Musique, tables préparées, serviteurs.]
Bonjour, seigneur.
Je vous le souhaite aussi. Je pense que l'honorable Timon n'a fait que nous éprouver l'autre jour.
C'était la réflexion qui occupait mon oisiveté, lorsque nous nous sommes rencontrés. Je me flatte qu'il n'est pas si bas qu'il le semblait par l'épreuve qu'il a faite de ses divers amis.
Ce qui le prouve assez, c'est le nouveau festin qu'il donne encore.
Je le croirais. Il m'a envoyé une invitation très-pressante; beaucoup d'affaires urgentes m'engageaient à refuser; mais il a tant prié, qu'il a fallu me rendre.
Je me devais aussi moi-même à des affaires indispensables, mais il n'a pas voulu recevoir mes excuses. Je suis fâché de m'être trouvé dénué de fonds lorsqu'il envoya m'emprunter de l'argent.
Je suis atteint du même regret, maintenant que je vois le cours que prennent les choses.
Chacun ici en dit autant.—Combien voulait-il emprunter de vous?
Mille pièces d'or.
Mille pièces!
Et vous?
Il m'avait envoyé demander...—Le voilà qui vient.
Je suis à vous de tout mon coeur, dignes seigneurs. Comment vous portez-vous?
Le mieux du monde, puisque votre Seigneurie va bien.
L'hirondelle ne suit pas l'été avec plus de plaisir, que nous votre Seigneurie.
Et ne fuit pas plus promptement l'hiver; les hommes ressemblent à ces oiseaux de passage.—Seigneurs, notre dîner ne vous dédommagera pas de cette longue attente. Égayez-vous un peu à entendre cette musique, si vous pouvez supporter une musique aussi peu harmonieuse que le son de la trompette; nous allons nous mettre à table.
J'espère que votre Seigneurie ne conserve aucun ressentiment de ce que j'ai renvoyé votre messager les mains vides.
Ah! seigneur, que cela ne vous inquiète pas.
Noble seigneur....
Ah! mon digne ami, comment vous va?
Honorable seigneur, je suis malade de honte de m'être malheureusement trouvé si pauvre, lorsque votre Seigneurie envoya l'autre jour chez moi.
N'y pensez plus, seigneur.
Si vous eussiez envoyé seulement deux heures plus tôt....
Que ce souvenir n'éloigne pas de vous des idées plus agréables.—Allons, qu'on apporte tout à la fois.
Tous les plats couverts!
Festin royal! J'en réponds.
N'en doutez pas; si l'argent et la saison permettent de se le procurer.
Comment vous portez-vous? Quelles nouvelles?
Alcibiade est exilé, le savez vous?
Alcibiade exilé!
Oui, soyez-en sûrs.
Comment? Comment?
Et pourquoi, je vous prie?
Mes dignes amis, voulez-vous vous approcher?
Je vous en dirai davantage tantôt: voilà un splendide repas préparé!
C'est toujours le même homme.
Cela durera-t-il? Cela durera-t-il?
A présent, bon; mais un temps viendra, où....
Je vous entends.
Que chacun prenne sa place avec l'ardeur qu'il mettrait à s'approcher des lèvres de sa maîtresse: vous serez également bien servis en quelque lieu que vous vous placiez. Ne faites point de cérémonie et ne laissez point refroidir le dîner, pendant que nous décidons des premières places. Asseyez-vous, asseyez-vous.—Rendons d'abord grâces aux dieux.
Quant à tous ces amis qui m'environnent, comme ils ne sont rien pour moi, ne les bénissez en rien, et qu'ils ne soient les bienvenus à rien.»
—Découvrez les plats, chiens, et lapez.
Que veut dire sa Seigneurie?
Je n'en sais rien.
Puissiez-vous ne voir jamais un meilleur festin! [(On découvre les plats qui sont pleins d'eau chaude.)] Réunion d'amis de bouche, la fumée et l'eau tiède sont votre parfaite image. Voilà le dernier don de Timon, qui, tout couvert de vos louanges et de vos flatteries dorées, s'en lave aujourd'hui, et vous jette au visage votre lâcheté encore fumante. [(Il leur jette l'eau à la figure.)] Vivez méprisés, vivez longtemps, souriants, doucereux, détestables parasites, ennemis polis, loups affables, ours caressants, bouffons de la fortune, amis du festin, mouches de la saison, esclaves des saluts et des courbettes, vapeurs, Jacques d'horloge Note 1Minute Jack, c'est ce qu'on appelle ordinairement a Jack of the clock house, Jacques de l'horloge, figure de bois qui marque les heures. Dans certaines villes de France, on voit encore plusieurs de ces hommes de bois qu'on appelle jacquemarts et qui frappent les heures; au même instant une femme de bois se présente et fait la révérence. , que les fléaux qui désolent l'homme et la brute, réunis sur vous, vous couvrent entièrement d'une croûte.—Eh bien! où allez-vous? Attendez.—Toi, prends d'abord ta médecine,—et toi aussi,—et toi encore.—[(Il leur jette les plats à la tête et les chasse.)] Arrête! je veux te prêter de l'argent et non t'en emprunter. Quoi, tous en mouvement?—Qu'il ne se fasse plus désormais de fête où les fripons ne soient les bien reçus! maison, que le feu te consume! Péris, Athènes; et que désormais l'homme et l'humanité soient haïs de Timon!
Eh bien! seigneur?
Pouvez-vous expliquer quelle est cette fureur du seigneur Timon?
Bah! Avez-vous vu mon chapeau?
J'ai perdu ma robe.
Ce n'est qu'un fou; il ne se laisse gouverner que par le caprice; l'autre jour il m'a donné un diamant, et aujourd'hui il me le fait sauter de mon chapeau... L'avez-vous vu, mon diamant?
Avez-vous vu mon chapeau?
Le voilà.
Voici ma robe.
Hâtons-nous de sortir d'ici.
Le seigneur Timon est fou.
Je le sens bien vraiment à mes épaules.
Il nous donne des diamants un jour, et le lendemain des pierres.