ACTE CINQUIÈME

SCÈNE III

D.
[ans le comté de Glocester]

Le jardin de la maison de Shallow.

[Entrent FALSTAFF, SHALLOW, SILENCE, BARDOLPH, LE PAGE ET DAVY.]
SHALLOW.
[à Falstaff]

Oh! vous verrez mon verger, et sous mon berceau nous mangerons une reinette de l'année dernière, que j'ai greffée moi-même, avec un plat de biscuits et quelque chose comme ça. Allons, cousin Silence, et puis nous irons nous coucher.

FALSTAFF.

Pardieu, vous avez là une bonne et riche habitation!

SHALLOW.

Oh! toute nue, nue, nue! une pauvreté, une pauvreté, sir Jean: mais, ma foi, l'air y est bon.--Sers, Davy, sers, Davy; fort bien, Davy.

FALSTAFF.

Ce Davy vous sert à bien des choses; il est tout à la fois votre valet et votre laboureur.

SHALLOW.

C'est un bon valet, un bon valet, un très-bon valet, sir Jean. Par la messe, j'ai bu un peu trop de vin d'Espagne à souper.--C'est un bon valet.--Oh! çà, asseyez-vous donc, asseyez-vous donc: approchez donc, cousin.

SILENCE.

Ah! mon cher, je dis, je veux bien.

Ne faisons rien autre que manger et bonne chère, Et remercier le ciel de cette joyeuse année; Quand la viande est à bon marché et que les femelles sont chères Que de jeunes gaillards rôdent çà et là... Vive la joie, et vive la joie à jamais!
[(Il chante.)]
FALSTAFF.

Ah! voilà ce qui s'appelle un bon vivant! Maître Silence, je vous porte une santé pour cela.

SHALLOW.

Versez donc à M. Bardolph, Davy.

DAVY.

Mon cher monsieur, asseyez-vous donc. (Il fait asseoir le page et Bardolph à une autre table.) Je suis à vous tout à l'heure.--Mon très-cher monsieur, asseyez-vous.--Monsieur le page, mon bon monsieur le page, asseyez-vous. Grand bien vous fasse. Ce qui nous manque à manger, nous l'aurons en boisson.--Il faut excuser. Le coeur est tout.

[(Il sort.)]
SHALLOW.

Allons, gai, monsieur Bardolph; et vous, mon petit soldat aussi, que je vois là-bas, égayez-vous.

SILENCE chante.

Allons, gai, gai, ma femme est comme toutes les autres; Car les femmes sont des diablesses, les petites et les grandes. On est gai dans la salle quand les barbes se remuent. Et vive la joie du carnaval! Allons, gai, gai, etc.
FALSTAFF.

Je n'aurais pas cru que maître Silence eût été un homme de si bonne humeur.

SILENCE.

Qui? moi? J'ai été comme cela déjà plus d'une fois.

DAVY.
[rentre et sert un plat de pommes devant Bardolph]

Tenez, voilà un plat de pommes de rambour pour vous.

SHALLOW.

Davy?

DAVY.

Plaît-il, monsieur?--Je suis à vous tout à l'heure. Un verre de vin, n'est-ce pas, monsieur?

SILENCE chante.

Un verre de vin, pétillant et fin, Et je bois à mes amours, Et un coeur joyeux vit longtemps.
FALSTAFF.

Bravo, maître Silence.

SILENCE.

Et soyons gais, voilà le bon temps de la nuit.

FALSTAFF.

Santé et longue vie à vous, maître Silence!

SILENCE chante.

Remplissez le verre et faites-le passer, Et je vous fais raison jusqu'à un mille de profondeur.
SHALLOW.

Honnête Bardolph, soyez le bienvenu: si tu as besoin de quelque chose et que tu ne le demandes pas, dame, tant pis pour toi. (Au page.) Bienvenu aussi, toi, mon petit fripon, et de toute mon âme! Je vais boire à monsieur Bardolph et à tous les joyeux cavalleros de Londres.

DAVY.

J'espère bien voir Londres une fois avant de mourir.

BARDOLPH.

Si j'ai le plaisir de vous y rencontrer, Davy....

SHALLOW.

Vous boirez bouteille ensemble? Ha! n'est-ce pas, monsieur Bardolph?

BARDOLPH.

Oui, monsieur, et à même le broc.

SHALLOW.

Pardieu, je te remercie.--Le drôle se collera à tes côtés, je puis t'en assurer: oh! il ne te renoncera pas, il est de bonne race.

BARDOLPH.

Et moi, je me collerai à lui aussi, monsieur.

SHALLOW.

C'est parler comme un roi!--Ne vous laissez manquer de rien; allons, qui? (On entend frapper à la porte.)--Voyez qui est-ce qui frappe là. Ho! qui est là?

