ACTE TROISIÈME

SCÈNE II

[Les troupes défilent.]
[Entrent NYM, BARDOLPH ET LE PAGE.]
BARDOLPH.

Allons, avance, avance; à la brèche, à la brèche.

NYM.

Caporal, je t'en prie, ne nous presse pas si fort, il fait un peu chaud. Quant à moi, je n'ai pas un magasin de vies. La plaisanterie n'en vaut rien; voilà le fin mot de l'histoire.

PISTOL.

Ce mot est des plus justes; car les mauvaises plaisanteries abondent ici, «les coups pleuvent de droite et de gauche, les pauvres vassaux du bon Dieu tombent et meurent par milliers, et l'épée et le bouclier s'acquièrent d'immortels honneurs dans des champs de sang.»

LE PAGE.

Pour moi, je voudrais être dans une taverne à Londres; je donnerais bien toute ma gloire à venir pour un pot de bière et ma sûreté.

PISTOL.

Et moi, «s'il ne tenait qu'à faire des souhaits, je ne resterais pas ici non plus, et je ne serais pas dix minutes à t'y rejoindre

LE PAGE.

Voilà qui est aussi bien, mais non pas aussi vrai que le chant d'un oiseau sur la branche.

[(Arrive Fluellen.)]
FLUELLEN.
[les poussant]

A la brèche, vous chiens, avancez, canaille!

PISTOL.

Doucement, doucement, grand duc; ne soyez pas si dur pour des hommes d'argile; calmez cette rage, ralentissez cette fougue; allons, de la douceur, mon poulet.

NYM.
[à Pistol]

Voilà ce qu'on appelle de la belle humeur, (à Fluellen) et Votre Seigneurie n'en a que de la mauvaise.

[(Nym, Pistol et Bardolph sortent suivis de Fluellen.)]
LE PAGE.

Tout jeune que je suis, j'ai bien observé ces trois ferrailleurs. Je ne suis certainement qu'un enfant auprès d'eux trois; mais tels qu'ils sont, s'ils voulaient me servir, il n'y en a pas un d'eux qui fût mon fait; car, par ma foi, ces trois originaux ne font pas ensemble la valeur d'un homme. Ce Bardolph, par exemple, il a le sang blanc et la figure rouge; il a du front, mais il ne se bat pas.--Et ce Pistol: il a une langue à tout tuer et une épée pacifique; ce qui fait qu'il estropie des mots tant qu'on veut, mais il n'entame pas une lance.--Quant à Nym, il a entendu dire que ceux qui parlent le moins sont les plus braves; voilà pourquoi il dédaigne de dire même ses prières, de peur de passer pour un lâche: mais s'il ne parle guère, il agit encore moins; car il n'a jamais cassé d'autre tête que la sienne, et encore était-ce contre une borne, un jour qu'il était ivre. Ces gens sont capables de voler tout ce qu'ils trouvent sous leurs mains; et le vol, ils l'appellent une acquisition. Bardolph a volé l'autre jour un étui de luth, l'a porté pendant douze lieues, et puis l'a vendu pour trois demi-sous. Ah! pour Nym et Bardolph, ce sont, ma foi! les deux doigts de la main en fait de filouterie. A Calais, je les ai vus voler une pelle à feu: ce qui m'a fait penser que ces gens-là avaient envie de devenir un jour porteurs de charbon . Si je les avais crus, ils avaient bonne envie de me rendre aussi familier avec les poches des autres, que le sont les gants et le mouchoir, mais il n'est pas du tout dans mon caractère d'ôter de la bourse d'autrui pour mettre dans la mienne; car c'est le moyen d'empocher des affronts.... Ma foi, il faut que je les plante là et que je cherche quelque meilleure condition. Leur lâcheté me soulève le coeur; oui, il faut que je les plante là.

[(Il s'en va.)]
[(Rentre Fluellen suivi de Gower.)]
GOWER.

Capitaine Fluellen, il faut vous rendre à l'instant aux mines: le duc de Glocester veut vous parler.

FLUELLEN.

Aux mines? Allez-vous-en dire au duc qu'il n'est pas bon d'aller aux mines; car, voyez-vous, ces mines ne sont pas suivant la discipline de la guerre. Les concavités ne sont pas suffisantes; car, voyez-vous, l'adversaire (vous pouvez dire ça au duc, voyez-vous) a creusé lui-même douze pieds plus bas que les contre-mines . Par Jésus, j'ai peur qu'il ne nous fasse tous sauter, si l'on ne donne pas de meilleurs ordres.

GOWER.

Le duc de Glocester, qui a la conduite du siége, est dirigé par un Irlandais qui est ma foi un brave homme.

FLUELLEN.

