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      <titleStmt>
        <title xml:lang="fr">Le roi Jean</title>
        <author>
          <persName>William Shakespeare</persName>
          <note type="dates">1564–1616</note>
        </author>
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          <resp>French translation</resp>
          <name>François Guizot</name>
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          <resp>XHTML-to-TEI drama conversion and structural encoding</resp>
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        <edition n="1.0">Bookstacks French TEI edition</edition>
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        <publisher>Bookstacks project</publisher>
        <pubPlace>United States</pubPlace>
        <date when="2026-08-22">22 August 2026</date>
        <idno type="local">shakespeare-king-john-fra</idno>
        <availability status="free">
          <licence target="https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/">This derived TEI file is made available under the Creative Commons Attribution-ShareAlike 4.0 International License; the Project Gutenberg source is public domain in the United States.</licence>
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      </publicationStmt>
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        <p>Born-digital French text from Project Gutenberg eBook #21856, converted from its EPUB XHTML reading order. Gutenberg administrative boilerplate and navigation were omitted.</p>
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        <p>Acts, scenes, dramatic speakers, prose speeches, stage directions, cast material, songs and verse, editorial notices, inline typography, and referenced translator notes were mapped to TEI P5 without inventing speaker identities.</p>
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        <language ident="fr">French</language>
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      <textClass>
        <keywords scheme="https://www.gutenberg.org">
          <term>John, King of England, 1167-1216 -- Drama</term>
          <term>Historical drama</term>
          <term>Great Britain -- History -- John, 1199-1216 -- Drama</term>
        </keywords>
      </textClass>
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      <change when="2026-08-22" who="#bookstacks-encoding">Converted the French Project Gutenberg EPUB XHTML into standalone dramatic TEI P5.</change>
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  <text xml:lang="fr">
    <body>
      <div type="title-page" xml:id="fra-title-page-000001">
        <head>Le roi Jean</head>
        <p xml:id="fra-p-000001" rend="preformatted">Note du transcripteur.</p>
        <p xml:id="fra-p-000002" rend="preformatted">===========================================================</p>
        <p xml:id="fra-p-000003" rend="preformatted">Ce document est tiré de:</p>
        <p xml:id="fra-p-000004" rend="preformatted">OEUVRES COMPLÈTES DE</p>
        <p xml:id="fra-p-000005" rend="preformatted">SHAKSPEARE</p>
        <p xml:id="fra-p-000006" rend="preformatted">TRADUCTION DE</p>
        <p xml:id="fra-p-000007" rend="preformatted">M. GUIZOT</p>
        <p xml:id="fra-p-000008" rend="preformatted">NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p>
        <p xml:id="fra-p-000009" rend="preformatted">AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p>
        <p xml:id="fra-p-000010" rend="preformatted">DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p>
        <p xml:id="fra-p-000011" rend="preformatted">Volume 6</p>
        <p xml:id="fra-p-000012" rend="preformatted">Le marchand de Venise--Les joyeuses Bourgeoises de</p>
        <p xml:id="fra-p-000013" rend="preformatted">Windsor--Le roi Jean--La vie et la mort du roi Richard II,</p>
        <p xml:id="fra-p-000014" rend="preformatted">Henri IV (1re partie).</p>
        <p xml:id="fra-p-000015" rend="preformatted">PARIS</p>
        <p xml:id="fra-p-000016" rend="preformatted">A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p>
        <p xml:id="fra-p-000017" rend="preformatted">DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p>
        <p xml:id="fra-p-000018" rend="preformatted">35, QUAI DES AUGUSTINS</p>
        <p xml:id="fra-p-000019" rend="preformatted">1863</p>
        <p xml:id="fra-p-000020" rend="preformatted">==========================================================</p>
        <p xml:id="fra-p-000021" rend="subheading">LE ROI JEAN</p>
        <p xml:id="fra-p-000022" rend="subheading">TRAGÉDIE</p>
      </div>
      <div type="introduction" xml:id="fra-introduction-000001">
        <head>NOTICE SUR LE ROI JEAN</head>
        <p xml:id="fra-p-000023">Shakspeare n'a point écrit ses drames historiques dans l'ordre
chronologique et pour reproduire sur le théâtre, comme ils s'étaient
successivement développés en fait, les événements et les personnages
de l'histoire d'Angleterre. Il ne songeait pas à travailler sur un plan
ainsi général et systématique. Il composait ses pièces selon que telle
ou telle circonstance lui en fournissait l'idée, lui en inspirait la
fantaisie, ou lui en imposait la nécessité, ne se souciant guère de la
chronologie des sujets ni de l'ensemble que tels ou tels ouvrages
pouvaient former. Il a porté sur la scène presque toute l'histoire
d'Angleterre, du treizième au seizième siècle, depuis Jean sans
Terre jusqu'à Henri VIII, commençant par le quinzième siècle et le
roi Henri VI pour remonter ensuite au treizième siècle et au roi
Jean, et ne finissant qu'après avoir plusieurs fois encore interverti
l'ordre des siècles et des rois. Voici, selon ses plus savants commentateurs,
selon M. Malone, entre autres, la chronologie théâtrale de
ses six drames historiques:</p>
        <p xml:id="fra-p-000024">1° Première partie du roi <hi rend="italic">Henri VI</hi> (roi de 1422 à 1461), composée
en 1589.</p>
        <p xml:id="fra-p-000025">2° Deuxième partie de <hi rend="italic">Henri VI</hi>, 1591.</p>
        <p xml:id="fra-p-000026">3° Troisième partie de <hi rend="italic">Henri VI</hi>, 1591.</p>
        <p xml:id="fra-p-000027">4° <hi rend="italic">Le Roi Jean</hi> (de 1199 à 1216), 1596.</p>
        <p xml:id="fra-p-000028">5° <hi rend="italic">Le Roi Richard II</hi> (de 1377 à 1399), 1597.</p>
        <p xml:id="fra-p-000029">6° <hi rend="italic">Le Roi Richard III</hi> (de 1483 à 1485), 1599.</p>
        <p xml:id="fra-p-000030">7° Première partie du roi <hi rend="italic">Henri IV</hi> (de 1399 à 1413), 1597.</p>
        <p xml:id="fra-p-000031">8° Deuxième partie de <hi rend="italic">Henri IV</hi>, 1598.</p>
        <p xml:id="fra-p-000032">9° <hi rend="italic">Le Roi Henri V</hi> (de 1413 à 1422), 1599.</p>
        <p xml:id="fra-p-000033">10° <hi rend="italic">Le Roi Henri VIII</hi> (de 1509 à 1547), 1601.</p>
        <p xml:id="fra-p-000034">Mais après avoir exactement indiqué l'ordre chronologique de la
composition des drames historiques de Shakspeare, il faut, pour en
bien apprécier le caractère et l'enchaînement dramatique, les replacer
comme nous le faisons dans l'ordre vrai des événements; ainsi
seulement on assiste au spectacle du génie de Shakspeare déroulant
et ranimant l'histoire de son pays.</p>
        <p xml:id="fra-p-000035">En choisissant pour sujet d'une tragédie le règne de Jean sans
Terre, Shakspeare s'imposait la nécessité de ne pas respecter scrupuleusement
l'histoire. Un règne où, dit Hume, «l'Angleterre se
vit déjouée et humiliée dans toutes ses entreprises,» ne pouvait
être représenté dans toute sa vérité devant un public anglais et une
cour anglaise; et le seul souvenir du roi Jean auquel la nation doive
attacher du prix, la grande Charte, n'était pas de ceux qui devaient
intéresser vivement une reine telle qu'Élisabeth. Aussi la pièce
de Shakspeare ne présente-t-elle qu'un sommaire des dernières
années de ce règne honteux; et l'habileté du poëte s'est employée à
voiler le caractère de son principal personnage sans le défigurer, à
dissimuler la couleur des événements sans les dénaturer. Le seul fait
sur lequel Shakspeare ait pris nettement la résolution de substituer
l'invention à la vérité, ce sont les rapports de Jean avec la France;
il faut assurément toutes les illusions de la vanité nationale pour que
Shakspeare ait pu présenter et pour que les Anglais aient supporté
le spectacle de Philippe-Auguste succombant sous l'ascendant de
Jean sans Terre. C'est tout au plus ainsi qu'on aurait pu l'offrir à
Jean lui-même lorsqu'enfermé à Rouen, tandis que Philippe s'emparait
de ses possessions en France, il disait tranquillement:
«Laissez faire les Français, je reprendrai en un jour ce qu'ils
mettent des années à conquérir.» Tout ce qui, dans la pièce de
Shakspeare, est relatif à la guerre avec la France, semble avoir été
inventé pour la justification de cette gasconnade du plus lâche et du
plus insolent des princes.</p>
        <p xml:id="fra-p-000036">Dans le reste du drame, l'action même et l'indication des faits
qu'il n'était pas possible de dissimuler, suffisent pour faire entrevoir
ce caractère où le poëte n'a pas osé pénétrer, où il n'eût pu même
pénétrer qu'avec dégoût; mais ni un pareil personnage, ni cette manière
gênée de le peindre n'étaient susceptibles d'un grand effet dramatique;
aussi Shakspeare a-t-il fait porter l'intérêt de sa pièce sur le
sort du jeune Arthur; aussi a-t-il chargé Faulconbridge de ce rôle
original et brillant où l'on sent qu'il se complaît, et qu'il ne se refuse
guère dans aucun de ses ouvrages.</p>
        <p xml:id="fra-p-000037">Shakspeare a présenté le jeune duc de Bretagne à l'âge où pour
la première fois on eut à faire valoir ses droits après la mort de
Richard, c'est-à-dire environ à douze ans. On sait qu'Arthur en
avait vingt-cinq ou vingt-six, qu'il était déjà marié et intéressant par
d'aimables et brillantes qualités lorsqu'il fut fait prisonnier par son
oncle; mais le poëte a senti combien ce spectacle de la faiblesse aux
prises avec la cruauté était plus intéressant dans un enfant; et
d'ailleurs, si Arthur n'eût été un enfant, ce n'est pas sa mère qu'il
eût été permis de mettre en avant à sa place; en supprimant le rôle
de Constance, Shakspeare nous eût peut-être privés de la peinture
la plus pathétique qu'il ait jamais tracée de l'amour maternel, l'un
des sentiments où il a été le plus profond.</p>
        <p xml:id="fra-p-000038">En même temps qu'il a rendu le fait plus touchant, il en a écarté
l'horreur en diminuant l'atrocité du crime. L'opinion la plus généralement
répandue, c'est qu'Hubert de Bourg, qui ne s'était chargé
de faire périr Arthur que pour le sauver, ayant en effet trompé la
cruauté de son oncle par de faux rapports et par un simulacre
d'enterrement, Jean, qui fut instruit de la vérité, tira d'abord Arthur
du château de Falaise où il était sous la garde d'Hubert, se rendit
lui-même de nuit et par eau à Rouen, où il l'avait fait renfermer, le
fit amener dans son bateau, le poignarda de sa main, puis attacha
une pierre à son corps et le jeta dans la rivière. On conçoit qu'un
véritable poëte ait écarté une semblable image. Indépendamment de
la nécessité d'absoudre son principal personnage d'un crime aussi
odieux, Shakspeare a compris combien les lâches remords de Jean,
quand il voit le danger où le plonge le bruit de la mort de son neveu,
étaient plus dramatiques et plus conformes à la nature générale
de l'homme que cet excès d'une brutale férocité; et, certes, la belle
scène de Jean avec Hubert, après la retraite des lords, suffit bien
pour justifier un pareil choix. D'ailleurs le tableau que présente
Shakspeare saisit trop vivement son imagination et acquiert à ses
yeux trop de réalité pour qu'il ne sente pas qu'après la scène incomparable
où Arthur obtient sa grâce d'Hubert, il est impossible de
supporter l'idée qu'aucun être humain porte la main sur ce pauvre
enfant, et lui fasse subir de nouveau le supplice de l'agonie à laquelle
il vient d'échapper; le poëte sait de plus que le spectacle de
la mort d'Arthur, bien que moins cruel, serait encore intolérable si,
dans l'esprit des spectateurs, il était accompagné de l'angoisse qu'y
ajouterait la pensée de Constance; il a eu soin de nous apprendre la
mort de la mère avant de nous rendre témoin de celle du fils;
comme si, lorsque son génie a conçu, à un certain degré, les douleurs
d'un sentiment ou d'une passion, son âme trop tendre s'en
effrayait et cherchait pour son propre compte à les adoucir. Quelque
malheur que peigne Shakspeare, il fait presque toujours deviner
un malheur plus grand devant lequel il recule et qu'il nous épargne.</p>
        <p xml:id="fra-p-000039">Le caractère du bâtard Faulconbridge a été fourni à Shakspeare
par une pièce de Rowley, intitulée: <hi rend="italic">The troublesome Reign of King
John</hi>, qui parut en 1591, c'est-à-dire cinq ans avant celle de
Shakspeare, composée, à ce qu'on croit, en 1596. La pièce de
Rowley fut réimprimée en 1611 avec le nom de Shakspeare,
artifice assez ordinaire aux libraires et aux éditeurs du temps.