[(Davy sort.)]
FALSTAFF.
[à Silence qui avale une rasade]

Ma foi! vous m'avez bien fait raison.

SILENCE chante.

Fais-moi raison Et arme-moi chevalier. Samingo.

N'est-ce pas cela?

FALSTAFF.

C'est cela.

SILENCE.

Est-ce cela? Eh bien, avouez donc qu'un vieux homme est encore bon à quelque chose.

[(Rentre Davy.)]
DAVY.

Plaise à Votre Seigneurie! il y a là-bas un certain Pistol qui arrive de la cour et apporte des nouvelles.

FALSTAFF.

De la cour? Faites-le entrer.

[(Entre Pistol.)]
FALSTAFF.

Eh bien, Pistol, qu'est-ce qu'il y a?

PISTOL.

Sir Jean, Dieu vous ait en sa garde!

FALSTAFF.

Quel vent vous a soufflé ici, Pistol?

PISTOL.

Ce n'est pas ce mauvais vent qui ne souffle rien de bon à l'homme.--Aimable chevalier, te voilà devenu des plus grands personnages du royaume.

SILENCE.

Ma foi! je crois qu'il n'est autre que le bonhomme Souffle de Barson?

PISTOL.

Souffle! Je te souffle dans la face, mauvais poltron de païen. Sir Jean, je suis ton Pistol et ton ami. Et je suis venu ici ventre à terre; et je t'apporte des nouvelles et des bonheurs pleins de félicités, et un siècle d'or, et d'heureuses nouvelles du plus grand prix.

FALSTAFF.

Eh bien, je t'en prie, débite-les-nous donc, comme un homme de ce monde.

PISTOL.

Au diable ce monde et ses vilenies! Je parle de l'Afrique et de joies d'or.

FALSTAFF.

Maudit chevalier d'Assyrie, quelles sont les nouvelles? Que le roi Cophetua sache donc enfin de quoi il s'agit.

SILENCE chante.

[ Oui, et Robin-Hood, aussi, et Scarlet et le petit Jean.]
PISTOL.

Est-ce à des mâtins de la basse-cour à se mettre en comparaison avec l'Hélicon? De bonnes nouvelles seront-elles ainsi reçues? Alors, Pistol, cache ta tête dans le giron des Furies.

SHALLOW.

Mon galant homme, je n'entends rien à vos manières d'agir.

PISTOL.

C'est de quoi tu dois te lamenter.

SHALLOW.

Pardonnez-moi, monsieur. Mais, monsieur, si vous arrivez avec des nouvelles de la cour, je pense qu'il n'y a que deux partis à prendre, c'est ou de les débiter, ou de les taire. Je suis, monsieur, dépositaire d'une certaine autorité, sous le bon plaisir du roi.

PISTOL.

Et quel roi, va-nu-pieds? Parle, ou meurs.

SHALLOW.

Du roi Henri.

PISTOL.

Henri IV, ou Henri V?

SHALLOW.

Henri IV.

PISTOL.

Au diable ton office! Sir Jean, ton tendre agneau est à présent roi; Henri V, le voilà! Je dis vrai. Si Pistol te ment, tiens, fais-moi la figue, comme à un fanfaron espagnol.

FALSTAFF.

Comment? est-ce que le vieux roi est mort?

PISTOL.

Aussi ferme qu'un clou dans une porte : ce que je dis est la vérité.

FALSTAFF.

Allons, Bardolph, partons: selle mon cheval. Maître Robert Shallow, choisis la place que tu voudras dans tout le pays; elle est à toi. Et toi, Pistol, je te surchargerai de dignités.

BARDOLPH.

Oh! jour heureux! Je ne donnerais pas ma fortune pour une baronnie.

PISTOL.

Eh bien? n'ai-je pas apporté de bonnes nouvelles?

FALSTAFF.

Portez maître Silence à son lit.--Maître Shallow, milord Shallow, vois ce que tu veux être: je suis l'intendant de la fortune; prends tes bottes; nous voyagerons toute la nuit.--Oh! mon cher Pistol! Vite, vite, Bardolph! (Bardolph sort.) Viens, Pistol; dis-moi encore quelque chose, et en même temps cherche dans ta tête quelque emploi pour toi, qui te fasse plaisir. Vos bottes, vos bottes, maître Shallow. Je suis sûr que le jeune roi languit après moi. Prenons les chevaux du premier venu: n'importe qui. Les lois d'Angleterre sont actuellement à mes ordres. Heureux ceux qui ont été mes amis; et malheur à milord grand juge!

PISTOL.

Que de vilains vautours lui mangent les poumons! Qu'est-elle devenue, comme on dit, la vie que je menais il n'y a pas longtemps? Eh bien! nous y voilà. Bénis soient ces jours de bonheur!

[(Ils sortent.)]