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      <titleStmt>
        <title xml:lang="fr">Le conte d'hiver</title>
        <author>
          <persName>William Shakespeare</persName>
          <note type="dates">1564–1616</note>
        </author>
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          <resp>French translation</resp>
          <name>François Guizot</name>
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          <resp>XHTML-to-TEI drama conversion and structural encoding</resp>
          <name>Bookstacks project</name>
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        <edition n="1.0">Bookstacks French TEI edition</edition>
      </editionStmt>
      <publicationStmt>
        <publisher>Bookstacks project</publisher>
        <pubPlace>United States</pubPlace>
        <date when="2026-08-22">22 August 2026</date>
        <idno type="local">shakespeare-the-winters-tale-fra</idno>
        <availability status="free">
          <licence target="https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/">This derived TEI file is made available under the Creative Commons Attribution-ShareAlike 4.0 International License; the Project Gutenberg source is public domain in the United States.</licence>
        </availability>
      </publicationStmt>
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        <p>Born-digital French text from Project Gutenberg eBook #18311, converted from its EPUB XHTML reading order. Gutenberg administrative boilerplate and navigation were omitted.</p>
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        <p>Acts, scenes, dramatic speakers, prose speeches, stage directions, cast material, songs and verse, editorial notices, inline typography, and referenced translator notes were mapped to TEI P5 without inventing speaker identities.</p>
      </projectDesc>
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      <langUsage>
        <language ident="fr">French</language>
      </langUsage>
      <textClass>
        <keywords scheme="https://www.gutenberg.org">
          <term>Fathers and daughters -- Drama</term>
          <term>Married people -- Drama</term>
          <term>Tragicomedy</term>
          <term>Castaways -- Drama</term>
          <term>Sicily (Italy) -- Kings and rulers -- Drama</term>
        </keywords>
      </textClass>
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      <change when="2026-08-22" who="#bookstacks-encoding">Converted the French Project Gutenberg EPUB XHTML into standalone dramatic TEI P5.</change>
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  <text xml:lang="fr">
    <body>
      <div type="title-page" xml:id="fra-title-page-000001">
        <head>Le conte d'hiver</head>
        <p xml:id="fra-p-000001">Note du transcripteur.</p>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000001">
          <l xml:id="fra-line-000001">============================================</l>
          <l xml:id="fra-line-000002">Ce document est tiré de:</l>
        </lg>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000003">
          <l xml:id="fra-line-000003">OEUVRES COMPLÈTES DE</l>
          <l xml:id="fra-line-000004">SHAKSPEARE</l>
        </lg>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000004">
          <l xml:id="fra-line-000005">TRADUCTION DE</l>
          <l xml:id="fra-line-000006">M. GUIZOT</l>
        </lg>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000005">
          <l xml:id="fra-line-000007">NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</l>
          <l xml:id="fra-line-000008">AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</l>
          <l xml:id="fra-line-000009">DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</l>
        </lg>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000006">
          <l xml:id="fra-line-000010">Volume 4</l>
        </lg>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000007">
          <l xml:id="fra-line-000011">Mesure pour mesure.—Othello.—Comme il vous plaira.</l>
          <l xml:id="fra-line-000012">Le conte d'hiver.—Troïlus et Cressida.</l>
        </lg>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000008">
          <l xml:id="fra-line-000013">PARIS</l>
          <l xml:id="fra-line-000014">A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</l>
          <l xml:id="fra-line-000015">DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</l>
          <l xml:id="fra-line-000016">35, QUAI DES AUGUSTINS</l>
          <l xml:id="fra-line-000017">1863</l>
        </lg>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000010">
          <l xml:id="fra-line-000018">===============================================</l>
        </lg>
        <p xml:id="fra-p-000002" rend="subheading">LE CONTE D'HIVER</p>
        <p xml:id="fra-p-000003" rend="subheading">TRAGÉDIE</p>
      </div>
      <div type="introduction" xml:id="fra-introduction-000001">
        <head>NOTICE SUR LE CONTE D'HIVER</head>
        <p xml:id="fra-p-000004">Cette pièce embrasse un intervalle de seize années; une princesse
y naît au second acte et se marie au cinquième. C'est la plus grande
infraction à la loi d'unité de temps dont Shakspeare se soit rendu
coupable; aussi n'ignorant pas les règles comme on a voulu quelquefois
le dire, et prévoyant en quelque sorte les clameurs des critiques,
il a pris la peine au commencement du quatrième acte, d'évoquer
le Temps lui-même qui vient faire en personne l'apologie du
poëte; mais les critiques auraient voulu sans doute que ce personnage
allégorique eût aussi demandé leur indulgence pour deux autres
licences; la première est d'avoir violé la chronologie jusqu'à faire de
Jules Romain le contemporain de l'oracle de Delphes; la seconde
d'avoir fait de la Bohême un royaume maritime. Ces fautes impardonnables
ont tellement offensé ceux qui voudraient réconcilier Aristote
avec Shakspeare, qu'ils ont répudié le <hi rend="italic">Conte d'hiver</hi> dans l'héritage
du poëte; et qu'aveuglés par leurs préventions, ils n'ont pas
osé reconnaître que cette pièce si défectueuse étincelle de beautés
dont Shakspeare seul est capable. C'est encore dans une nouvelle romanesque,
<hi rend="italic">Dorastus et Faunia</hi>, attribuée à Robert Greene, qu'il
faut chercher l'idée première du <hi rend="italic">Conte d'hiver</hi>; à moins que, comme
quelques critiques, on ne préfère croire la nouvelle postérieure à la
pièce, ce qui est moins probable. Nous allons faire connaître l'histoire
de Dorastus et Faunia par un abrégé des principales circonstances.</p>
        <p xml:id="fra-p-000005">Longtemps avant l'établissement du christianisme, régnait en
Bohême un roi nommé Pandosto qui vivait heureux avec Bellaria son
épouse. Il en eut un fils nommé Garrinter. Égisthus, roi de Sicile,
son ami, vint le féliciter sur la naissance du jeune prince. Pendant
le séjour qu'il fit à la cour de Bohême son intimité avec Bellaria
excita une telle jalousie dans le coeur de Pandosto, qu'il chargea son
échanson Franio de l'empoisonner. Franio eut horreur de cette commission,
révéla tout à Égisthus, favorisa son évasion et l'accompagna
en Sicile. Pandosto furieux tourna toute sa vengeance contre la reine,
l'accusa publiquement d'adultère, la fit garder à vue pendant sa
grossesse, et, dès qu'elle fut accouchée, il envoya chercher l'enfant
dans la prison, le fit mettre dans un berceau et l'exposa à la mer
pendant une tempête.</p>
        <p xml:id="fra-p-000006">Le procès de Bellaria fut ensuite instruit juridiquement. Elle persista
à protester de son innocence, et le roi voulant que son témoignage
fût reçu pour toute preuve, Bellaria demanda celui de l'oracle
de Delphes. Six courtisans furent envoyés en ambassade à la
Pythonisse qui confirma l'innocence de la reine et déclara de plus
que Pandosto mourrait sans héritier si l'enfant exposé ne se retrouvait
pas. En effet, pendant que le roi confondu se livre à ses regrets,
on vient lui annoncer la mort de son fils Garrinter, et Bellaria, accablée
de sa douleur, meurt elle-même subitement.</p>
        <p xml:id="fra-p-000007">Pandosto au désespoir se serait tué lui-même si on n'eût retenu
son bras. Peu à peu ce désespoir dégénéra en mélancolie et en langueur;
le monarque allait tous les jours arroser de ses larmes le
tombeau de Bellaria.</p>
        <p xml:id="fra-p-000008">La nacelle sur laquelle l'enfant avait été exposé flotta pendant
deux jours au gré des vagues, et aborda sur la côte de Sicile. Un
berger occupé à chercher en ce lieu une brebis qu'il avait perdue,
aperçut la nacelle et y trouva l'enfant enveloppé d'un drap écarlate
brodé d'or, ayant au cou une chaîne enrichie de pierres précieuses,
et à côté de lui une bourse pleine d'argent. Il l'emporta dans sa chaumière
et l'éleva dans la simplicité des moeurs pastorales; mais Faunia,
c'est le nom que donna le berger à la jeune fille, était si belle
que l'on parla bientôt d'elle à la cour; Dorastus, fils du roi de Sicile,
fut curieux de la voir, en devint amoureux, et sacrifiant les espérances
de son avenir et la main d'une princesse de Danemark à la
bergère qu'il aimait, s'enfuit secrètement avec elle. Le confident du
prince était un nommé Capino qui allait tout préparer pour favoriser
la fuite des deux amants, lorsqu'il rencontra Porrus le père supposé
de Faunia. Malgré le déguisement dont Dorastus s'était servi pour
faire la cour à sa fille adoptive, Porrus avait enfin reconnu le prince,
et, craignant le ressentiment du roi, venait lui révéler qu'il n'était que
le père nourricier de Faunia, en lui portant les bijoux trouvés dans
la nacelle.</p>
        <p xml:id="fra-p-000009">Capino lui offre sa médiation, et sous divers prétextes il l'entraîne
au vaisseau où étaient déjà les fugitifs. Porrus est forcé de les suivre.
La navigation ne fut pas heureuse, et le navire échoua sur les
côtes de Bohême. On voit que Shakspeare ne s'est pas inquiété d'être
plus savant géographe que le romancier.</p>
        <p xml:id="fra-p-000010">Redoutant la cruauté de Pandosto, le prince résolut d'attendre
incognito sous le nom de Méléagre, l'occasion de se réfugier dans
une contrée plus hospitalière; mais la beauté de Faunia fit encore
du bruit: le roi de Bohême voulut la voir, et, oubliant sa douleur,
conçut le projet de s'en faire aimer; il mit Dorastus en prison de
peur qu'il ne fût un obstacle à ce désir, et fit les propositions les
plus flatteuses à Faunia qui les rejeta constamment avec dédain.</p>
        <p xml:id="fra-p-000011">Cependant le roi de Sicile était parvenu à découvrir les traces de
son fils. Il envoie ses ambassadeurs en Bohême pour y réclamer Dorastus,
et prier le roi de mettre à mort Capino, Porrus et sa fille
Faunia.</p>
        <p xml:id="fra-p-000012">Pandosto se hâte de tirer Dorastus de prison, lui demande pardon
du traitement qu'il lui a fait essuyer, le fait asseoir sur son trône, et
lui explique le message de son père.</p>
        <p xml:id="fra-p-000013">Porrus, Faunia et Capino sont mandés; on leur lit leur sentence
de mort. Mais Porrus raconte tout ce qu'il sait de Faunia, et montre
les bijoux qu'il a trouvés auprès d'elle. Le roi reconnaît sa fille, récompense
Capino, et fait Porrus chevalier.</p>
        <p xml:id="fra-p-000014">Il ne faut pas chercher dans ce conte le retour d'Hermione, la
touchante résignation de cette reine, et le contraste du zèle ardent
et courageux de Pauline; les scènes de jalousie et de tendresse conjugale,
et surtout celles où Florizel et Perdita se disent leur amour
avec tant d'innocence, et où Shakspeare a fait preuve d'une imagination
qui a toute la fraîcheur et la grâce de la nature au printemps.
Il ne faut pas y chercher les caractères encore intéressants, quoique
subalternes, d'Antigone, de Camillo, du vieux berger et de son fils,
si fier d'être fait gentilhomme qu'il ne croit plus que les mots qu'il
employait jadis soient dignes de lui: «Ne pas le jurer, à présent que
je suis gentilhomme! Que les paysans le <hi rend="italic">disent</hi> eux, moi je le jurerai.»</p>
        <p xml:id="fra-p-000015">Mais le rôle le plus plaisant de la pièce, c'est celui de ce fripon
Autolycus, si original que l'on pardonne à Shakspeare d'avoir oublié
de faire la part de la morale, en ne le punissant pas lors du dénoument.</p>
        <p xml:id="fra-p-000016">Walpole prétend que le <hi rend="italic">Conte d'hiver</hi> peut être rangé parmi les
drames historiques de Shakspeare, qui aurait eu visiblement l'intention
de flatter la reine Élisabeth par une apologie indirecte. Selon
lui, l'art de Shakspeare ne se montre nulle part avec plus d'adresse;
le sujet était trop délicat pour être mis sur la scène sans voile; il
était trop récent, et touchait la reine de trop près pour que le poëte
pût hasarder des allusions autrement que dans la forme d'un compliment.
La déraisonnable jalousie de Léontes, et sa violence, retracent
le caractère d'Henri VIII, qui, en général, fit servir la loi d'instrument
à ses passions impétueuses. Non-seulement le plan général
de la pièce, mais plusieurs passages sont tellement marqués de cette
intention, qu'ils sont plus près de l'histoire que de la fiction. Hermione
accusée dit:</p>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000011">
          <l xml:id="fra-line-000019">.... <hi rend="italic">For honour,</hi></l>
          <l xml:id="fra-line-000020">
            <hi rend="italic">'Tis a derivative from me to mine.</hi>
          </l>
          <l xml:id="fra-line-000021"><hi rend="italic">And it only that I stand for</hi>.</l>
        </lg>
        <p xml:id="fra-p-000017">«Quant à l'honneur, il doit passer de moi à mes enfants, et c'est
lui seul que je veux défendre.»</p>
        <p xml:id="fra-p-000018">Ces mots semblent pris de la lettre d'Anne Boleyn au roi avant son
exécution. Mamilius, le jeune prince, personnage inutile, qui meurt
dans l'enfance, ne fait que confirmer l'opinion, la reine Anne ayant
mis au monde un enfant mort avant Élisabeth. Mais le passage le
plus frappant en ce qu'il n'aurait aucun rapport à la tragédie, si elle
n'était destinée à peindre Élisabeth, c'est celui où Pauline décrivant
les traits de la princesse qu'Hermione vient de mettre au monde, dit
en parlant de sa ressemblance avec son père:</p>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000012">
          <l xml:id="fra-line-000022">
            <hi rend="italic">She has the very trick of his frown.</hi>
          </l>
          <l xml:id="fra-line-000023">«Elle a jusqu'au froncement de son sourcil.»</l>
        </lg>
        <p xml:id="fra-p-000019">Il y a une objection qui embarrasse Walpole, c'est une phrase si
directement applicable à Élisabeth et à son père, qu'il n'est guère
possible qu'un poëte ait osé la risquer. Pauline dit encore au roi:</p>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000013">
          <l xml:id="fra-line-000024">
            <hi rend="italic">'Tis yours</hi>
          </l>
          <l xml:id="fra-line-000025">
            <hi rend="italic">And might we lay the old proverb to your charge</hi>
          </l>
          <l xml:id="fra-line-000026"><hi rend="italic">So like you 'tis worse</hi>.</l>
        </lg>
        <p xml:id="fra-p-000020">«C'est votre enfant, et il vous ressemble tant que nous pourrions vous appliquer en reproche le vieux proverbe, <hi rend="italic">il vous ressemble tant que c'est tant pis</hi>.»</p>
        <p xml:id="fra-p-000021">Walpole prétend que cette phrase n'aurait été insérée qu'après la
mort d'Élisabeth.</p>
        <p xml:id="fra-p-000022">On a plusieurs fois voulu soumettre à un plan plus régulier la
pièce du <hi rend="italic">Conte d'hiver,</hi> nous ne citerons que l'essai de Garrick,
qui n'en conserva que la partie tragique, et la réduisit en trois
actes.</p>
        <p xml:id="fra-p-000023">Selon Malone, Shakspeare aurait composé cette pièce en 1604.</p>
        <p xml:id="fra-p-000024">PERSONNAGES</p>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000014">
          <l xml:id="fra-line-000027">LÉONTES, roi de Sicile.</l>
          <l xml:id="fra-line-000028">MAMILIUS, son fils.</l>
          <l xml:id="fra-line-000029">CAMILLO,      )</l>
          <l xml:id="fra-line-000030">ANTIGONE,    )</l>
          <l xml:id="fra-line-000031">CLÉOMÈNE,  ) seigneurs de Sicile.</l>
          <l xml:id="fra-line-000032">DION,              )</l>
          <l xml:id="fra-line-000033">UN AUTRE SEIGNEUR de Sicile.</l>
          <l xml:id="fra-line-000034">ROGER, gentilhomme sicilien.</l>
          <l xml:id="fra-line-000035">UN GENTILHOMME attaché au prince Mamilius.</l>
          <l xml:id="fra-line-000036">POLIXÈNE, roi de Bohême.</l>
          <l xml:id="fra-line-000037">FLORIZEL, son fils.</l>
          <l xml:id="fra-line-000038">ARCHIDAMUS, seigneur de Bohême.</l>
          <l xml:id="fra-line-000039">OFFICIERS de la cour de justice.</l>
          <l xml:id="fra-line-000040">UN VIEUX BERGER, père supposé de Perdita.</l>
          <l xml:id="fra-line-000041">SON FILS.</l>
        </lg>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000015">
          <l xml:id="fra-line-000042">UN MARINIER.</l>
          <l xml:id="fra-line-000043">UN GEÔLIER.</l>
          <l xml:id="fra-line-000044">UN VALET du vieux berger.</l>
          <l xml:id="fra-line-000045">AUTOLYCUS, filou.</l>
          <l xml:id="fra-line-000046">LE TEMPS, personnage faisant l'office de choeur.</l>
          <l xml:id="fra-line-000047">HERMIONE, femme de Léontes.</l>
          <l xml:id="fra-line-000048">PERDITA, fille de Léontes et d'Hermione.</l>
          <l xml:id="fra-line-000049">PAULINE, femme d'Antigone.</l>
          <l xml:id="fra-line-000050">ÉMILIE,                               ) suivantes</l>
          <l xml:id="fra-line-000051">DEUX AUTRES DAMES,) de la reine.</l>
          <l xml:id="fra-line-000052">MOPSA,     )</l>
          <l xml:id="fra-line-000053">DORCAS,  ) jeunes bergères.</l>
          <l xml:id="fra-line-000054">SATYRES DANSANT, BERGERS ET BERGÈRES,</l>
          <l xml:id="fra-line-000055">GARDES, SEIGNEURS, DAMES ET</l>
          <l xml:id="fra-line-000056">SUITE, ETC.</l>
        </lg>
        <p xml:id="fra-p-000025">La scène est tantôt en Sicile, tantôt en Bohême.</p>
      </div>
      <div type="act" n="1" xml:id="shakespeare-the-winters-tale-fra-act-001">
        <head>ACTE PREMIER</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-the-winters-tale-fra-act-001-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000001">La Sicile. Antichambre dans le palais de Léontes.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000002">CAMILLO, ARCHIDAMUS.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000001">
            <speaker>ARCHIDAMUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000026">S'il vous arrive, Camillo, de visiter un
jour la Bohême, dans quelque occasion semblable à celle
qui a réclamé maintenant mes services, vous trouverez,
comme je vous l'ai dit, une grande différence entre
notre Bohême et votre Sicile.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000002">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000027">Je crois que, l'été prochain, le roi de Sicile
se propose de rendre à votre roi la visite qu'il lui doit à
si juste titre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000003">
            <speaker>ARCHIDAMUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000028">Si l'accueil que vous recevrez est au-dessous
de celui que nous avons reçu, notre amitié nous
justifiera; car en vérité...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000004">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000029">Je vous en prie...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000005">
            <speaker>ARCHIDAMUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000030">Vraiment, et je parle avec connaissance
et franchise, nous ne pouvons mettre la même magnificence...
et une si rare... Je ne sais comment dire. Allons,
nous vous donnerons des boissons assoupissantes, afin
que vos sens incapables de sentir notre insuffisance ne
puissent du moins nous accuser, s'ils ne peuvent nous
accorder des éloges.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000006">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000031">Vous payez beaucoup trop cher ce qui vous
est donné gratuitement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000007">
            <speaker>ARCHIDAMUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000032">Croyez-moi, je parle d'après mes propres
connaissances, et d'après ce que l'honnêteté m'inspire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000008">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000033">La Sicile ne peut se montrer trop amie de
la Bohême. Leurs rois ont été élevés ensemble dans leur
enfance; et l'amitié jeta dès lors entre eux de si profondes
racines, qu'elle ne peut que s'étendre à présent.
Depuis que l'âge les a mûris pour le trône, et que les
devoirs de la royauté ont séparé leur société, leurs rapprochements,
sinon personnels, ont été royalement continués
par un échange mutuel de présents, de lettres et
d'ambassades amicales; en sorte qu'absents, ils paraissaient
être encore ensemble; ils se donnaient la main
comme au-dessus d'une vaste mer, et ils s'embrassaient,
pour ainsi dire, des deux bouts opposés du monde.
Que le ciel entretienne leur affection!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000009">
            <speaker>ARCHIDAMUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000034">Je crois qu'il n'est point dans le monde
de malice ou d'affaire qui puissent l'altérer. Vous avez
une consolation indicible dans le jeune prince Mamilius.
Je n'ai jamais connu de gentilhomme d'une plus grande
espérance.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000010">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000035">Je conviens avec vous qu'il donne de
grandes espérances. C'est un noble enfant; un jeune
prince, qui est un vrai baume pour le coeur de ses sujets;
il rajeunit les vieux coeurs: ceux qui, avant sa naissance,
allaient déjà avec des béquilles, désirent vivre
encore pour le voir devenir homme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000011">
            <speaker>ARCHIDAMUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000036">Et sans cela ils seraient donc bien aises
de mourir?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000012">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000037">Oui, s'ils n'avaient pas quelque autre motif
pour excuser leur désir de vivre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000013">
            <speaker>ARCHIDAMUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000038">Si le roi n'avait pas de fils, ils désireraient
vivre sur leurs béquilles jusqu'à ce qu'il en eût un.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000003">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-the-winters-tale-fra-act-001-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000004">Une salle d'honneur dans le palais.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000005">LÉONTES, HERMIONE, MAMILIUS, POLIXÈNE,
CAMILLO, <hi rend="italic">et suite</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000014">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000039">Déjà le berger a vu changer neuf fois
l'astre humide des nuits, depuis que nous avons laissé
notre trône vide; et j'épuiserais, mon frère, encore
autant de temps à vous faire mes remerciements, que je
n'en partirais pas moins chargé d'une dette éternelle.
Ainsi, comme un chiffre placé toujours dans un bon
rang, je multiplie, avec un merci, bien d'autres milliers
qui le précèdent.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000015">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000040">Différez encore quelque temps vos remerciements:
vous vous acquitterez en partant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000016">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000041">Seigneur, c'est demain: je suis tourmenté
par les craintes de ce qui peut arriver ou se préparer
pendant notre absence. Veuillent les dieux que nuls
vents malfaisants ne soufflent sur mes États, et ne me
fassent dire: mes inquiétudes n'étaient que trop fondées!
et d'ailleurs je suis resté assez longtemps pour
fatiguer Votre Majesté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000017">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000042">Mon frère, nous sommes trop solide pour
que vous puissiez venir à bout de nous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000018">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000043">Point de plus long séjour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000019">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000044">Encore une huitaine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000020">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000045">Très-décidément, demain.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000021">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000046">Nous partagerons donc le temps entre
nous; et, en cela, je ne veux pas être contredit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000022">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000047">Ne me pressez pas ainsi, je vous en conjure.
Il n'est point de voix persuasive; non, il n'en est
point dans le monde, qui pût me gagner aussitôt que la
vôtre, et il en serait ainsi aujourd'hui, si ma présence
vous était nécessaire, quand le besoin exigerait de ma
part un refus. Mes affaires me rappellent chez moi; y
mettre obstacle, ce serait me punir de votre affection; et
un plus long séjour deviendrait pour vous une charge et
un embarras; pour nous épargner ces deux inconvénients,
adieu, mon frère.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000023">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000048">Vous restez muette, ma reine? Parlez donc.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000024">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000049">Je comptais, seigneur, garder le silence
jusqu'à ce que vous l'eussiez amené à protester avec serment
qu'il ne resterait pas; vous le suppliez trop froidement,
seigneur. Dites-lui que vous êtes sûr que tout va
bien en Bohême; le jour d'hier nous a donné ces nouvelles
satisfaisantes: dites-lui cela, et il sera forcé dans
ses derniers retranchements.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000025">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000050">Bien dit, Hermione.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000026">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000051">S'il disait qu'il languit de revoir son fils,
ce serait une bonne raison; et s'il dit cela, laissez-le
partir; s'il jure qu'il en est ainsi, il ne doit pas rester
plus longtemps, nous le chasserons d'ici avec nos quenouilles.—<stage type="business" xml:id="fra-stage-000006">(<hi rend="italic">A Polixène.</hi>)</stage> Cependant je me hasarderai à
vous demander de nous prêter encore une semaine de
votre royale présence. Quand vous recevrez mon époux
en Bohême, je vous recommande de l'y retenir un mois
au delà du terme marqué pour son départ: et pourtant
en vérité, Léontes, je ne vous aime pas d'une minute de
moins, que toute autre femme n'aime son époux.—Vous
resterez?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000027">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000052">Non, madame.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000028">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000053">Oh! mais vous resterez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000029">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000054">Je ne le puis vraiment pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000030">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000055">Vraiment? Vous me refusez avec des serments
faciles; mais quand vous chercheriez à déplacer
les astres de leur sphère par des serments, je vous dirais
encore: Seigneur, on ne part point. Vraiment vous ne
partirez point: le <hi rend="italic">vraiment</hi> d'une dame a autant de pouvoir
que le <hi rend="italic">vraiment</hi> d'un gentilhomme. Voulez-vous
encore partir? forcez-moi de vous retenir comme prisonnier,
et non pas comme un hôte; et alors vous payerez
votre pension en nous quittant, et serez par là dispensé
de tous remerciements; qu'en dites-vous? êtes-vous
mon prisonnier, ou mon hôte? Par votre redoutable
<hi rend="italic">vraiment</hi>, il faut vous décider à être l'un ou l'autre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000031">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000056">Votre hôte, alors, madame! car être
votre prisonnier emporterait l'idée d'une offense, qu'il
m'est moins aisé à moi de commettre qu'à vous de
punir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000032">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000057">Ainsi je ne serai point votre geôlier, mais
votre bonne hôtesse. Allons, il me prend envie de vous
questionner sur les tours de mon seigneur et les vôtres,
lorsque vous étiez jeunes. Vous deviez faire alors de
jolis petits princes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000033">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000058">Nous étions, belle reine, deux étourdis,
qui croyaient qu'il n'y avait point d'autre avenir devant
eux, qu'un lendemain semblable à aujourd'hui, et que
notre enfance durerait toujours.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000034">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000059">Mon seigneur n'était-il pas le plus fou des
deux?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000035">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000060">Nous étions comme deux agneaux jumeaux,
qui bondissaient ensemble au soleil, et bêlaient l'un
après l'autre; notre échange mutuel était de l'innocence
pour de l'innocence; nous ne connaissions pas l'art de
faire du mal, non: et nous n'imaginions pas qu'aucun
homme en fit. Si nous avions continué cette vie, et que
nos faibles intelligences n'eussent jamais été exaltées
par un sang plus impétueux, nous aurions pu répondre
hardiment au ciel, <hi rend="italic">non coupables</hi>, en mettant à part la
tache héréditaire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000036">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000061">Vous nous donnez à entendre par là que
depuis vous avez fait des faux pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000037">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000062">O dame très-sacrée, les tentations sont
nées depuis lors: car dans ces jours où nous n'avions
pas encore nos plumes, ma femme n'était qu'une petite
fille; et votre précieuse personne n'avait pas encore
frappé les regards de mon jeune camarade.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000038">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000063">Que la grâce du ciel me soit en aide! Ne
tirez aucune conséquence de tout ceci, de peur que vous
ne disiez que votre reine et moi nous sommes de mauvais
anges. Et pourtant, poursuivez: nous répondrons
des fautes que nous vous avons fait commettre, si vous
avez fait votre premier péché avec nous, et que vous
avez continué de pécher avec nous, et que vous n'ayiez
jamais trébuché qu'avec nous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000039">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000007">à Hermione</stage>
            <p xml:id="fra-p-000064">Est-il enfin gagné?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000040">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000065">Il restera, seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000041">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000066">Il n'a pas voulu y consentir, à ma prière.
Hermione, ma bien-aimée, jamais vous n'avez parlé
plus à propos.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000042">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000067">Jamais?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000043">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000068">Jamais, qu'une seule fois.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000044">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000069">Comment? j'ai parlé deux fois à propos?
et quand a été la première, s'il vous plaît? Je vous en
prie, dites-le-moi. Rassasiez-moi d'éloges, et engraissez-m'en
comme un oiseau domestique; une bonne action
qu'on laisse mourir, sans en parler, en tue mille autres
qui seraient venues à la suite; les louanges sont notre
salaire: vous pouvez avec un seul doux baiser nous faire
avancer plus de cent lieues, tandis qu'avec l'aiguillon
vous ne nous feriez pas parcourir un seul acre. Mais
allons au but. Ma dernière bonne action a été de l'engager
à rester: quelle a donc été la première? Celle-ci a
une soeur aînée, ou je ne vous comprends pas: ah! fasse
le ciel qu'elle se nomme vertu! Mais j'ai déjà parlé une
fois à propos: quand? Je vous en prie, dites-le-moi, je
languis de le savoir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000045">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000070">Eh bien! ce fut quand trois tristes mois
expirèrent enfin d'amertume, et que tu ouvris ta main
blanche pour frapper dans la mienne en signe d'amour;—tu
dis alors: Je suis à vous pour toujours.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000046">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000071">Allons, c'est vertu.—Ainsi, voyez-vous,
j'ai parlé à propos deux fois: la première, afin de conquérir
pour toujours mon royal époux; la seconde, afin
d'obtenir le séjour d'un ami pour quelque temps.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000008">(Elle présente la main à Polixène.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000047">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000009">à part</stage>
            <p xml:id="fra-p-000072">Trop de chaleur quand on mêle de
si près l'amitié, on finit bientôt par mêler les personnes:
j'ai en moi un <hi rend="italic">tremor cordis</hi>: mon coeur bondit; mais ce
n'est pas de joie, ce n'est pas de joie.—Cet accueil peut
avoir une apparence honnête: il peut puiser sa liberté
dans la cordialité, dans la bonté du naturel, dans un
coeur affectueux, et être convenable pour qui le montre:
il le peut, je l'accorde. Mais de se serrer ainsi les mains,
de se serrer les doigts comme ils le font en ce moment,
et de se renvoyer des sourires d'intelligence, comme un
miroir; et puis de soupirer comme le signal de mort du
cerf: oh! c'est là un genre d'accueil qui ne plaît ni à
mon coeur, ni à mon front.—Mamilius, es-tu mon
enfant?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000048">
            <speaker>MAMILIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000073">Oui, mon bon seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000049">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000074">Vraiment! c'est mon beau petit coq. Quoi!
as-tu noirci ton nez? On dit que c'est une copie du mien.
