ACTE TROISIÈME

SCÈNE I

L.
[e palais de Bridewell]

Une pièce des appartements de la reine.

[LA REINE et quelques-unes des femmes occupées à des ouvrages de leur sexe.]
CATHERINE.
[à une de ses femmes]

Jeune fille, prends ton luth. Mon âme se sent toujours plus accablée de ses ennuis: chante et dissipe-les, si tu peux; quitte ton ouvrage.

Orphée avec son luth obligea les arbres Et les cimes des montagnes glacées À s'incliner lorsqu'il chantait. À ses accens, plantes et fleurs Ne cessaient d'éclore. Comme le soleil et les pluies, Il donnait aux lieux qu'il habitait un éternel printemps. Toutes choses, en écoutant ses accords, Les vagues de la mer elles-mêmes, Penchaient leur tête, et s'arrêtaient autour de lui, Tant est grand le pouvoir de la douce musique. Elle tue les soucis; et les chagrins du coeur Expirent, ou s'assoupissent à sa voix.

CHANT.

[(Entre un gentilhomme.)]
CATHERINE.

Qu'y a-t-il?

LE GENTILHOMME.

Sous le bon plaisir de Votre Majesté, les deux vénérables cardinaux attendent dans la salle d'audience.

CATHERINE.

Veulent-ils me parler?

LE GENTILHOMME.

Ils m'ont chargé de vous l'annoncer, madame.

CATHERINE.

Priez Leurs Grâces d'entrer. (L'officier sort.) Quelle affaire peuvent-ils avoir avec moi, pauvre et faible femme, tombée dans la disgrâce? Maintenant que j'y pense, je n'aime point ces visites de leur part. Ce devraient être des hommes honnêtes: leurs fonctions sont respectables, mais le capuchon ne fait pas le moine.

[(Entrent Wolsey et Campeggio.)]
WOLSEY.

Que la paix soit avec Votre Majesté!

CATHERINE.

Vos Grâces me trouvent ici faisant la ménagère: je voudrais en être une au risque de tout ce qui peut m'arriver de pis.--Que désirez-vous de moi, mes vénérables seigneurs?

WOLSEY.

Veuillez, ma noble dame, passer dans votre cabinet particulier, nous vous y exposerons le sujet de notre visite.

CATHERINE.

Dites-le-moi ici. Je n'ai rien fait encore, sur ma conscience, qui m'oblige à rechercher les coins: et je voudrais que toutes les autres femmes pussent en dire autant, d'une âme aussi libre que je le fais! Milords, je ne crains point (et en cela je suis plus heureuse que bien d'autres) que mes actions soient mises à l'épreuve de toutes les langues, exposées à tous les yeux, que l'envie et la mauvaise opinion des hommes exercent leur force contre elles, tant je suis certaine que ma vie est pure! Si votre objet est de m'examiner dans ma conduite d'épouse, déclarez-le hardiment. La vérité aime qu'on agisse ouvertement.

WOLSEY.

Tanta est erga te mentis integritas, regina serenissima....

CATHERINE.

O mon bon seigneur, pas de latin: je n'ai pas été assez paresseuse, depuis que je suis venue en Angleterre, pour n'avoir pas appris la langue dans laquelle j'ai vécu. Une langue étrangère me rend la manière dont on traite ma cause plus étrange, plus suspecte. De grâce, expliquez-vous en anglais; il y a ici quelques personnes, qui, pour l'amour de leur pauvre maîtresse, vous remercieront si vous dites la vérité: croyez-moi, elle a été bien cruellement traitée! Lord cardinal, le péché le plus volontaire que j'aie jamais commis peut s'absoudre en anglais.

WOLSEY.

Noble dame, je suis fâché que mon intégrité et mon zèle pour servir Sa Majesté et vous fassent naître en vous de si graves soupçons, quand ils devraient produire la confiance. Nous ne venons point en accusateurs entacher cet honneur que bénit la bouche de tous les gens de bien, ni vous attirer traîtreusement aucun chagrin; vous n'en avez que trop, vertueuse dame! Mais nous venons savoir à quelles dispositions votre âme s'est arrêtés dans l'importante question qui s'est élevée entre vous et le roi, vous donner, en hommes honnêtes et libres de tout intérêt, notre opinion sincère, et les moyens consolants qui peuvent appuyer votre cause.

