Gardiens compatissants de mon infirme vieillesse, laissez Mortimer mourant se reposer ici. Je souffre dans tous mes membres endoloris par ma longue prison, comme un malheureux à peine échappé à la torture. Je suis aussi vieux que Nestor et vieilli par un siècle de peines, et ces cheveux blancs, messagers du trépas, annoncent la fin d'Edmond Mortimer. Ces yeux, tels que des lampes dont l'huile est consumée, s'obscurcissent de plus en plus, comme prêts à s'éteindre. Mes épaules fléchissent sous le poids du chagrin, et mes bras languissants tombent comme une vigne flétrie, dont les rameaux desséchés rampent sur la terre. Et cependant ces pieds, dont la plante sans force ne peut plus soutenir cette masse d'argile, semblent prendre des ailes dans le désir de me porter au tombeau, comme s'ils comprenaient qu'il ne me reste plus d'autre refuge. Mais, dis-moi, geôlier, mon neveu viendra-t-il?
Milord, Richard Plantagenet viendra: nous avons envoyé à son appartement dans le Temple, et sa réponse a été qu'il allait venir.
C'est assez! mon âme sera donc satisfaite!--Pauvre jeune homme! son malheur égale le mien. Depuis que Henri Monmouth a commencé de régner (hélas! avant son élévation, je brillais à la guerre), j'ai été confiné dans cette odieuse prison; et, depuis le même temps, Richard est tombé dans l'obscurité, dépouillé de ses honneurs et de son héritage. Mais aujourd'hui que l'équitable mort, cet arbitre souverain qui termine tous les désespoirs, et délivre l'homme des misères de la vie, va de sa main propice me faire quitter ce lieu, je voudrais que les peines de ce jeune homme fussent aussi à leur terme et qu'il pût recouvrer ce qu'il a perdu.
Milord, votre cher neveu est arrivé.
Richard Plantagenet, mon ami, est-il arrivé?
Oui, mon noble oncle, votre neveu Richard, si indignement traité, et tout récemment encore si insulté, vient vers vous.
Guidez mes bras, que je puisse l'y serrer et rendre dans son sein mon dernier soupir. Oh! dites-moi quand mes lèvres seront près de toucher ses joues, afin que je puisse dans ma faiblesse lui donner encore un baiser.--Et apprends-moi, cher rejeton de l'illustre tige d'York, pourquoi tu as dit que tu avais tout récemment été insulté.
Commencez par appuyer sur mon bras votre corps épuisé, et ainsi en repos, vous pourrez entendre le récit de mes douleurs.--Ce jour même, dans une conférence sur un cas de la loi, quelques paroles ont été échangées entre Somerset et moi, et dans la chaleur de cette discussion il a donné carrière à sa langue, et m'a reproché la mort de mon père. Ce reproche imprévu m'a fermé la bouche; autrement j'aurais repoussé l'injure par l'injure. Ainsi, cher oncle, au nom de mon père, pour l'honneur d'un vrai Plantagenet, et en considération de notre alliance, déclarez-moi pourquoi le comte de Cambridge, mon père, a été décapité.
La même cause, mon beau neveu, qui m'a fait emprisonner et détenir, pendant toute ma florissante jeunesse, dans une odieuse prison, pour y languir solitaire, a été aussi la cause détestée de sa mort.
J'ignore tout. Expliquez-moi cette cause avec plus de détail, car je ne peux rien deviner.
Je vais le faire, si mon souffle haletant me le permet, et si la mort ne survient pas avant la fin de mon récit.--Henri IV, aïeul du roi, déposa son cousin Richard, le fils d'Édouard, le premier-né et l'héritier légitime du roi Édouard, troisième roi de cette race. Pendant son règne, les Percy du Nord, trouvant son usurpation injuste, s'efforcèrent de me porter au trône. La raison qui poussa ces lords belliqueux à cette entreprise était que le jeune roi Richard ainsi écarté, et ne laissant aucun héritier de sa génération, j'étais le premier après lui par ma naissance et ma parenté; car je descends par ma mère de Lionel, duc de Clarence, troisième fils du roi Édouard III; tandis que lui, Monmouth, descend de Jean de Gaunt, qui n'est que le quatrième de cette race héroïque. Mais écoutez: dans cette grande et difficile entreprise, où ils tentaient de placer sur le trône l'héritier légitime, je perdis ma liberté, et eux la vie. Longtemps après ceci, lorsque Henri V, succédant à son père Bolingbroke, vint à régner, ton père, le comte de Cambridge, qui descendait du fameux Edmond Langley, duc d'York, épousa ma soeur, qui fut ta mère. De nouveau touché de ma cruelle infortune, il leva une armée, espérant me délivrer et ceindre mon front du diadème; mais ce généreux comte y périt comme les autres, et fut décapité. Ainsi furent détruits les Mortimer, en qui reposait ce titre.
Et vous, milord, vous êtes le dernier de leur nom?
Oui; et tu vois que je n'ai point de postérité, et que ma voix défaillante annonce ma mort prochaine. Tu es mon héritier: je fais des voeux pour que tu en recueilles les droits; mais sois circonspect dans cette périlleuse affaire.
Vos graves conseils ont sur moi un juste empire: cependant il me semble que l'exécution de mon père ne fut qu'un acte sanglant de tyrannie.
Garde le silence, mon neveu, et conduis-toi avec prudence. La maison de Lancastre est solidement établie, et, telle qu'une montagne, n'est pas facile à ébranler.--Mais en ce moment ton oncle va quitter cette vie, comme les princes quittent leur cour lorsqu'ils sont rassasiés d'un long séjour dans le même lieu.
O mon oncle, je voudrais qu'une part de mes jeunes années pût éloigner le terme de votre vieillesse.
Tu veux donc me faire tort, comme le meurtrier qui donne mille coups de poignard, lorsqu'un seul peut tuer. Ne t'afflige point, ou ne t'afflige que pour mon bien. Donne seulement des ordres pour mes obsèques: adieu; que toutes tes espérances s'accomplissent, et que ta vie soit heureuse dans la paix et dans la guerre!
Que la paix et non la guerre accompagne ton âme qui s'enfuit! Tu as passé ton pèlerinage dans une prison, et, comme un ermite, tu y finis tes jours.--Oui, j'enfermerai ton conseil dans mon sein; ce que je conçois y reposera en silence.--Geôliers, emportez son corps de ces lieux; je verrai avec moins de douleur ses obsèques que sa triste vie.--(Les geôliers sortent emportant le corps de Mortimer.) Ici s'éteint le flambeau consumé des jours de Mortimer, victime de l'ambition de gens méprisables. Quant à l'outrage, à l'injure amère que Somerset a reprochée à ma maison, j'espère bien l'effacer avec honneur: et dans ce dessein, je vais hâter mes pas vers le parlement. Ou je serai rétabli dans tous les honneurs dus à mon sang, ou je ferai de mon malheur même l'instrument de ma fortune.