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      <titleStmt>
        <title xml:lang="fr">Roméo et Juliette / Tragédie</title>
        <author>
          <persName>William Shakespeare</persName>
          <note type="dates">1564–1616</note>
        </author>
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          <resp>French translation</resp>
          <name>François Guizot</name>
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        <edition n="1.0">Bookstacks French TEI edition</edition>
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        <publisher>Bookstacks project</publisher>
        <pubPlace>United States</pubPlace>
        <date when="2026-08-22">22 August 2026</date>
        <idno type="local">shakespeare-romeo-and-juliet-fra</idno>
        <availability status="free">
          <licence target="https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/">This derived TEI file is made available under the Creative Commons Attribution-ShareAlike 4.0 International License; the Project Gutenberg source is public domain in the United States.</licence>
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      </publicationStmt>
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        <p>Born-digital French text from Project Gutenberg eBook #18143, converted from its EPUB XHTML reading order. Gutenberg administrative boilerplate and navigation were omitted.</p>
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        <p>Acts, scenes, dramatic speakers, prose speeches, stage directions, cast material, songs and verse, editorial notices, inline typography, and referenced translator notes were mapped to TEI P5 without inventing speaker identities.</p>
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        <language ident="fr">French</language>
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        <keywords scheme="https://www.gutenberg.org">
          <term>Vendetta -- Drama</term>
          <term>Youth -- Drama</term>
          <term>Verona (Italy) -- Drama</term>
          <term>Juliet (Fictitious character) -- Drama</term>
          <term>Romeo (Fictitious character) -- Drama</term>
          <term>Conflict of generations -- Drama</term>
          <term>Tragedies (Drama)</term>
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      <change when="2026-08-22" who="#bookstacks-encoding">Converted the French Project Gutenberg EPUB XHTML into standalone dramatic TEI P5.</change>
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        <head>Roméo et Juliette / Tragédie</head>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000001">
          <l xml:id="fra-line-000001">Note du transcripteur.</l>
          <l xml:id="fra-line-000002" rend="indent-2">=============================================</l>
          <l xml:id="fra-line-000003" rend="indent-2">Ce document est tiré de:</l>
        </lg>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000003">
          <l xml:id="fra-line-000004" rend="indent-2">OEUVRES COMPLÈTES DE</l>
          <l xml:id="fra-line-000005" rend="indent-2">SHAKSPEARE</l>
        </lg>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000004">
          <l xml:id="fra-line-000006" rend="indent-2">TRADUCTION DE</l>
          <l xml:id="fra-line-000007" rend="indent-2">M. GUIZOT</l>
        </lg>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000005">
          <l xml:id="fra-line-000008" rend="indent-2">NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</l>
          <l xml:id="fra-line-000009" rend="indent-2">AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</l>
          <l xml:id="fra-line-000010" rend="indent-2">DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</l>
        </lg>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000006">
          <l xml:id="fra-line-000011" rend="indent-2">Volume 3</l>
          <l xml:id="fra-line-000012" rend="indent-2">Timon d'Athènes</l>
          <l xml:id="fra-line-000013" rend="indent-2">Le Jour des Rois.—Les deux gentilshommes de Vérone.</l>
          <l xml:id="fra-line-000014" rend="indent-2">Roméo et Juliette.—Le Songe d'une nuit d'été.</l>
          <l xml:id="fra-line-000015" rend="indent-2">Tout est bien qui finit bien.</l>
        </lg>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000007">
          <l xml:id="fra-line-000016" rend="indent-2">PARIS</l>
          <l xml:id="fra-line-000017" rend="indent-2">A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</l>
          <l xml:id="fra-line-000018" rend="indent-2">DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</l>
          <l xml:id="fra-line-000019" rend="indent-2">35, QUAI DES AUGUSTINS</l>
          <l xml:id="fra-line-000020" rend="indent-2">1864</l>
        </lg>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000008">
          <l xml:id="fra-line-000021" rend="indent-2">=============================================</l>
        </lg>
        <p xml:id="fra-p-000001" rend="subheading">ROMÉO ET JULIETTE</p>
        <p xml:id="fra-p-000002" rend="subheading">TRAGÉDIE</p>
      </div>
      <div type="introduction" xml:id="fra-introduction-000001">
        <head>NOTICE SUR ROMÉO ET JULIETTE</head>
        <p xml:id="fra-p-000003">Deux grandes familles de Vérone, les Montecchi et les Capelletti
(les <hi rend="italic">Montaigu</hi> et les <hi rend="italic">Capulet</hi>), vivaient depuis longtemps dans une
inimitié qui avait souvent donné lieu, dans les rues, à des combats
sanglants. Alberto della Scala, second capitaine perpétuel de Vérone,
avait inutilement travaillé à les réconcilier; mais du moins était-il
parvenu à les contenir de telle sorte que lorsqu'ils se rencontraient,
dit l'historien de Vérone, Girolamo della Corte, «les plus jeunes
cédaient le pas aux plus âgés, ils se saluaient et se rendaient le
salut.»</p>
        <p xml:id="fra-p-000004">En 1303, sous Bartolommeo della Scala, élu capitaine perpétuel
après la mort de son père Alberto, Antonio Cappelletto, chef de sa
faction, donna, dans le carnaval, une grande fête, à laquelle il invita
une partie de la noblesse de Vérone. Roméo Montecchio, âgé de vingt
à vingt et un ans, et l'un des plus beaux et des plus aimables jeunes
gens de la ville; s'y rendit masqué avec quelques-uns de ses amis. Au
bout de quelque temps, ayant ôté son masque, il s'assit dans un coin
d'où il pouvait voir et être vu. On s'étonna beaucoup de la hardiesse
avec laquelle il venait ainsi au milieu de ses ennemis. Cependant,
comme il était jeune et de manières agréables, ceux-ci, dit l'historien,
«n'y firent pas autant d'attention qu'ils en auraient fait peut-être
s'il eût été plus âgé.» Ses yeux et ceux de Juliette Cappelletto
se rencontrèrent bientôt, et, frappés également d'admiration, ils ne
cessèrent plus de se regarder. La fête s'étant terminée par une danse
appelée chez nous, dit Girolamo, «la danse du chapeau» (<hi rend="italic">dal cappello</hi>),
une dame vint prendre Roméo, qui, se trouvant ainsi introduit
dans la danse, après avoir fait quelques tours avec sa danseuse, la
quitta pour aller prendre Juliette, qui dansait avec un autre. Aussitôt
qu'elle l'eût senti lui toucher la main, elle lui dit: «Bénie soit votre
venue!» Et lui, lui serrant la main, répondit: «Quelles bénédictions
en recevez-vous, madame?» Et elle reprit en souriant:
«Ne vous étonnez pas, seigneur, si je bénis votre venue; M. Mercutio
était là depuis longtemps à me glacer, et par votre politesse
vous êtes venu me réchauffer.» (Ce jeune homme, qui s'appelait
Mercutio, dit le louche, et que l'agrément de son esprit faisait aimer
de tout le monde, avait toujours eu les mains plus froides que la
glace.) A ces mots, Roméo répondit: «Je suis grandement heureux
de vous rendre service en quoi que ce soit.» Comme la danse finissait,
Juliette ne put dire que ces mots: «Hélas! je suis plus à vous
qu'à moi-même.»</p>
        <p xml:id="fra-p-000005">Roméo s'étant rendu plusieurs fois dans une petite rue, sur laquelle
donnaient les fenêtres de Juliette, un soir elle le reconnut à
«son éternuement ou à quelque autre signe,» et elle ouvrit la fenêtre.
Ils se saluèrent «très-poliment (<hi rend="italic">cortesissimamente</hi>),» et, après s'être
longtemps entretenus de leurs amours, ils convinrent qu'il fallait
qu'ils se mariassent, quoi qu'il en pût arriver; et que cela devait se
faire par l'entremise du frère Lonardo, franciscain, «théologien,
grand philosophe, distillateur admirable, savant dans l'art de la magie,»
et confesseur de presque toute la ville. Roméo l'alla trouver,
et le frère, songeant au crédit qu'il acquerrait, non-seulement auprès
du capitaine perpétuel, mais dans toute la ville, s'il parvenait à réconcilier
les deux familles, se prêta aux désirs des deux jeunes gens.
A l'époque de la Quadragésime, où la confession était d'obligation,
Juliette se rendit avec sa mère dans l'église de Saint-François, dans
la citadelle, et étant entrée la première dans le confessionnal, de
l'autre côté duquel se trouvait Roméo, également venu à l'église avec
son père, ils reçurent la bénédiction nuptiale par la fenêtre du confessionnal,
que le frère avait eu soin d'ouvrir; puis, par les soins
d'une très adroite vieille de la maison de Juliette, ils passèrent la nuit
ensemble dans son jardin.</p>
        <p xml:id="fra-p-000006">Cependant, après les fêtes de Pâques, une troupe nombreuse de
Capelletti rencontra, à peu de distance des portes de Vérone, quelques
Montecchi, et les attaqua, animée par Tébaldo, cousin germain de
Juliette, qui, voyant que Roméo faisait tous ses efforts pour arrêter le
combat, s'attacha à lui, et, le forçant à se défendre, en reçut un
coup d'épée dans la gorge, dont il tomba mort sur-le-champ. Roméo
fut banni, et, peu de temps après, Juliette, près de se voir contrainte
d'en épouser un autre, eut recours au frère Lonardo, qui lui donna
à avaler une poudre au moyen de laquelle elle devait passer pour
morte, et être portée dans la sépulture de sa famille, qui se trouvait
placée dans l'église du couvent de Lonardo. Celui-ci devait venir
l'en retirer et la faire passer ensuite, déguisée, à Mantoue, où était
Roméo, qu'il se chargeait d'instruire de tout.</p>
        <p xml:id="fra-p-000007">Les choses se passèrent comme l'avait annoncé Lonardo; mais
Roméo ayant appris indirectement la mort de Juliette avant d'avoir
reçu la lettre du religieux, partit sur-le-champ pour Vérone avec un
seul domestique, et, muni d'un poison violent, se rendit au tombeau,
qu'il ouvrit, baigna de larmes le corps de Juliette, avala le poison et
mourut. Juliette, réveillée l'instant d'après, voyant Roméo mort et
ayant appris du religieux, qui venait d'arriver, ce qui s'était passé,
fut saisie d'une douleur si forte que, «sans pouvoir dire une parole,
elle demeura morte sur le sein de son Roméo<note type="editorial" n="1" xml:id="fra-note-000001">Voyez Istorie di Verona del sig. Girolamo della Corte, etc., t. Ier, p. 589 et suiv. Édit. de 1594.</note>.»</p>
        <p xml:id="fra-p-000008">Cette histoire est racontée comme véritable par Girolamo della
Corte; il assure avoir vu plusieurs fois le tombeau de Juliette et de
Roméo, qui, s'élevant un peu au-dessus de terre et placé près d'un
puits, servait alors de lavoir à la maison des orphelins de Saint-François,
que l'on bâtissait en cet endroit. Il rapporte en même temps
que le cavalier Gerardo Boldiero, son oncle, qui l'avait mené à ce tombeau,
lui avait montré dans un coin du mur, près du couvent des
Capucins, l'endroit d'où il avait entendu dire qu'un grand nombre
d'années auparavant on avait retiré les restes de Juliette et de Roméo,
ainsi que de plusieurs autres. Le capitaine Bréval, dans ses voyages,
dit également avoir vu à Vérone, en 1762, un vieux bâtiment qui était
alors une maison d'orphelins, et qui, selon son guide, avait renfermé
le tombeau de Roméo et de Juliette; mais il n'existait plus.</p>
        <p xml:id="fra-p-000009">Ce n'est probablement pas sur le récit de Girolamo della Corte
que Shakspeare a composé sa tragédie; elle fut d'abord représentée,
à ce qu'il paraît, en 1595, chez lord Hundsdon, lord chambellan de
la reine Élisabeth, et imprimée pour la première fois en 1597. Or,
l'ouvrage de Girolamo della Corte, qui devait avoir vingt-deux livres,
se trouve interrompu au milieu du vingtième livre et à l'année 1560
par la maladie de l'auteur. On voit de plus, dans la préface de l'éditeur,
que cette maladie fut longue et amena la mort de l'historien,
que la nécessité de revoir le travail auquel Girolamo n'avait pu mettre
lui-même la dernière main prit un temps considérable, et enfin que les
procès, tant «civils que criminels,» dont fut tourmenté l'éditeur, ne
lui permirent pas de mener à fin son entreprise aussi promptement
qu'il l'aurait désiré; en sorte que l'ouvrage de Girolamo ne put être
publié que longtemps après sa mort: l'édition de 1594 est donc, selon
toute apparence, la première, et ne pouvait guère, en 1595, être
déjà venue à la connaissance de Shakspeare.</p>
        <p xml:id="fra-p-000010">Mais l'histoire de Roméo et de Juliette, sans doute très-populaire
à Vérone, avait déjà fait le sujet d'une nouvelle, composée par Luigi
da Porto, et publiée à Venise en 1535, six ans après la mort de l'auteur,
sous le titre de la <hi rend="italic">Giulietta</hi>. Cette nouvelle, réimprimée, traduite,
imitée dans plusieurs langues, fournit à Arthur Brooke le sujet d'un
poëme anglais, publié en 1562<note type="editorial" n="2" xml:id="fra-note-000002">Sous le titre de: l'Histoire tragique de Roméo et Juliette, contenant un exemple rare de vraie fidélité, avec les subtiles inventions et pratiques d'un vieux moine, et leur fâcheuse issue. Ce poëme a été réimprimé à la suite de Roméo et Juliette, dans les grandes éditions de Shakspeare, entre autres dans celle de Malone.</note>, et où Shakspeare a certainement
puisé le sujet de sa tragédie. L'imitation est complète. Juliette, dans
le poëme de Brooke ainsi que dans la nouvelle de Luigi da Porto, se
tue avec le poignard de Roméo, au lieu de mourir de douleur comme
dans l'histoire de Girolamo della Corte; mais ce qu'il y a de singulier,
c'est que le poëme d'Arthur Brooke, et Shakspeare qui l'a suivi,
fassent mourir Roméo comme dans l'histoire, avant le réveil de Juliette,
tandis que, dans la nouvelle de Luigi da Porto, il ne meurt
qu'après l'avoir vue se réveiller et avoir eu avec elle une scène de
douleur et d'adieux. On a reproché à Shakspeare de ne s'être pas
conformé à cette circonstance qui lui fournissait une situation très-pathétique,
et on en a conclu qu'il ne connaissait pas la nouvelle
italienne, bien que traduite en anglais. Cependant quelques circonstances
donnent lieu de croire que Shakspeare connaissait cette traduction.
Quant à ses motifs pour préférer le récit du poëte à celui
du romancier, il peut en avoir eu plusieurs: d'abord, pour s'être
écarté en un point si important de la nouvelle de Luigi da Porto,
qu'il a suivie scrupuleusement sur presque tous les autres, peut-être
Arthur Brooke, l'auteur même du poëme, avait-il eu quelques
renseignements sur l'histoire véritable, telle que l'avait racontée
Girolamo della Corte, contemporain de Shakspeare; il aura pu les lui
communiquer, et l'exactitude de Shakspeare à se rapprocher, autant
qu'il le pouvait, de l'histoire ou des récits reçus comme tels, ne lui
aura pas permis d'hésiter dans le choix. D'ailleurs, et c'est probablement
ici la vraie raison du poëte, Shakspeare ne fait presque jamais
précéder une résolution forte par de longs discours: «Les
discours, dit Macbeth, jettent un souffle trop froid sur l'action.»
Quelques angoisses que la réflexion ajoute à la douleur, elle porte
l'esprit sur un trop grand nombre d'objets pour ne pas le distraire de
l'idée unique qui conduit aux actions désespérées. Après avoir reçu
les adieux de Roméo, après avoir pleuré sa mort avec lui, il eût pu
arriver que Juliette la pleurât toute sa vie au lieu de se tuer à l'instant.
Garrick a refait cette scène du tombeau d'après la supposition
adoptée par la nouvelle de Luigi da Porto; la scène est touchante,
mais, comme cela était peut-être inévitable dans une situation pareille,
impossible à rendre par des paroles; les sentiments en sont trop et
trop peu agités, le désespoir trop et trop peu violent. Il y a dans le
laconisme de la Juliette et du Roméo de Shakspeare, à ces derniers
moments, bien plus de passion et de vérité.</p>
        <p xml:id="fra-p-000011">Ce laconisme est d'autant plus remarquable que, dans tout le
cours de la pièce, Shakspeare s'est livré sans contrainte à cette
abondance de réflexions et de paroles qui est l'un des caractères de
son génie. Nulle part le contraste n'est plus frappant entre le fond
des sentiments que peint le poëte et la forme sous laquelle il les exprime.
Shakspeare excelle à voir les sentiments humains tels qu'ils
se présentent, tels qu'ils sont réellement dans la nature, sans préméditation,
sans travail de l'homme sur lui-même, naïfs et impétueux,
mêlés de bien et de mal, d'instincts vulgaires et d'élans sublimes,
comme l'est l'âme humaine dans son état primitif et spontané. Quoi
de plus vrai que l'amour de Roméo et de Juliette, cet amour si jeune,
si vif, si irréfléchi, plein à la fois de passion physique et de tendresse
morale, abandonné sans mesure et pourtant sans grossièreté, parce
que les délicatesses du coeur s'unissent partout à l'emportement des
sens! Il n'y a rien là de subtil, ni de factice, ni de spirituellement
arrangé par le poëte; ce n'est ni l'amour pur des imaginations pieusement
exaltées, ni l'amour licencieux des vies blasées et perverties;
c'est l'amour lui-même, l'amour tout entier, involontaire, souverain,
sans contrainte et sans corruption, tel qu'il éclate à l'entrée de la
jeunesse, dans le coeur de l'homme, à la fois simple et divers, comme
Dieu l'a fait. <hi rend="italic">Roméo et Juliette</hi> est vraiment la tragédie de l'amour,
comme <hi rend="italic">Othello</hi> celle de la jalousie, et <hi rend="italic">Macbeth</hi> celle de l'ambition.
Chacun des grands drames de Shakspeare est dédié à l'un des grands
sentiments de l'humanité; et le sentiment qui remplit le drame est
bien réellement celui qui remplit et possède l'âme humaine quand
elle s'y livre; Shakspeare n'y retranche, n'y ajoute et n'y change
rien; il le représente simplement, hardiment, dans son énergique et
complète vérité.</p>
        <p xml:id="fra-p-000012">Passez maintenant du fond à la forme et du sentiment même au
langage que lui prête le poëte; quel contraste! Autant le sentiment
est vrai et profondément connu et compris, autant l'expression en est
souvent factice, chargée de développements et d'ornements où se
complaît l'esprit du poëte, mais qui ne se placent point naturellement
dans la bouche du personnage. <hi rend="italic">Roméo et Juliette</hi> est peut-être même,
entre les grandes pièces de Shakspeare, celle où ce défaut abonde le
plus. On dirait que Shakspeare a voulu imiter ce luxe de paroles,
cette facilité verbeuse qui, dans la littérature comme dans la vie, caractérisent
en général les peuples du midi; il avait certainement lu,
du moins dans les traductions, quelques poëtes italiens; et les innombrables
subtilités dont le langage de tous les personnages de
<hi rend="italic">Roméo et Juliette</hi> est, pour ainsi dire, tissu, les continuelles comparaisons
avec le soleil, les fleurs et les étoiles, quoique souvent brillantes
et gracieuses, sont évidemment une imitation du style des
sonnets et une dette payée à la couleur locale. C'est peut-être parce
que les sonnets italiens sont presque toujours sur le ton plaintif que
la recherche et l'exagération de langage se font particulièrement
sentir dans les plaintes des deux amants; l'expression de leur court
bonheur est, surtout dans la bouche de Juliette, d'une simplicité
ravissante; et quand ils arrivent au terme extrême de leur destinée,
quand le poëte entre dans la dernière scène de cette douloureuse
tragédie, alors il renonce à toutes ses velléités d'imitation, à toutes
ses réflexions spirituellement savantes; ses personnages, à qui, dit
Johnson, «il a toujours laissé un <hi rend="italic">concetti</hi> dans leur misère,» n'en
retrouvent plus dès que la misère a frappé ses grands coups; l'imagination
cesse de se jouer; la passion elle-même ne se montre plus
qu'en s'unissant à des sentiments solides, graves, presque sévères;
et cette amante si avide des joies de l'amour, Juliette, menacée dans
sa fidélité conjugale, ne songe plus qu'à remplir ses devoirs et à
conserver sans tache l'épouse de son cher Roméo. Admirable trait
de sens moral et de bon sens dans le génie adonné à peindre la
passion!</p>
        <p xml:id="fra-p-000013">Du reste, Shakspeare se trompait lorsqu'en prodiguant les réflexions,
les images et les paroles, il croyait imiter l'Italie et ses
poëtes. Il n'imitait pas du moins les maîtres de la poésie italienne,
ses pareils, les seuls qui méritassent ses regards. Entre eux et lui, la
différence est immense et singulière: c'est par l'intelligence des
sentiments naturels que Shakspeare excelle; il les peint aussi vrais
et aussi simples, au fond, qu'il leur prête d'affectation et quelquefois
de bizarrerie dans le langage; c'est au contraire dans les sentiments
mêmes que les grands poëtes italiens du XIVe siècle, Pétrarque surtout,
introduisent souvent autant de recherche et de subtilité que
d'élévation et de grâce; ils altèrent et transforment, selon leurs
croyances, religieuses et morales, ou même selon leurs goûts littéraires,
ces instincts et ces passions du coeur humain auxquels Shakspeare
laisse leur physionomie et leur liberté natives. Quoi de moins
semblable que l'amour de Pétrarque pour Laure et celui de Juliette
pour Roméo? En revanche, l'expression, dans Pétrarque, est presque
toujours aussi naturelle que le sentiment est raffiné; et tandis
que Shakspeare présente, sous une forme étrange et affectée, des
émotions parfaitement simples et vraies, Pétrarque prête à des émotions
mystiques, ou du moins singulières et très-contenues, tout le
charme d'une forme simple et pure.</p>
        <p xml:id="fra-p-000014">Je veux citer un seul exemple de cette différence entre les deux
poëtes, mais un exemple bien frappant, car c'est sur la même situation,
le même sentiment, presque sur la même image que, dans
cette occasion, ils se sont exercés l'un et l'autre.</p>
        <p xml:id="fra-p-000015">Laure est morte. Pétrarque veut peindre, à son entrée dans le sommeil
de la mort, celle qu'il a peinte, si souvent et avec tant de passion
charmante, dans l'éclat de la vie et de la jeunesse:</p>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000009">
          <l xml:id="fra-line-000022">Non come fiamma che per forza è spenta,</l>
          <l xml:id="fra-line-000023">Ma che per se medesma si consume,</l>
          <l xml:id="fra-line-000024">Sen' andò in pace l'anima contenta,</l>
          <l xml:id="fra-line-000025">A guisa d'un soave e chiaro lume,</l>
          <l xml:id="fra-line-000026">Cui nutrimento a poco a poco manca,</l>
          <l xml:id="fra-line-000027">Tenendo al fin il suo usato costume.</l>
          <l xml:id="fra-line-000028">Pallida nò, ma più che neve bianca</l>
          <l xml:id="fra-line-000029">Che senza vento in un bel colle fiocchi,</l>
          <l xml:id="fra-line-000030">Parea posar come persona stanca.</l>
          <l xml:id="fra-line-000031">Quasi un dolce dormir ne' suoi begli occhi,</l>
          <l xml:id="fra-line-000032">Sendo lo spirto già da lei diviso,</l>
          <l xml:id="fra-line-000033">Era quel che morir chiaman gli schiocchi.</l>
          <l xml:id="fra-line-000034">Morte bella parea nel suo bel viso<note type="editorial" n="3" xml:id="fra-note-000003">Rime di Petrarca, Trionfo della morte, c. I.</note>.</l>
        </lg>
        <p xml:id="fra-p-000016">«Comme un flambeau qui n'est pas éteint violemment, mais qui
se consume de lui-même, son âme sereine s'en alla en paix, semblable
à une lumière claire et douce à qui l'aliment manque peu à peu, et
qui garde jusqu'à la fin son apparence accoutumée. Elle n'était point
pâle, mais, plus blanche que la neige qui tombe à flocons, sans un
souffle de vent, sur une gracieuse colline, elle semblait se reposer,
comme une personne fatiguée. L'esprit s'étant déjà séparé d'elle, ses
beaux yeux semblaient dormir doucement de ce sommeil que les
insensés appellent la mort, et la mort paraissait belle sur son beau
visage.»</p>
        <p xml:id="fra-p-000017">Juliette aussi est morte. Roméo la contemple dans son tombeau,
et lui aussi il la trouve toujours belle:</p>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000010">
          <l xml:id="fra-line-000035" rend="indent-10">   ... O, my love, my wife!</l>
          <l xml:id="fra-line-000036">Death, that has suck'd the honey of thy breath,</l>
          <l xml:id="fra-line-000037">Has had no power yet upon thy beauty;</l>
          <l xml:id="fra-line-000038">Thou art not conquer'd; beauty's ensign yet</l>
          <l xml:id="fra-line-000039">Is crimson in thy lips and in thy cheeks;</l>
          <l xml:id="fra-line-000040">And death's pale flag is not advanced there!</l>
        </lg>
        <p xml:id="fra-p-000018">«O mon amour, ma femme! la mort, qui a sucé le miel de ton
haleine, n'a point eu encore de pouvoir sur ta beauté; tu n'es pas sa
conquête; la couleur de la beauté, l'incarnat brille encore sur tes
lèvres et sur tes joues, et la mort n'a pas planté ici son pâle drapeau!»</p>
        <p xml:id="fra-p-000019">Je n'ai garde d'insister sur la comparaison. Qui ne sent combien
la forme est plus simple et plus belle dans Pétrarque? C'est la poésie
suave et brillante du Midi à côté de l'imagination forte, rude et
heurtée du Nord.</p>
        <p xml:id="fra-p-000020">L'amour de Roméo pour Rosalinde est une invention de Luigi da
Porto, conservée dans le poëme d'Arthur Brooke. Cette invention
jette si peu d'intérêt sur les premiers actes de la pièce, que Shakspeare
ne l'a probablement adoptée que pour faire mieux ressortir ce
caractère de soudaineté propre aux passions du climat. Le personnage
de Mercutio lui a été indiqué par ces vers du poëme anglais:</p>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000011">
          <l xml:id="fra-line-000041">A courtier that eche where was highly had in price,</l>
          <l xml:id="fra-line-000042">For he was courteous of his speech, and pleasant of devise.</l>
          <l xml:id="fra-line-000043">Even as a lyon would among the lambs be bold,</l>
          <l xml:id="fra-line-000044">Such was among the bashful maydes Mercutio to behold.</l>
        </lg>
        <p xml:id="fra-p-000021">«Un courtisan que, quelque part qu'il se trouvât, chacun tenait
en très-haute estime, car il était courtois dans ses discours et devisait
plaisamment; autant un lion serait hardi au milieu des
agneaux, autant Mercutio le paraissait au milieu des jeunes filles
timides.»</p>
        <p xml:id="fra-p-000022">Tel était sans doute le bel air du temps de Shakspeare, et c'est
comme le type de l'homme aimable et amusant qu'il a peint Mercutio.
Cependant, si la hardiesse lui a manqué pour attaquer, comme
Molière, les ridicules de la cour, il laisse assez souvent entrevoir que
le ton lui en était à charge. Le rôle de Mercutio paraît avoir coûté à
son goût et à la justesse de son esprit. Dryden rapporte, comme une
tradition de son temps, que Shakspeare disait «qu'il avait été obligé
de tuer Mercutio au troisième acte, de peur que Mercutio ne le tuât.»
Cependant Mercutio a conservé en Angleterre de zélés partisans;
Johnson entre autres, à cette occasion, traite assez durement Dryden
pour quelques paroles irrévérentes sur cet aimable Mercutio,
dont les «saillies, dit-il, ne sont peut-être pas toujours à sa portée.»
L'éloignement de Shakspeare pour le genre d'esprit qu'il a prodigué
dans <hi rend="italic">Roméo</hi> est, du reste, suffisamment prouvé par l'injonction du
frère Laurence à Roméo, lorsque celui-ci commence à lui expliquer
ses affaires en style de sonnet: «Mon fils, lui dit-il, parle simplement.»
Le frère Laurence est l'homme sage de la pièce, et ses
discours sont en général aussi simples que de son temps il était permis
à un philosophe de l'être.</p>
        <p xml:id="fra-p-000023">Le rôle de la nourrice de Juliette offre également peu de ces subtilités
que Shakspeare paraît, dans cet ouvrage, avoir réservées aux
gens de la haute classe, et quelquefois aux valets qui les imitent.
Ce caractère de la nourrice est indiqué dans le poëme d'Arthur
Brooke, où il est loin cependant d'avoir la même vérité grossière
que dans la pièce de Shakspeare.</p>
        <p xml:id="fra-p-000024">Partout où ils échappent aux concetti, les vers de <hi rend="italic">Roméo et Juliette</hi>
sont peut-être les plus gracieux et les plus brillants qui soient
sortis de la plume de Shakspeare; ils sont en grande partie rimés,
autre hommage rendu aux habitudes italiennes.</p>
        <p xml:id="fra-p-000025"><hi rend="italic">Roméo et Juliette</hi> fut jouée pour la première fois, en 1596, par <hi rend="italic">les
serviteurs de lord Hundsdon</hi>, les grands seigneurs ayant joui jusqu'au
règne de Jacques Ier d'une liberté illimitée quant à la protection
qu'ils accordaient aux acteurs. Un acte du Parlement y apporta
alors quelque restriction.</p>
      </div>
      <div type="title-page" xml:id="fra-title-page-000002">
        <head>ROMÉO ET JULIETTE</head>
        <p xml:id="fra-p-000026" rend="subheading">TRAGÉDIE</p>
        <p xml:id="fra-p-000027">
          <hi rend="bold">PERSONNAGES</hi>
        </p>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000012">
          <l xml:id="fra-line-000045">ESCALUS, prince de Vérone.</l>
          <l xml:id="fra-line-000046">PARIS, jeune seigneur, parent du prince</l>
          <l xml:id="fra-line-000047">MONTAIGU, CAPULET, chefs des deux maisons ennemies.</l>
          <l xml:id="fra-line-000048">UN VIEILLARD, oncle de Capulet.</l>
          <l xml:id="fra-line-000049">ROMÉO, fils de Montaigu.</l>
          <l xml:id="fra-line-000050">MERCUTIO, parent du prince et ami de Roméo.</l>
          <l xml:id="fra-line-000051">BENVOLIO, neveu de Montaigu et ami de Roméo.</l>
          <l xml:id="fra-line-000052">TYBALT, neveu de la signora Capulet.</l>
          <l xml:id="fra-line-000053">FRERE LAURENCE, franciscain.</l>
          <l xml:id="fra-line-000054">FRERE JEAN, religieux du même ordre.</l>
          <l xml:id="fra-line-000055">BALTHASAR, domestique de Roméo.</l>
          <l xml:id="fra-line-000056">SAMSON, GREGOIRE, domestique de Capulet.</l>
          <l xml:id="fra-line-000057">ABRAHAM, domestique de Montaigu.</l>
          <l xml:id="fra-line-000058">UN APOTHICAIRE.</l>
          <l xml:id="fra-line-000059">TROIS MUSICIENS.</l>
          <l xml:id="fra-line-000060">UN VALET.</l>
          <l xml:id="fra-line-000061">UN PAGE de Pâris.</l>
          <l xml:id="fra-line-000062">PIERRE.</l>
          <l xml:id="fra-line-000063">UN OFFICIER.</l>
          <l xml:id="fra-line-000064">CHOEUR.</l>
          <l xml:id="fra-line-000065">LA SIGNORA MONTAIGU, femme de Montaigu.</l>
          <l xml:id="fra-line-000066">LA SIGNORA CAPULET, femme de Capulet.</l>
          <l xml:id="fra-line-000067">JULIETTE, fille de Capulet.</l>
          <l xml:id="fra-line-000068">LA NOURRICE de Juliette.</l>
          <l xml:id="fra-line-000069">CITOYENS DE VÉRONE, PLUSIEURS HOMMES</l>
          <l xml:id="fra-line-000070">ET FEMMES DES DEUX FAMILLES,</l>
          <l xml:id="fra-line-000071">MASQUES, GARDES, GENS DU GUET
ET SERVITEURS.</l>
        </lg>
        <p xml:id="fra-p-000028">La scène est pendant presque toute la pièce à Vérone.</p>
        <p xml:id="fra-p-000029">Au cinquième acte elle est une fois à Mantoue.</p>
        <p xml:id="fra-p-000030" rend="subheading">PROLOGUE</p>
        <p xml:id="fra-p-000031">Dans la belle Vérone, où nous plaçons notre scène,
l'antique haine de deux maisons égales en dignité vient
d'éclater par de nouveaux troubles, où le sang des citoyens
a souillé les mains des citoyens. De la race funeste
de ces deux ennemis a pris naissance, sous des étoiles
funestes, un couple d'amants infortunés dont les malheurs
et la ruine déplorable enseveliront avec eux les
luttes de leurs parents. L'épisode terrible de cet amour
marqué de mort, l'obstination de leurs parents dans des
fureurs dont la mort de leurs enfants peut seule terminer
le cours, vont pendant ces deux heures occuper notre
scène. Si vous nous prêtez la faveur d'une oreille attentive,
nous travaillerons par nos efforts à perfectionner ce
qui pourrait manquer ici.</p>
      </div>
      <div type="act" n="1" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-001">
        <head>ACTE PREMIER</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-001-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000001">Une place publique.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000002"><hi rend="italic">Entrent</hi> SAMSON et GRÉGOIRE, <hi rend="italic">armés d'épées et
de boucliers.</hi></stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000001">
            <speaker>SAMSON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000032">Tiens, Grégoire, sur ma parole, on ne nous
fera plus avaler de pilules<note type="editorial" n="4" xml:id="fra-note-000004">***Put footnote text here*** SAMSON. Gregory, o'my word, we'll not carry coals. GREGORY. No, for then we should be colliers. SAMSON. I mean, an we be in choler we'll draw. GREGORY. Ay, while you live, draw your neck out, o'the collar. Carry coals (porter du charbon) était, du temps de Shakspeare, une expression proverbiale en anglais pour dire supporter des injures. Samson, jouant sur les deux sens de cette expression, répond: Non, car nous serions des charbonniers. Il a fallu changer cette réplique de Samson pour qu'elle se rapportât à l'expression avaler des pilules, la seule qui, en français puisse rendre carry coals. On a été de même obligé à quelques légères altérations dans les deux répliques suivantes, dont la plaisanterie porte sur la consonance des mots choler (colère) et collar (collier, collier de fer). La même liberté, et de plus grandes encore seront souvent indispensables dans le cours de cette pièce, pour donner un sens quelconque à cette suite de jeux de mots, de calembours, de quolibets, dont se compose, durant les deux premiers actes, la conversation de presque tous les personnages, et aussi pour éviter ou adoucir quelques plaisanteries trop grossières. C'est un travail ingrat autant que rebutant de chercher dans la partie burlesque de notre langue de quoi travestir convenablement des bouffonneries où l'esprit ne peut découvrir d'autre mérite que celui qu'elles empruntent de ce grotesque attirail, et où l'on est à chaque instant tenté de demander pardon au lecteur de la peine qu'on prend pour lui transmettre ces puérilités: mais c'est Shakspeare qu'il s'agit de faire connaître, ou du moins le goût de ce temps d'où est sorti Shakspeare.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000002">
            <speaker>GRÉGOIRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000033">Non, car elles pourraient bien nous donner
la colique.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000003">
            <speaker>SAMSON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000034">Je veux dire que, si on nous fâche, il faudra
être francs du collier.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000004">
            <speaker>GRÉGOIRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000035">Franc pour toute ta vie du collier du bourreau,
n'est-ce pas?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000005">
            <speaker>SAMSON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000036">Je suis prompt à taper quand je me mets en
train.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000006">
            <speaker>GRÉGOIRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000037">Mais tu n'es pas prompt à te mettre en train
de taper.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000007">
            <speaker>SAMSON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000038">La vue d'un de ces chiens de Montaigu me
remue tout le corps.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000008">
            <speaker>GRÉGOIRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000039">On se remue pour courir; quand on est
brave, on tient ferme: c'est pour cela que, lorsqu'on te
remue, tu te sauves.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000009">
            <speaker>SAMSON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000040">Un chien de cette maison me remuera de telle
sorte que je tiendrai ferme: je prendrai le côté du mur
avec tout homme ou femme des Montaigu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000010">
            <speaker>GRÉGOIRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000041">C'est ce qui prouve que tu n'es qu'un faible
esclave, car ce sont les plus faibles qu'on met au pied du
mur<note type="editorial" n="5" xml:id="fra-note-000005">The weakest goes to the wall (le plus faible va contre le mur). Il a fallu changer un peu le sens de la phrase pour qu'elle se prêtât à la suite de la plaisanterie. Samson répond que les femmes étant the weaker vessels (les vases les moins solides), expression empruntée à l'Écriture, sont toujours (thrust to the wall) jetées contre le mur, au coin du mur.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000011">
            <speaker>SAMSON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000042">Oui, c'est vrai; et voilà pourquoi les
femmes étant des vaisseaux plus fragiles, on les met toujours
au pied du mur. Je prendrai le côté du mur sur les
serviteurs de la maison de Montaigu; et pour les filles,
je les mettrai au pied du mur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000012">
            <speaker>GRÉGOIRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000043">La querelle est entre nos maîtres et nous,
leurs hommes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000013">
            <speaker>SAMSON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000044">Cela m'est égal, je veux me montrer tyran.
