Du vin, du vin. Que fait-on ici? Je crois que tous nos gens sont endormis.
Où est Cotus? mon maître le demande. Cotus?
Une belle maison! Voici un grand festin; mais je n'y parais pas en convive.
Que voulez-vous, l'ami? D'où êtes-vous? Il n'y a pas ici de place pour vous: je vous prie, regagnez la porte.
Je ne mérite pas un meilleur accueil, en ma qualité de Coriolan.
D'où êtes-vous l'ami?—Le portier a-t-il les yeux dans la tête pour laisser entrer de pareilles gens! Je vous prie, l'ami, sortez.
Que je sorte, moi!
Oui, vous; allons, sortez.
Tu me deviens importun.
Oh! êtes—vous si brave?... En ce cas, je vais vous donner à qui parler.
Quel est cet inconnu?
L'homme le plus étrange que encore vu: je ne peux parvenir à le faire sortir. Je te prie, avertis mon maître qu'il veut lui parler.
Que cherchez-vous ici, l'homme? Allons, je vous prie, videz le logis.
Laissez-moi debout ici; je ne nuis pas à votre foyer.
Qui êtes-vous?
Un noble.
Ah! un pauvre noble, sur ma foi!
Vrai: je le suis pourtant.
De grâce, mon pauvre noble, choisissez quelque autre asile: il n'y a point de place ici pour vous. Allons, je vous prie, videz les lieux, allons.
Poursuis tes affaires, et va t'engraisser des reliefs du festin.
Quoi! vous ne voulez-vous pas? Je t'en prie, annonce à mon maître que l'hôte étrange l'attend ici.
Je vais l'avertir.
Où demeures-tu?
Sous le dais.
Sous le dais
Oui.
Où est donc ce dais?
Dans la ville des milans et des corbeaux.
Dans la ville des milans et des corbeaux?—Quel âne est ceci?.....Tu habites donc aussi avec les buses?
Non, je ne sers point ton maître.
Holà! seigneur, voudriez-vous vous mêler des affaires de mon maître?
Cela est plus honnête que de se mêler de celles de ta maîtresse.—Bavard éternel, prête-moi ton bâton; allons, décampe.
Où est cet individu?
Le voilà, seigneur. Je l'aurais malmené si je n'avais craint de faire du bruit et de troubler vos convives.
De quel lieu viens-tu? Que demandes-tu? Ton nom? Pourquoi ne réponds-tu pas? Parle: quel est ton nom?
Tullus, si tu ne me connais pas encore, et qu'en me regardant tu ne devines pas qui je suis, la nécessité me forcera de me nommer.
Quel est ton nom?
Un nom fait pour offenser l'oreille des Volsques, et qui ne sonnera pas agréablement à la tienne.
Parle: quel est ton nom? Tu as un air menaçant, et l'orgueil du commandement est empreint sur ton front. Quoique ton vêtement soit déchiré, tout indique en toi la noblesse. Quel est ton nom?
Prépare toi à froncer le sourcil. Me devines-tu à présent?
Non, je ne te connais point: nomme-toi.
Mon nom est Caïus Marcius, qui t'a fait tant de mal à toi et à tous les Volsques. C'est ce qu'atteste mon surnom de Coriolan. Mes pénibles services, mes dangers extrêmes, et tout le sang que j'ai versé pour mon ingrate patrie, n'ont reçu pour salaire que ce surnom. Ce gage de la haine et du ressentiment que tu dois nourrir contre moi, ce surnom seul m'est demeuré. L'envie a dévoré tout le reste; l'envie et la cruauté d'une vile populace, tolérée par nos nobles sans courage; ils m'ont tous abandonné, et ils ont souffert que des voix d'esclaves me bannissent de Rome. C'est cette extrémité qui me conduit aujourd'hui dans tes foyers, non pas dans l'espérance (ne va pas t'y méprendre) de sauver ma vie: car, si je craignais la mort, tu es celui de tous les hommes de l'univers que j'aurais le plus évité. Si tu me vois ici devant toi, c'est que, dans mon dépit, je veux m'acquitter envers ceux qui m'ont banni. Si donc tu portes un coeur qui respire la vengeance des affronts que tu as reçus, si tu veux fermer les plaies de ta patrie, et effacer les traces de honte qui l'ont défigurée, hàte-toi de m'employer et de faire servir ma disgrâce à ton avantage: mets ma misère à profit, et que les actes de ma vengeance deviennent des services utiles pour toi; car je combattrai contre ma patrie corrompue, avec toute la rage des derniers démons de l'enfer. Mais si tu n'oses plus rien entreprendre, et que tu sois dégoûté de tenter de nouveaux hasards, alors, je te le dis en un mot, moi-même je suis dégoûté de vivre, et je viens offrir ma tête à ton glaive et à ta haine. M'épargner serait en toi démence; moi, dont la haine t'a toujours poursuivi sans relâche; moi, qui ai fait couler du sein de ta patrie des tonnes de sang; je ne peux plus vivre qu'à ta honte, ou pour te servir.
