ACTE QUATRIÈME

SCÈNE X

[La scène se passe entre les deux camps.]
[ANTOINE, SCARUS et l'armée.]
ANTOINE.

Leurs dispositions annoncent un combat sur mer; nous ne leur plaisons guère sur terre.

SCARUS.

On combattra sur mer et sur terre, seigneur.

ANTOINE.

Je voudrais qu'ils pussent nous attaquer aussi dans l'air, dans le feu, nous y combattrions aussi. Mais voici ce qu'il faut faire. Notre infanterie restera avec nous sur les collines qui rejoignent la ville. Les ordres sont donnés sur mer. La flotte est sortie du port; avançons afln de pouvoir aisément reconnaître leur ordre de bataille et observer leurs mouvements.

[(Ils sortent.)]
CÉSAR.
[entre avec son armée]

À moins que nous ne soyons attaqués, nous ne ferons aucun mouvement sur terre; et, suivant mes conjectures, il n'en sera rien; car ses meilleures troupes sont embarquées sur ses galères. Gagnons les vallées, et prenons tous nos avantages.

[(Ils sortent.)
(Rentrent Antoine et Scarus.)]
ANTOINE.

Il ne se sont pas rejoints encore. De l'en-droit où ces pins s'élèvent je pourrai tout voir, et dans un moment je reviens t'apprendre quelle est l'issue probable de la journée.

[(Il sort.)]
SCARUS.

Les hirondelles ont bâti leurs nids dans les voiles de Cléopâtre.—Les augures disent qu'ils ne savent pas, qu'ils ne peuvent pas dire... Ils ont un air consterné, et ils n'osent révéler ce qu'ils pensent. Antoine est vaillant et découragé; par accès sa fortune inquiète lui donne l'espérance et la crainte de ce qu'il a et de ce qu'il n'a pas.

[(Bruit dans l'éloignement, comme celui d'un combat naval.)]
ANTOINE.
[rentre]

Tout est perdu! l'infâme Égyptienne m'a trahi! ma flotte s'est rendue à l'ennemi; j'ai vu mes soldats jeter leurs casques en l'air, et boire avec ceux de César, comme des amis qui se retrouvent après une longue absence; ô femme trois fois prostituée , c'est toi qui m'as vendu à ce jeune novice!... Ce n'est plus qu'avec toi seul que mon coeur est en guerre. Dis-leur à tous de fuir; car dès que je me serai vengé de mon enchanteresse, tout sera fini pour moi. Va-t'en. Dis-leur à tous de fuir. [(Scarus sort.)] O soleil! je ne verrai plus ton lever. C'est ici que nous nous disons adieu. Antoine et la fortune se séparent ici.—C'est donc là que tout en est venu! Ces coeurs qui suivaient mes pas comme des chiens, dont je comblais tous les désirs, se sont évanouis, et prodiguent leurs faveurs à César, qui est dans toute sa fleur. Le pin qui les couvrait de son ombre est dépouillé de toute son écorce. Je suis trahi! Perfide coeur d'Égyptienne! Cette fatale enchanteresse, dont le regard m'envoyait au combat ou me rappelait auprès d'elle, dont le sein était mon diadème et le but de mes travaux; telle qu'une véritable Égyptienne , elle m'a entraîné dans le fond de l'abîme par un tour de gibecière . Éros! Éros!

[(Entre Cléopâtre.)]
ANTOINE.

Ah! magicienne! va-t'en!

CLÉOPÂTRE.

D'où vient ce courroux de mon seigneur contre son amante?

ANTOINE.

Disparais ou je vais te donner la récompense que tu mérites, et faire tort au triomphe de César. Qu'il s'empare de toi et te montre en spectacle à la populace de Rome; va suivre son char au milieu des huées, comme le plus grand opprobre de ton sexe. Tu seras exposée aux regards des rustres, comme un monstre étrange, pour quelque vile obole. Et puisse la patiente Octavie défigurer ton visage de ses ongles, qu'elle laisse croître pour sa vengeance! (Cléopâtre sort.) Tu as bien fait de fuir, s'il est bon de vivre. Mais tu aurais gagné à expirer sous ma rage; une mort eût pu éviter mille morts...—Éros, ici!—La chemise de Nessus m'enveloppe. Alcide, ô toi! mon illustre ancêtre, enseigne-moi tes fureurs, que je lance comme toi Lychas sur les cornes de la lune , et prête-moi ces mains robustes qui soulevaient ton énorme massue, que je m'anéantisse moi-même. La magicienne mourra. Elle m'a vendu à ce petit Romain, et je péris victime de ses complots. Elle mourra.—Éros, où es-tu?

[(Il sort.)]