Allons, petit capitaine, il faut être <hi rend="italic">propre</hi>. Je veux dire
<hi rend="italic">propre<note type="editorial" n="1" xml:id="fra-note-000001">Équivoque sur le mot neat qui veut dire bétail à cornes et propre, gentil.</note></hi> au moins, capitaine, quoique ce mot s'applique
également au boeuf, à la génisse et au veau. Quoi, toujours
jouant du virginal<note type="editorial" n="2" xml:id="fra-note-000002">Espèce d'épinette. Un livre des leçons de cet instrument ayant appartenu à la reine Élisabeth existe encore.</note> sur sa main. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000010">(<hi rend="italic">Observant Polixène
et Hermione.) (A son fils</hi>.)</stage> Mon petit veau, es-tu bien
mon veau?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000050">
            <speaker>MAMILIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000075">Oui, si vous le voulez bien, mon seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000051">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000076">Il te manque la peau rude et cette crue que
je me sens au front pour me ressembler parfaitement.—Et
pourtant, nous nous ressemblons comme deux
oeufs: ce sont les femmes qui le disent, et elles disent
tout ce qu'elles veulent. Mais quand elles seraient fausses,
comme les mauvais draps reteints en noir, comme les
vents, comme les eaux; fausses comme les dés que
désire un homme qui ne connaît point de limite entre
le tien et le mien; cependant il serait toujours vrai de
dire que cet enfant me ressemble. Allons, monsieur le
page, regardez-moi avec votre oeil bleu-de-ciel.—Petit
fripon, mon enfant chéri, ta mère peut-elle?... se pourrait-il
bien?... O imagination! tu poignardes mon coeur,
tu rends possibles des choses réputées impossibles, tu
as un commerce avec les songes... (Comment cela peut-il
être?...) avec ce qui n'a aucune réalité: toi, force
coactive, qui t'associes au néant;—il devient croyable
que tu peux t'unir à quelque chose de réel, et tu le fais
au delà de ce qu'on te commande; j'en fais l'expérience
par les idées contagieuses qui empoisonnent mon cerveau
et qui endurcissent mon front.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000052">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000077">Qu'a donc le roi de Sicile?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000053">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000078">Il paraît un peu troublé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000054">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000011">au roi</stage>
            <p xml:id="fra-p-000079">Qu'avez-vous, seigneur, et comment
vous trouvez-vous? Comment allez-vous, mon cher
frère?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000055">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000080">Vous avez l'air d'être agité de quelque
pensée: êtes-vous ému, seigneur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000056">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000081">Non, en vérité. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000012">(<hi rend="italic">A part</hi>.)</stage> Comme la nature
trahit quelquefois sa folie et sa tendresse pour être le
jouet des coeurs durs!—En considérant les traits de
mon fils, il m'a semblé que je reculais de vingt-trois
années; et je me voyais en robe, dans mon fourreau de
velours vert; mon épée emmuselée: de crainte qu'elle
ne mordît son maître et ne lui devînt funeste, comme il
arrive souvent à ce qui sert d'ornement. Combien je devais
ressembler alors, à ce que j'imagine, à ce pépin, à
cette gousse de pois verts, à ce petit gentilhomme!—Mon
bon monsieur, voulez-vous échanger votre argent
contre des oeufs<note type="editorial" n="3" xml:id="fra-note-000003">Expression proverbiale usitée quand un homme se voit outragé et ne fait aucune résistance, nous avons en Français le proverbe: «A qui vendez-vous vos coquilles?»</note>?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000057">
            <speaker>MAMILIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000082">Non, seigneur, je me battrais.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000058">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000083">Oui-da! Que ton lot<note type="editorial" n="4" xml:id="fra-note-000004">Dole signifiait la portion d'aumônes distribuée aux pauvres dans les familles riches. Happy man be his dole, était une expression proverbiale.</note> dans la vie soit d'être
heureux!—Mon frère, êtes-vous aussi fou de votre
jeune prince que nous vous semblons l'être du nôtre?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000059">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000084">Quand je suis chez moi, seigneur, il fait
tout mon exercice, tout mon amusement, toute mon occupation.
Tantôt il est mon ami dévoué et tantôt mon
ennemi, mon flatteur, mon guerrier, mon homme d'État,
tout enfin: il me rend un jour de juillet aussi court
qu'un jour de décembre; et par la variété de son humeur
enfantine, il me guérit d'idées qui m'épaissiraient
le sang.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000060">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000085">Ce petit écuyer a le même office près de
moi: nous allons nous promener nous deux; et nous
vous laissons, seigneur, à vos affaires plus sérieuses.—Hermione,
montrez combien vous nous aimez dans l'accueil
que vous ferez à votre frère: que tout ce qu'il y a
de plus cher en Sicile soit regardé comme de peu de valeur;
après vous et mon jeune promeneur, c'est lui qui
a le plus de droits sur mon coeur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000061">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000086">Si vous nous cherchiez, nous serons à
vous dans le jardin; vous y attendrons-nous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000062">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000087">Suivez à votre gré vos penchants: on vous
trouvera, pourvu que vous soyez sous le ciel. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000013">(<hi rend="italic">A part, observant
Hermione</hi>.)</stage>—Je pêche en ce moment, quoique tu
n'aperçoives point l'hameçon. Va, poursuis. Comme elle
tient son bec tendu vers lui! et comme elle s'arme de
toute l'audace d'une femme devant son époux indulgent!
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000014">(<hi rend="italic">Polixène, Hermione, sortent avec leur suite</hi>.)</stage> Les
voilà partis! M'y voilà enfoncé jusqu'aux genoux, me
voilà cornard par-dessus les oreilles! <stage type="business" xml:id="fra-stage-000015">(<hi rend="italic">A Mamilius</hi>.)</stage> Va,
mon enfant, va jouer.—Ta mère joue aussi, et moi
aussi: mais je joue un rôle si fâcheux, qu'il me conduira
au tombeau au milieu des sifflets; les mépris et les
huées seront ma cloche funèbre. Va, mon enfant, va jouer.
Il y a eu, ou je suis bien trompé, des hommes déshonorés
avant moi; et à présent, au moment même où je parle,
il est plus d'un époux qui tient avec confiance sa femme
sous le bras et qui ne songe guère qu'elle a reçu des visites
en son absence, et que son vivier a été pêché par
le premier venu, par monsieur <hi rend="italic">Sourire</hi>, son voisin. Enfin,
c'est toujours une consolation qu'il y ait d'autres
hommes qui aient des grilles, et que ces grilles soient,
comme les miennes, ouvertes contre leur volonté. Si
tous les hommes qui ont des femmes déloyales s'abandonnaient
au désespoir, la dixième partie du genre humain
se pendrait. C'est un mal sans remède: c'est
quelque planète licencieuse dont l'influence se fait sentir
partout où elle domine; et sa puissance, croyez-le, s'étend
de l'orient à l'occident, du nord au midi. Conclusion,
il n'y a point de barrières pour garder une femme;
retiens cela. Elle laisse entrer et sortir l'ennemi avec
armes et bagages: des milliers d'hommes comme moi ont
cette maladie et ne la sentent pas.—Eh bien! mon enfant?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000063">
            <speaker>MAMILIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000088">On dit que je vous ressemble.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000064">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000089">Oui, c'est une sorte de consolation. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000016">(<hi rend="italic">Il aperçoit
Camillo.</hi>)</stage> Quoi! Camillo ici?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000065">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000090">Oui, mon bon seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000066">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000017">à Mamilius</stage>
            <p xml:id="fra-p-000091">Va jouer, Mamilius, tu es un
brave garçon.—<stage type="business" xml:id="fra-stage-000018">(<hi rend="italic">Mamilius sort.</hi>)</stage> Eh bien! Camillo, ce
grand monarque prolonge son séjour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000067">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000092">Vous avez bien de la peine à faire tenir son
ancre dans votre port; vous aviez beau la jeter, elle revenait
toujours à vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000068">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000093">Y as-tu fait attention?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000069">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000094">Il ne voulait pas céder à vos prières; ses
affaires devenaient toujours plus urgentes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000070">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000095">T'en es-tu aperçu? Voilà donc déjà des gens
autour de moi qui murmurent tout bas et se disent à
l'oreille: «Le roi de Sicile est un... et cætera.» C'est
déjà bien avancé, lorsque je viens à le sentir le dernier.—Comment
s'est-il déterminé à rester, Camillo?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000071">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000096">Sur les prières de la vertueuse reine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000072">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000097">De la reine, soit:—vertueuse, cela devrait
être, sans doute; mais voilà, cela n'est pas. Cette idée-là
est-elle entrée dans quelque autre cervelle que la tienne?
Car ta conception est d'une nature absorbante, elle
attire à elle plus de choses que les esprits vulgaires. Cela
n'est-il remarqué que par les intelligences plus fines,
par quelques têtes d'un génie extraordinaire? Les créatures
subalternes pourraient bien être tout à fait
aveugles dans cette affaire: parle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000073">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000098">Dans cette affaire, seigneur? Je crois que
tout le monde comprend que le roi de Bohême fait ici
un plus long séjour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000074">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000099">Tu dis?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000075">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000100">Qu'il fait ici un plus long séjour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000076">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000101">Oui, mais pourquoi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000077">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000102">Pour satisfaire Votre Majesté et se rendre
aux instances de notre gracieuse souveraine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000078">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000103">Se rendre aux instances de votre souveraine?
se rendre? Je n'en veux pas davantage.—Camillo,
je t'ai confié les plus chers secrets de mon coeur aussi
bien que ceux de mon conseil; et, comme un prêtre, tu
as purifié mon sein; je t'ai toujours quitté comme un
pénitent converti: mais je me suis trompé sur ton intégrité,
c'est-à-dire trompé sur ce qui m'en offrait l'apparence.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000079">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000104">Que le ciel m'en préserve, seigneur!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000080">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000105">Oui, de le souffrir.—Tu n'es pas honnête,
ou, si ton penchant t'y porte, tu es un lâche qui coupes
le jarret à l'honnêteté et l'empêches de suivre sa course
naturelle; ou autrement, il faut te regarder comme un
serviteur initié dans ma confiance intime et négligent à
y répondre; ou bien comme un insensé qui voit chez
moi jouer un jeu où je perds le plus riche de mes trésors,
et qui prend le tout en badinage.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000081">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000106">Mon noble souverain, je puis être négligent,
insensé et timide; nul homme n'est si exempt de
ces défauts que sa négligence, sa folie et sa timidité ne
se montrent quelquefois dans la multitude infinie des
affaires de ce monde. Si jamais, seigneur, j'ai été négligent
dans les vôtres à dessein, c'est une folie à moi; si
jamais j'ai joué exprès le rôle d'un insensé, ç'aura été
par négligence et faute de réfléchir assez aux conséquences;
si jamais la crainte m'a fait hésiter dans une
entreprise dont l'issue me semblait douteuse et dont
l'exécution était réclamée à grands cris par la nécessité,
ç'a été par une timidité qui souvent attaque le plus sage.
Ce sont là, seigneur, autant d'infirmités ordinaires dont
l'homme le plus honnête n'est jamais exempt. Mais,
j'en conjure Votre Majesté, parlez-moi plus clairement;
faites-moi connaître et voir en face ma faute, et si je la
renie, c'est qu'elle ne m'appartient pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000082">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000107">N'avez-vous pas vu, Camillo (mais cela est
hors de doute, vous l'avez vu, ou le verre de votre lunette
est opaque comme la corne d'un homme déshonoré), ou
entendu dire (car sur une chose aussi visible la rumeur
publique ne peut pas se taire), ou pensé en vous-même
(car il n'y aurait pas de faculté de penser dans l'homme
qui ne le penserait pas) que ma femme m'est infidèle?—Si
tu veux l'avouer (ou autrement nie avec impudence,
nie que tu aies des yeux, des oreilles et une pensée),
conviens donc que ma femme est un cheval de bois<note type="editorial" n="5" xml:id="fra-note-000005">Hobby horse.</note>
et qu'elle mérite un nom aussi infâme que la dernière
des filles qui livre sa personne avant d'avoir engagé sa
foi; dis-le et soutiens-le.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000083">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000108">Je ne voudrais pas rester là en écoutant
noircir ainsi ma souveraine maîtresse sans en tirer sur-le-champ
vengeance. Malédiction sur moi-même! vous
n'avez jamais proféré de parole plus indigne que celle-là;
la répéter serait un crime, aussi grand que celui que
vous imaginez, quand il serait vrai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000084">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000109">Et n'est-ce rien que de se parler à l'oreille?
que d'appuyer joue contre joue? de mesurer leur nez
ensemble? de se baiser les lèvres en dedans? d'étouffer
un éclat de rire par un soupir? Et, signe infaillible d'un
honneur profané, de faire chevaucher leur pied l'un sur
l'autre? de se cacher ensemble dans les coins, de souhaiter
que l'horloge aille plus vite? que les heures se changent
en minutes et midi en minuit, que tous les yeux
fussent aveuglés par une taie, hors les leurs, les leurs
seulement, qui voudraient être coupables sans être vus:
n'est-ce rien que tout cela? En ce cas, et le monde, et
tout ce qu'il enferme, n'est donc rien non plus; ce ciel
qui nous couvre n'est rien; la Bohême n'est rien; ma
femme n'est rien, et tous ces riens ne signifient rien,
si tout cela n'est rien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000085">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000110">Mon cher seigneur, guérissez-vous de cette
funeste pensée, et au plus tôt, car elle est très-dangereuse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000086">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000111">C'est possible, mais c'est vrai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000087">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000112">Non, seigneur, non.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000088">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000113">C'est vrai: vous mentez, vous mentez. Je
te dis que tu mens, Camillo, et je te hais. Je te déclare
un homme stupide, un misérable sans âme, ou un hypocrite
qui temporise, qui peut voir de tes yeux indifféremment
le bien et le mal, également enclin à tous les
deux. Si le sang de ma femme était aussi corrompu que
l'est son honneur, elle ne vivrait pas le temps qu'un sablier
met à s'écouler.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000089">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000114">Qui est donc son corrupteur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000090">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000115">Qui? Eh! celui qui la porte toujours pendue
à son cou, comme une médaille, le roi de Bohême.
Qui?... Si j'avais autour de moi des serviteurs zélés et
fidèles qui eussent des yeux pour voir mon honneur
comme ils voient leurs profits et leurs intérêts personnels,
ils feraient une chose qui couperait court à cette
débauche. Oui, et toi, mon échanson, toi que j'ai tiré de
l'obscurité et élevé au rang d'un grand seigneur, toi qui
peux voir aussi clairement que le ciel voit la terre et
que la terre voit le ciel, combien je suis outragé... Tu
pourrais épicer une coupe pour procurer à mon ennemi
un sommeil éternel, et cette potion serait un baume
pour mon coeur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000091">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000116">Oui, seigneur, je pourrais le faire, et cela
non avec une potion violente, mais avec une liqueur
lente, dont les effets ne trahiraient pas la malignité,
comme le poison. Mais je ne puis croire à cette souillure
chez mon auguste maîtresse, si souverainement honnête
et vertueuse. Je vous ai aimé, sire...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000092">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000117">Eh bien! va en douter et pourrir à ton aise!—Me
crois-tu assez inconséquent, assez troublé pour
chercher à me tourmenter moi-même, pour souiller la
pureté et la blancheur de mes draps, qui, en se conservant,
procure le sommeil, mais qui, une fois tachée, devient
des aiguillons, des épines, des orties et des queues
de guêpes,—pour provoquer l'ignominie à propos du
sang du prince mon fils, que je crois être à moi et que
j'aime comme mon enfant, sans de mûres et convaincantes
raisons qui m'y forcent, dis, voudrais-je le faire?
Un homme peut-il s'égarer ainsi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000093">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000118">Je suis obligé de vous croire, seigneur, et
je vous débarrasserai du roi de Bohême, pourvu que,
quand il sera écarté, Votre Majesté consente à reprendre
la reine et à la traiter comme auparavant, ne fût-ce que
pour l'intérêt de votre fils et pour imposer par là silence
à l'injure des langues dans les cours et les royaumes
connus du vôtre et qui vous sont alliés.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000094">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000119">Tu me conseilles là précisément la conduite
que je me suis prescrite à moi-même. Je ne porterai
aucune atteinte à son honneur, aucune.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000095">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000120">Allez donc, seigneur, et montrez au roi de
Bohême et à votre reine le visage serein que l'amitié
porte dans les fêtes. C'est moi qui suis l'échanson de
Polixène: s'il reçoit de ma main un breuvage bienfaisant,
ne me tenez plus pour votre serviteur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000096">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000121">C'est assez: fais cela, et la moitié de mon
coeur est à toi; si tu ne le fais pas, tu perces le tien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000097">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000122">Je le ferai, seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000098">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000123">J'aurai l'air amical, comme tu me le conseilles. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000019">(Il sort.)</stage></p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000099">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000020">seul</stage>
            <p xml:id="fra-p-000124">O malheureuse reine!—Mais moi, à
quelle position suis-je réduit?—Il faut que je sois l'empoisonneur
du vertueux Polixène; et mon motif pour
cette action, c'est l'obéissance à un maître, à un homme
qui, en guerre contre lui-même, voudrait que tous ceux
qui lui appartiennent fussent de même.—En faisant
cette action, j'avance ma fortune.—Quand je pourrais
trouver l'exemple de mille sujets qui auraient frappé
des rois consacrés et prospéré ensuite, je ne le ferais pas
encore; mais puisque ni l'airain, ni le marbre, ni le parchemin
ne m'en offrent un seul, que la scélératesse elle-même
se refuse à un tel forfait..., il faut que j'abandonne
la cour; que je le fasse ou que je ne le fasse pas, ma
ruine est inévitable. Étoiles bienfaisantes, luisez à présent
sur moi! Voici le roi de Bohême.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000021">(Entre Polixène.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000100">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000125">Cela est étrange! Il me semble que ma
faveur commence à baisser ici! Ne pas me parler!—Bonjour,
Camillo.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000101">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000126">Salut, noble roi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000102">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000127">Quelles nouvelles à la cour?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000103">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000128">Rien d'extraordinaire, seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000104">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000129">A l'air qu'a le roi, on dirait qu'il a perdu
une province, quelque pays qu'il chérissait comme lui-même.
Je viens dans le moment même de l'aborder avec
les compliments accoutumés; lui, détournant ses yeux
du côté opposé, et donnant à sa lèvre abaissée le mouvement
du mépris, s'éloigne rapidement de moi, me
laissant à mes réflexions sur ce qui a pu changer ainsi
ses manières.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000105">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000130">Je n'ose pas le savoir, seigneur...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000106">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000131">Comment, vous n'osez pas le savoir! vous
n'osez pas? Vous le savez, et vous n'osez pas le savoir
pour moi? C'est là ce que vous voulez dire; car pour
vous, ce que vous savez, il faut bien que vous le sachiez,
et vous ne pouvez pas dire que vous n'osez pas le savoir.
Cher Camillo, votre visage altéré est pour moi un miroir
où je lis aussi le changement du mien; car il faut bien
que j'aie quelque part à cette altération en trouvant ma
position changée en même temps.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000107">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000132">Il y a un mal qui met le désordre chez quelques-uns
de nous, mais je ne puis nommer ce mal, et
c'est de vous qu'il a été gagné, de vous qui pourtant
vous portez fort bien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000108">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000133">Comment! gagné de moi? N'allez pas me
prêter le regard du basilic: j'ai envisagé des milliers
d'hommes qui n'ont fait que prospérer par mon coup
d'oeil, mais je n'ai donné la mort à aucun. Camillo...
comme il est certain que vous êtes un gentilhomme
plein de science et d'expérience, ce qui orne autant notre
noblesse que peuvent le faire les noms illustres de nos
aïeux, qui nous ont transmis la noblesse par héritage,
je vous conjure, si vous savez quelque chose qu'il soit
de mon intérêt de connaître, de m'en instruire; ne me
le laissez pas ignorer en l'emprisonnant dans le secret.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000109">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000134">Je ne puis répondre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000110">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000135">Une maladie gagnée de moi, et cependant
je me porte bien! Il faut que vous me répondiez, entendez-vous,
Camillo? Je vous en conjure, au nom de tout
ce que l'honneur permet (et cette prière que je vous fais
n'est pas des dernières qu'il autorise), je vous conjure de
me déclarer quel malheur imprévu tu devines être prêt
de se glisser sur moi, à quelle distance il est encore,
comment il s'approche, quel est le moyen de le prévenir,
s'il y en a; sinon, quel est celui de le mieux supporter.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000111">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000136">Seigneur, je vais vous le dire, puisque j'en
suis sommé au nom de l'honneur et par un homme que
je crois plein d'honneur. Faites donc attention à mon
conseil, qui doit être aussi promptement suivi que je
veux être prompt à vous le donner, ou nous n'avons
qu'à nous écrier, vous et moi: <hi rend="italic">Nous sommes perdus!</hi> Et
adieu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000112">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000137">Poursuivez, cher Camillo.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000113">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000138">Je suis l'homme chargé de vous tuer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000114">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000139">Par qui, Camillo?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000115">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000140">Par le roi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000116">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000141">Pourquoi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000117">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000142">Il croit, ou plutôt il jure avec conviction,
comme s'il l'avait vu de ses yeux ou qu'il eût été l'agent
employé pour vous y engager, que vous avez eu un
commerce illicite avec la reine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000118">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000143">Ah! si cela est vrai, que mon sang se
tourne en liqueur venimeuse et que mon nom soit accouplé
au nom de celui qui a trahi le meilleur de tous;
que ma réputation la plus pure se change en une odeur
infecte qui offense les sens les plus obtus, en quelque
lieu que je me présente, et que mon approche soit évitée
et plus abhorrée que la plus contagieuse peste dont
l'histoire ou la tradition aient jamais parlé!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000119">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000144">Jurez, pour le dissuader, par toutes les
étoiles du ciel et par toutes leurs influences; vous pourriez
aussi bien empêcher la mer d'obéir à la lune que
réussir à écarter par vos serments ou ébranler par vos
avis le fondement de sa folie: elle est appuyée sur sa
folie, et elle durera autant que son corps.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000120">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000145">Comment cette idée a-t-elle pu se former?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000121">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000146">Je l'ignore, mais je suis certain qu'il est
plus sûr d'éviter ce qui est formé que de s'arrêter à
chercher comment cela est né. Si donc vous osez vous
fier à mon honnêteté, qui réside enfermée dans ce corps,
que vous emmènerez avec vous en otage, partons cette
nuit: j'informerai secrètement de l'affaire vos serviteurs,
et je saurai les faire sortir de la ville par deux ou
par trois à différentes poternes. Quant à moi, je dévoue
mon sort à votre service, perdant ici ma fortune
par cette confidence. Ne balancez pas; car, par l'honneur
de mes parents, je vous ai dit la vérité: si vous en
cherchez d'autres preuves, je n'ose pas rester à les
attendre; et vous ne serez pas plus en sûreté qu'un
homme condamné par la propre bouche du roi, et dont
il a juré la mort.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000122">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000147">Je te crois. J'ai vu son coeur sur son visage.
Donne-moi ta main, sois mon guide, et ta place sera toujours
à côté de la mienne. Mes vaisseaux sont prêts, et il
y a deux jours que mes gens attendaient mon départ de
cette cour.—Cette jalousie a pour objet une créature
bien précieuse; plus elle est une personne rare, plus
cette jalousie doit être extrême: et plus il est puissant,
plus elle doit être violente; il s'imagine qu'il est déshonoré
par un homme qui a toujours professé d'être son
ami; sa vengeance doit donc, par cette raison, en être
plus cruelle. La crainte m'environne de ses ombres;
qu'une prompte fuite soit mon salut et sauve la gracieuse
reine, le sujet des pensées de Léontes, mais qui
est sans raison l'objet de ses injustes soupçons. Viens,
Camillo; je te respecterai comme mon père, si tu parviens
à sauver ma vie de ces lieux. Fuyons.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000123">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000148">J'ai l'autorité de demander les clefs de
toutes les poternes: que Votre Majesté profite des moments:
le temps presse; allons, seigneur, partons. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000022">(Ils sortent.)</stage></p>
          </sp>
        </div>
      </div>
      <div type="act" n="2" xml:id="shakespeare-the-winters-tale-fra-act-002">
        <head>ACTE DEUXIÈME</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-the-winters-tale-fra-act-002-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000124">
            <speaker>S</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000023">icile</stage>
            <p xml:id="fra-p-000149">Même lieu que l'acte précédent.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000024"><hi rend="italic">Entrent</hi> HERMIONE, MAMILIUS, Dames.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000125">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000150">Prenez-moi cet enfant avec vous; il me
fatigue au point que je n'y peux plus tenir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000126">
            <speaker>PREMIÈRE DAME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000151">Allons, venez, mon gracieux seigneur.
Sera-ce moi qui serai votre camarade de jeu?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000127">
            <speaker>MAMILIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000152">Non, je ne veux point de vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000128">
            <speaker>PREMIÈRE DAME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000153">Pourquoi cela, mon cher petit
prince?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000129">
            <speaker>MAMILIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000154">Vous m'embrassez trop fort, et puis vous
me parlez comme si j'étais un petit enfant. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000025">(<hi rend="italic">A la seconde
dame.</hi>)</stage> Je vous aime mieux, vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000130">
            <speaker>SECONDE DAME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000155">Et pourquoi cela, mon prince?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000131">
            <speaker>MAMILIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000156">Ce n'est pas parce que vos sourcils sont
plus noirs; cependant des sourcils noirs, à ce qu'on dit,
siéent le mieux à certaines femmes, pourvu qu'ils ne
soient pas trop épais, mais qu'ils fassent un demi-cercle
ou un croissant tracé avec une plume.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000132">
            <speaker>SECONDE DAME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000157">Qui vous a appris cela?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000133">
            <speaker>MAMILIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000158">Je l'ai appris sur le visage des femmes.—Dites-moi,
je vous prie, de quelle couleur sont vos
sourcils?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000134">
            <speaker>PREMIÈRE DAME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000159">Bleus, seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000135">
            <speaker>MAMILIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000160">Oh! c'est une plaisanterie que vous faites:
j'ai bien vu le nez d'une femme qui était bleu, mais non
pas ses sourcils.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000136">
            <speaker>SECONDE DAME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000161">Écoutez-moi. La reine votre mère va
fort s'arrondissant: nous offrirons un de ces jours nos
services à un beau prince nouveau-né; vous seriez bien
content alors de jouer avec nous, si nous voulions de
vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000137">
            <speaker>PREMIÈRE DAME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000162">Il est vrai qu'elle prend depuis peu
une assez belle rondeur: puisse-t-elle rencontrer une
heure favorable!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000138">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000163">De quels sages propos est-il question entre
vous? Venez, mon ami; je veux bien de vous à présent;
je vous prie, venez vous asseoir auprès de nous, et dites-nous
un conte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000139">
            <speaker>MAMILIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000164">Faut-il qu'il soit triste ou gai?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000140">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000165">Aussi gai que vous voudrez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000141">
            <speaker>MAMILIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000166">Un conte triste va mieux en hiver; j'en
sais un d'esprits et de lutins.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000142">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000167">Contez-nous celui-là, mon fils: allons,
venez vous asseoir.—Allons, commencez et faites de
votre mieux pour m'effrayer avec vos esprits; vous êtes
fort là-dessus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000143">
            <speaker>MAMILIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000168">Il y avait une fois un homme...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000144">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000169">Asseyez-vous donc là... Allons, continuez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000145">
            <speaker>MAMILIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000170">Qui demeurait près du cimetière.—Je veux
le conter tout bas: les grillons qui sont ici ne l'entendront
pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000146">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000171">Approchez-vous donc, et contez-le-moi à
l'oreille.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000026">(Entrent Léontes, Antigone, seigneurs et suite.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000147">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000172">Vous l'avez rencontré là? et sa suite? et Camillo
avec lui?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000148">
            <speaker>UN DES COURTISANS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000173">Derrière le bosquet de sapins:
c'est là que je les ai trouvés; jamais je n'ai vu hommes
courir si vite. Je les ai suivis des yeux jusqu'à leurs
vaisseaux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000149">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000174">Combien je suis heureux dans mes conjectures
et juste dans mes soupçons!—Hélas! plût au ciel
que j'eusse moins de pénétration! Que je suis à plaindre
de posséder ce don!—Il peut se trouver une araignée
noyée au fond d'une coupe, un homme peut boire la
coupe, partir et n'avoir pris aucun venin, car son imagination
n'en est point infectée; mais si l'on offre à ses
yeux l'insecte abhorré, et si on lui fait connaître ce qu'il
a bu, il s'agite alors, il tourmente et son gosier et ses
flancs de secousses et d'efforts.—Moi j'ai bu et j'ai vu
l'araignée.—Camillo le secondait dans cette affaire; c'est
lui qui est son entremetteur.—Il y a un complot tramé
contre ma vie et ma couronne.—Tout ce que soupçonnait
ma défiance est vrai.—Ce perfide scélérat que j'employais
était engagé d'avance par l'autre: il lui a découvert
mon dessein; et moi, je reste un simple mannequin
dont ils s'amusent à leur gré.—Comment les poternes
se sont-elles si facilement ouvertes?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000150">
            <speaker>LE COURTISAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000175">Par la force de sa grande autorité, qui
s'est fait obéir ainsi plus d'une fois d'après vos ordres.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000151">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000176">Je ne le sais que trop.—Donnez-moi cet
enfant. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000027">(<hi rend="italic">A Hermione</hi>.)</stage> Je suis bien aise que vous ne l'ayez
pas nourri; quoiqu'il ait quelques traits de moi, cependant
il y a en lui trop de votre sang.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000152">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000177">Que voulez-vous dire? Est-ce un badinage?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000153">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000178">Qu'on emmène l'enfant d'ici: je ne veux
pas qu'il approche d'elle; emmenez-le.—Et qu'elle s'amuse
avec celui dont elle est enceinte; car c'est Polixène
qui vous a ainsi arrondie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000154">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000179">Je dirais seulement que ce n'est pas lui,
que je serais bien sûre d'être crue de vous sur ma parole,
quand vous affecteriez de prétendre le contraire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000155">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000180">Vous, mes seigneurs, considérez-la, observez-la
bien; dites si vous voulez: <hi rend="italic">C'est une belle dame</hi>,
mais la justice qui est dans vos coeurs vous fera ajouter
aussitôt: <hi rend="italic">C'est bien dommage qu'elle ne soit pas honnête ni
vertueuse!</hi> Ne louez en elle que la beauté de ses formes
extérieures, qui, sur ma parole, méritent de grands
éloges; mais ajoutez de suite un haussement d'épaules,
un murmure entre vos dents, une exclamation, et toutes
ces petites flétrissures que la calomnie emploie; oh! je
me trompe, c'est la pitié qui s'exprime ainsi, car la calomnie
flétrit la vertu même.—Que ces haussements d'épaules,
ces murmures, ces exclamations surviennent
et se placent immédiatement après que vous aurez dit:
<hi rend="italic">Qu'elle est belle!</hi> et avant que vous puissiez ajouter:
<hi rend="italic">Qu'elle est honnête!</hi> Qu'on apprenne seulement ceci de
moi, qui ai le plus sujet de gémir que cela soit: c'est
une adultère.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000156">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000181">Si un scélérat parlait ainsi, le scélérat le
plus accompli du monde entier, il en serait plus scélérat
encore: vous, seigneur, vous ne faites que vous tromper.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000157">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000182">Vous vous êtes trompée, madame, en prenant
Polixène pour Léontes. O toi, créature..., je ne veux
pas t'appeler du nom qui te convient, de crainte que la
grossièreté barbare, s'autorisant de mon exemple, ne se
permette un pareil langage, sans égard pour le rang, et
n'oublie la distinction que la politesse doit mettre entre
le prince et le mendiant.—J'ai dit qu'elle est adultère,
j'ai dit avec qui: elle est plus encore, elle est traître à
son roi, et Camillo est son complice, un homme qui sait
ce qu'elle devrait rougir de savoir, quand le secret en
serait réservé à elle seule et à son vil amant. Camillo sait
qu'elle est une profanatrice du lit nuptial, et aussi corrompue
que ces femmes à qui le vulgaire prodigue des
noms énergiques; oui, de plus elle est complice de leur
récente évasion.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000158">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000183">Non, sur ma vie, je n'ai aucune part à
tout cela. Combien vous aurez de regret, quand vous
viendrez à être mieux instruit, de m'avoir ainsi diffamée
publiquement! Mon cher seigneur, vous aurez bien de la
peine à me faire une réputation suffisante en disant que
vous vous êtes trompé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000159">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000184">Non, non, si je me trompe, d'après les
preuves sur lesquelles je me fonde, le centre de la terre
n'est pas assez fort pour porter la toupie d'un écolier.—Emmenez-la
en prison; celui qui parlera pour elle se
rend coupable seulement pour avoir parlé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000160">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000185">Il y a quelque planète malfaisante qui
domine dans le ciel. Je dois attendre avec patience que le
ciel présente un aspect plus favorable.—Chers seigneurs,
je ne suis point sujette aux pleurs, comme l'est ordinairement
notre sexe; peut-être que le défaut de ces vaines
larmes tarira votre pitié; mais je porte logé là <stage type="business" xml:id="fra-stage-000028">(<hi rend="italic">elle montre
son coeur</hi>)</stage> cette douleur de l'honneur blessé qui brûle
trop fort pour qu'elle puisse être éteinte par les larmes.
