ACTE CINQUIÈME

SCÈNE II

R.
[ome]

La scène est devant la maison de Titus.

[TAMORA, CHIRON ET DÉMÉTRIUS déguisés.]
TAMORA.

C'est dans cet étrange et singulier habillement que je veux me présenter à Andronicus, et lui dire que je suis la Vengeance envoyée du fond de l'abîme pour me joindre à lui et venger ses cruels outrages. Frappez la porte de son cabinet, où l'on dit qu'il se renferme pour méditer les étranges plans de terribles représailles. Dites-lui que la Vengeance elle-même est venue pour se liguer avec lui et travailler à la ruine de ses ennemis.

[(Ils frappent, et Titus se montre en haut.)]
TITUS.

Pourquoi troublez-vous mes méditations? Vous faites-vous un jeu de me faire ouvrir la porte, dans le but de faire évanouir mes tristes résolutions et de rendre sans effet toutes mes études? Vous vous trompez; car ce que j'ai intention de faire, voyez, je l'ai tracé ici en caractères de sang; et ce qui est écrit s'accomplira.

TAMORA.

Titus, je suis venue pour te parler.

TITUS.

Non, pas un seul mot. Comment puis-je donner de la grâce à mon discours, lorsqu'il me manque une main pour y joindre les gestes? Tu as l'avantage sur moi; ainsi retire-toi.

TAMORA.

Si tu me connaissais, tu voudrais me parler.

TITUS.

Je ne suis pas fou: je te connais bien; j'atteste ce bras mutilé, et ces lignes sanglantes, et ces rides profondes, creusées par le chagrin et les soucis: j'atteste les jours de fatigue et les longues nuits; j'atteste tout mon désespoir que je te connais bien pour notre fière impératrice, la puissante Tamora: ne viens-tu pas me demander mon autre main?

TAMORA.

Sache, triste vieillard, que je ne suis point Tamora: elle est ton ennemie, et moi je suis ton amie. Je suis la Vengeance, envoyée du royaume des enfers pour te soulager du vautour qui te ronge le coeur, en exerçant d'horribles représailles sur tes ennemis. Descends et souhaite-moi la bienvenue dans ce royaume de la lumière: viens t'entretenir avec moi de meurtre et de mort. Il n'est point d'antre sombre, de retraite cachée, de vaste obscurité, de vallon obscur où le meurtre sanglant et l'affreux viol puissent se tapir de frayeur, où je ne puisse les découvrir, et faire retentir à leurs oreilles mon nom terrible, la Vengeance, nom qui fait frissonner les odieux coupables.

TITUS.

Es-tu la Vengeance? m'es-tu envoyée pour tourmenter mes ennemis.

TAMORA.

Oui; ainsi descends et reçois-moi.

TITUS.

Commence par me rendre quelque service avant que j'aille te recevoir. A tes côtés sont le Meurtre et le Viol: donne-moi quelque assurance que tu es en effet la Vengeance: poignarde-les ou écrase-les sous les roues de ton char; alors j'irai te trouver, et je serai ton cocher, et je roulerai avec toi autour des globes. Procure-toi deux coursiers fougueux, noirs comme le jais, pour entraîner rapidement ton char vengeur, et déterrer les meurtriers dans leurs coupables repaires. Et lorsque ton char sera chargé de leurs têtes, je descendrai et je courrai à pied près de la roue tout le long du jour, comme un vil esclave; oui, depuis le lever d'Hypérion à l'orient jusqu'à ce qu'il se précipite dans l'Océan: et tous les jours je recommencerai cette pénible tâche, à condition que tu détruiras ici le Rapt et le Meurtre.

TAMORA.

Ce sont mes ministres, et ils m'accompagnent.

TITUS.

Sont-ils tes ministres? Comment s'appellent-ils?

TAMORA.

Le Rapt et le Meurtre: ils portent ces noms parce qu'ils punissent ceux qui sont coupables de ces crimes.

TITUS.

Grand Dieu! comme ils ressemblent aux fils de l'impératrice! Mais nous autres, pauvres humains, nous avons de pauvres yeux insensés qui nous trompent. O douce Vengeance, maintenant je viens à toi; et si l'étreinte d'un seul bras peut te satisfaire, je vais te presser tout à l'heure avec celui qui me reste.