Quand je me serai battu avec les hommes, je serai cruel
envers les filles: je leur couperai la tête.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000014">
            <speaker>GRÉGOIRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000045">La tête des filles?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000015">
            <speaker>SAMSON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000046">Oui, la tête des filles, ou bien....<note type="editorial" n="6" xml:id="fra-note-000006">Or their maidenheads; take it in what sense thou wilt.—GREG. They must take it in sense that feel it.—SAMS. Me they shall feel, while I am able to stand. Le jeu de mots roule sur les têtes des filles (the heads of the maids) ou leur virginité (maidenhead); il est impossible à rendre en français.</note>: arrange
cela comme tu voudras.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000016">
            <speaker>GRÉGOIRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000047">C'est à celles qui le sentiront à s'en arranger.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000017">
            <speaker>SAMSON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000048">Elles me sentiront tant que le courage me
tiendra; et on sait que je suis un gaillard bien en chair.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000018">
            <speaker>GRÉGOIRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000049">Oui, tu n'es pas poisson: si tu l'étais, tu
serais un hareng de deux liards. Allons, tire ta flamberge;
en voilà deux de la maison des Montaigu.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000003">(Entrent Abraham et Balthasar.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000019">
            <speaker>SAMSON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000050">Voilà mon épée hors du fourreau. Cherche-leur
querelle, je t'épaulerai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000020">
            <speaker>GRÉGOIRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000051">Comment, en tournant les épaules et en te
sauvant?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000021">
            <speaker>SAMSON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000052">Ne crains rien de mon courage.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000022">
            <speaker>GRÉGOIRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000053">Moi, craindre ton courage! non, vraiment.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000023">
            <speaker>SAMSON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000054">Mettons la loi de notre côté; laissons-les
commencer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000024">
            <speaker>GRÉGOIRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000055">Je vais froncer le sourcil en passant devant
eux; qu'ils le prennent comme ils voudront.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000025">
            <speaker>SAMSON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000056">C'est-à-dire comme ils l'oseront. Moi, je vais
leur mordre mon pouce<note type="editorial" n="7" xml:id="fra-note-000007">Mordre son pouce était, du temps de Shakspeare, une des insultes les plus en usage pour commencer une querelle.</note>; s'ils le supportent, ils sont déshonorés.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000026">
            <speaker>ABRAHAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000057">Est-ce à notre intention, monsieur, que
vous mordez votre pouce?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000027">
            <speaker>SAMSON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000058">Je mords mon pouce, monsieur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000028">
            <speaker>ABRAHAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000059">Est-ce à notre intention, monsieur, que
vous mordez votre pouce?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000029">
            <speaker>SAMSON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000060">Aurons-nous la loi de notre côté si je réponds
oui?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000030">
            <speaker>GRÉGOIRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000061">Non pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000031">
            <speaker>SAMSON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000062">Non, monsieur, ce n'est pas à votre intention
que je mords mon pouce; mais je mords mon pouce,
monsieur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000032">
            <speaker>GRÉGOIRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000063">Cherchez-vous querelle, monsieur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000033">
            <speaker>ABRAHAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000064">Querelle, monsieur? Non monsieur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000034">
            <speaker>SAMSON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000065">Si vous cherchez querelle, monsieur, je suis
bon pour vous; je sers un aussi bon maître que vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000035">
            <speaker>ABRAHAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000066">Pas un meilleur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000036">
            <speaker>SAMSON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000067">Soit, monsieur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000037">
            <speaker>GRÉGOIRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000068">Dis meilleur. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000004">(<hi rend="italic">A part, à Samson</hi>.)</stage> J'aperçois
un des parents de mon maître<note type="editorial" n="8" xml:id="fra-note-000008">Il faut que cette phrase de Grégoire se rapporte à Tybalt, qu'il aperçoit apparemment de loin, car Benvolio est parent des Montaigu.</note>.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000005">(On voit de loin entrer Benvolio.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000038">
            <speaker>SAMSON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000069">Oui, meilleur, monsieur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000039">
            <speaker>ABRAHAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000070">Vous mentez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000040">
            <speaker>SAMSON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000071">Tirez, si vous êtes des hommes.—Grégoire,
n'oublie pas ce coup qui fait tant de bruit.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000006">(Ils se battent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000041">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000007">accourant l'épée nue pour les séparer</stage>
            <p xml:id="fra-p-000072">Séparez-vous,
imbéciles. Remettez vos épées; vous ne savez
ce que vous faites. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000008">(<hi rend="italic">Il abaisse leurs épées</hi>)</stage></p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000009">(Entre Tybalt.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000042">
            <speaker>TYBALT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000073">Quoi! tu tires l'épée contre cette lâche canaille!
Tourne-toi, Benvolio; regarde ta mort en face.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000043">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000074">Je ne veux que rétablir la paix ici. Remets
ton épée, ou sers-t'en pour m'aider à séparer ces hommes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000044">
            <speaker>TYBALT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000075">Quoi! l'épée est tirée et tu parles de paix! Je
hais ce mot comme je hais l'enfer, tous les Montaigu et
toi. Défends-toi, lâche.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000010">(Ils se battent.)</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000011">(Entrent des partisans des deux maisons qui se joignent à
la mêlée. Entrent ensuite des citoyens avec de gros bâtons.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000045">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000076">Prenez vos bâtons, vos piques, vos
pertuisanes. Frappons, faisons-les tomber à terre: à bas
les Capulet! à bas les Montaigu!</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000012">Entrent le vieux Capulet, en robe de chambre, et la signora Capulet.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000046">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000077">Quel est ce bruit? Holà! Donnez-moi mon
épée de combat.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000047">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000078">Votre béquille, votre béquille!
Que voulez-vous faire d'une épée?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000048">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000079">Mon épée! vous dis-je, j'aperçois le vieux
Montaigu: il fait briller sa lame en l'air pour me braver.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000013">(Entrent Montaigu et la signora Montaigu.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000049">
            <speaker>MONTAIGU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000080">C'est toi, traître de Capulet!—Ne me retenez
pas, laissez-moi aller.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000050">
            <speaker>LA SIGNORA MONTAIGU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000081">Je ne vous laisserai pas faire
un pas pour chercher un ennemi.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000014">(Entrent le prince et sa suite.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000051">
            <speaker>LE PRINCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000082">Sujets rebelles, ennemis de la paix, profanateurs
de ce fer souillé du sang de vos voisins...—Ne
m'écouteront-ils donc pas?—Holà! comment! Hommes
ou bêtes que vous êtes, qui ne savez éteindre les
flammes de votre rage pernicieuse que dans des flots
de sang tirés de vos propres veines; sous peine de la torture,
jetez à terre de vos mains sanglantes ces armes
forgées par la colère<note type="editorial" n="9" xml:id="fra-note-000009">Mis-tempered weapons, ce qui signifie à la fois armes d'une mauvaise trempe et armes forgées dans une mauvaise intention, forgées à mal.</note>, et écoutez la sentence de votre
prince irrité.—Déjà par votre fait, vieux Capulet, et vous
Montaigu, trois querelles intestines ont, sur une parole
en l'air, troublé trois fois la tranquillité de nos rues, et
fait quitter aux anciens de Vérone les graves ornements
qui leur conviennent, pour manier de vieilles pertuisanes
dans de vieilles mains rongées par la paix, afin de
réprimer les violences de la haine qui vous ronge. Si jamais
vous troublez encore nos rues, vous payerez de votre
vie la violation de la paix. Pour cette fois, que tous se
retirent, excepté vous, Capulet, qui me suivrez; et vous,
Montaigu, rendez-vous cette après-midi à l'antique manoir
de Villafranca<note type="editorial" n="10" xml:id="fra-note-000010">Villafranca, que Shakspeare appelle Free town, était, selon la nouvelle originale, une propriété des Capulet.</note>, où nous tenons notre cour publique
de justice, pour y apprendre nos intentions ultérieures
sur ce qui vient de se passer. Encore une fois, sous peine
de mort, que tous se retirent.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000015">(Sortent le prince, sa suite, Capulet, la signora Capulet,
Tybalt, les citoyens et les domestiques.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000052">
            <speaker>LA SIGNORA MONTAIGU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000083">Qui donc a de nouveau ranimé
cette ancienne querelle? Répondez, mon neveu; y étiez-vous
lorsqu'elle a commencé?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000053">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000084">Les domestiques de votre ennemi et les
vôtres étaient déjà ici à se battre chaudement quand je
suis arrivé: j'ai tiré l'épée pour les séparer. En ce moment
est survenu, l'épée à la main, le bouillant Tybalt,
qui, tout en me jetant des défis aux oreilles, s'est mis à
faire le moulinet au-dessus de sa tête, et à pourfendre
les vents, qui, n'en recevant pas le moindre mal, ont
sifflé de mépris. Pendant que nous faisions échange d'estocades
et de coups, venaient à tout moment de nouveaux
combattants pour l'un et l'autre parti, jusqu'à
ce qu'enfin est arrivé le prince, qui les a séparés.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000054">
            <speaker>LA SIGNORA MONTAIGU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000085">Oh! où est Roméo? l'avez-vous
vu aujourd'hui? Je suis bien heureuse qu'il ne se soit
pas trouvé à cette bagarre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000055">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000086">Ce matin, madame, une heure avant que le
divin soleil lançât son premier regard à travers la fenêtre
d'or de l'orient, le trouble de mon âme m'a poussé à
sortir hors de chez moi; et là, sous le bosquet de sycomores
qui s'élève à l'ouest de la ville, aussi matinal que
moi dans sa promenade, j'ai vu votre fils. J'ai marché
vers lui; mais il m'a aperçu, et s'est glissé dans l'épaisseur
du bois. Jugeant de ses sentiments par les
miens, qui ne sont jamais plus actifs que dans la solitude,
j'ai suivi mon humeur en ne poursuivant pas la
sienne, et j'ai évité avec plaisir celui qui me fuyait avec
plaisir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000056">
            <speaker>MONTAIGU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000087">Plus d'une fois avant le jour on l'a vu dans
ce lieu augmenter de ses pleurs la fraîche rosée du matin,
accroître les nuages des nuages qu'élevaient ses profonds
soupirs; mais aussitôt qu'à la dernière extrémité
de l'orient le soleil, qui égaye toutes choses, commence à
tirer les obscurs rideaux du lit de l'Aurore, mon fils accablé
rentre pour se dérober à sa lumière, se retire seul
dans sa chambre, ferme les fenêtres, et, interdisant tout
accès au doux éclat du jour, se forme ainsi une nuit artificielle.
Cette disposition le conduira nécessairement à
une mélancolie noire et funeste, si de bons conseils n'en
écartent la cause.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000057">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000088">Mon noble oncle, en savez-vous la cause?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000058">
            <speaker>MONTAIGU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000089">Je ne la sais point, et ne puis l'apprendre
de lui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000059">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000090">L'avez-vous pressé par quelques moyens?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000060">
            <speaker>MONTAIGU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000091">Il l'a été par moi-même et par beaucoup
d'autres amis; mais, n'écoutant que lui-même sur ses
propres sentiments, il se garde, je ne saurais dire quelle
fidélité, mais du moins un secret complet et absolu; aussi
rebelle à toute tentative pour sonder ce mystère, que le
bouton piqué par un ver envieux avant d'avoir pu déployer
à l'air ses pétales odorants et livrer ses beautés
au soleil. Si nous pouvions seulement savoir d'où provient
son chagrin, nous serions aussi empressés de le
guérir que de le connaître.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000016">(Roméo paraît dans l'éloignement.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000061">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000092">Tenez, le voilà qui vient. Veuillez vous
éloigner; il faudra qu'il me refuse bien obstinément si je
ne parviens pas à savoir ce qui l'afflige.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000062">
            <speaker>MONTAIGU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000093">Je désire bien que tu sois assez heureux
pour obtenir par ton insistance une sincère confession.—Venez,
madame, retirons-nous.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000017">(Sortent Montaigu et la signora Montaigu.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000063">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000094">Bonjour, mon cousin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000064">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000095">Le jour est-il donc si jeune encore?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000065">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000096">Neuf heures viennent de sonner.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000066">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000097">Hélas! les heures tristes paraissent longues.
Était-ce mon père que j'ai vu s'éloigner si vite?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000067">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000098">C'était lui.—Quel est donc le chagrin qui
allonge les heures de Roméo?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000068">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000099">La privation de ce qui les rendrait courtes si
je le possédais.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000069">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000100">Amoureux?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000070">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000101">Accablé<note type="editorial" n="11" xml:id="fra-note-000011">BENV.In love? ROM. Out. BENV. Of love? ROM. Out of her... etc. Out of love signifie ici par amour. Benvolio, selon l'usage des jeunes gens de cette pièce de ne parler presque jamais sérieusement, veut tourner en plaisanterie la réponse de Roméo, en lui faisant dire qu'il est amoureux par amour. Cela ne pouvait se rendre.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000071">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000102">D'amour?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000072">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000103">De la rigueur de celle que j'aime.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000073">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000104">Hélas! faut-il que l'Amour, aux regards
si doux, soit à l'épreuve si dur et si tyrannique?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000074">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000105">Hélas! faut-il que l'Amour, avec ses yeux toujours
couverts d'un bandeau, trouve sans voir des chemins
pour faire sa volonté! Où dînerons-nous?—O dieux!—Quel
était donc ce tumulte?—Mais, non, ne me le dis
pas; j'ai tout entendu.—Il y a bien à faire avec la
haine, mais plus encore avec l'amour.—O amour querelleur,
ô haine amoureuse, toi qui es tout et nais d'abord
de rien, chose légère qui nous accable, vanité sérieuse,
chaos difforme des plus séduisantes apparences,
plume de plomb, fumée brillante, feu glacé, santé malade,
sommeil toujours éveillé qui n'est point le sommeil!
voilà l'amour que je sens, sans y sentir l'amour.
Cela ne te fait-il pas rire?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000075">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000106">Non, cousin; bien plutôt pleurer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000076">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000107">Tendre coeur, et de quoi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000077">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000108">De voir ton tendre coeur si oppressé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000078">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000109">Eh bien! telle est l'erreur de l'affection. Mes
chagrins demeuraient appesantis dans mon sein; tu les
forces à se répandre en les pressant sous le poids du
tien, et l'affection que tu me montres ajoute une peine
de plus à cet excès de peine que je ressens déjà. L'amour
est une fumée qu'élève la vapeur des soupirs: libre de
s'échapper, c'est un feu qui éclate dans les yeux des
amants; réprimé, une mer que les amants nourrissent
de leurs larmes. Qu'est-ce encore autre chose? une folie
raisonnable, une bile amère qui suffoque, un doux parfum
qui conserve.—Adieu, mon cousin.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000018">(Il veut sortir.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000079">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000110">Doucement, je veux vous accompagner, et
c'est me manquer que de me quitter ainsi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000080">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000111">Eh! je ne me retrouve plus moi-même: je ne
suis point ici; ce n'est point Roméo que tu vois, il est
quelque part ailleurs.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000081">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000112">Dites-le-moi dans votre tristesse; quelle est
celle que vous aimez?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000082">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000113">Quoi! faut-il te le dire en gémissant?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000083">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000114">En gémissant? Non, pas tout à fait; mais
dites-le-moi tristement: qui est-ce?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000084">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000115">Demandez à un malade de faire avec tristesse
son testament! Oh! qu'il est mal d'importuner d'un tel
mot celui qui est si mal!—Tristement, cousin, j'aime
une femme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000085">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000116">J'étais arrivé juste en supposant que vous
aimiez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000086">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000117">Un bien bon tireur! Et elle est belle celle que
j'aime.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000087">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000118">Un beau but, beau cousin, est plus facile à
frapper.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000088">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000119">Eh bien! à ce coup-ci, vous manquez, on ne
pourrait l'atteindre avec l'arc de Cupidon, car elle est animée
de l'esprit de Diane, et solidement armée d'une chasteté
à l'épreuve; elle vit invulnérable aux faibles coups de
l'arc enfantin de l'Amour; elle ne se laissera point assiéger
par d'amoureuses négociations, ne supportera pas la
rencontre des yeux qui l'assaillent, n'ouvrira point le
pan de sa robe à l'or qui séduit même les saints. Oh!
elle est riche en beauté, pauvre seulement en ceci, qu'en
mourant son trésor de beauté mourra avec elle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000089">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000120">A-t-elle donc juré de vivre dans la chasteté?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000090">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000121">Elle l'a juré; et cette parcimonie produira un
immense dégât, car la beauté réduite par sa sévérité à
mourir de faim prive de beauté toute postérité. Elle est
trop belle, trop sagement belle, pour mériter le bonheur
en me mettant au désespoir. Elle a fait un voeu contre
l'amour; et sous ce voeu ma vie est une mort à moi qui
vis pour te le dire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000091">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000122">Suivez mon conseil, oubliez de penser à
elle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000092">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000123">Oh! apprends-moi donc comment je pourrai
oublier de penser.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000093">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000124">En donnant à tes yeux quelque liberté:
considère d'autres beautés.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000094">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000125">Ce serait le moyen de me faire penser plus
souvent à son exquise beauté. Ces masques fortunés, qui
caressent le front de nos belles dames, ne font par leur
noirceur que nous rappeler la beauté qu'ils cachent. Celui
qui est frappé d'aveuglement ne peut oublier le précieux
trésor de la vue qu'il a perdu. Montre-moi une maîtresse
belle par-dessus toutes les autres, que me sera sa
beauté, sinon un livre de souvenirs où je lirai le nom de
celle qui surpasse cette beauté incomparable? Adieu, tu
ne peux m'apprendre à oublier.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000095">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000126">Tu recevras de moi cette doctrine, ou j'en
mourrai ton débiteur.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000019">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-001-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000020">Une rue.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000021"><hi rend="italic">Entrent</hi> CAPULET, PARIS, UN DOMESTIQUE.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000096">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000127">Montaigu est lié par la même défense que
moi, et sous des peines semblables; et il ne sera pas difficile,
je pense, à deux vieillards comme nous de vivre en
paix.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000097">
            <speaker>PARIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000128">Vous jouissez tous d'une existence honorable,
et c'est pitié que vous ayez été si longtemps ennemis.
Mais parlez, seigneur, que répondez-vous à ma demande?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000098">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000129">En répétant ce que je vous ai déjà dit. Mon
enfant est encore étrangère dans le monde; elle n'a pas
vu s'accomplir la révolution de quatorze années: laissons
encore pâlir l'orgueil de deux étés avant de la croire
mûre pour être une épouse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000099">
            <speaker>PARIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000130">De plus jeunes qu'elles sont devenues d'heureuses
mères.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000100">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000131">Mais elles se flétrissent trop tôt, ces mères
prématurées.—La terre a englouti toutes mes autres espérances;
elle est en espérance la maîtresse de mes
terres. Mais faites-lui votre cour, aimable Pâris; gagnez
son coeur; ma volonté n'est qu'une dépendance de son
consentement: si elle vous agrée, c'est dans les limites
de son choix que réside mon aveu, et que ma voix vous
sera loyalement accordée.—Ce soir je donne une fête
dont j'ai depuis longtemps l'usage; j'y ai invité beaucoup
de convives, tous mes amis; et parmi eux, je vous verrai
avec très-grande joie, comme un de plus, en augmenter
le nombre. Attendez-vous à voir ce soir dans ma pauvre
maison des étoiles qui foulent aux pieds la terre, éclipsent
la lumière des cieux; cette joie bienfaisante que ressent
le jeune homme plein d'ardeur lorsqu'avril, dans
toute sa parure, marche sur les talons de l'hiver chancelant,
vous l'éprouverez ce soir parmi ces jeunes fleurs
de beauté prêtes à s'épanouir; écoutez-les toutes, voyez-les
toutes, et préférez celle dont le mérite sera le plus
grand. Au milieu du spectacle d'une telle réunion, ma
fille, réduite à elle-même, pourra faire nombre, mais
non pas attirer l'attention.—Allons, venez avec moi.—<stage type="business" xml:id="fra-stage-000022">(<hi rend="italic">A
un domestique</hi>.)</stage> Toi, maraud, trotte dans la belle Vérone;
trouve toutes les personnes dont les noms sont
écrits ici <stage type="business" xml:id="fra-stage-000023">(<hi rend="italic">il lui donne un papier</hi>)</stage>, et dis-leur que la maison
et le maître attendent leur bon plaisir.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000024">(Sortent Capulet et Pâris.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000101">
            <speaker>LE DOMESTIQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000132">Trouver ceux dont les noms sont écrits,
ici! Il est écrit que le cordonnier se servira de sa toises
et le tailleur de pierres de sa forme; le pêcheur de son
pinceau, et le peintre de ses filets. Mais on m'envoie
chercher les personnes dont les noms sont inscrits là-dessus,
et je ne pourrai jamais trouver les noms que
l'écrivain a écrits là-dessus. Il faut que je m'adresse aux
savants... dans un moment...</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000025">(Entrent Benvolio et Roméo.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000102">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000133">Allons, mon cher, la flamme est un remède
à la brûlure qu'a faite une autre flamme; une douleur est
diminuée par l'angoisse d'une autre; tournez jusqu'à vous
étourdir et vous vous remettez en tournant dans l'autre
sens; un chagrin désespéré se guérit par la langueur d'un
nouveau chagrin. Laisse entrer dans tes yeux un nouveau
poison, et l'ancien venin perdra toute son âcreté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000103">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000134">Votre feuille de plantain est excellente pour
cela.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000104">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000135">Pour quel mal, je t'en prie?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000105">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000136">Pour vos os brisés?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000106">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000137">Allons, Roméo, es-tu fou?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000107">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000138">Non, pas fou, mais lié plus que ne le serait
un fou, tenu en prison, privé d'aliments, fustigé, tourmenté,
et..... Bonsoir, mon bon garçon.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000108">
            <speaker>LE DOMESTIQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000139">Dieu vous donne le bonsoir.—Je vous
en prie, monsieur, savez-vous lire?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000109">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000140">Oui, c'est un bonheur que j'ai dans ma misère.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000110">
            <speaker>LE DOMESTIQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000141">Peut-être l'avez-vous appris sans
livres: mais, je vous prie, pouvez-vous lire tout ce que
vous voyez?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000111">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000142">Oui, si je connais les caractères et la langue.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000112">
            <speaker>LE DOMESTIQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000143">C'est répondre sincèrement; tenez
vous en joie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000113">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000144">Arrêtez, mon ami, je sais lire. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000026">(<hi rend="italic">Il lit</hi>.)</stage> «Le
seigneur Martino, sa femme et sa fille; le comte Anselme
et ses charmantes soeurs; la dame veuve de Vitruvio;
le seigneur Placentio et ses aimables nièces;
Mercutio et son frère Valentin; mon oncle Capulet, sa
femme et ses filles; ma jolie nièce Rosaline; Livia;
le seigneur Valentio et son cousin Tybalt, Lucio et
l'agréable Hélène.» C'est une belle assemblée. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000027">(<hi rend="italic">Il lui
rend le papier</hi>.)</stage> Où doit-elle se réunir?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000114">
            <speaker>LE DOMESTIQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000145">Là-haut.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000115">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000146">Où, là-haut?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000116">
            <speaker>LE DOMESTIQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000147">A souper, à la maison.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000117">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000148">A la maison de qui?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000118">
            <speaker>LE DOMESTIQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000149">De mon maître.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000119">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000150">Au fait, c'est ce que j'aurais dû vous demander
d'abord.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000120">
            <speaker>LE DOMESTIQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000151">Maintenant je vous dirai, sans que
vous me le demandiez, que mon maître est le puissant et
riche Capulet; et si vous n'êtes pas de la maison de Montaigu,
je vous invite à venir avaler un verre de vin. Tenez-vous
en joie.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000028">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000121">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000152">A cette ancienne fête des Capulet soupera
Rosaline, celle que tu aimes tant: avec toutes les beautés
qu'on admire à Vérone. Viens-y, et d'un oeil sans prévention
compare sa figure avec quelques autres que je
te montrerai, et ton cygne ne te paraîtra plus qu'une
corneille.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000122">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000153">Quand la religieuse dévotion de mes yeux
pourra me soutenir un pareil mensonge, que mes larmes
se changent en flammes, et que ces hérétiques diaphanes,
si souvent noyés sans pouvoir mourir, soient brûlés
comme imposteurs. Une femme plus belle que mon
amante! Le soleil qui voit tout n'a jamais vu son égale
depuis le commencement du monde.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000123">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000154">Bon, vous l'avez vue belle parce qu'il n'y
avait personne autre à côté; elle se balançait elle-même
dans vos deux yeux: mais pesez dans ces balances de
cristal la dame de vos pensées avec telle autre jeune fille
que je vous montrerai brillant à cette fête, et à peine
trouverez-vous bien celle qui vous paraît maintenant la
plus belle de toutes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000124">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000155">J'irai, non pour y voir un semblable objet,
mais pour m'y pénétrer de plaisir dans la splendeur de
celui qui m'est cher.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000029">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-001-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000030">Un appartement de la maison de Capulet.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000031">LA SIGNORA CAPULET, LA NOURRICE de Juliette.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000125">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000156">Nourrice, où est ma fille? Appelle-la,
qu'elle vienne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000126">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000157">Dans l'instant, sur mon honneur<note type="editorial" n="12" xml:id="fra-note-000012">By my maidenhead.</note>..... à
l'âge de douze ans—Je lui ai dit de venir.....—Quoi,
mon agneau, mon oiseau du bon Dieu..... Dieu nous
préserve..... Où est donc cette petite fille? Juliette!</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000032">(Entre Juliette.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000127">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000158">Allons, qui m'appelle?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000128">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000159">Votre mère.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000129">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000160">Me voici, madame; que voulez-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000130">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000161">Voici de quoi il s'agit.—Nourrice,
laisse-nous un moment, nous avons à parler en secret.—Non,
reviens, nourrice, je me suis ravisée; tu entendras
notre entretien.—Tu sais que ma fille est d'un
âge raisonnable.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000131">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000162">Ma foi, je puis vous dire son âge à une
heure près.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000132">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000163">Elle n'a pas quatorze ans.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000133">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000164">J'y mettrais quatorze de mes dents
qu'elle n'a pas encore quatorze ans..... (et cependant à
mon grand chagrin, je vous dis, je vous douze<note type="editorial" n="13" xml:id="fra-note-000013">And yet to my teen be it spoken I have four. Teen est un vieux mot qui signifie chagrin, il se prononce à peu près comme ten, dix. Il a fallu, pour conserver le jeu de mots, employer le quolibet de madame Jourdain.</note> qu'il ne
m'en reste plus que quatre).... Combien avons-nous d'ici
à la Saint-Pierre?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000134">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000165">Une quinzaine et quelques jours
par-dessus<note type="editorial" n="14" xml:id="fra-note-000014">A fortnight and odd days. Une quinzaine et quelques jours hors de compte. Odd signifie tout ce qui ne rentre pas dans une unité, une mesure, une règle commune. Il signifie aussi impair. La nourrice le prend dans ce sens et répond: Even or odd (pair ou impair).</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000135">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000166">Par-dessus ou par-dessous, c'est précisément
ce jour-là. Vienne la veille de la Saint-Pierre au
soir, elle aura quatorze ans.—Suzanne et elle (Dieu fasse
paix à toutes les âmes chrétiennes!) étaient du même
âge....—C'est bien; Suzanne est avec Dieu; elle était trop
bonne pour moi.—Mais, comme je disais, la veille au
soir de la Saint-Pierre, elle aura quatorze ans; elle les
aura, sûr; je me le rappelle à merveille. Il y a à présent
onze ans du tremblement de terre, et elle fut sevrée,
jamais je ne l'oublierai, précisément ce jour-là parmi
tous les jours de l'année; car j'avais frotté d'absinthe le
bout de mon sein, j'étais assise au soleil contre le mur
du colombier; mon maître et vous étiez alors à Mantoue...—Oh!
j'ai de la mémoire; et comme je vous disais, dès
qu'elle eut goûté de l'absinthe sur le bout de mon sein,
et qu'elle l'eut trouvée amère, il fallait la voir, pauvre
petite, se fâcher et se mettre en colère contre le sein.