O Marcius! Marcius! chaque mot que tu viens de prononcer a arraché de mon coeur une racine de ma vieille inimitié. Oui, quand Jupiter, ouvrant ce nuage qui voile les cieux, m'apparaîtrait et me révélerait les mystères des dieux, en ajoutant: «Je te dis la vérité;» je le ne croirais pas avec plus de confiance que je n'en ai en toi, brave et magnanime Marcius! O laisse-moi entourer de mes bras ce corps, contre lequel mon javelot s'est tant de fois brisé en effrayant la lune par ses éclats. J'embrasse l'enclume de mon épée. Mon amitié généreuse le dispute à la tienne avec plus d'ardeur que je n'en ai jamais ressenti dans la lutte ambitieuse de ma force contre la tienne. Sache que j'aimais passionnément la fille que j'ai épousée; jamais amant ne poussa des soupirs plus sincères: eh bien! la joie de te voir ici, noble mortel, fait éprouver à mon coeur de plus violents transports que ne m'en inspira la vue de ma maîtresse franchissant pour la première fois le seuil de ma porte, le jour de mes noces. Dieu de la guerre, je t'annonce que nous avons une armée sur pied, et que j'étais décidé à tenter encore de t'arracher ton bouclier, ou à y perdre mon bras. Tu m'as battu douze fois; et depuis, chaque nuit, je n'ai rêvé que combats corps à corps entre toi et moi. Nous avons lutté dans mon sommeil, cherchant à nous enlever nos casques, et nous saisissant l'un l'autre à la gorge; et je m'éveillais à moitié mort, épuisé par un vain songe.—Vaillant Marcius, quand nous n'aurions d'autre sujet de querelle avec Rome que l'injustice de t'avoir banni, nous ferions marcher tous les Volsques, depuis l'âge de douze ans jusqu'à celui de soixante-dix; et nous porterions la guerre, comme un torrent débordé, jusque dans les entrailles de cette ville ingrate. Oh! viens, entre, et serre la main de nos sénateurs: tu trouveras en eux des amis; ils sont ici à prendre congé de moi. J'étais prêt à marcher, non pas encore contre Rome même, mais contre son territoire.
Dieux! vous me rendez heureux.
Ainsi, toi le plus absolu des hommes, si tu veux te charger toi-même de diriger tes vengences, prends la moitié du commandement: tu connais le fort et le faible de ton pays; nul ne le saurait faire comme toi. Tu décideras toi-même s'il faut aller frapper droit aux portes de Rome, ou l'ébranler dans les parties les plus éloignées, s'il faut l'épouvanter avant de la détruire. Mais entre: permets que je te présente à des hommes qui seront en tout dociles à tes vues. Mille et mille fois le bienvenu! Je suis plus ton ami que je n'ai jamais été ton ennemi; et, Marcius, c'est dire beaucoup.—Ta main: sois le bienvenu!
Il s'est fait ici un étrange changement.
Sur ma foi, j'ai failli le frapper: mais certain pressentiment m'arrêtait et me disait que ses habits n'accusaient pas la vérité.
Quel bras il a! Du bout du doigt il m'a fait tourner comme un sabot.
Moi, j'ai bien vu à son air qu'il y avait en lui quelque chose.....Il avait dans la figure un je ne sais quoi.....je ne trouve pas de mot pour exprimer mon idée.
Oui, tu as raison: un regard..... Que je sois perdu si je n'ai pas vu, à sa mine, qu'il était plus qu'il ne paraissait.
Et moi aussi, je le jure. C'est tout uniment l'homme du monde le plus extraordinaire.
