dans un lieu où il trouvera la lettre: observez bien comme il l'interprétera. Pour ce soir, au lit; et rêvons à l'événement. Adieu!
Bonne nuit, Penthésilée Note 12Nom d'une amazone. .
Par ma foi, c'est une brave fille.
C'est une excellente levrette, et de race pure, et une fille qui m'adore. Qu'en dites-vous?
J'ai été adoré aussi jadis, moi.
Allons-nous mettre au lit, chevalier.—Tu aurais besoin d'envoyer demander plus d'argent.
Si je ne peux regagner votre nièce, je suis dans un mauvais pas.
Envoie demander de l'argent, chevalier: si tu ne parviens pas à la fin à l'avoir, dis que je suis un chien à la queue coupée Note 13«Cut. Par les lois forestières, on coupait la queue aux chiens des paysans et roturiers.» (STEEVENS.) Selon d'autres, il faut traduire cut par cheval: «Dis que je suis un cheval.» .
Si je ne le fais pas, ne faites jamais fond sur ma parole; prenez-le comme vous voudrez.
Allons, venez, je vais brûler un peu de rhum; il est trop tard pour aller se coucher maintenant; allons, chevalier, venez.