Comme je disais, voilà le colombier qui tremble. Oh! il
ne fut pas besoin, je vous jure, de me dire de trotter, et
depuis ce temps-là, il y a onze ans, car elle se tenait déjà
seule; quoi! avec le bout de la baguette elle courait et
roulait tout partout: car, tenez, c'était la veille qu'elle
s'était cassé la tête; et alors mon mari, Dieu veuille
avoir son âme, c'était un drôle de corps! il releva l'enfant:
«Comment, dit-il, tu te laisses tomber sur le nez!
quand tu auras plus d'esprit, tu tomberas en arrière;
n'est-ce pas, Jules?» et, par Notre-Dame, la petite coquine
cessa de pleurer, et dit: «Oui.» Voyez pourtant
ce que c'est qu'une plaisanterie. J'en réponds, je vivrais
mille ans que je ne l'oublierais jamais: «N'est-ce pas,
Jules?» dit mon mari: et la petite morveuse finit tout
de suite et dit: «Oui...»</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000136">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000167">En voilà assez; je t'en prie, tais-toi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000137">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000168">Oui, madame; et pourtant je ne peux
pas m'empêcher de rire quand je pense comme elle cessa
de crier et dit: «Oui...» Et pourtant, je vous jure, elle
avait sur le front une bosse aussi grosse que la coquille
d'un poulet. C'était un coup terrible, et elle pleurait
amèrement. «Comment, dit mon mari, tu te laisses tomber
sur le nez! Tu tomberas en arrière quand tu seras
plus grande; n'est-ce pas, Jules?» Elle finit tout de suite
et dit: «Oui.»</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000138">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000169">Finis, nourrice, finis, je t'en prie, quand je
te le dis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000139">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000170">Allons, j'ai fini. Que Dieu te marque de
sa grâce! Tu étais la plus jolie petite enfant que j'aie jamais
nourrie: si je peux vivre assez pour te voir mariée,
je n'en demande pas davantage.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000140">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000171">Et le mariage est justement le
sujet dont je suis venu causer avec elle.—Dites-moi, ma
fille Juliette, avez-vous envie de vous marier?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000141">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000172">C'est un honneur auquel je n'ai jamais
pensé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000142">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000173">Un honneur! Si je n'avais pas été ta
seule nourrice, je dirais que tu as sucé la sagesse avec
le lait.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000143">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000174">Eh bien! pensez maintenant au
mariage. Il y a dans Vérone des femmes plus jeunes que
vous, considérées et déjà mères; et moi, je m'en souviens
bien, j'étais déjà votre mère longtemps avant l'âge où
vous voilà fille encore; enfin, en un mot, le brave Pâris
vous adresse ses voeux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000144">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000175">C'est un homme, jeune dame... madame,
c'est un homme comme tout le monde... Vraiment, il
semble moulé en cire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000145">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000176">L'été de Vérone n'a pas une fleur
qui puisse lui être comparée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000146">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000177">Oh! vraiment, c'est une fleur; ma foi,
oui, une vraie fleur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000147">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000178">Qu'en dites-vous? Vous sentez-vous
du goût pour ce gentilhomme? Ce soir, vous le verrez
à notre fête. Parcourez tout le livre<note type="editorial" n="15" xml:id="fra-note-000015">De toutes ces métaphores sur Pâris, comparé à un livre, une seule a paru impossible à rendre, c'est celle où la signora Capulet l'appelant unbound lover, en fait à la fois un amant sans liens et un amant sans reliure.</note> de la figure du
jeune Pâris, et vous y apercevrez le plaisir écrit avec la
plume de la beauté. Examinez ces traits si bien d'accord,
et vous verrez comme ils s'expliquent l'un l'autre; et ce
que peut encore offrir d'obscur ce charmant volume,
vous le trouverez écrit dans la marge de ses yeux. Ce
précieux livre d'amour, cet amant encore sans liens ne
demande, pour compléter sa beauté, que l'ornement dont
il va se couvrir. C'est la mer qui fait vivre le poisson; et
la beauté doit être orgueilleuse de donner asile à la beauté.
Le livre qui sous ses fermoirs d'or enserre la légende
dorée en partage la gloire aux yeux de tous: ainsi, en le
possédant, vous partagerez tout ce qui lui appartient sans
rien diminuer du vôtre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000148">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000179">Diminuer! non, en vérité; elle grossira
plutôt: les femmes grossissent par le moyen des
hommes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000149">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000180">Répondez-moi en un mot: l'amour
de Pâris pourrait-il vous plaire?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000150">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000181">Je verrai à le trouver agréable si le voir
peut faire qu'il m'agrée. Mais mon regard ne pénétrera
pas plus avant que le point où votre consentement lui
donnera la force de se lancer.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000033">(Entre un domestique.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000151">
            <speaker>LE DOMESTIQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000182">Madame, les convives sont arrivés,
le souper est servi, on vous attend; on demande ma jeune
maîtresse; on jure, dans l'office, après la nourrice; toutes
choses sont à point. Il faut que j'aille servir, je vous
en prie, venez sur-le-champ.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000152">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000183">Nous te suivons. Allons, Juliette,
le comte nous attend.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000153">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000184">Allez, ma fille, chercher ce qui donnera
d'heureuses nuits à vos heureux jours.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000034">(Elles sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="4" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-001-scene-004">
          <head>SCÈNE IV</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000035">Une rue.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000036"><hi rend="italic">Entrent</hi> ROMÉO, MERCUTIO, BENVOLIO, <hi rend="italic">avec cinq ou six
autres masques et des porteurs de flambeaux.</hi></stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000154">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000185">Eh bien! est-ce là ce que nous dirons pour
notre excuse, ou entrerons nous sans apologie?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000155">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000186">Tous ces bavardages-là sont du temps
passé<note type="editorial" n="16" xml:id="fra-note-000016">Il paraît qu'autrefois il arrivait souvent qu'on vînt à une fête sans y être invité; alors on paraissait en masque et précédé d'une espèce de hérault, également déguisé et qui prononçait par forme d'excuse un compliment préparé. Apparemment que, du temps de Shakspeare, la mode de ces compliments commençait à passer.</note>.</p>
            <p xml:id="fra-p-000187">Nous n'aurons point de Cupidon avec son bandeau et
son écharpe, portant un arc à la tartare fait de latte peinte,
pour effrayer les dames au hasard, comme un homme
qui chasse les corneilles; nous n'aurons pas non plus de
ces prologues sans livres répétés en traînant après le
souffleur au moment de notre entrée. Qu'ils nous mesurent
des yeux comme il leur plaira, nous leur mesurerons
une mesure de danse, et nous voilà partis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000156">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000188">Donnez-moi une torche; ces gambades ne me
vont pas. Sombre<note type="editorial" n="17" xml:id="fra-note-000017">Chaque troupe de masques était précédée d'un homme portant une torche qui entrait dans l'assemblée, mais ne se mêlait point à la fête.</note> comme je le suis, c'est à moi à porter
le flambeau.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000157">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000189">Vraiment, mon cher Roméo, il faudra bien
que vous dansiez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000158">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000190">Non pas moi, croyez-moi. Vous autres, vous
avez des souliers à danser et le pied léger; moi, j'ai une
âme de plomb qui me cloue tellement à terre que je ne
saurais remuer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000159">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000191">Vous êtes amoureux, empruntez les ailes
de l'Amour pour vous élancer au delà des hauteurs ordinaires.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000160">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000192">Il m'a lancé un dard qui me perce trop cruellement
pour que je puisse me lancer sur ses ailes légères;
et enchaîné<note type="editorial" n="18" xml:id="fra-note-000018">Il y a ici abondance et complication de jeux de mots entre sore (cruel) et soar (prendre l'essor), bound (enchaîné) et bound (bond). On en a indiqué ce qui a été possible.</note> comme je le suis, je ne puis m'élever au-dessus
de ma sombre tristesse: je succombe sous le pesant
fardeau de l'Amour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000161">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000193">Et en succombant vous écraserez l'Amour:
vous êtes un poids trop fort pour quelque chose de si
délicat.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000162">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000194">L'Amour délicat! il est dur, rude, ingouvernable,
piquant comme l'épine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000163">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000195">Si l'Amour vous mène rudement, menez
rudement l'Amour; s'il vous pique, donnez de l'éperon
et vous le mettrez à bas. Allons, une boîte pour mon visage;
c'est un masque pour un masque. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000037">(<hi rend="italic">Il met son masque</hi>.)</stage>
Que m'importe à présent quel oeil curieux remarque
mes difformités? Voici un front refrogné qui rougira
pour moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000164">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000196">Allons, frappe, et entrons; et aussitôt entrés,
que chacun ait recours à ses jambes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000165">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000197">Donnez-moi une torche. Que des étourdis légers
de coeur effleurent de leurs pieds les joncs insensibles<note type="editorial" n="19" xml:id="fra-note-000019">Avant de connaître l'usage des tapis, on couvrait de joncs le sol des appartements; de là joncher.</note>.
Pour moi, je tiendrai, comme on dit, la chandelle,
et je regarderai. Ce qui me convient, c'est le proverbe
des grand'mères: «La fête n'a jamais été si belle, et je
m'en vas<note type="editorial" n="20" xml:id="fra-note-000020">MERCUT. The game was never so fair and I am done. Tut, dun's the mouse, the constable's word, If thou art dun, we'll draw thee from the mire, etc. Il y a ici entre done et dun un jeu de mots intraduisible. Dun's the mouse (la souris est grise) serait, selon les commentateurs, un proverbe équivalent à notre proverbe: A la nuit, tous chats sont gris. Mais ils se trouvent hors d'état d'expliquer suffisamment l'allusion contenue dans ces mots the constable's word. En adoptant dans la traduction leur version sur le dun's the mouse, je serais plutôt tenté d'y voir un jeu de mots employé par quelque constable dans une occasion où, ayant à se saisir d'un malfaiteur, il aura employé, pour avertir ses gens sans alarmer celui qu'il cherchait, ces mots insignifiants, dun's the mouse (la souris est grise), pour ceux-ci, done's the mouse (la souris est prise, c'en est fait de la souris). Quoi qu'il en soit, cette explication n'est pas plus mauvaise qu'aucune de celles qu'ont données les commentateurs. Dun out from the mire était une ancienne chanson: on a substitué à cette allusion impossible à rendre un jeu de mots sur ces deux sens du mot gris, qui n'est point dans Shakspeare, à charge de revanche.</note>.»</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000166">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000198">Bon, bon, à la nuit tous chats sont gris;
c'est le mot du constable: et si tu es gris, nous te tirerons,
sauf respect, de la mare où cet amour t'a enfoncé jusqu'aux
oreilles. Venez, nous brûlons le jour<note type="editorial" n="21" xml:id="fra-note-000021">We burn day light, expression proverbiale commune à l'anglais et au français.</note>. Holà!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000167">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000199">Cela n'est pas ainsi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000168">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000200">Je veux dire, mon cher, qu'en nous arrêtant
ainsi nous dépensons notre lumière sans profit,
comme des lampes qui brûleraient le jour. Il faut voir
dans ce que nous disons ce que nous avons intention de
dire, car c'est là que la raison se trouvera cinq fois plutôt
qu'une seule dans nos cinq sens.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000169">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000201">Oui, nous avons bonne intention en allant à
cette mascarade; mais il n'est pas raisonnable d'y aller.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000170">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000202">Peut-on te demander pourquoi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000171">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000203">J'ai fait un songe cette nuit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000172">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000204">Et moi aussi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000173">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000205">Eh bien! qu'avez-vous rêvé?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000174">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000206">Que ceux qui rêvent mentent souvent<note type="editorial" n="22" xml:id="fra-note-000022">Jeu de mots intraduisible entre (lie) mentir, et (lie) être couché.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000175">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000207">Oui, lorsqu'endormis dans leur lit ils rêvent
des choses vraies.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000176">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000208">Oh! je vois que la reine Mab vous a visité
cette nuit: c'est la fée sage-femme<note type="editorial" n="23" xml:id="fra-note-000023">She is the fairies midwife, ce qui ne signifie point la sage-femme des fées, mais la sage-femme entre les fées. On ne voit nulle part que l'emploi de la reine Mab, la fée des songes, fût d'accoucher les fées; mais c'était elle qui enlevait à leur mère, au moment de leur naissance, les enfants nés pendant la nuit pour y substituer un enfant étranger.</note>. Elle vient, petite et
légère comme l'agate placée à l'index d'un alderman,
traînée par un attelage de minces atomes, et parcourt le
nez des hommes pendant leur sommeil. Les rayons de
ses roues sont faits de longues pattes de faucheur; l'impériale
de sa voiture d'ailes de sauterelles; ses traits de
la plus fine toile d'araignée; ses harnais des rayons humides
d'un clair de lune. Le manche de son fouet est un
os de grillon, et la mèche une mince pellicule. Son postillon
est un petit moucheron vêtu de gris, pas à moitié
si gros que le petit ver rond retiré avec la pointe d'une
aiguille du doigt d'une jeune fille. Son chariot est une
coquille de noisette vide travaillée par l'écureuil, ouvrier
en bois, ou par le vieux ver, de temps immémorial associé
des fées. C'est dans cet équipage qu'elle galope toutes
les nuits au travers du cerveau des amants, et ils rêvent
d'amour; sur les genoux des hommes de cour, et ils rêvent
aussitôt de révérences; sur les doigts des gens de
loi, et sur-le-champ ils rêvent d'épices; sur les lèvres
des dames, et à l'instant elles rêvent de baisers: mais
souvent Mab irritée les punit par des boutons d'avoir
empesté leur haleine en mangeant des confitures<note type="editorial" n="24" xml:id="fra-note-000024">Sweet meats, espèce de confitures parfumées, connues alors sous le nom de kissing comfits, et dont les femmes faisaient un grand usage</note>. Quelquefois
elle galope sur le nez d'un courtisan, et il rêve
qu'il flaire une place à solliciter. Quelquefois elle vient,
avec la queue d'un pourceau de dîme, chatouiller le nez
d'un prébendaire endormi, et il rêve d'un second bénéfice.
Tantôt elle dirige son char sur le cou d'un soldat,
et il rêve d'ennemis qu'il pourfend, de brèches, d'embuscades,
de coutelas d'Espagne, de rasades profondes de
cinq brasses: alors elle bat le tambour à son oreille; il
s'éveille en sursaut, et dans sa frayeur il jure une ou
deux invocations, puis se rendort. C'est cette même Mab
qui pendant la nuit mêle la crinière des chevaux et la
frise en sales tampons de crins ensorcelés, qui, une fois
débrouillés, présagent de grands malheurs. C'est la sorcière
qui pèse sur le sein des jeunes filles étendues dans
leur lit, pour leur apprendre à supporter et en faire des
femmes fortes<note type="editorial" n="25" xml:id="fra-note-000025">This is the hag, when maids lie on their backs, That presses them, and learn them first to bear, Making them women of good carriage. La phrase était impossible à rendre exactement.</note>. C'est elle qui...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000177">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000209">Paix, paix, Mercutio, paix; ce sont des riens
que tu nous dis là.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000178">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000210">Tu as raison, car je parle de songes, enfants
d'un cerveau oisif, produit de quelques vaines chimères,
d'une substance aussi légère que l'air, et plus
inconstante que le vent, qui, caressant le sein glacé du
nord, s'irrite soudain, et, par une bouffée contraire,
tourne sa face vers le midi qui verse la rosée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000179">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000211">Ce vent dont vous nous parlez nous rejette
loin de nous-mêmes. Le souper est fini et nous arriverons
trop tard.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000180">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000212">Trop tôt, au contraire, j'en ai peur. Un pressentiment
funeste semble me dire qu'au milieu des réjouissances
de cette nuit quelque événement encore suspendu
dans les astres va commencer son cours terrible,
et amener, par le traître coup d'une mort prématurée, le
terme de cette vie méprisée que je renferme en mon
sein. Mais, que celui qui gouverne ma course dirige ma
voile! Allons, joyeux seigneurs.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000181">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000213">Battez, tambours.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000038">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="5" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-001-scene-005">
          <head>SCÈNE V</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000039">Une salle de la maison de Capulet, garnie de musiciens.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000040"><hi rend="italic">Entrent des</hi> DOMESTIQUES.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000182">
            <speaker>PREMIER DOMESTIQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000214">Où est Potpan, qu'il ne m'aide
pas à desservir? Lui, manier le tranchoir! jouer du tranchoir!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000183">
            <speaker>SECOND DOMESTIQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000215">Quand le bon air d'une maison
est remis dans les mains d'un ou deux hommes, et des
mains sales encore, cela fait mal au coeur<note type="editorial" n="26" xml:id="fra-note-000026">Tis a foul thing. A foul thing signifie une chose malpropre et une chose fâcheuse, coupable, etc.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000184">
            <speaker>PREMIER DOMESTIQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000216">Emporte les pliants, dérange le
buffet, aie l'oeil à la vaisselle. Mon cher, mets de côté
pour moi un morceau de massepain<note type="editorial" n="27" xml:id="fra-note-000027">Les massepains étaient alors d'énormes gâteaux, dont nos macarons, dit l'un des commentateurs de Shakspeare ne sont qu'un diminutif dégénéré.</note>; et si tu veux me
faire plaisir, tu diras au portier de laisser entrer Suzanne
Grindstone et Nell.—Antoine! Potpan!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000185">
            <speaker>SECOND DOMESTIQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000217">Oui, mon garçon, nous voilà.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000186">
            <speaker>PREMIER DOMESTIQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000218">On a besoin de vous, on vous
appelle, on vous demande, on vous cherche dans la
grande salle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000187">
            <speaker>SECOND DOMESTIQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000219">Nous ne pouvons pas être ici et
là en même temps. Allons, gai, mes amis; soyons vifs un
moment, et que celui qui vivra le dernier emporte tout.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000041">(Ils se retirent.)</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000042">(Entrent Capulet, les convives et les masques.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000188">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000220">Cavaliers, soyez les bienvenus. Voilà des
dames à qui les cors ne font pas mal au pied, et qui vous
donneront bien un tour de danse.—Ah, ah! mesdames,
laquelle de vous refusera de danser maintenant? Celle
qui fera la dégoûtée, je protesterai qu'elle a des cors aux
pieds. Est-ce là vous serrer de près?—Cavaliers, soyez
les bienvenus. J'ai vu le temps où je portais un masque
aussi, et où je pouvais conter mes histoires tout bas à
l'oreille d'une belle dame, et de manière à ne pas lui déplaire.
Ce temps est passé; il est passé, passé.—Vous
êtes les bienvenus, cavaliers.—Allons, musiciens, commencez.
En cercle, en cercle, faites place; et vous, jeunes
filles, sautez. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000043">(<hi rend="italic">Les instruments jouent et l'on danse</hi>.)</stage> Holà!
valets, encore des lumières, relevez les tables contre le
mur; éteignez le feu, la salle devient trop chaude.—Allons,
mon cher, voilà un divertissement imprévu qui
ne prend pas mal. Asseyez-vous, asseyez-vous, bon cousin
Capulet; car vous et moi nous avons passé nos jours
de danse. Combien y a-t-il de temps que vous et moi
nous avons porté un masque pour la dernière fois?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000189">
            <speaker>SECOND CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000221">Par Notre-Dame, il y a trente ans.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000190">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000222">Comment donc, mon cher? il n'y a pas tant,
il n'y a pas tant. C'était à la noce de Lucentio: il y aura,
vienne la Pentecôte quand elle voudra, quelque vingt-cinq
ans; nous y allâmes en masque.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000191">
            <speaker>SECOND CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000223">Il y a davantage, davantage: son fils
est plus âgé que cela; son fils a trente ans.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000192">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000224">Vous me direz cela, à moi? Il y a deux ans
que son fils était encore mineur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000193">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000225">Quelle est cette dame dont s'est enrichie la
main de ce cavalier?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000194">
            <speaker>UN DOMESTIQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000226">Je ne la connais pas, monsieur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000195">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000227">Oh! c'est d'elle que la flamme de ces flambeaux
doit apprendre à briller. Sa beauté près de ce
visage semblable à la nuit ressemble à un joyau attaché
à l'oreille d'un Éthiopien: beauté trop brillante
pour les usages de la vie, trop précieuse pour la terre!
Telle une blanche colombe parmi les corbeaux, telle paraît
cette dame auprès de ses compagnes. Quand la danse
aura cessé, j'observerai où elle se tient; et je rendrai
heureuse ma main téméraire en touchant la sienne. Mon
coeur a-t-il aimé jusqu'à ce moment? Protestez du contraire,
mes yeux, car jusqu'à cette nuit je n'avais jamais
vu la véritable beauté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000196">
            <speaker>TYBALT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000228">A sa voix, cet homme doit être un Montaigu.
Garçon, donne-moi ma rapière. Comment, ce misérable
osera venir ici, caché sous un masque grotesque, pour
dénigrer et ridiculiser notre fête! Par la tige et l'honneur
de ma race, je ne crois pas pécher en lui donnant le coup
de la mort.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000197">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000229">Qu'est-ce que c'est, mon neveu? Pourquoi
tempêtez-vous ainsi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000198">
            <speaker>TYBALT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000230">Mon oncle, cet homme est un Montaigu, notre
ennemi; un traître qui est venu ici ce soir, en haine de
nous, pour se moquer de notre fête.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000199">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000231">Est-ce le jeune Roméo?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000200">
            <speaker>TYBALT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000232">C'est lui-même, ce traître de Roméo.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000201">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000233">Modère-toi, mon cher neveu; laisse-le en
paix, il a l'air d'un noble cavalier; et, pour dire la vérité,
tout Vérone le vante comme un jeune homme vertueux
et d'une conduite honorable. Je ne voudrais pas,
pour tous les trésors de cette ville, lui faire ici, dans ma
maison, la moindre insulte. Sois donc patient, ne fais pas
attention à lui: c'est ma volonté; et si tu la respectes, tu
prendras un visage gracieux et quitteras cet air de mauvaise
humeur qui sied mal dans une fête.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000202">
            <speaker>TYBALT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000234">Il sied très-bien quand un pareil traître devient
votre convive: je ne le souffrirai pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000203">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000235">Vous le souffrirez vraiment, mon petit ami!
Je vous dis que vous le souffrirez. Allons donc; est-ce
moi qui suis le maître ici, ou bien vous? Allons donc,
vous ne le souffrirez pas? Dieu me pardonne! vous allez
mettre le trouble parmi mes hôtes, vous prendrez les airs
d'un coq sur son panier<note type="editorial" n="28" xml:id="fra-note-000028">You will set cock-a-hoop: un coq sur un cerceau.</note>! vous ferez le maître!....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000204">
            <speaker>TYBALT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000236">Mais, mon oncle, c'est une honte....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000205">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000237">Allez, allez, vous êtes un jeune insolent....
Nous verrons vraiment.... Cette farce pourrait bien vous
tourner mal. Je sais ce que je dis. Il faudra que vous veniez
ici me contrarier! En vérité, vous prenez bien votre
temps.—A merveille, mes enfants.—Vous n'êtes qu'un
fat, allez; tenez-vous tranquille, ou....—Encore des
lumières; encore des lumières. N'avez-vous pas de honte?—Je
vous forcerai bien à être tranquille. Comment!—Allons,
gai, mes enfants.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000206">
            <speaker>TYBALT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000238">Cette patience forcée, et la colère à laquelle
je voudrais m'abandonner, font, en se heurtant, trembler
tout mon corps des assauts qu'elles se livrent. Je m'en
irai; mais cette intrusion qui semble douce maintenant,
se changera en fiel amer.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000044">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000207">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000045">à Juliette</stage>
            <p xml:id="fra-p-000239">Si d'une main trop indigne j'ai profané
la sainteté de l'autel, voici la douce expiation de ma
faute: mes lèvres, pèlerins rougissants, sont prêtes à
adoucir par un tendre baiser la rude impression de ma
main.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000208">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000240">Bon pèlerin, vous faites injure à votre
main, qui n'a montré en ceci qu'une dévotion pleine de
convenance; car les saints ont des mains que peuvent
toucher celles des pèlerins; et joindre les mains est le
baiser du pieux voyageur en terre sainte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000209">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000241">Les saints n'ont-ils pas des lèvres? et les pieux
voyageurs aussi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000210">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000242">Oui, pèlerin, des lèvres qu'ils doivent employer
à prier.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000211">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000243">Oh! s'il en est ainsi, chère sainte, permets
aux lèvres de faire l'office des mains: elles te prient,
exauce leur prière, de peur que ma foi ne se change en
désespoir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000212">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000244">Les saints ne bougent pas, bien qu'ils exaucent
la prière qui leur est faite.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000213">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000245">Alors ne bougez pas, tandis que je vais recueillir
le fruit de ma prière: ainsi vos lèvres auront
purifié les miennes de leur péché.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000046">(Il lui donne un baiser.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000214">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000246">Alors mes lèvres doivent avoir pris le péché
dont elles ont déchargé les vôtres.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000215">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000247">Pris le péché de mes lèvres! ô faute doucement
punie! Rendez-moi mon péché.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000216">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000248">Vous donnez des baisers avec méthode<note type="editorial" n="29" xml:id="fra-note-000029">By the book.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000217">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000249">Madame, votre mère veut vous dire un
mot.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000218">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000250">Quelle est sa mère?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000219">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000251">Vraiment, jeune homme; sa mère est
la maîtresse de la maison, et c'est une bonne dame,
sage et vertueuse. J'ai nourri sa fille avec qui vous causiez;
et je dis que celui qui mettra la main dessus aura
du comptant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000220">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000252">C'est une Capulet!—Oh! qu'il va m'en coûter
cher! ma vie est engagée à mon ennemie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000221">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000253">Allons, Roméo, partons, la fête est à son
plus beau moment.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000222">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000254">Oui, j'en ai peur, et mon tourment n'en est
que plus grand.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000223">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000255">Arrêtez, cavaliers, ne songez pas encore à
nous quitter: nous avons là une ridicule petite collation
sans cérémonie.—Vous le voulez donc absolument?
Allons, je vous remercie tous; je vous remercie, honnêtes
cavaliers; bonne nuit.—Encore des torches par
là!—Allons, allons donc chercher nos lits. Ah! par ma
foi, mon cher <stage type="business" xml:id="fra-stage-000047">(<hi rend="italic">au second Capulet</hi>)</stage>, il se fait tard. Je vais
aller me reposer.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000048">(Ils sortent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000224">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000256">Approche, nourrice; dis-moi, quel est ce
cavalier?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000225">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000257">C'est le fils et l'héritier du vieux Tibério.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000226">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000258">Quel est celui qui sort actuellement?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000227">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000259">Je crois, ma foi, que c'est le jeune Pétruccio.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000228">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000260">Et celui qui le suit, qui ne voulait pas
danser?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000229">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000261">Je ne le connais pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000230">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000262">Va, demande son nom.—S'il est marié, il
est probable que mon tombeau sera mon lit nuptial.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000231">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000263">Son nom est Roméo: c'est un Montaigu,
le fils unique de votre grand ennemi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000232">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000264">Mon unique amour lié de l'unique objet de
ma haine!.... Je l'ai vu trop tôt sans le connaître! et je
l'ai connu trop tard! O prodige de l'amour qui vient de
naître en moi, que je sois forcée d'aimer un ennemi détesté!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000233">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000265">Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que
c'est?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000234">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000266">Un vers que je viens d'apprendre de quelqu'un
avec qui j'ai dansé.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000049">(Une voix dans l'intérieur appelle Juliette.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000235">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000267">Tout à l'heure, tout à l'heure. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000050">(<hi rend="italic">A Juliette</hi>.)</stage>
Venez, allons-nous-en; tous les étrangers sont
partis.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000051">(Elles sortent.)</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000052">(Entre le choeur.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000236">
            <speaker>LE CHOEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000268">Une ancienne passion languit maintenant
sur son lit de mort, et de jeunes désirs soupirent après
son héritage. Cette beauté pour qui l'amour gémissait et
demandait à mourir, comparée à la tendre Juliette, a
maintenant cessé d'être belle. Maintenant Roméo est
aimé, et il aime à son tour; la magie des regards a jeté
sur eux le même charme. Cependant il faut qu'il se
plaigne à celle qu'il croit son ennemie, et qu'elle dérobe
sur de cruels hameçons le doux appât de l'Amour. Étant
tenu pour un ennemi, il ne pourra avoir accès près
d'elle pour exprimer ces voeux que les amants ont accoutumé
de jurer; tandis qu'elle, aussi pressée d'amour,
aura bien moins de moyens encore de chercher à rencontrer
celui qu'elle aime depuis un moment, mais la
passion leur prête sa puissance, l'occasion leur fournira
les moyens de se rapprocher, et tempérera leur détresse
par une douceur extrême.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000053">(Il sort.)</stage>
        </div>
      </div>
      <div type="act" n="2" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-002">
        <head>ACTE DEUXIÈME</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-002-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000054">Un lieu ouvert touchant le jardin de Capulet.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000055"><hi rend="italic">Entre</hi> ROMÉO.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000237">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000269">Puis-je aller plus loin lorsque mon coeur est
ici? Marche, terre insensible, et retourne vers ton centre.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000056">(Il escalade le mur et saute dans le jardin.)</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000057">(Entrent Benvolio et Mercutio.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000238">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000270">Roméo! cousin Roméo!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000239">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000271">Il a fait sagement, et, sur ma vie, il s'est
échappé pour aller trouver son lit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000240">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000272">Il a couru de ce côté, et a sauté par-dessus
le mur de ce verger. Appelle-le, bon Mercutio.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000241">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000273">Oui, et je vais même le conjurer.—Roméo!
caprice! insensé! passion! amant! apparais-nous sous
la forme d'un soupir; dis-nous seulement un vers, et je
serai satisfait.—Crie-nous seulement un <hi rend="italic">hélas!</hi> Fais seulement
rimer <hi rend="italic">tendresse</hi> et <hi rend="italic">maîtresse</hi>; dis quelques mots de
douceur à ma commère Vénus, un petit sobriquet à son
fils et héritier le jeune aveugle Adam Cupidon<note type="editorial" n="30" xml:id="fra-note-000030">Adam Cupid. Adam Bell était le nom d'un archer fameux auquel on a dû supposer que Shakspeare voulait faire allusion. C'est ce qui a engagé les critiques à adopter cette leçon à la place d'Abraham Cupid, que portent les premières éditions.</note>, qui tira
si proprement quand le roi Cophetua devint amoureux
de la fille du mendiant<note type="editorial" n="31" xml:id="fra-note-000031">Allusion à un vers d'une ancienne ballade: The blinded boy that shoots so trim, (L'enfant aveugle qui tire si proprement). La ballade a pour titre: King Cophetua and the beggar maid, et se trouve dans le recueil intitulé Relics of ancient english poetry, rassemblé par le docteur Percy.</note>.—Il ne m'entend point, il ne
bouge point, il ne remue point; il faut que ce magot-là
soit mort, et je vais l'évoquer.—Je te conjure par les yeux
brillants de Rosaline, par son front élevé, par l'incarnat
de ses lèvres, par son joli pied, par sa jambe bien faite,
et tout ce qui s'ensuit<note type="editorial" n="32" xml:id="fra-note-000032">By her fine foot, straight leg, and quivering thigh And the demesnes that there adjacent lie.</note>, de nous apparaître sous ta propre
ressemblance.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000242">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000274">S'il t'entend, tu le fâcheras.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000243">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000275">Ce que je dis ne peut l'offenser; ce qui
pourrait l'offenser serait d'évoquer quelque esprit étrange
dans le cercle de sa maîtresse, et de l'y laisser jusqu'à
ce qu'elle l'eût conjuré et fait rentrer dans l'abîme; cela
pourrait l'irriter; mon invocation est honnête et obligeante,
et je ne conjure au nom de sa maîtresse que
pour le faire apparaître.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000244">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000276">Viens, il se sera enfoncé sous ces arbres
pour l'amour de la nuit; ils sont faits l'un pour l'autre<note type="editorial" n="33" xml:id="fra-note-000033">To be consorted with the humorous night, humorous veut dire ici d'une humeur assortie à la sienne.</note>:
son amour est aveugle; les ténèbres seules lui conviennent.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000245">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000277">Quand l'amour est aveugle, il ne peut toucher
le but<note type="editorial" n="34" xml:id="fra-note-000034">Il a fallu passer ces cinq vers: Now will he sit under a medlar tree And wish his mistress were that kind of fruit As maid call medlars, when they laugh alone. O Roméo, that she were, ah that she were An open et cætera, thou a propin pear. Ces deux derniers vers, dont les commentateurs ne sont pas trop parvenus à saisir le sens, leur ont cependant paru d'une telle indécence qu'ils n'ont osé les insérer dans le texte, et les ont rejetés dans une note où ils nous apprennent que l'et cætera est l'indication d'une obscénité encore plus grossière, l'usage, du temps de Shakspeare étant, lorsque quelque expression prononcée sur la scène paraissait trop indécente pour l'impression, de la suppléer par un et cætera.</note>.—Roméo, je te souhaite une bonne nuit;
moi, je vais gagner mon alcôve. Ce lit de camp est trop
froid pour que j'y puisse dormir.—Eh bien! partons-nous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000246">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000278">Allons, car il serait fort inutile de le chercher
ici, puisqu'il ne veut pas qu'on le trouve.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000058">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-002-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000059">Le jardin de Capulet.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000060"><hi rend="italic">Entre</hi> ROMÉO.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000247">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000279">Il se rit des cicatrices, celui qui n'a jamais
reçu une blessure. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000061">(<hi rend="italic">Juliette paraît à une fenêtre.</hi>)</stage>—Mais
doucement! Quelle lumière brille soudain à travers cette
fenêtre? C'est l'Orient; Juliette est le soleil.—Lève-toi,
soleil de beauté; tue la lune jalouse, déjà malade et pâle
de douleur de ce que toi, sa servante, es bien plus belle
qu'elle. Ne sois pas sa servante, puisqu'elle est jalouse.
La couleur dont se revêtent ses vestales est une couleur
malade et livide; on ne la voit qu'aux imbéciles, rejette-la
loin de toi. Oui, c'est ma dame; oui, ce sont mes
amours: oh! si elle pouvait savoir ce qu'elle est pour
moi!—Elle parle, et cependant elle ne fait entendre
aucun son. Qu'importe! ses yeux ont un langage; je
veux leur répondre.—Je suis trop téméraire; ce n'est
pas à moi qu'elle parle. Deux des plus brillantes étoiles
du ciel, appelées ailleurs par quelque soin, conjurent ses
yeux de briller dans leur sphère jusqu'à leur retour.