Je vous conjure tous, seigneurs, de me juger sur les pensées
les plus honorables que votre charité pourra vous
inspirer: et que la volonté du roi s'accomplisse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000161">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000029">aux gardes</stage>
            <p xml:id="fra-p-000186">Serai-je obéi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000162">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000187">Quel est celui de vous qui vient avec moi?—Je
demande en grâce à Votre Majesté que mes femmes
m'accompagnent; car vous voyez que mon état le
réclame. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000030">(<hi rend="italic">A ses femmes</hi>.)</stage> Ne pleurez point, pauvres amies,
il n'y a point de sujet: quand vous apprendrez que
votre maîtresse a mérité la prison, fondez en larmes
quand j'y serai conduite; mais cette accusation-ci ne
peut tourner qu'à mon plus grand honneur.—Adieu, seigneur:
jamais je n'avais souhaité de vous voir affligé;
mais aujourd'hui, j'ai confiance que cela m'arrivera.—Venez,
mes femmes; vous en avez la permission.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000163">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000188">Allez, exécutez nos ordres.—Allez-vous-en.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000031">(Les gardes conduisent la reine accompagnée de ses femmes.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000164">
            <speaker>UN SEIGNEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000189">J'en conjure Votre Majesté, rappelez la
reine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000165">
            <speaker>ANTIGONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000190">Soyez bien sûr de ce que vous faites, seigneur,
de crainte que votre justice ne se trouve être de
la violence. Trois grands personnages sont ici compromis,
vous-même, votre reine et votre fils.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000166">
            <speaker>LE SEIGNEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000191">Pour elle, seigneur, j'ose engager ma
vie, et je le ferai si vous voulez l'accepter, que la reine
est sans tache aux yeux du ciel et envers vous; je veux
dire innocente de ce dont vous l'accusez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000167">
            <speaker>ANTIGONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000192">S'il est prouvé qu'elle ne le soit pas, j'établirai
mon domicile à côté de ma femme, j'irai toujours
accouplé avec elle; je ne me fierai à elle que lorsque je
la sentirai et la verrai: si la reine est infidèle, il n'y a
plus un pouce de la femme,—que dis-je? une drachme de
sa chair qui ne soit perfide.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000168">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000193">Taisez-vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000169">
            <speaker>LE SEIGNEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000194">Mon cher souverain...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000170">
            <speaker>ANTIGONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000195">C'est pour vous que nous parlons, et non
pas pour nous. Vous êtes trompé par quelque instigateur
qui sera damné pour sa peine: si je connaissais ce
lâche, je le damnerais déjà dans ce monde.—Si son honneur
est souillé... j'ai trois filles; l'aînée a onze ans, la
seconde neuf, et la cadette environ cinq: si cette accusation
se trouve fondée, elles me le payeront, sur mon
honneur; je les mutile toutes trois: elles ne verront pas
l'âge de quatorze ans pour enfanter des générations
bâtardes: elles sont mes cohéritières, et je me mutilerais
plutôt moi-même que de souffrir qu'elles ne produisent
pas des enfants légitimes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000171">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000196">Cessez; plus de vaines paroles; vous ne
sentez mon affront qu'avec des sens aussi froids que le
nez d'un mort: mais moi, je le vois, je le sens; sentez
ce que je vous fais, et voyez en même temps la main qui
vous touche<note type="editorial" n="6" xml:id="fra-note-000006">Il y avait ici quelque geste indiqué pour l'acteur, peut-être celui de mettre deux doigts sur la tête d'Antigone en forme de cornes.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000172">
            <speaker>ANTIGONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000197">Si cela est vrai, nous n'avons pas besoin
de tombeau pour ensevelir la vertu: il n'y en a pas un
seul grain pour adoucir l'aspect de cette terre fangeuse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000173">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000198">Quoi! ne m'en croit-on pas sur parole?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000174">
            <speaker>LE SEIGNEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000199">J'aimerais bien mieux que ce fût vous
qu'on refusât de croire sur ce point, seigneur, plutôt que
moi, et je serais bien plus satisfait de voir son honneur
justifié que votre soupçon, quelque blâmé que vous en
pussiez être.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000175">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000200">Eh! qu'avons-nous besoin aussi de vous
consulter là-dessus? Que ne suivons-nous plutôt l'instinct
qui nous force à le croire? Notre prérogative
n'exige point vos conseils: c'est notre bonté naturelle
qui vous fait cette confidence; et si (soit par stupidité,
ou par une adroite affectation) vous ne voulez pas ou ne
pouvez pas goûter et sentir la vérité comme nous,
apprenez que nous n'avons plus besoin de vos avis.
L'affaire, la conduite à suivre, la perte ou le gain, tout
nous est personnel.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000176">
            <speaker>ANTIGONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000201">Et je souhaiterais, mon souverain, que
vous eussiez jugé cette affaire dans le silence de votre
jugement, sans en rien communiquer à personne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000177">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000202">Comment cela se pouvait-il? Ou l'âge a renforcé
votre ignorance, ou vous êtes né stupide. Ne
sommes-nous pas autorisés dans notre conduite par la
fuite de Camillo, jointe à leur familiarité, qui était palpable
autant que peut être une chose qui n'a plus besoin
que d'être vue pour être prouvée, tant les circonstances
étaient évidentes? Rien ne manquait à l'évidence, que
d'avoir vu la chose. Cependant, pour une plus forte confirmation
(car, dans une affaire de cette importance, la
précipitation serait lamentable), j'ai envoyé en hâte à la
ville sacrée de Delphes, au temple d'Apollon, Dion et
Cléomène, dont vous connaissez le mérite plus que suffisant.
Ainsi c'est l'oracle qui me dictera la marche à
suivre, et ce conseil spirituel, une fois obtenu, m'arrêtera
ou me poussera en avant. Ai-je bien fait?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000178">
            <speaker>LE SEIGNEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000203">Très-bien, seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000179">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000204">Quoique je sois convaincu et que je n'aie
pas besoin d'en savoir plus que je n'en sais, cependant
l'oracle servira à tranquilliser les esprits des autres, et
ceux dont l'ignorante crédulité se refuse à voir la vérité.
Ainsi nous avons trouvé convenable qu'elle fût séparée
de notre personne et emprisonnée, de peur qu'elle ne
soit chargée d'accomplir la trahison tramée par les deux
complices qui ont pris la fuite. Allons, suivez-nous;
nous devons parler au peuple; car cette affaire va nous
mettre tous en mouvement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000180">
            <speaker>ANTIGONE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000032">à part</stage>
            <p xml:id="fra-p-000205">Pour finir par en rire, à ce que je
présume, si la bonne vérité était connue.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000033">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-the-winters-tale-fra-act-002-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000034">L'extérieur d'une prison.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000035"><hi rend="italic">Entre</hi> PAULINE <hi rend="italic">et sa suite</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000181">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000206">Le geôlier! Qu'on l'appelle. (<hi rend="italic">Un serviteur
sort.</hi>) Faites-lui savoir qui je suis.—Vertueuse reine! Il
n'est point en Europe de cour assez brillante pour toi;
que fais-tu dans cette prison? <stage type="business" xml:id="fra-stage-000036">(<hi rend="italic">Le serviteur revient avec le
geôlier.</hi>) (<hi rend="italic">Au geôlier.</hi>)</stage> Vous me connaissez, n'est-ce pas
mon ami?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000182">
            <speaker>LE GEÔLIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000207">Pour une vertueuse dame, et que j'honore
beaucoup.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000183">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000208">Alors je vous prie, conduisez-moi vers la
reine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000184">
            <speaker>LE GEÔLIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000209">Je ne le puis, madame; j'ai reçu expressément
des ordres contraires.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000185">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000210">On se donne ici bien de la peine pour emprisonner
l'honnêteté et la vertu, et leur défendre l'accès
des amis sensibles qui viennent les visiter!—Est-il permis,
je vous prie, de voir ses femmes? quelqu'une
d'elles, Émilie, par exemple?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000186">
            <speaker>LE GEÔLIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000211">S'il vous plaît, madame, d'écarter de
vous votre suite, je vous amènerai Émilie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000187">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000212">Eh bien! je vous prie de la faire venir.—Vous,
éloignez-vous.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000037">(Les gens de la suite sortent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000188">
            <speaker>LE GEÔLIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000213">Et il faut encore, madame, que je sois
présent à votre entretien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000189">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000214">Eh bien! à la bonne heure; je vous prie...
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000038">(<hi rend="italic">Le geôlier sort.</hi>)</stage> On se donne ici tant de peine pour ternir
ce qui est sans tache, que cela dépasse toute idée. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000039">(<hi rend="italic">Le
geôlier reparaît avec Émilie.</hi>) (<hi rend="italic">A Émilie</hi>.)</stage> Chère demoiselle,
comment se porte notre gracieuse reine?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000190">
            <speaker>ÉMILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000215">Aussi bien que peuvent le permettre tant de
grandeur et d'infortunes réunies. Dans les secousses de
ses frayeurs et de ses douleurs, les plus extrêmes qu'ait
souffertes une femme délicate, elle est accouchée un peu
avant son terme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000191">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000216">D'un garçon?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000192">
            <speaker>ÉMILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000217">D'une fille. Un bel enfant, vigoureux, et qui
semble devoir vivre. La reine en reçoit beaucoup de
consolation; elle lui dit: <hi rend="italic">Ma pauvre petite prisonnière, je
suis aussi innocente que toi.</hi></p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000193">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000218">J'en ferais serment.—Maudites soient ces
dangereuses et funestes lunes<note type="editorial" n="7" xml:id="fra-note-000007">Expression empruntée du français.</note> du roi! Il faut qu'il en
soit instruit, et il le sera; c'est à une femme que cet
office sied le mieux, et je le prends sur moi. Si mes paroles
sont emmiellées, que ma langue s'enfle et ne puisse
jamais servir d'organe à ma colère enflammée.—Je vous
prie, Émilie, présentez l'hommage de mon respect à la
reine: si elle a le courage de me confier son petit enfant,
j'irai le montrer au roi, et je me charge de lui servir
d'avocat avec la dernière chaleur. Nous ne savons pas à
quel point la vue de cet enfant peut l'adoucir: souvent
le silence de la pure innocence persuade où la parole
échouerait.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000194">
            <speaker>ÉMILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000219">Très-noble dame, votre honneur et votre
bonté sont si manifestes que cette entreprise volontaire
de votre part ne peut manquer d'avoir un succès heureux:
il n'est point de dame au monde aussi propre à
remplir cette importante commission. Daignez entrer
dans la chambre voisine: je vais sur-le-champ instruire
la reine de votre offre généreuse. Elle-même aujourd'hui
méditait cette idée: mais elle n'a pas osé proposer
à personne ce ministère d'honneur, dans la crainte de se
voir refusée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000195">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000220">Dites-lui, Émilie, que je me servirai de cette
langue que j'ai: et s'il en sort autant d'éloquence qu'il
y a de hardiesse dans mon sein, il ne faut pas douter
que je ne fasse du bien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000196">
            <speaker>ÉMILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000221">Que le ciel vous bénisse! Je vais trouver la
reine. Je vous prie, avancez un peu plus près.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000197">
            <speaker>LE GEÔLIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000222">Madame, s'il plaît à la reine d'envoyer
l'enfant, je ne sais pas à quel danger je m'exposerai en
le permettant, n'ayant aucun ordre qui m'y autorise.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000198">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000223">Vous n'avez rien à craindre, mon ami:
l'enfant était prisonnier dans le sein de sa mère; et il en
a été délivré et affranchi par les lois et la marche de la
nature. Il n'a point part au courroux du roi: et il n'est
pas coupable des fautes de sa mère, si elle en a commis
quelqu'une.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000199">
            <speaker>LE GEÔLIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000224">Je le crois comme vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000200">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000225">N'ayez aucune crainte: sur mon honneur,
je me placerai entre vous et le danger. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000040">(Ils sortent.)</stage></p>
          </sp>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-the-winters-tale-fra-act-002-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000041">Salle dans le palais.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000042"><hi rend="italic">Entrent</hi> LÉONTES, ANTIGONE, SEIGNEURS <hi rend="italic">et suite</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000201">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000226">Ni le jour, ni la nuit, point de repos: c'est
une vraie faiblesse de supporter ainsi ce malheur... Oui,
ce serait pure faiblesse, si la cause de mon trouble n'était
pas encore en vie. Elle fait partie de cette cause, elle,
cette adultère.—Car le roi suborneur est tout à fait hors
de la portée de mon bras, au delà de l'atteinte de mes
projets de vengeance. Mais elle, je la tiens sous ma
main. Supposé qu'elle soit morte, livrée aux flammes, je
pourrais alors retrouver la moitié de mon repos.—Holà!
quelqu'un!</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000043">(Un de ses officiers s'avance.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000202">
            <speaker>L'OFFICIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000227">Seigneur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000203">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000228">Comment se porte l'enfant?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000204">
            <speaker>L'OFFICIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000229">Il a bien reposé cette nuit: on espère que
sa maladie est terminée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000205">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000230">Ce que c'est que le noble instinct de cet
enfant! Sentant le déshonneur de sa mère, on l'a vu
aussitôt décliner, languir, et en être profondément
affecté: il s'en est comme approprié, incorporé la honte;
il en a perdu la gaieté, l'appétit, le sommeil, et il est
tombé en langueur. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000044">(<hi rend="italic">A l'officier</hi>.)</stage> Laissez-moi seul; allez
voir comment il se porte. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000045">(<hi rend="italic">L'officier sort</hi>.)</stage>—Fi donc! fi
donc!—Ne pensons point à Polixène. Quand je regarde
de ce côté, mes pensées de vengeance reviennent sur
moi-même. Il est trop puissant par lui-même, par ses
partisans, ses alliances: qu'il vive, jusqu'à ce qu'il
vienne une occasion favorable. Quant à la vengeance
présente, accomplissons-la sur elle. Camillo et Polixène
rient de moi; ils se font un passe-temps de mes chagrins;
ils ne riraient pas, si je pouvais les atteindre; elle
ne rira pas non plus, celle que je tiens sous ma puissance.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000046">(Entre Pauline tenant l'enfant.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000206">
            <speaker>UN SEIGNEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000231">Vous ne pouvez pas entrer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000207">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000232">Ah! secondez-moi tous plutôt, mes bons
seigneurs: quoi! craignez-vous plus sa colère tyrannique
que vous ne tremblez pour la vie de la reine? une
âme pure et vertueuse, plus innocente qu'il n'est jaloux!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000208">
            <speaker>ANTIGONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000233">C'en est assez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000209">
            <speaker>L'OFFICIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000234">Madame, le roi n'a pas dormi cette nuit;
et il a donné ordre de ne laisser approcher personne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000210">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000235">Point tant de chaleur, monsieur; je viens
lui apporter le sommeil. C'est vous et vos pareils qui
rampez près de lui comme des ombres, et gémissez à
chaque inutile soupir qu'il pousse; c'est vous qui nourrissez
la cause de son insomnie: moi, je viens avec des
paroles aussi salutaires que franches et vertueuses pour
le purger de cette humeur qui l'empêche de dormir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000211">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000236">Quel est donc ce bruit que j'entends?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000212">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000237">Ce n'est pas du bruit, seigneur, mais je sollicite
une audience nécessaire pour les affaires de Votre
Majesté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000213">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000238">Comment?—Qu'on fasse sortir cette dame
audacieuse. Antigone, je vous ai chargé de l'empêcher
de m'approcher; je savais qu'elle viendrait.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000214">
            <speaker>ANTIGONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000239">Je lui avais défendu, seigneur, sous peine
d'encourir votre disgrâce et la mienne, de venir vous
voir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000215">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000240">Quoi! ne pouvez-vous la gouverner?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000216">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000241">Oui, seigneur, pour me défendre tout ce qui
n'est pas honnête, il le peut: mais dans cette affaire (à
moins qu'il n'use du moyen dont vous avez usé, et qu'il
ne m'emprisonne, pour mes bonnes actions), soyez sûr
qu'il ne me gouvernera pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000217">
            <speaker>ANTIGONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000242">Voyez maintenant, vous l'entendez vous-même,
lorsqu'elle veut prendre les rênes, je la laisse
conduire: mais elle ne fera pas de faux pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000218">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000243">Mon cher souverain, je viens, et je vous
conjure de m'écouter; moi, qui fais profession d'être
votre loyale sujette, votre médecin, et votre conseiller
très-soumis; mais qui pourtant ose le paraître moins, et
flatter moins vos maux que certaines gens qui paraissent
plus dévoués à vos intérêts;—je viens, vous dis-je,
de la part de votre vertueuse reine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000219">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000244">Vertueuse reine!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000220">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000245">Vertueuse reine, seigneur; vertueuse reine;
je dis vertueuse reine; et je soutiendrais sa vertu dans
un combat singulier, si j'étais un homme, fussé-je le
dernier de ceux qui vous entourent.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000221">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000246">Forcez-la de sortir de ma présence.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000222">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000247">Que celui qui n'attache aucun prix à ses
yeux mette le premier la main sur moi: je sortirai de
ma propre volonté; mais auparavant je remplirai mon
message.—La vertueuse reine, car elle est vertueuse,
vous a mis au monde une fille; la voilà: elle la recommande
à votre bénédiction.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000223">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000248">Loin de moi, méchante sorcière<note type="editorial" n="8" xml:id="fra-note-000008">Mankind witch.</note>! Emmenez-la
d'ici, hors des portes.—Une infâme entremetteuse!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000224">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000249">Non, seigneur; je suis aussi ignorante dans
ce métier que vous me connaissez mal, seigneur, en
me donnant ce nom. Je suis aussi honnête que vous êtes
fou; et c'est l'être assez, je le garantis, pour passer pour
honnête femme, comme va le monde.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000225">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000250">Traîtres! ne la chasserez-vous pas? Donnez-lui
cette bâtarde. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000047">(<hi rend="italic">A Antigone</hi>.)</stage> Toi, radoteur, qui te
laisses conduire par le nez, coq battu par ta poule<note type="editorial" n="9" xml:id="fra-note-000009">Woman-tried.</note>, ramasse
cette bâtarde, prends-la, te dis-je, et rends-la à ta
commère.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000226">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000251">Que tes mains soient à jamais déshonorées,
si tu relèves la princesse sur cette outrageante et fausse
dénomination qu'il lui a donnée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000227">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000048">à Antigone</stage>
            <p xml:id="fra-p-000252">Il a peur de sa femme!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000228">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000253">Je voudrais que vous en fissiez autant: alors
il n'y aurait pas de doute que vous n'appelassiez vos
enfants vos enfants.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000229">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000254">Un nid de traîtres!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000230">
            <speaker>ANTIGONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000255">Je ne suis point un traître, par le jour qui
nous éclaire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000231">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000256">Ni moi, ni personne, hors un seul ici, et
c'est lui-même; <stage type="business" xml:id="fra-stage-000049">(<hi rend="italic">montrant le roi</hi>)</stage> lui qui livre et son
propre honneur, et celui de sa reine, et celui de son
fils, d'une si heureuse espérance, et celui de son petit
enfant, à la calomnie, dont la plaie est plus cuisante
que celle du glaive: lui qui ne veut pas (et, dans la circonstance,
c'est une malédiction qu'il ne puisse y être
contraint) arracher de son coeur la racine de son opinion,
qui est pourrie, si jamais un chêne ou une pierre fut
solide.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000232">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000257">Une créature d'une langue effrénée, qui
tout à l'heure maltraitait son mari, et qui maintenant
aboie contre moi! Cet enfant n'est point à moi: c'est la
postérité de Polixène. Ôtez-le de ma vue, et livrez-le aux
flammes avec sa mère.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000233">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000258">Il est à vous, et nous pourrions vous appliquer
en reproche le vieux proverbe: <hi rend="italic">Il vous ressemble
tant que c'est tant pis</hi>.—Regardez, seigneurs, quoique
l'image soit petite, si ce n'est pas la copie et le portrait
du père: ses yeux, son nez, ses lèvres, le froncement de
son sourcil, son front et jusqu'aux jolies fossettes de son
menton et de ses joues, et son sourire; la forme même
de sa main, de ses ongles, de ses doigts.—Et toi, nature,
bonne déesse, qui l'as formée si ressemblante à celui
qui l'a engendrée, si c'est toi qui disposes aussi de l'âme,
parmi toutes ses couleurs, qu'il n'y ait pas de jaune<note type="editorial" n="10" xml:id="fra-note-000010">Couleur de la jalousie.</note>;
de peur qu'elle ne soupçonne un jour, comme lui, que
ses enfants ne sont pas les enfants de son mari!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000234">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000259">Méchante sorcière!—Et toi, imbécile,
digne d'être pendu, tu n'arrêteras pas sa langue?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000235">
            <speaker>ANTIGONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000260">Si vous faites pendre tous les maris qui ne
peuvent accomplir cet exploit, à peine vous laisserez-vous
un seul sujet.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000236">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000261">Encore une fois, emmène-la d'ici.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000237">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000262">Le plus méchant et le plus dénaturé des
époux ne peut faire pis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000238">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000263">Je te ferai brûler vive.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000239">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000264">Je ne m'en embarrasse point: c'est celui
qui allume le bûcher qui est l'hérétique, et non point
celle qui y est brûlée. Je ne vous appelle point tyran:
mais ce traitement cruel que vous faites subir à votre
reine, sans pouvoir donner d'autres preuves de votre
accusation que votre imagination déréglée, sent un peu
la tyrannie et vous rendra ignoble; oui, et un objet
d'ignominie aux yeux du monde.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000240">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000265">Sur votre serment de fidélité, je vous
somme de la chasser de ma chambre. Si j'étais un tyran,
où serait sa vie? Elle n'aurait pas osé m'appeler ainsi,
si elle me connaissait pour en être un. Entraînez-la.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000241">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000266">Je vous prie, ne me poussez pas, je m'en
vais. Veillez sur votre enfant, seigneur; il est à vous.
Que Jupiter daigne lui envoyer un meilleur génie tutélaire!
(<hi rend="italic">Aux courtisans</hi>.) A quoi bon vos mains? Vous qui
prenez un si tendre intérêt à ses extravagances, vous ne
lui ferez jamais aucun bien, non, aucun de vous; allez,
allez; adieu, je m'en vais.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000050">(Elle sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000242">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000051">à Antigone</stage>
            <p xml:id="fra-p-000267">C'est toi, traître, qui as poussé
ta femme à ceci! Mon enfant!... qu'on l'emporte!—Toi-même,
qui montres un coeur si tendre pour lui, emporte-le
d'ici et fais-le consumer sur-le-champ par les flammes;
oui, je veux que ce soit toi, et nul autre que toi. Prends-le
à l'instant, et avant une heure songe à venir m'annoncer
l'exécution de mes ordres, et sur de bonnes
preuves, ou je confisque ta vie avec tout ce que tu peux
posséder; si tu refuses de m'obéir et que tu veuilles lutter
avec ma colère, dis-le, et de mes propres mains je
vais briser la cervelle de ce bâtard. Va, jette-le au feu,
car c'est toi qui animes ta femme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000243">
            <speaker>ANTIGONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000268">Non, sire; tous ces seigneurs, mes nobles
amis, peuvent, s'ils le veulent, me justifier pleinement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000244">
            <speaker>UN SEIGNEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000269">Oui, nous le pouvons, mon royal maître;
il n'est point coupable de ce que sa femme est venue ici.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000245">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000270">Vous êtes tous des menteurs.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000246">
            <speaker>UN SEIGNEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000271">J'en conjure Votre Majesté, accordez-nous
plus de confiance; nous vous avons fidèlement
servi, et nous vous conjurons de nous rendre cette justice;
tombant à vos genoux, nous vous demandons en
grâce, comme une récompense de nos services passés et
futurs, de changer cette résolution; elle est trop atroce,
trop sanguinaire, pour ne pas conduire à quelque issue
sinistre; nous voilà tous à vos genoux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000247">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000272">Je suis comme une plume, pour tous les
vents qui soufflent.—Vivrai-je donc pour voir cet enfant
odieux à mes genoux m'appeler son père? Il vaut mieux
le brûler à présent que de le maudire alors. Mais soit,
qu'il vive... Non, il ne vivra pas.—<stage type="business" xml:id="fra-stage-000052">(<hi rend="italic">A Antigone</hi>.)</stage> Vous,
approchez ici, monsieur, qui vous êtes montré si tendrement
officieux, de concert avec votre dame Marguerite,
votre sage-femme, pour sauver la vie de cette bâtarde
(car c'est une bâtarde, aussi sûr que cette barbe est
grise): quels hasards voulez-vous courir pour sauver la
vie de ce marmot?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000248">
            <speaker>ANTIGONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000273">Tous ceux, seigneur, que mes forces peuvent
supporter et que l'honneur peut m'imposer, j'irai
jusque-là, et j'offre le peu de sang qui me reste pour
sauver l'innocence; tout ce que je pourrai faire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000249">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000274">Tu pourras le faire. Jure sur cette épée que
tu exécuteras mes ordres<note type="editorial" n="11" xml:id="fra-note-000011">Forme de serment jadis usitée.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000250">
            <speaker>ANTIGONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000275">Je le jure, seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000251">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000276">Écoute et obéis; songes-y bien, car la
moindre omission sera l'arrêt, non-seulement de ta
mort, mais de la mort de ta femme à mauvaise langue;
quant à présent, nous voulons bien lui pardonner. Nous
t'enjoignons, par ton devoir d'homme lige, de transporter
cette fille bâtarde dans quelque désert éloigné, hors
de l'enceinte de nos domaines, et là de l'abandonner
sans plus de pitié à sa propre protection, aux risques du
climat. Comme cet enfant nous est survenu par un hasard
étrange, je te charge au nom de la justice, au péril
de ton âme et des tortures de ton corps, de l'abandonner
comme une étrangère à la merci du sort, à qui tu laisseras
le soin de l'élever ou de la détruire; emporte-la.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000252">
            <speaker>ANTIGONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000277">Je jure de le faire, quoiqu'une mort présente
eût été plus miséricordieuse. Allons, viens, pauvre
enfant; que quelque puissant esprit inspire aux vautours
et aux corbeaux de te servir de nourrices! On dit que
les loups et les ours ont quelquefois dépouillé leur férocité
pour remplir de semblables offices de pitié. Seigneur,
puissiez-vous être plus heureux que cette action ne le
mérite! Et toi, pauvre petite, condamnée à périr, que la
bénédiction du ciel, se déclarant contre cette cruauté,
combatte pour toi!</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000053">(Il sort, emportant l'enfant.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000253">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000278">Non, je ne veux point élever la progéniture
d'un autre.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000054">(Entre un serviteur.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000254">
            <speaker>LE SERVITEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000279">Sous le bon plaisir de Votre Majesté,
les députés que vous avez envoyés consulter l'oracle
sont revenus depuis une heure. Cléomène et Dion sont
arrivés heureusement de Delphes; ils sont tous les deux
débarqués, et ils se hâtent pour arriver à la cour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000255">
            <speaker>UN SEIGNEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000280">Vous conviendrez, seigneur, qu'ils ont
fait une incroyable diligence.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000256">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000281">Il y a vingt-trois jours qu'ils sont absents;
c'est une grande célérité; elle nous présage que le grand
Apollon aura voulu manifester sur-le-champ la vérité.