Cette circonstance, et l'aisance avec laquelle Shakspeare a puisé
dans cet ouvrage, ont fait croire à plusieurs critiques qu'il y avait
mis la main, et que <hi rend="italic">la Vie et la mort du roi Jean</hi> n'était qu'une
refonte du premier ouvrage; mais il ne paraît pas qu'il y ait eu
aucune part.</p>
        <p xml:id="fra-p-000040">Selon sa coutume, en empruntant à Rowley ce qui lui a convenu,
Shakspeare a ajouté de grandes beautés à son orignal, mais il en a
conservé presque toutes les erreurs. Ainsi Rowley a supposé que
c'était le duc d'Autriche qui avait tué Richard Coeur de Lion, et en
même temps il fait tuer le duc d'Autriche par Faulconbridge, personnage
historique dont parle Mathieu Pâris sous le nom de Falçasius
de Brente, fils naturel de Richard, et qui, selon Hollinshed, tua le
vicomte de Limoges pour venger la mort de son père, tué, comme
on sait, au siége de Chaluz, château appartenant à ce seigneur.
Pour concilier la version de Hollinshed avec la sienne, Rowley a fait
de <hi rend="italic">Limoges</hi> le nom de famille du duc d'Autriche, qu'il nomme ainsi,
<hi rend="italic">Limoges</hi>, <hi rend="italic">duc d'Autriche</hi>. Shakspeare l'a suivi exactement en ceci.
C'est de même au duc d'Autriche qu'il attribue la mort de Richard;
c'est de même le duc d'Autriche qui, dans la pièce, reçoit la mort
de la main de Faulconbridge; et quant à la confusion des deux personnages,
il paraît que Shakspeare ne s'en est pas fait plus de scrupule
que Rowley, si l'on en peut juger par l'interpellation de
Constance au duc d'Autriche dans la première scène du troisième
acte, où, s'adressant à lui, elle s'écrie: <hi rend="italic">ô Limoges, ô Austria!</hi> Le
caractère de Faulconbridge est une de ces créations du génie de
Shakspeare où se retrouve la nature de tous les temps et de tous les
pays: Faulconbridge est le vrai soldat, le soldat de fortune, ne reconnaissant
personnellement de devoir inflexible qu'envers le chef auquel
il a dévoué sa vie et de qui il a reçu la récompense de son
courage, et cependant ne demeurant étranger à aucun des sentiments
sur lesquels se fondent les autres devoirs, obéissant même à ces instincts
d'une rectitude naturelle toutes les fois qu'ils ne se trouvent
pas en contradiction avec le voeu de soumission et de fidélité implicite
auquel appartient son existence, et même sa conscience: il
sera humain, généreux, il sera juste aussi souvent que ce voeu ne
lui ordonnera pas l'inhumanité, l'injustice, la mauvaise foi; il juge
bien les choses auxquelles il se soumet, et n'est dans l'erreur que sur
la nécessité de s'y soumettre; il est habile autant que brave, et n'aliène
point son jugement en renonçant à le suivre; c'est une nature
forte que les circonstances et le besoin d'employer son activité en un
sens quelconque ont réduite à une infériorité morale dont une disposition
plus calme et des réflexions plus approfondies sur la véritable
destination des hommes l'auraient vraisemblablement préservée.
Mais, avec le tort de n'avoir pas cherché assez haut les objets de sa
fidélité et de son dévouement, Faulconbridge a le mérite éminent
d'un dévouement et d'une fidélité inébranlables, vertus singulièrement
hautes, et par le sentiment dont elles émanent, et par les
grandes actions dont elles peuvent être la source. Son langage est,
 comme sa conduite, le résultat d'un mélange de bon sens et d'ardeur
d'imagination qui enveloppe souvent la raison dans un fracas
de paroles très-naturel aux hommes de la profession et du caractère
de Faulconbridge; sans cesse livrés à l'ébranlement des scènes et des
actions les plus violentes, ils ne peuvent trouver dans le langage ordinaire
de quoi rendre les impressions dont se compose l'habitude de
leur vie.</p>
        <p xml:id="fra-p-000041">Le style général de la pièce est moins ferme et d'une couleur
moins prononcée que celui de plusieurs autres tragédies du même
poëte; la contexture de l'ouvrage est aussi un peu vague et faible,
ce qui tient au défaut d'une idée unique qui ramène sans cesse
toutes les parties à un même centre. La seule idée de ce genre qu'on
puisse apercevoir dans <hi rend="italic">le Roi Jean</hi>, c'est la haine de la domination
étrangère l'emportant sur la haine d'une usurpation tyrannique.
Pour que cette idée fût saillante et occupât constamment l'esprit du
spectateur, il faudrait qu'elle se reproduisît partout, que tout contribuât
à faire ressortir le malheur de la lutte entre ces deux sentiments;
mais ce plan, un peu vaste pour un ouvrage dramatique,
devenait d'ailleurs inconciliable avec la réserve que s'imposait
Shakspeare sur le caractère du roi: aussi une grande partie de la
pièce se passe-t-elle en discussions de peu d'intérêt, et dans le reste
les événements ne sont pas assez bien amenés; les lords changent
trop légèrement de parti, soit d'abord à cause de la mort d'Arthur,
soit ensuite par un motif de crainte personnelle, qui ne présente pas
sous un point de vue assez honorable leur retour à la cause d'Angleterre.
L'emprisonnement du roi Jean n'est pas non plus préparé
avec le soin que met d'ordinaire Shakspeare à fonder et à justifier
la moindre circonstance de son drame: rien n'indique ce qui a pu
porter le moine à une action aussi désespérée, puisqu'en ce moment
Jean était réconcilié avec Rome. La tradition à laquelle
Shakspeare a emprunté ce fait apocryphe attribue l'action du moine
au besoin de se venger d'un mot offensant que lui avait dit le roi.
On ne sait trop ce qui a pu porter Shakspeare à adopter ce conte,
dont il a tiré si peu de parti: peut-être a-t-il voulu donner aux derniers
moments de Jean quelque chose d'une souffrance infernale,
sans avoir recours à des remords qui en effet n'eussent pas été plus
d'accord avec le caractère réel de ce méprisable prince qu'avec la
manière adoucie dont le poëte l'a tracé.</p>
      </div>
      <div type="title-page" xml:id="fra-title-page-000002">
        <head>LE ROI JEAN</head>
        <p xml:id="fra-p-000042" rend="subheading">TRAGÉDIE</p>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000001">
          <l xml:id="fra-line-000001">PERSONNAGES</l>
          <l xml:id="fra-line-000002">LE ROI JEAN.</l>
          <l xml:id="fra-line-000003">LE PRINCE HENRI son fils, depuis le roi Henri III.</l>
          <l xml:id="fra-line-000004">ARTHUR, duc de Bretagne, fils de Geoffroy, dernier duc de Bretagne;
  et frère aîné du roi Jean.</l>
          <l xml:id="fra-line-000005">GUILLAUME MARESHALL, comte de Pembroke.</l>
          <l xml:id="fra-line-000006">GEOFFROY FITZ-PETER, comte d'Essex, grand justicier d'Angleterre.</l>
          <l xml:id="fra-line-000007">GUILLAUME LONGUE-ÉPÉE, comte de Salisbury.</l>
          <l xml:id="fra-line-000008">ROBERT BIGOT, comte de Norfolk.</l>
          <l xml:id="fra-line-000009">HUBERT.</l>
          <l xml:id="fra-line-000010">ROBERT FAULCONBRIDGE, fils de sir Robert Faulconbridge.</l>
          <l xml:id="fra-line-000011">PHILIPPE FAULCONBRIDGE, son frère utérin, bâtard du roi Richard Ier.</l>
          <l xml:id="fra-line-000012">JACQUES GOURNEY, attaché au service de lady Faulconbridge.</l>
          <l xml:id="fra-line-000013">PIERRE DE POMFRET, prophète.</l>
          <l xml:id="fra-line-000014">PHILIPPE, roi de France.</l>
          <l xml:id="fra-line-000015">LOUIS, dauphin.</l>
          <l xml:id="fra-line-000016">L'ARCHIDUC D'AUTRICHE.</l>
          <l xml:id="fra-line-000017">LE CARDINAL PANDOLPHE, légat du pape.</l>
          <l xml:id="fra-line-000018">MELUN, seigneur français.</l>
          <l xml:id="fra-line-000019">CHATILLON, ambassadeur de France envoyé au roi Jean.</l>
          <l xml:id="fra-line-000020">ÉLÉONORE, veuve du roi Henri II, et mère du roi Jean.</l>
          <l xml:id="fra-line-000021">CONSTANCE, mère d'Arthur.</l>
          <l xml:id="fra-line-000022">BLANCHE, fille d'Alphonse, roi de Castille, et nièce du roi Jean.</l>
          <l xml:id="fra-line-000023">LADY FAULCONBRIDGE, mère du bâtard et de Robert Faulconbridge.</l>
          <l xml:id="fra-line-000024">SEIGNEURS, DAMES, CITOYENS D'ANGERS, OFFICIERS, SOLDATS, HÉRAUTS,
MESSAGERS, ET AUTRES GENS DE SUITE.</l>
        </lg>
        <p xml:id="fra-p-000043">La scène est tantôt en Angleterre, et tantôt en France.</p>
      </div>
      <div type="act" n="1" xml:id="shakespeare-king-john-fra-act-001">
        <head>ACTE PREMIER</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-king-john-fra-act-001-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000001">
            <speaker>N</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000001">orthampton</stage>
            <p xml:id="fra-p-000044">Une salle de représentation dans le palais.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000002"><hi rend="italic">Entrent</hi> LE ROI JEAN, LA REINE ÉLÉONORE, PEMBROKE,
ESSEX, et SALISBURY <hi rend="italic">avec</hi> CHATILLON.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000002">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000045">Eh bien, Châtillon, parlez; que veut de
nous la France?</p>
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          <sp xml:id="fra-speech-000003">
            <speaker>CHATILLON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000046">Ainsi, après vous avoir salué, parle le roi
de France, par moi son ambassadeur, à Sa Majesté, à
Sa Majesté usurpée d'Angleterre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000004">
            <speaker>ÉLÉONORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000047">Étrange début! Majesté usurpée!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000005">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000048">Silence, ma bonne mère, écoutez l'ambassade.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000006">
            <speaker>CHATILLON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000049">Philippe de France, suivant les droits et
au nom du fils de feu Geoffroy votre frère, Arthur Plantagenet,
fait valoir ses titres légitimes à cette belle île et
son territoire, l'Irlande, Poitiers, l'Anjou, la Touraine,
le Maine, vous invitant à déposer l'épée qui usurpe la
domination de ces différents titres, et à la remettre dans
la main du jeune Arthur, votre neveu, votre royal et vrai
souverain.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000007">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000050">Et que s'ensuivra-t-il si nous nous y
refusons?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000008">
            <speaker>CHATILLON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000051">L'impérieuse entremise d'une guerre sanglante
et cruelle, pour ressaisir par la force des droits
que la force seule refuse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000009">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000052">Ici nous avons guerre pour guerre, sang
pour sang, hostilité pour hostilité: c'est ainsi que je
réponds au roi de France.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000010">
            <speaker>CHATILLON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000053">Dès lors recevez par ma bouche le défi de
mon roi, dernier terme de mon ambassade.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000011">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000054">Porte-lui le mien, et va-t'en en paix.--Sois
aux yeux de la France comme l'éclair; car avant
que tu aies pu annoncer que j'y viendrai, le tonnerre de
mon canon s'y fera entendre. Ainsi donc, va-t'en! sois
la trompette de ma vengeance et le sinistre présage de
votre ruine.--Qu'on lui donne une escorte honorable;
Pembroke, veillez-y.--Adieu, Châtillon.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000003">(Châtillon et Pembroke sortent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000012">
            <speaker>ÉLÉONORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000055">Eh bien, mon fils! n'ai-je pas toujours dit
que cette ambitieuse Constance n'aurait point de repos
qu'elle n'eût embrasé la France et le monde entier pour
les droits et la cause de son fils? Quelques faciles arguments
d'amour auraient pu cependant prévenir et arranger
ce que le gouvernement de deux royaumes doit
régler maintenant par des événements terribles et sanglants.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000013">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000056">Nous avons pour nous notre solide possession
et notre droit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000014">
            <speaker>ÉLÉONORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000057">Votre solide possession bien plus que votre
droit; autrement cela irait mal pour vous et moi; ma
conscience confie ici à votre oreille ce que personne
n'entendra jamais que le ciel, vous et moi.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000004">(Entre le shérif de Northampton, qui parle bas à Essex.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000015">
            <speaker>ESSEX</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000058">Mon souverain, on apporte ici de la province,
pour être soumis à votre justice, le plus étrange différend
dont j'aie jamais entendu parler: introduirai-je les
parties?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000016">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000059">Qu'elles approchent.--Nos abbayes et
nos prieurés payeront les frais de cette expédition. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000005">(<hi rend="italic">Le
shérif rentre avec Robert Faulconbridge et Philippe son frère
bâtard.</hi>)</stage> Quelles gens êtes-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000017">
            <speaker>PHILIPPE FAULCONBRIDGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000060">Je suis moi, votre fidèle
sujet, un gentilhomme né dans le comté de Northampton,
et fils aîné, comme je le suppose, de Robert Faulconbridge,
soldat fait chevalier sur le champ de bataille
par Coeur de Lion, dont la main conférait l'honneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000018">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000061">Et toi, qui es-tu?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000019">
            <speaker>ROBERT FAULCONBRIDGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000062">Le fils et l'héritier du même
Faulconbridge.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000020">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000063">Celui-ci est l'aîné, et tu es l'héritier?
