Je suis bien aise de vous rencontrer encore ici.
Et je m'en félicite aussi.
Vous venez pour prendre votre place et voir passer lady Anne au retour de son couronnement?
C'est là tout mon objet. A notre dernière entrevue, c'était le duc de Buckingham qui revenait de son jugement.
Cela est vrai; mais alors c'était un jour de deuil: aujourd'hui c'est un jour d'allégresse publique.
Oui, les citoyens de Londres, je n'en doute pas, auront déployé toute l'étendue de leur attachement pour leurs rois. Pourvu que leurs droits soient respectés, ils s'empressent toujours de célébrer un pareil jour par des spectacles, de pompeuses décorations, et autres démonstrations de respect.
Jamais on n'en vit de si brillantes, et jamais, je peux vous assurer, de mieux placées.
Oserai-je vous demander ce que contient ce papier que vous tenez là?
Oui; c'est la liste de ceux qui font valoir les privilèges de leurs charges en ce jour, d'après le cérémonial du couronnement. Le duc de Suffolk est à la tête, et réclame les fonctions de grand maître de la maison du roi; ensuite le duc de Norfolk, qui prétend à celles de grand maréchal: vous pouvez lire les autres.
Je vous rends grâces; si je n'étais pas au fait de ces cérémonies, votre liste m'aurait été fort utile. Mais dites-moi, de grâce, que devient Catherine, la princesse douairière? Comment vont ses affaires?
Je peux vous l'apprendre. L'archevêque de Cantorbéry, accompagné de plusieurs savants et vénérables prélats de son rang, a tenu dernièrement une cour à Dunstable, à six milles d'Ampthill, où était la princesse; elle fut citée plusieurs fois à cette cour, mais elle n'y comparut point: bref, pour défaut de comparution et par suite des scrupules qu'avait dernièrement conçus le roi, le divorce entre elle et lui a été prononcé sur l'avis de la plus grande partie de ces savants personnages, et ce premier mariage déclaré nul. Depuis le jugement, elle a été transférée à Kimbolton où elle est actuellement, et malade.
Hélas! vertueuse dame! (Fanfares.)--Mais j'entends les trompettes. Serrons-nous: la reine va passer.
ORDRE DU CORTÈGE.
1° Deux juges.
2° Le lord chancelier, devant lequel on porte la bourse et la masse.
3° Un choeur de chanteurs.
4° Le maire de Londres, portant la masse. Ensuite le héraut Garter, vêtu de sa cotte d'armes, et portant sur sa tête une couronne de cuivre doré.
5° Le marquis de Dorset, portant un sceptre d'or, et sur sa tête une demi-couronne d'or. Avec lui marche le comte de Surrey, portant la baguette d'argent avec la colombe, et couronné d'une couronne de comte, avec les colliers de l'ordre des chevaliers.
6° Le duc de Suffolk, dans sa robe de cérémonie, sa couronne ducale sur la tête, et une longue baguette blanche à la main, en qualité de grand maître. Avec lui marche de front le duc de Norfolk, avec la baguette de grand maréchal, et la couronne ducale sur la tête, et les colliers de l'ordre des chevaliers.
7° Ensuite paraît un dais porté par quatre des barons des cinq ports. Sous ce dais marche la reine, parée des ornements de la royauté, la couronne sur la tête, et les cheveux ornés de perles précieuses. A ses côtés, sont les évêques de Londres et de Winchester.
8° La vieille duchesse de Norfolk, avec une petite couronne d'or, travaillée en fleurs, conduisant le cortège de la reine.
9° Différentes dames et comtesses, avec de simples petits cercles d'or sans fleurs.
Un cortège vraiment royal, sur ma parole!--Je connais ceux-ci.--Mais quel est celui qui porte le sceptre?
Le marquis de Dorset; et l'autre, le comte de Surrey avec la baguette d'argent.
Un brave et hardi gentilhomme.--Celui-là doit être le duc de Suffolk?
C'est lui-même: le grand maître.
Et celui-ci milord de Norfolk?
Oui.
Que Dieu te comble de ses bénédictions! Tu as la plus aimable figure que j'aie jamais vue.--Sur mon âme, c'est un ange. Notre roi peut se vanter de posséder tous les trésors de l'Inde, et bien plus encore quand il embrasse cette dame: je ne puis blâmer sa conscience.