Préparez-vous, seigneurs; convoquez un conseil où nous
puissions faire paraître notre déloyale épouse; car,
comme elle a été accusée publiquement, son procès se
fera publiquement et avec justice. Tant qu'elle respirera,
mon coeur sera pour moi un fardeau. Laissez-moi, et
songez à exécuter mes ordres.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000055">(Tous sortent.)</stage>
        </div>
      </div>
      <div type="act" n="3" xml:id="shakespeare-the-winters-tale-fra-act-003">
        <head>ACTE TROISIÈME</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-the-winters-tale-fra-act-003-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000056">Une rue d'une ville de Sicile.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000057"><hi rend="italic">Entrent</hi> CLÉOMÈNE ET DION.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000257">
            <speaker>CLÉOMÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000282">Le climat est pur, l'air est très-doux; l'île
est fertile, et le temple surpasse de beaucoup les récits
qu'on en fait communément.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000258">
            <speaker>DION</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000283">Moi, je citerai, car c'est ce qui m'a ravi surtout,
les célestes vêtements (c'est le nom que je crois
devoir leur donner) et la vénérable majesté des prêtres
qui les portent.—Et le sacrifice! quelle pompe, quelle
solennité dans l'offrande! Il n'y avait rien de terrestre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000259">
            <speaker>CLÉOMÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000284">Mais, par-dessus tout, le soudain éclat et
la voix assourdissante de l'oracle, qui ressemblait au
tonnerre de Jupiter; mes sens en ont été si étonnés que
j'étais anéanti.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000260">
            <speaker>DION</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000285">Si l'issue de notre voyage se termine aussi
heureusement pour la reine (et que les dieux le veuillent!)
qu'il a été favorable, agréable et rapide pour nous, le
temps que nous y avons mis nous est bien payé par son
emploi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000261">
            <speaker>CLÉOMÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000286">Grand Apollon, dirige tout pour le bien!
Je n'aime point ces proclamations qui cherchent des
torts à Hermione.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000262">
            <speaker>DION</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000287">La rigueur même de cette procédure manifestera
l'innocence ou terminera l'affaire. Quand une fois
l'oracle, ainsi muni du sceau du grand-prêtre d'Apollon,
découvrira ce qu'il renferme, il se révélera quelque secret
extraordinaire à la connaissance publique.—Allons,
des chevaux frais, et que la fin soit favorable!</p>
          </sp>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-the-winters-tale-fra-act-003-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000058">Une cour de justice.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000059">LÉONTES, <hi rend="italic">des</hi> SEIGNEURS <hi rend="italic">et des</hi> OFFICIERS <hi rend="italic">siégeant</hi>
<hi rend="italic">selon leur rang</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000263">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000288">Cette cour assemblée, nous le déclarons à
notre grand regret, porte un coup cruel à notre coeur.
L'accusée est la fille d'un roi, notre femme, et une
femme trop chérie de nous.—Soyons enfin justifiés du
reproche de tyrannie par la publicité que nous donnons
à cette procédure: la justice aura son cours régulier,
soit pour la conviction du crime, soit pour son acquittement.—Faites
avancer la prisonnière.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000264">
            <speaker>UN OFFICIER DE JUSTICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000289">C'est la volonté de Sa Majesté
que la reine comparaisse en personne devant cette cour.—Silence!</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000060">(Hermione est amenée dans la salle du tribunal par des gardes;
Pauline et ses femmes l'accompagnent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000265">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000290">Lisez les chefs d'accusation.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000266">
            <speaker>UN OFFICIER</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000061">lit à haute voix</stage>
            <p xml:id="fra-p-000291"><hi rend="italic">Hermione, épouse de l'illustre
Léontes, roi de Sicile, tu es ici citée et accusée de haute
trahison comme ayant commis adultère avec Polixène, roi de
Bohême, et conspiré avec Camillo pour ôter la vie à notre souverain
seigneur, ton royal époux: et ce complot étant en partie
découvert par les circonstances, toi, Hermione, au mépris
de la foi et de l'obéissance d'un fidèle sujet, tu leur as conseillé,
pour leur sûreté, de s'évader pendant la nuit, et tu as
favorisé leur évasion</hi>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000267">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000292">Tout ce que j'ai à dire tendant nécessairement
à nier les faits dont je suis accusée, et n'ayant
d'autre témoignage à produire en ma faveur que celui
qui sort de ma bouche, il ne me servira guère de répondre
<hi rend="italic">non coupable</hi>; ma vertu n'étant réputée que fausseté, l'affirmation
que j'en ferais serait reçue de même. Mais si
les puissances du ciel voient les actions humaines
(comme elles le font), je ne doute pas alors que l'innocence
ne fasse rougir ces fausses accusations et que la
tyrannie ne tremble devant la patience.—<stage type="business" xml:id="fra-stage-000062">(<hi rend="italic">Au roi.</hi>)</stage> Vous,
seigneur, vous savez mieux que personne (vous qui voulez
feindre de l'ignorer) que toute ma vie passée a été
aussi réservée, aussi chaste, aussi fidèle que je suis malheureuse
maintenant, et je le suis plus que l'histoire
n'en donne d'exemple, quand même on inventerait et
qu'on jouerait cette tragédie pour attirer des spectateurs.
Car, considérez-moi,—compagne de la couche d'un roi,
possédant la moitié d'un trône, fille d'un grand monarque,
mère d'un prince de la plus grande espérance,
amenée ici pour parler et discourir pour sauver ma vie
et mon honneur devant tous ceux à qui il plaît de venir
me voir et m'entendre. Quant à la vie, je la tiens pour
être une douleur que je voudrais abréger; mais l'honneur,
il doit se transmettre de moi à mes enfants, et, c'est
lui seul que je veux défendre. J'en appelle à votre propre
conscience, seigneur, pour dire combien j'étais dans
vos bonnes grâces avant que Polixène vînt à votre cour, et
combien je le méritais. Et depuis qu'il y est venu, par
quel commerce illicite me suis-je écartée de mon devoir
pour mériter de paraître ici? Si jamais j'ai franchi d'un
seul pas les bornes de l'honneur, si j'ai penché de ce
côté en action ou en volonté, que les coeurs de tous ceux
qui m'entendent s'endurcissent, et que mon plus proche
parent s'écrie: Opprobre sur son tombeau!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000268">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000293">Je n'ai jamais ouï dire encore qu'aucun de
ces vices effrontés eût moins d'impudence pour nier ce
qu'il avait fait que pour le commettre d'abord.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000269">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000294">Cela est assez vrai, mais c'est une maxime
dont je ne mérite pas l'application, seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000270">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000295">Vous ne l'avouerez pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000271">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000296">Je ne dois rien avouer de plus que ce qui
peut m'être personnel dans ce qu'on m'impute à crime.
Quant à Polixène (qui est le complice qu'on me donne),
je confesse que je l'ai aimé en tout honneur, autant qu'il
le désirait lui-même, de l'espèce d'affection qui pouvait
convenir à une dame comme moi, de cette affection et
non point d'une autre, que vous m'aviez commandée
vous-même. Et si je ne l'eusse pas fait, je croirais m'être
rendue coupable à la fois de désobéissance et d'ingratitude
envers vous et envers votre ami, dont l'amitié avait,
du moment où elle avait pu s'exprimer par la parole,
dès l'enfance, déclaré qu'elle vous était dévouée. Quant
à la conspiration, je ne sais point quel goût elle a, bien
qu'on me la présente comme un plat dont je dois goûter;
tout ce que j'en sais, c'est que Camillo était un honnête
homme; quant au motif qui lui a fait quitter votre cour,
si les dieux n'en savent pas plus que moi, ils l'ignorent.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000272">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000297">Vous avez su son départ, comme vous savez
ce que vous étiez chargée de faire en son absence.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000273">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000298">Seigneur, vous parlez un langage que je
n'entends point; ma vie dépend de vos rêves, et je vous
l'abandonne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000274">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000299">Mes rêves sont vos actions: vous avez eu
un enfant bâtard de Prolixène, et je n'ai fait que le rêver?
Comme vous avez passé toute honte (et c'est l'ordinaire
de celles de votre espèce), vous avez aussi passé toute
vérité. Il vous importe davantage de le nier, mais cela ne
vous sert de rien; car de même que votre enfant a été proscrit,
comme il le devait être, n'ayant point de père qui
le reconnût (ce qui est plus votre crime que le sien), de
même vous sentirez notre justice, et n'attendez de sa
plus grande douceur rien moins que la mort.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000275">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000300">Seigneur, épargnez vos menaces. Ce fantôme
dont vous voulez m'épouvanter, je le cherche. La
vie ne peut m'être d'aucun avantage: la couronne et la
joie de ma vie, votre affection, je la regarde comme perdue:
car je sens qu'elle est partie, quoique je ne sache
pas comment elle a pu me quitter. Ma seconde consolation
était mon fils, le premier fruit de mon sein: je suis
bannie de sa présence, comme si j'étais attaquée d'un
mal contagieux. Ma troisième consolation, née sous une
malheureuse étoile, elle a été arrachée de mon sein
dont le lait innocent coulait dans sa bouche innocente,
pour être traînée à la mort. Moi-même, j'ai été affichée
sous le nom de prostituée sur tous les poteaux: par une
haine indécente, on m'a refusé jusqu'au privilége des
couches, qui appartient aux femmes de toute classe.
Enfin, je me suis vue traînée dans ce lieu en plein air,
avant d'avoir recouvré les forces nécessaires. A présent,
seigneur, dites-moi de quels biens je jouis dans la vie,
pour craindre de mourir? Ainsi, poursuivez; mais écoutez
encore ces mots: ne vous méprenez pas à mes
paroles.—Non; pour la vie, je n'en fais pas plus de cas
que d'un fétu.—Mais pour mon honneur (que je voudrais
justifier), si je suis condamnée sur des soupçons, sans le
secours d'autres preuves que celles qu'éveille votre jalousie,
je vous déclare que c'est de la rigueur, et non de la
justice. Seigneur, je m'en rapporte à l'oracle: qu'Apollon
soit mon juge.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000276">
            <speaker>UN DES SEIGNEURS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000063">à la reine</stage>
            <p xml:id="fra-p-000301">Cette requête, de votre
part, madame, est tout à fait juste; ainsi qu'on produise,
au nom d'Apollon, l'oracle qu'il a prononcé.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000064">(Quelques-uns des officiers sortent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000277">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000302">L'empereur de Russie était mon père; ah!
s'il vivait encore, et qu'il vît ici sa fille accusée! Je voudrais
qu'il pût voir seulement la profondeur de ma
misère; mais pourtant avec des yeux de pitié et non de
vengeance!</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000065">(Quelques officiers rentrent avec Dion et Cléomène.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000278">
            <speaker>UN OFFICIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000303">Cléomène, et vous, Dion, vous allez jurer,
sur l'épée de la justice, que vous avez été tous deux à
Delphes; que vous en avez rapporté cet oracle, scellé et
à vous remis par la main du grand-prêtre d'Apollon; et
que, depuis ce moment, vous n'avez pas eu l'audace de
briser le sceau sacré, ni de lire les secrets qu'il couvre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000279">
            <speaker>CLÉOMÈNE ET DION</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000304">Nous jurons tout cela.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000280">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000305">Brisez le sceau et lisez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000281">
            <speaker>L'OFFICIER</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000066">rompt le sceau et lit</stage>
            <p xml:id="fra-p-000306">«Hermione est chaste,
Polixène est sans reproche, Camillo est un sujet fidèle,
Léontes un tyran jaloux, son innocente enfant un fruit
légitime; et le roi vivra sans héritier, si ce qui est perdu
ne se retrouve pas.»</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000282">
            <speaker>TOUS LES SEIGNEURS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000067">s'écrient</stage>
            <p xml:id="fra-p-000307">Loué soit le grand
Apollon!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000283">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000308">Qu'il soit loué!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000284">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000068">à l'officier</stage>
            <p xml:id="fra-p-000309">As-tu lu la vérité?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000285">
            <speaker>L'OFFICIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000310">Oui, seigneur, telle qu'elle est ici couchée
par écrit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000286">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000311">Il n'y a pas un mot de vérité dans tout cet
oracle: le procès continuera; tout cela est pure fausseté.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000069">(Un page entre avec précipitation.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000287">
            <speaker>LE PAGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000312">Mon seigneur le roi, le roi!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000288">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000313">De quoi s'agit-il?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000289">
            <speaker>LE PAGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000314">Ah! seigneur, vous allez me haïr pour la
nouvelle que j'apporte. Le prince, votre fils, par l'idée
seule et par la crainte du jugement de la reine, est
parti<note type="editorial" n="12" xml:id="fra-note-000012">C'est le vixit des Latins.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000290">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000315">Comment, parti?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000291">
            <speaker>LE PAGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000316">Est mort.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000292">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000317">Apollon est courroucé, et le ciel même se
déchaîne contre mon injustice.—Eh! qu'a-t-elle donc?</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000070">(La reine s'évanouit.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000293">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000318">Cette nouvelle est mortelle pour la reine.—Abaissez
vos regards, et voyez ce que fait la mort.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000294">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000319">Emmenez-la d'ici; son coeur n'est qu'accablé,
elle reviendra à elle.—J'en ai trop cru mes propres
soupçons. Je vous en conjure, administrez-lui avec tendresse
quelques remèdes qui la ramènent à la vie.—Apollon,
pardonne à ma sacrilége profanation de ton oracle!
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000071">(<hi rend="italic">Pauline et les dames emportent Hermione</hi>.)</stage> Je veux me
réconcilier avec Polixène; je veux faire de nouveau ma
cour à ma reine; rappeler l'honnête Camillo, que je
déclare être un homme d'honneur, et d'une âme généreuse;
car, poussé par ma jalousie à des idées de vengeance
et de meurtre, j'ai choisi Camillo pour en être
l'instrument, et pour empoisonner mon ami Polixène;
ce qui aurait été fait, si l'âme vertueuse de Camillo
n'avait mis des retards à l'exécution de ma rapide volonté.
Quoique je l'eusse menacé de la mort s'il ne le faisait pas,
et encouragé par l'appât de la récompense s'il le faisait,
lui, plein d'humanité et d'honneur, est allé dévoiler mon
projet à mon royal hôte; il a abandonné tous les biens
qu'il possède ici, que vous savez être considérables, et il
s'est livré aux malheurs certains de toutes les incertitudes,
sans autres richesses que son honneur.—Oh!
comme il brille à travers ma rouille! combien sa piété
fait ressortir la noirceur de mes actions!</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000072">(Pauline revient.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000295">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000320">Ah! coupez mon lacet, ou mon coeur va le
rompre en se brisant!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000296">
            <speaker>UN DES SEIGNEURS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000321">D'où vient ce transport, bonne
dame?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000297">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000073">au roi</stage>
            <p xml:id="fra-p-000322">Tyran, quels tourments étudiés as-tu
en réserve pour moi? Quelles roues, quelles tortures,
quels bûchers? M'écorcheras-tu vive, me brûleras-tu
par le plomb fondu ou l'huile bouillante?... Parle, quel
supplice ancien ou nouveau me faut-il subir, moi, dont
chaque mot mérite tout ce que ta fureur peut te suggérer
de plus cruel? Ta tyrannie travaillant de concert avec
la jalousie... Des chimères, trop vaines pour des petits
garçons, trop absurdes et trop oiseuses pour des petites
filles de neuf ans! Ah! réfléchis à ce qu'elles ont produit,
et alors deviens fou en effet; oui, frénétique;
car toutes tes folies passées n'étaient rien auprès de la
dernière. C'est peu que tu aies trahi Polixène, et montré
une âme inconstante, d'une ingratitude damnable;
c'est peu encore que tu aies voulu empoisonner l'honneur
du vertueux Camillo, en voulant le déterminer au
meurtre d'un roi: ce ne sont là que des fautes légères
auprès des forfaits monstrueux qui les suivent, et encore
je ne compte pour rien, ou pour peu, d'avoir jeté aux
corbeaux ta petite fille, quoiqu'un démon eût versé des
larmes au milieu du feu avant d'en faire autant; et je
ne t'impute pas non plus directement la mort du jeune
prince, dont les sentiments d'honneur, sentiments élevés
pour un âge si tendre, ont brisé le coeur qui comprenait
qu'un père grossier et imbécile diffamait sa gracieuse
mère; non, ce n'est pas tout cela dont tu as à répondre,
mais la dernière horreur,—ô seigneurs, quand je l'aurai
annoncée, criez tous: malheur!—La reine, la reine, la
plus tendre, la plus aimable des femmes, est morte; et
la vengeance du ciel ne tombe pas encore!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000298">
            <speaker>UN SEIGNEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000323">Que les puissances suprêmes nous en
préservent!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000299">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000324">Je vous dis qu'elle est morte, j'en ferai serment,
et si mes paroles et mes serments ne vous persuadent
pas, allez et voyez, si vous parvenez à ramener
la plus légère couleur sur ses lèvres, le moindre éclat
dans ses yeux, la moindre chaleur à l'extérieur, ou la
respiration à l'intérieur, je vous servirai comme je servirais
les dieux. Mais toi, tyran, ne te repens point de ces
forfaits; ils sont trop au-dessus de tous tes remords;
abandonne-toi au seul désespoir. Quand tu ferais mille
prières à genoux, pendant dix mille années, nu, jeûnant
sur une montagne stérile, où un éternel hiver enfanterait
d'éternels orages, tu ne pourrais pas amener les dieux à
jeter un seul regard sur toi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000300">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000325">Poursuis, poursuis; tu ne peux en trop
dire, j'ai mérité que toutes les langues m'accablent des
plus amers reproches.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000301">
            <speaker>UN SEIGNEUR</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000074">à Pauline</stage>
            <p xml:id="fra-p-000326">N'ajoutez rien de plus; quel
que soit l'événement, vous avez fait une faute, en vous
permettant la hardiesse de ces discours.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000302">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000327">J'en suis fâchée; je sais me repentir des
fautes que j'ai faites, quand on vient à me les faire connaître.
Hélas! j'ai trop montré la témérité d'une femme;
il est blessé dans son noble coeur. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000075">(<hi rend="italic">Au roi</hi>.)</stage> Ce qui est
passé, et sans remède, ne doit plus être une cause de
chagrin; ne vous affligez point de mes reproches. Punissez-moi
plutôt de vous avoir rappelé ce que vous deviez
oublier.—Mon cher souverain, sire, mon royal seigneur,
pardonnez à une femme insensée; c'est l'amour que je
portais à votre reine.—Allons, me voilà folle encore!—Je
ne veux plus vous parler d'elle, ni de vos enfants; je
ne vous rappellerai point le souvenir de mon seigneur,
qui est perdu aussi. Recueillez toute votre patience, je ne
dirai plus rien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000303">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000328">Tu as bien parlé, puisque tu ne m'as dit que
la vérité; je la reçois mieux que je ne recevrais ta pitié.
Je t'en prie, conduis-moi vers les cadavres de ma reine
et de mon fils; un seul tombeau les enfermera tous deux,
et les causes de leur mort y seront inscrites, à ma honte
éternelle. Une fois le jour, j'irai visiter la chapelle où ils
reposeront, et mon plaisir sera d'y verser des larmes. Je
fais voeu de consacrer mes jours à ce devoir, aussi longtemps
que la nature voudra m'en donner la force.—Venez,
conduisez-moi vers les objets de ma douleur.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000076">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-the-winters-tale-fra-act-003-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000077">Un désert de la Bohême voisin de la mer.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000078">ANTIGONE <hi rend="italic">portant l'enfant, et un</hi> MATELOT.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000304">
            <speaker>ANTIGONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000329">Tu es donc bien sûr que notre vaisseau a
touché les côtes désertes de la Bohême?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000305">
            <speaker>LE MARINIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000330">Oui, seigneur, et j'ai bien peur que nous
n'y ayons débarqué dans un mauvais moment; le ciel a
l'air courroucé et nous menace de violentes rafales. Sur
ma conscience, les dieux sont irrités de notre entreprise
et nous témoignent leur colère.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000306">
            <speaker>ANTIGONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000331">Que leurs saintes volontés s'accomplissent!
Va, retourne à bord, veille sur ta barque, je ne serai pas
longtemps à t'aller rejoindre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000307">
            <speaker>LE MARINIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000332">Hâtez-vous le plus possible, et ne vous
avancez pas trop loin dans les terres; nous aurons probablement
du mauvais temps: d'ailleurs, le désert est
fameux par les animaux féroces dont il est infesté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000308">
            <speaker>ANTIGONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000333">Va toujours: je vais te suivre dans un
moment.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000309">
            <speaker>LE MARINIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000334">Je suis bien joyeux d'être ainsi débarrassé
de cette affaire.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000079">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000310">
            <speaker>ANTIGONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000335">Viens, pauvre enfant.—J'ai ouï dire (mais
sans y croire) que les âmes des morts revenaient quelquefois;
si cela est possible, ta mère m'a apparu la nuit
dernière: car jamais rêve ne ressembla autant à la veille.
Je vois s'avancer à moi une femme, la tête penchée tantôt
d'un côté, tantôt de l'autre. Jamais je n'ai vu objet si
rempli de douleur et conservant tant de noblesse: vêtue
d'une robe d'une blancheur éclatante comme la sainteté
même, elle s'est approchée de la cabine où j'étais couché:
trois fois elle s'est inclinée devant moi, et sa bouche
s'ouvrant pour parler, ses yeux sont devenus deux ruisseaux
de larmes: après ce torrent de pleurs, elle a rompu
le silence par ces mots: «Vertueux Antigone, puisque
la destinée, faisant violence à tes bons sentiments, t'a
choisi pour être chargé d'exposer mon pauvre enfant,
d'après ton serment, la Bohême t'offre des déserts assez
éloignés: pleures-y et abandonne mon enfant au milieu
de ses cris; et comme cet enfant est réputé perdu pour
toujours, appelle-la, je t'en conjure, du nom de Perdita.
Et toi, pour ce barbare ministère qui t'a été imposé par
mon époux, tu ne reverras jamais ta femme Pauline.»—Et
à ces mots, poussant un cri aigu, elle s'est évanouie
dans l'air. Très-effrayé, je me suis remis avec le temps,
et je suis resté persuadé que c'était une réalité et non
un songe. Les rêves sont des illusions; et cependant pour
cette fois je cède à la superstition et j'y crois. Je pense
qu'Hermione a subi la mort; et qu'Apollon a voulu que
cet enfant, étant en vérité la progéniture de Polixène,
fût déposé ici, pour y vivre, ou pour y périr, sur les
terres de son véritable père.—Allons, jeune fleur, puisses-tu
prospérer ici! Repose là, voici ta description et de
plus ceci <stage type="business" xml:id="fra-stage-000080">(<hi rend="italic">Il dépose auprès d'elle un coffre rempli de bijoux
et d'or</hi>)</stage> qui pourra, s'il plaît à la fortune, servir à t'élever,
ma jolie enfant, et cependant rester en ta possession.—La
tempête commence: pauvre petite infortunée, qui,
pour la faute de ta mère, est ainsi exposée à l'abandon,
et à tout ce qui peut s'ensuivre.—Je ne puis pleurer,
mais mon coeur saigne. Je suis maudit d'être forcé à
cela par mon serment.—Adieu!—Le jour s'obscurcit de
plus en plus: tu as bien l'air d'avoir une affreuse tempête
pour te bercer: jamais je n'ai vu le ciel si sombre
en plein jour. Quels sont ces cris sauvages? Pourvu que
je puisse regagner la barque. Voilà la chasse.—Allons,
je te quitte pour jamais.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000081">(Il fuit, poursuivi par un ours.)</stage>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000082">(Un vieux berger s'avance près des lieux où est l'enfant.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000311">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000336">Je voudrais qu'il n'y eût point d'âge entre
dix et vingt-trois ans, ou que la jeunesse dormît tout
le reste du temps dans l'intervalle: car on ne fait
autre chose dans l'intervalle que donner des enfants aux
filles, insulter des vieillards, piller et se battre. Écoutez
donc! Qui pourrait, sinon des cerveaux brûlés de dix-neuf
et de vingt-deux ans chasser par le temps qu'il fait?
Ils m'ont fait égarer deux de mes meilleures brebis, et je
crains bien que le loup ne les trouve avant leur maître;
si elles sont quelque part, ce doit être sur le bord de la
mer, où elles broutent du lierre. Bonne Fortune, si tu
voulais... Qu'avons-nous ici? <stage type="business" xml:id="fra-stage-000083">(<hi rend="italic">Ramassant l'enfant.</hi>)</stage> Merci
de nous, un enfant, un joli petit enfant! Je m'étonne si
c'est un garçon ou une fille?... Une jolie petite fille, une
très-jolie petite fille; oh! sûrement c'est quelque escapade;
quoique je n'aie pas étudié dans les livres, cependant
je sais lire les traces d'une femme de chambre en
aventure. C'est quelque oeuvre consommée sur l'escalier,
ou sur un coffre, ou derrière la porte. Ceux qui l'ont fait
avaient plus chaud que cette pauvre petite malheureuse
n'a ici; je veux la recueillir par pitié; cependant j'attendrai
que mon fils vienne; il criait il n'y a qu'un moment:
holà, ho! holà!</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000084">(Entre le fils du berger.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000312">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000337">Ho! ho!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000313">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000338">Quoi, tu étais si près? Si tu veux voir une
chose dont on parlera encore quand tu seras mort et
réduit en poussière, viens ici. Qu'est-ce donc qui te
trouble, mon garçon?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000314">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000339">Ah! j'ai vu deux choses, sur la mer et sur
terre, mais je ne puis dire que ce soit une mer; car c'est
le ciel à l'heure qu'il est, et entre la mer et le firmament,
vous ne pourriez pas passer la pointe d'une aiguille.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000315">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000340">Quoi! mon garçon, qu'est-ce que c'est?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000316">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000341">Je voudrais que vous eussiez vu seulement
comme elle écume, comme elle fait rage, comme elle
creuse ses rivages; mais ce n'est pas là ce que je veux
dire. Oh! quel pitoyable cri de ces pauvres malheureux!
qu'il était affreux de les voir, et puis de ne plus les voir;
tantôt le vaisseau allait percer la lune avec son grand
mât, et retombait aussitôt englouti dans les flots d'écume,
comme si vous jetiez un morceau de liége dans un tonneau...
Et puis ce que j'ai vu sur la terre! comme l'ours
a dépouillé l'os de son épaule, comme il me criait <hi rend="italic">au
secours!</hi> en disant que son nom était Antigone, un grand
seigneur.—Mais pour finir du navire, il fallait voir
comme la mer l'a avalé; mais surtout comme les pauvres
gens hurlaient et comme la mer se moquait d'eux.—Et
comme le pauvre gentilhomme hurlait, et l'ours se
moquait de lui, et tous deux hurlaient plus haut que la
mer ou la tempête.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000317">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000342">Miséricorde! quand donc as-tu vu cela,
mon fils?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000318">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000343">Tout à l'heure, tout à l'heure: il n'y a pas un
clin d'oeil que j'ai vu ces choses. Les malheureux ne sont
pas encore froids sous l'eau, et l'ours n'a pas encore à
moitié dîné de la chair du gentilhomme: il l'achève à
présent.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000319">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000344">Je voudrais bien avoir été là, pour secourir
le pauvre vieillard.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000320">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000085">à part</stage>
            <p xml:id="fra-p-000345">Et moi, je voudrais que vous eussiez
été près du navire pour le secourir. Votre charité n'aurait
pas tenu pied.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000321">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000346">C'est terrible!—Mais regarde ici, mon
garçon, maintenant, bénis ta bonne fortune; toi, tu as
rencontré des mourants, et moi des nouveau-nés. Voilà
qui vaut la peine d'être vu: vois-tu, c'est le manteau
d'un enfant de gentilhomme! Regarde ici, ramasse,
mon fils, ramasse, ouvre-le. Ah! voyons.—On m'a prédit
que je serais enrichi par les fées; c'est quelque enfant
changé par elles.—Ouvre ce paquet: qu'y a-t-il dedans,
garçon?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000322">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000347">Vous êtes un vieux tiré d'affaire; si les péchés
de votre jeunesse vous sont pardonnés, vous êtes sûr de
bien vivre. De l'or, tout or!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000323">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000348">C'est de l'or dès fées; et cela se verra bien;
ramasse-le vite, cache-le; et cours, cours chez nous par
le plus court chemin. Nous avons du bonheur, mon garçon,
et pour l'être toujours il ne nous faut que du secret.—Que
mes brebis aillent où elles voudront.—Viens, mon
cher enfant, viens chez nous par le plus court.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000324">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000349">Prenez, vous, le chemin le plus court avec
ce que vous avez trouvé; moi, je vais voir si l'ours a
laissé là le gentilhomme, et combien il en a dévoré. Les
ours ne sont jamais féroces que quand ils ont faim; s'il
en a laissé quelque chose, je l'ensevelirai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000325">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000350">C'est une bonne action: si tu peux reconnaître
par ce qui restera de lui quel homme c'était, viens
me chercher pour me le faire voir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000326">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000351">Oui, je le ferai, et vous m'aiderez à l'enterrer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000327">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000352">Voilà un heureux jour, mon garçon, et
nous ferons de bonnes actions avec ceci.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000086">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
      </div>
      <div type="act" n="4" xml:id="shakespeare-the-winters-tale-fra-act-004">
        <head>ACTE QUATRIÈME</head>
        <p xml:id="fra-p-000353">LE TEMPS, <hi rend="italic">faisant le rôle d'un choeur</hi>.</p>
        <p xml:id="fra-p-000354">LE TEMPS.—Moi qui plais à quelques-uns, et qui éprouve
tous les hommes, la joie des bons et la terreur des méchants;
moi qui fais et détruis l'erreur, en vertu de mon
nom, je prends sur moi de faire usage de mes ailes. Ne me
faites pas un crime à moi, ni à la rapidité de mon vol, si je
glisse sur l'espace de seize années, laissant ce vaste intervalle
dans l'oubli: puisqu'il est en mon pouvoir de renverser
les lois, et de créer et d'anéantir une coutume
dans l'espace d'une des heures dont je suis le père, laissez-moi
être encore ce que j'étais avant que les usages
anciens ou modernes fussent établis. Je sers de témoin
aux siècles qui les ont introduits, et j'en servirai de même
aux coutumes les plus nouvelles qui règnent de nos jours;
je mettrai hors de mode ce qui brille maintenant, comme
mon histoire le paraît à présent. Si votre indulgence me
le permet, je retourne mon horloge, et j'avance mes
scènes comme si vous eussiez dormi dans l'intervalle.