[(Titus se retire.)]
TAMORA.
[à ses fils]

Ce pacte que je fais avec lui convient à sa folie: quelque invention que je forge pour nourrir la chimère de son cerveau malade, songez à l'appuyer, à l'entretenir par vos discours; car il ne lui reste plus aucun doute, et il me prend fermement pour la Vengeance. Profitant de sa crédulité et de sa folle idée, je le déterminerai à mander son fils Lucius; et lorsque je serai assurée de lui dans un banquet, je trouverai quelque ruse, quelque coup de main, pour écarter et disperser ces Goths inconstants, ou au moins pour en faire ses ennemis. Voyez: le voilà qui vient; il faut que je joue mon rôle.

TITUS.

J'ai longtemps été délaissé, et cela pour toi; sois la bienvenue, furie terrible, dans ma maison désolée! Meurtre et Rapt, vous êtes aussi les bienvenus.--Oh! comme vous ressemblez à l'impératrice et à ses deux fils! Je vous trouve bien assortis, il ne vous manque qu'un More.--Est-ce que tout l'enfer n'a pu vous procurer un pareil démon? car je sais bien que jamais l'impératrice ne roule dans son char qu'elle ne soit accompagnée d'un More; et pour représenter en vrai notre reine, il conviendrait que vous eussiez un pareil démon. Mais soyez les bienvenus, tels que vous êtes; que ferons-nous?

TAMORA.

Que voudrais-tu que nous fissions, Andronicus?

DÉMÉTRIUS.

Montre-moi un meurtrier, et je me charge de lui.

CHIRON.

Montre-moi un scélérat qui ait commis un rapt; je suis envoyé pour en tirer vengeance.

TAMORA.

Montre-moi mille méchants qui t'aient fait du mal, et je te vengerai d'eux tous.

TITUS.

Regarde autour de toi dans les rues corrompues de Rome, et quand tu apercevras un homme qui te ressemble, bon Meurtre, poignarde-le; c'est un meurtrier.--Toi, accompagne-le, et quand le hasard te fera rencontrer un autre homme qui te ressemble, bon Rapt, poignarde-le; c'est un ravisseur.--Toi, suis-les; il y a dans le palais de l'empereur une reine suivie d'un More; tu pourras aisément la reconnaître en la comparant à toi, car elle te ressemble de la tête aux pieds: je t'en conjure, fais-leur souffrir quelque mort violente; ils ont été violents envers moi et les miens.

TAMORA.

Nous voilà bien instruits; nous l'exécuterons: mais si tu voulais, bon Andronicus, envoyer vers Lucius, ton vaillant fils, qui conduit vers Rome une armée de valeureux Goths; et l'inviter à se rendre à un festin dans ta maison; lorsqu'il sera ici, au milieu de ta fête solennelle, j'amènerai l'impératrice et ses fils, l'empereur même et tous tes ennemis, et ils s'agenouilleront et se mettront à ta merci; et tu pourras soulager sur eux ton coeur irrité. Que répond Andronicus à cette proposition?

TITUS.
[appelant]

Marcus, mon frère!--C'est le triste Titus qui t'appelle. (Entre Marcus.) Pars, cher Marcus, va trouver ton neveu Lucius; tu le chercheras parmi des Goths. Dis-lui de venir me trouver, et d'amener avec lui quelques-uns des principaux princes des Goths; dis-lui de faire camper ses soldats là où ils sont; dis-lui que l'empereur et l'impératrice viennent à une fête chez moi, et qu'il la partagera avec eux. Fais cela pour l'amitié que tu me portes, et qu'il fasse ce que je dis s'il tient à la vie de son vieux père.

MARCUS.

Je vais faire ton message, et revenir aussitôt.

[(Il sort.)]
TAMORA.

Je vais te quitter pour m'occuper de tes affaires, et j'emmène avec moi mes ministres.

TITUS.

Non, non, que le Meurtre et le Rapt restent avec moi; autrement je rappelle mon frère, et je ne cherche plus d'autre vengeance que par les mains de Lucius.

TAMORA.
[à part, à ses deux fils]

Qu'en dites-vous, mes enfants? Voulez-vous rester, tandis que je vais informer l'empereur de la manière dont j'ai conduit le stratagème que nous avons résolu? Cédez à sa fantaisie, flattez-le, caressez-le, et demeurez avec lui jusqu'à mon retour.

