ACTE DEUXIÈME

SCÈNE V

[Rue de Milan.]
[SPEED et LAUNCE.]
SPEED.

Launce, sur mon honneur, sois le bienvenu à Milan.

LAUNCE.

Ne te parjure pas, mon garçon, car je ne suis pas bienvenu ici; j'en reviens toujours à dire qu'un homme n'est jamais perdu sans ressource tant qu'il n'est pas pendu, et que jamais il n'est bienvenu dans un endroit, jusqu'à ce qu'on ait payé certain écot, et que l'hôtesse lui ait dit: Soyez le bienvenu.

SPEED.

Viens avec moi, écervelé, je vais te mener tout à l'heure dans une taverne où, pour une pièce de dix sous, on te dira dix mille fois: Soyez le bienvenu. Mais dis-moi comment ton maître a quitté madame Julie.

LAUNCE.

Ma foi, après s'être embrassés fort sérieusement, ils se sont séparés en riant.

SPEED.

Mais l'épousera-t-elle?

LAUNCE.

Non.

SPEED.

Comment donc? l'épousera-t-il, lui?

LAUNCE.

Non; ils ne s'épouseront ni l'un ni l'autre.

SPEED.

Ils sont donc désunis?

LAUNCE.

Ils sont unis comme les deux moitiés d'un poisson.

SPEED.

Où en sont donc les choses avec eux?

LAUNCE.

Quand l'un est bien, l'autre l'est aussi.

SPEED.

Quel âne tu fais! je ne te comprends pas.

LAUNCE.

Et toi, quel butor tu es, de ne pas me comprendre! mon bâton me comprend.

SPEED.

Que dis-tu?

LAUNCE.

Eh! je dis ce que je fais. Regarde: je ne fais que m'appuyer, et mon bâton me comprend.

SPEED.

Oui, il est sous toi, en effet.

LAUNCE.

Eh bien! être dessous et comprendre, c'est tout un .

SPEED.

Mais dis-moi la vérité; ce mariage se fera-t-il?

LAUNCE.

Demande-le à mon chien; s'il te dit oui, il se fera; s'il te dit non, il se fera; s'il remue la queue et qu'il ne dise rien, il se fera.

SPEED.

La fin de tout cela est donc qu'il se fera.

LAUNCE.

Tu n'obtiendras jamais un pareil secret de moi que par des paraboles.

SPEED.

Pourvu que je l'obtienne par ce moyen; mais, Launce, que dis-tu de mon maître qui est devenu un amant remarquable?

LAUNCE.

Je ne l'ai jamais connu autrement.

SPEED.

Que pour...

LAUNCE.

Pour un amant remarquable, comme tu le dis fort bien.

SPEED.

Comment, imbécile, tu ne m'entends pas?

LAUNCE.

Insensé, ce n'est pas toi que j'entends, c'est ton maître que j'entends.

SPEED.

Je te dis que mon maître est devenu un amant bien chaud.

LAUNCE.

Bon, je te dis, moi, que je ne m'embarrasse guère qu'il se brûle d'amour; si tu veux venir avec moi au cabaret, à la bonne heure; sinon tu es un Hébreu, un juif, et tu ne mérites pas le nom de chrétien.

SPEED.

Pourquoi?

LAUNCE.

Parce que tu n'as pas assez de charité pour accompagner un chrétien au cabaret . Veux-tu venir?

SPEED.

Je suis à ton service.

[(Ils sortent.)]