Princes, ne vous découragez pas pour un revers, et ne gémissez plus de voir Rouen retomber aux mains de l'ennemi. Le chagrin n'est point un remède, mais bien plutôt un corrosif pour des maux auxquels il n'y a point de remède. Laissez le frénétique Talbot triompher un moment, et, comme un paon, étaler fièrement sa queue: nous lui arracherons ses brillantes plumes, et tout son orgueilleux appareil, si vous voulez vous laisser conduire par mes avis.
C'est vous qui nous avez guidés jusqu'ici, et nous nous sommes confiés en votre habileté: un échec inattendu n'éveillera pas notre défiance.
Cherchez dans votre génie quelque ressource heureuse, et nous publierons votre renommée dans l'univers.
Nous placerons ta statue dans quelque lieu sacré, et nous t'y révérerons comme une sainte. Agis donc, admirable vierge, et travaille à notre succès.
Eh bien, voici ce que Jeanne propose. Par un discours insinuant et de douces paroles, nous captiverons le duc de Bourgogne, et le déterminerons à quitter Talbot pour nous suivre.
Ah! chère Jeanne, si nous pouvions gagner cela, la France ne serait plus remplie des guerriers de Henri: cette nation ne serait plus si fière avec nous, et nous l'extirperions de nos provinces.
L'Anglais serait pour jamais chassé de la France, et n'y conserverait pas le titre d'un seul comté.
Vos seigneurs seront témoins de la manière dont je vais m'y prendre pour parvenir au but que vous désirez. (On entend battre le tambour.) Écoutez; au son de ces tambours vous pouvez reconnaître que l'armée anglaise marche vers Paris. (Une marche anglaise. Entrent et passent à distance Talbot et ses troupes.) Voilà Talbot qui s'avance, enseignes déployées, et suivi de toutes les troupes anglaises. (Une marche française. Entrent le duc de Bourgogne et ses troupes.) Ensuite viennent à l'arrière-garde le duc et sa troupe. La fortune nous seconde en le faisant rester ainsi, en arrière. Faites demander un pourparler; nous entrerons en conférence avec lui.
Un pourparler avec le duc de Bourgogne.
Qui demande une conférence avec le duc de Bourgogne?
Le prince Charles de France, ton compatriote.
Eh bien, Charles, que me veux-tu? je suis pressé de partir d'ici.
Parle, Jeanne, et charme-le par tes paroles.
Brave duc de Bourgogne, infaillible espoir de la France, arrête et permets à ton humble servante de t'entretenir un moment.
Parle; mais pas de longueurs.
Contemple ton pays, contemple la fertile France; vois ses villes et ses cités défigurées par les ravages destructeurs d'un ennemi cruel; ainsi qu'une mère contemple son jeune enfant au berceau, dont la mort va fermer les yeux, vois, vois les maux qui consument la France. Vois les plaies, les plaies barbares dont ta main dénaturée a déchiré son malheureux sein; ah! détourne contre d'autres victimes le fer de ton épée; frappe ceux qui blessent, et ne blesse pas ceux qui secourent. Une seule goutte de sang tirée du sein de ta patrie devrait te causer plus de douleur que des flots d'un sang étranger. Efface donc par tes larmes les taches sanglantes qui couvrent le corps de ta malheureuse patrie.
Il faut qu'elle m'ait ensorcelé par ses paroles, ou que la nature m'inspire cet attendrissement soudain!
Toute la France et ses enfants poussent sur toi des cris de surprise, et commencent à douter de ta naissance et de ta légitimité.... A quel peuple t'es-tu associé? A une nation hautaine, qui ne te sera fidèle que selon son intérêt. Quand Talbot aura mis le pied en France, et aura fait de toi un instrument de calamités, dis, quel autre que Henri d'Angleterre sera le souverain? et toi, tu seras rejeté comme un proscrit. Rappelle à ta mémoire.... et que ceci serve à te convaincre:--le duc d'Orléans n'était-il pas ton ennemi? et n'était-il pas prisonnier en Angleterre? mais dès qu'ils ont su qu'il était ton ennemi, ils lui ont rendu sa liberté sans rançon, au mépris des intérêts du duc de Bourgogne et de tous ses amis. Vois donc, tu combats contre tes compatriotes, et tu t'es lié avec ceux qui sont prêts à devenir tes assassins. Allons, reviens, reviens, prince égaré; Charles et toute la France sont prêts à te recevoir dans leurs bras.
Je suis vaincu; ses victorieuses paroles m'ont bombardé comme le canon bat les remparts d'une ville; et je me sens prêt à fléchir les genoux.--Pardonne, ô ma patrie; pardonnez, mes chers compatriotes; et vous, princes, acceptez ce cordial et sincère embrassement. Mes forces et mes soldats sont à vous; adieu, Talbot; je ne me fierai plus à toi.
Je reconnais là un Français: change encore une fois pour revenir vers nous.
Sois le bienvenu, brave duc; ton amitié renouvelle nos forces.
Elle ramène un nouveau courage dans notre sein.
La Pucelle a rempli admirablement son rôle: elle mérite une couronne d'or.
Allons, seigneurs, marchons; joignons nos troupes, et cherchons tous les moyens de nuire à notre ennemi.