Laissant Léontes, les effets de sa folle jalousie et le chagrin
dont il est si accablé, qu'il s'enferme tout seul; imaginez,
obligeants spectateurs, que je vais me rendre à
présent dans la belle Bohême, et rappelez-vous que j'ai
fait mention d'un fils du roi que je vous nomme maintenant
Florizel; je me hâte aussi de vous parler de Perdita,
qui a acquis des grâces merveilleuses. Je ne veux
pas vous prédire ce qui lui arrive plus tard, mais que
les nouvelles du Temps se développent peu à peu devant
vous. La fille d'un berger, ce qui la concerne et ce qui
s'ensuit, voilà ce que le Temps va présenter à votre
attention. Accordez-moi cela, si vous avez quelquefois
plus mal employé votre temps; sinon, le Temps lui-même
vous dit qu'il vous souhaite sincèrement de ne
jamais l'employer plus mal.</p>
        <p xml:id="fra-p-000355">(Il sort.)</p>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-the-winters-tale-fra-act-004-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000087">Appartement dans le palais.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000088"><hi rend="italic">Entrent</hi> POLIXÈNE ET CAMILLO.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000328">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000356">Je te prie, cher Camillo, ne m'importune
pas davantage; c'est pour moi une maladie de te refuser
quelque chose; mais ce serait une mort de t'accorder
cette demande.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000329">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000357">Il y a seize années que je n'ai revu mon
pays. Je désire y reposer mes os, quoique j'aie respiré
un air étranger pendant la plus grande partie de ma vie.
D'ailleurs, le roi repentant, mon maître, m'a envoyé
demander: je pourrais apporter quelque soulagement à
ses cruels chagrins, ou du moins j'ai la présomption de
le croire; ce qui est un second aiguillon qui me pousse
à partir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000330">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000358">Si tu m'aimes, Camillo, n'efface pas tous
tes services passés, en me quittant à présent: le besoin
que j'ai de toi, c'est ta propre vertu qui l'a fait naître; il
valait mieux ne te posséder jamais que de te perdre ainsi:
tu m'as commencé des entreprises que personne n'est en
état de bien conduire sans toi: tu dois ou rester pour
les mener toi-même jusqu'à leur entière exécution, ou
emporter avec toi tous les services que tu m'as rendus.
Si je ne les ai pas assez récompensés, et je ne puis trop
les récompenser, mon étude désormais sera de t'en
prouver mieux ma reconnaissance, et j'en recueillerai
encore l'avantage d'augmenter notre amitié. Je te prie,
ne me parle plus de ce fatal pays de Sicile, dont le nom
seul me rappelle avec douleur le souvenir de mon frère,
avec lequel je suis réconcilié, de ce roi repentant, comme
tu le nommes, et pour lequel on doit même à présent déplorer
comme de nouveau la perte qu'il a faite de ses enfants
et de la plus vertueuse des reines.—Dis-moi, quand as-tu
vu le prince Florizel, mon fils? Les rois ne sont pas
moins malheureux d'avoir des enfants indignes d'eux
que de les perdre lorsqu'ils ont éprouvé leurs vertus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000331">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000359">Seigneur, il y a trois jours que j'ai vu le
prince: quelles peuvent être ses heureuses occupations,
c'est ce que j'ignore; mais j'ai remarqué parfois que,
depuis quelque temps il est fort retiré de la cour, et
qu'on le voit moins assidu que par le passé aux exercices
de son rang.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000332">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000360">J'ai fait la même remarque que vous,
Camillo, et avec quelque attention: au point que j'ai des
yeux à mon service qui veillent sur son éloignement de
la cour; et j'ai été informé qu'il est presque toujours
dans la maison d'un berger des plus simples, un homme
qui, dit-on, d'un état de néant, est parvenu, par des
moyens que ne peuvent concevoir ses voisins, à une fortune
incalculable.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000333">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000361">J'ai entendu parler de cet homme, seigneur;
il a une fille des plus rares: sa réputation s'étend au
delà de ce qu'on peut attendre, en la voyant sortir d'une
semblable chaumière.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000334">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000362">C'est là aussi une partie de ce qu'on m'a
rapporté. Mais je crains l'appât qui attire là notre fils. Il
faut que tu m'accompagnes en ce lieu: je veux aller,
sans nous faire connaître, causer un peu avec ce berger,
et le questionner: il ne doit pas être bien difficile, je
pense, de tirer de la simplicité de ce paysan le motif
qui attire ainsi mon fils chez lui. Je t'en prie, sois de
moitié avec moi dans cette affaire, et bannis toute idée
de la Sicile.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000335">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000363">J'obéis volontiers à vos ordres.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000336">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000364">Mon bon Camillo!—Il faut aller nous
déguiser.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000089">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-the-winters-tale-fra-act-004-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000090">Un chemin près de la chaumière du berger.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000091">AUTOLYCUS <hi rend="italic">entre en chantant</hi>.</stage>
          <lg xml:id="fra-verse-group-000016">
            <l xml:id="fra-line-000057">Quand les narcisses commencent à se montrer,</l>
            <l xml:id="fra-line-000058">Oh! eh! la jeune fille danse dans les vallons:</l>
            <l xml:id="fra-line-000059">Alors commence la plus douce saison de l'année.</l>
            <l xml:id="fra-line-000060">Tout se colore dans les domaines de l'hiver<note type="editorial" n="13" xml:id="fra-note-000013">Il y a sans doute ici une antithèse entre les mots red et pale, rouge et pâle: mais pale, par l'arrangement des mots, n'est pas adjectif comme l'a cru Letourneur, et veut dire le giron; winter's pale, le giron de l'hiver, les domaines de l'hiver.</note>.</l>
            <l xml:id="fra-line-000061">La toile blanchit étendue sur la haie;</l>
            <l xml:id="fra-line-000062">Oh! eh! les tendres oiseaux! comme ils chantent!</l>
            <l xml:id="fra-line-000063">Cela aiguise mes dents voraces;</l>
            <l xml:id="fra-line-000064">Un quart de bière est un mets de roi.</l>
          </lg>
          <lg xml:id="fra-verse-group-000017">
            <l xml:id="fra-line-000065">L'alouette joyeuse qui chante tira lira,</l>
            <l xml:id="fra-line-000066">Eh! oh! oh! eh! la grive et le geai</l>
            <l xml:id="fra-line-000067">Sont des chants d'été pour moi et pour mes tantes<note type="editorial" n="14" xml:id="fra-note-000014">Aunt, dans le jargon des mauvais lieux, voulait dire la maîtresse de la maison.</note>,</l>
            <l xml:id="fra-line-000068">Lorsque nous nous roulons sur le foin.</l>
          </lg>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000092">J'ai servi le prince Florizel, et dans mon temps j'ai porté
du velours. Aujourd'hui je suis hors de service.</stage>
          <lg xml:id="fra-verse-group-000018">
            <l xml:id="fra-line-000069">Mais irai-je me lamenter pour cela, ma chère?</l>
            <l xml:id="fra-line-000070">La pâle lune luit pendant la nuit;</l>
            <l xml:id="fra-line-000071">Et lorsque j'erre çà et là,</l>
            <l xml:id="fra-line-000072">C'est alors que je vais le plus droit.</l>
            <l xml:id="fra-line-000073">S'il est permis aux chaudronniers de vivre</l>
            <l xml:id="fra-line-000074">Et de porter leur malle couverte de peau de cochon</l>
            <l xml:id="fra-line-000075">Je puis bien rendre mes comptes</l>
            <l xml:id="fra-line-000076">Et les certifier dans les ceps.</l>
          </lg>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000093">Mon trafic, c'est les draps. Là où le milan bâtit son nid,
veillez sur votre menu linge. Mon père m'a nommé
Autolycus; et étant, comme je le suis, entré dans ce
monde sous la planète de Mercure, j'ai été destiné à
escamoter des bagatelles de peu de valeur. C'est aux dés
et aux femmes de mauvaise vie que je dois d'être ainsi
caparaçonné, et mon revenu est la menue filouterie.
Les gibets et les coups sur le grand chemin sont trop
forts pour moi: être battu et pendu, c'est ma terreur;
quant à la vie future, j'en perds la pensée en dormant.
(<hi rend="italic">Apercevant le fils du berger</hi>.) Une prise! une prise!</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000094">(Entre le fils du berger.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000337">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000365">Voyons, onze béliers donnent vingt-huit
livres de laine: vingt-huit livres rapportent une livre et
un schelling en sus: à présent, quinze cents toisons... à
combien monte le tout?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000338">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000095">à part</stage>
            <p xml:id="fra-p-000366">Si le lacet tient, l'oison est à moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000339">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000367">Je ne puis en venir à bout sans jetons.—Voyons:
que vais-je acheter pour la fête de la tonte des
moutons?—Trois livres de sucre, cinq livres de raisins
secs, et du riz.—Qu'est-ce que ma soeur veut faire du
riz?—Mais mon père l'a faite souveraine de la fête, et
elle sait à quoi il est bon. Elle m'a fait vingt-quatre
bouquets pour les tondeurs, tous chanteurs à trois parties,
et de fort bons chanteurs: mais la plupart sont des
ténors et des basses-tailles; il n'y a parmi eux qu'un
puritain qui chante des psaumes sur des airs de bourrées.
Il faut que j'aie du safran pour colorer des gâteaux,
du macis, des dattes, point... je ne connais pas cela; des
noix muscades, sept; une ou deux racines de gingembre;
mais je pourrais demander cela. Quatre livres de pruneaux
et autant de raisins séchés au soleil.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000340">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000096">poussant un gémissement et étendu sur la terre</stage>
            <p xml:id="fra-p-000368">Ah! faut-il que je sois né!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000341">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000369">Merci de moi...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000342">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000370">Oh! à mon secours! à mon secours! Ôtez-moi
ces haillons, et après, la mort, la mort!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000343">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000371">Hélas! pauvre homme, tu aurais besoin
d'autres haillons pour te couvrir, au lieu d'ôter ceux que
tu as.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000344">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000372">Ah! monsieur, leur malpropreté me fait
plus souffrir que les coups de fouet que j'ai reçus; et
j'en ai pourtant reçu de bien rudes, et par millions.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000345">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000373">Hélas! pauvre malheureux! un million
de coups. C'est beaucoup de choses!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000346">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000374">Je suis volé, monsieur, et assommé. On
m'a pris mon argent et mes habits, et l'on m'a affublé
de ces détestables lambeaux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000347">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000375">Est-ce un homme à cheval, ou un
homme à pied?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000348">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000376">Un homme à pied, mon cher monsieur,
un homme à pied.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000349">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000377">En effet, ce doit être un homme à pied,
d'après les vêtements qu'il t'a laissés: si c'était là le
manteau d'un homme à cheval, il a fait un rude service.—Prête-moi
ta main, je t'aiderai à te relever; allons,
prête-moi ta main.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000097">(Il lui aide à se relever.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000350">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000378">Ah! mon bon monsieur, doucement; ah!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000351">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000379">Hélas! pauvre malheureux!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000352">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000380">Ah! monsieur! doucement, mon bon
monsieur: j'ai peur, monsieur, d'avoir mon épaule
démise.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000353">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000381">Eh bien! peux-tu te tenir debout?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000354">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000382">Doucement, mon cher monsieur... <stage type="business" xml:id="fra-stage-000098">(<hi rend="italic">Il met
la main dans la poche du berger</hi>.)</stage> Mon cher monsieur, doucement;
vous m'avez rendu un service bien charitable.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000355">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000383">Aurais-tu besoin de quelque argent? je
peux t'en donner un peu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000356">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000384">Non, mon cher monsieur, non, je vous
en conjure, monsieur. J'ai un parent à moins de trois
quarts de mille d'ici chez qui j'allais; je trouverai là de
l'argent et tout ce dont j'aurai besoin: ne m'offrez point
d'argent, monsieur, je vous en prie; cela me fend le coeur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000357">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000385">Quelle espèce d'homme était-ce que celui
qui vous a dépouillé?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000358">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000386">Un homme, monsieur, que j'ai connu
pour donner à jouer au trou-madame: je l'ai vu au service
du prince; je ne saurais vous dire, mon bon monsieur,
pour laquelle de ses vertus c'était; mais il a été
fustigé et chassé de la cour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000359">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000387">Pour ses vices, voulez-vous dire? Il n'y a
point de vertu chassée de la cour; on l'y choie assez
pour l'engager à s'y établir, et cependant elle ne fera
jamais qu'y séjourner en passant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000360">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000388">Oui, monsieur, j'ai voulu dire <hi rend="italic">ses vices</hi>;
je connais bien cet homme-là; il a été depuis porteur de
singes; ensuite, solliciteur de procès, huissier: ensuite,
il a fabriqué des marionnettes de l'enfant prodigue, et il
a épousé la femme d'un chaudronnier, à un mille du
lieu où sont ma terre et mon bien; après avoir parcouru
une multitude de professions malhonnêtes, il s'est établi
dans le métier de coquin: quelques-uns l'appellent
Autolycus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000361">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000389">Malédiction sur lui! c'est un filou, sur
ma vie, c'est un filou: il hante les fêtes de village, les
foires et les combats de l'ours.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000362">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000390">Justement, monsieur, c'est lui; monsieur,
c'est lui; c'est ce coquin-là qui m'a accoutré
comme vous me voyez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000363">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000391">Il n'y a pas de plus insigne poltron dans
toute la Bohême. Si vous aviez seulement fait les gros
yeux, ou que vous lui eussiez craché au visage, il se
serait enfui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000364">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000392">Il faut vous avouer, monsieur, que je ne
suis pas un homme à me battre; de ce côté-là, je ne
vaux rien du tout, et il le savait bien, je le garantirais.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000365">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000393">Comment vous trouvez-vous à présent?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000366">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000394">Mon cher monsieur, beaucoup mieux que
je n'étais; je puis me tenir sur mes jambes et marcher;
je vais même prendre congé de vous, et m'acheminer
tout doucement vers la demeure de mon parent.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000367">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000395">Vous conduirai-je un bout de chemin?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000368">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000396">Non, mon bon monsieur; non, mon cher
monsieur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000369">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000397">Alors portez-vous bien; il faut que j'aille
acheter des épices pour notre fête de la tonte.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000099">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000370">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000100">seul</stage>
            <p xml:id="fra-p-000398">Prospérez, mon cher monsieur.—Votre
bourse n'est pas assez chaude à présent pour acheter
vos épices. Je me trouverai aussi à votre fête de la
tonte, je vous le promets. Si je ne fais pas succéder à
cette filouterie un autre escamotage, et si des tondeurs
je ne fais pas de vrais moutons, je consens à être effacé
du registre, et que mon nom soit enregistré sur le livre
de la probité.</p>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000019">
              <l xml:id="fra-line-000077">Trotte, trotte par le sentier,</l>
              <l xml:id="fra-line-000078">Un coeur joyeux va tout le jour;</l>
              <l xml:id="fra-line-000079">Un coeur triste est las au bout d'un mille.</l>
            </lg>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000101">(Il s'en va.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-the-winters-tale-fra-act-004-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000102">La cabane du berger.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000103"><hi rend="italic">Entrent</hi> FLORIZEL ET PERDITA.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000371">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000399">Cette parure inaccoutumée donne une nouvelle
vie à chacun de vos charmes. Vous n'êtes point
une bergère: c'est Flore, se laissant voir à l'entrée
d'avril:—cette fête de la tonte me paraît une assemblée
de demi-dieux, et vous en êtes la reine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000372">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000400">Mon aimable prince, il ne me sied pas de
blâmer vos éloges exagérés; ah! pardonnez, si j'en parle
ainsi: vous, l'objet illustre des regards de la contrée,
vous vous êtes éclipsé sous l'humble habit d'un berger;
et moi, pauvre et simple fille, je suis parée comme une
déesse. Si ce n'est que nos fêtes sont toujours marquées
par la folie, et que les convives avalent tout par la coutume,
je rougirais de vous voir dans cet appareil, et de
me voir moi, dans le miroir: votre rang vous met à
l'abri de la crainte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000373">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000401">Je bénis le jour où mon bon faucon a pris
son vol au travers des métairies de votre père.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000374">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000402">Veuille Jupiter vous en donner sujet: pour
moi, la différence entre nous me remplit de terreurs.
Votre Grandeur n'a pas été accoutumée à la crainte. Je
tremble en ce moment même à la seule idée que votre
père, conduit par quelque hasard, vienne à passer par
ici, comme vous avez fait. O fatalité! De quel oeil verraitil
son noble ouvrage si pauvrement relié! Que dirait-il?
ou comment soutiendrais-je moi, au milieu de mes splendeurs
empruntées, le regard sévère de son auguste
présence?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000375">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000403">Ne songez qu'au plaisir. Les dieux eux-mêmes,
soumettant leur divinité à l'amour, ont emprunté
la forme des animaux: Jupiter s'est métamorphosé en
taureau, et a poussé des gémissements; le verdâtre Neptune
est devenu bélier, et a fait entendre ses bêlements;
et le dieu vêtu de feu, Apollon doré, s'est fait humble
berger, tel que je parais être maintenant; jamais leurs
métamorphoses n'eurent pour objet une plus rare beauté,
ni des intentions aussi chastes. Mes désirs ne dépassent
pas mon honneur, et mes sens ne sont pas plus ardents
que ma bonne foi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000376">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000404">Oui, mais, cher prince, votre résolution ne
pourra tenir, quand une fois il lui faudra essuyer,
comme cela est inévitable, toute l'opposition de la puissance
du roi; et alors ce sera une alternative nécessaire,
ou que vous changiez de dessein, ou que je cesse de
vivre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000377">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000405">Chère Perdita, je t'en conjure, n'assombris
point, par ces réflexions forcées, la joie de la fête. Ou je
serai à toi, ma belle, ou je ne serai plus à mon père; car
je ne puis être à moi, ni à personne, si je ne suis pas à
toi. C'est à cela que je resterai fidèle, quand les destins
diraient non! Sois tranquille et joyeuse; étouffe ces pensées
importunes par tout ce que tu vas voir tout à l'heure.
Voilà vos hôtes qui viennent; prenez un air gai, comme
si c'était aujourd'hui le jour de la célébration de ces
noces, que nous nous sommes tous deux juré d'accomplir
un jour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000378">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000406">O fortune, sois-nous favorable!</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000104">(Entrent le berger, son fils, Mopsa, Dorcas, valets, Polixène
et Camillo déguisés.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000379">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000105">à Perdita</stage>
            <p xml:id="fra-p-000407">Voyez: vos hôtes s'avancent;
préparez-vous à les recevoir gaiement, et que nos visages
soient colorés par l'allégresse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000380">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000106">à Perdita</stage>
            <p xml:id="fra-p-000408">Fi donc! ma fille. Quand ma
vieille femme vivait, elle était, dans un jour comme
celui-ci, le panetiers, l'échanson, le cuisinier, la maîtresse
et la servante tout ensemble; elle accueillait tout
le monde, chantait sa chanson et dansait à son tour:
tantôt ici au haut bout de la table, et tantôt au milieu;
sur l'épaule de celui-ci, sur l'épaule de celui-là; le visage
en feu de fatigue; et la liqueur qu'elle prenait pour
éteindre ses feux, elle en buvait un coup à la santé de
chacun. Et vous, vous êtes à l'écart comme si vous étiez
un de ceux qu'on fête, et non pas l'hôtesse de l'assemblée.
Je vous en prie, souhaitez la bienvenue à ces amis
qui nous sont inconnus: c'est le moyen de nous rendre
plus amis et d'augmenter notre connaissance. Allons,
qu'on m'efface ces rougeurs, et présentez-vous pour ce
que vous êtes, pour la maîtresse de la fête; allons, et
faites-leur vos remerciements de venir à votre fête de la
tonte, si vous voulez que votre beau troupeau prospère.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000381">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000107">à Polixène et Camillo</stage>
            <p xml:id="fra-p-000409">Monsieur, soyez le
bienvenu: c'est la volonté de mon père que je me charge
de faire les honneurs de cette fête. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000108">(<hi rend="italic">A Camillo</hi>.)</stage> Vous êtes
le bienvenu, monsieur. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000109">(<hi rend="italic">A Dorcas</hi>.)</stage> Donne-moi les fleurs
que tu as là.—Respectable seigneur, voilà du romarin
et de la rue pour vous: ces fleurs conservent leur aspect
et leur odeur pendant tout l'hiver; que la grâce et le
souvenir<note type="editorial" n="15" xml:id="fra-note-000015">La rue était appelée l'herbe de grâce, et le romarin l'herbe du souvenir. On portait du romarin aux funérailles. On croyait jadis que cette plante fortifiait la mémoire.</note> soient votre partage; soyez les bienvenus à
notre fête.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000382">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000410">Bergère, et vous êtes une charmante bergère,
vous avez bien raison de nous présenter, à nos
âges, des fleurs d'hiver.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000383">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000411">Monsieur, l'année commence à être ancienne.—A
cette époque, où l'été n'est pas encore expiré,
où l'hiver transi n'est pas né non plus, les plus belles
fleurs de la saison sont nos oeillets et les giroflées rayées,
que quelques-uns nomment les bâtardes de la nature;
mais, pour cette dernière espèce, il n'en croît point dans
notre jardin rustique, et je ne me soucie pas de m'en
procurer des boutures.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000384">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000412">Pourquoi, belle fille, les méprisez-vous
ainsi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000385">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000413">C'est que j'ai ouï-dire qu'il y a un art qui,
pour les bigarrer, en partage l'ouvrage avec la grande
créatrice, la nature.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000386">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000414">Eh bien! quand cela serait, il est toujours
vrai qu'il n'est point de moyen de perfectionner la nature
sans que ce moyen soit encore l'ouvrage de la
nature. Ainsi, au-dessus de cet art que vous dites ajouter
à la nature, il est un art qu'elle crée: vous voyez, charmante
fille, que tous les jours nous marions une tendre
tige avec le tronc le plus sauvage, et que nous savons
féconder l'écorce du plus vil arbuste par un bouton
d'une race plus noble; ceci est un art que perfectionne
la nature, qui la change plutôt: l'art lui-même est encore
la nature.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000387">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000415">Cela est vrai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000388">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000416">Enrichissez donc votre jardin de giroflées,
et ne les traitez plus de bâtardes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000389">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000417">Je n'enfoncerai jamais le plantoir dans la
terre pour y mettre une seule tige de leur espèce, pas
plus que je ne voudrais, si j'étais peinte, que ce jeune
homme me dît que c'est bien et qu'il ne désirât m'épouser
que pour cela.—Voici des fleurs pour vous: la chaude
lavande, la menthe, la sauge, la marjolaine et le souci,
qui se couche avec le soleil et se lève avec lui en pleurant.
Ce sont les fleurs de la mi-été, et je crois qu'on les
donne aux hommes d'un certain âge. Vous êtes les
très-bienvenus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000390">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000418">Si j'étais un de vos moutons, je cesserais de
paître et je ne vivrais que du plaisir de vous contempler.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000391">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000419">Allons donc! Hélas! vous deviendriez bientôt
si maigre que le souffle des vents de janvier vous traverserait
de part en part. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000110">(<hi rend="italic">A Florizel</hi>.)</stage> Et vous, mon bon
ami, je voudrais bien avoir quelques fleurs de printemps
qui pussent convenir à votre jeunesse; et pour vous
aussi, bergères, qui portez encore votre virginité sur vos
tiges vierges.—O Proserpine! que n'ai-je ici les fleurs
que, dans ta frayeur, tu laissas tomber du char de Pluton!
Les narcisses, qui viennent avant que l'hirondelle
ose se montrer, et qui captivent les vents de mars par
leur beauté; les violettes, sombres, mais plus douces
que les yeux bleus de Junon ou que l'haleine de Cythérée;
les pâles primevères, qui meurent vierges avant
qu'elles puissent voir le brillant Phébus dans sa force,
malheur trop ordinaire aux jeunes filles; les superbes
jonquilles et l'impériale; les lis de toute espèce, et la
fleur de lis en est une; oh! je suis dépourvue de toutes
ces fleurs pour vous faire des guirlandes et pour vous en
couvrir tout entier, vous, mon doux ami.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000392">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000420">Quoi! comme un cadavre?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000393">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000421">Non pas, mais comme un gazon sur lequel
l'amour doit jouer et s'étendre; non comme un cadavre,
ou du moins pour être enseveli vivant dans mes bras.—Allons,
prenez vos fleurs; il me semble que je fais ici le
rôle que j'ai vu faire dans les Pastorales de la Pentecôte:
sûrement cette robe que je porte change mon humeur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000394">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000422">Ce que vous faites vaut toujours mieux que
ce que vous avez fait. Quand vous parlez, ma chère, je
voudrais vous entendre parler toujours; si vous chantez,
je voudrais vous entendre; vous voir vendre et acheter,
donner l'aumône, prier, régler votre maison, et tout
faire en chantant; quand vous dansez, je voudrais que
vous fussiez une vague de la mer, afin que vous pussiez
toujours continuer, vous mouvoir toujours, toujours
ainsi, et ne jamais faire autre chose: votre manière de
faire, toujours plus piquante dans chaque mouvement,
relève tellement tout ce que vous faites, que toutes vos
actions réunies sont celles d'une reine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000395">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000423">O Doriclès! vos louanges sont trop fortes:
si votre jeunesse et la pureté de votre sang, qui se
montre franchement sur vos joues, ne vous annonçaient
pas clairement pour un berger exempt de fraude, j'aurais
raison de craindre, mon Doriclès, que vous ne me
fissiez la cour avec des mensonges.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000396">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000424">Je crois que vous avez aussi peu de raison
de le craindre, que je songe peu moi-même à vous en donner
des motifs.—Mais allons, notre danse, je vous prie.
