ACTE DEUXIÈME

SCÈNE IV

M.
[ême lieu]

Un autre appartement.

[Entrent HÉLÈNE ET LE BOUFFON.]
HÉLÈNE.

Ma mère me salue avec bonté. Est-elle bien?

LE BOUFFON.

Elle n'est pas bien, et pourtant elle jouit de sa santé: elle est gaie, mais pourtant elle n'est pas bien; mais Dieu soit loué! elle est bien et n'a besoin de rien dans ce monde, et pourtant elle n'est pas bien.

HÉLÈNE.

Si elle est bien, quel mal a-t-elle donc, qu'elle ne soit pas bien?

LE BOUFFON.

Vraiment, elle serait très bien s'il ne lui manquait pas deux choses.

HÉLÈNE.

Quelles sont ces deux choses?

LE BOUFFON.

La première, c'est qu'elle n'est pas dans le ciel, où Dieu veuille l'envoyer promptement; la seconde, c'est qu'elle est sur la terre, d'où Dieu veuille la renvoyer promptement.

[(Entre Parolles.)]
PAROLLES.

Salut, mon heureuse dame!

HÉLÈNE.

Je me flatte d'avoir votre aveu pour ma bonne fortune.

PAROLLES.

Vous avez mes voeux pour qu'elle augmente, et mes voeux encore pour qu'elle dure. ([Au bouffon.]) Ah! mon vaurien! comment se porte ma vieille dame?

LE BOUFFON.

Si vous aviez ses rides, et moi ses écus, je voudrais qu'elle fût comme vous dites.

PAROLLES.

Eh! je ne dis rien.

LE BOUFFON.

Vraiment, vous n'en êtes que plus sage; car souvent la langue d'un homme est la ruine de son maître: ne dire rien, ne faire rien, ne savoir rien, et n'avoir rien, font une grande partie de vos titres, qui ne diffèrent pas grandement de rien.

PAROLLES.

Va-t'en; tu es un vaurien.

LE BOUFFON.

Vous auriez dû dire, monsieur, devant un vaurien, tu es un vaurien; c'est-à-dire, devant moi tu es un vaurien; et cela aurait été la vérité, monsieur.

PAROLLES.

Va, va, tu es un rusé fou: je t'ai découvert.

LE BOUFFON.

Me découvrez-vous en vous-même, monsieur? ou bien, vous a-t-on appris à me découvrir? La recherche, monsieur, était des plus profitables; et vous pourriez trouver beaucoup du fou en vous, au grand déplaisir du monde, et pour augmenter les risées.

PAROLLES.

Un bon drôle, ma foi, et bien nourri!--Madame, mon seigneur va partir ce soir. Une affaire très-sérieuse l'appelle: il sait les grandes prérogatives et les droits de l'amour, que la circonstance réclame comme vous étant dus; mais il est contraint, malgré lui, de les remettre à un autre temps. Cette privation et ce délai sont rachetés par les douceurs qui vont se préparer dans cet intervalle forcé, pour inonder de joie l'heure à venir, et faire déborder la coupe des plaisirs.

HÉLÈNE.

Quelles sont ses autres intentions?

PAROLLES.

Que vous preniez à l'instant congé du roi, et que vous donniez cette précipitation pour votre propre décision en l'appuyant de toutes les raisons que vous pourrez trouver pour rendre cette nécessité vraisemblable.

HÉLÈNE.

Que commande-t-il encore?

PAROLLES.

Qu'après avoir obtenu ce congé, vous vous conformiez sur-le-champ à ses autres intentions.

HÉLÈNE.

En tout je suis soumise à sa volonté.

PAROLLES.

Je vais l'en assurer de votre part.

[(Parolles sort.)]
HÉLÈNE.

Je vous en prie. ([Au bouffon.]) Viens, drôle.

[(Ils sortent.)]