Mais quoi? si ses yeux étaient au ciel, et que les étoiles
fussent dans sa tête, l'éclat de ses joues leur ferait honte
comme le jour à une lampe; et ses yeux, de la voûte du
ciel, verseraient à travers les régions éthérées des flots
si brillants de lumière, que les oiseaux chanteraient pensant
qu'il n'est pas nuit!—Voyez comme elle appuie sa
joue sur sa main. Oh! que ne suis-je un gant placé sur
cette main, pour toucher cette joue!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000248">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000280">Hélas!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000249">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000281">Elle parle.—Oh! parle encore, ange radieux!
car tu parais aussi resplendissant au sein de cette nuit
étendue sur ma tête qu'un messager ailé du ciel, lorsqu'aux
regard étonnés des mortels, qui, les yeux élevés
de tout leur effort, se renversent en arrière pour le contempler,
il fend le cours paresseux des nuages et vogue
au sein des airs.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000250">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000282">O Roméo! Roméo!—Pourquoi es-tu Roméo?—Renie
ton père et rejette ton nom; ou, si tu ne
le veux pas, jure seulement de m'aimer, et je cesse d'être
une Capulet.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000251">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000062">à part</stage>
            <p xml:id="fra-p-000283">Dois-je l'écouter plus longtemps, ou
répondrai-je à ceci?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000252">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000284">Il n'y a que ton nom qui soit mon ennemi.
Tu es toujours toi-même, non un Montaigu. Qu'est-ce
ce que c'est que Montaigu? Ce n'est ni la main, ni le
pied, ni le bras, ni le visage, ni aucune des autres parties
qui appartiennent à un homme. Oh! sois quelque autre
chose. Qu'y a-t-il dans un nom? Ce que nous appelons
une rose, sous tout autre nom sentirait aussi bon. Ainsi
Roméo, ne se nommât-il plus Roméo, garderait en perdant
ce nom ses perfections chéries. Roméo, dépouille-toi
de ton nom; et pour ce nom, qui ne fait pas partie de
toi-même, prends-moi tout entière.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000253">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000285">Je te prends au mot. Appelle-moi ton amant,
et je reçois un nouveau baptême, je cesse à jamais d'être
Roméo.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000254">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000286">Qui es-tu, toi qui, couvert par la nuit, viens
ainsi t'emparer de mes secrets?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000255">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000287">Je ne sais de quel nom me servir pour t'apprendre
qui je suis. Mon nom, ô ma sainte chérie<note type="editorial" n="35" xml:id="fra-note-000035">Ma sainte était à cette époque le nom que les amants donnaient le plus habituellement à leur maîtresse.</note>, m'est
odieux, puisqu'il est pour toi celui d'un ennemi. S'il
était écrit, je le mettrais en pièces.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000256">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000288">Mon oreille n'a pas encore aspiré cent paroles
prononcées par cette voix, et cependant j'en reconnais
les sons.—N'es-tu pas Roméo, un Montaigu?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000257">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000289">Ni l'un ni l'autre, ma charmante sainte, si
l'un ou l'autre te sont odieux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000258">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000290">Comment es-tu arrivé jusqu'ici, dis-le moi,
et qu'y viens-tu faire? Les murs du verger sont élevés et
difficiles à escalader. Songe qui tu es; ces lieux sont
pour toi la mort si quelqu'un de mes parents vient à t'y
rencontrer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000259">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000291">Des ailes légères de l'amour j'ai volé sur
le haut de ces murailles; car des barrières de pierre
ne peuvent exclure l'amour; et tout ce que l'amour peut
faire, l'amour ose le tenter: tes parents ne sont donc
point pour moi un obstacle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000260">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000292">S'ils te voient, ils te tueront.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000261">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000293">Hélas! tes yeux sont pour moi bien plus dangereux
que vingt de leurs épées. Donne-moi seulement
un doux regard, et je suis à l'épreuve de leur inimitié.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000262">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000294">Je ne voudrais pas pour le monde entier
qu'ils te vissent ici.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000263">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000295">Le manteau de la nuit me dérobe à leurs regards.
A moins que tu ne m'aimes, laisse-les me surprendre:
il me vaut mieux perdre la vie par leur haine
que mourir lentement sans ton amour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000264">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000296">Qui t'a appris à trouver ce lieu?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000265">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000297">L'amour, qui m'a d'abord excité à le chercher:
il m'a prêté son intelligence, et je lui ai prêté
mes yeux.—Je ne suis point un pilote; mais fusses-tu
aussi loin de moi que ce vaste rivage baigné des mers les
plus éloignées, pour un tel chargement j'aventurerais
tout.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000266">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000298">Tu le sais, la nuit étend son masque sur
mon visage, sans quoi ce que tu viens de m'entendre
dire colorerait devant toi mes joues de la rougeur qui
convient à une jeune fille. Je voudrais bien pouvoir conserver
encore les apparences; je voudrais, je voudrais
pouvoir nier ce que j'ai dit. Mais, adieu tous ces compliments.—M'aimes-tu?
Je sais que tu vas me répondre
<hi rend="italic">oui</hi>, et j'en recevrai ta parole.... Cependant, si tu le jures,
tu peux devenir perfide: On dit que Jupiter se rit des
parjures des amants. O cher Roméo, si tu m'aimes, dis-le-moi
sincèrement; ou bien, si tu me trouves trop
prompte à me rendre, je prendrai un visage sévère, je
me montrerai irritée, et je te dirai <hi rend="italic">non</hi>; et alors tu me
feras la cour: mais autrement je n'en voudrais rien faire
pour le monde entier.—En vérité, beau Montaigu, je
t'aime trop, et tu peux trouver ma conduite légère. Mais
crois-moi, cavalier, tu me trouveras plus fidèle que celles
qui ont plus que moi l'art de déguiser. J'aurais été plus
réservée, il faut que je l'avoue, si tu n'avais entendu,
avant que je pusse m'en apercevoir, les expressions passionnées
de mon sincère amour. Pardonne-moi donc, et
n'impute point à la légèreté de mon amour cette faiblesse
que t'a découverte l'obscurité de la nuit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000267">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000299">Madame, par cette heureuse lune qui touche
d'une lueur argentée les cimes de ces arbres fruitiers, je
jure.....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000268">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000300">Ah! ne jure point par la lune, l'inconstante
lune, qui chaque mois change la forme de son disque;
de peur que ton amour ne soit variable.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000269">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000301">Par quoi jurerai-je?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000270">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000302">Ne jure point du tout; ou si tu le veux, jure
par ta personne gracieuse, toi, le dieu de mon culte idolâtre,
et je te croirai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000271">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000303">Si le cher amour de mon coeur.....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000272">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000304">C'est bien; ne jure point. Bien que ma joie
soit en toi, je ne ressens point de joie cette nuit de notre
engagement: il est trop précipité, trop inconsidéré,
trop soudain, trop semblable à l'éclair, qui a cessé d'être
avant qu'on ait pu dire: Il éclaire! Mon doux ami, bonne
nuit. Développé par l'haleine de l'été, ce bouton d'amour
peut, quand nous nous reverrons, être devenu belle fleur.
Bonne nuit! bonne nuit! Qu'un repos, un calme aussi
doux que celui qui remplit mon sein arrive à ton
coeur!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000273">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000305">Oh! me laisseras-tu si peu satisfait?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000274">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000306">Et quelle satisfaction peux-tu obtenir cette
nuit?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000275">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000307">L'échange de tes fidèles serments d'amour
contre les miens.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000276">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000308">Je t'ai donné mon amour avant que tu
l'eusses demandé, et je voudrais être encore à te le
donner.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000277">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000309">Voudrais-tu me le retirer? et pourquoi, mon
amour?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000278">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000310">Seulement pour avoir le plaisir d'être
franche avec toi, et de te le donner de nouveau. Mais ce
que je désire, je le possède déjà: ma libéralité envers
toi est sans bornes comme la mer; mon amour est aussi
profond: plus je te donne, et plus il me reste; car tous
les deux sont infinis.—J'entends du bruit là-dedans. Cher
amour, adieu. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000063">(<hi rend="italic">La nourrice appelle de l'intérieur.</hi>)</stage>—Tout
à l'heure, bonne nourrice.—Doux Montaigu, sois fidèle.
Demeure un moment encore, je vais revenir.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000064">(Elle sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000279">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000311">O bienheureuse, bienheureuse nuit! Je crains,
comme c'est la nuit, que tout ceci ne soit un songe, trop
doucement flatteur pour être réel.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000065">(Juliette reparaît à la fenêtre.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000280">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000312">Trois mots, cher Roméo, et puis bonne
nuit pour tout de bon. Si les vues de ton amour sont honorables,
si le mariage est ton but, fais-moi savoir demain
matin, par quelqu'un que je trouverai le moyen
de t'envoyer, en quel lieu, en quel temps tu veux accomplir
la cérémonie, et j'irai mettre à tes pieds toute la fortune
de ma vie, et je te suivrai comme mon seigneur jusqu'au
bout de l'univers.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000281">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000066">dans la maison</stage>
            <p xml:id="fra-p-000313">Madame!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000282">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000314">Je viens, tout à l'heure.—Mais si tes intentions
ne sont pas bonnes, je te conjure...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000283">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000067">dans la maison</stage>
            <p xml:id="fra-p-000315">Madame!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000284">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000316">Dans l'instant, je viens.—De cesser tes
poursuites, et de me laisser à ma douleur. Demain j'enverrai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000285">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000317">Que mon âme prospère.....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000286">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000318">Mille fois bonne nuit.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000068">(Elle sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000287">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000319">Mille fois mauvaise nuit, du moment où lui
manque ta lumière! l'Amour court vers l'amour, comme
l'écolier loin de ses livres; mais l'amour s'éloigne de l'Amour
comme l'enfant retourne à l'école, les yeux chargés
de tristesse.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000069">(Il se retire à pas lents.)</stage>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000070">(Juliette revient encore à la fenêtre.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000288">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000320">St! Roméo! St!—Oh! que n'ai-je la voix
du fauconnier pour ramener cet aimable faucon! L'esclavage
a la voix éteinte, il ne peut parler haut; autrement
je percerais les cavernes où se retire l'écho, et je
fatiguerais sa voix aérienne à répéter le nom de mon
Roméo jusqu'à ce que les sons en fussent plus affaiblis
que les miens.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000289">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000321">C'est mon âme qui m'appelle par mon nom!
Oh! que les sons argentins de la voix des amants portent,
durant la nuit, une délicieuse musique à l'oreille
qui les attend!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000290">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000322">Roméo!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000291">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000323">Ma douce amie!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000292">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000324">A quelle heure demain matin enverrai-je
vers toi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000293">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000325">A neuf heures.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000294">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000326">Je n'y manquerai pas: d'ici à ce moment
il y a vingt années..... J'ai oublié pourquoi je t'ai rappelé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000295">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000327">Laisse-moi demeurer ici jusqu'à ce que tu
t'en souviennes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000296">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000328">Je l'oublierais pour te faire rester ici, et ne
songerais qu'au plaisir que me fait ta présence.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000297">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000329">Et moi je veux rester avec toi pour te faire
tout oublier, et oublier moi-même toute autre demeure
que celle-ci.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000298">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000330">Le jour est prêt à poindre. Je voudrais que
tu fusses parti; mais pas plus loin de moi que l'oiseau
d'un enfant capricieux, qui le laisse sautiller à quelque
distance de sa main, comme un pauvre prisonnier retenu
dans sa chaîne entortillée, puis d'un coup de son fil de
soie le retire vers lui, tant son amour lui plaint un moment
de liberté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000299">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000331">Je voudrais être ton oiseau!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000300">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000332">Je le voudrais aussi, mon doux ami; cependant
je te ferais mourir à force de caresses.—Bonne
nuit, bonne nuit! Se quitter est un si doux chagrin, que
je dirais bonne nuit jusqu'à ce qu'il fît jour.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000071">(Elle sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000301">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000333">Que le sommeil descende sur tes yeux, et la
paix dans ton coeur! Que ne suis-je le sommeil et la paix,
pour obtenir un si doux lieu de repos!—Je vais chercher
dans sa cellule mon père spirituel pour implorer
son assistance et lui apprendre mon heureuse chance.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000072">(Il sort.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-002-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000073">La cellule de frère Laurence.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000074"><hi rend="italic">Entre</hi> FRÈRE LAURENCE avec un panier.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000302">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000334">Le matin, de ses yeux grisâtres,
sourit sur le front ténébreux de la nuit, rayant de traits
de lumière les nuages de l'orient. La Nuit au teint vergeté
s'éloigne, en chancelant comme un ivrogne, de la
route du jour et des roues enflammées du char de Titan<note type="editorial" n="36" xml:id="fra-note-000036">From forth day's path way, and Titan's fiery wheels. On a suivi la version des anciennes éditions adoptées par M. Malone, M. Steevens a préféré celle des éditions modernes: From forth day's path way made by Titan's wheels, parce que from forth signifiant hors, on peut s'écarter hors du chemin, et non pas hors des roues; mais de pareilles irrégularités ne sont pas rares dans Shakspeare, et la version la plus vraisemblable est toujours celle qui présente l'image la plus complète et la plus suivie dans ses détails et ses conséquences: ainsi la Nuit, représentée comme un ivrogne, doit, selon toute apparence, chercher à s'écarter des roues du char qui la poursuit.</note>. Maintenant,
avant que le Soleil ait avancé sur l'horizon
son oeil brûlant pour égayer le jour et sécher
l'humide rosée de la nuit, il faut que je remplisse l'osier
de cette corbeille d'herbes malfaisantes et de fleurs d'un
suc précieux.—La terre, cette mère de la nature, est
aussi son tombeau; et le sépulcre de la mort renferme
aussi le germe de la vie. Nous trouvons des enfants de diverses
sortes nés de ses flancs et nourris sur son sein
maternel, nombre d'entre eux excellent en nombreuses
vertus, aucun qui n'en possède quelques-unes, et cependant
tous différents. Quelle abondance de puissants bienfaits
sont déposés dans les plantes, les pierres, et dans
leur véritable destination! car il n'existe sur la terre
rien de si méprisable que la terre n'en reçoive quelque
bienfait spécial, et rien de si bon qui, s'il est détourné
de ce légitime usage, infidèle à sa vraie source, ne se
précipite dans l'abus. Mal appliquée, la vertu même se
change en vice; et le vice est quelquefois purifié par
l'action. Dans l'enveloppe naissante de cette petite fleur,
le poison a établi son séjour, et la médecine sa puissance;
offerte à l'odorat, elle le réveille et tous les sens
à la fois; si on la goûte, elle paralyse en même temps
les sens et le coeur. Ainsi, de même que dans les plantes,
demeurent toujours en présence dans le sein de l'homme
deux ennemis en lutte, la grâce et la volonté grossière;
et là où domine le principe pervers, l'ulcère de la mort a
bientôt dévoré le germe vital.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000075">(Entre Roméo.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000303">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000335">Bonjour, père.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000304">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000336"><hi rend="italic">Benedicite</hi>.—Quelle voix matinale
me salue avec tant de douceur?—Jeune fils, cela indique
une tête malade de dire sitôt bonjour à ton lit. Les
soucis font sentinelle dans les yeux du vieillard; et, au
lieu qu'habitent les soucis, le sommeil ne reposera plus.
Mais le sommeil doré règne sur la couche où vient
s'étendre la jeunesse, la tête libre et les membres exempts
de douleur. Ainsi donc, c'est, je m'assure, quelque maladie
qui t'a fait lever si matin; ou bien, devinai-je juste,
et notre Roméo ne serait-il pas entré cette nuit dans son lit?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000305">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000337">Cette dernière conjecture est la vraie, et mon
repos n'en a été que plus doux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000306">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000338">Dieu pardonne au péché! Étais-tu
avec Rosaline?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000307">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000339">Avec Rosaline? Non, mon père spirituel: j'ai
oublié ce nom, et les douleurs attachées à ce nom.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000308">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000340">Tu es mon bon fils. Mais où donc
as-tu été?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000309">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000341">Je te le dirai sans me le faire redemander. J'ai
été à une fête chez mon ennemi, et là j'ai tout à coup
reçu une blessure de quelqu'un que j'ai blessé. Notre
guérison à tous deux dépend de tes secours et de ta sainte
médecine; je ne ressens point de haine, saint homme,
car tu le vois, je te prie également en faveur de mon ennemi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000310">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000342">Parle simplement, mon bon fils, et
va au but sans détour: une confession vague ne reçoit
qu'une absolution vague.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000311">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000343">Sache donc clairement que la charmante fille
du riche Capulet est l'objet de mes plus chères amours;
et de même que je lui ai donné mon coeur, elle m'a donné
le sien, et tout est conclu, sauf ce que tu dois conclure
par un saint mariage. Quand, où, comment nous nous
sommes vus, nous nous sommes parlés d'amour, nous
avons échangé nos serments, c'est ce que je te dirai avec
le temps; mais ce que je te demande, c'est de consentir
à nous marier aujourd'hui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000312">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000344">Bienheureux saint François, quel
changement est ceci? Rosaline, que vous aimiez si chèrement,
est-elle donc si promptement abandonnée? L'amour
des jeunes gens n'est pas véritablement dans le
coeur, il n'est que dans les yeux. <hi rend="italic">Jésus Maria!</hi> quelle
abondance de larmes a lavé tes joues pâles pour Rosaline!
que d'eau salée prodiguée en vain pour assaisonner
un amour que tu ne goûteras pas! Le soleil n'a pas encore
éclairci le ciel chargé de tes soupirs; tes gémissements
passés résonnent encore à mon oreille vieillie;
tiens, voilà encore sur ta joue la trace d'une ancienne
larme que tu n'as pas effacée. Si jamais tu fus toi-même,
si ces douleurs ont existé pour toi, toi et tes douleurs,
tout était pour Rosaline, et tu es changé! Prononce donc
cet arrêt: il est permis aux femmes de faillir, puisque les
hommes manquent de force.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000313">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000345">Tu m'as souvent grondé d'aimer Rosaline.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000314">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000346">D'idolâtrer, mon fils, non pas
d'aimer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000315">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000347">Tu m'ordonnais d'ensevelir mon amour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000316">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000348">Non pas de mettre l'un en terre
pour en faire sortir un autre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000317">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000349">Je t'en prie, ne me gronde pas; celle que
j'aime maintenant me rend bonheur pour bonheur, m'accorde
amour pour amour; l'autre n'en usait pas ainsi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000318">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000350">Oh! qu'elle savait bien que ton
amour lisait par coeur, et ne savait pas épeler!—Viens,
jeune inconstant, viens avec moi: un motif m'engage à
te secourir. Peut-être cette alliance sera-t-elle assez heureuse
pour changer en affection véritable la haine de vos
deux familles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000319">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000351">Oh! partons: je tiens à ce que nous nous hâtions
au plus vite.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000320">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000352">Sagement et lentement: qui court
trébuche.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000076">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="4" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-002-scene-004">
          <head>SCÈNE IV</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000077">Une rue de Vérone.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000078">BENVOLIO, MERCUTIO.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000321">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000353">Où diable ce Roméo peut-il être? N'est-il
pas rentré chez lui cette nuit?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000322">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000354">Il n'est pas rentré chez son père; j'ai parlé
à son domestique.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000323">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000355">C'est toujours cette pâle cruelle, cette Rosaline,
qui le tourmente tant que pour sûr il deviendra
fou.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000324">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000356">Tybalt, le neveu du vieux Capulet, a envoyé
une lettre à la maison de son père.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000325">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000357">C'est un cartel, sur ma vie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000326">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000358">Roméo y répondra.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000327">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000359">Tout homme qui sait écrire peut répondre
à une lettre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000328">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000360">Mais il répondra à l'auteur de la lettre défi
pour défi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000329">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000361">Hélas! le pauvre Roméo! il est déjà mort;
assassiné par les yeux noirs d'une fille blanche, l'oreille
traversée d'un chant d'amour, le coeur percé au beau
milieu par le trait du petit archer aveugle, est-ce là un
homme en état de faire tête à Tybalt?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000330">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000362">Quel homme est-ce donc que ce Tybalt?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000331">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000363">Autre chose que le roi des chats<note type="editorial" n="37" xml:id="fra-note-000037">On trouve dans de vieux contes un Tybalt, roi des chats.</note>, je vous
en réponds; le plus fier champion de la courtoisie: il se
bat comme vous chantez un air sur la note; il garde les
temps, la mesure, les distances; il prend le repos d'une
note noire, une, deux, et la troisième dans le corps; il
vous perce à mort un bouton de soie. Un duelliste, un
duelliste; un gentilhomme de la première main, ferme
sur la première et la seconde cause<note type="editorial" n="38" xml:id="fra-note-000038">A gentleman of the very first cause, of the first and second cause. Il y avait des livres où étaient traitées les règles du point d'honneur, et les diverses causes de querelles, qu'on appelait la première, la seconde, la troisième cause.</note>: <hi rend="italic">Ah! la botte immortelle,
le revers, le ha!</hi></p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000332">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000364">Que veux-tu dire?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000333">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000365">La peste soit de ces fats ridicules et prétentieux,
avec leur grasseyement et leur manière de changer
la prononciation. Par Jésus! <hi rend="italic">une excellente lame! un
homme de fort belle taille! une très-bonne créature<note type="editorial" n="39" xml:id="fra-note-000039">A very good whore.</note>!</hi> N'est-ce
pas, mon cher grand-père, une chose déplorable, que
nous soyons affligés de ces insectes étrangers, ces colporteurs
de nouvelles modes, ces <hi rend="italic">pardonnez-moi</hi>, si attachés
aux formes actuelles qu'ils ne sauraient plus se
trouver à l'aise sur nos vieux bancs? Ah! leurs <hi rend="italic">os</hi>, leurs os<note type="editorial" n="40" xml:id="fra-note-000040">O their bons! their bons! et dans l'ancienne édition their bones! their bones. Il est clair que Mercutio veut jouer sur le mot bones (os) et sur le mot français bon employé par ceux qui prétendaient aux belles manières.</note>!</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000079">(Entre Roméo.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000334">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000366">Voici Roméo! voici Roméo!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000335">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000367">Tout évidé comme un hareng sec. Oh!
chair, chair, comme tu ressembles à du poisson! Le
voilà pour toute nourriture aux vers qui coulaient de la
veine de Pétrarque; mais auprès de sa dame, Laure n'était
qu'une servante de cuisine, quoiqu'elle eût un amoureux
plus habile à rimer pour elle; Didon n'était qu'une
dondon; Cléopâtre qu'une Égyptienne; Hélène et Héro,
des créatures, des courtisanes; Thisbé un oeil gris ou
quelque chose comme cela. Mais ce n'est pas de cela qu'il
s'agit.—Seigneur Roméo, <hi rend="italic">bonjour</hi>: voilà un salut à la
française en l'honneur de vos hauts-de-chausses français.
Vous nous avez joliment donné le change hier au
soir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000336">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000368">Bonjour, vous deux. Comment vous ai-je
donné le change<note type="editorial" n="41" xml:id="fra-note-000041">The slip, sir, slip. Jeu de mots qui roule sur the slip, qui veut dire s'échapper, et est aussi le nom d'une pièce de monnaie souvent fausse (counterfeit.)</note>?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000337">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000369">Une escapade, une escapade, mon cher.
Vous ne comprenez pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000338">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000370">Pardon, cher Mercutio, j'étais fort occupé;
et, dans ma position, il est permis de faillir à quelques
révérences<note type="editorial" n="42" xml:id="fra-note-000042">ROMÉO.—Pardon, good Mercutio, my business was great; and in such case as mine, a man may strain courtesy. MERCUTIO.—That's as much as to say—such a case as yours constrains a man to bow in the hams. ROMÉO.—Meaning to courtesy. MERCUTIO.—Thou hast most kindly hit it. ROMÉO.—A most courteous exposition. MERCUTIO.—Nay, I am the very pink of courtesy. ROMÉO.—Pink for flower. MERCUTIO.—Right. ROMÉO—Why, then is my pump well flowered. MERCUTIO.—Well said: follow me this jest now, till thou hast worn thy pump; that, when the single sole of it is worn, the jest may remain, after the wearing, solely singular. ROMÉO.—O single-soled jest, solely singular for the singleness! MERCUTIO.—Come between us, good Benvolio; my wits fail. ROMÉO.—Switch and spurs, switch and spurs, or I'll cry a match. MERCUTIO.—Nay, if thy wits run the wild goose chace, I have done, for thou hast more of the wild goose in one of thy wits, than, I am sure, I have in my whole five: Was I with you there for the goose? ROMÉO.—Thou wast never with me for anything, when thou wast not there for the goose. MERCUTIO.—I will bite thee by thee ear for that jest. ROMÉO.—Nay, good goose, bite not. MERCUTIO.—Thy wit is a very bitter sweeting; it is a most sharp sauce. ROMÉO.—And is it not well served in to a sweet goose? MERCUTIO.—O, here's a wit of cheverel, that stretches from an inch narrow to an ell broad! ROMÉO.—I stretch it out for that word—broad: which added to the goose, proves thee far and wide a broad goose. Il a fallu, en traduisant, se contenter de l'à peu près, la liberté de quelques-unes des plaisanteries, et la puérile recherche de jeux de mots qui fait le sel de presque toutes, les rendant impossibles à traduire exactement. La première de ces plaisanteries porte sur le mot courtesy, qui signifie révérence et politesse. Pour entendre la seconde, il faut savoir que les danseurs portaient des souliers brodés en fleurs ou attachés avec des rubans en forme de fleurs. La chasse de l'oie sauvage fait allusion à une espèce de course de chevaux qu'on nommait ainsi, et qui consistait à attacher deux chevaux ensemble avec une longe: celui qui gagnait les devants obligeait l'autre à le suivre partout où il lui plaisait; et, lorsque l'un des deux coureurs avait mis son compagnon dans l'impossibilité de le suivre, il était regardé comme vainqueur.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000339">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000371">C'est comme si vous disiez qu'un homme
dans votre position est obligé de fléchir du jarret.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000340">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000372">Vous voulez dire faire la révérence.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000341">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000373">Tu as très-obligeamment deviné.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000342">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000374">C'est là une explication fort polie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000343">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000375">Oh! je me pique de politesse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000344">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000376">Tu en es la fleur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000345">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000377">Assurément.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000346">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000378">La fleur de chardon qui se pique à mes souliers.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000347">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000379">Bien répondu. Maintenant c'est une pointe
qu'il te faut suivre jusqu'à ce que tes souliers soient usés,
parce qu'au moins, quand les souliers seront partis de
la semelle, il t'en restera la pointe qui sera seule de
son espèce.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000348">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000380">Tu conviendras qu'elle est boiteuse, celle-là:
tout son mérite, c'est de n'avoir pas sa pareille.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000349">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000381">Benvolio, viens nous séparer; mon esprit
est rendu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000350">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000382">Donne du fouet et de l'éperon, du fouet et de
l'éperon, ou je demande un autre coureur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000351">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000383">Oh! ma foi, si tu cours la chasse de l'oie
sauvage, j'ai fini, car tu tiens plus de l'oie sauvage dans
un seul de tes sens, que moi, j'en suis sûr, dans tous les
cinq.—Est-ce donc la course de l'oie que je faisais avec
vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000352">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000384">Je ne t'ai jamais vu avec moi nulle part que
ce ne fût pour faire l'oie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000353">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000385">Je vais te mordre l'oreille pour cette mauvaise
plaisanterie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000354">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000386">Non, bonne oie, ne mords pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000355">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000387">C'est ton esprit qui a du mordant; il fait la
sauce un peu âpre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000356">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000388">Il n'en vaut que mieux pour une oie douce.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000357">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000389">Oh! pour celui-là, il prête comme une
peau de chevreuil, de la largeur d'un pouce à la longueur
d'une demi-toise.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000358">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000390">Ce qui veut dire qu'en long et en large tu
n'es autre chose qu'une grosse oie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000359">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000391">Eh bien, ceci ne vaut-il pas mieux que de
gémir d'amour? Te voilà sociable maintenant, te voilà
Roméo; te voilà tel que tu es par éducation et par nature;
car cet imbécile d'Amour ressemble à un grand
nigaud qui court niaisement çà et là pour trouver où cacher
sa marotte dans un trou<note type="editorial" n="43" xml:id="fra-note-000043">That runs lolling up and down to hide his bauble in a hole.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000360">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000392">Allons, allons, ne va pas plus loin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000361">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000393">Ne voilà-t-il pas que tu me coupes la parole
au beau milieu de l'histoire?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000362">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000394">Tu allais l'étendre à n'en pas finir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000363">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000395">Oh! tu te trompes, j'aurais été fort court;
j'avais traité la matière à fond, et ne prétendais pas occuper
le tapis plus longtemps.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000080">(Entrent la nourrice et Pierre.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000364">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000396">Voilà une bonne figure.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000365">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000397">Une voile! une voile! une voile!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000366">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000398">Il y en a bien deux, une jupe et un caleçon<note type="editorial" n="44" xml:id="fra-note-000044">A shirt and a smock, une chemise de femme et une chemise d'homme.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000367">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000399">Pierre!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000368">
            <speaker>PIERRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000400">Me voilà!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000369">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000401">Pierre, mon éventail.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000370">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000402">Je t'en prie, donne-le-lui, Pierre, pour cacher
son visage: son éventail est le plus beau des deux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000371">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000403">Dieu vous donne le bonjour, cavaliers.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000372">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000404">Dieu vous donne le bonsoir<note type="editorial" n="45" xml:id="fra-note-000045">God ye good den, fair gentlewoman. NURS.—Is it good den? MERC.—It is no less, I tell you, for the hand of the dial is now upon the first of noon; good den s'employait quelquefois pour goodeven (bonsoir).</note>, belle dame.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000373">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000405">Sommes-nous déjà au soir?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000374">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000406">Assurément; la main impudente du cadran
est sur le point de midi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000375">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000407">Ôtez-vous de mon chemin. Quel homme
êtes-vous donc?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000376">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000408">Un homme, ma bonne, ma bonne dame, que
Dieu a créé pour se faire tort à lui-même.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000377">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000409">Bien dit, par ma foi.—Pour se faire tort
à lui-même, dit-il?—Cavaliers, quelqu'un de vous saura-t-il
me dire où je pourrais trouver le jeune Roméo?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000378">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000410">Je puis vous le dire; mais je vous préviens
que le jeune Roméo sera plus vieux quand vous l'aurez
trouvé qu'il ne l'était quand vous vous êtes mise à le
chercher. Je suis le plus jeune du nom, faute de pis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000379">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000411">Vous dites fort bien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000380">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000412">Quoi, le pis est bien? C'est le bien prendre,
ma foi, sagement, sagement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000381">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000413">Si vous êtes Roméo, seigneur, je voudrais
vous entretenir un instant en particulier.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000382">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000414">Elle veut l'inviter <hi rend="italic">à</hi> quelque souper.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000383">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000415">Une entremetteuse! une entremetteuse!
une entremetteuse<note type="editorial" n="46" xml:id="fra-note-000046">So ho! Cri des chasseurs quand ils ont fait lever le lièvre.</note>! holà, hé!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000384">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000416">Qu'as-tu donc trouvé?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000385">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000417">Ce n'est pas un lièvre, mon cher, à moins
que ce ne soit un lièvre dans un pâté de carême, quelque
peu passé et moisi avant qu'on puisse le finir.</p>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000013">
              <l xml:id="fra-line-000072" rend="indent-2">Un vieux lièvre moisi</l>
              <l xml:id="fra-line-000073" rend="indent-2">Et un vieux lièvre moisi</l>
              <l xml:id="fra-line-000074" rend="indent-2">Est un très-beau plat pour le carême;</l>
              <l xml:id="fra-line-000075" rend="indent-2">Mais dans un lièvre moisi</l>
              <l xml:id="fra-line-000076" rend="indent-2">Il y a trop à manger pour vingt personnes</l>
              <l xml:id="fra-line-000077" rend="indent-2">S'il est moisi avant d'être fini.</l>
            </lg>
            <p xml:id="fra-p-000418">Roméo, rentrez-vous chez votre père? Nous y dînerons.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000386">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000419">Je vais vous suivre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000387">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000420">Adieu, vieille madame; adieu, madame,
madame, madame<note type="editorial" n="47" xml:id="fra-note-000047">Ladies, ladies, ladies, refrain d'une vieille chanson.</note>.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000081">(Mercutio et Benvolio sortent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000388">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000421">Adieu, de tout mon coeur.—Qu'est-ce
donc, s'il vous plaît, seigneur, que ce marchand d'insolences
qui était si plein de ses sottises?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000389">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000422">C'est un homme, nourrice, qui aime à s'entendre
parler, et qui en dit plus en une minute qu'il n'en
fait en un mois.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000390">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000423">S'il s'avise de rien dire contre moi, je le
ferai bien taire, voyez-vous, fût-il plus fort qu'il ne l'est,
lui et vingt gamins de son espèce; et, si je ne pouvais
pas, je trouverais bien qui m'aiderait. Vilain polisson!