Vous ne veniez donc pas de la même mère, ce me semble.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000021">
            <speaker>PHILIPPE FAULCONBRIDGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000064">Très-certainement de la
même mère, puissant roi; cela est bien connu, et du
même père aussi, à ce que je pense; mais pour la connaissance
certaine de cette vérité, je vous en réfère au
ciel et à ma mère; quant à moi j'en doute, comme peuvent
le faire tous les enfants des hommes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000022">
            <speaker>ÉLÉONORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000065">Fi donc! homme grossier, tu diffames ta
mère et blesses son honneur par cette méfiance.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000023">
            <speaker>PHILIPPE FAULCONBRIDGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000066">Moi, madame? Non, je n'ai
aucune raison pour cela; c'est la prétention de mon
frère, et non pas la mienne; s'il peut le prouver, il me
chasse de cinq cents bonnes livres de revenu au moins.
Que le ciel garde l'honneur de ma mère, et mon héritage
avec!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000024">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000067">Un bon garçon tout franc.--Pourquoi
ton frère, étant le plus jeune, réclame-t-il ton héritage?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000025">
            <speaker>PHILIPPE FAULCONBRIDGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000068">Je ne sais pas pourquoi, si
ce n'est pour s'emparer du bien. Une fois il m'a insolemment
accusé de bâtardise: que je sois engendré aussi
légitimement que lui, oui ou non, c'est ce que je mets
sur la tête de ma mère; mais que je sois aussi bien engendré
que lui, mon souverain (que les os qui prirent
cette peine pour moi reposent doucement), comparez
nos visages, et jugez vous-même, si le vieux sir Robert
nous engendra tous deux, s'il fut notre père;--que celui-là
lui ressemble. O vieux sir Robert, notre père, je
remercie le ciel à genoux de ce que je ne vous ressemble
pas!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000026">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000069">Quelle tête à l'envers le ciel nous a
envoyée là!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000027">
            <speaker>ÉLÉONORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000070">Il a quelque chose du visage de Coeur de
Lion, et l'accent de sa voix le rappelle; ne découvrez-vous
pas quelques traces de mon fils dans la robuste
structure de cet homme?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000028">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000071">Mon oeil a bien examiné les formes et les
trouve parfaitement celles de Richard. Parle, drôle,
quels sont tes motifs pour prétendre aux biens de ton
frère?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000029">
            <speaker>PHILIPPE FAULCONBRIDGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000072">Parce qu'il a une moitié du
visage semblable à mon père; avec cette moitié de visage
il voudrait avoir tous mes biens. Une pièce de quatre
sous
<note type="editorial" n="1" xml:id="fra-note-000001">Half faced groat, ce fut sous Henri VII que l'on frappa des groats, pièces de quatre sous portant la figure du roi de profil. Jusque-là presque toutes les monnaies d'argent avaient porté la figure de face.</note> à demi face, cinq cents livres de revenu!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000030">
            <speaker>ROBERT FAULCONBRIDGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000073">Mon gracieux souverain, lorsque
mon père vivait, votre frère l'employait beaucoup.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000031">
            <speaker>PHILIPPE FAULCONBRIDGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000074">Fort bien; mais cela ne fait
pas que vous puissiez, monsieur, vous emparer de mon
bien; il faut que vous nous disiez comment il employait
ma mère.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000032">
            <speaker>ROBERT FAULCONBRIDGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000075">Une fois il l'envoya en ambassade
en Allemagne pour y traiter avec l'empereur
d'affaires importantes de ce temps-là. Le roi se prévalut
de son absence, et tout le temps qu'elle dura, il séjourna
chez mon père. Vous dire comment il y réussit, j'en ai
honte, mais la vérité est la vérité. De vastes étendues
de mer et de rivages étaient entre mon père et ma mère,
(comme je l'ai entendu dire à mon père lui-même),
lorsque ce vigoureux gentilhomme que voilà fut engendré.
A son lit de mort il me légua ses terres par testament,
et jura par sa mort que celui-ci, fils de ma mère,
n'était point à lui; ou que s'il l'était, il était venu au
monde quatorze grandes semaines avant que le cours
du temps fût accompli. Ainsi donc, mon bon souverain,
faites que je possède ce qui est à moi, les biens de mon
père, suivant la volonté de mon père.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000033">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000076">Jeune homme, ton frère est légitime;
la femme de ton père le conçut après son mariage; et si
elle n'a pas joué franc jeu, à elle seule en est la faute;
faute dont tous les maris courent le hasard du jour où
ils prennent femme. Dis-moi, si mon frère, qui, à ce
que tu dis, prit la peine d'engendrer ce fils, avait revendiqué
de ton père ce fils comme le sien, n'est-il pas vrai,
mon ami, que ton père aurait pu retenir ce veau, né de sa
vache, en dépit du monde entier; oui, ma foi, il l'aurait
pu: donc, si étant à mon frère, mon frère ne pouvait
pas le revendiquer, ton père non plus ne peut point
le refuser, lors même qu'il n'est pas à lui.--Cela est
concluant.--Le fils de ma mère engendra l'héritier de
ton père; l'héritier de ton père doit avoir les biens de
ton père.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000034">
            <speaker>ROBERT FAULCONBRIDGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000077">La volonté de mon père
n'aura donc aucune force, pour déposséder l'enfant qui
n'est pas le sien?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000035">
            <speaker>PHILIPPE FAULCONBRIDGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000078">Pas plus de force, monsieur,
pour me déposséder que n'en eut sa volonté pour m'engendrer,
à ce que je présume.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000036">
            <speaker>ÉLÉONORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000079">Qu'aimerais-tu mieux: être un Faulconbridge
et ressembler à ton frère, pour jouir de ton héritage,
ou être réputé le fils de Coeur de Lion, seigneur
de ta bonne mine, et pas de biens avec?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000037">
            <speaker>PHILIPPE FAULCONBRIDGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000080">Madame, si mon frère avait
ma tournure et que j'eusse la sienne, celle de sir Robert,
à qui il ressemble, si mes jambes étaient ces deux houssines
comme celles-là, que mes bras fussent ainsi rembourrés
comme des peaux d'anguille, ma face si maigre,
que je craignisse d'attacher une rose à mon oreille, de peur
qu'on ne dît: voyez où va cette pièce de trois
liards
<note type="editorial" n="2" xml:id="fra-note-000002">Where three farthings goes. La reine Élisabeth avait fait frapper différentes pièces de monnaies, entre autres des pièces de trois farthings, environ trois liards, portant d'un côté son effigie et de l'autre une rose. La pièce de trois farthings était d'argent et extrêmement mince; la mode de porter une rose à son oreille appartenait au même temps.</note>, et que je fusse, à raison de cette tournure, héritier
de tout ce royaume, je ne veux jamais bouger de
cette place, si je ne donnais jusqu'au dernier pouce pour
avoir ma figure. Pour rien au monde je ne voudrais
être sir Rob
<note type="editorial" n="3" xml:id="fra-note-000003">Rob diminutif de Robert, et probablement un terme de mépris.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000038">
            <speaker>ÉLÉONORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000081">Tu me plais: veux-tu renoncer à ta fortune,
lui abandonner ton bien et me suivre? Je suis un
soldat et sur le point de passer en France.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000039">
            <speaker>PHILIPPE FAULCONBRIDGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000082">Frère, prenez mon bien, je
prendrai, moi, la chance qui m'est offerte. Votre figure
vient de gagner cinq cents livres de revenu; cependant,
vendez-la cinq sous, et ce sera cher.--Madame, je vous
suivrai jusqu'à la mort.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000040">
            <speaker>ÉLÉONORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000083">Ah! mais je voudrais que vous y arrivassiez
avant moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000041">
            <speaker>PHILIPPE FAULCONBRIDGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000084">L'usage à la campagne est
de céder à nos supérieurs.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000042">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000085">Quel est ton nom?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000043">
            <speaker>PHILIPPE FAULCONBRIDGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000086">Philippe, mon souverain,
c'est ainsi que commence mon nom. Philippe, fils aîné
de la femme du bon vieux sir Robert.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000044">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000087">Dès aujourd'hui porte le nom de celui
dont tu portes la figure. Agenouille-toi Philippe, mais
relève-toi plus grand, relève-toi sir Richard et Plantagenet.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000045">
            <speaker>PHILIPPE FAULCONBRIDGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000088">Frère du côté maternel,
donnez-moi votre main; mon père me donna de l'honneur,
le vôtre vous donna du bien.--Maintenant, bénie
soit l'heure de la nuit ou du jour où je fus engendré en
l'absence de sir Robert!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000046">
            <speaker>ÉLÉONORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000089">La vraie humeur des Plantagenets!--Je
suis ta grand'mère, Richard; appelle-moi ainsi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000047">
            <speaker>PHILIPPE FAULCONBRIDGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000090">Par hasard, madame, et
non par la bonne foi. Eh bien, quoi? légèrement à gauche,
un peu hors du droit chemin, par la fenêtre ou par
la lucarne: qui n'ose sortir le jour marche nécessairement
de nuit; tenir est tenir, de quelque manière qu'on
y soit parvenu; de près ou de loin a bien gagné qui a
bien visé; et je suis moi, de quelque façon que j'aie été
engendré.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000048">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000091">Va, Faulconbridge, tu as maintenant
ce que tu voulais: un chevalier sans terre te fait écuyer
terrier.--Venez, madame, et vous aussi Richard, venez.
