La scène est devant la maison de Lucentio.
Doucement, et vite aussi, monsieur, car le prêtre attend.
J'y vole, Biondello; mais on pourrait avoir besoin de toi au logis; ainsi, laisse-nous.
Non, vraiment, je veux voir le toit de l'église sur votre tête, et alors revenir trouver mon maître aussi vite qu'il me sera possible.
Je m'étonne bien que Cambio ne vienne pas pendant tout ce temps.
Monsieur, voici la porte: c'est ici la maison de Lucentio. Mon père demeure plus avant, vers la place du marché: il faut que je m'y rende, et je vous quitte ici, monsieur.
Vous ne pouvez pas faire autrement que de boire un coup ici avant de nous quitter; j'espère que vous serez bien reçu sous mes auspices, et suivant toute apparence il y a festin ici.
On est fort occupé en dedans: vous feriez bien de frapper plus fort.
Qui frappe comme s'il voulait abattre la porte?
Monsieur, le signor Lucentio est-il là?
Oui, il y est, mais on ne peut pas lui parler.
Comment, si un homme lui apportait deux ou trois cents guinées pour ses menus plaisirs?...
Gardez vos guinées pour vous; il n'en aura jamais besoin tant que je vivrai.
Oui, je vous ai bien dit que votre fils était chéri à Padoue.--[(Au pédant.)] Entendez-vous, monsieur? Pour abréger les discours, je vous prie de dire au signor Lucentio que son père arrive de Pise, et qu'il attend ici à la porte pour lui parler.
Vous mentez: son père est arrivé de Pise, et c'est lui qui vous parle à cette fenêtre.
Est-ce vous qui êtes son père?
Oui, l'ami, du moins sa mère l'assure, si je peuxapporter à elle.
Hé! mon beau monsieur, c'est une basse coquinerie d'usurper ainsi le nom d'un autre.
Saisissez-vous de ce coquin. Je le soupçonne de vouloir duper ici quelque honnête citoyen de cette ville en empruntant mon nom.
Je les ai vus tous les deux à l'église: Dieu veuille les conduire à bon port!--[(Apercevant Vincentio.)] Mais que vois-je ici? mon vieux maître Vincentio!--Oh! nous voilà perdus, anéantis!
Viens ici, gibier de potence.
Ce sera si cela me plaît, je crois, monsieur.
Approche ici, pendard. Quoi! m'as-tu oublié?
Oublié? non monsieur. Je ne pouvais guère vous oublier, je ne vous ai jamais vu de ma vie.
Comment, insigne scélérat, tu n'as jamais vu Vincentio, le père de ton maître?
Qui, mon vieux et respectable maître? Si vraiment, monsieur; tenez, le voilà à la fenêtre.
Quoi! dis-tu vrai?
Au secours, au secours: voici un furieux qui veut m'assassiner.
Au secours, mon fils! au secours, seigneur Baptista!
Je t'en prie, Catherine, retirons-nous à l'écart, et voyons la fin de cette dispute.
Qui êtes-vous donc, monsieur, vous qui menacez de battre mes gens?
Qui je suis? Mais qui êtes-vous vous-même, monsieur?--O dieux immortels! ô scélérat en parure! un habit de soie! des bas de velours! un manteau d'écarlate! et un chapeau à couronne Note 1Chapeau des élégants du temps. .--Oh! je suis ruiné, je suis perdu! Tandis que je ménage en bon père de famille à la maison, mon fils et mon valet dépensent tout à l'université!
Eh bien! de quoi s'agit-il?
Est-ce que cet homme est fou?
Monsieur, vous me paraissez, à votre extérieur, un homme vénérable et de bon sens; mais à vos discours, vous êtes un insensé.--Eh bien! monsieur, que vous importe si je porte des perles et de l'or? J'en ai l'obligation à mon bon père, si je suis dans le cas de faire cette figure.
Ton père? Ah! scélérat, ton père est un tisserand en voiles à Bergame.
