ACTE QUATRIÈME

SCÈNE VIII

[Devant la tente du roi.]
[Entrent GOWER ET WILLIAMS.]
WILLIAMS.

Je gage que c'est pour vous faire chevalier, capitaine.

[(Arrive Fluellen.)]
FLUELLEN.

La volonté de Dieu soit faite et son bon plaisir. Capitaine, je vous supplie, venez-vous-en bien vite chez le roi; il se prépare peut-être plus de bien pour vous par hasard, que vous ne sauriez vous imaginer.

WILLIAMS.

Monsieur, connaissez-vous ce gant-là?

FLUELLEN.

Ce gant-là? Je sais que ce gant est un gant.

WILLIAMS.

Et moi, je connais celui-ci, et voilà comme je le réclame.

[(Il le frappe.)]
FLUELLEN.

Sang-Dieu! voilà un traître s'il y en a un dans le monde universel, en France ou en Angleterre.

GOWER.

O Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc? (A Williams.) Vous, misérable....

WILLIAMS.

Croyez-vous que je veuille être parjure?

FLUELLEN.

Retirez-vous, capitaine Gower; je m'en vais le traiter, le traître, comme il le mérite, et je l'arrangerai d'importance, je vous assure.

WILLIAMS.

Je ne suis point un traître.

FLUELLEN.

C'est un mensonge: qu'il t'étrangle. Je vous ordonne à vous présent, et au nom de Sa Majesté, de l'arrêter. C'est un ami du duc d'Alençon.

[(Entrent Warwick et Glocester.)]
WARWICK.

Qu'est-ce que c'est? Qu'y a-t-il donc là? De quoi s'agit-il?

FLUELLEN.

Monseigneur, voilà, Dieu soit béni, une des plus contagieuses trahisons qui vient de se découvrir, voyez-vous, que vous puissiez voir dans le plus beau jour d'été.--Voici Sa Majesté.

[(Entrent le roi Henri et Exeter.)]
LE ROI.

Comment? De quoi s'agit-il donc ici?

FLUELLEN.

Sire, voici un scélérat, un traître, qui a, voyez-vous, sire, frappé le gant que Votre Majesté a arraché du casque d'Alençon.

WILLIAMS.

Sire, c'était là mon gant, car voilà le pareil, et celui à qui je l'ai donné en échange m'a promis de le porter à son bonnet: je lui ai promis de le frapper s'il osait le faire; j'ai rencontré cet homme avec mon gant à son bonnet, et j'ai tenu ma parole.

FLUELLEN.

Or, écoutez à présent, sire, sous le bon plaisir de votre vaillance, quel misérable maraud c'est là. J'espère que Votre Majesté assurera, attestera, témoignera, et protestera bien, que c'est là le gant d'Alençon que Votre Majesté m'a donné, en votre conscience, là.

LE ROI.

Donne-moi ton gant, soldat; vois-tu, voilà le pareil. C'est moi, je te l'assure, que tu as promis de frapper, et tu peux te ressouvenir que tu t'es servi de termes très-durs à mon égard.

FLUELLEN.

Eh bien, plaise à Votre Majesté, que la tête en réponde s'il y a des lois martiales dans le monde.

LE ROI.

Comment peux-tu me faire satisfaction pour cette offense?

WILLIAMS.

Toutes les offenses, mon prince, viennent du coeur, et je proteste qu'il n'est jamais rien sorti du mien qui puisse offenser Votre Majesté.

LE ROI.

C'est nous-même cependant que tu as insulté.

WILLIAMS.

Vous ne vous êtes pas présenté alors sous les traits de Votre Majesté; vous ne m'avez paru que comme un soldat ordinaire, témoin la nuit qu'il faisait, votre uniforme et votre air soumis; et ce que Votre Altesse a souffert sous cette forme, je vous supplie de le regarder comme votre faute et non comme la mienne; car si vous eussiez été ce que je vous croyais, il n'y avait point d'offense: c'est pourquoi je supplie Votre Altesse de me pardonner.

LE ROI.