Votre main, ma Perdita; ainsi s'unit un couple de tourterelles,
résolues de ne jamais se séparer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000397">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000425">Je le jure pour elles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000398">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000426">Voilà la plus jolie petite paysanne qui ait
foulé le vert gazon: elle ne fait pas un geste, elle n'a pas
un maintien qui ne respire quelque chose de plus relevé
que sa condition: elle est trop noble pour ce lieu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000399">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000427">Il lui dit quelque chose qui lui fait monter
la rougeur sur les joues: en vérité, c'est la reine du
lait et de la crème.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000400">
            <speaker>LE FILS DU BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000428">Allons, la musique, jouez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000401">
            <speaker>DORCAS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000111">à part</stage>
            <p xml:id="fra-p-000429">Mopsa doit être votre maîtresse: et un
peu d'ail, pour préservatif contre ses baisers.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000402">
            <speaker>MOPSA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000430">Allons en mesure.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000403">
            <speaker>LE FILS DU BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000431">Pas un mot, pas un mot: il s'agit
aujourd'hui d'avoir de bonnes manières.—Allons, jouez.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000112">(On exécute ici une danse de bergers et de bergères.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000404">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000432">Bon berger, dites-moi, je vous prie, quel
est ce jeune paysan qui danse avec votre fille?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000405">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000433">On l'appelle Doriclès, et il se vante de
posséder de riches pâturages; je ne le tiens que de lui,
mais je le crois: il a l'air de la vérité. Il dit qu'il aime
ma fille: je le crois aussi, car jamais la lune ne s'est
mirée dans les eaux aussi longtemps qu'on le voit debout,
et lisant, pour ainsi dire, dans les yeux de ma fille; et à
parler franchement, je crois qu'à un demi-baiser près
on ne saurait choisir lequel des deux aime le mieux
l'autre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000406">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000434">Elle danse avec grâce.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000407">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000435">Elle fait de même tout ce qu'elle fait,
quoique je le dise, moi, qui devrais le taire. Si le jeune
Doriclès se décidait pour elle, elle lui apporterait ce à
quoi il ne songe guère.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000408">
            <speaker>LE VALET</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000113">au fils du berger</stage>
            <p xml:id="fra-p-000436">Ah! maître, si vous aviez
entendu le colporteur à la porte, vous ne voudriez plus
danser au son du tambourin ni du chalumeau: non, la
cornemuse ne vous ferait plus d'impression. Il chante
plusieurs airs différents plus vite que vous ne compteriez
l'argent; il les débite comme s'il avait mangé des ballades
et que toutes les oreilles fussent ouvertes à ses
airs.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000409">
            <speaker>LE FILS DU BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000437">Il ne pouvait pas venir plus à
propos. Il faut qu'il entre; moi, j'aime de passion les
ballades, quand c'est une histoire lamentable chantée
sur un air joyeux, ou une histoire bien plaisante chantée
sur un ton lamentable.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000410">
            <speaker>LE VALET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000438">Il a des chansons pour l'homme ou la
femme de toutes grandeurs. Il n'y a pas de marchande
de modes qui puisse aussi bien accommoder de gants
ses pratiques: il a les plus jolies chansons d'amour pour
les jeunes filles, et sans aucune licence, ce qui est
étrange; et avec de si charmants refrains, de <hi rend="italic">flon flon</hi> et
<hi rend="italic">lon lon la</hi>, et <hi rend="italic">Tombe dessus, et puis pousse</hi><note type="editorial" n="16" xml:id="fra-note-000016">Noms de chansons de rondes anciennes.</note>; et dans le cas
où quelque vaurien à la bouche béante voudrait, comme
qui dirait, y entendre malice et casser grossièrement les
vitres, il fait répondre à la fille: <hi rend="italic">Finissez, ne me faites pas
de mal, cher ami</hi>. Elle s'en débarrasse et lui fait lâcher
prise avec: <hi rend="italic">Finissez, ne me faites pas de mal, mon brave
homme</hi><note type="editorial" n="17" xml:id="fra-note-000017">Autres titres de chansons.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000411">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000439">Voilà un honnête garçon.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000412">
            <speaker>LE FILS DU BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000440">Sur ma parole, tu parles d'un marchand
bien ingénieux. A-t-il quelques marchandises
fraîches?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000413">
            <speaker>LE VALET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000441">Il a des rubans de toutes les couleurs de
l'arc-en-ciel, plus de pointes<note type="editorial" n="18" xml:id="fra-note-000018">Points, pointes et points.</note> que n'en pourraient employer
les avocats de la Bohême quand ils tomberaient
sur lui à la grosse<note type="editorial" n="19" xml:id="fra-note-000019">By the grosse; si la traduction du mot est un peu hasardée, la pensée est juste.</note>, rubans de fil, cadis<note type="editorial" n="20" xml:id="fra-note-000020">Espèce de drap dont les Arlésiennes font encore des cotillons un peu lourds pour le climat.</note>, batistes,
linons, etc., et il met toute sa boutique en chansons
comme si c'était autant de dieux et de déesses; vous croiriez
qu'une chemise est un ange, il chante les poignets
et toute la broderie du jabot.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000414">
            <speaker>LE FILS DU BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000442">Je t'en prie, amène-le-nous, et
qu'il s'avance en chantant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000415">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000443">Avertissez-le d'avance de ne pas se servir de
mots inconvenants dans ses airs.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000416">
            <speaker>LE FILS DU BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000444">Vous avez de ces colporteurs qui
sont tout autre chose que ce que vous pourriez croire,
ma soeur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000417">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000445">Oui, mon cher frère, ou que je n'ai envie
de le savoir.</p>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000020">
              <l xml:id="fra-line-000080">Du linon aussi blanc que la neige,</l>
              <l xml:id="fra-line-000081">Du crêpe noir comme le corbeau,</l>
              <l xml:id="fra-line-000082">Des gants parfumés comme les roses de Damas,</l>
              <l xml:id="fra-line-000083">Des masques pour la figure et pour le nez,</l>
              <l xml:id="fra-line-000084">Des bracelets de verre, des colliers d'ambre,</l>
              <l xml:id="fra-line-000085">Des parfums pour la chambre des dames,</l>
              <l xml:id="fra-line-000086">Des coiffes dorées et des devants de corsages</l>
              <l xml:id="fra-line-000087">Dont les garçons peuvent faire présent à leurs belles,</l>
              <l xml:id="fra-line-000088">Des épingles et des agrafes d'acier,</l>
              <l xml:id="fra-line-000089">Tout ce qu'il faut aux jeunes filles, des pieds à la tête.</l>
              <l xml:id="fra-line-000090">Venez, achetez-moi; allons, venez acheter, venez acheter,</l>
              <l xml:id="fra-line-000091">Achetez, jeunes gens, ou vos jeunes filles se plaindront.</l>
              <l xml:id="fra-line-000092">Venez acheter, etc.</l>
            </lg>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000114">AUTOLYCUS <hi rend="italic">s'avance en chantant</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000418">
            <speaker>LE FILS DU BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000446">Si je n'étais pas amoureux de
Mopsa, tu n'aurais pas un sou de moi; mais, étant captivé
comme je le suis, cela entraînera aussi la captivité
de quelques rubans et de quelques paires de gants.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000419">
            <speaker>MOPSA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000447">On me les avait promis pour la fête, mais ils
ne viendront pas encore trop tard à présent.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000420">
            <speaker>DORCAS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000448">Il vous a promis plus que cela, ou bien il y
a des menteurs.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000421">
            <speaker>MOPSA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000449">Il vous a payé plus qu'il ne vous a promis,
peut-être même davantage, et ce que vous rougiriez de
lui rendre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000422">
            <speaker>LE FILS DU BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000450">Est-ce qu'il n'y a plus de retenue
parmi nos jeunes filles? Porteront-elles leurs jupes là
où on devrait voir leurs visages? N'avez-vous pas l'heure
d'aller traire, celle de vous coucher ou d'aller au four
pour éventer ces secrets, sans qu'il faille que vous veniez
en jaser devant tous nos hôtes? Il est heureux qu'ils
se parlent à l'oreille. Faites taire vos langues, et pas un
mot de plus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000423">
            <speaker>MOPSA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000451">J'ai fini. Allons, vous m'avez promis un joli
lacet et une paire de gants parfumés.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000424">
            <speaker>LE FILS DU BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000452">Ne vous ai-je pas dit comment on
m'avait filouté en chemin et pris tout mon argent?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000425">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000453">Oh! oui, sûrement, monsieur, il y a des
filous par les chemins, et il faut bien prendre garde à
soi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000426">
            <speaker>LE FILS DU BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000454">N'aie pas peur, ami, tu ne perdras
rien ici.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000427">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000455">Je l'espère bien, monsieur, car j'ai avec
moi bien des paquets importants.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000428">
            <speaker>LE FILS DU BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000456">Qu'as-tu là? des chansons?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000429">
            <speaker>MOPSA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000457">Oh! je t'en prie, achètes-en quelques-unes.
J'aime une chanson imprimée à la fureur, car celles-là,
nous savons qu'elles sont véritables.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000430">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000458">Tenez, en voilà une sur un air fort lamentable:
comment la femme d'un usurier accoucha tout
d'un coup de vingt sacs d'argent, et comment elle avait
envie de manger des têtes de serpents et des crapauds
grillés.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000431">
            <speaker>MOPSA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000459">Cela est-il vrai? le croyez-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000432">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000460">Très-vrai, il n'y a pas un mois de cela.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000433">
            <speaker>DORCAS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000461">Les dieux me préservent d'épouser un usurier!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000434">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000462">Voilà le nom de la sage-femme au bas,
une madame Porteconte; et il y avait cinq ou six honnêtes
femmes qui étaient présentes. Pourquoi irais-je
débiter des mensonges?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000435">
            <speaker>MOPSA</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000115">au jeune berger</stage>
            <p xml:id="fra-p-000463">Oh! je t'en prie, achète-la.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000436">
            <speaker>LE FILS DU BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000464">Allons, mets-la de côté, et voyons
encore d'autres chansons; nous ferons les autres emplettes
après.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000437">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000465">Voici une autre ballade d'un poisson qui
se montra sur la côte, le mercredi quatre-vingts d'avril,
à quarante mille brasses au-dessus de l'eau, et qui chanta
cette ballade contre le coeur inflexible des filles. On a
cru que c'était une femme qui avait été métamorphosée
en poisson, pour ne pas avoir voulu aimer un homme
amoureux d'elle: la ballade est vraiment touchante, et
tout aussi vraie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000438">
            <speaker>DORCAS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000466">Cela est vrai aussi? Le croyez-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000439">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000467">Il y a le certificat de cinq juges de paix,
et de témoins plus que n'en contiendrait ma balle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000440">
            <speaker>LE JEUNE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000468">Mettez-la aussi de côté: une autre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000441">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000469">Voici une chanson gaie, mais bien jolie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000442">
            <speaker>MOPSA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000470">Ah! voyons quelques chansons gaies.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000443">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000471">Oh! c'est une chanson extrêmement gaie,
et elle va sur l'air de: <hi rend="italic">Deux filles aimaient un amant</hi>; il
n'y a peut-être pas une fille dans la province qui ne la
chante: on me la demande souvent, je puis vous dire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000444">
            <speaker>MOPSA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000472">Nous pouvons la chanter tous deux; si vous
voulez faire votre partie, vous allez entendre: elle est en
trois parties.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000445">
            <speaker>DORCAS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000473">Nous avons eu cet air-là, il y a un mois.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000446">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000474">Je puis faire ma partie, vous savez que
c'est mon métier: songez à bien faire la vôtre.</p>
            <p xml:id="fra-p-000475">CHANSON.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000447">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000476">Sortez d'ici, car il faut que je m'en aille.—Où?
c'est ce qu'il n'est pas bon que vous sachiez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000448">
            <speaker>DORCAS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000477">Où?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000449">
            <speaker>MOPSA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000478">Où?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000450">
            <speaker>DORCAS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000479">Où?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000451">
            <speaker>MOPSA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000480">Vous devez, d'après votre serment,
me dire tous vos secrets.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000452">
            <speaker>DORCAS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000481">Et à moi aussi; laissez-moi y aller.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000453">
            <speaker>MOPSA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000482">Tu vas à la grange, ou bien au moulin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000454">
            <speaker>DORCAS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000483">Si tu vas à l'un ou à l'autre, tu as tort.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000455">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000484">Ni l'un ni l'autre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000456">
            <speaker>DORCAS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000485">Comment! ni l'un ni l'autre?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000457">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000486">Ni l'un ni l'autre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000458">
            <speaker>DORCAS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000487">Tu as juré d'être mon amant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000459">
            <speaker>MOPSA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000488">Tu me l'as juré bien davantage.
Ainsi, où vas-tu donc? Dis-moi, où?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000460">
            <speaker>LE FILS DU BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000489">Nous chanterons tout à l'heure
cette chanson à notre aise.—Mon père et nos hôtes sont
en conversation sérieuse, et il ne faut pas les troubler;
allons, apporte ta balle et suis-moi. Jeunes filles, j'achèterai
pour vous deux.—Colporteur, ayons d'abord le
premier choix.—Suivez-moi, mes belles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000461">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000116">à part</stage>
            <p xml:id="fra-p-000490">Et vous payerez bien pour elles.</p>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000021">
              <l xml:id="fra-line-000093">Voulez-vous acheter du ruban,</l>
              <l xml:id="fra-line-000094">Ou de la dentelle pour votre pèlerine,</l>
              <l xml:id="fra-line-000095">Ma jolie poulette, ma mignonne?</l>
              <l xml:id="fra-line-000096">Ou de la soie, ou du fil,</l>
              <l xml:id="fra-line-000097">Quelques jolis colifichets pour votre tête,</l>
              <l xml:id="fra-line-000098">Des plus beaux, des plus nouveaux, des plus élégants?</l>
              <l xml:id="fra-line-000099">Venez au colporteur;</l>
              <l xml:id="fra-line-000100">L'argent est un touche à tout</l>
              <l xml:id="fra-line-000101">Qui fait sortir les marchandises de tout le monde.</l>
            </lg>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000117">(Il chante.)</stage>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000118">(Le jeune berger, Dorcas et Mopsa sortent ensemble
pour choisir et acheter; Autolycus les suit.)</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000119">(Entre un valet.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000462">
            <speaker>LE VALET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000491">Maître, il y a trois charretiers, trois bergers,
trois chevriers, trois gardeurs de pourceaux qui se
sont tous faits des hommes à poil: ils se nomment eux-mêmes
des <hi rend="italic">saltières</hi><note type="editorial" n="21" xml:id="fra-note-000021">Saltières pour satyres.</note>, et ils ont une danse qui est, disent
les filles, comme une galimafrée de gambades, parce
qu'elles n'en sont pas; mais elles ont elles-mêmes dans
l'idée qu'elle plaira infiniment, pourvu qu'elle ne soit
pas trop rude pour ceux qui ne connaissent que le jeu de
boules.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000463">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000492">Laisse-nous; nous ne voulons point de
leur danse; on n'a déjà que trop folâtré ici.—Je sais,
monsieur, que nous vous fatiguons.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000464">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000493">Vous fatiguez ceux qui nous délassent;
je vous prie, voyons ces quatre trios de gardeurs de
troupeaux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000465">
            <speaker>LE VALET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000494">Il y en a trois d'entre eux, monsieur, qui,
suivant ce qu'ils racontent, ont dansé devant le roi; et
le moins souple des trois ne saute pas moins de douze
pieds et demi en carré.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000466">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000495">Cesse ton babil; puisque cela plaît à ces
honnêtes gens, qu'ils viennent; mais qu'ils se dépêchent.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000467">
            <speaker>LE VALET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000496">Hé! ils sont à la porte, mon maître.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000120">(Ici les douze satyres paraissent et exécutent leur danse.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000468">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000121">à part</stage>
            <p xml:id="fra-p-000497">Oh! bon père, tu en sauras davantage
dans la suite.—Cela n'a-t-il pas été trop loin?—Il
est temps de les séparer.—Le bonhomme est simple, il
en dit long.—<stage type="business" xml:id="fra-stage-000122">(<hi rend="italic">A Florizel.</hi>)</stage> Eh bien! beau berger, votre
coeur est plein de quelque chose qui distrait votre âme
du plaisir de la fête.—Vraiment, quand j'étais jeune et
que je filais l'amour comme vous faites, j'avais coutume
de charger ma belle de présents: j'aurais pillé le trésor
de soie du colporteur, et l'aurais prodigué dans les mains
de ma belle.—Vous l'avez laissé partir, et vous n'avez
fait aucun marché avec lui. Si votre jeune fille allait
l'interpréter mal, et prendre cet oubli pour un défaut
d'amour ou de générosité, vous seriez fort embarrassé au
moins pour la réponse, si vous tenez à conserver son
attachement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000469">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000498">Mon vieux monsieur, je sais qu'elle ne fait
aucun cas de pareilles bagatelles. Les cadeaux qu'elle
attend de moi sont emballés et enfermés dans mon coeur,
dont je lui ai déjà fait don, mais que je ne lui ai pas
encore livré. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000123">(<hi rend="italic">A Perdita</hi>.)</stage> Ah! écoute-moi prononcer le
voeu de ma vie devant ce vieillard, qui, à ce qu'il semble,
aima jadis: je prends ta main, cette main aussi douce
que le duvet de la colombe, et aussi blanche qu'elle, ou
que la dent d'un Éthiopien et la neige pure repoussée
deux fois par le souffle impétueux du nord.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000470">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000499">Que veut dire ceci? Comme ce jeune berger
semble laver avec complaisance cette main qui était déjà
si blanche auparavant!—Je vous ai interrompu.—Mais
revenez à votre protestation: que j'entende votre
promesse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000471">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000500">Écoutez, et soyez-en témoin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000472">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000501">Et mon voisin aussi que voilà?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000473">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000502">Et lui aussi, et d'autres que lui, et tous les
hommes, la terre, les cieux et l'univers entier; soyez
tous témoins que, fussé-je couronné le plus grand
monarque du monde et le plus puissant, fussé-je le plus
beau jeune homme qui ai fait languir les yeux, eussé-je
plus de force et de science que n'en ait jamais eu un
mortel, je n'en ferais aucun cas sans son amour, que je
les emploierais tous et les consacrerais tous à son service,
ou les condamnerais à périr.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000474">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000503">Belle offrande!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000475">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000504">Qui montre une affection durable.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000476">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000505">Mais vous, ma fille, en dites-vous autant
pour lui?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000477">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000506">Je ne puis m'exprimer aussi bien, pas à beaucoup
près aussi bien, non, ni penser mieux; je juge de
la pureté de ses sentiments sur celle des miens.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000478">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000507">Prenez-vous les mains, c'est un marché
fait.—Et vous, amis inconnus, vous en rendrez témoignage;
je donne ma fille à ce jeune homme, et je veux
que sa dot égale la fortune de son amant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000479">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000508">Oh! la dot de votre fille doit être ses vertus.
Après une certaine mort, j'aurai plus de richesses
que vous ne pouvez l'imaginer encore, assez pour exciter
votre surprise; mais, allons, unissons-nous en présence
de ces témoins.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000480">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000124">à Florizel</stage>
            <p xml:id="fra-p-000509">Allons, voire main.—Et vous,
ma fille, la vôtre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000481">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000510">Arrêtez, berger; un moment, je vous en
conjure.—<stage type="business" xml:id="fra-stage-000125">(<hi rend="italic">A Florizel</hi>.)</stage> Avez-vous un père?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000482">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000511">J'en ai un.—Mais que prétendez-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000483">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000512">Sait-il ceci?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000484">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000513">Il ne le sait pas et ne le saura jamais.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000485">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000514">Il me semble pourtant qu'un père est l'hôte
qui sied le mieux au festin des noces de son fils. Je vous
prie, encore un mot: votre père n'est-il pas incapable de
gouverner ses affaires? n'est-il pas tombé en enfance par
les années et les catarrhes de l'âge? peut-il parler, entendre,
distinguer un homme d'un autre, administrer son
bien? n'est-il pas toujours au lit, incapable de rien faire
que ce qu'il faisait dans son enfance?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000486">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000515">Non, mon bon monsieur, il est plein de
santé, et il a même plus de forces que n'en ont la plupart
des vieillards de son âge.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000487">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000516">Par ma barbe blanche, si cela est, vous lui
faites une injure qui ne sent pas trop la tendresse
filiale: il est raisonnable que mon fils se choisisse lui-même
une épouse; mais il serait de bonne justice aussi
que le père, à qui il ne reste plus d'autre joie que celle
de voir une belle postérité, fût un peu consulté dans
pareille affaire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000488">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000517">Je vous accorde tout cela; mais, mon vénérable
monsieur, pour quelques autres raisons qu'il n'est
pas à propos que vous sachiez, je ne donne pas connaissance
de cette affaire à mon père.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000489">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000518">Il faut qu'il en soit instruit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000490">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000519">Il ne le sera point.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000491">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000520">Je vous en prie, qu'il le soit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000492">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000521">Non, il ne le faut pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000493">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000522">Qu'il le soit, mon fils; il n'aura aucun
sujet d'être fâché, quand il viendra à connaître ton
choix.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000494">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000523">Allons, allons, il ne doit pas en être instruit.—Soyez
seulement témoins de notre union.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000495">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000126">se découvrant</stage>
            <p xml:id="fra-p-000524">De votre divorce, mon jeune
monsieur, que je n'ose pas appeler mon fils. Tu es trop
vil pour être reconnu, toi, l'héritier d'un sceptre, et qui
brigues ici une houlette.—<stage type="business" xml:id="fra-stage-000127">(<hi rend="italic">Au père</hi>.)</stage> Toi, vieux traître,
je suis fâché de ne pouvoir, en te faisant pendre, abréger
ta vie que d'une semaine.—<stage type="business" xml:id="fra-stage-000128">(<hi rend="italic">A Perdita</hi>.)</stage> Et toi, jeune
et belle séductrice, tu dois à la fin connaître malgré toi
le royal fou auquel tu t'es attaquée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000496">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000525">O mon coeur!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000497">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000526">Je ferai déchirer ta beauté avec des ronces,
et je rendrai ta figure plus grossière que ton état.—Quant
à toi, jeune étourdi, si jamais je m'aperçois que
tu oses seulement pousser un soupir de regret de ne plus
voir cette petite créature (comme c'est bien mon intention
que tu ne la revoies jamais), je te déclare incapable
de me succéder, et je ne te reconnaîtrai pas plus pour
être de notre sang et de notre famille, que ne l'est tout
autre descendant de Deucalion. Souviens-toi de mes
paroles, et suis-nous à la cour.—Toi, paysan, quoique tu
aies mérité notre colère, nous t'affranchissons pour le
présent de son coup mortel.—Et vous, enchanteresse,
assez bonne pour un pâtre, oui, et pour lui aussi, car
il se rendrait indigne de nous s'il ne s'agissait de notre
honneur,—si jamais tu lui ouvres à l'avenir l'entrée de
cette cabane, ou que tu entoures son corps de tes embrassements,
j'inventerai une mort aussi cruelle pour
toi que tu es délicate pour elle.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000129">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000498">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000527">Perdue sans ressources, en un instant! Je
n'ai pas été fort effrayée; une ou deux fois j'ai été sur le
point de lui répondre, et de lui dire nettement que
le même soleil qui éclaire son palais ne cache point son
visage à notre chaumière, et qu'il les voit du même oeil.
(<hi rend="italic">A. Florizel</hi>.) Voulez-vous bien, monsieur, vous retirer?
Je vous ai bien dit ce qu'il adviendrait de tout cela. Je
vous prie, prenez soin de vous; ce songe que j'ai fait,
j'en suis réveillée maintenant, et je ne veux plus jouer la
reine en rien.—Mais je trairai mes brebis, et je pleurerai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000499">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000130">au berger</stage>
            <p xml:id="fra-p-000528">Eh bien! bon père, comment vous
trouvez-vous? Parlez encore une fois avant de mourir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000500">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000529">Je ne peux ni parler, ni penser, et je
n'ose pas savoir ce que je sais. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000131">(<hi rend="italic">A Florizel</hi>.)</stage> Ah! monsieur,
vous avez perdu un homme de quatre-vingt-trois ans,
qui croyait descendre en paix dans sa tombe; oui, qui
espérait mourir sur le lit où mon père est mort, et reposer
auprès de ses honnêtes cendres; mais maintenant
quelque bourreau doit me revêtir de mon drap mortuaire,
et me mettre dans un lieu où nul prêtre ne jettera de
la poussière sur mon corps. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000132">(<hi rend="italic">A Perdita</hi>.)</stage> O maudite
misérable! qui savais que c'était le prince, et qui as
osé l'aventurer à unir ta foi à la sienne.—Je suis perdu!
je suis perdu! Si je pouvais mourir en ce moment, j'aurais
vécu pour mourir à l'instant où je le désire.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000133">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000501">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000134">à Perdita</stage>
            <p xml:id="fra-p-000530">Pourquoi me regardez-vous
ainsi? Je ne suis qu'affligé, mais non pas effrayé. Je suis
retardé, mais non changé. Ce que j'étais, je le suis
encore. Plus on me retire en arrière, et plus je veux aller
en avant: je ne suis pas mon lien avec répugnance.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000502">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000531">Mon gracieux seigneur, vous connaissez le
caractère de votre père. En ce moment il ne vous permettra
aucune représentation; et je présume que vous
ne vous proposez pas de lui en faire; il aurait aussi bien
de la peine, je le crains, à soutenir votre vue; ainsi,
jusqu'à ce que la fureur de Sa Majesté se soit calmée, ne
vous présentez pas devant lui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000503">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000532">Je n'en ai pas l'intention. Vous êtes
Camillo, je pense?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000504">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000533">Oui, seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000505">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000534">Combien de fois vous ai-je dit que cela arriverait?
Combien de fois vous ai-je dit que mes grandeurs
finiraient dès qu'elles seraient connues?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000506">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000535">Elles ne peuvent finir que par la violation
de ma foi: et qu'alors la nature écrase les flancs de la
terre l'un contre l'autre, qu'elle étouffe toutes les
semences qu'elle renferme! Lève les yeux.—Effacez-moi
de votre succession, mon père; mon héritage est mon
amour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000507">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000536">Écoutez les conseils.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000508">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000537">Je les écoute; mais ce sont ceux de mon
amour; si ma raison veut lui obéir, j'écoute la raison;
sinon, mes sens, préférant la folie, lui souhaitent la
bienvenue.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000509">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000538">C'est là du désespoir, seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000510">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000539">Appelez-le de ce nom, si vous voulez; mais
il remplit mon voeu; je suis forcé de le croire vertu.
Camillo, ni pour la Bohême, ni pour toutes les pompes
qu'on y peut recueillir, ni pour tout ce que le soleil
éclaire, tout ce que le sein de la terre contient, ou ce que
la mer profonde cache dans ses abîmes ignorés, je ne
violerai les serments que j'ai faits à cette beauté que
j'aime. Ainsi, je vous prie, comme vous avez toujours
été l'ami honoré de mon père, lorsqu'il aura perdu la
trace de son fils (car je le jure, j'ai l'intention de ne plus
le revoir), tempérez sa colère par vos sages conseils. La
fortune et moi nous allons lutter ensemble à l'avenir.
Voici ce que vous pouvez savoir et redire, que je me suis
lancé à la mer avec celle que je ne puis conserver ici sur
le rivage; et, fort heureusement pour notre besoin, j'ai
un vaisseau prêt à partir, qui n'était pas préparé pour ce
dessein. Quant à la route que je veux tenir, il n'est d'aucun
avantage pour vous de le savoir, ni d'aucun intérêt
pour moi que vous puissiez le redire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000511">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000540">Ah! seigneur, je voudrais que votre caractère
fût plus docile aux avis, ou plus fort pour répondre
à votre nécessité.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000512">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000541">Écoutez, Perdita. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000135">(<hi rend="italic">A Camillo</hi>.)</stage> Je vais vous
entendre tout à l'heure.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000513">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000136">à part</stage>
            <p xml:id="fra-p-000542">Il est inébranlable: il est décidé à
fuir. Maintenant je serais heureux si je pouvais faire servir
son évasion à mon avantage; le sauver du danger,
lui prouver mon affection et mon respect; et parvenir
ainsi à revoir ma chère Sicile, et cet infortuné roi, mon
maître, que j'ai si grande soif de revoir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000514">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000543">Allons, cher Camillo, je suis chargé d'affaires
si importantes que j'abjure toute cérémonie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000515">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000137">se préparant à sortir</stage>
            <p xml:id="fra-p-000544">Seigneur, je pense que
vous avez entendu parler de mes faibles services, et de
l'affection que j'ai toujours portée à votre père?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000516">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000545">Vous avez bien mérité de lui; c'est une
musique pour mon père que de raconter vos services;
et il n'a pas négligé le soin de les récompenser suivant
sa reconnaissance.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000517">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000546">Eh bien! seigneur, si vous avez la bonté de
croire que j'aime le roi, et en lui ce qui lui tient de plus
près, c'est-à-dire votre illustre personne, daignez vous
laisser diriger par moi, si votre projet plus réfléchi et
médité à loisir peut encore souffrir quelque changement.
Sur mon honneur, je vous indiquerai un lieu où
vous trouverez l'accueil qui convient à Votre Altesse;
où vous pourrez posséder librement votre amante (dont
je vois que vous ne pouvez être séparé que par votre
ruine, dont vous préserve le ciel!). Vous pourrez l'épouser,
et par tous mes efforts, en votre absence je tâcherai
d'apaiser le ressentiment de votre père, et de l'amener à
approuver votre choix.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000518">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000547">Eh! cher Camillo, comment pourrait s'accomplir
cette espèce de miracle? Apprenez-le-moi, afin
que j'admire en vous quelque chose de plus qu'un
homme, et qu'ensuite je puisse me fier à vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000519">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000548">Avez-vous pensé à quelque lieu où vous
vouliez aller?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000520">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000549">Pas encore. Comme c'est un accident inopiné
qui est coupable du parti violent que nous prenons,
nous faisons de même profession d'être les esclaves du
hasard et de l'impulsion de chaque vent qui souffle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000521">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000550">Écoutez-moi donc: voici ce que j'ai à vous
dire.—Si vous ne voulez pas absolument changer de
résolution, et que vous soyez résolu à cette fuite, faites
voile vers la Sicile, et présentez-vous avec votre belle
princesse (car je vois qu'elle doit l'être) devant Léontes.
Elle sera vêtue comme il convient à la compagne de
votre lit. Il me semble voir Léontes vous ouvrant affectueusement
ses bras, vous accueillant par ses larmes,
vous demandant pardon à vous, qui êtes le fils, comme
à la personne même du père, baisant les mains de votre
belle princesse, et son coeur partagé entre sa cruauté et
sa tendresse, se reprochant l'une avec des malédictions
et disant à l'autre de croître plus vite que le temps ou la
pensée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000522">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000551">Digne Camillo, quel prétexte donnerai-je à
ma visite?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000523">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000552">Vous direz que vous êtes envoyé par le roi
votre père, pour le saluer et lui donner des consolations.
Je veux vous mettre par écrit, seigneur, la manière dont
vous devez vous conduire avec lui, et ce que vous devez
lui communiquer, comme de la part de votre père, des
choses qui ne sont connues que de nous trois; et ces
instructions vous guideront dans ce que vous devrez
dire à chaque audience, de sorte qu'il ne s'apercevra de
rien, et qu'il croira que vous avez toute la confiance de
votre père, et que vous lui révélez son coeur tout entier.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000524">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000553">Je vous suis obligé, cette idée a de la sève.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000525">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000554">C'est une marche qui promet mieux que de
vous dévouer inconsidérément à des mers infréquentées,
à des rivages inconnus, avec la certitude de rencontrer
une foule de misères, sans aucun espoir de secours; pour
sortir d'une infortune, afin d'être assailli par une autre;
n'ayant rien de certain que vos ancres, qui ne peuvent
vous rendre de meilleur service que celui de vous fixer
dans des lieux où vous serez fâché d'être. D'ailleurs,
vous le savez, la prospérité est le plus sûr lien de
l'amour; l'affliction altère à la fois la fraîcheur et le
coeur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000526">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000555">L'un des deux est vrai; je pense que l'adversité
peut flétrir les joues, mais elle ne peut atteindre
le coeur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000527">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000556">Oui-da! dites-vous cela? il ne sera point né
dans la maison de votre père, depuis sept années, une
autre fille comparable à vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000528">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000557">Mon cher Camillo, elle est autant en avant
de son éducation, qu'elle est en arrière par la naissance.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000529">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000558">Je ne puis dire qu'il soit dommage qu'elle
manque d'instruction; car elle me paraît être la maîtresse
de la plupart de ceux qui instruisent les autres.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000530">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000559">Pardonnez, monsieur, ma rougeur vous
exprimera mes remerciements.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000531">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000560">Charmante Perdita!—Mais, sur quelles
épines nous sommes placés! Camillo, vous, le sauveur
de mon père, et maintenant le mien, le médecin de notre
maison, comment ferons-nous? Nous ne sommes pas
équipés comme doit l'être le fils du roi de Bohême, et
nous ne pourrons pas paraître en Sicile...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000532">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000561">Seigneur, n'ayez point d'inquiétude là-dessus.