Hâtons-nous de partir pour la France, pour la France,
cela est plus que nécessaire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000049">
            <speaker>PHILIPPE FAULCONBRIDGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000092">-Frère, adieu: que la fortune
te soit favorable, car tu fus engendré dans la voie de
l'honnêteté. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000006">(<hi rend="italic">Tous les personnages sortent, excepté Philippe</hi>.)</stage>
D'un pied d'honneur plus riche que je n'étais, mais
plus pauvre de bien, bien des pieds de terrain.--Allons,
actuellement je puis faire d'une Jeannette une lady.--<hi rend="italic">Bonjour,
 sir Richard.</hi>--<hi rend="italic">Dieu vous le rende, mon ami</hi>.--Et
s'il s'appelle George, je l'appellerai Pierre; car un honneur
de date récente oublie le nom des gens: ce serait
trop attentif et trop poli pour votre changement de destinée.--Et
votre voyageur
<note type="editorial" n="4" xml:id="fra-note-000004">Recevoir et questionner les voyageurs était du temps de Shakspeare l'un des passe-temps les plus recherchés de la bonne compagnie. L'usage du cure-dent était regardé comme une affectation de goût pour les modes étrangères.</note>.--Lui et son cure-dent ont
leur place aux repas de ma seigneurie; et lorsque mon
estomac de chevalier est satisfait, alors je promène ma
langue autour de mes dents, et j'interroge mon élégant
convive sur les pays qu'il a parcourus: <hi rend="italic">Mon cher monsieur</hi>
(c'est ainsi que je commence, appuyé sur mon
coude), <hi rend="italic">je vous supplie</hi>...--Voilà la demande, et voici
incontinent la réponse, comme dans un alphabet: <hi rend="italic">O
monsieur</hi>, dit la réponse, <hi rend="italic">à vos ordres très-honorés, à votre
service, à votre disposition, monsieur</hi>....--<hi rend="italic">Non, monsieur</hi>,
dit la question: <hi rend="italic">c'est moi, mon cher monsieur, qui suis à
la vôtre</hi>... et la réponse devinant toujours ainsi ce que
veut la demande, épargne un dialogue de compliments,
et nous entretient des Alpes, des Apennins, des Pyrénées
et de la rivière du Pô, arrivant ainsi à l'heure du
souper. Voilà la société digne de mon rang, et qui cadre
avec un esprit ambitieux comme le mien! car c'est un
vrai bâtard du temps (ce que je serai toujours quoique
je fasse) celui qui ne se pénètre pas des moeurs qu'il observe,
et cela, non-seulement par rapport à ses habitudes
de corps et d'esprit, ses formes extérieures et son
costume, mais qui ne sait pas encore débiter de son
propre fonds le doux poison, si doux au goût du siècle:
ce que toutefois je ne veux point pratiquer pour tromper,
mais que je veux apprendre pour éviter d'être
trompé, et pour semer de fleurs les degrés de mon élévation.--Mais,
qui vient si vite en costume de cheval?
Quelle est cette femme postillon? N'a-t-elle point de mari
qui prenne la peine de sonner du cor devant elle? <stage type="business" xml:id="fra-stage-000007">(<hi rend="italic">Entrent
lady Faulconbridge et Jacques Gourney.</hi>)</stage> O Dieu! c'est
ma mère! Quoi! vous à cette heure, ma bonne dame?
qui vous amène si précipitamment ici, à la cour?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000050">
            <speaker>LADY FAULCONBRIDGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000093">Où est ce misérable, ton frère?
où est celui qui pourchasse en tous sens mon honneur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000051">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000094">- Mon frère Robert? le fils du vieux sir Robert?
le géant Colbrand
<note type="editorial" n="5" xml:id="fra-note-000005">Colbrand était un géant danois que Guy de Warwick vainquit en présence du roi Athelstan.</note>, cet homme puissant? est-ce le
fils de sir Robert que vous cherchez ainsi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000052">
            <speaker>LADY FAULCONBRIDGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000095">Le fils de sir Robert! Oui, enfant
irrespectueux, le fils de sir Robert: pourquoi ce
mépris pour sir Robert? Il est le fils de sir Robert, et toi
aussi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000053">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000096">Jacques Gourney, voudrais-tu nous laisser
pour un moment?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000054">
            <speaker>GOURNEY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000097">De tout mon coeur, bon Philippe.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000055">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000098">Philippe! le pierrot
<note type="editorial" n="6" xml:id="fra-note-000006">On donne aux pierrots le nom de Philippe, à cause de leur cri qui paraît se rapprocher du son de ce nom.</note>!--Jacques, il court
des bruits.... Tantôt je t'en dirai davantage. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000008">(<hi rend="italic">Jacques
sort.</hi>)</stage>--Madame je ne suis point le fils du vieux sir Robert;
sir Robert aurait pu manger un vendredi saint
toute la part qu'il a eue en moi, sans rompre son jeûne;
Sir Robert pouvait bien faire, mais de bonne foi, avouez-le,
a-t-il pu m'engendrer? Sir Robert ne le pouvait pas;
nous connaissons de ses oeuvres.--Ainsi donc, ma bonne
mère, à qui suis-je redevable de ces membres? Jamais
sir Robert n'a aidé à faire cette jambe.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000056">
            <speaker>LADY FAULCONBRIDGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000099">T'es-tu ligué avec ton frère, toi,
qui pour ton propre avantage devrais défendre mon
honneur? Que veut dire ce mépris, varlet indiscipliné
<note type="editorial" n="7" xml:id="fra-note-000007">Knave. Ce nom de varlet, porté par les jeunes gentilshommes qui n'avaient point encore pris rang dans la chevalerie, était ici le sens exact du mot knave, et le seul qui pût faire comprendre la réponse du bâtard. Pour conserver leur véritable couleur et toute leur énergie, les pièces de Shakspeare, du moins celles dont le sujet est tiré de l'histoire d'Angleterre, auraient besoin d'être traduites en vieux langage.</note>?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000057">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000100">Chevalier, chevalier, ma bonne mère,
comme Basilisco
<note type="editorial" n="8" xml:id="fra-note-000008">Basilisco, personnage ridicule d'une mauvaise comédie anglaise.</note>. Je viens d'être armé; et j'ai le coup
sur mon épaule. Mais, ma mère, je ne suis plus le fils de
sir Robert; j'ai renoncé à sir Robert et à mon héritage;
nom, légitimité, tout est parti; ainsi, ma bonne mère,
faites-moi connaître mon père; c'est quelque homme
bien tourné, j'espère: qui était-ce, ma mère?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000058">
            <speaker>LADY FAULCONBRIDGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000101">As-tu nié d'être un Faulconbridge?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000059">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000102">D'aussi grand coeur que je renie le diable.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000060">
            <speaker>LADY FAULCONBRIDGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000103">Le roi Richard Coeur de Lion
fut ton père; séduite par une poursuite assidue et pressante,
je lui donnai place dans le lit de mon mari. Que
le ciel ne me l'impute point à péché! Tu fus le fruit d'une
faute qui m'est encore chère, et à laquelle je fus trop
vivement sollicitée, pour pouvoir me défendre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000061">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000104">Maintenant, par cette lumière, si j'étais
encore à naître, madame, je ne souhaiterais pas un plus
noble père. Il est des fautes privilégiées sur la terre, et
la vôtre est de ce nombre: votre faute ne fut point folie.
Il fallait bien mettre votre coeur à la discrétion de Richard,
comme un tribut de soumission à son amour
tout-puissant; de Richard dont le lion intrépide ne put
soutenir la furie et la force incomparable, ni préserver
son coeur royal de la main du héros
<note type="editorial" n="9" xml:id="fra-note-000009">Allusion à une ancienne romance et à de vieilles chroniques où l'on raconte que le roi Richard arracha le coeur d'un lion que le duc d'Autriche avait fait entrer dans sa prison pour le dévorer, en vengeance de la mort de son fils tué par Richard d'un coup de poing. Ce fut de cet exploit, disent la romance et les chroniques, que lui vint le surnom de Coeur de Lion, et c'est la peau portée par Richard que l'archiduc est supposé lui avoir prise après l'avoir tué.</note>. Celui qui ravit de
force le coeur des lions, peut facilement s'emparer de
celui d'une femme. Oui, ma mère, de toute mon âme je
vous remercie de mon père! Qu'homme qui vive ose
dire que vous ne fîtes pas bien, lorsque je fus engendré,
j'enverrai son âme aux enfers. Venez, madame, je veux
vous présenter à mes parents; et ils diront que le jour
où Richard m'engendra, si tu lui avais dit non, c'eût
été un crime. Quiconque dit que c'en fut un en a menti;
je dis, moi, que ce n'en fut pas un.</p>
          </sp>
        </div>
      </div>
      <div type="act" n="2" xml:id="shakespeare-king-john-fra-act-002">
        <head>ACTE DEUXIÈME</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-king-john-fra-act-002-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000062">
            <speaker>L</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000009">a scène est en France</stage>
            <p xml:id="fra-p-000105">Devant les murs d'Angers.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000010"><hi rend="italic">Entrent d'un côté</hi> L'ARCHIDUC D'AUTRICHE <hi rend="italic">et ses soldats;
de l'autre</hi> PHILIPPE, <hi rend="italic">roi de France et ses soldats</hi>;
LOUIS, CONSTANCE, ARTHUR <hi rend="italic">et leur suite</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000063">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000106">Soyez les bien arrivés devant les murs d'Angers,
vaillant duc d'Autriche.--Arthur, l'illustre fondateur
de ta race, Richard qui arracha le coeur à un lion
et combattit dans les saintes guerres en Palestine, descendit
prématurément dans la tombe par les mains de
ce brave duc
<note type="editorial" n="10" xml:id="fra-note-000010">Richard.--By this brave duke came early to his grave. (Voyez la note précédente.)</note>; et lui, pour faire réparation à ses descendants,
est ici venu sur notre demande déployer ses
bannières pour ta cause, mon enfant, et faire justice de
l'usurpation de ton oncle dénaturé, Jean d'Angleterre:
embrasse-le, chéris-le, souhaite-lui la bienvenue.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000064">
            <speaker>ARTHUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000107">Dieu vous pardonne la mort de Coeur de
Lion, d'autant mieux que vous donnez la vie à sa postérité,
en ombrageant ses droits sous vos ailes de guerre.