CAMPEGGIO.

Ma très-honorée dame, milord d'York, suivant son noble caractère, et guidé par le zèle et le respect qu'il a toujours portés à Votre Grâce, oubliant, en homme de bien, la censure qui vous est dernièrement échappée contre sa personne et sa véracité, et que vraiment vous avez poussée trop loin, vous offre ainsi que moi, en signe de paix, ses services et ses conseils.

CATHERINE.
[à part]

Pour me trahir!--(Haut.) Milords, je vous rends grâces à tous deux de votre bonne volonté. Vous parlez comme des hommes de bien; je prie Dieu que vous le soyez en effet. Mais en vérité je ne sais comment, avec le peu d'esprit que je possède, donner sur-le-champ, à des hommes de votre savoir et de votre gravité, une réponse sur un point de cette importance, et qui intéresse de si près mon honneur (et peut-être, je le crains, encore plus ma vie). J'étais à travailler avec mes filles, et je ne songeais guère, Dieu le sait, ni à une pareille visite ni à une pareille affaire. Au nom de ce que j'ai été (car je sens déjà la dernière crise de ma grandeur), mes bons seigneurs, laissez-moi du temps et le loisir de me procurer des avis, pour défendre ma cause: hélas! je suis une femme, sans amis, sans espoir.

WOLSEY.

Madame, vous outragez par ces frayeurs la tendresse du roi: vous avez beaucoup d'espérances et beaucoup d'amis.

CATHERINE.

Ce que j'en ai en Angleterre m'est de bien peu d'avantage. Pouvez-vous penser, milords, qu'aucun Anglais ose me donner conseil? ou s'il s'en trouvait quelqu'un qui fût assez insensé pour me servir loyalement, pensez-vous, lorsqu'on saurait qu'il me soutient contre la volonté de Sa Majesté, qu'il vécût longtemps sous sa domination? Non, non, mes amis, ceux qui doivent par leurs conseils écarter mes afflictions, ceux à qui doit s'attacher ma confiance, ne vivent point ici; ils sont, ainsi que toutes mes autres consolations, loin d'ici, dans mon pays, milords.

CAMPEGGIO.

Je voudrais que Votre Majesté voulût faire trêve à ses chagrins et accepter mon conseil.

CATHERINE.

Quel conseil, milord?

CAMPEGGIO.

Remettez votre cause à la protection et à la bonté du roi. Il vous aime, il est généreux: votre honneur et votre cause y gagneraient beaucoup; car si vous la perdez devant la loi, vous vous séparez de lui disgraciée.

WOLSEY.

Le cardinal vous parle avec sagesse.

CATHERINE.

Vous m'apprenez ce que vous souhaitez tous deux, ma ruine. Est-ce là votre conseil chrétien?--Loin de moi, tous deux! Le ciel est encore au-dessus de tout. Là siége un juge qu'aucun roi ne peut corrompre.

CAMPEGGIO.

Votre colère vous trompe sur nos intentions.

CATHERINE.

La honte en est à vous. Je vous ai pris pour deux saints personnages; oui, sur mon âme, deux vertus cardinales; mais vous êtes, je le crains bien, des péchés cardinaux, et des coeurs faux. Par l'honneur! amendez-vous, milords.--Sont-ce là vos consolations, le cordial que vous apportez à une malheureuse femme, à une femme sans secours au milieu de vous, raillée, outragée? Je ne vous souhaiterai pas la moitié de mes misères: j'ai plus de charité: mais souvenez-vous que je vous ai avertis: prenez garde, au nom du ciel, prenez garde qu'enfin le poids de mes chagrins ne retombe tout à la fois sur vous.

WOLSEY.

Madame, c'est un vrai délire. Vous tournez à mal le bien que nous vous offrons.

CATHERINE.

Et vous, vous me réduisez à rien. Malheur sur vous, et sur tous les hypocrites tels que vous! Voudriez-vous (si vous aviez quelque sentiment de justice, quelque pitié, si vous étiez autre chose que des habits d'hommes d'église), voudriez-vous que je remisse ma faible cause entre les mains de celui qui me hait? Hélas! il m'a déjà bannie de son lit, et il y avait longtemps qu'il m'avait bannie de son coeur. Je suis vieille, milords, et ne suis plus sa compagne que pour l'obéissance? Que puis-je craindre de pis qu'un état si misérable? Étudiez-vous donc à me faire un malheur qui l'égale.