Ceux qui portent le dais d'honneur au-dessus d'elle sont quatre barons des cinq ports.
Ils sont bien heureux, ainsi que tous ceux qui sont près d'elle.--J'imagine que celle qui conduit le cortège est cette noble dame, la vieille duchesse de Norfolk?
C'est elle: et toutes les autres sont des comtesses.
Leurs petites couronnes l'annoncent.--Ce sont des étoiles et quelquefois des étoiles tombantes.
Laissons cela. (La procession disparaît au son d'une bruyante fanfare.--Entre un troisième bourgeois.) Dieu vous garde, monsieur; où vous êtes-vous fourré?
Parmi la foule, dans l'abbaye; on n'y aurait pas glissé un doigt de plus: je suis suffoqué des épaisses exhalaisons de leur joie.
Vous avez donc vu la cérémonie?
Oui, je l'ai vue.
Comment était-elle?
Très-digne d'être vue.
Racontez-la nous, mon cher monsieur.
Je le ferai de mon mieux. Ces flots brillants de seigneurs et de dames ayant conduit la reine au siége qui lui était préparé se sont ensuite écartés à quelque distance d'elle; la reine est demeurée assise pour se reposer une demi-heure environ, sur un riche et magnifique trône, offrant toutes les grâces de sa personne aux libres regards du peuple. Oh! croyez-moi, c'est la plus belle femme qui soit jamais entrée dans le lit d'un homme! Lorsqu'elle a paru ainsi en plein aux regards du public, il s'est élevé un bruit tel que celui des cordages à la mer par une violente tempête, tout aussi fort, et composé d'autant de tons divers: les chapeaux, les manteaux, et, je crois, les habits aussi ont volé en l'air; et si leurs visages n'avaient pas tenu, ils les auraient aussi perdus aujourd'hui. Jamais je n'ai vu tant d'allégresse. Des femmes grosses, et qui n'en ont pas pour la moitié d'une semaine, comme les béliers dont les anciens se servaient à la guerre, frappaient la foule de leur ventre et faisaient tout chanceler devant elles; pas un homme n'eût pu dire: celle-ci est ma femme; tant on était étrangement agencé les uns avec les autres comme un seul morceau.
Mais, je vous prie, que s'est-il passé ensuite?
À la fin, Sa Grâce s'est levée, et d'un pas modeste elle s'est avancée vers l'autel; là elle s'est mise à genoux, et, comme une sainte, elle a levé ses beaux yeux vers le ciel, et a prié dévotement. Ensuite elle s'est relevée et a fait une inclination au peuple. C'est alors qu'elle a reçu de l'archevêque de Cantorbéry tous les signes qui consacrent une reine, comme l'huile sainte, la couronne d'Édouard le Confesseur, la baguette et l'oiseau de paix, et tous les autres attributs noblement déposés sur elle: les cérémonies achevées, le choeur, composé des plus célèbres musiciens du royaume, a chanté le Te Deum. Alors elle est sortie de l'église, et elle est revenue dans la même pompe à York-place, où se donne la fête.
Vous ne devez plus nommer ce palais York-place, depuis la chute du cardinal il a perdu ce nom; il appartient au roi, et s'appelle désormais White-Hall.
Je le sais: mais le changement est si nouveau que l'ancien nom est encore tout frais dans ma mémoire.
Quels étaient les deux vénérables évêques qui marchaient à côté de la reine?
Stokesly et Gardiner: celui-ci évêque de Winchester (siége où il a été tout récemment élevé, de secrétaire du roi qu'il était): l'autre évêque de Londres.
Celui de Winchester ne passe pas pour être trop ami de l'archevêque, du vertueux Cranmer.
Tout le monde sait cela: cependant la brouillerie n'est pas considérable: et si elle s'envenimait, Cranmer trouverait un ami qui ne l'abandonnerait pas au besoin.
Qui, s'il vous plaît?
Thomas Cromwell. Un homme singulièrement estimé du roi, et vraiment un digne et fidèle ami. Le roi l'a fait grand maître des joyaux de la couronne, et il est déjà membre du conseil privé.
Son mérite le mènera plus loin encore.
Oh! sûrement; cela n'est pas douteux.--Allons, messieurs, venez avec moi; je vais au palais, et vous y serez mes hôtes. J'y ai quelque crédit; et, chemin faisant, je vous raconterai d'autres détails.
Nous sommes à vos ordres, monsieur.