Je vous souhaite la bienvenue d'une main sans pouvoir,
mais avec un coeur plein d'un amour sincère: duc,
soyez le bienvenu devant les portes d'Angers.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000065">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000108">Noble enfant! qui ne voudrait te rendre justice?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000066">
            <speaker>L'ARCHIDUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000109">Je dépose sur ta joue ce baiser plein de
zèle, comme le sceau de l'engagement que prend ici
mon amitié, de ne jamais retourner dans mes États jusqu'à
ce qu'Angers, et les domaines qui t'appartiennent
en France, en compagnie de ce rivage pâle et au blanc
visage, dont le pied repousse les vagues mugissantes de
l'Océan et sépare ses insulaires des autres contrées;
jusqu'à ce que l'Angleterre, enfermée par la mer dont
les flots lui servent de muraille, et qui se flatte d'être
toujours hors de l'atteinte des projets de l'étranger, jusqu'à
ce que ce dernier coin de l'Occident t'ait salué
pour son roi: jusqu'alors, bel enfant, je ne songerai pas
à mes États et ne quitterai point les armes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000067">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000110">Oh! recevez les remerciements de sa
mère, les remerciements d'une veuve, jusqu'au jour où
la puissance de votre bras lui aura donné la force de
s'acquitter plus dignement envers votre amitié!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000068">
            <speaker>L'ARCHIDUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000111">La paix du ciel est avec ceux qui tirent
leur épée pour une cause aussi juste et aussi sainte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000069">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000112">Eh bien! alors, à l'ouvrage: dirigeons
notre artillerie contre les remparts de cette ville opiniâtre.--Assemblons
nos plus habiles tacticiens, pour
dresser les plans les plus avantageux.--Nous laisserons
devant cette ville nos os de roi; nous arriverons jusqu'à
la place publique, en nous plongeant dans le sang
des Français, mais nous la soumettrons à cet enfant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000070">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000113">Attendez une réponse à votre ambassade,
de crainte de souiller inconsidérément vos épées de
sang. Châtillon peut nous rapporter d'Angleterre, par la
paix, la justice que nous prétendons obtenir ici par la
guerre. Nous nous reprocherions alors chaque goutte de
sang que trop de précipitation et d'ardeur aurait fait
verser sans nécessité.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000011">(Châtillon entre).</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000071">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000114">Chose étonnante, madame!--Voilà que
sur votre désir est arrivé Châtillon, notre envoyé.--Dis
en peu de mots ce que dit l'Angleterre, brave seigneur;
nous t'écoutons tranquillement: parle, Châtillon.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000072">
            <speaker>CHATILLON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000115">Retirez vos forces de ce misérable siége,
et préparez-les à une tâche plus grande. Le roi d'Angleterre,
irrité de vos justes demandes, a pris les armes;
les vents contraires dont j'ai attendu le bon plaisir, lui
ont donné le temps de débarquer ses légions aussi tôt
que moi: il marche précipitamment vers cette ville;
ses forces sont considérables, et ses soldats pleins de
confiance. Avec lui est arrivée la reine mère, une Até,
qui l'excite au sang et au combat; elle est accompagnée
de sa nièce, la princesse Blanche d'Espagne: avec eux
est un bâtard du feu roi, et tous les esprits turbulents
du pays, intrépides volontaires pleins de fougue et de
témérité, qui, sous des visages de femmes, portent la
férocité des dragons. Ils ont vendu leurs biens dans
leur pays natal, et apportent fièrement leur patrimoine
sur leur dos, pour courir ici le hasard de fortunes nouvelles.
En un mot, jamais plus brave élite de guerriers
invincibles que celle que viennent d'amener les vaisseaux
anglais ne vogua sur les flots gonflés, pour porter
la guerre et le ravage au sein de la chrétienté.--Leurs
tambours incivils qui m'interrompent <stage type="business" xml:id="fra-stage-000012">(<hi rend="italic">les tambours
battent</hi>)</stage> m'interdisent plus de détails: ils sont à la porte
pour parlementer ou pour combattre; ainsi préparez-vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000073">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000116">Combien peu nous étions préparés à une
telle diligence!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000074">
            <speaker>L'ARCHIDUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000117">Plus elle est imprévue, plus nous devons
redoubler d'efforts pour nous défendre. Le courage croît
avec l'occasion: qu'ils soient donc les bienvenus; nous
sommes prêts.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000013">(Entrent le roi Jean, Éléonore, Blanche, le Bâtard, Pembroke
avec une partie de l'armée.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000075">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000118">Paix à la France, si la France permet
que nous fassions en paix notre entrée juste et héréditaire
dans ce qui nous appartient. Sinon, que la France
soit ensanglantée, et que la paix remonte au ciel! Tandis
que nous, agents du Dieu de colère, nous châtierons
l'orgueil méprisant qui chasse la paix vers le ciel.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000076">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000119">Paix à l'Angleterre, si ces guerriers retournent
de France en Angleterre pour y vivre en paix. Nous
aimons l'Angleterre; et c'est à cause de cet amour pour
l'Angleterre que notre sueur coule ici sous le faix de
notre armure. Ce labeur que nous accomplissons ici devrait
être ton oeuvre; mais tu es si loin d'aimer l'Angleterre
que tu as supplanté son roi légitime, rompu la
ligne de succession, renversé la fortune d'un enfant et
profané la pureté virginale de la couronne. Jette ici les
yeux <stage type="business" xml:id="fra-stage-000014">(<hi rend="italic">en montrant Arthur</hi>)</stage> sur le visage de ton frère
Geoffroy.--Ces yeux, ce front furent modelés sur les
siens: ce petit abrégé contient toute la substance de ce
qui est mort dans Geoffroy; et la main du temps tirera
de cet abrégé un volume aussi considérable. Geoffroy
était ton frère aîné, et voilà son fils; Geoffroy avait
droit au royaume d'Angleterre, et cet enfant possède les
droits de Geoffroy. Au nom de Dieu, comment advient-il
donc que tu sois appelé roi, lorsque le sang de la vie bat
dans les tempes à qui appartient la couronne dont tu
t'empares?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000077">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000120">De qui tires-tu, roi de France, la haute
mission d'exiger de moi une réponse à tes interrogations?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000078">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000121">Du Juge d'en haut, qui excite dans l'âme
de ceux qui ont la puissance, la bonne pensée d'intervenir
partout où il y a flétrissure et violation de droits.
Ce juge a mis cet enfant sous ma tutelle; et c'est en son
nom que j'accuse ton injustice, et avec son aide que je
compte la châtier.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000079">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000122">Mais quoi! c'est usurper l'autorité.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000080">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000123">Excuse-moi! C'est abattre un usurpateur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000081">
            <speaker>ÉLÉONORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000124">Qu'appelles-tu usurpateur, roi de France?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000082">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000125">Laissez-moi répondre:--l'usurpateur,
c'est ton fils.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000083">
            <speaker>ÉLÉONORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000126">Loin d'ici, insolente! Oui, ton bâtard sera
roi, afin que tu puisses être reine, et gouverner le
monde!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000084">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000127">Mon lit fut toujours aussi fidèle à ton
fils, que le tien le fut à ton époux: et cet enfant ressemble
plus de visage à son père Geoffroy, que toi et Jean
ne lui ressemblez de caractère; il lui ressemble comme
l'eau à la pluie, ou le diable à sa mère. Mon enfant, un
bâtard! Sur mon âme, je crois que son père ne fut pas
aussi légitimement engendré: cela est impossible, puisque
tu étais sa mère.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000085">
            <speaker>ÉLÉONORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000128">Voilà une bonne mère, enfant, qui flétrit
ton père.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000086">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000129">Voilà une bonne grand'mère, enfant,
qui voudrait te flétrir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000087">
            <speaker>L'ARCHIDUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000130">Paix.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000088">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000131">Écoutez le crieur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000089">
            <speaker>L'ARCHIDUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000132">Quel diable d'homme es-tu?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000090">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000133">Un homme qui fera le diable avec vous,
s'il peut vous attraper seul, vous et votre peau; vous
êtes le lièvre, dont parle le proverbe, dont la valeur tire
les lions morts par la barbe; je fumerai la peau qui vous
sert de casaque, si je puis vous saisir à mon aise, drôle,
songez-y; sur ma foi, je le ferai,--sur ma foi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000091">
            <speaker>BLANCHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000134">Oh! cette dépouille de lion convient trop
bien à celui-là qui l'a dérobée au lion!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000092">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000135">Elle fait aussi bien sur son dos que les
souliers du grand Alcide aux pieds d'un âne!--Mais,
mon âne, je vous débarrasserai le dos de ce fardeau,
comptez-y, ou bien j'y mettrai de quoi vous faire craquer
les épaules.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000093">
            <speaker>L'ARCHIDUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000136">Quel est ce fanfaron qui nous assourdit
les oreilles avec ce débordement de paroles inutiles?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000094">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000137">Louis, déterminez ce que nous allons faire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000095">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000138">Femmes et fous, cessez vos conversations.--Roi
Jean, en deux mots, voici le fait: Au nom d'Arthur,
je revendique l'Angleterre et l'Irlande, l'Anjou, la
Touraine, le Maine; veux-tu les céder et déposer les
armes?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000096">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000139">Ma vie, plutôt!--Roi de France, je te
défie. Arthur de Bretagne, remets-toi entre mes mains;
et tu recevras de mon tendre amour plus que jamais ne
pourra conquérir la lâche main du roi de France, soumets-toi,
mon garçon.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000097">
            <speaker>ÉLÉONORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000140">Viens auprès de ta grand'mère, enfant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000098">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000141">Va, mon enfant, va, mon enfant, auprès
de cette grand'mère; donne-lui un royaume, à ta grand'mère,
et ta grand'mère te donnera une plume, une cerise
et une figue: la bonne grand'mère que voilà!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000099">
            <speaker>ARTHUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000142">Paix! ma bonne mère; je voudrais être couché
au fond de ma tombe; je ne vaux pas tout le bruit
qu'on fait pour moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000100">
            <speaker>ÉLÉONORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000143">Sa mère lui fait une telle honte, pauvre
enfant, qu'il en pleure.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000101">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000144">Que sa mère puisse lui faire honte ou
non, ayez honte de vous-même. Ce sont les injustices
de sa grand'mère et non l'opprobre de sa mère qui font
tomber de ses pauvres yeux ces perles faites pour toucher
le ciel et que le ciel acceptera comme honoraires: oui
le ciel séduit par ces larmes de cristal lui fera justice et
le vengera de vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000102">
            <speaker>ÉLÉONORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000145">Indigne calomniatrice du ciel et de la
terre!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000103">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000146">Toi, qui offenses indignement le ciel et la
terre, ne m'appelle pas calomniatrice. Toi et ton fils vous
usurpez les droits, possessions et apanages royaux de cet
enfant opprimé; c'est le fils de ton fils aîné; il est malheureux
par cela seul qu'il t'appartient. Tes péchés sont
visités dans ce pauvre enfant; il est sous l'arrêt de la loi
divine, bien qu'il soit éloigné à la seconde génération de
ton sein qui a conçu le péché.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000104">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000147">Insensée, taisez-vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000105">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000148">Je n'ai plus que ceci à dire: il n'est pas seulement
puni pour le péché de son aïeule, mais Dieu l'a prise
elle et son péché pour instrument de ses vengeances;
cette postérité éloignée est punie pour elle et par elle au
moyen de son péché: le mal qu'elle lui fait est le bedeau
de son péché; tout est puni dans la personne de cet enfant,
et tout cela pour elle; malédiction sur elle!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000106">
            <speaker>ÉLÉONORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000149">Criailleuse imprudente, je puis produire
un testament qui annule les titres de ton fils.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000107">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000150">Et qui en doute? Un testament! un testament
inique! l'expression de la volonté d'une femme, de
la volonté d'une grand'mère perverse!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000108">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000151">Cessez, madame, cessez, ou soyez plus modérée;
il sied mal dans cette assemblée de s'attaquer
par de si choquantes récriminations.--Qu'un trompette
somme les habitants d'Angers de paraître sur les murs,
pour qu'ils nous disent de qui ils admettent les droits,
d'Arthur ou de Jean.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000015">(Les trompettes sonnent. Les citoyens d'Angers paraissent
sur les murs.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000109">
            <speaker>UN CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000152">Qui nous appelle sur nos murs?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000110">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000153">C'est la France au nom de l'Angleterre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000111">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000154">L'Angleterre par elle-même.--Habitants
d'Angers et mes bons sujets....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000112">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000155">Bons habitants d'Angers, sujets d'Arthur,
notre trompette vous a appelés à cette conférence amicale.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000113">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000156">Dans nos intérêts.--Écoutez-nous donc
le premier.--Ces drapeaux de la France que vous voyez
rangés ici en face et à la vue de votre ville, sont venus
ici pour votre ruine; les canons ont leurs entrailles
pleines de vengeance, et déjà ils sont montés et prêts à
vomir contre vos murailles l'airain de leur colère; tous
les préparatifs d'un siége sanglant et d'une guerre sans
merci de la part de ces Français s'offrent aux yeux de
votre ville. Vos portes précipitamment fermées, et, sans
notre arrivée, ces pierres immobiles qui vous entourent,
comme une ceinture, seraient, par l'effort de leur mitraille,
arrachées à cette heure de leurs solides lits de
chaux, et ouvriraient de larges brèches à la force sanguinaire
pour attaquer en foule votre repos.--Mais à
notre aspect, à l'aspect de votre roi légitime, qui, par
une rapide et pénible marche est venu s'interposer entre
vos portes et leur furie, sauver de toute injure les flancs
de votre cité, voyez les Français confondus vous demander
un pourparler; et, maintenant, au lieu de boulets
enveloppés de flammes qui jetteraient dans vos
murailles la fièvre et la terrible mort, ils ne vous envoient
que de douces paroles enveloppées de fumée pour
jeter dans vos oreilles une erreur funeste à votre fidélité;
ajoutez-y la croyance qu'elles méritent, bons citoyens,
laissez-nous entrer, nous, votre roi, dont les forces
épuisées par la fatigue d'une marche si précipitée réclament
un asile dans les murs de votre cité.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000114">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000157">Lorsque j'aurai parlé, répondez-nous à
tous deux. Voyez à ma main droite, dont la protection
est engagée par un voeu sacré à la cause de celui qu'elle
tient, le jeune Plantagenet, fils du frère aîné de cet
homme et son roi, comme de tout ce qu'il possède: c'est
au nom de ses justes droits foulés aux pieds, que nous
foulons dans un appareil de guerre ces vertes plaines
devant votre ville; n'étant votre ennemi, qu'autant que
l'exigence de notre zèle hospitalier, pour les intérêts de
cet enfant opprimé, nous en fait un religieux devoir.