Je ne suis pas de ses coureuses, moi, je ne suis pas de
ses camarades de couteau.—Et toi aussi, il faut que tu te
tiennes là et que tu laisses le premier polisson user de
moi à son plaisir!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000391">
            <speaker>PIERRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000424">Je n'ai vu personne user de vous à son plaisir;
si je l'avais vu, mon épée aurait été bientôt dehors,
je vous en réponds; je dégaine aussi vite qu'un autre
quand je vois l'occasion d'une bonne querelle et que j'ai
la loi de mon côté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000392">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000425">En vérité, je le dis devant Dieu, je suis
si en colère que je tremble de tous mes membres. Vilain
polisson!—Seigneur, un mot, je vous prie. Comme je
vous l'ai dit, ma jeune maîtresse m'a envoyée vous chercher:
ce qu'elle m'a chargée de vous dire je le garderai
pour moi. Mais laissez-moi vous dire d'abord que si vous
aviez l'intention de la mener dans le paradis des fous,
comme on dit, ce serait un bien vilain procédé, comme
on dit; car la demoiselle est jeune, et par conséquent si
vous étiez double avec elle, ce serait une chose qui n'est
pas à faire vis-à-vis d'une jeune demoiselle, et une conduite
fort méprisable.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000393">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000426">Nourrice, recommande-moi à ta dame et maîtresse.
Je te proteste...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000394">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000427">Bon coeur! oui, ma foi, je lui dirai tout
cela. Seigneur, seigneur! qu'elle va être une femme contente!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000395">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000428">Que lui diras-tu, nourrice? Tu ne m'écoutes
pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000396">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000429">Je lui dirai, seigneur, que vous <hi rend="italic">protestez</hi>;
et c'est là, je le vois bien, parler en gentilhomme<note type="editorial" n="48" xml:id="fra-note-000048">Je vous proteste était, à ce qu'il paraît, une des locutions françaises les plus indispensables à un homme du bel air.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000397">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000430">Dis-lui de trouver quelque prétexte pour aller
à confesse cette après-midi; elle viendra à la cellule de
frère Laurence, qui la confessera et la mariera. Voilà
pour ta peine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000398">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000431">Non, en vérité, seigneur, pas une obole.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000399">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000432">Allez, allez, je vous dis que vous l'accepterez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000400">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000433">Cette après-midi, seigneur? Bien, elle
s'y trouvera.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000401">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000434">Et toi, bonne nourrice, va attendre derrière
le mur de l'abbaye; avant une heure mon domestique t'y
rejoindra et te portera des cordes tressées en échelle,
qui, dans le mystérieux silence de la nuit, m'élèveront
au dernier degré du plus glorieux bonheur. Adieu, sois
fidèle, et je reconnaîtrai tes soins. Adieu! recommande-moi
à ta maîtresse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000402">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000435">Que le Dieu du ciel vous bénisse!—Un
mot, seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000403">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000436">Que me veux-tu, chère nourrice?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000404">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000437">Votre domestique est-il discret? Vous
avez peut-être ouï dire que deux personnes peuvent garder
un secret quand on en a mis une à la porte?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000405">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000438">Je te garantis mon domestique fidèle comme
l'acier.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000406">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000439">Bien, seigneur. Ma maîtresse est la plus
douce créature..... Oh! seigneur, seigneur, lorsqu'elle
était encore une petite babillarde...—Il y a dans la ville
un noble cavalier, un certain Pâris qui voudrait bien en
tâter; mais elle, la bonne âme, aimerait autant voir un
crapaud, oui, un crapaud, que de le voir. Pour la mettre
en colère, je lui dis quelquefois que Pâris est le plus joli
garçon des deux; mais je vous réponds que, quand je lui
dis cela, elle devient aussi blanche que quelque linge qui
soit au monde.—<hi rend="italic">Romarin</hi> et <hi rend="italic">Roméo</hi> ne commencent-ils
pas tous deux par la même lettre<note type="editorial" n="49" xml:id="fra-note-000049">Le romarin était un emblème de fidélité, mais l'R s'appelait la lettre de chien, parce qu'ils paraissent la prononcer dès qu'ils commencent à montrer les dents, et la nourrice, qui ne sait pas lire, croit que Roméo veut se moquer d'elle en lui disant que son nom commence par un R.</note>?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000407">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000440">Oui, nourrice; pourquoi? Tous deux commencent
par un R.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000408">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000441">Ah! moqueur que vous êtes! c'est le
nom du chien. R est pour le chien. Non, cela commence
par une autre lettre, je le sais bien, et elle a fait de ça la
plus jolie petite versification de vous et de <hi rend="italic">Romarin</hi>, ça
vous ferait plaisir à entendre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000409">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000442">Parle de moi à ta maîtresse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000410">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000443">Oui, mille et mille fois. Pierre!</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000082">(Roméo sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000411">
            <speaker>PIERRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000444">Me voilà.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000412">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000445">Prends mon éventail et marche devant.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000083">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="5" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-002-scene-005">
          <head>SCÈNE V</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000084">Le jardin de Capulet.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000085">JULIETTE.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000413">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000446">Neuf heures sonnaient quand j'ai envoyé
la nourrice: elle m'avait promis qu'elle serait de retour
au bout d'une demi-heure; peut-être n'aura-t-elle pu le
trouver. Non, ce n'est pas cela.—Oh! elle est boiteuse!
La messagère de l'Amour devrait être la pensée, dix fois
plus rapide que les rayons du soleil lorsqu'ils chassent
les ombres des sombres collines. Aussi l'Amour est-il
traîné par des colombes aux ailes agiles; aussi, prompt
comme le vent, Cupidon porte-t-il des ailes.—Déjà le soleil
arrive au point le plus élevé de sa course journalière,
et depuis neuf heures jusqu'à midi il s'est écoulé trois
longues heures, et cependant elle ne revient pas. Si elle
avait les affections et le sang brûlant de la jeunesse, son
mouvement serait aussi prompt que celui d'une balle;
d'un mot je la ferais bondir vers mon tendre amant, et
un mot de lui me la renverrait. Mais ces vieilles gens, il
semble qu'ils soient morts; on ne saurait les remuer; ils
sont d'une lenteur! lourds et pâles comme le plomb!
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000086">(<hi rend="italic">Entrent la nourrice et Pierre.</hi>)</stage>—O Dieu! la voilà qui revient.
O ma douce nourrice! quelle nouvelle? l'as-tu vu?
L'as-tu trouvé? Renvoie ton valet.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000414">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000447">Pierre, restez à la porte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000415">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000448">Eh bien, bonne, chère nourrice?—O Dieu!
pourquoi cet air triste? Eusses-tu de mauvaises nouvelles,
annonce-les moi gaiement; si elles sont bonnes, c'est faire
honte à la musique des douces nouvelles que de me les
dire sur un air si discordant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000416">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000449">Je suis fatiguée; laissez-moi me reposer
un moment. Fi donc! comme les os me font mal! Ai-je
assez couru!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000417">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000450">Je voudrais que tu eusses mes os et moi tes
nouvelles..... Je t'en prie, allons, parle; bonne, bonne
nourrice, parle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000418">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000451">Jésus! que vous êtes pressée! ne pouvez-vous
pas attendre un instant? Ne voyez-vous pas que
je suis hors d'haleine?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000419">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000452">Comment peux-tu être hors d'haleine, puisque
tu en as assez pour me dire que tu es hors d'haleine?
Les raisons que tu me donnes pour me faire attendre
sont plus longues que le récit que tu me refuses. Tes
nouvelles sont-elles bonnes ou mauvaises? Réponds à
cela <hi rend="italic">oui</hi> ou <hi rend="italic">non</hi>, et après j'attendrai patiemment les détails.
Contente-moi; sont-elles bonnes ou mauvaises?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000420">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000453">Eh bien! vous avez fait le choix d'une
sotte; vous n'entendez rien à choisir un homme. Roméo!
Non, ce n'est pas ça.—Quoiqu'il soit plus beau de visage
que personne, malgré cela, il a la jambe mieux faite que
tous les autres. Pour la main, le pied, la taille, il n'en
faut pas parler; cependant ça n'a pas son pareil. Il n'est
pas la fleur de la politesse!... non! mais, j'en réponds, il
a la douceur d'un agneau. Va ton chemin, jeune fille, et
sers Dieu.—Comment! est-ce qu'on a dîné ici?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000421">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000454">Non, non, mais je savais déjà tout cela. Que
dit-il de notre mariage? qu'en dit-il?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000422">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000455">Ah Dieu! que la tête me fait mal! Quelle
tête j'ai! elle me bat comme si elle allait se fendre en
mille pièces; et mon dos, de l'autre côté! oh! le dos! le
dos! Vous devriez vous maudire d'avoir eu le coeur de
m'envoyer comme cela me tuer à courir de tous côtés.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000423">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000456">En vérité, je suis bien fâchée de te voir
souffrir. Chère, chère, chère nourrice, réponds; que dit
mon amant?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000424">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000457">Votre amant parle comme un honnête
gentilhomme, poli, obligeant, gracieux, et, j'en réponds,
plein de vertu.—Où est votre mère?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000425">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000458">Où est ma mère? Eh bien! elle est là dedans.
Où veux-tu qu'elle soit? Que tu me réponds singulièrement!
<hi rend="italic">Votre amant parle comme un honnête gentilhomme...
Où est votre mère?</hi></p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000426">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000459">Oh! bonne sainte Vierge! est-ce que le
feu y est? Ma foi! comme vous voudrez; si c'est là
l'emplâtre que vous mettez sur mes os malades, vous
pourrez dorénavant faire vos commissions vous-même.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000427">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000460">Est-ce donc la peine de se fâcher ainsi? Allons!
que dit Roméo?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000428">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000461">Avez-vous obtenu la permission d'aller
à confesse aujourd'hui?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000429">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000462">Oui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000430">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000463">Eh bien! dépêchez-vous de vous rendre
à la cellule du père Laurence; il y a là un mari qui va
vous rendre femme. A présent, voilà le sang léger qui
vous monte aux joues: elles deviennent écarlates à la
moindre nouvelle. Dépêchez-vous d'aller <hi rend="italic">à</hi> l'église; moi,
il faut que j'aille d'un autre côté chercher une échelle
au moyen de laquelle votre amant grimpera aussitôt
qu'il fera nuit, pour vous dénicher un oiseau. J'ai toute
la peine, et je travaille pour votre plaisir; mais bientôt,
ce soir, vous aurez votre part du fardeau. Allez, je vais
dîner; dépêchez-vous de vous rendre à la cellule.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000431">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000464">De voler au plus beau sort.—Excellente
nourrice, adieu.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000087">(Elles sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="6" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-002-scene-006">
          <head>SCÈNE VI</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000088">La cellule du frère Laurence.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000089"><hi rend="italic">Entrent</hi> FRÈRE LAURENCE et ROMÉO.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000432">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000465">Veuille le ciel, souriant à notre cérémonie
sainte, ne pas envoyer le chagrin nous la reprocher
dans les heures à venir!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000433">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000466"><hi rend="italic">Amen, amen.</hi> Mais viennent les chagrins qui
pourront, ils ne suffiront pas à payer le bonheur que me
donne un seul et court instant de sa vue. Unissez seulement
nos mains au son des paroles sacrées, et qu'ensuite
la mort, qui dévore l'amour, fasse tout ce qu'elle peut
oser; c'en est assez pour moi d'avoir pu la nommer
mienne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000434">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000467">Ces violents transports ont une fin
violente au milieu de leur triomphe, comme la poudre
et le feu, que le même instant voit s'unir et s'épuiser.
Le miel le plus doux rassasie par sa délicieuse saveur, et
dans les plaisirs du goût s'éteint l'appétit. Aimez donc
avec modération; ainsi font les longues amours: qui va
trop vite arrive aussi tard que qui va trop lentement.
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000090"><hi rend="italic">(Entre Juliette.)</hi></stage>—Voici la dame. Oh! un pied si léger n'usera
jamais ces pierres inaltérables. Un amant monterait
à cheval sur ces fils qui l'été flottent dans le vague de
l'air, qu'il ne tomberait point à terre, tant sont légères
les vanités de ce monde.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000435">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000468">Je souhaite le bonjour à mon vénérable
confesseur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000436">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000469">Roméo, ma fille, te remerciera pour
nous deux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000437">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000470">Je lui en souhaite autant à lui-même, sans
quoi ses remerciements seraient un prix trop élevé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000438">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000471">Ah! Juliette, si la mesure de ta joie est comblée
comme la mienne, et que tu aies plus de talent pour
la peindre, parfume de ton haleine l'air qui nous environne,
et que la brillante harmonie de ta voix déploie
les images du bonheur que nous recevons l'un de l'autre
en une si chère entrevue.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000439">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000472">Il est des pensées qui sont plus riches de
fond que de paroles, et qui se sentent de leur trésor et
non de leur parure. Ils sont dans la misère ceux qui
peuvent calculer ce qu'ils possèdent. Mais tel est l'excès
de fortune où s'est élevé mon sincère amour, que je ne
saurais compter seulement jusqu'à moitié la valeur de
mes richesses.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000440">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000473">Allons, allons, venez avec moi, et
nous aurons bientôt fait; car, avec votre permission,
vous ne resterez pas seuls jusqu'à ce que la sainte Église
ait fait de vous deux une seule chair.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000091">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
      </div>
      <div type="act" n="3" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-003">
        <head>ACTE TROISIÈME</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-003-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000092">Un lieu public.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000093"><hi rend="italic">Entrent</hi> BENVOLIO, MERCUTIO, UN PAGE
<hi rend="italic">et des</hi> VALETS.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000441">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000474">Je t'en prie, cher Mercutio, retirons-nous.
Le jour est brûlant, les Capulet sont dehors, si nous venons
à les rencontrer, jamais nous n'éviterons une querelle,
car dans ces chaleurs où nous sommes le sang
bouillonne avec furie<note type="editorial" n="50" xml:id="fra-note-000050">In the warm time the people for the most part be more unruly. P. Smith, Commonwealth of England.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000442">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000475">Tu ressembles à ces hommes qui, en
entrant dans une taverne, vous campent leur épée sur
la table en disant: «Dieu me fasse la grâce de n'avoir
pas besoin de toi,» et qui n'ont pas plutôt senti l'effet
du second verre de vin qu'ils la tirent contre le cabaretier,
lorsqu'il n'y en a réellement aucun besoin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000443">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000476">Moi! je ressemble à ces gens-là?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000444">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000477">Allons, allons, tu es dans ton espèce un
gaillard aussi bouillant que personne en Italie, aussi
prompt à t'emporter et aussi emporté dans ta promptitude.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000445">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000478">Et à quoi revient ceci?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000446">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000479">C'est que, s'il y en avait deux comme toi,
bientôt nous ne les aurions plus, car ils se tueraient l'un
l'autre. Toi, tu te prendrais de querelle avec un homme
pour un poil de plus ou de moins à la barbe; tu te prendrais
de querelle avec un homme parce qu'il casserait
des noisettes, sans autre raison, si ce n'est que tu as les
yeux couleur de noisette. Quel autre oeil qu'un oeil ainsi
fait pourrait découvrir un pareil sujet de querelle? Ta
tête est pleine de querelles, comme l'oeuf est plein de
nourriture; cependant elle a été rendue, à force de querelles
et de coups, aussi vide qu'un oeuf éclos. N'as-tu
pas cherché dispute à un homme sur ce qu'il toussait
dans la rue, parce que cela éveillait ton chien qui dormait
au soleil; à un tailleur, parce qu'il portait son habit
neuf avant les fêtes de Pâques; à un autre encore,
parce qu'un vieux ruban nouait ses souliers neufs? Et tu
veux me faire la leçon pour m'empêcher de quereller?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000447">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000480">Si j'étais aussi querelleur que toi, le premier
que je rencontrerais pourrait acheter le revenu de
toute ma vie pour le prix d'une heure et quart.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000448">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000481">De toute ta vie, imbécile<note type="editorial" n="51" xml:id="fra-note-000051">The fee simple of my life! BENV. The fee simple; oh! simple, MERCUT. Ce jeu de mots de Mercutio a été impossible à rendre.</note>!</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000094">(Entrent Tybalt et plusieurs autres.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000449">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000482">Par mon chef, voici venir les Capulet.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000450">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000483">Par mon talon, je m'en moque.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000451">
            <speaker>TYBALT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000484">Tenez-vous près de moi, je veux leur parler.—Cavaliers,
bonsoir; un mot avec un de vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000452">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000485">Rien qu'un seul mot avec un de nous? Accouplez
quelque chose avec, que cela fasse un mot et un
coup.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000453">
            <speaker>TYBALT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000486">Vous m'y trouverez assez disposé, mon gentilhomme,
pour peu que vous m'en donniez l'occasion.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000454">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000487">Ne pouvez-vous prendre l'occasion sans
qu'on vous la donne?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000455">
            <speaker>TYBALT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000488">Mercutio, tu es de concert avec Roméo.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000456">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000489">De concert? Comment! nous prend-il pour
des ménétriers, c'est que si nous étions des ménétriers,
faites attention que vous ne nous trouveriez pas d'accord
avec vous. Voilà mon archet, voilà qui vous fera
danser. Corbleu, de concert!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000457">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000490">Nous parlons ici dans un lieu fréquenté de
tout le monde: ou retirons-nous en quelque lieu écarté,
ou raisonnez tranquillement sur vos griefs, ou bien allons-nous-en;
tous les yeux se fixent sur nous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000458">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000491">Les hommes ont des yeux pour regarder.
Qu'ils nous regardent, si cela leur plaît; pour moi, je ne
bouge pas d'ici pour faire plaisir à qui que ce soit.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000095">(Entre Roméo.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000459">
            <speaker>TYBALT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000492">Eh bien! la paix soit avec vous, cavalier.
J'aperçois mon homme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000460">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000493">Que je sois pendu pourtant, mon gentilhomme,
s'il porte votre livrée. Par ma foi, vous pouvez
marcher devant sur le pré, il vous y suivra; et dans ce
sens votre seigneurie peut dire qu'elle a trouvé son
homme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000461">
            <speaker>TYBALT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000494">Roméo, la haine que je te porte ne me permet
pas un mot plus doux: tu es un traître.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000462">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000495">Tybalt, les raisons que j'ai de t'aimer me font
pardonner à la fureur qu'annonce un pareil salut. Je ne
suis point un traître: ainsi donc, adieu, je vois que tu ne
me connais pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000463">
            <speaker>TYBALT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000496">Jeune homme, cela ne répare point les outrages
que tu m'as faits: ainsi reviens et mets l'épée à la
main.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000464">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000497">Je proteste que je ne t'ai jamais offensé, et
que je t'aime plus que tu ne saurais le penser jusqu'à ce
que tu connaisses les motifs de mon affection. Ainsi,
brave Capulet, dont le nom m'est aussi cher que le mien,
accepte cette satisfaction.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000465">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000498">Oh! lâche sang-froid! déshonorante soumission!—<hi rend="italic">A
la stoccata</hi>, pour effacer cela. Tybalt, le
preneur de rats, voulez-vous faire un tour avec moi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000466">
            <speaker>TYBALT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000499">Que veux-tu de moi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000467">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000500">Bon roi des chats, rien du tout qu'une de
vos neuf vies, afin d'en faire ce qu'il me plaira; et ensuite,
selon que vous en userez à mon égard, je pourrai
bien battre à plat les huit autres. Veuillez donc prendre
votre épée par les oreilles pour la faire sortir de son étui,
et dépêchez-vous; ou bien, avant qu'elle soit dehors, la
mienne sera sur vos oreilles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000468">
            <speaker>TYBALT</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000096">tirant l'épée</stage>
            <p xml:id="fra-p-000501">Je suis à vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000469">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000502">Cher Mercutio, remets ton épée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000470">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000503">Allons, mon gentilhomme, votre passade.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000097">(Il se battent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000471">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000504">Tire ton épée, Benvolio, désarmons-les.—Gentilshommes,
c'est une honte: ne tombez pas dans
une pareille désobéissance.—Tybalt, Mercutio, le prince
a expressément défendu toute querelle dans les rues de
Vérone.—Tybalt, arrêtez.—Cher Mercutio.....</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000098">(Sortent Tybalt et ses partisans.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000472">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000505">Je suis blessé! Malédiction sur les deux
maisons! me voilà expédié!—Est-ce qu'il est parti, et
sans rien avoir?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000473">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000506">Quoi, tu es blessé?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000474">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000507">Oui, oui, une égratignure: par ma foi, c'est
assez. Où est mon page?—Drôle, va chercher un chirurgien.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000099">(Le page sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000475">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000508">Prends ton courage, ami, ta blessure ne peut
être grave.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000476">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000509">Non, elle n'est pas aussi profonde qu'un
puits, ni aussi large que la porte d'une église; mais c'en
est assez, elle suffira. Venez me voir demain matin, et
vous me trouverez tombé<note type="editorial" n="52" xml:id="fra-note-000052">A grave man, un homme grave et un homme bon pour le tombeau.</note> dans le sérieux. Je suis poivré,
j'en réponds, du moins pour ce monde-ci. Malédiction sur
vos deux maisons! Corbleu! un chien, un rat, une souris,
un chat, égratigner un homme à mort! un bravache, un
faquin, un traître, qui ne combat que par règles d'arithmétique!
pourquoi diable êtes-vous venu vous jeter
entre nous deux? J'ai reçu le coup par-dessous votre
bras.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000477">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000510">Je faisais pour le mieux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000478">
            <speaker>MERCUTIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000511">Aidez-moi, Benvolio, à entrer dans quelque
maison voisine, ou bien je vais m'évanouir. Malédiction
sur vos deux maisons! elles ont fait de moi une
pâture à vers. Oh! j'ai la botte et bien à fond. Ah! vos
deux maisons!</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000100">(Mercutio et Benvolio sortent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000479">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000512">C'est pour moi que ce gentilhomme, le proche
parent du prince, mon intime ami, a reçu cette blessure
mortelle: ma réputation est entachée par l'affront que
m'a fait Tybalt; Tybalt, mon parent depuis une heure!
O chère Juliette! ta beauté a fait de moi un homme efféminé,
elle a amolli la trempe vigoureuse de mon courage.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000101">(Entre Benvolio.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000480">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000513">O Roméo, Roméo! le brave Mercutio est
mort: cette âme généreuse, dédaignant trop tôt la terre,
s'est élevée vers les nuages.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000481">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000514">Les noires destinées de ce jour vont s'étendre
sur des jours nombreux: celui-ci commence seulement
les malheurs, d'autres les finiront.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000102">(Rentre Tybalt.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000482">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000515">Voici le furieux Tybalt qui revient.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000483">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000516">Vivant, triomphant, et Mercutio est tué! Retourne
dans les cieux, prudente douceur, et toi, fureur à
l'oeil enflammé, sois maintenant mon guide.—A présent,
Tybalt, reprends pour toi ce nom de traître que tu me
donnais tout à l'heure: l'âme de Mercutio, arrêtée à peu
de distance au-dessus de nos têtes, attend que la tienne
vienne lui tenir compagnie. Il faut que toi ou moi, ou
tous les deux, nous allions le rejoindre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000484">
            <speaker>TYBALT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000517">C'est toi, qui étais ici-bas de son parti, misérable
enfant, qui dois l'aller trouver.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000485">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000518">Voici qui en décidera.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000103">(Ils se battent. Tybalt tombe.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000486">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000519">Fuis, Roméo; va-t'en: les citoyens sont en
alarme, et Tybalt est tué. Ne reste point ainsi dans la
stupeur. Le prince va te condamner à mort si tu es pris.
Fuis, sauve-toi, va-t'en.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000487">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000520">Oh! je suis le jouet de la fortune<note type="editorial" n="53" xml:id="fra-note-000053">I am fortune's fool.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000488">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000521">Pourquoi es-tu encore ici?</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000104">(Roméo sort.)</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000105">(Entrent des citoyens, etc.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000489">
            <speaker>UN CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000522">Par quelle rue s'est-il enfui, celui qui a
tué Mercutio? Tybalt, cet assassin, par où s'est-il sauvé?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000490">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000523">Le voilà étendu là, ce Tybalt.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000491">
            <speaker>LE CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000524">Levez-vous, seigneur, suivez-moi, je vous
somme au nom du prince; obéissez.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000106">(Entrent le prince et sa suite, Montaigu, Capulet, leurs femmes
et autres personnages.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000492">
            <speaker>LE PRINCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000525">Où sont les vils auteurs de ce tumulte?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000493">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000526">Noble prince, je puis raconter toutes les
malheureuses circonstances de cette fatale querelle.
Voilà celui que le jeune Roméo a tué, et qui avait tué
ton parent le brave Mercutio.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000494">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000527">Tybalt! mon neveu! ô fils de
mon frère! Cruelle vue! hélas! le sang de mon cher neveu
tout répandu!—Prince, si tu es juste, pour notre
sang, le sang des Montaigu doit être versé.—Mon neveu,
mon neveu!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000495">
            <speaker>LE PRINCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000528">Benvolio, qui a commencé cette rixe sanglante?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000496">
            <speaker>BENVOLIO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000529">Tybalt, que vous voyez ici tué de la main
de Roméo. Roméo lui a parlé raisonnablement; il l'a
prié de considérer combien la querelle était légère; il
lui a représenté en outre quel serait votre courroux. Tout
cela dit d'un ton plein de douceur, d'un regard tranquille,
et même dans l'humble attitude d'un suppliant,
n'a pu faire trêve à la violence désordonnée de Tybalt,
qui, sourd aux paroles de paix, tourne la pointe de son
épée contre le sein du brave Mercutio: celui-ci, tout aussi
bouillant que lui, engage le fer homicide contre le fer,
et, avec un dédain martial, d'une main écarte la froide
mort, et de l'autre la renvoie à Tybalt, qui par son
adresse la repousse vers lui. Roméo crie de toutes ses
forces: «Arrêtez, amis; séparez-vous;» et d'un bras plus
prompt que sa parole, il abaisse leurs pointes meurtrières
et se précipite entre eux deux: mais un coup cruel
de Tybalt se fait jour par-dessous le bras de Roméo, et
atteint aux sources de la vie l'intrépide Mercutio. Alors
Tybalt se sauve; mais quelques moments après il revient
vers Roméo, chez qui venait de naître le désir de la vengeance:
tous deux y courent comme la foudre; car avant
que j'eusse eu le temps de tirer mon épée pour les séparer,
le courageux Tybalt était tué. Roméo l'ayant vu
tomber a pris la fuite. Voilà la vérité, ou Benvolio consent
à mourir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000497">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000530">Il est parent des Montaigu; l'affection
le rend imposteur: il ne dit pas la vérité. Près de
vingt d'entre eux ont combattu dans cette odieuse rencontre,
et les vingt ensemble n'ont pu tuer qu'un seul
homme. Je demande justice; et toi, prince, tu nous la
dois: Roméo a tué Tybalt; Roméo ne doit plus vivre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000498">
            <speaker>LE PRINCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000531">Roméo a tué Tybalt, mais Tybalt a tué
Mercutio: qui de vous payera le prix d'un sang si cher?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000499">
            <speaker>LA SIGNORA MONTAIGU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000532">Ce n'est pas Roméo, prince; il
était l'ami de Mercutio: sa faute a seulement terminé la
vie de Tybalt, comme l'aurait fait la loi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000500">
            <speaker>LE PRINCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000533">Et pour cette offense, nous l'exilons sur
l'heure. Je suis intéressé dans l'effet de vos haines: mon
sang coule ici pour vos querelles féroces; mais je saurai
vous imposer une si forte amende que je vous ferai tous
repentir de mes pertes. Je serai sourd à toute défense et
à toute excuse; ni larmes ni prières ne pourront racheter
de pareils délits: ne songez donc point à en faire
usage. Que Roméo quitte ces lieux en toute hâte, ou
l'heure qui l'y verra surprendre sera la dernière de sa
vie. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000107">(<hi rend="italic">A sa suite.</hi>)</stage>—Emportez ce corps, et attendez mes ordres:
la clémence devient meurtrière quand elle pardonne
à l'homicide.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000108">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-003-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000109">Un appartement dans la maison de Capulet.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000110"><hi rend="italic">Entre</hi> JULIETTE.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000501">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000534">Qu'un galop rapide, coursiers aux pieds
brûlants, vous emporte vers le palais du Soleil: de son
fouet, un conducteur tel que Phaéton vous aurait précipités
vers le couchant et aurait ramené la sombre Nuit.
Étends ton épais rideau. Nuit qui couronne l'amour;
ferme les yeux errants, et que Roméo puisse voler dans
mes bras sans qu'on le dise et sans qu'on le voie. La lumière
de leurs mutuelles beautés suffit aux amants pour
accomplir leurs amoureux mystères; ou si l'Amour est
aveugle, il ne s'en accorde que mieux avec la Nuit.
Viens, Nuit obligeante, matrone aux vêtements modestes,
tout en noir, apprends-moi à perdre au jeu de
qui perd gagne, où l'enjeu est deux virginités sans
tache; couvre de ton obscur manteau mes joues où se
révolte mon sang effarouché, jusqu'à ce que mon
craintif amour, devenu plus hardi dans l'épreuve d'un
amour fidèle, n'y voie plus qu'un chaste devoir.—Viens,
ô Nuit; viens, Roméo; viens, toi qui es le jour au milieu
de la nuit; car sur les ailes de la nuit tu arriveras plus
éclatant que n'est sur les plumes du corbeau la neige
nouvellement tombée. Viens, douce nuit; viens, nuit
amoureuse, le front couvert de ténèbres: donne-moi mon
Roméo; et quand il aura cessé de vivre, reprends-le, et,
partage-le en petites étoiles, il rendra la face des cieux si
belle, que le monde deviendra amoureux de la nuit et renoncera
au culte du soleil indiscret. Oh! j'ai acheté une
demeure d'amour, mais je n'en suis pas encore en possession,
et celui qui m'a acquise n'est pas encore en jouissance.
Ce jour est aussi ennuyeux que la veille d'une
fête pour l'enfant qui a une robe neuve et qui ne peut
encore la mettre.—Oh! voilà ma nourrice. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000111">(<hi rend="italic">Entre la
nourrice avec une échelle de cordes.</hi>)</stage> Elle m'apporte des
nouvelles, et la bouche qui prononce seulement le nom
de Roméo devient l'organe d'une éloquence céleste.—Eh
bien! nourrice, quelles nouvelles? Qu'as-tu là? l'échelle
que Roméo t'a dit d'apporter?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000502">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000535">Oui, oui, l'échelle.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000112">(Elle la jette à terre.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000503">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000536">Ah ciel! quelles nouvelles? Pourquoi tordre
ainsi tes mains?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000504">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000537">O jour de malheur! il est mort, il est
mort, il est mort! Nous sommes perdues, madame, nous
sommes perdues. O malheureux jour! il n'est plus, il est
tué, il est mort!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000505">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000538">Le ciel a-t-il pu être si cruel?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000506">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000539">Ce n'est pas le ciel, non; c'est Roméo.
O Roméo! ô Roméo! qui l'aurait jamais pensé? Roméo!....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000507">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000540">Quel démon es-tu, pour me tourmenter
ainsi? L'horrible enfer devrait seul retentir des hurlements
d'un pareil supplice. Roméo s'est-il tué lui-même?
Dis seulement <hi rend="italic">oui</hi>, et ce simple monosyllabe <hi rend="italic">oui</hi> renfermera
plus de poison que l'oeil empoisonné du basilic.
L'existence de ce <hi rend="italic">oui</hi><note type="editorial" n="54" xml:id="fra-note-000054">Juliette joue sur le mot I, qui signifiait alors également moi et oui, I pour yes.</note> terminera la mienne; ou ferme ces
yeux qui me répondent <hi rend="italic">oui</hi>, ou s'il est mort dis <hi rend="italic">oui</hi>, et s'il
ne l'est pas dis <hi rend="italic">non</hi>: qu'un mot bien court décide de mon
bonheur ou de mon malheur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000508">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000541">J'ai vu la blessure, je l'ai vue de mes
yeux, Dieu me pardonne! là, sur sa mâle poitrine. Un
pauvre cadavre, un pauvre cadavre tout sanglant, pâle,
pâle comme les cendres, tout souillé de sang, d'un sang
tout noir. A cette vue je me suis évanouie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000509">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000542">Oh! manque, mon coeur! Pauvre banqueroutier,
manque pour toujours<note type="editorial" n="55" xml:id="fra-note-000055">O break my heart, poor bankrupt, break at once; break signifie se briser et faire banqueroute.</note>; emprisonnez-vous,
mes yeux; ne jetez plus un seul regard sur la liberté.