Vous savez, je crois, que toute ma fortune est située
dans cette île; ce sera mon soin que vous soyez entretenu
en prince, comme si le rôle que vous devez jouer
était le mien. Et, seigneur, comme preuve que vous ne
pourrez manquer de rien... un mot ensemble.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000138">(Ils se parlent à l'écart.)</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000139">(Entre Autolycus.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000533">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000562">Ah! quelle dupe que l'honnêteté! et que la
confiance, sa soeur inséparable, est une sotte fille! J'ai
vendu toute ma drogue: il ne me reste pas une pierre
fausse, pas un ruban, pas un miroir, pas une boule de
parfums, ni bijou, ni tablettes, ni ballade, ni couteau, ni
lacet, ni gants, ni ruban de soulier, ni bracelet, ni
anneau de corne; pour empêcher ma balle de jeûner,
ils sont accourus, à qui achèterait le premier, comme si
mes bagatelles avaient été bénies et pouvaient procurer
la bénédiction du ciel à l'acheteur: par ce moyen, j'ai
observé ceux dont la bourse avait la meilleure mine, et
ce que j'ai vu, je m'en suis souvenu pour mon profit.
Mon paysan, à qui il ne manque que bien peu de chose
pour être un homme raisonnable, est devenu si amoureux
des chansons des filles, qu'il n'a pas voulu bouger
un pied qu'il n'ait eu l'air et les paroles; ce qui m'a si
bien attiré le reste du troupeau, que tous leurs autres
sens s'étaient fixés dans leurs oreilles: vous auriez pu
pincer un jupon, sans qu'il l'eût senti: ce n'était rien
que de dépouiller un gousset de sa bourse: j'aurais
enfilé toutes les clefs qui pendaient aux chaînes; on
n'entendait, on ne sentait que la chanson de mon monsieur,
et on n'admirait que cette niaiserie. En sorte que,
pendant cette léthargie, j'ai escamoté et coupé la plupart
de leurs bourses de fête; si le vieux berger n'était
pas venu avec ses cris contre sa fille et le fils du roi, s'il
n'eût pas chassé nos corneilles loin de la balle de blé, je
n'eusse pas laissé une bourse en vie dans toute l'assemblée.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000140">(Camille, Florizel et Perdita s'avancent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000534">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000563">Oui, mais mes lettres qui, par ce moyen,
seront rendues en Sicile aussitôt que vous y arriverez,
éclairciront ce doute.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000535">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000564">Et celles que vous vous procurerez de la
part du roi Léontes...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000536">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000565">Satisferont votre père.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000537">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000566">Soyez à jamais heureux! Tout ce que vous
dites a belle apparence.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000538">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000141">apercevant Autolycus</stage>
            <p xml:id="fra-p-000567">Quel est cet homme qui
se trouve là?—Nous en ferons notre instrument; ne négligeons
rien de ce qui peut nous aider.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000539">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000142">à part</stage>
            <p xml:id="fra-p-000568">S'ils m'ont entendu tout à
l'heure!...—Allons, la potence.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000540">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000569">Hé! vous voilà, mon ami? Pourquoi trembles-tu
ainsi? Ne craignez personne: on ne veut pas
vous faire du mal.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000541">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000570">Je suis un pauvre malheureux, monsieur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000542">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000571">Eh bien! continue de l'être à ton aise; il
n'y a personne ici qui veuille te voler cela; cependant,
nous pouvons te proposer un échange avec l'extérieur de
ta pauvreté; en conséquence, déshabille-toi à l'instant:
tu dois penser qu'il y a quelque nécessité pour cela;
change d'habit avec cet honnête homme. Quoique le
marché soit à son désavantage, cependant sois sûr qu'il
y a encore quelque chose par-dessus le marché.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000543">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000572">Je suis un pauvre malheureux, monsieur.
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000143">(<hi rend="italic">A part</hi>.)</stage> Je vous connais de reste.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000544">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000573">Allons, je t'en prie, dépêche: ce monsieur
est déjà à demi-déshabillé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000545">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000574">Parlez-vous sérieusement, monsieur?—<stage type="business" xml:id="fra-stage-000144">(<hi rend="italic">A
part</hi>.)</stage> Je soupçonne le jeu de tout ceci.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000546">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000575">Dépêche-toi donc, je t'en prie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000547">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000576">En vérité, j'ai déjà des gages, mais en
conscience je ne puis prendre cet habit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000548">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000577">Allons, dénoue, dénoue. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000145">(<hi rend="italic">A Perdita</hi>.)</stage> Heureuse
amante, que ma prophétie s'accomplisse pour
vous!—Il faut vous retirer sous quelque abri; prenez
le chapeau de votre amant et enfoncez-le sur vos sourcils:
cachez votre figure. Déshabillez-vous et déguisez
autant que vous le pourrez tout ce qui pourrait vous
faire reconnaître, afin que vous puissiez (car je crains
pour vous les regards) gagner le vaisseau sans être découverte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000549">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000578">Je vois que la pièce est arrangée de façon
qu'il faut que j'y fasse un rôle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000550">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000579">Il n'y a point de remède. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000146">(<hi rend="italic">A Florizel</hi>.)</stage> Eh
bien! avez-vous fini?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000551">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000580">Si je rencontrais mon père à présent, il ne
m'appellerait pas son fils.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000552">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000581">Allons, vous ne garderez point de chapeau.—Venez, madame,
venez.—<stage type="business" xml:id="fra-stage-000147">(<hi rend="italic">A Autolycus</hi>.)</stage> Adieu, mon
ami.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000553">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000582">Adieu, monsieur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000554">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000583">O Perdita! ce que nous avons oublié tous
deux!—Je vous prie, un mot.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000555">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000148">à part</stage>
            <p xml:id="fra-p-000584">Ce que je vais faire d'abord, ce sera
d'informer le roi de cette évasion et du lieu où ils se
rendent, où j'ai l'espérance que je viendrai à bout de le
déterminer à les suivre; et je l'accompagnerai et reverrai
la Sicile, que j'ai un désir de femme de revoir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000556">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000585">Que la fortune nous accompagne! Ainsi
donc, nous allons gagner le rivage, Camillo?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000557">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000586">Le plus tôt sera le mieux.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000149">(Florizel, Perdita et Camillo sortent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000558">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000150">seul</stage>
            <p xml:id="fra-p-000587">Je conçois l'affaire, je l'entends;
avoir l'oreille fine, l'oeil vif et la main légère sont des
qualités nécessaires pour un coupeur de bourses. Il est
besoin aussi d'un bon nez, afin de flairer de l'ouvrage
pour les autres sens. Je vois que voici le moment où un
malhonnête homme peut faire son chemin. Quel échange
aurais-je fait s'il n'y avait pas eu de l'or par-dessus le
marché? Mais aussi combien ai-je gagné ici avec cet
échange? Sûrement les dieux sont d'intelligence avec
nous cette année, et nous pouvons faire tout ce que nous
voulons <hi rend="italic">ex tempore</hi>. Le prince lui-même est à l'oeuvre
pour une mauvaise action en s'évadant de chez son père
et traînant son entrave à ses talons. Si je savais que ce
ne fût pas un tour honnête que d'en informer le roi, je
le ferais: mais je tiens qu'il y a plus de coquinerie à
tenir la chose secrète, et je reste fidèle à ma profession.
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000151">(<hi rend="italic">Entrent le berger et son fils</hi>.)</stage> Tenons-nous à l'écart, à l'écart.
Voici encore matière pour une cervelle chaude.
Chaque coin de rue, chaque église, chaque boutique,
chaque cour de justice, chaque pendaison procure de
l'occupation à un homme vigilant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000559">
            <speaker>LE FILS DU BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000588">Voyez, voyez, quel homme vous
êtes à présent! Il n'y a pas d'autre parti que d'aller déclarer
au roi qu'elle est un enfant changé au berceau, et
point du tout de votre chair et de votre sang.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000560">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000589">Mais, écoute-moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000561">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000590">Mais, écoutez-moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000562">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000591">Allons, continue donc.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000563">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000592">Dès qu'elle n'est point de votre chair et de
votre sang, votre chair et votre sang n'ont point offensé
le roi; et alors votre chair et votre sang ne doivent pas
être punis par lui. Montrez ces effets que vous avez trouvés
autour d'elle, ces choses secrètes, tout, excepté ce
qu'elle a sur elle; et cela une fois fait, laissez siffler la
loi, je vous le garantis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000564">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000593">Je dirai tout au roi; oui, chaque mot, et
les folies de son fils aussi, qui, je puis bien le dire, n'est
point un honnête homme, ni envers son père, ni envers
moi, d'aller se jouer à me faire le beau-frère du roi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000565">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000594">En effet, beau-frère était le degré le plus éloigné
auquel vous pussiez parvenir, et alors votre sang
serait devenu plus cher je ne sais pas de combien l'once.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000566">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000152">toujours à l'écart</stage>
            <p xml:id="fra-p-000595">Bien dit... Idiot!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000567">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000596">Allons, allons trouver le roi: il y a dans le
petit paquet de quoi lui faire se gratter la barbe.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000568">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000597">Je ne vois pas trop quel obstacle cette
plainte peut mettre à l'évasion de mon maître.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000569">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000598">Priez le ciel qu'il soit au palais.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000570">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000599">Quoique je ne sois pas honnête de mon
naturel, je le suis cependant quelquefois par hasard.—Mettons
dans ma poche cette barbe de colporteur. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000153">(<hi rend="italic">Il s'avance
auprès des deux bergers</hi>.)</stage> Eh bien! villageois, où
allez-vous ainsi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000571">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000600">Au palais, si Votre Seigneurie le permet.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000572">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000601">Vos affaires, là, quelles sont-elles? Avec
qui? Déclarez-moi ce que c'est que ce paquet, le lieu de
votre demeure, vos noms, vos âges, votre avoir, votre
éducation, en un mot tout ce qu'il importe qui soit
connu?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000573">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000602">Nous ne sommes que des gens tout unis,
monsieur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000574">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000603">Mensonge! Vous êtes rudes et couverts
de poil. Ne vous avisez pas de mentir: cela ne convient
à personne qu'à des marchands, et ils nous donnent
souvent un démenti à nous autres soldats; mais nous
les en payons en monnaie de bonne empreinte et nullement
en fer homicide. Ainsi, ils ne nous donnent pas
un démenti.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000575">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000604">Votre Seigneurie avait tout l'air de nous en
donner si elle ne s'était pas prise sur le fait.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000576">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000605">Êtes-vous un courtisan, monsieur, s'il
vous plaît?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000577">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000606">Que cela me plaise ou non, je suis un
courtisan; est-ce que tu ne vois pas un air de cour dans
cette tournure de bras? Est-ce que ma démarche n'a pas
en elle la cadence de cour? Ton nez ne reçoit-il pas de
mon individu une odeur de cour? Est-ce que je ne réfléchis
pas sur ta bassesse un mépris de cour? Crois-tu
que, parce que je veux développer, démêler ton affaire,
pour cela je ne suis pas un courtisan? Je suis un courtisan
de pied en cap et un homme qui fera avancer ou
reculer ton affaire; en conséquence de quoi je te commande
de me déclarer ton affaire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000578">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000607">Mon affaire, monsieur, s'adresse au roi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000579">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000608">Quel avocat as-tu auprès de lui?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000580">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000609">Je n'en connais point, monsieur, sous
votre bon plaisir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000581">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000610">Avocat est un terme de cour pour signifier
un faisan. Dites que vous n'en avez pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000582">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000611">Aucun, monsieur. Je n'ai point de faisan,
ni coq, ni poule.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000583">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000154">à haute voix</stage>
            <p xml:id="fra-p-000612">Que nous sommes heureux,
pourtant, de n'être pas de simples gens! Et pourtant la
nature aurait pu me faire ce qu'ils sont; ainsi je ne veux
pas les dédaigner.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000584">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000613">Ce ne peut être qu'un grand courtisan.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000585">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000614">Ses habits sont riches, mais il ne les
porte pas avec grâce.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000586">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000615">Il me paraît à moi d'autant plus noble qu'il
est plus bizarre: c'est un homme important, je le garantis,
je le reconnais à ce qu'il se cure les dents<note type="editorial" n="22" xml:id="fra-note-000022">Manière de petit-maître, du temps de Shakspeare.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000587">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000616">Et ce paquet, qu'y a-t-il dans ce paquet?
Pourquoi ce coffre?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000588">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000617">Monsieur, il y a dans ce paquet et cette
boîte des secrets qui ne doivent être connus que du roi,
et qu'il va apprendre avant une heure, si je peux parvenir
à lui parler.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000589">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000618">Vieillard, tu as perdu tes peines.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000590">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000619">Pourquoi, monsieur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000591">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000620">Le roi n'est point au palais; il est allé à
bord d'un vaisseau neuf pour purger sa mélancolie et
prendre l'air: car, si tu peux comprendre les choses
sérieuses, il faut que tu saches que le roi est dans le
chagrin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000592">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000621">On le dit, monsieur, à l'occasion de son
fils, qui voulait se marier à la fille d'un berger.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000593">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000622">Si ce berger n'est pas dans les fers, qu'il
fuie promptement; les malédictions qu'il aura, les tortures
qu'on lui fera souffrir, briseront le dos d'un homme
et le coeur d'un monstre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000594">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000623">Le croyez-vous, monsieur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000595">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000624">Et ce ne sera pas seulement lui qui souffrira
tout ce que l'imagination peut inventer de fâcheux
et la vengeance d'amer, mais aussi ses parents, quand
ils seraient éloignés jusqu'au cinquantième degré, tous
tomberont sous la main du bourreau. Et quoique ce soit
une grande pitié, cependant c'est nécessaire. Un vieux
maraud de gardien de brebis, un entremetteur de béliers,
consentir que sa fille s'élève jusqu'à la majesté
royale! Quelques-uns disent qu'il sera lapidé, mais moi
je dis que c'est une mort trop douce pour lui: porter
notre trône dans un parc à moutons! Il n'y a pas assez de
morts, la plus cruelle est trop aisée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000596">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000625">Ce vieux berger a-t-il un fils, monsieur? l'avez-vous
entendu dire, s'il vous plaît, monsieur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000597">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000626">Il a un fils qui sera écorché vif; ensuite,
enduit partout de miel et placé à l'entrée d'un nid de
guêpes, pour rester là jusqu'à ce qu'il soit aux trois
quarts et demi mort; ensuite on le fera revenir avec de
l'eau-de-vie ou quelque autre liqueur forte; alors tout
au vif qu'il sera, et dans le jour prédit par l'almanach,
il sera placé contre un mur de briques aux regards brûlants
du soleil du midi, qui le regardera jusqu'à ce qu'il
périsse sous la piqûre des mouches. Mais pourquoi nous
amuser à parler de misérables traîtres? Il ne faut que
rire de leurs maux, leurs crimes étant si grands. Dites-moi,
car vous me paraissez de bonnes gens bien simples,
ce que vous voulez au roi. Si vous me marquez comme
il faut votre considération pour moi, je vous conduirai
au vaisseau où il est, je vous présenterai à Sa Majesté,
je lui parlerai à l'oreille en votre faveur; et s'il est quelqu'un
auprès du roi qui puisse vous faire accorder votre
demande, vous voyez un homme qui le fera.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000598">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000627">Il paraît un homme d'un grand crédit; accordez-vous
avec lui, donnez-lui de l'or; et quoique l'autorité
soit un ours féroce, cependant, avec de l'or, on la
mène souvent par le nez. Montrez le dedans de votre
bourse au dehors de votre main, et sans plus tarder.
Souvenez-vous, <hi rend="italic">lapidé et écorché vif</hi>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000599">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000628">S'il vous plaisait, monsieur, de vous charger
de l'affaire pour nous, voici de l'or que j'ai sur moi;
je vous promets encore autant, et je vous laisserai ce
jeune homme en gage jusqu'à ce que je vous le rapporte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000600">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000629">Après que j'aurai fait ce que j'ai promis?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000601">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000630">Oui, monsieur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000602">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000631">Allons, donnez-m'en la moitié.—Êtes-vous
personnellement intéressé dans cette affaire?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000603">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000632">En quelque façon, monsieur; mais, quoique
ma situation soit assez triste, j'espère que je ne serai pas
écorché vif pour cela.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000604">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000633">Oh! c'est le cas du fils du berger. Au
diable si on n'en fait pas un exemple.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000605">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000155">à son père</stage>
            <p xml:id="fra-p-000634">Du courage, prenez courage; il
faut que nous allions trouver le roi, et lui montrer les
choses étranges que nous avons à faire voir; il faut qu'il
sache qu'elle n'est point du tout votre fille, ni ma soeur,
autrement nous sommes perdus. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000156">(<hi rend="italic">A Autolycus</hi>.)</stage> Monsieur,
je vous donnerai autant que ce vieillard quand
l'affaire sera terminée; et je resterai, comme il vous le
dit, votre otage, jusqu'à ce que l'or vous ait été apporté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000606">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000635">Je m'en rapporte à vous; marchez devant
vers le rivage; prenez sur la droite. Je ne ferai que regarder
par-dessus la haie, et je vous suis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000607">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000636">Nous sommes bien heureux d'avoir trouvé
cet homme, je puis le dire, bien heureux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000608">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000637">Marchons devant, comme il nous l'ordonne;
la Providence nous l'a envoyé pour nous faire du
bien.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000157">(Le berger et son fils s'en vont.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000609">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000158">seul</stage>
            <p xml:id="fra-p-000638">Quand j'aurais envie d'être honnête
homme, la fortune ne le souffrirait pas; elle me fait
tomber le butin dans la bouche; elle me gratifie en ce
moment d'une double occasion: de l'or, et le moyen de
rendre service au prince mon maître; et qui sait combien
cela peut servir à mon avancement? Je vais lui conduire
à bord ces deux taupes, ces deux aveugles: s'il juge
à propos de les remettre sur le rivage, et que la plainte
qu'ils veulent présenter au roi ne l'intéresse en rien,
qu'il me traite s'il le veut de coquin, pour être si officieux;
je suis à toute épreuve contre ce titre, et contre la
honte qui peut y être attachée. Je vais les lui présenter;
cela peut être important.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000159">(Il sort.)</stage>
        </div>
      </div>
      <div type="act" n="5" xml:id="shakespeare-the-winters-tale-fra-act-005">
        <head>ACTE CINQUIÈME</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-the-winters-tale-fra-act-005-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000610">
            <speaker>S</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000160">icile</stage>
            <p xml:id="fra-p-000639">Appartement dans le palais de Léontes.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000161">LÉONTES, CLÉOMÈNE, DION, PAULINE, <hi rend="italic">suite</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000611">
            <speaker>CLÉOMÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000640">Seigneur, vous en avez assez fait; vous
avez témoigné le repentir d'un saint; si vous avez commis
des fautes, vous les avez bien expiées, et même votre
pénitence a surpassé vos fautes: finissez enfin par faire
ce que le ciel a déjà fait, oubliez vos offenses, et vous les
pardonnez comme il vous les pardonne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000612">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000641">Tant que je me souviendrai d'elle et de ses
vertus, je ne puis oublier mon injustice envers elle; je
songe toujours au tort que je me suis fait à moi-même;
tort si grand qu'il laisse mon royaume sans héritier, et
qui a détruit la plus douce compagne sur laquelle un
époux ait fondé ses espérances.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000613">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000642">Cela est vrai, trop vrai, seigneur; quand
vous épouseriez l'une après l'autre toutes les femmes du
monde, ou quand vous prendriez quelque bonne qualité
à toutes pour en former une femme parfaite, celle que
vous avez tuée serait encore sans égale.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000614">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000643">Je le crois ainsi. Tuée? Moi, je l'ai tuée?—Oui,
je l'ai fait; mais vous me donnez un coup bien cruel,
en me disant que je l'ai tuée. Ce mot est aussi amer pour
moi dans votre bouche que dans mes pensées: à l'avenir,
ne me le dites que bien rarement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000615">
            <speaker>CLÉOMÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000644">Ne le prononcez jamais, bonne dame;
vous auriez pu dire mille choses qui eussent été plus
convenables aux circonstances, et plus conformes à la
bonté de votre coeur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000616">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000162">à Cléomène</stage>
            <p xml:id="fra-p-000645">Vous êtes un de ceux qui voudraient
le voir se remarier.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000617">
            <speaker>DION</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000646">Si vous ne le désirez pas, vous n'avez donc
aucune pitié de l'État; et vous ne vous souvenez pas de
son auguste nom? Considérez un peu quels dangers, si
Sa Majesté ne laisse point de postérité, peuvent tomber
sur ce royaume et dévorer tous les témoins indécis de sa
ruine. Quoi de plus saint que de se réjouir de ce que la
feue reine est en paix? quoi de plus saint que de faire
rentrer le bonheur dans la couche de Sa Majesté, avec
une douce compagne, pour soutenir la royauté, nous
consoler du présent et préparer le bien à venir?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000618">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000647">Il n'en est aucune qui soit digne, auprès de
celle qui n'est plus. D'ailleurs, les dieux voudront que
leurs desseins secrets s'accomplissent. Le divin Apollon
n'a-t-il pas répondu, et n'est-ce pas là le sens de son
oracle, que le roi Léontes n'aura point d'héritier qu'on
n'ait retrouvé son enfant perdu? Et l'espoir qu'il soit
jamais retrouvé est aussi contraire à la raison humaine,
qu'il l'est que mon Antigone brise son tombeau, et
revienne à moi, car, sur ma vie, il a péri avec l'enfant.
Votre avis est donc que notre souverain contrarie le ciel
et s'oppose à ses volontés? <stage type="business" xml:id="fra-stage-000163">(<hi rend="italic">Au roi</hi>.)</stage> Ne vous inquiétez
point de postérité: la couronne trouvera toujours un
héritier. Le grand Alexandre laissa la sienne au plus
digne, et par là son successeur avait chance d'être le
meilleur possible.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000619">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000648">Chère Pauline, vous qui avez en honneur,
je le sais, la mémoire d'Hermione, ah! que ne me suis-je
toujours dirigé d'après vos conseils! Je pourrais encore
à présent contempler les beaux yeux de ma reine chérie,
je pourrais encore recueillir des trésors sur ses
lèvres.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000620">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000649">En les laissant plus riches encore, après le
don qu'elles vous auraient fait.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000621">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000650">Vous dites la vérité: il n'est plus de pareilles
femmes: ainsi plus de femme. Une épouse qui ne la vaudrait
pas, et qui serait mieux traitée qu'elle, forcerait son
âme sanctifiée à revêtir de nouveau son corps et à nous
apparaître sur ce théâtre où nous l'outrageons en ce
moment; et à me dire, dans les tourments de son coeur:
Pourquoi plutôt moi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000622">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000651">Si elle avait le pouvoir de le faire, elle en
aurait une juste raison.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000623">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000652">Oui, bien juste: et elle m'exciterait à poignarder
celle que j'aurais épousée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000624">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000653">Je le ferais comme elle: si j'étais le fantôme
qui revint, je vous dirais de considérer les yeux de votre
nouvelle épouse, et de me dire pour quels attraits vous
l'auriez choisie; et ensuite je pousserais un cri en vous
adressant ces mots: Souviens-toi de moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000625">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000654">Les étoiles, les étoiles mêmes, et tous les
yeux du monde ne sont auprès des siens que des charbons
éteints! Ne craignez point une autre épouse; je
ne veux plus de femme, Pauline.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000626">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000655">Voulez-vous jurer de ne jamais vous marier
que de mon libre consentement?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000627">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000656">Jamais, Pauline; je le jure sur le salut de
mon âme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000628">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000657">Vous l'entendez, seigneurs, soyez tous
témoins de son serment.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000629">
            <speaker>CLÉOMÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000658">Vous le tentez au delà de toute mesure.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000630">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000659">A moins qu'une autre femme, ressemblant
autant à Hermione que son portrait, ne se présente à ses
yeux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000631">
            <speaker>CLÉOMÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000660">Chère dame...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000632">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000661">J'ai dit.—Cependant, si mon roi veut se
marier...—Oui, si vous le voulez seigneur, et qu'il n'y
ait pas de moyen de vous en ôter la volonté, donnez-moi
l'office de vous choisir une reine; elle ne sera pas aussi
jeune que l'était la première; mais elle sera telle que, si
l'ombre de votre première reine revenait, elle se réjouirait
de vous voir dans ses bras.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000633">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000662">Ma fidèle Pauline, nous ne nous marierons
point que sur votre avis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000634">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000663">Et je vous le conseillerai, quand votre première
reine reviendra à la vie; jamais auparavant.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000164">(Entre un gentilhomme.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000635">
            <speaker>LE GENTILHOMME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000664">Quelqu'un qui se donne pour le
prince Florizel, fils de Polixène, vient avec sa princesse,
la plus belle personne que j'aie jamais vue, demander à
être introduit auprès de Votre Majesté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000636">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000665">Quelle affaire avons-nous avec lui? Il ne
vient point dans un appareil digne de la grandeur de son
père; son arrivée, si soudaine et si imprévue, nous dit
assez que ce n'est point une visite volontaire, mais une
entrevue forcée par quelque besoin ou quelque accident.
Quelle suite a-t-il?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000637">
            <speaker>LE GENTILHOMME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000666">Peu de suite, et ceux qui la composent
ont pauvre mine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000638">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000667">Sa princesse, dites-vous, est avec lui?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000639">
            <speaker>LE GENTILHOMME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000668">Oui, la plus incomparable beauté
terrestre, je crois, que jamais le soleil ait éclairée de sa
lumière.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000640">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000669">O Hermione! comme le siècle présent se
vante toujours au-dessus du siècle passé, qui valait
mieux, de même, la tombe cède le pas aux objets que
l'on voit à présent. Vous-même, monsieur, vous avez
dit, et vous l'avez écrit aussi (mais maintenant vos écrits
sont plus glacés que celle qui en était le sujet), qu'elle
n'avait jamais été, et que jamais elle ne serait égalée.