Ne vous refusez donc pas à rendre l'hommage que vous
devez à celui à qui il est dû, à ce jeune prince; et nos
armes aussitôt, semblables à un ours muselé, n'auront
plus rien de terrible que l'aspect; la fureur de nos canons
s'épuisera vainement contre les nuages invulnérables
du ciel; et, par une heureuse et tranquille retraite,
avec nos épées sans entailles et nos casques sans coups,
nous remporterons dans notre patrie ce sang bouillonnant
que nous étions venus verser contre votre ville, et
laisserons en paix vous, vos enfants et vos femmes; mais
si vous dédaignez follement l'offre que nous vous proposons,
ce n'est pas l'enceinte de vos antiques remparts
qui vous garantira de nos messagers de guerre, quand
ces Anglais et leurs forces seraient tous logés dans leurs
vastes circonférences. Dites-nous donc si nous serons
reçus dans votre ville comme maîtres, au nom de celui
pour qui nous réclamons la soumission; ou donnerons-nous
le signal à notre fureur, et marcherons-nous à
travers le sang à la conquête de ce qui nous appartient?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000115">
            <speaker>UN CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000158">En deux mots, nous sommes les sujets
du roi d'Angleterre, c'est pour lui et en son nom que
nous tenons cette ville.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000116">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000159">Reconnaissez donc votre roi, et laissez-moi
entrer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000117">
            <speaker>UN CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000160">Nous ne le pouvons pas: mais à celui qui
prouvera qu'il est roi; à celui-là nous prouverons que nous
sommes fidèles; jusque-là, nos portes sont barrées contre
l'univers entier.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000118">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000161">La couronne d'Angleterre n'en prouve-t-elle
pas le roi? sinon je vous amène pour témoins
deux fois quinze mille coeurs de la race d'Angleterre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000119">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000162">Bâtards et autres.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000120">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000163">Prêts à justifier notre titre au prix de
leur vie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000121">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000164">Autant de guerriers aussi bien nés que les
siens...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000122">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000165">Parmi lesquels sont aussi quelques bâtards.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000123">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000166">Sont devant lui pour combattre ses prétentions.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000124">
            <speaker>UN CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000167">En attendant que vous ayez réglé lequel
a le meilleur droit, nous, pour nous conserver au plus
digne, nous nous défendrons contre tous deux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000125">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000168">- Alors que Dieu pardonne leurs péchés
à toutes les âmes qui, avant la chute de la rosée du soir,
s'envoleront vers leur éternelle demeure, dans ce procès
terrible pour la royauté de notre royaume!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000126">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000169">Amen, amen.--Allons, chevaliers, aux
armes!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000127">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000170">Saint Georges, toi qui domptas le dragon
et qu'on voit toujours depuis assis sur son dos à la porte
de mon hôtesse, enseigne-nous quelque tour de ta façon.
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000016">(<hi rend="italic">S'adressant à l'Archiduc</hi>.)</stage> Drôle, si j'étais chez toi, dans
ton antre avec ta lionne, je mettrais à ta peau de lion une
tête de boeuf, et je ferais de toi un monstre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000128">
            <speaker>L'ARCHIDUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000171">Paix; pas un mot de plus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000129">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000172">Oh! tremblez, car voilà le lion qui rugit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000130">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000173">Avançons plus haut dans la plaine,
où nous rangerons tous nos régiments dans le meilleur
ordre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000131">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000174">Hâtez-vous alors, pour prendre l'avantage
du terrain.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000132">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000175">Il en sera ainsi. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000017">(<hi rend="italic">A Louis</hi>.)</stage> Commandez au
reste des troupes de se porter sur l'autre colline. Dieu et
notre droit!</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000018">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-king-john-fra-act-002-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000019">Même lieu.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000020">Alarmes et escarmouches, puis une retraite.<lb/>
UN HÉRAUT FRANÇAIS s'avance vers les portes avec des trompettes.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000133">
            <speaker>LE HÉRAUT FRANÇAIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000176">Hommes d'Angers, ouvrez vos
portes et laissez entrer le jeune Arthur, duc de Bretagne,
qui, par le bras de la France, vient de préparer des
larmes à bien des mères anglaises, dont les fils gisent
épars sur la terre ensanglantée; les maris de bien des
veuves sont étendus dans la poussière, embrassant froidement
la terre teinte de sang: la victoire, achetée avec
peu de perte, se joue dans les bannières flottantes des
Français, qui, déployées en signe de triomphe, sont là,
prêtes à entrer victorieuses dans vos murs, à y proclamer
Arthur de Bretagne, roi d'Angleterre et le vôtre.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000021">(Entre un héraut anglais avec des trompettes.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000134">
            <speaker>LE HÉRAUT ANGLAIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000177">Réjouissez-vous, hommes d'Angers,
sonnez vos cloches; le roi Jean, votre roi et roi
d'Angleterre, s'avance vainqueur de cette chaude et
cruelle journée! les armes de ses soldats, qui s'éloignèrent
d'ici brillantes comme l'argent reviennent ici dorées
du sang français; il n'est point de panache attaché à un
cimier anglais qui soit tombé sous les coups d'une épée
française; nos drapeaux reviennent dans les mêmes
mains qui les ont déployés, lorsque naguère nous marchions
au combat; et semblables à une troupe joyeuse de
chasseurs, tous nos robustes Anglais arrivent les mains
rougies et teintes du carnage de leurs ennemis mourants;
ouvrez vos portes, et donnez entrée aux vainqueurs.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000135">
            <speaker>UN CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000178">Héraut, du haut de nos tours nous avons
pu voir, depuis le commencement jusqu'à la fin, l'attaque
et la retraite de vos deux armées, et leur égalité
ne s'est point démentie à nos yeux les meilleurs: le sang
et les coups ont répondu aux coups; la force s'est mesurée
avec la force, et la puissance a confronté la
puissance: elles sont toutes deux égales, et nous les aimons
toutes deux également. Il faut que l'une des deux
l'emporte: tant qu'elles se tiendront dans un aussi parfait
équilibre, nous ne tiendrons notre ville ni pour l'un
ni pour l'autre, et néanmoins pour tous les deux.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000022">(Le roi Jean entre d'un côté avec son armée, Éléonore,
Blanche et le Bâtard; de l'autre, le roi Philippe, Louis,
l'archiduc et des troupes.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000136">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000179">Roi de France, as-tu du sang à perdre encore?
Parle. Faut-il que le fleuve de notre droit suive sa
course? Détourné par les obstacles que tu opposes à son
passage, quittera-t-il son lit naturel pour couvrir de ses
flots contrariés tes rivages voisins, si tu ne veux laisser
ses eaux argentées continuer paisiblement leur marche
vers l'Océan?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000137">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000180">Roi d'Angleterre, tu n'as pas épargné dans
cette chaude mêlée une goutte de sang de plus que la
France, ou plutôt tu en as perdu davantage. Et je le jure
par cette main, qui régit les terres que gouverne ce climat,
avant de déposer les armes que nous portons justement,
nous t'aurons fait fléchir devant nous, toi contre
qui nous les avons prises; ou bien nous augmenterons
d'un roi le nombre des morts;--ornant le registre qui
mentionnera les pertes de cette guerre, d'une liste de
carnage associée à des noms de rois.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000138">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000181">O majesté! à quelle hauteur s'élève la
gloire lorsque le sang précieux des rois est allumé!--Alors
la Mort double d'acier ses mâchoires décharnées;
les épées des soldats sont ses dents et ses griffes, alors
elle se repaît à pleine bouche de la chair des hommes,
tant que durent les querelles des rois.--Pourquoi ces
fronts royaux demeurent-ils ainsi consternés? Rois,
criez carnage! retournez dans la plaine ensanglantée,
potentats égaux en force et pleins d'une égale ardeur!
Que la confusion de l'un assure la paix de l'autre; jusqu'alors,
coups, sang et mort!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000139">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000182">Lequel des deux partis admettent dans
leurs murs les bourgeois?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000140">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000183">Parlez, citoyens, au nom de l'Angleterre;
quel est votre roi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000141">
            <speaker>UN CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000184">Le roi d'Angleterre, quand nous le connaîtrons.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000142">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000185">Connaissez-le en nous, qui soutenons ici ses
droits.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000143">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000186">En nous, qui sommes ici notre illustre
député et apportons la possession de notre propre
personne; seigneur de nous-même, d'Angers et de vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000144">
            <speaker>UN CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000187">Un pouvoir plus grand que nous nie
tout cela, et jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien de douteux,
nous enfermerons nos anciens scrupules derrière nos
portes bien barricadées; sans autres rois que nos craintes,
jusqu'à ce que nos craintes aient été résolues et déposées
par quelque roi bien assuré.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000145">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000188">Par le ciel, ces canailles d'Angers se raillent
de vous, rois; ils se tiennent dans leurs retranchements
comme sur un théâtre d'où ils peuvent loger à
leur aise et montrer au doigt vos laborieux spectacles et
vos scènes de mort. Que vos royales majestés se laissent
gouverner par moi; imitez les mutins de Jérusalem
<note type="editorial" n="11" xml:id="fra-note-000011">Lorsque, assiégés par Titus, ils suspendaient un moment leurs querelles intestines pour se réunir contre l'ennemi.</note>,
sachez être amis un moment, et diriger de concert contre
cette ville tous vos plus terribles moyens de vengeance.