Terre vile, rends-toi à la terre; que tout mouvement
s'arrête, et qu'une même bière presse de son poids et
Roméo et toi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000510">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000543">O Tybalt, Tybalt! le meilleur ami que
j'eusse! O aimable Tybalt, honnête cavalier, faut-il que
j'aie vécu pour te voir mort!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000511">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000544">Quelle est donc cette tempête qui souffle
ainsi dans les deux sens contraires? Roméo est-il tué, et
Tybalt est-il mort? Mon cousin chéri et mon époux plus
cher encore? Que la terrible trompette sonne donc le jugement
universel. Qui donc est encore en vie, si ces deux-là
sont morts?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000512">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000545">Tybalt est mort, et Roméo est banni:
Roméo, qui l'a tué, est banni.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000513">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000546">O Dieu! la main de Roméo a-t-elle versé le
sang de Tybalt?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000514">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000547">Il l'a fait, il l'a fait! O jour de malheur!
il l'a fait!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000515">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000548">O coeur de serpent caché sous un visage
semblable à une fleur! jamais dragon a-t-il choisi un si
charmant repaire? Beau tyran, angélique démon, corbeau
couvert des plumes d'une colombe, agneau transporté
de la rage du loup, méprisable substance de la plus
divine apparence, toi, justement le contraire de ce que tu
paraissais à juste titre, damnable saint, traître plein
d'honneur! O nature, qu'allais-tu donc chercher en enfer,
lorsque de ce corps charmant, paradis sur la terre, tu fis
le berceau de l'âme d'un démon? Jamais livre contenant
une aussi infâme histoire porta-t-il une si belle couverture?
et se peut-il que la trahison habite un si brillant
palais?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000516">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000549">Il n'y a plus ni sincérité, ni foi,
ni honneur dans les hommes; tous sont parjures, corrompus,
hypocrites. Ah! où est mon valet? Donnez-moi
un peu d'<hi rend="italic">aqua vitæ</hi>..... Tous ces chagrins, tous ces
maux, toutes ces peines me vieillissent. Honte soit à
Roméo!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000517">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000550">Maudite soit ta langue pour un pareil souhait!
Il n'est pas né pour la honte: la honte rougirait de
s'asseoir sur son front; c'est un trône où on peut couronner
l'honneur, unique souverain de la terre entière.
Oh! quelle brutalité me l'a fait maltraiter ainsi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000518">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000551">Quoi! vous direz du bien de celui qui a
tué votre cousin?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000519">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000552">Eh! dirai-je du mal de celui qui est mon
mari? Ah! mon pauvre époux, quelle langue soignera
ton nom, lorsque moi, ta femme depuis trois heures,
je l'ai ainsi déchiré? Mais pourquoi, traître, as-tu tué
mon cousin? Ah! ce traître de cousin a voulu tuer mon
époux.—Rentrez, larmes insensées, rentrez dans votre
source; c'est au malheur qu'appartient ce tribut que par
méprise vous offrez à la joie. Mon époux vit, lui que Tybalt
aurait voulu tuer; et Tybalt est mort, lui qui aurait
voulu tuer mon époux. Tout ceci est consolant, pourquoi
donc pleuré-je? Ah! c'est qu'il y a là un mot, plus fatal
que la mort de Tybalt, qui m'a assassinée.—Je voudrais
bien l'oublier; mais, ô ciel! il pèse sur ma mémoire
comme une offense digne de la damnation sur l'âme du
pécheur. <hi rend="italic">Tybalt est mort, et Roméo est..... banni!</hi> Ce <hi rend="italic">banni,</hi>
ce seul mot <hi rend="italic">banni</hi>, a tué pour moi dix mille Tybalt. La
mort de Tybalt était un assez grand malheur, tout eût-il
fini là; ou si les cruelles douleurs se plaisent à marcher
ensemble, et qu'il faille nécessairement que d'autres
peines les accompagnent, pourquoi, après m'avoir dit:
«Tybalt est mort,» n'a-t-elle pas continué: «ton père
aussi, ou ta mère, ou tous les deux?» cela eût excité en
moi les douleurs ordinaires<note type="editorial" n="56" xml:id="fra-note-000056">Modern lamentation (douleurs d'usage).</note>. Mais par cette arrière-garde
qui a suivi la mort de Tybalt, <hi rend="italic">Roméo est banni</hi>; par ce
seul mot, père, mère, Tybalt, Roméo, Juliette, tous sont
assassinés, tous morts. Roméo banni! Il n'y a ni fin, ni
terme, ni borne, ni mesure dans la mort qu'apporte avec
lui ce mot, aucune parole ne peut sonder ce malheur.—Mon
père, ma mère, où sont-ils, nourrice?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000520">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000553">Pleurants et gémissants sur le corps de
Tybalt. Voulez-vous aller les trouver? Je vais vous y conduire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000521">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000554">Ils lavent donc ses blessures de leurs larmes!
Quand elles se sécheront, les miennes seront finies
par le bannissement de Roméo.—Remporte ces cordes.—Pauvre
échelle, te voilà trompée comme moi, car
Roméo est exilé. Il t'avait faite pour lui servir de route
vers mon lit; et moi, fille encore, je meurs fille et veuve.—Viens,
échelle; viens, nourrice; je vais à mon lit
nuptial: c'est à la mort, et non à Roméo qu'appartient
ma virginité.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000522">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000555">Hâtez-vous de vous rendre à votre
chambre: je trouverai Roméo pour vous consoler; je
sais bien où il est. Écoutez-moi, votre Roméo sera ici <hi rend="italic">ce
</hi>soir; je vais le trouver; il est caché dans la cellule du
frère Laurence.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000523">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000556">Oh! trouve-le. Donne cet anneau à mon fidèle
chevalier, et dis-lui de venir recevoir mon dernier
adieu.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000113">(Elles sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-003-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000114">La cellule du frère Laurence.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000115"><hi rend="italic">Entrent</hi> FRÈRE LAURENCE et ROMÉO.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000524">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000557">Roméo, sors de ta retraite: viens ici,
homme craintif; l'affliction s'est éprise de tes mérites,
et la calamité t'a épousé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000525">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000558">Mon père, quelles nouvelles? quel est l'arrêt
du prince? quelle infortune encore inconnue demande à
s'attacher à moi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000526">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000559">Mon cher fils n'est que trop accoutumé
à cette cruelle société. Je t'apporte la nouvelle de
l'arrêt du prince.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000527">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000560">Eh bien! le jugement du prince est-il plus
doux que le jour du jugement?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000528">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000561">Un arrêt moins rigoureux s'est
échappé de sa bouche: ce n'est pas la mort de ton corps,
mais son bannissement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000529">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000562">Ah! le bannissement! aie pitié de moi; dis la
mort. L'aspect de l'exil porte avec lui plus de terreur,
beaucoup plus que la mort. Ah! ne me dis pas que c'est
le bannissement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000530">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000563">Tu es banni de Vérone. Prends patience;
le monde est grand et vaste.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000531">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000564">Le monde n'existe pas hors des murs de Vérone;
ce n'est plus qu'un purgatoire, une torture, un
véritable enfer. Banni de ce lieu, je le suis du monde,
c'est la mort. Oui, le bannissement, c'est la mort sous un
faux nom; et ainsi, en nommant la mort un bannissement,
tu me tranches la tête avec une hache d'or, et
souris au coup qui m'assassine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000532">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000565">O mortel péché! ô farouche ingratitude!
Pour ta faute, notre loi demandait la mort; mais
le prince indulgent, prenant ta défense, a repoussé de
côté la loi, et a changé ce mot funeste de <hi rend="italic">mort</hi> en celui
de <hi rend="italic">bannissement</hi>: c'est une rare clémence, et tu ne veux
pas la reconnaître.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000533">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000566">C'est un supplice et non une grâce. Le ciel est
ici, où vit Juliette: les chats, les chiens, la moindre
petite souris, tout ce qu'il y a de plus misérable vivra
ici dans le ciel, pourra la voir; et Roméo ne le peut
plus! La mouche qui vit de charogne jouira d'une condition
plus digne d'envie, plus honorable, plus relevée
que Roméo; elle pourra s'ébattre sur les blanches merveilles
de la chère main de Juliette, et dérober le bonheur
des immortels sur ces lèvres où la pure et virginale
modestie entretient une perpétuelle rougeur, comme si
les baisers qu'elles se donnent étaient pour elles un péché;
mais Roméo ne le peut pas, il est banni! Ce que
l'insecte peut librement voler, il faut que je vole pour le
fuir; il est libre et je suis banni<note type="editorial" n="57" xml:id="fra-note-000057">They may do this, when I am from this must fly They are free men, but I am banished. Le jeu de mots du premier de ces deux vers est entre fly (mouche) et fly (fuir); celui du second entre free-men (hommes libres) et freaming (bourdonnant), qui se prononcent à peu près de même, a été impossible à rendre.</note>; et tu me diras encore
que l'exil n'est pas la mort!... N'as-tu pas quelque poison
tout préparé, quelque poignard affilé, quelque moyen
de mort soudaine, fût-ce la plus ignoble? Mais banni!
me tuer ainsi! banni! O moine, quand ce mot se prononce
en enfer, les hurlements l'accompagnent.—Comment
as-tu le coeur, toi un prêtre, un saint confesseur,
toi qui absous les fautes, toi mon ami déclaré, de me
mettre en pièces par ce mot <hi rend="italic">bannissement</hi>?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000534">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000567">Amant insensé, écoute seulement
une parole.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000535">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000568">Oh! tu vas me parler encore de bannissement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000536">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000569">Je veux te donner une arme pour
te défendre de ce mot: c'est la philosophie, ce doux baume
de l'adversité; elle te consolera, quoique tu sois exilé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000537">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000570">Encore l'exil! Que la philosophie aille se faire
pendre: à moins que la philosophie n'ait le pouvoir de
créer une Juliette, de déplacer une ville, ou de changer
l'arrêt d'un prince, elle n'est bonne à rien, elle n'a nulle
vertu; ne m'en parle plus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000538">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000571">Oh! je vois maintenant que les insensés
n'ont point d'oreilles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000539">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000572">Comment en auraient-ils, lorsque les hommes
sages n'ont pas d'yeux?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000540">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000573">Laisse-moi discuter avec toi ta situation.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000541">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000574">Tu ne peux parler de ce que tu ne sens pas.
Si tu étais aussi jeune que moi, amant de Juliette, marié
seulement depuis une heure, meurtrier de Tybalt, éperdu
d'amour comme moi, et comme moi banni, alors tu
pourrais parler; alors tu pourrais t'arracher les cheveux
et te jeter sur la terre comme je fais, pour prendre la
mesure d'un tombeau qui n'est pas encore ouvert.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000542">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000575">Lève-toi, on frappe; bon Roméo,
cache-toi.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000116">(On frappe derrière le théâtre.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000543">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000576">Me cacher? Non, à moins que la vapeur des
gémissements de mon coeur malade, m'enveloppant
comme un brouillard, ne me dérobe aux yeux qui me
cherchent. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000117"><hi rend="italic">(On frappe.)</hi></stage></p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000544">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000577">Écoute comme ils frappent.—Qui est
là?—Roméo, lève-toi; tu seras pris.—Attendez un instant.—Lève-toi,
fuis dans mon cabinet.—<stage type="business" xml:id="fra-stage-000118"><hi rend="italic">(On frappe.)</hi></stage>
Dans un moment.—Volonté de Dieu! quelle obstination
est la tienne?—J'y vais, j'y vais.—<stage type="business" xml:id="fra-stage-000119"><hi rend="italic">(On frappe.)</hi></stage> Qui frappe
si fort? D'où venez-vous? que demandez-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000545">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000120">en dehors</stage>
            <p xml:id="fra-p-000578">Laissez-moi entrer, et vous apprendrez
mon message. Je viens de la part de la signora
Juliette.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000546">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000579">En ce cas, soyez la bienvenue.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000121">(Entre la nourrice.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000547">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000580">O saint frère, oh! dites-moi, saint frère,
où est l'époux de ma maîtresse? où est Roméo?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000548">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000581">Le voilà étendu sur la terre, ivre de
ses propres larmes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000549">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000582">Oh! il est dans le même état que ma
maîtresse, juste dans le même état.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000550">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000583">O funeste sympathie, déplorable situation!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000551">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000584">Voilà comme elle est étendue, pleurant
et sanglotant, sanglotant et pleurant.—Levez-vous, levez-vous,
levez-vous, si vous êtes un homme. Pour l'amour
de Juliette, pour l'amour d'elle, levez-vous et soutenez-vous.
Comment pouvez-vous être tombé si bas?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000552">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000585">O nourrice!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000553">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000586">Ah! seigneur, seigneur!—Eh bien! la
mort est la fin de tous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000554">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000587">Parles-tu de Juliette? En quel état est-elle? Ne
me regarde-t-elle pas comme un assassin de profession,
depuis que j'ai souillé l'enfance de notre bonheur d'un
sang qui tient de si près au sien? Où est-elle? comment
est-elle? que dit ma secrète épouse du lien qui a scellé
nos amours<note type="editorial" n="58" xml:id="fra-note-000058">What say My conceal'd lady to our cancell'd love?</note>?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000555">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000588">Ah! elle ne dit rien, seigneur; mais elle
pleure, et puis elle pleure: tantôt elle tombe sur son lit,
tantôt elle se relève en sursaut et elle appelle Tybalt,
et puis elle appelle en criant Roméo; et puis elle retombe.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000556">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000589">Comme si ce nom, parti d'une arme meurtrière,
la tuait, comme la main maudite de celui qui le
porte a tué son parent.—Dis-moi, frère, dis-moi en quelle
vile partie de mon corps habite ce nom; dis-le moi, pour
que j'en ravage l'odieuse demeure.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000122">(Il tire son épée.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000557">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000590">Arrête ta main désespérée. Es-tu un
homme? Ta figure crie que tu en es un; mais tes pleurs
sont d'une femme, et tes actions désordonnées indiquent
la fureur d'une bête privée de raison. Femme dépourvue
de grâces, homme seulement en apparence, n'es-tu donc
sous la ressemblance de tous les deux qu'un animal difforme?
Tu m'as confondu. Par mon saint ordre, j'avais
cru ton âme mieux trempée. Après avoir tué Tybalt,
veux-tu te tuer toi-même, et, par le coup d'une damnable
haine contre toi-même, tuer aussi ton épouse qui ne vit
qu'en toi? Pourquoi t'emporter ainsi contre ta naissance,
le ciel et la terre? Ta naissance, le ciel et la terre se sont
réunis pour avoir part à ton existence, et tu veux tout
perdre à la fois! Fi donc! fi donc! tu déshonores ta personne,
ton amour, ton intelligence; toi qui, riche de ces
dons précieux, comme l'avare, n'en emploies aucun à
son véritable usage, seul capable de donner du lustre à
ta personne, à ton intelligence, à ton amour. Ta noble figure
devient un simulacre de cire dépouillé de ce qui fait
la valeur d'un homme: tes serments du plus tendre amour
ne sont qu'un noir parjure, lorsque tu détruis cet amour
que tu avais fait voeu de chérir: ton intelligence, cet ornement
de ta personne et de ton amour, trompée elle-même
dans la règle qu'elle doit leur prescrire à tous
deux, de même que la poudre dans le carnier d'un soldat
maladroit, prend feu par ton impéritie et te met en
pièces par les moyens destinés à ta défense.—Allons,
homme, relève-toi, ta Juliette est vivante, ta Juliette
pour l'amour de qui tu étais mort, il n'y a qu'un moment.
Tu es heureux par là, Tybalt voulait te tuer, et c'est toi
qui as tué Tybalt; là encore tu es heureux. La loi, qui
te menaçait de la mort, devenue ton amie, n'a prononcé
que l'exil; en cela tu es heureux; un amas de bénédictions
est descendu sur ta tête; le bonheur s'empresse
autour de toi dans ses plus doux atours; et toi, comme
une jeune fille obstinée et perverse, tu boudes avec humeur
ta fortune et ton amour. Prends-y garde, prends-y
garde; c'est ainsi qu'on meurt misérable. Allons, va rejoindre
ton amante, comme il a été convenu; monte dans
sa chambre; pars et va la consoler. Mais souviens-toi de
la quitter avant que la garde soit placée; car alors tu ne
pourrais plus arriver à Mantoue, où tu dois rester jusqu'à
ce que nous puissions trouver l'occasion d'annoncer votre
mariage, de réconcilier vos parents, d'obtenir ta grâce
du prince, et de te rappeler, cinq cent mille fois plus
transporté de bonheur que tu n'as répandu de lamentations
en partant.—Va devant, nourrice; parle de moi
à ta maîtresse; dis-lui de hâter dans toute la maison le
moment de se mettre au lit: le chagrin dont ils sont accablés
doit les y disposer. Roméo va venir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000558">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000591">O Seigneur mon Dieu, je resterais ici
toute la nuit pour entendre ces bons avis. Oh! ce que
c'est que la science!—Mon cher maître, je vais annoncer
à ma maîtresse que vous allez venir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000559">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000592">Va, et dis à ma douce amie de se préparer à
me gronder.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000560">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000593">Voici, seigneur, un anneau qu'elle m'a
chargé de vous donner. Hâtez-vous, ne perdez pas de
temps, car il se fait déjà bien tard.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000123">(Elle sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000561">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000594">Comme ce don a ranimé mon courage!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000562">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000595">Partez, bonne nuit. Toute votre
destinée dépend de ceci: ou sortez de la ville avant
que la garde soit postée, ou au point du jour sortez déguisé.
Restez à Mantoue; je trouverai votre domestique;
de temps en temps, il vous instruira de tout ce qu'il arrivera
de favorable pour vous ici. Donne-moi ta main;
il est tard; adieu, bonne nuit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000563">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000596">Si je n'étais appelé par une joie au-dessus de
toutes les joies, ce serait un chagrin de me séparer de
toi si brusquement. Adieu!</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000124">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="4" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-003-scene-004">
          <head>SCÈNE IV</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000125">La maison de Capulet.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000126">CAPULET, LA SIGNORA CAPULET, PARIS.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000564">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000597">Il est arrivé, seigneur, des choses si malheureuses,
que nous n'avons pas eu le temps de disposer
notre fille. Voyez-vous, elle aimait chèrement son cousin
Tybalt, et moi je l'aimais bien aussi. Enfin, nous sommes
nés pour mourir.—Il est très-tard, elle ne descendra
pas ce soir; et je vous réponds que, sans votre compagnie,
il y a une heure que je serais au lit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000565">
            <speaker>PARIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000598">Ces moments amers ne sont pas des moments
d'amour<note type="editorial" n="59" xml:id="fra-note-000059">Those times of woe afford no time to woo.</note>.—Bonne nuit, madame; présentez mes hommages
à votre fille.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000566">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000599">Je n'y manquerai pas, et demain,
dès le matin, je saurai sa pensée: pour ce soir, son accablement
l'a forcée à se retirer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000567">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000600">Moi, Pâris, je veux témérairement vous répondre
de l'amour de ma fille. Je pense bien qu'à tous
égards elle se laissera gouverner par moi; je dis plus, je
n'en doute pas.—Ma femme, allez la trouver avant de
vous mettre au lit, instruisez-la de l'amour de mon fils
Pâris, et donnez-lui ordre, faites-y bien attention, pour
mercredi prochain. Mais doucement: quel jour est-ce
aujourd'hui?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000568">
            <speaker>PARIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000601">Lundi, seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000569">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000602">Lundi? Ah ah! mercredi est trop tôt: ce
sera donc pour jeudi. Dites-lui que jeudi elle sera mariée
à ce noble comte.—Serez-vous prêt? Cette précipitation
est-elle de votre goût? Nous ne ferons pas grand embarras.
Un ami ou deux; car, écoutez donc, le meurtre de
Tybalt étant si récent, on pourrait trouver que pour un
parent, nous en faisions bien peu de cas, si nous donnions
de grands divertissements. Ainsi nous inviterons
quelque demi-douzaine d'amis, et voilà tout.... Mais que
dites-vous de jeudi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000570">
            <speaker>PARIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000603">Seigneur, je voudrais que jeudi vînt demain.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000571">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000604">Fort bien; allons, retirez-vous.—Ainsi,
jeudi.—Vous, ma femme, voyez Juliette avant de vous
mettre au lit; préparez-la au jour de ses noces.—Adieu,
seigneur.... Holà! de la lumière dans ma chambre; marchez
devant moi.... Il est si tard que bientôt l'on pourra
dire qu'il est de bonne heure.—Bonne nuit.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000127">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="5" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-003-scene-005">
          <head>SCÈNE V</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000128">La chambre de Juliette.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000129"><hi rend="italic">Entrent</hi> ROMÉO et JULIETTE.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000572">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000605">Veux-tu donc déjà me quitter? le jour n'est
pas encore prêt de paraître: c'est le rossignol, et non
l'alouette, dont la voix a pénétré ton oreille inquiète;
toute la nuit il chante là-bas sur ce grenadier. Crois-moi,
cher amour, c'était le rossignol.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000573">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000606">C'est l'alouette qui proclame le matin, et non
pas le rossignol. Vois, ma bien-aimée, ces traits d'une
lumière jalouse qui traversent les nuages entr'ouverts à
l'orient: tous les flambeaux de la nuit sont consumés;
et au sommet des montagnes couvertes de brouillards
s'élève sur la pointe du pied le joyeux matin. Il me faut
partir et vivre, ou rester et mourir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000574">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000607">Cette lumière n'est point la lumière du jour,
je le sais bien, moi: c'est quelque météore qu'exhale le
soleil pour te servir de flambeau cette nuit, et t'éclairer
dans ta route vers Mantoue. Reste donc, il n'est pas encore
nécessaire que tu t'en ailles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000575">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000608">Qu'on me surprenne ici, qu'on me mette à
mort, je suis content si tu le veux ainsi. Je dirai que cette
teinte grisâtre n'est pas l'oeil du matin, mais le pâle reflet
du front de Cynthie, et que ce n'est pas l'alouette dont
les accents vont frapper la voûte des cieux, si haut au-dessus
de nos têtes. J'ai bien plus de penchant à rester
que de volonté de partir.—Viens, Mort, et sois la bienvenue;
Juliette le veut ainsi.—Que dis-tu, mon amour?
causons, ce n'est pas le jour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000576">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000609">C'est le jour, c'est le jour: hâte-toi de partir,
va-t'en. C'est l'alouette qui chante si faux, qui roule
des sons si péniblement discordants, et d'une aigreur si
désagréable. On prétend que l'alouette sait observer dans
son chant de gracieuses séparations; cela n'est pas vrai,
puisqu'elle nous sépare<note type="editorial" n="60" xml:id="fra-note-000060">Some say the lark makes sweet division, It is not so for she divideth us.</note>. Quelques-uns disent que l'alouette
a changé d'yeux avec le crapaud dégoûtant:
oh! que je voudrais qu'ils eussent aussi changé de voix,
puisque cette voix nous arrache des bras l'un de l'autre,
et te chassent d'ici par ces sons qui appellent le jour.
Oh! maintenant, va-t'en; le ciel s'éclaircit de plus en
plus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000577">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000610">Le ciel s'éclaircit de plus en plus, et de plus
en plus notre sort s'obscurcit.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000130">(Entre la nourrice.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000578">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000611">Madame!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000579">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000612">Qu'y a-t-il, nourrice?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000580">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000613">Madame votre mère vient à votre chambre:
le jour paraît; prenez garde; ayez l'oeil au guet.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000131">(Elle sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000581">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000614">Eh bien! fenêtre, laisse entrer le jour et
sortir ma vie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000582">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000615">Adieu, adieu! Un baiser, et je vais descendre.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000132">(Roméo descend.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000583">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000616">Te voilà donc parti, mon amant, mon
maître, mon ami! Il me faut de tes nouvelles à chaque
jour de chacune de mes heures, car dans chaque minute
il y aura pour moi plus d'un jour. Oh! qu'à ce
compte je serai chargée d'années avant de revoir mon
Roméo!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000584">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000617">Adieu! je ne laisserai échapper aucune occasion
de te faire passer, ô ma bien-aimée! l'expression
de mes voeux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000585">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000618">Ah! crois-tu que nous nous revoyions jamais?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000586">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000619">Je n'en doute point, et toutes tes peines serviront
de sujet aux entretiens de nos jours à venir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000587">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000620">O Dieu! j'ai dans l'âme un funeste présage:
il me semble que je te vois, maintenant que tu es descendu,
comme un mort couché au fond d'un tombeau;
ou ma vue se trouble, ou tu me parais pâle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000588">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000621">Je vous assure, mon cher amour, que vous
paraissez de même à mes yeux.—Le chagrin dévorant
dessèche notre sang. Adieu, adieu!</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000133">(Roméo sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000589">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000622">O Fortune, Fortune! les hommes te nomment
inconstante. Si tu es inconstante, qu'as-tu à faire
avec lui, qui est connu pour garder sa foi? Sois inconstante,
ô Fortune! car alors j'espère que tu ne me le garderas
pas longtemps, mais que tu le renverras bientôt.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000590">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000134">derrière le théâtre</stage>
            <p xml:id="fra-p-000623">Hé! ma fille!
êtes-vous levée!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000591">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000624">Qui m'appelle? Est-ce madame ma mère?
Quoi! si tard n'est-elle pas couchée, ou bien est-elle levée
si matin? Quelle cause extraordinaire l'amène ici?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000592">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000625">Eh bien! Juliette, comment cela
va-t-il maintenant?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000593">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000626">Madame, je ne suis pas bien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000594">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000627">Toujours pleurant la mort de ton
cousin? Eh quoi! tes larmes le laveront-elles de la poussière
du tombeau? et quand tu y parviendrais, tu ne
pourrais le faire revivre. Finis-en donc: une certaine
douleur montre beaucoup d'affection; mais beaucoup de
douleur montre toujours un défaut de jugement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000595">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000628">Laissez-moi pleurer encore une perte aussi
sensible.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000596">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000629">De cette manière, vous sentirez
la perte, mais ne jouirez pas de l'ami que vous pleurez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000597">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000630">Sentant aussi vivement sa perte, je ne puis
m'empêcher de le pleurer toujours.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000598">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000631">Je le vois bien, mon enfant, ce
qui te fait pleurer, ce n'est pas tant sa mort que de savoir
vivant le misérable qui l'a tué.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000599">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000632">Quel misérable, madame?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000600">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000633">Le misérable Roméo.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000601">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000634">Un misérable et lui sont à bien des lieues
de distance. Que Dieu lui pardonne; moi, je lui pardonne
de tout mon coeur; et cependant nul homme n'afflige
mon coeur comme lui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000602">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000635">Oui, vous souffrez de voir que ce
perfide meurtrier respire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000603">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000636">Oui, madame, de ce qu'il respire hors de la
portée de mes mains. Je voudrais être seule chargée de
venger la mort de mon cousin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000604">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000637">Nous en aurons vengeance, sois
tranquille: ne pleure donc plus. J'enverrai à Mantoue,
où est maintenant cet apostat de banni: il y a là quelqu'un
qui lui donnera un breuvage si efficace, qu'il ira
bientôt tenir compagnie à Tybalt; et alors j'espère que
tu seras satisfaite.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000605">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000638">En vérité, je ne serai jamais satisfaite de
Roméo, que je ne le voie..... mort.—Mon pauvre coeur
est si cruellement affligé pour mon cousin!—Madame,
si vous pouviez seulement trouver un homme pour porter
le poison, je le préparerais, et de manière à ce que Roméo,
après l'avoir reçu, dormît bientôt en paix.—Oh!
comme mon coeur abhorre de l'entendre nommer..... et
de ne pouvoir aller le joindre..... et venger l'amitié que
je portais à mon cousin Tybalt sur la personne de celui
qui l'a tué!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000606">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000639">Trouve les moyens, et moi je
trouverai l'homme.—Mais je vais, mon enfant, <hi rend="italic">t'</hi>apprendre
de joyeuses nouvelles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000607">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000640">La joie vient à propos dans un temps où
nous en avons si grand besoin. De grâce, madame, quelles
sont ces nouvelles?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000608">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000641">Oui, oui, tu as un père soigneux,
mon enfant, un père qui, pour te tirer de ton accablement,
t'a préparé tout de suite un heureux jour auquel
tu ne t'attends pas, et dont je n'avais pas eu la pensée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000609">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000642">Madame, à la bonne heure: quel est ce
jour?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000610">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000643">Vraiment, ma fille, jeudi prochain,
de bon matin, un brillant, jeune et noble cavalier,
le comte Pâris, dans l'église de Saint-Pierre, aura
le bonheur de faire de toi une joyeuse épouse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000611">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000644">Ma foi! par l'église de Saint-Pierre, et par
saint Pierre lui-même, il ne fera point de moi une joyeuse
épouse. Je suis étonnée de cette précipitation, et qu'il me
faille épouser avant que l'homme qui doit être mon mari
vienne me faire sa cour. Je vous prie, madame, dites à
mon seigneur et père que je ne veux pas me marier encore,
et que quand je me marierai, je jure que j'épouserai
Roméo, que vous savez que je hais, plutôt que Pâris.—Ce
sont là des nouvelles, en vérité!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000612">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000645">Voilà votre père qui vient: faites-lui
cette réponse vous-même, et voyez comment il la recevra
de votre part.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000135">(Entrent Capulet et la nourrice.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000613">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000646">Lorsque le soleil est couché, l'humidité de
l'air se répand en gouttes de rosée; mais pour le couchant
du fils de mon frère, il pleut tout à fait.—Comment, une
gouttière, jeune fille! Quoi, toujours en larmes! toujours
des torrents! Tu fais à la fois de ta petite personne une
barque, une mer, un ouragan; car je vois dans tes yeux,
que je peux appeler la mer, un flux et reflux perpétuel
de larmes; ton corps est la barque qui flotte dans ces
ondes salées; les vents sont tes soupirs, qui font avec tes
larmes un mutuel assaut de violence; en sorte que, s'il
ne survient un calme soudain, ils feront chavirer ton
corps battu de la tempête.—Où en sommes-nous, ma
femme? Lui avez-vous annoncé ma résolution?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000614">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000647">Oui, seigneur, mais elle ne veut
pas; elle vous remercie. Je voudrais que l'insensée fût
mariée à son tombeau.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000615">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000648">Attendez, ma femme, j'en suis, j'en suis.
Comment, elle ne veut pas! Elle ne nous remercie pas,
elle n'est pas fière, elle ne se trouve pas bien heureuse de
ce que, tout indigne qu'elle est, nous lui avons ménagé
pour époux un si digne gentilhomme!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000616">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000649">Non, je n'en suis pas fière, mais j'en suis
reconnaissante. Je ne peux jamais être fière de ce que je
déteste; mais je puis être reconnaissante même de ce que
je déteste, lorsque c'est l'affection qui l'a fait faire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000617">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000650">Comment, raisonneuse, qu'est-ce que cela
veut dire?—Fière,... et je vous remercie,... et je ne vous
remercie pas,... et pourtant je ne suis pas fière—Eh bien!
madame la mignonne, je ne me soucie point d'être remercié
par vos remerciements, ni que vous me fassiez
fièrement de la fierté: mais préparez vos petites jambes
à aller jeudi prochain avec Pâris à l'église de Saint-Pierre;
ou je t'y traînerai, moi, sur une claie. Va-t'en,
charogne moisie; va-t'en, malheureuse, face de suif!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000618">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000651">Fi! fi! êtes-vous fou?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000619">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000652">Mon bon père, je vous en conjure à genoux;
écoutez-moi avec patience, seulement un mot.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000620">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000653">Va te faire pendre, petite drôlesse, désobéissante
coquine. Je te le répète: ou rends-toi à l'église
jeudi, ou ne me regarde jamais en face. Pas un mot, pas
une réponse, pas une réplique. Les doigts me démangent....—Eh
bien! ma femme, nous nous tenions à peine
pour heureux parce que Dieu ne nous avait donné que
cette unique enfant: maintenant je vois que c'est encore
trop d'un, et que nous avons reçu en elle une malédiction.—Qu'elle
s'en aille, la malheureuse!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000621">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000654">Que le Dieu du ciel la bénisse! vous
avez tort, seigneur, de la maltraiter ainsi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000622">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000655">Et pourquoi, madame la Sagesse? Tenez
votre langue, mère Prudence, allez bavarder avec vos
commères.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000623">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000656">Je ne fais pas un crime en parlant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000624">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000657">Oh! que Dieu nous soit en aide!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000625">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000658">Est-ce qu'on ne peut pas parler?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000626">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000659">Taisez-vous, sotte bougonneuse; allez débiter
vos maximes sur la tasse de votre commère; nous
n'en avons que faire ici.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000627">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000660">Vous êtes trop vif.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000628">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000661">Paix de Dieu! j'en deviendrai fou: le jour,
la nuit, le matin, le soir, chez moi ou dehors, seul ou en
compagnie, dormant ou veillant, j'ai toujours pensé à
la marier! et aujourd'hui, après l'avoir pourvue d'un
gentilhomme de famille princière, ayant de beaux domaines,
qui est jeune, de belles manières, regorgeant,
comme on dit, des qualités les plus avantageuses, fait en
tout à plaisir, il faut qu'une malheureuse petite sotte de
pleurnicheuse, une poupée gémissante, vienne, à cette
bonne fortune qui lui arrive, vous répondre: Je ne
ne veux pas me marier;... je ne peux aimer;... je suis trop
jeune;... je suis trop jeune, pardonnez-moi....—Mais si
vous ne voulez pas vous marier, je vous pardonnerai:
allez paître où vous voudrez; vous n'habiterez toujours
pas avec moi. Faites attention à ce que je vous dis; songez-y
bien; je n'ai pas l'habitude de plaisanter; jeudi
est près, mettez la main sur votre coeur; avisez-y. Si
vous êtes ma fille, je vous donnerai à mon ami. Si tu ne
l'es pas, va te faire pendre, mendier, périr de faim,
mourir dans les rues; car, sur mon âme, jamais je ne te
reconnaîtrai, jamais rien de ce qui m'appartient ne te
fera du bien. Comptez là-dessus; faites vos réflexions,
car je vous tiendrai parole.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000136">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000629">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000662">N'y a-t-il donc plus pour moi un regard
de pitié, qui, du haut des nuages, pénètre les profondeurs
de mon chagrin? O ma tendre mère, ne me rejetez pas
loin de vous; différez ce mariage d'un mois, d'une semaine;
ou si vous ne le voulez pas, faites donc dresser
mon lit nuptial dans le sombre monument où l'on a déposé
Tybalt.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000630">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000663">Ne me parle pas, car je ne te
répondrai pas un mot. Fais ce que tu voudras, je ne me
mêle plus de ce qui te regarde.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000137">(Elle sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000631">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000664">O Dieu!.... O ma nourrice, comment prévenir
ceci? Mon époux est sur la terre, ma foi est dans le
ciel; comment cette foi reviendra-t-elle sur la terre, à
moins que mon époux ne quitte la terre et ne me la renvoie
des cieux? Console-moi, conseille-moi.—Hélas! hélas!
comment le ciel peut-il entourer d'embûches une
créature aussi faible que moi!—Que dis-tu? N'as-tu pas
un seul mot de joie, quelque consolation, nourrice?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000632">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000665">Ma foi, je n'en connais qu'une: Roméo
est banni, et je gagerais le monde contre rien qu'il n'osera
jamais revenir vous réclamer; ou, s'il le fait, il faudra
que ce soit en cachette. Alors, les choses étant comme
elles sont, je pense que ce que vous avez de mieux à faire
c'est d'épouser le comte. Oh! c'est un aimable cavalier!