Vous vous trompez, monsieur; vous vous trompez. Je vous prie, quel nom croyez-vous qu'il porte?
Son nom? Comme si je ne connaissais pas bien son nom, moi qui l'ai élevé depuis l'âge de trois ans! Eh! son nom est Tranio.
Loin d'ici, loin d'ici, imbécile: son nom est Lucentio, et il est mon fils unique et l'héritier de mes terres, de moi, qui suis le signor Vincentio.
Lucentio! oh! il aura assassiné son maître. Mettez la main sur lui, je vous l'enjoins, au nom du duc.--Oh! mon fils! mon fils!--Dis-moi, scélérat, où est mon fils Lucentio?
Appelez un officier de justice: emmenez ce furieux, ce coquin en prison. Mon père Baptista, je vous le recommande, voyez à ce qu'il y soit conduit.
Me conduire en prison, moi!
Arrêtez, officier; il n'ira pas en prison.
Ne parlez pas, signor Gremio; je dis, moi, qu'il ira en prison.
Prenez garde, signor Baptista, que vous ne soyez dupe dans cette affaire: j'ose faire serment que celui-ci est le véritable Vincentio.
Jurez-le, si vous l'osez.
Je n'ose pas le jurer.
Alors, vous feriez mieux de dire que je ne suis pas Lucentio.
Pour vous, je vous connais pour être le seigneur Lucentio.
Emmenez cet insensé; entraînez-le en prison.
Comment! les étrangers seront ainsi insultés et maltraités! Oh! l'insigne scélérat!
Oh! c'est fait de nous, et le voilà là-bas.--Reniez-le, désavouez-le, ou nous sommes tous perdus.
Pardon, mon tendre père.
Mon cher fils est-il vivant?
Pardon, mon père.
Et en quoi l'as-tu offensé?--Où est Lucentio?
Voici Lucentio, le vrai fils du vrai Vincentio, qui me suis donné, par un mariage légitime, votre fille pour épouse, tandis que des personnages supposés trompaient vos yeux.
Il y a ici un complot arrangé pour nous tromper tous.
Où est ce damné coquin de Tranio, qui m'a bravé en face avec tant d'insolence?
Mais, dites-moi, n'est-ce pas là mon Cambio?
Cambio s'est métamorphosé en Lucentio.
C'est l'amour qui a fait ces miracles. Mon amour pour Bianca m'a fait changer d'état avec Tranio, tandis que lui jouait mon rôle dans la ville; et, à la fin, je suis arrivé heureusement au port désiré où était mon bonheur. Ce que Tranio a fait, c'est moi qui l'y ai forcé: daignez donc lui pardonner, mon tendre père, pour l'amour de moi.
J'écraserai le nez du coquin qui voulait me faire conduire en prison.
Mais, m'entendez-vous, monsieur? Est-ce que vous avez épousé ma fille sans me demander mon consentement?
N'ayez pas d'inquiétude, Baptista, nous vous satisferons, comptez-y; mais je veux rentrer pour me venger de cette friponnerie.
Et moi aussi, pour approfondir cette scélératesse.
Ne soyez pas si pâle, Bianca: votre père ne sera pas fâché.
Mon affaire est faite; mais je vais rentrer avec les autres, sans avoir à présent d'autre espérance que de prendre ma part du festin.
Cher époux, suivons-les, pour voir le dénoûment de toute cette intrigue.
Commence par me donner un baiser, Catherine, et après nous irons.
Quoi! dans le milieu de la rue!
Comment, est-ce que tu rougis de moi?
Non, monsieur, Dieu m'en préserve! Mais je suis honteuse de donner un baiser ici.
En ce cas, reprenons le chemin de notre maison.--[(Au valet.)] Allons, drôle, partons.
Non, oh! non, je vais vous donner un baiser: je vous en prie, mon amour, arrêtez.
Cela n'est-il pas bien doux?--Allons, ma chère Catherine, il vaut mieux tard que jamais.