Que du levant et du couchant, la France et l'Angleterre
pointent les canons de leurs batteries chargés jusqu'à la
gueule; et que leurs épouvantables clameurs fassent
écrouler avec fracas les flancs pierreux de cette orgueilleuse
cité. Je voudrais agir sans relâche contre ces misérables
bourgeois, jusqu'à ce que la désolation de leurs
murailles en ruine les laissât aussi nus que l'air ordinaire;
cela fait, divisez vos forces unies et que vos enseignes
confondues se séparent de nouveau; tournez-vous
face contre face, et le fer sanglant contre le fer: la
fortune aura bientôt choisi d'un côté son heureux favori,
à qui pour première faveur elle accordera l'honneur de
la journée et le baiser d'une glorieuse victoire. Comment
goûtez-vous ce bizarre conseil, puissants souverains? ne
sent-il pas un peu sa politique?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000146">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000189">Par le ciel suspendu sur nos têtes, je le
goûte fort.--Roi de France, joindrons-nous nos forces,
et mettrons-nous Angers de niveau avec le sol, quitte à
combattre ensuite pour savoir qui en sera roi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000147">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000190">Insulté comme nous par cette ville opiniâtre,
si tu as le coeur d'un roi, tourne la bouche de
ton artillerie, comme la nôtre, contre ses remparts
insolents; et lorsque nous les aurons renversés, alors
défions-nous les uns les autres, et travaillons pêle-mêle
entre nous, pour le ciel ou pour l'enfer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000148">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000191">Qu'il en soit ainsi.--Parlez, par où donnerez-vous
l'assaut?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000149">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000192">C'est de l'ouest que nous enverrons la
destruction dans le sein de cette cité.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000150">
            <speaker>L'ARCHIDUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000193">Moi du nord.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000151">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000194">Notre tonnerre fera pleuvoir du sud sa
pluie de boulets.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000152">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000195">O sage plan de bataille! du nord au
sud! l'Autriche et la France se tireront dans la bouche
l'un de l'autre! je les y exciterai: venez, allons, allons!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000153">
            <speaker>UN CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000196">Écoutez-nous, grands rois: daignez vous
arrêter un instant, et je vous montrerai la paix et la plus
heureuse union; gagnez cette cité sans coups ni blessure;
épargnez la vie de tant d'hommes, venus ici pour la sacrifier
sur le champ de bataille, et laissez-les mourir
dans leurs lits: ne persévérez point, mais écoutez-moi,
puissants rois!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000154">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000197">Parlez avec confiance; nous sommes
prêts à vous écouter.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000155">
            <speaker>UN CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000198">Cette fille de l'Espagne que voilà, la
princesse Blanche, est proche parente du roi d'Angleterre;
comptez les années de Louis le dauphin et celles
de cette aimable fille. Si l'amour charnel cherche la
beauté, où la trouvera-t-il plus séduisante que chez
Blanche? Si le pieux amour cherche la vertu, où la
trouvera-t-il plus pure que chez Blanche? Si l'amour
ambitieux aspire à un mariage de naissance, dans quelles
veines bondit un sang plus illustre que celui de la
princesse Blanche? Ainsi qu'elle, le jeune Dauphin est
de tout point accompli en beauté, vertu, naissance; ou
s'il ne vous semblait accompli, dites seulement que c'est
qu'il n'est point elle; et elle à son tour ne manquerait
de rien qu'on pût appeler besoin, si ce n'était manquer
de quelque chose que de n'être point lui; il est la moitié
d'un homme béni de Dieu qu'elle est appelée à compléter;
elle est la moitié parfaite d'un tout parfait, dont
la plénitude de perfection réside en lui. Oh! comme ces
deux ruisseaux d'argent, lorsqu'ils seront réunis, vont
faire la gloire des rivages qui les contiendront! et vous,
rois, vous serez les rivages de ces deux ruisseaux confondus;
vous serez, si vous les mariez, les deux bornes
qui contiendront les deux princes. Cette union fera plus
contre nos portes si bien fermées, que ne pourraient faire
vos batteries; car, dès l'instant de cette alliance, nous
ouvrirons toute grande leur bouche pour votre passage
plus rapidement que ne le ferait la poudre pour vous
laisser entrer; mais, sans cette alliance, la mer en furie
n'est pas à moitié aussi sourde, les lions plus intrépides,
les montagnes et les rochers plus immobiles; non, la
Mort elle-même n'est pas à moitié aussi inflexible dans
son acharnement mortel, que nous dans le dessein de
défendre cette cité.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000156">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000199">Vraiment, voici un partisan qui fait
sauter hors de ses haillons le cadavre pourri de la vieille
Mort; sa large bouche vomit la mort et les montagnes,
les rochers et les mers! il parle des lions mugissants
aussi familièrement que les jeunes filles de treize ans
de petits chiens! Quel est le canonnier qui a engendré
ce sang bouillant? Il vous entretient tranquillement de
canons, de feu, de fumée et de bruit; il nous donne la
bastonnade avec sa langue, mes oreilles sont rouées; il
n'est pas une de ses paroles qui ne donne mieux un
soufflet qu'un poing de France. Pour Dieu, je ne fus jamais
si accablé de paroles, depuis que, pour la première
fois, j'appelai <hi rend="italic">papa</hi> le père de mon frère.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000157">
            <speaker>ÉLÉONORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000200">Mon fils, prêtez l'oreille à cet arrangement,
faites ce mariage; donnez à notre nièce une dot
suffisante; car, par ce noeud, vous affermirez si sûrement
sur votre tête une couronne maintenant mal assurée
que cet enfant à peine éclos n'aura plus de soleil pour
mûrir la fleur qui promet un fruit si vigoureux. Je vois,
dans les regards du roi de France de la disposition à
céder.... Voyez comme ils se parlent bas: pressez-les,
tandis que leurs âmes sont ouvertes à cette ambition,
de peur que leur zèle, maintenant amolli, sous le souffle
aérien des douces paroles de la prière, de la pitié et du
remords, ne se refroidisse et ne se gèle de nouveau.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000158">
            <speaker>UN CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000201">Pourquoi vos deux Majestés ne répondent-elles
pas à ces propositions pacifiques de notre ville
menacée?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000159">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000202">Roi d'Angleterre, parlez d'abord, vous qui
avez été le premier à parler à cette cité: que dites-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000160">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000203">Si le dauphin, ton noble fils, peut lire
dans ce livre de beauté, <hi rend="italic">j'aime</hi>, la dot de Blanche égalera
celle d'une reine; car l'Anjou et la belle Touraine, le
Maine, Poitiers, en un mot tout ce qui de ce côté de la
mer, excepté cette ville que nous assiégeons, relève de
notre couronne et dignité, ornera son lit nuptial, et la
rendra riche en titres, honneurs et avantages, comme
elle marche déjà de pair en beauté, en éducation et en
naissance, avec n'importe quelle princesse de l'univers.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000161">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000204">Qu'en dis-tu, mon garçon? Regarde la figure
de la princesse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000162">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000205">Je le fais, seigneur; et dans son oeil, je trouve
une merveille ou un miracle merveilleux, l'ombre
de moi-même tracée dans son oeil; et cette ombre,
quoique n'étant que l'ombre de votre fils, devient un
soleil, et fait de votre fils une ombre. Je proteste que
je ne me suis jamais tant aimé, que depuis que je vois
ainsi mon portrait tiré dans le tableau flatteur de son
oeil.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000023">(Il parle bas à Blanche.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000163">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000206">Tiré dans le tableau flatteur de son oeil,
pendu au pli de son sourcil froncé, et écartelé dans son
coeur!--Lui-même il s'annonce pour un traître à l'amour.
Ce serait vraiment pitié qu'un aussi sot imbécile fût
pendu, tiré et écartelé dans un aussi aimable objet
<note type="editorial" n="12" xml:id="fra-note-000012">Drawn in the flattering table of her eye Hang'd in the frowning wrinkle of her brow And quarter'd in her heart. Faulconbridge joue ici sur les trois mots: drawn (peint et tiré), hang'd (suspendu et pendu), et quarter'd (mis en quartiers, et écartelé, terme de blason).</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000164">
            <speaker>BLANCHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000207">La volonté de mon oncle, sous ce rapport,
est la mienne. S'il voit en vous quelque chose qui lui
plaise, ce qu'il y voit, ce qui lui plaît, je puis facilement
le transporter dans ma volonté, ou, si vous voulez, pour
parler plus convenablement, l'imposer facilement à mon
amour. Je ne veux point vous flatter, mon prince, en vous
disant que tout ce que je vois en vous est digne d'amour;
seulement, je ne vois rien en vous que je puisse, même
en vous donnant pour juge les pensées les plus sévères,
trouver digne de haine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000165">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000208">Que disent ces jeunes gens? Que dites-vous,
ma nièce?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000166">
            <speaker>BLANCHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000209">Qu'elle est obligée, en honneur, à faire tout
ce que vous daignerez décider dans votre sagesse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000167">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000210">Parlez donc, seigneur dauphin, pouvez-vous
aimer cette princesse?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000168">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000211">Demandez plutôt si je puis m'empêcher de
l'aimer, car je l'aime très-sincèrement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000169">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000212">Avec elle je te donne les cinq provinces
du Vexin, de la Touraine, du Maine, de Poitiers et de
l'Anjou; et j'ajoute encore à cela trente mille marcs
d'Angleterre.--Philippe de France, si tu es content, ordonne
à ton fils et à ta fille d'unir leurs mains.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000170">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000213">Je suis content.--Jeunes princes, unissez
vos mains.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000171">
            <speaker>L'ARCHIDUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000214">Et vos lèvres aussi; car je suis bien sûr,
d'avoir fait ainsi lorsque je fus fiancé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000172">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000215">Maintenant, citoyens d'Angers, ouvrez vos
portes; laissez entrer cette paix que vous avez faite, car
sur l'heure, à la chapelle de Sainte-Marie, les cérémonies
du mariage vont être célébrées.--Mais la princesse Constance
n'est pas avec nous?--Je me doute bien qu'elle n'y
est pas, car sa présence aurait fort troublé le mariage que
nous venons de conclure. Où est-elle, elle et son fils? Que
ceux qui le savent me le disent?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000173">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000216">Elle est triste et irritée dans la tente de Votre
Majesté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000174">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000217">Et, sur ma foi, cette alliance que nous avons
faite ne la guérira guère de sa tristesse.--Mon frère
d'Angleterre, comment satisferons-nous cette veuve? Je
suis venu pour soutenir ses droits, et voilà, Dieu le sait,
que j'en ai détourné une partie à mon propre avantage.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000175">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000218">Nous remédierons à tout: nous ferons
le jeune Arthur duc de Bretagne et comte de Richemont,
et nous lui donnerons en apanage cette riche et belle
ville.--Appelez la princesse Constance: qu'un rapide
messager aille l'inviter à se rendre à notre solennité.--J'espère
que, si nous ne remplissons pas sa volonté tout
entière, nous la satisferons cependant assez pour arrêter
ses plaintes. Allons, aussi bien que nous le permettra
la précipitation, accomplir cette cérémonie imprévue et
sans préparatifs.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000024">(Tous sortent excepté le Bâtard.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000176">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000219">Monde insensé! rois insensés! convention
insensée! Jean, pour mettre fin aux prétentions d'Arthur
sur le tout, s'est volontairement dessaisi d'une
partie: et le roi de France, dont l'armure avait été attachée
par la conscience, que le zèle et la charité avaient
amené, en vrai soldat de Dieu, sur le champ de bataille,
a parlé à l'oreille de ce démon rusé qui change les résolutions;
ce brocanteur
<note type="editorial" n="13" xml:id="fra-note-000013">That broker that still breaks the pate of faith. Broker, breaks. Jeu de mots qu'il n'a pas été possible de rendre exactement.</note>, qui casse sans cesse la tête à la
bonne foi; cet agent journalier de paroles violées, qui
gagne le monde, les rois, les mendiants, les vieillards,
les jeunes gens, les jeunes filles; qui prive les pauvres
filles du seul bien qu'elles aient à perdre, de ce nom de
filles; ce gentilhomme à la physionomie douce; l'intérêt
flatteur enfin.--L'intérêt, ce penchant du monde, du
monde qui est par lui-même sagement balancé, et fait
pour rouler également sur un terrain toujours égal, si
cet amour du gain, ce vil penchant qui nous entraîne,
ce mobile souverain,--l'intérêt ne l'avait privé d'équilibre,
détourné de sa direction, de ses lois, de son cours
et de sa fin: c'est ce même penchant, cet intérêt, cet entremetteur,
cet agent de prostitution, ce mot qui change
tout, qui, venant frapper extérieurement les yeux du volage
roi de France, lui a fait retirer l'aide qu'il avait promise,
et abandonner une guerre honorable et décidée,
pour accepter la paix la plus lâche et la plus honteuse.--Et
moi-même, pourquoi est-ce que j'injurie ici l'intérêt?