Roméo n'est qu'un torchon auprès de lui. Un aigle, ma
dame, n'a pas un oeil aussi clair, aussi perçant, aussi beau
que celui de Pâris. Que mal m'advienne si je ne pense pas
que vous êtes heureuse de trouver ce second parti! car
il est bien au-dessus du premier: et d'ailleurs, quand
cela ne serait pas, votre premier mari est mort, ou il
vaudrait autant qu'il le fût que de l'avoir vivant sans en
profiter.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000633">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000666">Parles-tu du fond du coeur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000634">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000667">Du fond de l'âme aussi, ou que je sois
maudite dans tous les deux!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000635">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000668"><hi rend="italic">Amen</hi>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000636">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000669">Et à quoi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000637">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000670">Eh bien! tu m'as merveilleusement consolée.
Rentre, et dis à ma mère qu'ayant fâché mon père,
je suis allée à la cellule de frère Laurence m'en confesser
et demander l'absolution.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000638">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000671">Vraiment, je vais le lui aller dire, et
vous prenez un parti très-sage.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000138">(Elle sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000639">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000672">Vieille réprouvée! démon maudit! je ne
sais quel est ton plus grand péché, ou de souhaiter que
je me parjure ainsi, ou de déprécier mon époux avec
cette même langue qui l'avait tant de milliers de fois
exalté au-dessus de toute comparaison. Va, conseillère:
mon coeur et toi sommes désormais séparés. Je vais trouver
le frère, savoir quel expédient il aura à m'offrir; et
si tout le reste me manque, moi, j'ai le pouvoir de
mourir.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000139">(Elle sort.)</stage>
        </div>
      </div>
      <div type="act" n="4" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-004">
        <head>ACTE QUATRIÈME</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-004-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000140">La cellule du frère Laurence.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000141"><hi rend="italic">Entrent</hi> FRÈRE LAURENCE ET PARIS.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000640">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000673">Quoi! jeudi, seigneur? le terme est
bien court.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000641">
            <speaker>PARIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000674">Mon père Capulet le veut ainsi, et je n'irai pas
refroidir son empressement par des retards.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000642">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000675">Vous dites que vous ne connaissez
pas les dispositions de la dame: cette conduite n'est pas
régulière; je ne l'approuve point.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000643">
            <speaker>PARIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000676">Elle pleure sans mesure la mort de Tybalt, et
voilà pourquoi je l'ai si peu entretenue de mon amour:
Vénus n'ose sourire dans une maison de larmes. Son
père voit du danger à laisser le chagrin prendre sur elle
tant d'empire; et, dans sa sagesse, il hâte notre mariage,
pour arrêter ce déluge de pleurs. La société d'un époux
pourra éloigner d'elle un souvenir devenu trop puissant
dans la solitude. Vous concevez maintenant le motif de
cette précipitation.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000644">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000142">à part</stage>
            <p xml:id="fra-p-000677">Je voudrais ignorer le motif
qui devrait la ralentir.—Tenez, seigneur, voici la dame
qui vient à ma cellule.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000143">(Entre Juliette.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000645">
            <speaker>PARIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000678">Quelle heureuse rencontre, ma souveraine,
ma femme!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000646">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000679">Tout cela sera peut-être, seigneur, quand
je pourrai être votre femme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000647">
            <speaker>PARIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000680">Cela peut être et doit être, mon amour, jeudi
prochain.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000648">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000681">Ce qui doit être sera.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000649">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000682">Ceci est une sentence certaine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000650">
            <speaker>PARIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000683">Venez-vous vous confesser à ce père?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000651">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000684">Si je vous répondais, ce serait me confesser
à vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000652">
            <speaker>PARIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000685">N'allez pas lui nier que vous m'aimerez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000653">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000686">Je vous confesserai à vous que je l'aime.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000654">
            <speaker>PARIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000687">Et vous lui confesserez aussi, j'en suis sûr,
que vous m'aimez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000655">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000688">Si je le fais, cela aura plus de prix quand
vous aurez le dos tourné qu'en votre présence.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000656">
            <speaker>PARIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000689">Chère âme, ton visage est bien terni de larmes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000657">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000690">Elles n'ont pas remporté là une grande
victoire; il n'était déjà pas trop beau avant qu'elles
l'eussent gâté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000658">
            <speaker>PARIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000691">Tu lui fais, par cette réponse, plus de tort que
par tes pleurs.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000659">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000692">Je ne le calomnie point, seigneur: c'est
une vérité; et ce que je dis là, je me le suis dit en face.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000660">
            <speaker>PARIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000693">Ton visage est à moi, et tu l'as calomnié.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000661">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000694">Cela peut être, car il ne m'appartient pas.—Saint
père, êtes-vous de loisir à présent, ou reviendrai-je
vous trouver à la messe du soir?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000662">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000695">J'ai tout loisir, ma triste fille.—Seigneur,
je dois vous prier de nous laisser seuls.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000663">
            <speaker>PARIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000696">Dieu me préserve de troubler la dévotion! Juliette,
je vous réveillerai jeudi de grand matin: jusqu'à
ce jour, adieu, et recevez ce saint baiser.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000144">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000664">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000697">Oh! ferme la porte, et ensuite viens pleurer
avec moi: je suis sans espoir, sans ressource, sans
secours.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000665">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000698">Ah! Juliette, je connais déjà tes chagrins:
et ma tête n'est pas assez forte pour les supporter.
J'apprends que tu dois, sans que rien puisse le retarder,
être mariée à ce comte jeudi prochain.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000666">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000699">Frère, ne me dis point que tu le sais sans
me dire en même temps comment je puis l'empêcher. Si
dans ta sagesse tu n'as pas les moyens de me secourir,
dis-moi seulement que tu approuves ma résolution, et
de ce poignard je vais moi-même me secourir sur-le-champ.
Dieu a uni mon coeur à celui de Roméo; tu as
joint nos mains; et avant que cette main, qui a scellé
par toi mon union avec Roméo, devienne le sceau d'un
autre titre, avant que mon coeur fidèle, par une déloyale
trahison, se déclare pour un autre, ceci les fera périr
tous deux. Ainsi, cherche dans l'expérience de ta longue
vie un conseil à me donner pour le moment, ou bien,
vois, ce poignard sanglant deviendra médiateur entre moi
et l'extrémité où je suis; il décidera en arbitre de ce que
tes lumières et tes années réunies n'auront pu conduire
à une issue digne du véritable honneur. Ne sois pas si
lent à me répondre: il me tarde de mourir si ta réponse
ne me parle pas de moyens de salut.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000667">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000700">Arrête, ma fille, j'entrevois une sorte
d'espérance, qui demande une exécution aussi désespérée
qu'est désespéré le cas que nous voulons prévenir.—Si,
plutôt que d'épouser le comte Pâris, tu as la force de
vouloir te tuer toi-même, il est vraisemblable que toi,
qui recherches la mort pour éviter cette ignominie, tu
entreprendras bien pour y échapper une chose qui ressemble
à la mort. Si tu as ce courage, je te donnerai un
moyen.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000668">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000701">Oh! plutôt que d'épouser Pâris, commande-moi
de me précipiter du haut des remparts de cette tour,
ou d'aller par les chemins fréquentés par les voleurs;
ordonne-moi de me glisser au milieu des serpents; enchaîne-moi
avec des ours rugissants; ou enferme-moi la
nuit dans un cimetière, entièrement couvert d'os de
morts s'entre-choquant, de jambes encore infectes, de
crânes jaunis et informes; ou commande-moi d'entrer
dans un tombeau nouvellement creusé, et de me cacher
avec un mort dans son linceul, choses qui me faisaient
trembler, seulement à en entendre parler; j'obéirai
sans crainte ou hésitation, pour demeurer l'épouse sans
tache de mon cher bien-aimé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000669">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000702">Eh bien! retourne chez toi, montre
un air joyeux, consens à épouser Pâris. C'est demain
mercredi: demain au soir fais en sorte de coucher seule;
que ta nourrice ne couche point dans ta chambre. Prends
cette fiole, et quand tu seras dans ton lit, avale cette liqueur
distillée: soudain coulera dans toutes tes veines
une froide et assoupissante humeur; les artères, interrompant
leur mouvement naturel, cesseront de battre; nulle
chaleur, nul souffle n'attestera que tu vis encore; les roses
de tes lèvres et de tes joues se faneront et deviendront
pâles comme la cendre; les rideaux de tes yeux s'abaisseront
comme à l'instant où la mort les ferme à la lumière
de la vie; chaque partie de ton corps, privée de la souplesse
qui te permet d'en disposer, paraîtra roide, inflexible et
froide, comme dans la mort. Tu demeureras quarante-deux
heures sous cette apparence empruntée d'une mort
glacée, après quoi tu te réveilleras comme d'un sommeil
agréable. Le lendemain, ton nouvel époux viendra dès
le matin pour te faire sortir de ton lit; tu seras morte.
Alors, suivant l'usage de notre pays, parée dans ton cercueil
de tes plus beaux atours, et le visage découvert, tu
seras portée dans cet antique tombeau où reposent tous
les descendants des Capulet. Cependant, avant que tu
sois réveillée, Roméo, instruit par mes lettres de notre
entreprise, viendra ici; lui et moi nous épierons le moment
de ton réveil, et cette nuit-là même Roméo t'emmènera
d'ici à Mantoue. Voilà l'expédient qui te préservera
de l'ignominie dont tu es menacée, si aucun caprice
d'inconstance, aucune crainte de femme ne vient dans
l'exécution abattre ton courage.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000670">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000703">Donne, oh! donne-moi! Ne me parle pas
de crainte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000671">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000704">Tiens, et va-t'en: sois forte et prospère
dans cette résolution! J'enverrai en hâte à Mantoue
un moine porter mes lettres à ton époux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000672">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000705">Amour, donne-moi la force, et la force me
sauvera. Adieu, mon bon père.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000145">(Ils se quittent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-004-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000146">Un appartement de la maison de Capulet.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000147"><hi rend="italic">Entrent</hi> CAPULET, LA SIGNORA CAPULET,<lb/>
LA NOURRICE <hi rend="italic">et des</hi> DOMESTIQUES.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000673">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000706">Invite toutes les personnes dont le nom est
écrit là-dessus. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000148">(<hi rend="italic">Le domestique sort</hi>.)</stage>—Toi, drôle, va m'arrêter
vingt habiles cuisiniers.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000674">
            <speaker>SECOND DOMESTIQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000707">Vous n'en aurez pas un mauvais,
seigneur, car je verrai s'ils se lèchent les doigts.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000675">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000708">Et qu'est-ce que tu verras par-là?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000676">
            <speaker>SECOND DOMESTIQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000709">Vraiment, seigneur, c'est un mauvais
cuisinier que celui qui ne se lèche pas les doigts.
Ainsi, celui qui ne se lèche pas les doigts ne viendra pas
avec moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000677">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000710">Va vite. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000149">(<hi rend="italic">Le domestiqua sort</hi>.)</stage> Nous serons
bien mal préparés pour cette noce.—Est-ce que ma fille
est allé trouver le frère Laurence?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000678">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000711">Oui, vraiment.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000679">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000712">Bon, il lui fera peut-être un peu de bien.
C'est une insolente petite coquine bien entêtée.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000150">(Entre Juliette.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000680">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000713">Tenez, voyez comme elle revient de
confesse avec un visage riant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000681">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000714">Eh bien! obstinée, où avez-vous été courir?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000682">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000715">Où j'ai appris à me repentir du péché d'une
désobéissante résistance à vous et à vos ordres. Le saint
frère Laurence m'a enjoint de tomber ici à vos genoux,
et de vous demander pardon. Pardon, je vous en conjure;
désormais je me laisserai toujours gouverner par
vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000683">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000716">Envoyez chercher le comte: allez et qu'on
l'instruise de ceci. Je veux que ce noeud soit formé dès
demain matin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000684">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000717">J'ai rencontré le jeune comte à la cellule
du frère Laurence, et je lui ai accordé ce qui se peut
accorder des droits de l'amour sans passer les bornes de
la pudeur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000685">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000718">Allons, j'en suis bien aise, tout va bien,
relevez-vous; les choses vont comme elles doivent aller.—Il
faut que je voie le comte; oui vraiment, allez, je
vous dis, et amenez-le ici. En vérité, devant Dieu, toute
notre ville a de grandes obligations à ce respectable
religieux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000686">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000719">Nourrice, voulez-vous venir avec moi dans
mon cabinet? Vous m'aiderez à assortir la parure que
vous croirez convenable pour m'habiller demain.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000687">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000720">Non, pas avant jeudi. Nous
avons le temps.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000688">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000721">Allez, nourrice, allez avec elle; nous irons
à l'église demain.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000151">(Juliette et la nourrice sortent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000689">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000722">Nous serons bien à court pour
nos préparatifs: il est déjà presque nuit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000690">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000723">Bon, bon; je me donnerai du mouvement
et tout ira bien, je te le garantis, ma femme. Va rejoindre
Juliette, aide-la à se parer; je ne me coucherai point
cette nuit. Laisse-moi tranquille: pour cette fois, c'est
moi qui ferai la ménagère.—Holà! mon chapeau.—Ils
sont tous sortis. Allons, je vais aller moi-même chez le
comte Pâris, et le disposer à la cérémonie de demain.—Mon
coeur est merveilleusement léger depuis que cette
fille entêtée est rentrée dans son devoir.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000152">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-004-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000153">La chambre de Juliette.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000154"><hi rend="italic">Entrent</hi> JULIETTE ET LA NOURRICE.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000691">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000724">Oui, cet ajustement est celui qui conviendra
le mieux; mais, bonne nourrice, je t'en prie, laisse-moi
seule cette nuit: j'ai besoin de bien des oraisons
pour obtenir du ciel un regard propice dans l'état où je
suis, qui est plein, comme tu sais, d'irrégularités et de
péché.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000155">(Entre la signora Capulet.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000692">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000725">Eh bien! êtes-vous bien occupée?
Avez-vous besoin que je vous aide?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000693">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000726">Non, madame; nous avons fait un choix
de tout ce qui est nécessaire pour paraître convenablement
à la cérémonie de demain. Si c'est votre bon plaisir,
permettez qu'on me laisse seule maintenant, et que ma
nourrice veille cette nuit avec vous; car, j'en suis sûre,
vous devez avoir des affaires par-dessus les yeux pour une
chose qui se fait si précipitamment.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000694">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000727">Bonne nuit, va te mettre au lit
et te reposer, tu en as besoin.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000156">(La signora Capulet et la nourrice sortent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000695">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000728">Adieu.—Dieu sait quand nous nous reverrons.
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000157">(<hi rend="italic">Elle ferme la porte.</hi>)</stage> Je sens courir dans mes veines
un frisson de peur, qui glace presque en moi la chaleur
de la vie. Il faut que je les rappelle pour me rassurer.—Nourrice!
Ah! que ferait-elle ici? il faut que je joue
seule ma scène funèbre.—Viens, fiole.—Mais si ce breuvage
n'opérait aucun effet, serais-je donc mariée de force
au comte? Non, non, ceci me préservera. Repose ici.
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000158">(<hi rend="italic">Elle place un poignard à côté d'elle.</hi>)</stage>—Mais si c'était un
poison que le frère m'eût adroitement fourni pour me
faire mourir, dans la crainte de se voir déshonoré par ce
mariage, lui qui m'a mariée avec Roméo... Je crains qu'il
n'en soit ainsi, et cependant quand j'y songe, cela ne
doit pas être, car il a toujours été reconnu pour un saint
homme. Je ne veux pas entretenir une si mauvaise pensée.—Mais
quoi! si, après que je serai déposée dans le tombeau,
j'allais me réveiller avant le moment où Roméo
doit venir me délivrer... C'est là une chose bien
effrayante. Ne serais-je pas alors suffoquée sous cette
voûte dont la sombre entrée ne reçoit aucun air salutaire,
et étouffée avant que mon Roméo arrivât? ou,
si je suis vivante, n'est-il pas vraisemblable que
l'horrible idée de la mort et de la nuit jointe à la terreur
du lieu, sous cette voûte, antique réceptacle où depuis
tant de siècles sont entassés les ossements de mes ancêtres
qu'on y a tous ensevelis; où Tybalt, tout sanglant
et encore tout frais enterré, est là à se corrompre dans
son linceul; où l'on dit que les spectres nocturnes
viennent s'assembler à certaines heures de la nuit?...
Hélas! hélas! n'est-il pas probable que, trop tôt éveillée,
au milieu de ces odeurs infectes, de ces cris semblables
à ceux de la mandragore<note type="editorial" n="61" xml:id="fra-note-000061">On attribuait à la mandragore, entre autres propriétés singulières, celle de pousser, lorsqu'on l'arrachait, des cris qui faisaient perdre la raison à ceux qui les entendaient. On prétendait qu'elle croissait sur la fosse des hommes mis à mort pour quelque crime, et qu'elle était le produit de la corruption de leur corps; aussi la regardait-on comme douée de vie.</note> qu'on arrache de la terre,
et qui font, dit-on, perdre la raison à ceux qui les entendent...
Oh! si je m'éveille, ne pourra-t-il pas arriver
que ma tête s'égare, assiégée de ces hideuses terreurs?
Ne puis-je pas dans ma folie aller me jouer avec les restes
de mes aïeux, et arracher de son linceul Tybalt tout
défiguré; ou, dans cette frénésie, me servir, comme
d'un bâton, de quelque os d'un de mes grands-pères
pour briser ma cervelle désespérée?—Oh! regardez! Il
me semble voir l'ombre de mon cousin chercher Roméo,
qui a enfoncé dans son corps la pointe d'une épée....
Arrête, Tybalt, arrête!—Roméo, je viens. Je bois ceci à
ta santé.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000159">(Elle se jette sur le lit.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="4" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-004-scene-004">
          <head>SCÈNE IV</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000160">Une salle dans la maison de Capulet.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000161"><hi rend="italic">Entrent</hi> LA SIGNORA CAPULET et LA NOURRICE.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000696">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000729">Nourrice, prenez ces clefs et allez
chercher encore des épices.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000697">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000730">Ils demandent des dattes et des coings
à l'office.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000162">(Entre Capulet.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000698">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000731">Allons, levez-vous, levez-vous, levez-vous;
le coq a chanté pour la seconde fois; la cloche du couvre-feu
a sonné; il est trois heures.—Ayez l'oeil au four,
bonne Angélique; qu'on n'épargne rien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000699">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000732">Et vous, allez, tracassier, allez, allez
vous mettre au lit; en vérité, vous serez malade demain
pour avoir passé la nuit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000700">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000733">Non, pas du tout. Bon, j'ai bien veillé d'autres
nuits pour moins que cela, et je n'en ai jamais été
incommodé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000701">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000734">Oui, vous avez été, de votre
temps, un coureur d'aventures<note type="editorial" n="62" xml:id="fra-note-000062">A mouse hunt (un chasseur de souris).</note>; mais je veillerai à ce
que vous ne fassiez plus de ces sortes de veillées.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000702">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000735">Jalouse! jalouse! <stage type="business" xml:id="fra-stage-000163">(<hi rend="italic">Entrent des domestiques
avec des broches, du bois, des corbeilles.</hi>)</stage> Qu'est-ce que c'est
que tout cela, mon ami?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000703">
            <speaker>PREMIER DOMESTIQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000736">Ce sont des affaires pour le cuisinier,
seigneur, mais je ne sais pas ce que c'est.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000704">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000737">Dépêche-toi, dépêche-toi. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000164">(<hi rend="italic">Le domestique
sort.</hi>)</stage> Toi, apporte des fagots plus secs; appelle Pierre, et
il te dira où ils sont.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000705">
            <speaker>LE DOMESTIQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000738">Ah! j'ai dans ma tête, seigneur, des
fagots tout trouvés, sans déranger Pierre pour cela.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000165">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000706">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000739">Par la messe, c'est bien dit; tu es un joyeux
compère<note type="editorial" n="63" xml:id="fra-note-000063">SERVANT. I have a head, sir, that will find out logs And never trouble Peter for the matter. CAPULET. 'Mass, and well said; a merry whoreson! ha! Thou shalt be logger-head. Logs et Logger-head (bûches, têtes de bois). Il a fallu trouver un équivalent.</note>! Ah! je te fagoterai.—Par ma foi! voilà le
jour. Le comte ne tardera pas à venir ici avec la musique;
il me l'a dit. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000166">(<hi rend="italic">On entend des instruments.</hi>)</stage> Mais je
l'entends qui s'approche.—Nourrice! ma femme! allons.
Eh bien, nourrice! Allons, dis-je. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000167">(<hi rend="italic">Entre la nourrice.</hi>)</stage>
Allez éveiller Juliette; allez, habillez-la: je vais, moi,
causer avec Pâris.... Allons, dépêchez-vous, dépêchez-vous;
voilà le marié déjà arrivé: dépêchez-vous, vous-dis-je.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000168">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="5" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-004-scene-005">
          <head>SCÈNE V</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000707">
            <speaker>L</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000169">a chambre de Juliette</stage>
            <p xml:id="fra-p-000740">Juliette est sur son lit.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000170"><hi rend="italic">Entre</hi> LA NOURRICE.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000708">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000741">Ma maîtresse! allons, ma maîtresse!
Juliette!... Ma foi, pour elle, elle dort profondément.—Eh
bien! mon agneau; eh bien, madame! Fi! paresseuse!
Allons, mon amour, levez-vous, dis-je. Madame! mon
cher coeur, allons, madame la mariée...—Quoi, pas
le mot! Vous vous en donnez pour quatre sous maintenant<note type="editorial" n="64" xml:id="fra-note-000064">You take your penny-worths now.</note>,
vous dormez pour huit jours; car la nuit prochaine,
j'en réponds, le comte Pâris a gagé son repos
que vous ne sommeilleriez guère.... Dieu me pardonne
(ma foi, <hi rend="italic">amen</hi>)! Comme elle dort profondément! Il faut
absolument que je l'éveille.—Madame, madame, madame!
Voulez-vous que le comte vous surprenne au lit<note type="editorial" n="65" xml:id="fra-note-000065">Il paraîtrait que l'usage était alors que le marié allât chercher sa fiancée dans son lit, si elle n'avait pas le soin de le prévenir par sa diligence.</note>?
Vous vous lèveriez bien vite, de frayeur, j'en suis sûre,
n'est-ce pas?... Comment! tout habillée! vous n'avez pas
quitté votre robe, et vous voilà encore couchée! il faut
absolument que je vous réveille.—Madame, madame,
madame!... Hélas! au secours! au secours! ma maîtresse
est morte. Oh! malheureux jour, faut-il que je sois jamais
née! De l'eau-de-vie! oh! seigneur! oh! madame!</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000171">(Entre la signora Capulet.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000709">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000742">Quel bruit fait-on ici!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000710">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000743">O journée lamentable!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000711">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000744">Qu'est-ce que c'est?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000712">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000745">Voyez, voyez. O funeste jour!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000713">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000746">O malheureuse, malheureuse
que je suis! Mon enfant, mon unique vie! Reviens à la
vie, rouvre tes yeux ou je mourrai avec toi. Au secours!
au secours! que tout le monde vienne au secours!</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000172">(Entre Capulet.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000714">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000747">Fi donc! amenez Juliette, son époux est arrivé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000715">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000748">Elle est morte, décédée; elle est morte,
O jour maudit!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000716">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000749">Hélas! hélas! elle est morte, elle
est morte, elle est morte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000717">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000750">Ah! laissez-moi la voir...—Hélas! elle est
déjà froide; son sang est arrêté et ses muscles roides:
il y a déjà longtemps que la vie a abandonné ses lèvres.
La mort pèse sur elle comme une gelée intempestive sur
la plus douce des fleurs de toute la prairie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000718">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000751">O déplorable jour!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000719">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000752">O temps de désastres!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000720">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000753">La mort, qui l'a enlevée pour me faire gémir,
enchaîne ma langue et m'ôte la parole.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000173">(Entrent frère Laurence et Pâris, avec les musiciens.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000721">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000754">Eh bien! la mariée est-elle prête à
aller à l'église?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000722">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000755">Elle est prête à y aller, mais pour n'en revenir
jamais.—O mon fils, dans la nuit qui précède tes
noces, la mort a envahi la couche de ton épouse. Vois,
elle est là étendue, cette jeune fleur qu'elle a défleurée;<note type="editorial" n="66" xml:id="fra-note-000066">Flower as she was, deflowered by him.</note>
c'est le trépas qui est mon gendre. Le trépas est mon
héritier; il a épousé ma fille; je mourrai et lui laisserai
tout: quand on meurt, tout appartient à la mort.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000723">
            <speaker>PARIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000756">N'ai-je donc si longtemps désiré de voir le visage
de ce jour que pour qu'il m'offrît un pareil spectacle!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000724">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000757">O jour malheureux et maudit!
jour de misère, jour odieux! O heure la plus déplorable
que le temps ait jamais rencontré dans les travaux éternels
de son pèlerinage! N'avoir qu'une seule, une pauvre
et seule enfant qui m'aimait, mon unique joie, ma seule
consolation; et la cruelle mort la ravit à ma vue!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000725">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000758">O malheur! O malheureux, malheureux,
malheureux jour! jour lamentable! le plus malheureux
que j'aie jamais encore vu! O jour! O jour! jour,
jour odieux! Jamais on n'a vu un jour si cruel que
celui-ci. O malheureux jour! ô malheureux jour!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000726">
            <speaker>PARIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000759">Trompé, divorcé, outragé, déchiré, assassiné
par toi, ô détestable mort! par toi, toi, cruelle, perdu
sans ressource. O amours, ô vie! non plus la vie, mais
l'amour dans la mort.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000727">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000760">Avili, désespéré, haï, martyrisé, tué! O heure
de désolation, pourquoi es-tu venue frapper de mort, de
mort, notre fête solennelle? O mon enfant, mon enfant!
mon âme et non plus mon enfant..... te voilà morte,
morte! Hélas! mon enfant est morte, et avec mon enfant
sont ensevelies toutes mes joies.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000728">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000761">Paix, silence! n'avez-vous pas de
honte? Le remède au désespoir n'est pas dans le désespoir.—Le
ciel et vous aviez une part dans cette belle
enfant: maintenant le ciel la possède tout entière, et ce
n'en est que mieux pour elle. Vous ne pouviez sauver de
la mort cette part qui en elle vous appartenait, mais le
ciel garde sa part dans la vie éternelle. Le comble de vos
voeux était son bonheur; c'était votre paradis de la
voir s'élever; et maintenant pleurerez-vous en la voyant
élevée au-dessus des nuages, à la hauteur du ciel même!
Oh! dans votre amour vous savez si mal aimer votre
enfant, que vous voilà hors de sens de la voir heureuse.
Ce n'est pas la mieux mariée celle qui vit longtemps
mariée; la mieux mariée est celle qui meurt mariée
jeune. Séchez vos larmes; attachez vos branches de romarin
sur ce beau cadavre, et, suivant l'usage, portez-la
à l'église parée de ses plus brillants atours. Bien que les
tendres faiblesses de la nature nous contraignent tous à
nous plaindre, les larmes de la nature excitent le sourire
de la raison.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000729">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000762">Tout ce que nous avions préparé pour une
fête change d'objet et va servir à de sombres funérailles,
nos instruments seront des cloches lugubres; le festin
des noces va devenir un triste banquet funéraire; à nos
hymnes solennels seront substitués des chants funèbres;
et ces bouquets de noces vont servir à un cadavre enseveli;
toute chose s'est convertie en la chose contraire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000730">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000763">Rentrez, seigneur... et vous, madame,
avec lui. Seigneur Pâris, allez. Que chacun se
prépare à accompagner ce beau cadavre à son tombeau.
Le ciel, pour quelque offense, s'est assombri pour vous:
ne l'irritez pas davantage en résistant à sa volonté suprême.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000174">(Sortent Capulet, la signora Capulet, Pâris et le frère
Laurence.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000731">
            <speaker>PREMIER MUSICIEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000764">Ma foi, nous pouvons serrer nos
flûtes et nous en aller.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000732">
            <speaker>LA NOURRICE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000765">Ah! serrez-les, serrez-les, mes bons et
honnêtes amis; car vous voyez que c'est une aventure
bien triste.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000175">(Elle sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000733">
            <speaker>PREMIER MUSICIEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000766">Oui, par ma foi! il y aurait mieux
à faire.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000176">(Entre Pierre)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000734">
            <speaker>PIERRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000767">O musiciens, musiciens! <hi rend="italic">O contentement du
coeur, contentement du coeur!</hi><note type="editorial" n="67" xml:id="fra-note-000067">Heart's ease, air d'une ballade.</note> Si vous voulez me rendre
la vie, jouez <hi rend="italic">Contentement du coeur</hi>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000735">
            <speaker>PREMIER MUSICIEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000768">Et pourquoi <hi rend="italic">Contentement du coeur</hi>?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000736">
            <speaker>PIERRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000769">O musiciens, parce que mon coeur joue de
lui-même <hi rend="italic">Mon coeur est plein de tristesse</hi><note type="editorial" n="68" xml:id="fra-note-000068">My heart is full of woe, refrain d'une autre ballade.</note>. Jouez-moi quelque
complainte un peu gaie pour me réconforter.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000737">
            <speaker>SECOND MUSICIEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000770">Nous ne vous jouerons pas de complainte;
ce n'est pas le moment de jouer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000738">
            <speaker>PIERRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000771">Vous ne voulez donc pas?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000739">
            <speaker>SECOND MUSICIEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000772">Non.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000740">
            <speaker>PIERRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000773">Eh bien, je vous en donnerai, moi, et qui
sonnera.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000741">
            <speaker>PREMIER MUSICIEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000774">Qu'est-ce que vous nous donnerez?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000742">
            <speaker>PIERRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000775">Pas d'argent, sur ma foi<note type="editorial" n="69" xml:id="fra-note-000069">PETER. No money on my faith; but the gleek: I will give you the minstrel. 1 MUS. Then I will give you the serving creature. PETER. Then will I lay the serving creature's dagger on your pate. I will carry no crotchets: I'll re you, I'll fa you; do you note me. 1 MUS. An you re us, and fa us, you note us. 2 MUS. Pray you, put up your dagger, and put out your wit. PETER. Then have at you with my wit: I will dry-beat you with an iron wit, and put up my iron dagger. Presque toutes les plaisanteries de ce dialogue portent sur des locutions et des manières de parler tellement hors d'usage, que les commentateurs sont fort embarrassés à en rendre raison. Il a fallu chercher des équivalents.</note>, mais une danse.
Vous aurez de ma musique.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000743">
            <speaker>PREMIER MUSICIEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000776">Oh bien! je vous ferai aller en mesure,
moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000744">
            <speaker>PIERRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000777">Prenez garde que mon poignard ne batte la
mesure sur votre tête, et je ne m'arrêterai pas aux paroles,
voyez-vous; et si je veux que vous me fassiez une
fugue, j'aurais bientôt dit <hi rend="italic">ut</hi>: mettez cela en note.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000745">
            <speaker>PREMIER MUSICIEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000778">C'est vous qui donnez la note avec
votre <hi rend="italic">ut</hi>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000746">
            <speaker>SECOND MUSICIEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000779">Je vous en prie, mettez votre poignard
dans le fourreau et votre esprit en dehors.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000747">
            <speaker>PIERRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000780">Eh bien! garde à vous contre mon esprit.