Oh! c'est le capitaine Macmorris, n'est-ce pas?

GOWER.

Oui, je crois.

FLUELLEN.

Par Jésus, c'est un âne, s'il y en a un dans le monde; et je le prouverai à sa barbe. Il ne connaît pas plus les vraies disciplines des guerres, voyez-vous, les disciplines des Romains, qu'un petit chien.

[(Entrent Macmorris et le capitaine Jamy.)]
GOWER.

Le voilà qui vient, accompagné du capitaine écossais, le capitaine Jamy.

FLUELLEN.

Le capitaine Jamy est un bien merveilleux et valeureux capitaine: ça n'est pas douteux, et un homme de grande expédition et connaissances dans les anciennes guerres, d'après la science particulière que j'ai moi-même de ses règles. Par Jésus! il soutiendra sa thèse aussi bien qu'aucun militaire dans le monde, sur les disciplines des anciennes guerres des Romains.

JAMY.

Je vous donne le bonjour, capitaine Fluellen.

FLUELLEN.

Bonjour à Votre Seigneurie, bon capitaine Jamy.

GOWER.

Oh çà! capitaine Macmorris, venez-vous des mines? Les pionniers ont-ils fini?

MACMORRIS.

Par Jésus, ça ne vaut pas le diable. L'ouvrage est abandonné, la trompette sonnant la retraite; par ma main que voilà, et par l'âme de mon père, je jure que l'ouvrage ne vaut rien. On y a renoncé, sans quoi j'aurais fait sauter la ville, Dieu me pardonne! en moins d'une heure. Oh! c'est fort mal fait, c'est fort mal fait: par ce bras! c'est mal fait.

FLUELLEN.

Capitaine Macmorris, je vous en prie, voudriez-vous bien m'accorder, voyez-vous, quelques petits colloques avec vous, comme qui dirait, pour ainsi dire, touchant, ou comme à l'égard des disciplines de la guerre, les guerres des Romains, par manière de conversation, voyez-vous, et de pure communication d'amitié; et comme qui dirait, pour ainsi dire, pour la satisfaction de mon esprit. Pour à l'égard de ce qui concerne les règles de la discipline militaire, voilà le point....

JAMY.

De bonne foi ce sera la meilleure chose du monde, mes bons capitaines, et je m'en vais profiter de cette occasion pour prendre congé de vous, avec votre permission.

MACMORRIS.

Ce n'est pas ici le temps de discourir, Dieu me pardonne! Le jour est chaud, et le temps, et la guerre, et le roi, et les ducs: ce n'est pas là le temps de discourir: la ville est assiégée, et la trompette nous appelle à la brèche, et nous voilà à causer. Et par le Christ, nous ne faisons rien; c'est honteux à nous tous tant que nous sommes: Dieu me pardonne! C'est une honte de rester tranquilles, c'est une honte, je le jure; et il y a tant de gorges à couper et d'ouvrages à faire; et il n'y a rien de fait, le Christ me pardonne!

JAMY.

Par la sainte messe, avant que ces yeux-là que vous voyez soient assoupis, je ferai de la bonne ouvrage, ou je serai sur le carreau: oui, et je travaillerai aussi courageusement que je pourrai; c'est bien sûr cela, en deux paroles comme en quatre. Cependant, sur ma foi, je serai bien aise d'entendre quelques questions entre vous deux.

FLUELLEN.

Capitaine Macmorris, je pense, voyez-vous, sauf votre correction, qu'il n'y en pas beaucoup de votre nation....

MACMORRIS.

De ma nation? Qu'est-ce que c'est que ma nation? Est-ce une nation de lâches, de bâtards, de gredins? Qu'est-ce que c'est que ma nation? Qui parle de ma nation?

FLUELLEN.

Voyez-vous, si vous prenez les choses autrement qu'on ne les dit, capitaine Macmorris, par aventure je pourrais bien penser que vous ne me traitiez pas avec cette affabilité, comme en toute discrétion vous devez me traiter, voyez-vous, d'autant que je suis autant que vous, tant dans la discipline de la guerre, que par mon lignage et en tout autre genre.

MACMORRIS.

Je ne vous reconnais pas autant de bravoure qu'à moi, et le Christ me pardonne! Je vous couperai la tête.

GOWER.

Amis, amis! allons, vous vous trompez tous les deux: c'est faute de vous entendre.

JAMY.

Oh! voilà une vilaine sottise.

[(On sonne un pourparler.)]
GOWER.

La ville demande à parlementer.

FLUELLEN.

Capitaine Macmorris, quand il se trouvera une meilleure occasion, voyez-vous, je prendrai la liberté de vous dire que je connais les disciplines de la guerre; et voilà tout.

[(Ils partent.)]