Tenez, mon oncle Exeter, remplissez ce gant d'écus, et donnez-le à ce soldat.--Garde-le, soldat, et porte-le à ton bonnet comme une marque d'honneur, jusqu'à ce que je le réclame: donnez-lui les écus. (A Fluellen.) Et vous, capitaine, il faut être aussi de ses amis.

FLUELLEN.

Par ce jour et par cette lumière, ce drôle-là a du courage et du feu dans le ventre. Tiens, voilà un écu pour toi, et je te recommande de servir bien Dieu, et de te préserver des brouilleries, des vacarmes et des querelles, et des discussions, et je t'assure que tu t'en trouveras mieux.

WILLIAMS.

Je ne veux point de votre argent.

FLUELLEN.

C'est de bon coeur: moi je te dis que cela te servira pour raccommoder ton havre-sac: allons, pourquoi faire le honteux comme cela? Ton havre-sac n'est déjà pas si bon. C'est un bon écu, je t'assure, ou bien attends, je le changerai.

[(Entre un héraut.)]
LE ROI.

Eh bien, héraut, les morts sont-ils comptés?

LE HÉRAUT.

Voici la liste de ceux de l'armée française.

LE ROI.

Digne oncle, quels sont les prisonniers de marque que nous avons faits?

EXETER.

Charles, duc d'Orléans, neveu du roi; Jean, duc de Bourbon, et le seigneur Boucicaut, et des autres seigneurs, barons, chevaliers, gentilshommes, quinze cents, sans compter les soldats.

LE ROI.

Cette liste porte dix mille Français morts restés sur le champ de bataille. Dans ce nombre, il y en a cent vingt-six, tant princes que nobles, portant bannière; ajoutez huit mille quatre cents, tant chevaliers, écuyers et autres guerriers distingués, dont il y en a cinq cents qui n'ont été faits chevaliers que d'hier; en sorte que, dans les dix mille hommes qu'ils ont perdus, il n'y a que six cents mercenaires: le reste sont tous princes, barons, seigneurs, chevaliers, écuyers et gentilshommes de naissance et de qualité. Les noms de leurs nobles qui ont été tués: Charles d'Albret, grand connétable de France; Jacques Châtillon, amiral de France; le grand maître des arbalétriers; le seigneur Rambure; le brave Guichard Dauphin, grand maître de France; Jean, duc d'Alençon; Antoine, duc de Brabant, frère du duc de Bourgogne; Edouard, duc de Bar; parmi les hauts comtes: Grandpré, Roussi, Fauconberg et de Foix, Beaumont, Merle, Vaudemont et Lestrelles. Voilà une société de morts illustres.--Où est la liste des morts anglais? (Le héraut lui présente un autre papier.) Edouard, duc d'York; le comte de Suffolk; sir Richard Kelty; David Gam, écuyer, point d'autre de marque; et des soldats, vingt-cinq en tout. O Dieu du ciel! ton bras s'est signalé ici; et c'est à toi seul, et non pas à nous, que nous devons rendre tout l'honneur de cette journée! Quand jamais a-t-on vu, dans la mêlée d'une bataille rangée, et sans ruse ni stratagème, une si grande perte d'un côté, une si légère de l'autre? Prends-en tout l'honneur, grand Dieu, car il t'appartient tout entier.

EXETER.

Cela est miraculeux!

LE ROI.

Allons, marchons en procession au village prochain, et proclamons dans notre armée la défense, sous peine de mort, de se vanter de cette victoire, et d'en enlever à Dieu l'hommage; il n'appartient qu'à lui seul.

FLUELLEN.

Ne peut-on pas sans crime, s'il plaît à Votre Majesté, dire le nombre des morts?

LE ROI.

Oui, capitaine; mais avec l'aveu que Dieu a combattu pour nous.

FLUELLEN.

Oui, sur ma conscience, il nous a fait grand bien.

LE ROI.

Remplissons tous les devoirs religieux. Qu'on chante le Non nobis et le Te Deum. Après avoir pieusement enseveli les morts, nous marcherons vers Calais, et de là en Angleterre, où jamais n'abordèrent de France des mortels plus fortunés que nous.

[(Ils sortent.)]