À la bonne heure, qu'il les prenne; il prendra tout, je crois.
Charmé de vous rencontrer, mon bon lord chambellan.
Je souhaite le bonjour à Vos Grâces.
Que fait le roi?
Je l'ai laissé seul, plein de troubles et de tristes pensées.
Quelle en est la cause?
Il paraît que son mariage avec la femme de son frère serre sa conscience de près.
Non, c'est sa conscience qui serre de trop près une autre femme.
Précisément. C'est une oeuvre du cardinal, du cardinal-roi. Ce prêtre, aveugle comme le fils aîné de la fortune, change les choses à son gré. Le roi apprendra un jour à le connaître.
Priez Dieu que cela arrive: autrement il ne cessera jamais de se méconnaître.
Qu'il agit saintement dans tout ce qu'il entreprend! et avec quel zèle! Maintenant qu'il a rompu l'alliance formée entre nous et l'empereur, le puissant neveu de la reine, il s'insinue dans l'âme du roi; y répand les doutes, les alarmes, les remords de conscience, les craintes, les désespoirs, et tout cela à propos de son mariage; et ensuite pour l'en délivrer, il lui conseille le divorce, il lui conseille la perte de cette femme, qui, comme un joyau précieux, a été vingt années suspendue à son cou, sans rien perdre de son lustre; de celle qui l'aime de cet amour parfait dont les anges aiment les hommes de bien; de celle qui, même lorsque le plus grand revers de fortune l'accablera, bénira encore le roi: n'est-ce pas là une oeuvre pieuse?
Le Ciel me préserve de prendre part à tout cela! Il est vrai que cette nouvelle est répandue partout. Toutes les bouches la répètent, et tous les coeurs honnêtes en gémissent. Tous ceux qui osent pénétrer dans ces mystères en voient le grand but, la soeur du roi de France. Le Ciel ouvrira un jour les yeux du roi, qui se laisse depuis si longtemps endormir sur cet homme audacieux et pervers.
Et nous délivrera de son esclavage.
Nous aurions grand besoin de prier, et avec ferveur, pour notre prompte délivrance, ou de princes que nous sommes, cet homme impérieux viendra à bout de faire de nous ses pages: toutes nos dignités sont là devant lui comme une masse indistincte, qu'il façonne à sa guise.
Quant à moi, milords, je ne l'aime, ni ne le crains; voilà ma profession de foi: comme j'ai été fait ce que je suis sans lui, sans lui je me maintiendrai si le roi le trouve bon. Ses malédictions me louchent autant que ses bénédictions: ce sont des paroles auxquelles je ne crois point. Je l'ai connu, et je le connais, et je l'abandonne à celui qui l'a élevé de cette sorte, au pape.
Entrons, et cherchons, par quelque autre préoccupation, à distraire le roi de ces tristes réflexions qui prennent trop d'empire sur lui.--Milord, voulez-vous nous accompagner?
Excusez-moi. Le roi m'envoie ailleurs: et de plus vous allez voir que vous prenez mal votre moment pour l'interrompre.--Je salue Vos Seigneuries.
Mille grâces, mon bon lord chambellan.
Qu'il a l'air sombre! Sûrement, il est cruellement affecté.
Qui est là? Ah!
Prions Dieu qu'il ne soit pas fâché.
Qui donc est là, dis-je?--Comment osez-vous vous immiscer dans mes secrètes méditations? Qui suis-je donc? Eh! vraiment...
Un bon roi, qui pardonne toutes les offenses où la volonté n'a point de part. Ce qui nous fait manquer au respect qui vous est dû, c'est une affaire d'État: nous venons prendre les ordres de Votre Majesté.
Vous êtes trop hardis.--Retirez-vous: je vous ferai savoir vos heures de travail. Est-ce là le moment de s'occuper des affaires temporelles? Quoi donc?... (Entrent Wolsey et Campeggio.) Qui est là? Ah! mon bon lord cardinal?--Ô mon cher Wolsey, toi qui remets le calme dans ma conscience malade, tu es fait pour guérir un roi. (À Campeggio.) Vous êtes le bienvenu dans notre royaume, savant et vénérable prélat; disposez-en ainsi que de nous.--(À Wolsey.) Cher lord, ayez soin qu'on ne me prenne pas pour un donneur de paroles.