TITUS.
[à part]

Je les connais bien tous, quoiqu'ils me croient fou; et j'attraperai par leur propre ruse ce couple de maudits chiens d'enfer et leur mère.

DÉMÉTRIUS.

Madame, partez quand il vous plaira, laissez-nous ici.

TAMORA.

Adieu, Andronicus; la Vengeance va ourdir un plan pour surprendre tes ennemis.

[(Elle sort.)]
TITUS.

Je le sais que tu vas t'en occuper; adieu, chère Vengeance.

CHIRON.

Dis-nous, vieillard, à quoi tu nous emploieras.

TITUS.

Ne vous mettez pas en peine; j'ai assez d'ouvrage pour vous. (Il appelle.)--Publius, Caïus, Valentin, venez ici!

[(Entrent Publius et autres.)]
PUBLIUS.

Que désirez-vous?

TITUS.

Connais-tu ces deux hommes?

PUBLIUS.

Ce sont les fils de l'impératrice, je crois, Chiron et Démétrius.

TITUS.

Fi donc, Publius, fi donc, tu te trompes étrangement. L'un est le Meurtre, et l'autre s'appelle le Rapt; en conséquence, enchaîne-les, bon Publius.--Caïus, Valentin, mettez la main sur eux. Vous m'avez souvent entendu désirer cet instant, je le trouve enfin. Liez-les bien, et fermez-leur la bouche s'ils veulent crier.

[(Titus sort.)]
[(Publius, Caïus, Valentin, etc., se saisissent de Chiron et de Démétrius.)]
CHIRON.

Lâches, arrêtez; nous sommes les fils de l'impératrice!

PUBLIUS.

Et c'est pour cela que nous faisons ce qu'on nous a commandés.--Fermez-leur la bouche; qu'ils ne puissent pas dire un mot.--Est-il bien garrotté?--Songez à les bien lier.

[(Titus Andronicus rentre tenant un poignard, et Lavinia tenant un bassin.)]
TITUS.

Viens, viens, Lavinia. Vois, tes ennemis sont liés.--Amis, fermez bien leurs bouches; qu'ils ne me parlent pas, mais qu'ils entendent les paroles terribles que je profère.--O scélérats, Chiron et Démétrius! voici la source pure que vous avez souillée de boue, voilà ce beau printemps que vous avez mêlé avec votre hiver. Vous avez tué son époux, et pour ce lâche forfait deux de ses frères ont été condamnés au supplice; ma main a été tranchée, et vous en avez fait de gaies plaisanteries; ses deux belles mains, sa langue, et ce qui était plus précieux encore que sa langue et ses mains, sa chasteté sans tache, traîtres inhumains, vous les avez mutilées et ravies! Que répondriez-vous si je vous laissais parler? Écoutez, misérables, comment je me propose de vous martyriser. Il me reste encore cette main pour vous couper la gorge; tandis que Lavinia tiendra entre ses moignons le bassin qui va recevoir votre sang criminel. Vous savez que votre mère compte revenir partager mon festin, qu'elle se donne le nom de la Vengeance, et qu'elle me croit fou.--Écoutez, scélérats, je mettrai vos os en poussière, j'en formerai une pâte avec votre sang, et de la pâte je ferai un pâté où je ferai entrer vos têtes odieuses; et je dirai à cette prostituée, votre exécrable mère, de dévorer, comme la terre, sa propre progéniture. Voilà le repas auquel je l'ai conviée, et voilà le mets dont elle se gorgera. Vous avez traité ma fille plus cruellement que ne le fut Philomèle; je veux m'en venger plus cruellement que Progné. Allons, tendez la gorge.--(Il les égorge.) Viens, Lavinia, reçois leur sang; et, quand ils seront morts, je vais réduire leurs os en poudre imperceptible, les humecter de cette odieuse liqueur, et faire cuire leurs têtes dans cette horrible pâte. Viens, que chacun m'aide à préparer ce banquet; je désire qu'il puisse être plus terrible et plus sanglant que la fête des centaures. Allons, apportez-les ici; je veux être le cuisinier, et les tenir prêts pour le retour de leur mère.

[(Ils sortent en emportant les cadavres.)]