Concierge, souviens-toi de ce dont je t'ai chargé; et, quand tu l'auras fait, apporte-moi les clefs.
Je le ferai, madame.
Le plan est dressé. Si tout réussit, je serai aussi fameuse par cet exploit que la Scythe Thomyris par la mort de Cyrus.--On fait un grand bruit de ce redoutable chevalier et de ses merveilleuses prouesses. Je serais bien aise que le témoignage de mes yeux concourût avec celui de mes oreilles pour porter mon jugement sur ses hauts faits.
Madame, conformément à votre désir exprimé par mon message, le lord Talbot vient vous voir.
Il est le bienvenu.--Quoi! est-ce lui?
Madame, lui-même.
Est-ce là le fléau de la France? Est-ce là ce Talbot si redouté dans l'Europe, et dont le nom sert aux mères pour faire taire leurs enfants? Je vois à présent combien les récits sont fabuleux et trompeurs; je m'attendais à voir un Hercule, un second Hector, à l'aspect farouche, d'une vaste et forte stature. Eh! c'est un enfant, un nain ridicule; il ne se peut pas que cet avorton faible et ridé frappe ses ennemis d'une si grande terreur.
Madame, j'ai pris la hardiesse de vous importuner; mais puisque Votre Seigneurie n'est pas libre, je choisirai quelque autre temps pour vous faire ma visite.
Que prétend-il? Allez lui demander où il va.
Daignez rester, milord Talbot: ma maîtresse désire savoir la cause de votre brusque départ.
Hé mais, c'est parce que je vois qu'elle est dans l'erreur: je vais lui prouver que Talbot est ici.
Si tu es Talbot, tu es donc prisonnier.
Prisonnier? Et de qui?
Le mien, lord altéré de sang: et voilà pourquoi je t'ai attiré chez moi. Depuis longtemps ton ombre est ma prisonnière, car ton portrait est pendu dans ma galerie. Aujourd'hui l'original subira le même sort, et j'enchaînerai tes bras et tes jambes à toi, qui, depuis tant d'années, as tyranniquement opprimé, ravagé ma patrie, égorgé nos citoyens, et envoyé dans les fers nos enfants et nos maris.
Ha, ha, ha!
Tu ris, misérable! Va, ta joie se changera bientôt en gémissements.
Je ris de votre folie, de croire que vous ayez en votre possession autre chose que l'ombre de Talbot pour objet de vengeance.
Quoi! n'es-tu pas l'homme?
Oui, sans doute.
Eh bien, j'en possède donc l'original.
Non, non: je ne suis que l'ombre de moi-même. Vous êtes déçue, madame; vous n'avez ici que l'ombre de Talbot: ce que vous voyez n'est qu'un frêle et chétif individu de l'espèce humaine. Je vous dis, madame, que si Talbot tout entier était ici, vous le verriez d'une grandeur et d'une étendue si immense, que votre appartement ne suffirait pas pour le contenir.
C'est un marchand d'énigmes: il est ici et il n'est point ici: comment ces contradictions peuvent-elles se concilier?
Je vais vous le montrer dans l'instant. (Il donne un coup de sifflet: on entend des tambours; aussitôt suit une décharge d'artillerie. Les portes sont forcées; entre une troupe de soldats.) Qu'en dites-vous, madame? Reconnaissez-vous à présent que Talbot n'est que l'ombre de lui-même? (Montrant ses soldats.) Voilà sa substance, ses muscles, ses bras, sa force avec laquelle il courbe sous le joug vos têtes rebelles, rase vos cités, renverse vos places, et les change en un moment en solitudes désolées.
Victorieux Talbot! pardonne mon outrage. Je vois que tu n'es pas moins grand que ne te peint la renommée, et que tu es bien plus grand que ne l'annonce ta stature. Que ma présomption ne provoque pas ton courroux! Je me reproche de ne t'avoir pas reçu avec le respect qui t'est dû.
Ne vous effrayez point, belle dame; et ne vous méprenez pas sur l'âme de Talbot, comme vous vous êtes méprise sur son apparence extérieure. Ce que vous avez fait ne m'a point offensé: et je ne vous demande d'autre satisfaction, que de nous permettre, de votre plein gré, de goûter votre vin et de voir quelles douceurs vous avez à nous offrir, car l'appétit des soldats les sert toujours à merveille.
De tout mon coeur. Et croyez que je me trouve honorée de fêter un si grand guerrier dans ma maison.