Je le crois: mais tu connais un plus grand guerrier que lui.
Qui? mon maître?
Oui: mais il n'est point question de cela.
Je crois que celui-ci en vaut six comme lui.
Oh! non, pas tant; mais je le regarde comme un plus grand guerrier.
Cependant, pour la défense d'une ville, notre général est excellent.
Oui, et pour un assaut aussi
Ho! ho! camarades; je puis vous dire des nouvelles, de grandes nouvelles, scélérats!
Quelles nouvelles? quelles nouvelles? Fais-nous-en part.
Si j'avais à choisir, je ne voudrais pas être Romain: oui, j'aimerais autant être un criminel condamné.
Pourquoi donc? pourquoi?
C'est que celui qui avait coutume de frotter notre général, Caïus Marcius, est ici.
Tu dis frotter notre général?
Eh bien! peut-être pas le frotter, mais tout au moins lui tenir tête.
Allons, nous sommes camarades et amis: disons la vérité; il était trop fort pour lui. Je le lui ai entendu avouer à lui-même.
A dire vrai, oui, il était trop fort pour lui. Devant Corioles, il vous le hacha comme une carbonnade.
Oui, ma foi; et s'il avait été anthropophage, il vous l'aurait grillé et mangé.
Mais voyons la suite de tes nouvelles.
Eh bien! on le traite ici comme s'il était le fils et l'héritier du dieu Mars. Il est placé à table sur le siège d'honneur; pas un de nos sénateurs qui osât lui faire une question; tous sont restés ébahis devant lui. Notre général lui-même le caresse comme une maîtresse, croit consacrer sa main en le touchant, et fait l'oeil à tous ses discours. Mais l'important de la nouvelle, c'est que notre général est coupé en deux: oui, il n'est plus aujourd'hui que la moitié de ce qu'il était hier; car cet autre a la moitié du commandement, à la prière et de l'aveu de toute l'assemblée. Il ira, dit-il, vous tirer l'oreille aux gardiens des portes de Rome; il balayera tout et laissera son passage libre et clair derrière lui.
Et il est homme à le faire plus qu'aucun que je connaisse.
Homme à le faire! Il le fera; car vois-tu, camarade, il lui reste autant d'amis qu'il peut avoir d'ennemis; mais ces amis n'osaient pas, en quelque façon (tu comprends), se montrer, comme on dit, ses amis dans l'infélicité Note 1L'esclave, qui veut faire le beau parleur, fabrique ici un mot qu'il ne comprend pas lui-même, et que son camarade relève. Voici la phrase: THIRD SERVANT.—Which friends, sir (as it were), durst not (look you sir), show themselves (as we term it) his friends whilst he's in directitude. FIRST SERVANT.—Directitude? what is that? .
Dans l'infélicité? Qu'est-ce que c'est que ça?
Mais lorsqu'ils le verront relever la tête et se baigner dans le sang, alors ils sortiront de leurs retraites, comme les lapins après la pluie, et se joindront à lui.
Mais quand se met-on en marche?
Demain, aujourd'hui, tout à l'heure: vous entendrez le tambour cette après-midi. L'expédition fait en quelque sorte partie du festin, et ils la veulent terminer avant de s'essuyer la bouche.
Bon: nous allons donc revoir le monde en mouvement! Cette paix n'est bonne à rien qu'à rouiller le fer, enrichir les tailleurs, et nourrir des chansonniers.
Moi, je dis: ayons la guerre; elle surpasse autant la paix que le jour surpasse la nuit: elle est vive, vigilante, sonore, et pleine d'activité et de trouble. La paix est une vraie apoplexie, une léthargie fade, sourde, assoupie, insensible: elle fait plus de bâtards que la guerre ne détruit d'hommes.
C'est cela, et comme la guerre peut s'appeler un métier de voleur, la paix n'est bonne qu'à faire des cocus.
Oui, et elle rend les hommes ennemis les uns des autres.
Bien dit, parce qu'ils ont alors moins besoin les uns des autres. Allons, la guerre, pour remplir ma bourse! J'espère dans peu voir les Romains à aussi vil prix dans le marché que l'ont été les Volsques..... J'entends du bruit: ils se lèvent de table.
Entrons vite, vite, entrons. [(Ils sortent»)]