Vos vers, qui suivaient autrefois sa beauté, ont étrangement
reculé, pour que vous disiez à présent que vous en
avez vu une plus accomplie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000641">
            <speaker>LE GENTILHOMME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000670">Pardon, madame; j'ai presque
oublié l'une: daignez me pardonner; et l'autre, quand
une fois elle aura obtenu vos regards, obtiendra aussi
votre voix. C'est une si belle créature que, si elle voulait
fonder une secte, elle pourrait éteindre le zèle de
toutes les autres sectes, et faire des prosélytes de tous
ceux à qui elle dirait de la suivre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000642">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000671">Comment! pas des femmes?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000643">
            <speaker>LE GENTILHOMME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000672">Les femmes l'aimeront, parce qu'elle
est une femme qui vaut plus qu'aucun homme; les
hommes l'aimeront, parce qu'elle est la plus rare de
toutes les femmes!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000644">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000673">Allez, Cléomène; et vous-même, accompagné
de vos illustres amis, amenez-les recevoir nos
embrassements. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000165">(<hi rend="italic">Cléomène sort avec les seigneurs et le gentilhomme</hi>.)</stage>
Toujours est-il étrange qu'il vienne ainsi se
glisser dans notre cour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000645">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000674">Si notre jeune prince (la perle des enfants)
avait vécu jusqu'à cette heure, il aurait bien figuré à côté
de ce seigneur: il n'y avait pas un mois d'intervalle
entre leurs naissances.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000646">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000675">Je vous prie, taisez-vous: vous savez qu'il
meurt pour moi de nouveau quand on m'en parle. Lorsque
je verrai ce jeune homme, vos discours, Pauline,
pourraient me conduire à des réflexions capables de me
priver de ma raison.—Je les vois qui s'avancent.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000166">(Entrent Florizel, Perdita, Cléomène et autres seigneurs.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000647">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000167">à Florizel</stage>
            <p xml:id="fra-p-000676">Prince, votre mère fut bien fidèle
au mariage, car, au moment où elle vous conçut, elle
reçut l'empreinte de votre illustre père. Si je n'avais que
vingt et un ans, les traits de votre père sont si bien gravés
en vous, vous avez si bien son air, que je vous appellerais
mon frère, comme lui, et je vous parlerais de
quelques étourderies de jeunesse que nous fîmes
ensemble. Vous êtes le bienvenu, ainsi que votre belle
princesse, une déesse. Hélas! j'ai perdu un couple d'enfants
qui auraient pu se tenir ainsi entre le ciel et la
terre, et exciter l'admiration comme vous le faites, couple
gracieux. Et ce fut alors que je perdis (le tout par ma
folie) la société et l'amitié de votre vertueux père, que je
désire voir encore une fois dans ma vie, quoiqu'elle soit
maintenant accablée de malheurs.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000648">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000677">Seigneur, c'est par son ordre que j'ai abordé
ici en Sicile, et je suis chargé de sa part de vous présenter
tous les voeux qu'un roi et un ami peut envoyer à son
frère, et si une infirmité, qui attaque les forces usées
n'avait fait tort à la vigueur qu'il désirait, il aurait lui-même
traversé l'étendue de terres et de mers qui sépare
votre trône et le sien, pour vous revoir, vous qu'il aime
(il m'a ordonné de vous le dire) plus que tous les sceptres
et plus que tous ceux qui les portent en ce moment.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000649">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000678">Ah! mon frère, digne prince, les outrages
que je t'ai faits se réveillent en moi, et tes soins, d'une
générosité si rare, accusent ma négligence tardive!—Soyez
le bienvenu ici, comme le printemps l'est sur la
terre. Et a-t-il donc aussi exposé cette merveille de la
beauté aux cruels ou tout au moins aux rudes traitements
du terrible Neptune, pour venir saluer un homme
qui ne vaut pas ses fatigues, bien moins encore les
hasards auxquels elle expose sa personne?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000650">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000679">Mon cher prince, elle vient de la Libye.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000651">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000680">Où le belliqueux Smalus, ce prince si noble
et si illustre, est craint et chéri?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000652">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000681">Oui, seigneur, de là; et c'est la fille de ce
prince dont les larmes ont bien prouvé qu'il était son
père au moment où il s'est séparé d'elle; c'est de là que,
secondés par un officieux vent du midi, nous avons fait
ce trajet pour exécuter la commission que m'avait donnée
mon père, de visiter Votre Majesté. J'ai congédié sur
vos rivages de Sicile la plus brillante portion de ma suite:
ils vont en Bohême, pour annoncer mon succès dans
la Libye, et mon arrivée et celle de ma femme dans cette
cour où nous sommes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000653">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000682">Que les dieux propices purifient de toute
contagion notre atmosphère, tandis que vous séjournerez
dans notre climat! Vous avez un respectable père, un
prince aimable; et moi, toute sacrée qu'est son auguste
personne, j'ai commis un péché dont le ciel irrité m'a
puni, en me laissant sans postérité: votre père jouit du
bonheur qu'il a mérité du ciel, possédant en vous un fils
digne de ses vertus. Qu'aurais-je pu être, moi qui aurais
pu voir maintenant mon fils et ma fille aussi beaux que
vous?</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000168">(Entre un seigneur.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000654">
            <speaker>LE SEIGNEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000683">Noble seigneur, ce que je vais annoncer
ne mériterait aucune foi, si les preuves n'étaient pas si
près. Apprenez, seigneur, que le roi de Bohême m'envoie
vous saluer et vous prier d'arrêter son fils, qui, abandonnant
sa dignité et ses devoirs, a fui loin de son père et
de ses hautes destinées, pour s'évader avec la fille d'un
berger.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000655">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000684">Où est le roi de Bohême? parlez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000656">
            <speaker>LE SEIGNEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000685">Ici, dans votre ville: je viens de le quitter;
je parle avec désordre, mais ce désordre convient et
à mon étonnement, et à mon message. Tandis qu'il se
hâtait d'arriver à votre cour, poursuivant, à ce qu'il
paraît, le beau couple, il a rencontré en chemin le père
de cette prétendue princesse, et son frère, qui tous deux
avaient quitté leur pays avec le jeune prince.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000657">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000686">Camillo m'a trahi, lui, dont l'honneur et la
fidélité avaient jusqu'ici résisté à toutes les épreuves.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000658">
            <speaker>LE SEIGNEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000687">Vous pouvez le lui reprocher à lui-même.—Il
est avec le roi votre père.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000659">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000688">Qui? Camillo?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000660">
            <speaker>LE SEIGNEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000689">Oui, Camillo, seigneur. Je lui ai parlé,
et c'est lui qui est actuellement chargé de questionner
ces pauvres gens. Jamais je n'ai vu deux malheureux si
tremblants; ils se prosternent à ses genoux, ils baisent
la terre; ils se parjurent à chaque mot qu'ils prononcent;
le roi de Bohême se bouche les oreilles et les menace de
plusieurs morts dans la mort.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000661">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000690">O mon pauvre père!—Le ciel suscite après
nous des espions qui ne permettront pas que notre union
s'accomplisse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000662">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000691">Êtes-vous mariés?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000663">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000692">Nous ne le sommes point, seigneur, et il
n'est pas probable que nous le soyons. Les étoiles, je le
vois, viendront baiser auparavant les vallons: la comparaison
n'est que trop juste.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000664">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000693">Prince, est-elle la fille d'un roi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000665">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000694">Oui, seigneur, quand une fois elle sera ma
femme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000666">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000695">Et cela, je le vois, par la prompte poursuite
de votre bon père, viendra bien lentement. Je suis fâché,
très-fâché, que vous vous soyez aliéné son amitié, que
votre devoir vous obligeait de conserver; et aussi fâché
que votre choix ne soit pas aussi riche en mérite qu'en
beauté, afin que vous puissiez jouir d'elle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000667">
            <speaker>FLORIZEL</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000696">Chérie, relève la tête: quoique la fortune,
qui se déclare ouvertement notre ennemie, nous poursuive
avec mon père, elle n'a pas le moindre pouvoir
pour changer notre amour. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000169">(<hi rend="italic">Au roi</hi>.)</stage> Je vous en conjure,
seigneur, daignez vous rappeler le temps où vous ne
comptiez pas plus d'années que je n'en ai à présent; en
souvenir de ces affections, présentez-vous mon avocat:
à votre prière, mon père accordera les plus grandes
grâces comme des bagatelles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000668">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000697">S'il voulait le faire, je lui demanderais votre
précieuse amante, qu'il regarde, lui, comme une bagatelle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000669">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000698">Mon souverain, vos yeux sont trop jeunes:
moins d'un mois avant que votre reine mourut, elle
méritait encore mieux ces regards que ce que vous regardez
à présent.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000670">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000699">Je songeais à elle, même en contemplant
cette jeune fille.—<stage type="business" xml:id="fra-stage-000170">(<hi rend="italic">A Florizel</hi>.)</stage> Mais je n'ai pas encore
donné de réponse à votre demande. Je vais aller trouver
votre père. Puisque vos penchants n'ont point triomphé
de votre honneur, je suis leur ami et le vôtre: je vais
donc le chercher pour cette affaire; ainsi, suivez-moi et
voyez le chemin que je ferai.—Venez, cher prince.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000171">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-the-winters-tale-fra-act-005-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000172">La scène est devant le palais.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000173">AUTOLYCUS ET UN GENTILHOMME.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000671">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000700">Je vous prie, monsieur, étiez-vous présent
à ce récit?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000672">
            <speaker>LE GENTILHOMME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000701">J'étais présent à l'ouverture du
paquet; j'ai entendu le vieux berger raconter la manière
dont il l'avait trouvé; et là-dessus, après quelques
moments d'étonnement, on nous a ordonné à tous de
sortir de l'appartement; et j'ai seulement entendu, à ce
que je crois, que le berger disait qu'il avait trouvé l'enfant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000673">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000702">Je serais bien aise de savoir l'issue de tout
cela.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000674">
            <speaker>LE GENTILHOMME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000703">Je vous rends la chose sans ordre.—Mais
les changements que j'ai aperçus sur les visages
du roi et de Camillo étaient singulièrement remarquables:
ils semblaient, pour ainsi dire, en se regardant l'un
l'autre, faire sortir leurs yeux de leurs orbites; il y avait
un langage dans leur silence, et leurs gestes parlaient:
à leurs regards, on eût dit qu'ils apprenaient le salut ou
la perte d'un monde; tous les symptômes d'un grand
étonnement éclataient en eux, mais l'observateur le plus
pénétrant, qui ne savait que ce qu'il voyait, n'aurait pu
dire si leur émotion était de la joie ou de la tristesse:
toujours est-il certain que c'était l'une ou l'autre poussée
à l'extrême.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000174">(Survient un autre gentilhomme.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000675">
            <speaker>PREMIER GENTILHOMME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000704">Voici un gentilhomme qui
peut-être en saura davantage. Quelles nouvelles, Roger?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000676">
            <speaker>SECOND GENTILHOMME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000705">Rien que feux de joie. L'oracle
est accompli, la fille du roi est retrouvée; tant de merveilles
se sont révélées dans l'espace d'une heure, que
nos faiseurs de ballades ne pourront jamais les célébrer.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000175">(Arrive un troisième gentilhomme.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000677">
            <speaker>SECOND GENTILHOMME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000706">Mais voici l'intendant de
madame Pauline, il pourra vous en dire davantage.—<stage type="business" xml:id="fra-stage-000176">(<hi rend="italic">A
l'intendant</hi>.)</stage> Eh bien! monsieur, comment vont les
choses à présent? Cette nouvelle, qu'on assure vraie,
ressemble si fort à un vieux conte, que sa vérité excite
de violents soupçons. Est-il vrai que le roi a retrouvé son
héritière?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000678">
            <speaker>TROISIÈME GENTILHOMME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000707">Rien n'est plus vrai, si jamais
la vérité fut prouvée par les circonstances. Ce que vous
entendez, vous jureriez le voir de vos yeux, tant il y a
d'accord dans les preuves: le mantelet de la reine Hermione,—son
collier autour du cou de l'enfant,—les
lettres d'Antigone, trouvées avec elle, et dont on reconnaît
l'écriture,—les traits majestueux de cette fille et sa
ressemblance avec sa mère,—un air de noblesse que lui
a imprimé la nature, et qui est au-dessus de son éducation,—et
mille autres preuves évidentes proclament
avec toute certitude qu'elle est la fille du roi.—Avez-vous
assisté à l'entrevue des deux rois?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000679">
            <speaker>SECOND GENTILHOMME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000708">Non.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000680">
            <speaker>TROISIÈME GENTILHOMME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000709">Alors vous avez perdu un
spectacle qu'il fallait voir et qu'on ne peut raconter.
Alors vous auriez vu une joie en commencer une autre;
et de manière qu'il semblait que le chagrin pleurait de
s'éloigner d'eux, car leur joie nageait dans des flots de
larmes. Il fallait les voir élever leurs regards et leurs
mains vers le ciel avec des visages si altérés, qu'on ne
pouvait les reconnaître qu'à leurs vêtements et nullement
à leurs traits. Notre roi, comme prêt à s'élancer
hors de lui-même, dans sa joie de retrouver sa fille, s'écrie,
comme si sa joie eût été une perte: <hi rend="italic">Oh! ta mère! ta
mère!</hi> Ensuite il demande pardon au roi de Bohême, et
puis il embrasse son gendre; et puis il tourmente sa fille
en la prenant dans ses bras, et puis il remercie le vieux
berger, qui était là debout près de lui, comme un conduit
rongé par le laps de plusieurs règnes successifs. Je
n'ai jamais ouï parler de pareille entrevue, qui ne permet
pas au récit boiteux de la suivre et défie la description
de la représenter.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000681">
            <speaker>SECOND GENTILHOMME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000710">Et qu'est devenu, je vous prie,
Antigone, qui emporta l'enfant d'ici?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000682">
            <speaker>TROISIÈME GENTILHOMME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000711">C'est encore comme un
vieux conte, où il y a matière à raconter, lors même
que toute foi serait endormie et qu'il n'y aurait pas une
oreille ouverte. Il a été mis en pièces par un ours, et
cela est garanti par le fils du berger, qui a non-seulement
sa simplicité (qui semble incroyable) pour appuyer
son témoignage, mais qui produit encore un mouchoir
et des anneaux d'Antigone, que Pauline reconnaît.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000683">
            <speaker>PREMIER GENTILHOMME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000712">Et sa barque, et ceux qui le
suivaient, que sont-ils devenus?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000684">
            <speaker>TROISIÈME GENTILHOMME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000713">Naufragés au même instant
où leur maître a péri, et à la vue du berger, en sorte que
tous les instruments qui avaient servi à exposer l'enfant
furent perdus au moment où l'enfant a été trouvé. Mais
quel noble combat entre la joie et la douleur s'est passé
dans l'âme de Pauline! Elle avait un oeil baissé à cause
de la perte de son époux; un autre levé dans la joie de
voir l'oracle accompli. Elle soulève de terre la princesse
et elle la serre dans ses bras, comme si elle eût voulu
l'attacher à son coeur, de façon à ne plus avoir à craindre
de la perdre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000685">
            <speaker>PREMIER GENTILHOMME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000714">La grandeur de cette scène
méritait des rois et des princes pour spectateurs, puisqu'elle
avait des rois pour acteurs.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000686">
            <speaker>TROISIÈME GENTILHOMME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000715">Mais un des plus touchants
incidents, et qui a pêché dans mes yeux (pour y prendre
de l'eau et non du poisson), c'était un récit de la mort de
la reine, avec les détails de la manière dont elle est arrivée
(confessés avec courage et pleures par le roi); c'était
de voir l'attention de sa fille, et la douleur qui la pénétrait,
jusqu'à ce que d'un signe de douleur à l'autre,
elle a poussé un <hi rend="italic">hélas</hi>! et, je pourrais bien le dire, saigné
des larmes; car je suis sûr que mon coeur a pleuré du
sang. Alors le spectateur qui était le plus froid comme
marbre, a changé de couleur; quelques-uns se sont
évanouis, tous s'attristaient; et, si l'univers entier avait
assisté à cette scène, la douleur eût été universelle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000687">
            <speaker>PREMIER GENTILHOMME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000716">Sont-ils revenus à la cour?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000688">
            <speaker>TROISIÈME GENTILHOMME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000717">Non. La princesse a entendu
parler de la statue de sa mère, qui est entre les mains de
Pauline; morceau qui a coûté plusieurs années de travail,
et récemment achevé par ce célèbre maître italien,
Jules Romain<note type="editorial" n="23" xml:id="fra-note-000023">Jules Romain vécut précisément le même nombre d'années que Shakspeare, qui naquit dix-huit ans après sa mort. Le poëte commet ici un anachronisme volontaire pour louer le peintre. Mais comment songer à Jules Romain, lorsqu'il s'agit ici d'une statue? Il faut se rappeler que les statues étaient autrefois enluminées.</note>. S'il possédait lui-même l'éternité, et
qu'il pût de son souffle la communiquer à son ouvrage,
il priverait la nature de son ouvrage, tant il l'imite parfaitement.
Il a fait Hermione si ressemblante à Hermione,
qu'on dit qu'on lui adresserait la parole, et qu'on
attendrait sa réponse: c'est là qu'ils sont tous allés avec
l'ardeur de l'affection, et ils se proposent d'y souper.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000689">
            <speaker>SECOND GENTILHOMME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000718">Je m'étais toujours imaginé
qu'elle avait là quelque grande affaire en main, car,
depuis la mort d'Hermione, elle ne manquait jamais
d'aller deux ou trois fois par jour visiter cette maison
écartée. Irons-nous les y trouver et nous associer à la
joie commune?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000690">
            <speaker>PREMIER GENTILHOMME</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000719">Et quel est celui qui, jouissant
de la faveur d'y être admis, voudrait s'en priver? A
chaque clin d'oeil, nouvelle découverte et nouveau plaisir.
Notre absence nous fait perdre des connaissances
précieuses. Partons<note type="editorial" n="24" xml:id="fra-note-000024">On voit que Shakspeare était ici pressé de terminer; la scène aurait été complète, si ce qui se passe en récit avait été mis en action. Segniùs irritant animos demissa per aurem, etc.</note>.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000177">(Ils sortent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000691">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000720">C'est maintenant, si je n'avais pas contre
moi les torts de mon ancienne conduite, que les honneurs
pleuvraient sur ma tête! C'est moi qui ai conduit
le vieillard et son fils à bord du navire du prince, qui lui
ai dit que je leur avais entendu parler d'un paquet et de
je ne savais pas quoi, mais il était alors enivré de son
amour pour la fille du berger (comme il la croyait alors),
qui commençait à avoir cruellement le mal de mer; et
lui-même ne se sentait guère mieux par la tempête qui
continuait toujours; ce mystère est ainsi demeuré sans
être découvert. Mais cela m'est égal; car quand j'aurais
trouvé ce secret, il ne m'aurait pas été d'un grand avantage,
au milieu des autres raisons qui me discréditent.
<hi rend="italic">(Entrent le berger et son fils</hi>.) Voici ceux à qui j'ai fait du
bien, contre mon intention, et qui paraissent déjà dans
la fleur de leur fortune.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000692">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000721">Viens, mon garçon: j'ai passé l'âge
d'avoir des enfants, mais tes fils et tes filles naîtront tous
gentilshommes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000693">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000178">à Autolycus</stage>
            <p xml:id="fra-p-000722">Je suis bien aise de vous rencontrer,
monsieur. Vous avez refusé de tous battre avec
moi l'autre jour, parce que je n'étais pas né gentilhomme:
voyez-vous ces habits? Dites que vous ne les
voyez pas, et croyez encore que je ne suis pas né gentilhomme.
Vous feriez bien mieux de dire que ces vêtements
ne sont pas nés gentilshommes. Osez me donner
un démenti, et essayez si je ne suis pas à présent né
gentilhomme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000694">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000723">Je sais que vous êtes actuellement, monsieur,
un gentilhomme né.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000695">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000724">Oui, et c'est ce que je suis depuis quatre
heures.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000696">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000725">Et moi aussi, mon garçon.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000697">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000726">Et vous aussi.—Mais j'étais né gentilhomme
avant mon père, car le fils du roi m'a pris par la main et
m'a appelé son frère; et ensuite les deux rois ont appelé
mon père leur frère; et ensuite le prince mon frère et la
princesse ma soeur ont appelé mon père, leur père, et
nous nous sommes mis à pleurer; et ce sont les premières
larmes de gentilhomme que nous ayons jamais
versées.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000698">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000727">Nous pouvons vivre, mon fils, assez pour
en verser bien davantage.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000699">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000728">Sans doute, ou il y aurait bien du malheur,
étant devenus nobles un peu tard.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000700">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000729">Je vous conjure, monsieur, de me pardonner
toutes les fautes que j'ai commises contre Votre
Seigneurie, et de vouloir bien m'appuyer de votre favorable
recommandation auprès du prince mon maître.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000701">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000730">Je t'en prie, fais-le, mon fils; car nous
devons être obligeants, à présent que nous sommes gentilshommes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000702">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000731">Tu amenderas ta vie?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000703">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000732">Oui, si c'est le bon plaisir de Votre Seigneurie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000704">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000733">Donne-moi ta main: je jurerai au prince que
tu es un aussi honnête et brave homme qu'on en puisse
trouver en Bohême.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000705">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000734">Tu peux le dire, mais non pas le jurer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000706">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000735">Ne pas le jurer, à présent que je suis gentilhomme?
Que les paysans et les franklins<note type="editorial" n="25" xml:id="fra-note-000025">Propriétaire libre.</note> le <hi rend="italic">disent</hi>, moi,
je le <hi rend="italic">jurerai</hi>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000707">
            <speaker>LE BERGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000736">Et si cela est faux, mon fils?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000708">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000737">Quelque faux que cela puisse être, un gentilhomme
peut le jurer en faveur de son ami.—Oui, et je
jurerai au prince que tu es un robuste garçon pour ta
taille et que tu ne t'enivreras point; mais je sais que tu
n'es pas un robuste garçon pour ta taille et que tu t'enivreras;
je le jurerai tout de même; et je voudrais que tu
fusses un robuste garçon pour ta taille.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000709">
            <speaker>AUTOLYCUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000738">Je me montrerai tel, monsieur, tant que
je pourrai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000710">
            <speaker>LE FILS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000739">Oui, montre-toi au moins un garçon robuste,
si je ne suis pas étonné comment tu oses t'aventurer à
t'enivrer, n'étant pas un garçon robuste, ne fais pas état
de ma parole.—Écoute: les rois et les princes nos
parents sont allés voir le portrait de la reine; viens, suis-nous,
nous serons tes bons maîtres.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000179">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-the-winters-tale-fra-act-005-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000180">Appartement dans la maison de Pauline.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000181"><hi rend="italic">Entrent</hi> LÉONTES, POLIXÈNE, FLORIZEL, PERDITA,
CAMILLO, PAULINE, COURTISANS <hi rend="italic">et suite</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000711">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000740">O sage et bonne Pauline! quelles grandes
consolations j'ai reçues de vous!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000712">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000741">Mon souverain, ce qui n'a pas bien réussi,
je le faisais dans de bonnes intentions. Quant à mes services,
vous me les avez bien payés; l'honneur que vous
m'avez fait de daigner visiter mon humble demeure avec
votre frère couronné, et ce couple fiancé d'héritiers de
vos royaumes, c'est de votre part un surcroît de bienfaits
que ma vie ne pourra jamais assez reconnaître.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000713">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000742">Ah! Pauline, c'est un honneur plein d'embarras.
Mais nous sommes venus pour voir la statue de
notre reine; nous avons traversé votre galerie en regardant
avec plaisir toutes les curiosités qu'elle présente;
mais nous n'avons pas vu celle que ma fille est venue y
chercher, la statue de sa mère.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000714">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000743">Comme de son vivant elle n'eut point
d'égale, je suis persuadée aussi que sa ressemblance inanimée
surpasse tout ce que vous avez jamais vu, et tout
ce qu'a fait la main de l'homme. Voilà pourquoi je la
tiens seule et à part. Mais la voici: préparez-vous à voir
la vie aussi parfaitement imitée, que le sommeil imite la
mort. Regardez, et avouez que c'est beau. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000182">(<hi rend="italic">Pauline tire
un rideau et découvre une statue.</hi>)</stage> J'aime votre silence, il
prouve mieux votre admiration. Mais parlez pourtant, et
vous le premier, mon souverain, dites, n'approche-t-elle
pas un peu de l'original?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000715">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000744">C'est son attitude naturelle! Cher marbre,
fais-moi des reproches, afin que je puisse dire: oui, tu
es Hermione:—ou plutôt, c'est bien mieux toi encore dans
ton silence; car elle était aussi tendre que l'enfance et
les grâces.—Mais cependant, Pauline, Hermione n'était
pas si ridée; elle n'était pas aussi âgée que cette statue la
représente.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000716">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000745">Oh! non, de beaucoup.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000717">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000746">C'est ce qui prouve encore plus l'excellence
de l'art du statuaire, qui laisse écouler seize années, et la
représente telle qu'elle serait aujourd'hui si elle vivait.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000718">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000747">Comme elle aurait pu vivre pour me procurer
des consolations aussi vives que la douleur dont elle
me perce l'âme aujourd'hui. Oh! voilà son maintien et
son air majestueux (plein de vie alors, comme il est là
glacé) la première fois que je lui parlai d'amour! Je suis
honteux: ce marbre ne me reprend-il pas d'avoir été
plus dur que lui?—O noble chef-d'oeuvre! il y a dans
ta majesté une magie, qui évoque dans ma mémoire
tous mes torts, et qui a privé de ses sens ta fille, dont
l'admiration fait une seconde statue.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000719">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000748">Et permettez-moi, sans dire que c'est une
superstition, de tomber à ses genoux et d'implorer sa
bénédiction.—Madame, chère reine, qui finîtes lorsque
je ne faisais que de commencer, donnez-moi cette main
à baiser.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000720">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000749">Oh! arrêtez! la statue n'est posée que tout
nouvellement; les couleurs ne sont pas sèches.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000721">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000750">Seigneur, vous n'avez que trop cruellement
ressenti le chagrin que seize hivers n'ont pu dissiper,
qu'autant d'étés n'ont pu tarir; à peine est-il de bonheur
qui ait duré aussi longtemps; il n'est point de chagrin
qui ne se soit détruit lui-même beaucoup plus tôt.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000722">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000183">au roi</stage>
            <p xml:id="fra-p-000751">Chère frère, permettez que celui
qui a été la cause de tout ceci, ait le pouvoir de vous ôter
autant de chagrin qu'il en peut prendre lui-même pour
sa part.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000723">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000752">En vérité, seigneur, si j'avais pu prévoir
que la vue de ma pauvre statue vous eût fait tant d'impression
(car ce marbre est à moi), je ne vous l'aurais
pas montrée.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000184">(Elle va pour fermer le rideau.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000724">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000753">Ne tirez point le rideau.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000725">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000754">Vous ne la contemplerez pas plus longtemps:
peut-être votre imagination en viendrait-elle à
penser qu'elle se remue.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000726">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000755">Je voudrais être mort, si ce n'est qu'il me
semble que déjà... Quel est cet homme qui l'a faite?
Voyez, seigneur, ne croiriez-vous pas qu'elle respire, et
que le sang circule en effet dans ses veines?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000727">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000756">C'est le chef-d'oeuvre d'un maître: la vie
même semble animer ses lèvres.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000728">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000757">Son oeil, quoique fixe, semble animé, tant
est grande l'illusion de l'art!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000729">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000758">Je vais fermer le rideau: mon seigneur est
déjà si transporté qu'il va croire tout à l'heure qu'elle
est vivante.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000730">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000759">O ma chère Pauline! faites-le-moi croire
pendant vingt années de suite; il n'est point de raison
sage dans ce monde qui puisse égaler le plaisir de ce
délire. Laissez-moi la voir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000731">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000760">Je suis bien fâchée, seigneur, de vous avoir
causé tant d'émotion; mais je pourrais vous affliger
encore davantage.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000732">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000761">Faites-le, Pauline; car cette tristesse a
autant de douceur que les plus grandes consolations.—Eh
quoi! il me semble qu'il sort de sa bouche un souffle:
quel habile ciseau a donc pu sculpter l'haleine! Que
personne ne rie; mais je veux l'embrasser.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000733">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000762">Mon cher seigneur, arrêtez. Le vermillon
de ses lèvres est encore humide; vous le gâteriez, si
vous l'embrassiez, et vous souilleriez les vôtres de
l'huile de la peinture. Fermerai-je le rideau?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000734">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000763">Non, non, pas de vingt ans.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000735">
            <speaker>PERDITA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000764">Je pourrais rester tout ce temps à la contempler.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000736">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000765">Ou arrêtez-vous là et quittez cette chapelle,
ou préparez-vous à un plus grand étonnement. Si vous
pouvez en soutenir la vue, je vais faire mouvoir véritablement
la statue, la faire descendre et venir vous
prendre la main; mais alors vous croiriez, et cependant
je proteste qu'il n'en est rien, que je suis aidée des
esprits du mal.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000737">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000766">Tout ce qu'il est en votre pouvoir de lui
faire faire, je serai satisfait de le voir; tout ce qu'il est
en votre pouvoir de lui faire dire, je serai satisfait de
l'entendre; car il est aussi aisé de la faire parler que de
la faire mouvoir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000738">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000767">Il faut que vous réveilliez toute votre foi.
Allons, demeurez tous immobiles, ou que ceux qui croiront
que j'accomplis quelque oeuvre illicite se retirent.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000739">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000768">Commencez; personne ne bougera d'un pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000740">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000185">à des musiciens</stage>
            <p xml:id="fra-p-000769">Musique, éveillez-la. Commencez,—il
est temps; descends, cesse d'être une pierre;
approche et frappe d'étonnement tous ceux qui te regardent.
Allons, je vais fermer ta tombe; remue, descends,
rends à la mort ce silence obstiné; car la vie chérie te
rachète de ses bras.—Vous le voyez, elle se remue. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000186">(<hi rend="italic">Hermione
descend</hi>.)</stage> Ne tressaillez point; ses actions seront
saintes comme l'enchantement que vous tenez pour légitime;
ne l'évitez point que vous ne la revoyiez mourir
une seconde fois; car vous lui donneriez deux fois la
mort.—Allons, présentez-lui votre main: lorsqu'elle
était jeune, c'était vous qui lui faisiez la cour; à présent
qu'elle est plus âgée, c'est elle qui vous prévient.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000741">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000187">en l'embrassant</stage>
            <p xml:id="fra-p-000770">Oh! sa main est chaude! Si
ceci est de la magie, que ce soit un art aussi légitime que
de manger.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000742">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000771">Elle l'embrasse!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000743">
            <speaker>CAMILLO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000772">Elle se suspend à son cou! Si elle appartient
à la vie, qu'elle parle donc aussi!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000744">
            <speaker>POLIXÈNE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000773">Oui, et qu'elle nous révèle où elle a vécu,
ou comment elle s'est échappée du milieu des morts?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000745">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000774">Si l'on n'eût fait que vous dire qu'elle était
vivante, vous auriez bafoué cette idée comme un vieux
conte: mais vous voyez qu'elle vit, quoiqu'elle ne parle
pas encore. Faites attention un petit moment.—<stage type="business" xml:id="fra-stage-000188">(<hi rend="italic">A Perdita</hi>.)</stage>
Voudriez-vous, belle princesse, vous jeter entre
elle et le roi? tombez à ses genoux, et demandez la bénédiction
de votre mère. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000189">(<hi rend="italic">A Hermione</hi>.)</stage> Tournez-vous de ce
côté, chère reine, notre Perdita est retrouvée.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000190">(Elle lui présente Perdita, qui s'agenouille aux pieds d'Hermione.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000746">
            <speaker>HERMIONE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000191">prenant la parole</stage>
            <p xml:id="fra-p-000775">O vous, dieux! abaissez
ici vos regards, et de vos urnes sacrées versez toutes vos
grâces sur la tête de ma fille! <stage type="business" xml:id="fra-stage-000192">(<hi rend="italic">A sa fille</hi>.)</stage> Dis-moi, ma
fille, où tu as été conservée? Où tu as vécu? Comment
as-tu retrouvé la cour de ton père? Car, sachant par
Pauline que l'oracle avait donné l'espérance que tu étais
en vie, je me suis conservée pour en voir l'accomplissement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000747">
            <speaker>PAULINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000776">Il y aura assez de temps pour cela.—De
crainte que les spectateurs, excités par cet exemple,
n'aient l'envie de troubler votre joie par de pareilles relations,—allez
ensemble, vous tous qui retrouvez en ce
moment quelque bonheur: et communiquez à chacun
votre allégresse: moi, tourterelle vieillie, je vais me
reposer sur quelque rameau flétri, et là pleurer mon
compagnon, que jamais je ne retrouverai qu'en mourant
moi-même.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000748">
            <speaker>LÉONTES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000777">Ah! calmez-vous, Pauline: vous devriez
prendre un époux sur mon consentement, comme je
prends moi une épouse sur le vôtre: c'est un pacte fait
entre nous, et confirmé par nos serments. Vous avez
trouvé mon épouse, mais comment? C'est là la question:
car je l'ai vue morte, à ce que j'ai cru: et j'ai fait en
vain plus d'une prière sur son tombeau. Je n'irai pas
chercher bien loin (car je connais en partie ses sentiments)
pour vous trouver un honorable époux.—Avancez,
Camillo, et prenez-la par la main; son mérite et sa
vertu sont bien connus, et attestés encore ici par le
témoignage de deux rois.—Quittons ces lieux.—Quoi?
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000193">(<hi rend="italic">A Hermione</hi>.)</stage> Regardez mon frère! Ah! pardonnez-moi
tous deux, de ce que j'ai pu jamais me placer par mes
soupçons entre vos chastes regards. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000194">(<hi rend="italic">A Hermione</hi>.)</stage> Voici
votre gendre, le fils du roi, qui, grâce au ciel, a engagé
sa foi à votre fille.—Chère Pauline, conduisez-nous
dans un lieu où nous puissions à loisir nous questionner
mutuellement et répondre sur le rôle que chacun
de nous a joué dans ce long intervalle de temps depuis
l'instant où nous avons été séparés les uns des autres:
hâtez-vous de nous conduire.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000195">(Tous sortent.)</stage>
        </div>
      </div>
    </body>
  </text>
</TEI>