Mon esprit a le fil, il va vous percer à jour; ainsi, je
puis vous faire grâce du fil de mon poignard. Répondez-moi
en hommes de tête:</p>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000014">
              <l xml:id="fra-line-000078">Quand le chagrin poignant a blessé le coeur</l>
              <l xml:id="fra-line-000079">Et que l'esprit est accablé d'une douloureuse tristesse,</l>
              <l xml:id="fra-line-000080">La musique aux sons argentins...</l>
            </lg>
            <p xml:id="fra-p-000781">Pourquoi <hi rend="italic">sons argentins</hi>? pourquoi <hi rend="italic">la musique aux sons
argentins</hi>? Qu'en dites-vous, Simon Corde-à-boyau?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000748">
            <speaker>PREMIER MUSICIEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000782">Vraiment, c'est que l'argent a un
son très-agréable.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000749">
            <speaker>PIERRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000783">Joli! Et vous, qu'en dites-vous, Hugues Rebec<note type="editorial" n="70" xml:id="fra-note-000070">Rebec, rebecquin, nom d'un ancien violon à trois cordes.</note>?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000750">
            <speaker>SECOND MUSICIEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000784">Je dis moi, que <hi rend="italic">sons argentins</hi>, cela
veut dire des sons qui nous valent de l'argent.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000751">
            <speaker>PIERRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000785">Joli aussi!—Et qu'en dites-vous, Jacques Du
Son?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000752">
            <speaker>TROISIÈME MUSICIEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000786">Ma foi, je ne sais que dire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000753">
            <speaker>PIERRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000787">Ah! pardon; j'oubliais que vous êtes le chanteur.—Eh
bien! je répondrai pour vous. On dit <hi rend="italic">la musique
aux sons argentins</hi>, parce que ce n'est pas ordinairement
avec de l'or qu'on paye des gaillards comme vous de leur
musique.</p>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000015">
              <l xml:id="fra-line-000081">La musique aux sons argentins</l>
              <l xml:id="fra-line-000082">Apporte promptement un remède à leurs maux.</l>
            </lg>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000177">(Il sort en chantant.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000754">
            <speaker>PREMIER MUSICIEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000788">Quel malin diable est-ce là?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000755">
            <speaker>SECOND MUSICIEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000789">Qu'il s'aille faire pendre. Venez
entrons là dedans; nous y attendrons le retour du convoi
et nous resterons à dîner.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000178">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
      </div>
      <div type="act" n="5" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-005">
        <head>ACTE CINQUIÈME</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-005-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000179">Une rue de Mantoue.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000180"><hi rend="italic">Entre</hi> ROMÉO.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000756">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000790">Si l'oeil du sommeil ne m'a pas trompé par
de flatteuses illusions, mes songes m'annoncent prochainement
d'heureuses nouvelles. Le maître de ma
poitrine siége légèrement sur son trône, et une humeur
inaccoutumée m'a, durant toute cette journée, élevé au-dessus
de la terre dans des pensées joyeuses. J'ai rêvé
que mon épouse arrivait et me trouvait mort (étrange
songe, qui laisse à un mort la faculté de penser!) et que
ses baisers communiquaient à mes lèvres un tel souffle
de vie, que je me suis ranimé et me suis vu empereur.
O ciel! quelle est donc la douceur des jouissances réelles
de l'amour, puisque l'ombre de l'amour seulement est
si riche de bonheur? <stage type="business" xml:id="fra-stage-000181">(<hi rend="italic">Entre Balthasar.</hi>)</stage>—Des nouvelles de
Vérone!—Eh bien! Balthasar, ne m'apportes-tu pas des
lettres du frère Laurence? Comment se porte ma Juliette?
Mon père jouit-il d'une bonne santé? Comment
se porte ma Juliette? C'est cela que je te redemande, car
rien ne peut être mal si ma Juliette est bien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000757">
            <speaker>BALTHASAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000791">Elle est bien; ainsi rien ne peut être mal...
Son corps sommeille dans le tombeau des Capulet, et
l'immortelle partie de son être vit avec les anges. Je l'ai
vu déposer dans le tombeau de sa famille, et j'ai pris
sur-le-champ la poste pour venir vous l'apprendre. Oh!
pardonnez si je vous apporte ces funestes nouvelles,
puisque c'est la mission que vous m'aviez laissée, seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000758">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000792">En est-il ainsi?—A présent, astres contraires,
je vous défie.—Tu connais ma demeure. Va, procure-moi
de l'encre et du papier; arrête des chevaux de poste,
je veux partir cette nuit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000759">
            <speaker>BALTHASAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000793">Pardonnez-moi, seigneur, mais je ne puis
vous laisser seul; vous êtes pâle, et votre air égaré annonce
quelque malheur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000760">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000794">Allons donc, tu te trompes. Laisse-moi, et
fais ce que je t'ordonne.—N'as-tu point de lettres pour
moi du frère Laurence?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000761">
            <speaker>BALTHASAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000795">Non, mon cher maître.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000762">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000796">N'importe. Va-t'en, et arrête-moi ces chevaux;
je te rejoins à l'instant. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000182">(<hi rend="italic">Balthasar sort.</hi>)</stage>—C'est bien,
Juliette; je reposerai avec toi cette nuit; occupons-nous
d'en trouver les moyens.—O mal, tu es prompt à entrer
dans les pensées de l'homme au désespoir! Je me souviens
d'un apothicaire que j'ai remarqué dernièrement
ici aux environs, couvert de vêtements déchirés, le regard
sombre, et épluchant des simples; son aspect était
celui de la maigreur; la misère dévorante l'avait rongé
jusqu'aux os. Du plafond de son indigente boutique pendaient
une tortue, un crocodile empaillé et d'autres
peaux de poissons difformes; et le long de ses rayons
des tiroirs vides annonçaient par leurs étiquettes ce qui
leur manquait; des pois de terre verte, des vessies et des
graines moisies, des restes de ficelle et de vieux pains de
roses, étaient clair-semés çà et là pour servir de montre.
En voyant sa misère, je me dis à moi-même: Si un
homme avait besoin de quelque poison dont la vente fût
punie d'une mort certaine à Mantoue, voilà un malheureux
coquin qui lui en vendrait. Oh! cette pensée n'a
fait que prévenir mes besoins: il faut que ce misérable
m'en vende.—Autant que je m'en souviens, ce doit être
ici sa demeure.—Comme c'est aujourd'hui fête, la boutique
du pauvre hère est fermée.—Holà, holà, apothicaire!</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000183">(Entre l'apothicaire.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000763">
            <speaker>L'APOTHICAIRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000797">Qui appelle donc si fort?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000764">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000798">Viens ici, mon ami. Je vois que tu es pauvre,
tiens, voilà quarante ducats; donne-moi une drachme
de poison qui expédie si promptement qu'aussitôt qu'elle
se sera répandue dans les veines, celui qui, las de la vie,
en aura fait usage tombe mort sur-le-champ, et que son
corps perde la respiration avec la même rapidité qu'en
met la poudre enflammée à s'échapper des fatales entrailles
du canon.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000765">
            <speaker>L'APOTHICAIRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000799">J'ai de ces poisons mortels, mais la loi
de Mantoue punit de mort quiconque en débite.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000766">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000800">Quoi! si dénué de tout, si plein de misère, et
tu as peur de mourir! La famine est sur tes joues; le
besoin et la souffrance ont peint la mort dans tes yeux;
sur ton dos traîne la misère en haillons. Le monde ne
t'est point ami, ni la loi du monde; le monde n'a point
de loi qui puisse t'enrichir; cesse donc d'être pauvre;
enfreins seulement la loi, et prends cet or.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000767">
            <speaker>L'APOTHICAIRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000801">C'est ma pauvreté et non pas ma
volonté qui consent.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000768">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000802">C'est ta pauvreté que je paye, et non ta
volonté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000769">
            <speaker>L'APOTHICAIRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000803">Mettez ceci dans un liquide quelconque,
celui que vous voudrez; avalez-le, et eussiez-vous
la force de vingt hommes ensemble, il vous aura
expédié sur-le-champ.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000770">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000804">Tiens, voilà ton or, poison plus funeste pour
la vie des hommes, et qui commet bien plus de meurtres
dans ce monde odieux que ces pauvres compositions
que tu n'as pas la permission de vendre. C'est moi qui te
vends du poison; toi tu ne m'en as pas vendu.—Adieu,
achète de quoi manger et te remettre en chair.—Viens,
cordial et non pas poison, viens avec moi au tombeau
de Juliette: c'est là que tu dois me servir!</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000184">(Il sort.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-005-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000185">La cellule du frère Laurence.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000186"><hi rend="italic">Entre</hi> FRÈRE JEAN.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000771">
            <speaker>FRÈRE JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000805">Saint franciscain, mon frère, holà!</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000187">(Entre frère Laurence.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000772">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000806">Je crois entendre la voix du frère
Jean.—Soyez le bienvenu de Mantoue. Que dit Roméo?
ou bien, s'il a écrit ce qu'il pensait, donnez-moi sa lettre?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000773">
            <speaker>FRÈRE JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000807">Cherchant pour m'accompagner un
frère déchaussé, membre de notre ordre, qui visitait les
malades de cette ville, au moment où je le trouvai, les
inspecteurs de la cité, soupçonnant que nous étions
tous deux entrés dans une maison infectée de la contagion,
ont fermé les portes et n'ont jamais voulu nous
laisser sortir. Ma course vers Mantoue a été arrêtée là.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000774">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000808">Qui donc a porté ma lettre à
Roméo?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000775">
            <speaker>FRÈRE JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000809">Je n'ai pu l'envoyer, la voilà. Je n'ai
pas même pu trouver de messager qui te la rapportât,
tant ils redoutaient la contagion!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000776">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000810">Funeste circonstance! Par notre
communauté, cette lettre n'était pas indifférente; elle
portait un message de la plus grande importance, et ce
retard peut être d'un grand danger.—Frère Jean, va
me chercher un levier de fer, et me l'apporte promptement
dans ma cellule.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000777">
            <speaker>FRÈRE JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000811">Frère, je vais te l'apporter.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000188">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000778">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000812">Maintenant il faut que je me rende
seul au monument. Dans trois heures la belle Juliette
s'éveillera. Elle va me maudire en apprenant que Roméo
n'a pas été instruit de ce qui vient d'arriver. Mais
j'écrirai de nouveau à Mantoue, et je garderai Juliette
dans ma cellule jusqu'à l'arrivée de Roméo.—Pauvre
cadavre vivant enfermé dans la tombe d'un mort!</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000189">(Il sort.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-romeo-and-juliet-fra-act-005-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000190">Un cimetière dans lequel se voit un monument appartenant<lb/>
à la famille des Capulet.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000191"><hi rend="italic">Entre</hi> PARIS <hi rend="italic">et son</hi> PAGE <hi rend="italic">qui porte une torche<lb/>
et des fleurs.</hi></stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000779">
            <speaker>PARIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000813">Page, donne-moi ton flambeau. Éloigne-toi
et te tiens à l'écart.—Non, éteins-le; je ne veux pas être
vu. Va te coucher sous ces cyprès, et applique ton oreille
contre le sol creusé: les nombreux tombeaux qu'on y a
ouverts ont tellement ébranlé sa solidité que personne
ne pourra marcher dans le cimetière que tu ne l'entendes:
alors, siffle pour m'avertir que tu entends
approcher quelqu'un.—Donne-moi ces fleurs; fais ce
que je t'ordonne: va.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000780">
            <speaker>LE PAGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000814">Je suis presque effrayé de rester seul ici
dans ce cimetière, cependant je vais m'y aventurer.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000192">(Il s'éloigne.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000781">
            <speaker>PARIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000815">Douce fleur, je sème de fleurs ton lit nuptial.
Tombeau chéri, qui renferme dans ton enceinte la plus
parfaite image des êtres éternels; belle Juliette, qui
habites avec les anges, accepte cette dernière marque
d'amour. Vivante, je t'honorai; morte, mes hommages
funéraires viennent orner ta tombe. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000193">(<hi rend="italic">Le page siffle.</hi>)</stage>—Mon
page a fait le signal; quelqu'un approche: quel
pied sacrilége erre dans ces lieux pendant la nuit, pour
troubler mes tristes fonctions et le culte d'un fidèle
amour? Quoi! avec un flambeau!—Nuit, couvre-moi
un moment de ton voile.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000194">(Il se retire.)</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000195">(Entrent Roméo et Balthasar qui le précède avec une torche,
une pioche, etc.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000782">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000816">Donne-moi cette pioche et ce croc de fer.
Prends cette lettre, et demain de bonne heure aie soin
de la remettre à mon seigneur et père. Donne-moi la
lumière. Sur ta vie, je t'enjoins, quoi que tu puisses
entendre ou voir, de rester au loin à l'écart, et de ne pas
m'interrompre en ce que je veux faire. Si je descends
dans ce lit de la mort, c'est en partie pour contempler
encore les traits de ma bien-aimée; mais surtout pour
ôter de son doigt insensible un anneau précieux, un
anneau dont j'ai besoin pour un usage qui est cher à
mon coeur. Ainsi, éloigne-toi; va-t'en.—Si, poussé par
quelque inquiétude, tu reviens épier ce que je veux faire
ensuite, par le ciel, je te déchirerai morceau par morceau,
et je joncherai de tes membres ce cimetière affamé.
La circonstance, mes projets sont sauvages et farouches,
plus terribles, plus inexorables que les tigres à jeun ou
la mer en furie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000783">
            <speaker>BALTHASAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000817">Je m'en vais, seigneur, et ne vous troublerai
point.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000784">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000818">C'est ainsi que tu me prouveras ton attachement.
Prends cela. Vis et sois heureux, honnête serviteur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000785">
            <speaker>BALTHASAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000819">Précisément cause de tout cela, je veux
me cacher ici à l'entour. Ses regards me font peur, et
j'ai mes doutes sur ses intentions.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000196">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000786">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000820">Toi, gouffre de mort, ventre détestable
assouvi du plus précieux repas que pût offrir la terre,
c'est ainsi que je saurai forcer tes mâchoires pourries à
s'ouvrir, et que dans ma haine je veux te gorger d'une
nouvelle proie.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000197">(Il enfonce la porte du monument.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000787">
            <speaker>PARIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000821">C'est cet orgueilleux Montaigu, ce banni, qui
a tué le cousin de ma bien-aimée, dont le chagrin, à ce
qu'on croit, a causé la mort de la belle Juliette. Il vient
ici faire aux cadavres quelque infâme outrage. Je vais
l'arrêter. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000198">(<hi rend="italic">Il s'avance.</hi>)</stage>—Suspends tes efforts sacriléges,
vil Montaigu: peut-on poursuivre la vengeance au delà
de la mort? Scélérat condamné, je t'arrête: obéis et
suis-moi, car il faut que tu meures.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000788">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000822">Oui, il le faut, et c'est pour cela que je suis
ici. Bon et noble jeune homme, ne tente point un
homme désespéré; fuis loin d'ici, et laisse-moi. Pense à
ceux qui sont là morts, et qui t'effrayent. Je t'en conjure,
jeune homme, ne charge point ma tête d'un nouveau
péché en me poussant à la fureur. Oh! va-t'en. Par le
ciel, je t'aime plus que moi-même, car c'est contre moi-même
que je viens armé dans ce lieu. Ne t'arrête pas ici
plus longtemps; va-t'en; vis, et tu diras que la pitié d'un
furieux t'a commandé de fuir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000789">
            <speaker>PARIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000823">Je défie tes conjurations, et je t'arrête comme
tombé en félonie par ton retour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000790">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000824">Tu veux donc me provoquer? Eh bien! songe
à te défendre, jeune homme.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000199">(Ils se battent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000791">
            <speaker>LE PAGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000825">O ciel! ils se battent. Je vais chercher la
garde.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000200">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000792">
            <speaker>PARIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000826">Oh! je suis mort! <stage type="business" xml:id="fra-stage-000201">(<hi rend="italic">Il tombe.</hi>)</stage> Si tu es capable
de pitié, ouvre la tombe; et couche-moi près de Juliette.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000793">
            <speaker>ROMÉO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000827">Sur ma foi, je le ferai.—Il faut que je contemple
ces traits.—Le parent de Mercutio, le noble comte
Pâris.—Que m'a dit Balthasar tandis que nous cheminions
ensemble? Mon âme en tumulte ne lui prêtait
aucune attention. Il m'a dit, je crois, que Pâris avait dû
épouser Juliette. Ne me l'a-t-il pas dit? ou l'aurais-je
rêvé? ou bien est-ce dans un moment de folie, tandis
qu'il me parlait de Juliette, que je l'aurai imaginé ainsi?—Oh!
donne-moi ta main, toi dont le nom est écrit avec
le mien dans le funeste livre du malheur. Je vais t'ensevelir
dans un tombeau glorieux. Un tombeau! Oh! non,
c'est un dôme brillant, jeune homme assassiné, car
Juliette y repose, et sa beauté fait de cette voûte un
séjour de fête plein de clarté. Mort, sois déposé ici par
les mains d'un homme mort. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000202">(<hi rend="italic">Il couche Pâris dans le
monument.</hi>)</stage>—Combien de fois des hommes, à l'article
de la mort, ont eu un rayon de joie! C'est ce que ceux
qui les soignent appellent un éclair avant la mort. Mais
comment puis-je appeler ceci un éclair?—O mon
amante, ma femme! la mort, qui a sucé le miel de ton
haleine, n'a pas encore eu de pouvoir sur ta beauté: tu
n'es pas vaincue; les couleurs de la beauté brillent encore
de tout leur vermillon sur tes lèvres et tes joues, et
le pâle étendard de la mort n'en a pas encore pris la place.—Tybalt,
es-tu là couché dans ton drap sanglant? Quelle
faveur plus grande puis-je te faire que d'abattre, de la
même main qui a moissonné ta jeunesse, la jeunesse de
celui qui fut ton ennemi?—Pardonne-moi, cousin.—O
chère Juliette, pourquoi es-tu si belle encore?
Dois-je croire que ce fantôme appelé la Mort est amoureux,
et que cet odieux monstre décharné te garde ici
dans l'obscurité pour faire de toi sa maîtresse? De peur
qu'il n'en soit ainsi, je resterai toujours avec toi, et
ne sortirai plus jamais de ce palais de la sombre nuit.
Je demeurerai avec les vers qui sont tes femmes de
chambre. Ici je veux établir mon éternel repos, et débarrasser
du joug des étoiles funestes cette chair fatiguée
du monde. Mes yeux, regardez pour la dernière fois; mes
bras, pressez-la pour la dernière fois; et vous, mes
lèvres, portes de la respiration, scellez d'un baiser légitime
un marché sans terme avec la mort qui possède
sans partage.—<stage type="business" xml:id="fra-stage-000203">(<hi rend="italic">Au poison.</hi>)</stage> Viens, amer conducteur,
guide rebutant, pilote désespéré; lance maintenant tout
d'un coup, sur les rochers qui vont la briser en éclats,
ta barque fatiguée du travail de la mer. Voici que je bois
à mes amours! <stage type="business" xml:id="fra-stage-000204">(<hi rend="italic">Il boit le poison.</hi>)</stage>—O fidèle apothicaire,
tes remèdes sont actifs.—Avec ce baiser, je meurs.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000205">(Il meurt.)</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000206">(Entre dans le cimetière frère Laurence avec une lanterne,<lb/>
un levier et une bêche.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000794">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000828">O saint François, sois mon guide.
Combien de fois cette nuit mes pieds vieillis ont-ils chancelé,
en se heurtant contre des tombeaux!—Qui est
là?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000795">
            <speaker>BALTHASAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000829">Celui qui est ici est un ami, et un homme
qui vous connaît bien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000796">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000830">Que la bénédiction repose sur vous.—Dites-moi,
mon bon ami, quel est ce flambeau là-bas,
qui prête en vain sa lumière à des vers et à des crânes
sans yeux? Il brûle, à ce qu'il me semble, dans le monument
des Capulet.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000797">
            <speaker>BALTHASAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000831">Oui, père vénérable, c'est là qu'il brûle;
et dans ce monument est mon maître, un homme que
vous aimez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000798">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000832">Qui est votre maître?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000799">
            <speaker>BALTHASAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000833">Roméo.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000800">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000834">Y a-t-il longtemps qu'il est là?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000801">
            <speaker>BALTHASAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000835">Une grande demi-heure.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000802">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000836">Entrez avec moi sous la voûte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000803">
            <speaker>BALTHASAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000837">Je n'ose, mon père. Mon maître ignore
que je n'ai pas quitté ce lieu; et avec un accent terrible
il m'a menacé de la mort si je demeurais pour épier ses
desseins.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000804">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000838">Eh bien! reste donc ici; j'irai seul.
La crainte s'empare de moi. Oh! je crains bien qu'il ne
soit arrivé quelque accident funeste.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000805">
            <speaker>BALTHASAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000839">Comme je dormais sous ce cyprès que
vous voyez, j'ai rêvé que mon maître se battait avec
un autre homme, et que mon maître l'avait tué.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000806">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000840">Roméo! <stage type="business" xml:id="fra-stage-000207">(<hi rend="italic">Il s'avance.</hi>)</stage>—Hélas!
hélas! quel est ce sang qui souille les pierres de l'entrée
du caveau? Que signifient ces épées sanglantes et sans
maîtres, que je vois à terre teintes de sang dans ce séjour
de paix? <stage type="business" xml:id="fra-stage-000208">(<hi rend="italic">Il entre dans le monument.</hi>)</stage>—Roméo! Oh! qu'il
est pâle!—Et qui encore? Quoi! Pâris aussi, baigné
dans son sang! Ah! quelle heure cruelle est coupable de
ce lamentable événement!—Juliette se remue!</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000209">(Juliette se réveille et se soulève.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000807">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000841">O frère secourable, où est mon seigneur?
Je me rappelle bien où je devais me trouver, et m'y
voilà. Où est mon Roméo?</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000210">(Bruit derrière le théâtre.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000808">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000842">J'entends du bruit.—Madame, sortez
de cet antre de la mort, de la contagion, et d'un sommeil
contre nature. Une puissance supérieure à toutes
nos résistances a traversé nos desseins. Venez, sortez
d'ici; votre époux est là, mort à vos côtés, et Pâris aussi.—Suivez-moi,
je vous placerai dans une communauté
de saintes religieuses. Ne vous arrêtez pas à me faire des
questions: la garde approche; venez, venez, chère
Juliette, je n'ose rester plus longtemps ici. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000211">(<hi rend="italic">Il s'éloigne.</hi>)</stage></p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000809">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000843">Va, sors d'ici, car je ne veux pas m'en aller.—Qu'est-ce
que cela! Une coupe que serre la main de
mon bien-aimé! C'est le poison, je le vois, qui a terminé
sa vie avant le temps.—Quoi! égoïste! avoir tout bu,
sans m'en laisser une seule goutte amie pour me secourir
après toi! Je veux baiser tes lèvres; peut-être y recueillerai-je
quelques restes du poison, suffisants pour
me faire mourir au moyen d'un cordial. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000212">(<hi rend="italic">Elle l'embrasse.</hi>)</stage>—Tes
lèvres sont chaudes encore!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000810">
            <speaker>PREMIER SOLDAT</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000213">derrière le théâtre</stage>
            <p xml:id="fra-p-000844">Conduis-nous,
jeune homme. Par quel chemin?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000811">
            <speaker>JULIETTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000845">Oui vraiment, du bruit? Alors j'aurai bientôt
fait. Oh! bienheureux poignard <stage type="business" xml:id="fra-stage-000214">(<hi rend="italic">elle saisit le poignard
de Roméo</hi>)</stage>, voici ton fourreau <stage type="business" xml:id="fra-stage-000215">(<hi rend="italic">elle se frappe</hi>)</stage>, tu peux t'y
rouiller; laisse-moi mourir.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000216">(Elle tombe sur le corps de Roméo et meurt.)</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000217">(Entre la garde avec le page de Pâris.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000812">
            <speaker>LE PAGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000846">Voilà l'endroit; là, où brûle ce flambeau.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000813">
            <speaker>PREMIER SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000847">La terre est ensanglantée. Cherchez
autour du cimetière: allez quelques-uns de vous, et qui que
vous rencontriez, saisissez-le. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000218">(<hi rend="italic">Sortent quelques soldats.</hi>)</stage> Oh!
spectacle pitoyable! Ici le comte tué, et Juliette sanglante,
chaude encore et morte il n'y a qu'un moment, elle qui
est enterrée depuis deux jours. Allez instruire le prince;
courez chez les Capulet; avertissez les Montaigu. Allez
chercher encore quelques autres personnes. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000219">(<hi rend="italic">Sortent les
autres soldats.</hi>)</stage> Nous voyons bien le lieu où se sont accumulés
tant de malheurs; mais pour expliquer ce qui a
donné lieu<note type="editorial" n="71" xml:id="fra-note-000071">We see the ground whereon these woes do lie; but the true ground of all these piteous woes, we cannot, etc. Ground (lieu, endroit), et ground (fondement).</note> à ces malheurs si déplorables, il nous en faut
connaître les circonstances.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000220">(Rentrent quelques soldats avec Balthasar.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000814">
            <speaker>SECOND SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000848">Voici le domestique de Roméo, nous
l'avons trouvé dans le cimetière.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000815">
            <speaker>PREMIER SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000849">Gardez-le en sûreté jusqu'à l'arrivée
du prince.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000221">(Un autre soldat arrive avec le frère Laurence.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000816">
            <speaker>TROISIÈME SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000850">Voici un religieux qui tremble,
soupire et pleure. Nous lui avons pris cette bêche et ce
levier comme il venait de cette partie du cimetière.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000817">
            <speaker>PREMIER SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000851">Cela est très-suspect. Retenez aussi
ce religieux.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000222">(Entre le prince avec sa suite.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000818">
            <speaker>LE PRINCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000852">Quel malheur s'est donc éveillé si matin,
qu'il nous oblige avant le jour d'interrompre notre sommeil?</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000223">(Entrent Capulet, sa femme et plusieurs autres personnes.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000819">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000853">Qui est-ce qui se passe donc qu'on crie ainsi
dehors?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000820">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000854">Le peuple crie dans les rues,
Roméo! d'autres, Juliette! d'autres, Pâris! et tous courent
en poussant des clameurs, vers notre monument.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000821">
            <speaker>LE PRINCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000855">Quelle est donc cette alarme dont le bruit
a frappé nos oreilles?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000822">
            <speaker>PREMIER SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000856">Mon souverain, ici est le comte
Pâris tué, et Roméo mort, et Juliette, morte depuis deux
jours, qui n'est pas froide encore, et vient d'être tuée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000823">
            <speaker>LE PRINCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000857">Regardez, cherchez, et tâchez de découvrir
d'où viennent ces meurtres horribles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000824">
            <speaker>PREMIER SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000858">Voici un religieux et le domestique
de Roméo qui est là assassiné; ils avaient sur eux des
instruments propres à ouvrir la tombe qui renferme ces
morts.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000825">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000859">O ciel! ô ma femme! voyez comme notre
fille est sanglante! Ce poignard s'est mépris: hélas! en
voilà le fourreau sur le corps de Montaigu; et le fer
s'est égaré dans le sein de ma fille.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000826">
            <speaker>LA SIGNORA CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000860">O malheureuse! ce spectacle de
mort est comme la cloche qui appelle ma vieillesse au
tombeau.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000224">(Entre Montaigu.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000827">
            <speaker>LE PRINCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000861">Approche, Montaigu. Tu t'es levé de bonne
heure pour voir ton fils et ton héritier couché là de meilleure
heure encore.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000828">
            <speaker>MONTAIGU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000862">Hélas! prince, ma femme est morte cette
nuit, la douleur de l'exil de mon fils l'a suffoquée. Quels
malheurs nouveaux conspirent encore contre ma vieillesse?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000829">
            <speaker>LE PRINCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000863">Regarde, et tu verras.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000830">
            <speaker>MONTAIGU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000864">O fils mal-appris, où est le respect de te
presser ainsi d'arriver avant ton père au tombeau?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000831">
            <speaker>LE PRINCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000865">Ferme pour un moment ta bouche à l'outrage,
jusqu'à ce que nous ayons pu éclaircir ces mystères
et en découvrir la source, la cause et la marche
véritable. Alors je me mets à la tête de vos communes
douleurs, et vous conduirai, s'il le faut, à la tombe. En
attendant, contenez-vous, et que le malheur subisse le
joug de la patience. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000225">(<hi rend="italic">Aux gardes.</hi>)</stage>—Qu'on amène devant
moi tous ceux que l'on soupçonne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000832">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000866">Je suis le plus considérable, le
moins capable d'action, et cependant, comme le temps
et le lieu déposent contre moi, le plus soupçonné de cet
horrible meurtre; et je comparais ici pour m'accuser et
me justifier, me condamner et m'absoudre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000833">
            <speaker>LE PRINCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000867">Alors, dites tout de suite ce que vous savez
de ceci.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000834">
            <speaker>FRÈRE LAURENCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000868">Je serai court, car je n'ai plus l'haleine
aussi longue que le serait un ennuyeux récit.—Roméo,
que vous voyez mort, était l'époux de Juliette; et
cette Juliette, que vous voyez morte, l'épouse fidèle de Roméo.
Je les avais mariés, et le jour de leur mariage secret
fut le jour fatal de Tybalt, dont la mort prématurée a
banni de cette ville le nouvel époux de Juliette. C'était à
cause de cela, et non à cause de la mort de Tybalt, que
dépérissait Juliette.—Vous, Capulet, pour éloigner le
chagrin qui la tenait assiégée, vous l'avez fiancée et vous
vouliez la marier de force au comte Pâris. Alors elle vint
me trouver, et, les yeux égarés, elle me pressa de trouver
les moyens de la garantir de ce second mariage,
sans quoi elle allait se tuer dans ma cellule. Alors, usant
des secrets de mon art, je lui donnai un breuvage
assoupissant qui eût pour effet, comme je me l'étais proposé,
de produire en elle les apparences de la mort.
Cependant j'écrivis à Roméo de revenir ici dans cette
fatale nuit, pour m'aider à la retirer de sa tombe
empruntée: c'était le terme où la force du breuvage
devait expirer. Mais celui qui portait ma lettre, le frère
Jean, a été retenu par un accident, et me l'a rendue hier
au soir: alors tout seul, à l'heure marquée pour son
réveil, je suis venu dans l'intention de la tirer du tombeau
de sa famille, et de la tenir cachée dans ma cellule
jusqu'à ce que j'eusse une occasion favorable d'envoyer
vers Roméo. Mais à mon arrivée ici, qui a précédé de
quelques moments celui où elle s'est réveillée, j'y ai
trouvé le noble Pâris couché avant le temps, et le fidèle
Roméo mort. Elle s'éveille, et je la pressais de sortir, et
de supporter avec patience cette oeuvre du ciel; mais en
cet instant un bruit est venu m'effrayer et m'écarter du
tombeau: elle, livrée au désespoir, n'a pas voulu me
suivre, et, selon toute apparence, elle a elle-même
attenté à ses jours. C'est là tout ce que je sais: sa nourrice
est instruite de son mariage. Si dans tout ceci il est
arrivé quelque malheur par ma faute, que ma vieille
existence soit, quelques heures avant le temps, sacrifiée
à la rigueur des lois les plus sévères.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000835">
            <speaker>LE PRINCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000869">Nous t'avons toujours connu pour un
saint homme. Où est le domestique de Roméo? Qu'a-t-il
à nous apprendre là-dessus?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000836">
            <speaker>BALTHASAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000870">Je portai à mon maître la nouvelle de la
mort de Juliette. Aussitôt il partit de Mantoue en poste
pour venir à ce lieu même, à ce monument. Là, il m'ordonna
de remettre de bonne heure cette lettre à son
père, et, entrant sous cette voûte, me menaça de la
mort si je ne m'en allais pas et ne le laissais seul.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000837">
            <speaker>LE PRINCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000871">Donne-moi la lettre, je veux la lire. Où
est le page du comte, qui est allé chercher la garde? <stage type="business" xml:id="fra-stage-000226">(<hi rend="italic">Au
page.</hi>)</stage>—Maraud, que faisait ton maître en ce lieu?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000838">
            <speaker>LE PAGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000872">Il y est venu avec des fleurs pour les jeter
sur le tombeau de la signora, et il m'a ordonné de me
tenir à l'écart: je lui ai obéi. Dans ce moment, un
homme avec une torche est venu pour ouvrir le monument;
et bientôt après mon maître s'est élancé sur lui
l'épée à la main: alors j'ai couru avertir la garde.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000839">
            <speaker>LE PRINCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000873">Cette lettre confirme le récit du religieux:
elle contient le récit de leurs amours, les nouvelles qu'il
a reçues de la mort de Juliette: il dit qu'il a acheté du
poison d'un pauvre apothicaire, et qu'il est venu à ce
monument pour y mourir et reposer auprès de Juliette.—Où
sont ces deux ennemis, Capulet, Montaigu?—Voyez
quelle verge s'est étendue sur vos haines. Le ciel a trouvé
le moyen de détruire votre bonheur par l'amour; et
moi, pour avoir fermé les yeux sur vos querelles, j'ai
perdu deux parents. Nous sommes tous punis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000840">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000874">O mon frère Montaigu, donne-moi ta main;
ce sera le douaire de ma fille: je ne peux rien te demander
de plus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000841">
            <speaker>MONTAIGU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000875">Et moi je puis te donner davantage, car
je ferai élever sa statue en or pur, et tant que Vérone
sera connue sous ce nom, nulle statue n'approchera du
prix de celle de la tendre et fidèle Juliette.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000842">
            <speaker>CAPULET</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000876">Roméo, aussi riche que son épouse, reposera
près d'elle: chétives expiations de nos inimitiés!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000843">
            <speaker>LE PRINCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000877">L'aurore de ce jour apporte avec elle une
sombre paix, et de douleur le soleil a caché son visage.
Sortez de ce lieu, et allez vous entretenir de ces tristes
aventures. Quelques-uns auront leur pardon, quelques-uns
aussi seront punis, car il n'y eut jamais une histoire
plus douloureuse que celle de Juliette et de son Roméo.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000227">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
      </div>
    </body>
  </text>
</TEI>