Sire, cela ne peut être.--Je désirerais que Votre Majesté voulût nous accorder seulement une heure d'entretien en particulier.
Nous sommes en affaires: retirez-vous.
Ce prêtre n'a pas d'orgueil!
Non, cela ne vaut pas la peine d'en parler.--Je ne voudrais pas pour sa place en être aussi malade que lui: mais cela ne peut pas durer.
Si cela dure, je me hasarderai à lui porter quelque coup.
Et moi un autre.
Votre Grâce a donné un exemple de sagesse au-dessus de tous les princes de l'Europe, en vous rapportant librement de votre scrupule au jugement de la chrétienté. Qui pourrait maintenant s'offenser? Quel reproche pourrait vous atteindre? L'Espagnol, qui tient à la reine par les liens du sang et de l'affection, doit avouer aujourd'hui, s'il est de bonne foi, la justice et la noblesse de cette discussion solennelle. Tous les clercs, c'est-à-dire tous les clercs instruits et savants des royaumes chrétiens ont la liberté du suffrage: Rome, la gardienne de toute sagesse, sur l'invitation qu'elle en a reçue de votre auguste personne, nous a envoyé un interprète universel, cet excellent homme, cet ecclésiastique intègre et savant, le cardinal Campeggio, que je présente de nouveau à Votre Majesté.
Et de nouveau je lui exprime, en le serrant dans mes bras, ma joie de le voir, et je remercie le saint conclave de l'amitié qu'il me témoigne en m'envoyant un homme tel que je pouvais le désirer.
Votre Grâce ne peut manquer, par la noblesse de sa conduite, de mériter l'amour de tous les étrangers. Je présente à Votre Majesté le brevet de ma commission, en vertu duquel (de l'autorité de la cour de Rome), vous, milord cardinal d'York, vous êtes associé à moi, son serviteur, pour le jugement impartial de cette affaire.
Deux hommes d'égale force.--La reine va être informée tout à l'heure du sujet de votre mission.--Où est Gardiner?
Je sais que Votre Majesté l'a toujours trop tendrement aimée pour lui refuser ce que la loi accorderait à une femme d'un rang inférieur au sien, des jurisconsultes qui puissent librement défendre sa cause.
Oui, elle en aura, et les plus habiles; et ma faveur est pour celui qui la défendra le mieux: Dieu me préserve qu'il en soit autrement.--Cardinal, je te prie, fais-moi venir mon nouveau secrétaire, Gardiner; il est propre à cette commission.
Donnez-moi la main; je vous souhaite beaucoup de bonheur et de faveur: vous êtes maintenant au roi.
Pour rester aux ordres de Votre Grâce, dont la main m'a élevé.
Approchez, Gardiner.
Milord d'York, n'était-ce pas un docteur Pace, qui avait auparavant cette place?
Oui, c'était lui.
Ne passait-il pas pour un savant homme?
Oui, certainement.
Croyez-moi, il s'est élevé sur votre compte une opinion qui ne vous est pas favorable, lord cardinal.
Comment! sur moi?
On ne manque pas de dire que vous avez été jaloux de lui; et que, craignant qu'il ne s'élevât par son rare mérite, vous l'avez toujours tenu étranger aux affaires, ce qui l'a tant affecté, qu'il en a perdu la raison, et qu'il en est mort.
Que la paix du ciel soit avec lui! C'est tout ce qu'un chrétien peut faire pour son service. Quant aux vivants qui tiennent des propos, il y a pour eux des lieux de correction.--C'était un imbécile qui voulait à toute force être vertueux.--Pour cet honnête garçon qui le remplace, dès que je le commande il suit mes ordres à la lettre. Je ne veux pas avoir si près du roi des gens d'une autre espèce. Retenez bien ceci, frère, il ne faut pas nous laisser contrarier par des subalternes.
Exposez cela à la reine avec douceur. (Gardiner sort.) Le lieu le plus convenable que je puisse imaginer, pour la réunion de tant de science, c'est Black-Friars. C'est là que vous vous assemblerez pour examiner cette importante affaire.--Mon cher Wolsey, ayez soin que tout ce qui est nécessaire s'y trouve disposé.--Ô milord! quel homme capable de sentiment ne serait pas affligé de quitter une si douce compagne? mais la conscience, la conscience! Oh! c'est une partie bien délicate!--Et il faut que je la quitte!