CAMPEGGIO.

Vos craintes vont plus loin.

CATHERINE.

Ai-je donc (laissez-moi parler pour moi, puisque la vertu ne trouve point d'ami), ai-je vécu si longtemps son épouse, son épouse fidèle, et j'ose le dire sans vaine gloire, exempte du plus léger soupçon! ai-je toujours accueilli le roi d'un coeur plein de tendresse! l'ai-je, après le ciel, aimé plus que tout au monde! lui ai-je obéi sans réserve! ai-je porté pour lui la tendresse jusqu'à la superstition, oubliant presque mes prières pour le soin de lui complaire! et cela pour m'en voir ainsi récompensée? Cela n'est pas bien, milords. Trouvez-moi une femme toujours constante dans l'affection de son époux, une femme qui n'ait jamais eu, même en songe, un plaisir qui ne fût pas le sien, et au mérite de cette femme, lorsqu'elle aura fait tout ce qui est possible, j'ajouterai encore une vertu.... une extrême patience.

WOLSEY.

Madame, vous vous écartez du but avantageux que nous vous proposons.

CATHERINE.

Milord, je n'ose me rendre coupable du crime d'abandonner volontairement le noble titre auquel m'a unie votre maître; la mort seule pourra me séparer de ma dignité.

WOLSEY.

Je vous prie, écoutez-moi.

CATHERINE.

Plût au ciel que mes pas n'eussent jamais foulé cette terre anglaise, que je n'eusse jamais éprouvé les flatteries qui y voient le jour! Vous avez des visages d'anges; mais le ciel connaît vos coeurs. Que vais-je maintenant devenir, infortunée que je suis? Je suis la femme la plus malheureuse qu'il y ait au monde. (A ses femmes.) Hélas! mes pauvres amies, quel est votre sort maintenant, naufragées sur un royaume où je ne trouve ni pitié, ni ami, ni espoir, aucun parent qui pleure sur moi, où l'on m'accorde à peine un tombeau, où, comme la tige du lis, qui fleurissait jadis reine de la prairie, je vais pencher la tête et mourir?

WOLSEY.

Si Votre Grâce voulait seulement se laisser persuader que nos vues sont honnêtes, vous trouveriez plus de consolation. Pourquoi voudrions-nous, vertueuse dame, vous faire tort dans cette affaire? à quelle fin? Hélas! nos places et le caractère de notre état, tout repousse cette idée. Nous sommes destinés à guérir de tels chagrins et non à les faire naître. Au nom de la vertu, considérez ce que vous faites; combien vous vous nuisez à vous-même et vous exposez à vous voir séparée tout à fait du roi par cette conduite. Le coeur des rois caresse l'obéissance tant ils en sont amoureux! mais ils se soulèvent contre les esprits opiniâtres et se montrent terribles comme la tempête. Je sais que vous avez un doux et noble caractère, une âme égale comme le calme; je vous en conjure, daignez nous croire ce que nous faisons profession d'être, des médiateurs de paix, vos amis et vos serviteurs.

CAMPEGGIO.

Madame, vous l'éprouverez. Vous faites tort à vos vertus par ces craintes d'une faible femme. Une âme noble, telle que vous a été donnée la vôtre, rejette toujours loin d'elle de pareilles défiances, comme une monnaie trompeuse. Le roi vous aime; prenez bien garde de perdre cet avantage. Quant à nous, s'il vous plaît de vous confier à nos soins dans cette affaire, nous sommes prêts à déployer tous nos efforts pour votre service.

CATHERINE.

Faites ce que vous jugerez à propos, milords, et je vous en supplie, pardonnez-moi si je ne me suis pas conduite comme je l'aurais dû. Vous le savez, je suis une femme dépourvue de l'esprit nécessaire pour faire une réponse convenable à des hommes tels que vous. Je vous prie, portez mes hommages à Sa Majesté, il a encore mon coeur, et il aura mes prières, tant que ma vie m'appartiendra. Venez, vénérables prélats, gratifiez-moi de vos avis, elle vous les demande aujourd'hui celle qui ne songeait guère, lorsqu'elle mit les pieds dans cette cour, qu'elle dût un jour payer si cher ses grandeurs!

[(Ils sortent.)]