ACTE QUATRIÈME

SCÈNE I

[Aux alentours du camp florentin.]
[Un des SEIGNEURS FRANÇAIS entre sur la scène, suivi de
cinq ou six
SOLDATS qui se mettent en embuscade.]
LE CAPITAINE.

Il ne peut venir par d'autre chemin que par le coin de cette haie. Lorsque vous fondrez sur lui, servez-vous des termes les plus terribles que vous voudrez; quand vous ne vous entendriez pas vous-mêmes, peu importe; car il faut que nous fassions semblant de ne pas le comprendre, excepté un de nous, que nous produirons comme interprète.

UN SOLDAT.

Mon bon capitaine, laissez-moi être l'interprète.

LE CAPITAINE.

N'es-tu pas connu de lui? Ne connaît-il pas ta voix?

LE SOLDAT.

Non, monsieur, je vous le garantis.

LE CAPITAINE.

Mais quel jargon nous parleras-tu?

LE SOLDAT.

Celui que vous me parlerez.

LE CAPITAINE.

Il faut qu'il nous prenne pour quelque bande d'étrangers à la solde de l'ennemi. N'oublions pas qu'il a une teinture de tous les langages des pays voisins: ainsi, il faut que chacun de nous parle un jargon à sa fantaisie, sans savoir ce que nous nous dirons l'un à l'autre. Tout ce que nous devons bien savoir, c'est le projet que nous avons en tête. Croassement de corbeau, ou tout autre babil, sera bon de reste.--Quant à vous, monsieur l'interprète, il faut que vous sachiez bien dissimuler.--Mais, ventre à terre! le voici qui vient, pour passer deux heures à dormir, et retourner ensuite débiter et jurer les mensonges qu'il forge.

[(Entre Parolles.)]
PAROLLES.

Dix heures! dans trois heures d'ici, il sera assez temps de retourner au quartier. Qu'est-ce que je dirai que j'ai fait? Il faut que ce soit quelque invention plausible pour se faire croire: on commence à me dépister, et les disgrâces ont dernièrement frappé trop souvent à ma porte. Je trouve que ma langue est trop téméraire: mais mon coeur a toujours devant les yeux la crainte de Mars et de ses enfants, et il ne soutient pas ce que hasarde ma langue.

LE CAPITAINE.
[à part]

Voilà la première vérité dont ta langue se soit jamais rendue coupable.

PAROLLES.

Quel diable m'engageait à entreprendre la reprise de ce tambour, en connaissant l'impossibilité, et sachant que je n'en avais nulle envie?--Il faut que je me fasse moi-même quelques blessures, et que je dise que je les ai reçues dans l'action; mais de légères blessures ne suffiraient pas pour persuader. Ils diront: «Quoi! vous en êtes échappé à si bon marché?»--Et de grandes blessures, je n'ose pas me les faire. Pourquoi? quelle preuve aura-t-on?--Ma langue, il faut que je vous mette dans la bouche d'une marchande de beurre, et que j'en achète une autre à la mule de Bajazet , si votre babil me jette dans les dangers.

LE CAPITAINE.
[à part]

Est-il possible qu'il sache ce qu'il est, et qu'il soit ce qu'il est?

PAROLLES.

Je voudrais qu'il me suffît de mettre mon habit en lambeaux, ou de briser mon épée espagnole.

LE CAPITAINE.
[à part]

Ce moyen ne peut pas aller.

PAROLLES.

Ou de griller ma barbe; et puis de dire que cela faisait partie du stratagème.

LE CAPITAINE.

Cela ne vaut pas mieux.

PAROLLES.

Ou de noyer mes habits, et puis de dire que j'ai été dépouillé.

LE CAPITAINE.

Cela ne peut guère servir.

PAROLLES.

Quand je jurerais que j'ai sauté par une fenêtre de la citadelle...

LE CAPITAINE.
[à part]

De quelle hauteur?

PAROLLES.
[continuant]

Trente brasses.

LE CAPITAINE.

Trois gros serments auraient encore peine à persuader cela.

PAROLLES.

Je voudrais avoir quelque tambour des ennemis, et alors je jurerais que c'est le même que j'ai repris.

LE CAPITAINE.
[à part]

Tu vas en entendre retentir un tout à l'heure.

[(Un tambour bat.)]
PAROLLES.
[étonné]

Un tambour des ennemis!

LE CAPITAINE.
[fondant sur lui avec sa troupe]

Thraca movousus, cargo, cargo, cargo!

TOUS ENSEMBLE.

Cargo, cargo! villanda par corbo, cargo!

PAROLLES.

Oh! rançon, rançon!--Ne me bandez pas les yeux.

[(Ils le saisissent et lui bandent les yeux.)]
L'INTERPRÈTE.

Boskos thromuldo boskos.

PAROLLES.

Oui, je sais que vous êtes du régiment de Muskos, et je perdrai la vie faute de savoir cette langue. S'il est parmi vous quelque Allemand, quelque Danois, quelque Bas-Hollandais, Italien ou Français, qu'il me parle; je lui découvrirai des secrets qui perdront les Florentins.

L'INTERPRÈTE.

Boskos vauvado... Je t'entends, et je puis parler ta langue. Kerely bonto: songe à ta religion; car dix-sept poignards sont pointés contre ton sein.

PAROLLES.

Oh!

L'INTERPRÈTE.

Oh! ta prière, ta prière!--Mancha revania dulche.

LE CAPITAINE.

Oschorbi dulchos volivorca.

L'INTERPRÈTE.

Le général veut bien t'épargner encore, et, les yeux ainsi bandés, il te fera conduire pour recueillir de toi tes secrets: peut-être pourras-tu apprendre quelque chose qui te sauvera la vie.

PAROLLES.

Oh! laissez-moi vivre et je vous dévoilerai tous les secrets du camp, leurs forces, leurs desseins: oui, je vous dirai des choses qui vous étonneront.

L'INTERPRÈTE.

Mais le feras-tu fidèlement?

PAROLLES.

Si je ne le fais pas, que je sois damné!

L'INTERPRÈTE.

Acordo linta. Avance; on te permet de marcher.

[(Il sort avec Parolles.)]
LE CAPITAINE.
[à l'un d'eux]

Va dire au comte de Roussillon et à mon frère que nous avons pris la bécasse, et que nous la tiendrons enveloppée jusqu'à ce que nous ayons de leurs nouvelles.

LE SOLDAT.

Capitaine, j'y vais.

LE CAPITAINE.

Il nous trahira tous, en nous parlant à nous-mêmes.--Dis-leur cela.

LE SOLDAT.

Je n'y manquerai pas, capitaine.

LE CAPITAINE.

Jusqu'alors je le tiendrai dans les ténèbres, et bien enfermé.

[(Ils sortent.)]