Seulement parce qu'il ne m'a point encore fait la
cour, non qu'il fût en mon pouvoir de fermer le poing,
si ses beaux angelots
<note type="editorial" n="14" xml:id="fra-note-000014">Pièces de monnaie.</note> venaient caresser ma main; mais
parce que ma main, qui n'a pas encore été tentée, semblable
à un pauvre mendiant, s'en prend au riche,--oui,
tant que je ne serai qu'un mendiant, je m'emporterai en
invectives, et je dirai: qu'il n'est point de plus grand
péché que d'être riche; et lorsque je deviendrai riche,
alors toute ma vertu sera de dire: qu'il n'est point de
plus grand vice que la pauvreté.--Puisque les rois violent
leurs serments par intérêt, profit, sois mon Dieu,
car c'est toi que je veux adorer!</p>
          </sp>
        </div>
      </div>
      <div type="act" n="3" xml:id="shakespeare-king-john-fra-act-003">
        <head>ACTE TROISIÈME</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-king-john-fra-act-003-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000177">
            <speaker>M</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000025">ême lieu</stage>
            <p xml:id="fra-p-000220">La tente du roi de France.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000026"><hi rend="italic">Entrent</hi> CONSTANCE, ARTHUR ET SALISBURY.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000178">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000221">Partis pour se marier! Partis pour se jurer
la paix! un sang parjure uni à un sang parjure! partis
pour être amis! Louis aura Blanche, et Blanche aura ces
provinces? Il n'en est pas ainsi; tu as mal parlé, tu as
mal entendu. Réfléchis-y, recommence ton récit. Cela ne
peut pas être. Tu m'as dit seulement que cela est
ainsi, et j'ai la confiance que je ne puis m'en fier à toi;
car ta parole n'est que le vain souffle d'un homme ordinaire.
Crois-moi, homme, je ne le crois pas: j'ai le serment
d'un roi pour garant du contraire. Tu seras puni
pour m'avoir ainsi effrayée, car je suis malade et susceptible
de craintes; je suis accablée d'injustices, et par conséquent
remplie de craintes; je suis veuve, sans époux,
et dès lors sujette à toutes les craintes; je suis femme,
et naturellement faite pour la crainte: et tu aurais beau
m'avouer maintenant que tu ne faisais que plaisanter,
je ne puis plus avoir de trêve avec mon esprit troublé, il
sera ébranlé et agité tout le jour.--Que veux-tu dire en
secouant ainsi la tête? Pourquoi arrêtes-tu sur mon fils
de si tristes regards? Que signifie cette main posée sur
ta poitrine? Pourquoi ces larmes lamentables roulent-elles
dans tes yeux, comme un fleuve orgueilleux enflé
par-dessus ses bords? Toutes ces marques de tristesse
confirmeraient-elles tes paroles? Parle donc encore; dis,
non pas tout le premier récit, mais, par un seul mot, dis
si ton récit est vrai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000179">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000222">Aussi vrai que vous jugez faussement, à
que ce je suppose, ceux qui vous donnent cause de savoir
que je dis vrai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000180">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000223">Oh! si tu m'enseignes à croire à une
telle douleur, enseigne aussi à cette douleur à me faire
mourir; et que ma croyance et ma vie s'entre-choquent
l'une l'autre, comme deux ennemis furieux et désespérés
qui, à la première rencontre, tombent et meurent.--Louis
épouse Blanche! O mon fils! que deviens-tu? La
France, l'amie de l'Angleterre! Que vais-je devenir?
Va-t'en: je ne puis supporter ta vue; cette nouvelle t'a
rendu un homme affreux à mes yeux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000181">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000224">Quel autre mal ai-je fait, bonne dame, que
de vous raconter le mal qui a été fait par d'autres?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000182">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000225">Ce mal est en lui-même si odieux, qu'il
rend malfaisant tous ceux qui en parlent.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000183">
            <speaker>ARTHUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000226">Je vous en supplie, madame, prenez patience.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000184">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000227">Ah! si toi, qui veux que je prenne patience,
si tu étais laid, déshonorant pour le sein de ta
mère, couvert de marques désagréables et de taches repoussantes,
estropié, imbécile, contrefait, noir, difforme,
parsemé de vilaines protubérances et de signes choquants
à l'oeil, je ne m'inquiéterais point, je prendrais patience
alors, car alors je ne t'aimerais pas, car tu serais indigne
de ta haute naissance et ne mériterais pas une couronne.
Mais tu es beau, et à ta naissance, cher enfant, la nature
et la fortune se sont associées pour te rendre grand.
Pour les dons de la nature, tu peux rivaliser avec les lis
et les roses à demi épanouies: mais la fortune! Oh! elle
est corrompue, changée et séduite par tes ennemis; elle
commet adultère à toute heure avec ton oncle Jean; et
sa main dorée a entraîné le roi de France à fouler aux
pieds le pur honneur des souverains, et à prostituer la
majesté royale au service de leurs amours. Oui, le roi
de France est l'entremetteur de la fortune et du roi Jean;
de la fortune, cette vile courtisane; de Jean, cet usurpateur.--Dis-moi,
mon ami, le roi de France n'est-il pas un
parjure? Accable-le de paroles de mépris, ou va-t'en, et
laisse dans la solitude ces chagrins que je suis seule contrainte
de supporter.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000185">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000228">Pardonnez-moi, madame; je ne puis pas
retourner sans vous vers les rois.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000186">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000229">Tu le peux, tu le feras; je n'irai point
avec toi: j'instruirai mes douleurs à être fières, car le
chagrin est fier et fortifie sa victime. Que les rois s'assemblent
près de moi, et devant la majesté de ma
grande douleur; car ma douleur est si grande, qu'il n'y
a plus que la terre vaste et solide qui puisse en soutenir
le poids: ici je m'asseois, moi et la douleur; ici est mon
trône; dis aux rois de venir se courber devant lui.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000027">(Elle se jette à terre.)</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000028">(Entrent le roi Jean, le roi Philippe, Louis, Blanche,
Éléonore, le Bâtard et l'archiduc d'Autriche.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000187">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000230">Cela est vrai, ma chère fille; et cet heureux
jour sera toujours pour la France un jour de fête.
Pour célébrer ce jour, le soleil glorieux s'arrête dans sa
course, et, prenant le rôle d'alchimiste, change, par
l'éclat de son oeil radieux, la terre maigre et raboteuse
en or brillant: le cours de l'année en ramenant ce jour
ne le verra jamais que comme un jour sanctifié.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000188">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000231">Un jour maudit, et non un jour sanctifié!
Qu'a donc mérité ce jour? qu'a-t-il fait pour être ainsi
inscrit dans le calendrier en lettres d'or, parmi les hautes marées?
Ah! plutôt faites disparaître ce jour de la
semaine, ce jour de honte, d'oppression, de parjure:
ou, s'il doit encore demeurer, que les femmes grosses
prient le ciel de ne pas déposer ce jour-là leur fardeau,
de peur qu'un monstre ne vienne tromper leurs espérances;
que les matelots ne craignent de naufrage que
ce jour-là; qu'il n'y ait de marchés violés que ceux
qu'on aura faits ce jour-là; que toutes les choses commencées
ce jour-là viennent à mauvaise fin; oui, que la
foi elle-même se change en fausseté profonde!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000189">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000232">Par le ciel, madame, vous n'aurez point
de motif de maudire les heureux résultats de cette journée:
ne vous ai-je pas engagé ma majesté royale?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000190">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000233">Vous m'avez trompée par un simulacre
qui ressemblait à la majesté; mais à l'épreuve et sous
la pierre de touche, il s'est trouvé sans valeur. Vous vous
êtes parjuré, parjuré! vous êtes venu en armes pour
verser le sang de mes ennemis, et maintenant en armes
vous fortifiez le leur par le vôtre; cette vigoureuse ardeur
de luttes corps à corps, ce rude et menaçant regard
de la guerre ont dégénéré en une amitié et une paix
fardées, et notre oppression est la base de cette ligue.
Armez-vous, armez-vous, cieux, contre ces rois parjures!
une veuve vous crie: cieux, soyez-moi un époux! ne
permettez point que les heures de ce jour sacrilége laissent
finir ce jour en paix; mais avant le coucher du
soleil lancez la discorde armée entre ces rois parjures!
exaucez-moi, oh! exaucez-moi!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000191">
            <speaker>L'ARCHIDUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000234">Princesse Constance, la paix....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000192">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000235">La guerre, la guerre! point de paix! pour
moi, la paix est la guerre! O Limoges! ô Autrichien
<note type="editorial" n="15" xml:id="fra-note-000015">O Limoges, ô Austria (voyez la notice.)</note>!
tu fais honte à cette dépouille sanglante, esclave que tu
es, misérable, poltron, petit en vaillance, grand en déloyauté,
toujours fort du côté du plus fort, champion de
la fortune qui ne combats jamais que lorsque Sa Seigneurie
capricieuse est avec toi pour répondre de ta
sûreté! toi aussi, tu t'es parjuré, et tu flattes la puissance?
quelle espèce de fou es-tu? un fou bruyant, toi
qui te vantais et frappais du pied en jurant que tu serais
des miens? Esclave au sang glacé, tes paroles n'ont-elles
pas résonné en ma faveur comme le tonnerre? ne t'es-tu
pas engagé comme mon soldat, m'enjoignant de me
reposer sur ton étoile, ta fortune et ta force? Et maintenant
passes-tu à mes ennemis? Tu portes la peau d'un
lion! ôtes-la par pudeur, et jette une peau de veau sur
ces membres de lâche
<note type="editorial" n="16" xml:id="fra-note-000016">Hang a calf's skin on those recreant limbs. Allusion à la lâcheté du duc d'Autriche.</note>!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000193">
            <speaker>L'ARCHIDUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000236">Ah! si un homme me tenait de tels discours!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000194">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000237">Et jette une peau de veau sur tes membres
de lâche.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000195">
            <speaker>L'ARCHIDUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000238">Tu n'oseras pas le dire, vilain, sur ta vie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000196">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000239">Et jette une peau de veau sur tes membres
de lâche.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000197">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000240">Cela ne nous plaît pas; tu t'oublies.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000029">(Entre Pandolphe.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000198">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000241">Voici le saint légat du pape.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000199">
            <speaker>PANDOLPHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000242">Salut, délégués et oints du ciel! C'est à
toi, roi Jean, que s'adresse ma sainte mission. Moi, Pandolphe,
cardinal du superbe Milan, et ici légat du pape
Innocent, je demande pieusement en son nom pourquoi
tu insultes si obstinément l'Église notre sainte mère, et
pourquoi tu tiens éloigné de force Étienne Langton, élu
archevêque de Cantorbéry, de ce siége saint? au nom
de notre susdit saint-père le pape Innocent, je te le demande.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000200">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000243">Quel nom sur la terre peut imposer
un interrogatoire à la libre voix d'un roi sacré? Tu ne
peux, cardinal, inventer pour me sommer de répondre
un nom plus impuissant, plus méprisé et plus ridicule
que celui du pape. Va lui raconter ce que je te dis, et
ajoutes-y encore ceci de la bouche du roi d'Angleterre:
«Qu'aucun prêtre italien ne viendra lever ni dîmes
ni droits dans nos États; mais que, comme nous sommes
après Dieu le chef suprême, nous maintiendrons seuls,
sous sa protection, là où nous régnerons, cette haute
suprématie, sans l'assistance d'aucune main mortelle.»
Dis cela au pape, en mettant de côté tout respect pour
lui et pour son autorité usurpée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000201">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000244">- Mon frère d'Angleterre, ceci est un blasphème.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000202">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000245">Vous, et tous les rois de la chrétienté,
vous vous laissez conduire par les grossiers artifices de
ce prêtre intrigant, effrayés d'une excommunication
dont l'argent peut vous relever; et par les mérites de
l'or vil, de cet alliage, de cette poussière, vous achetez
des absolutions corrompues d'un homme qui dans ce
marché aliène l'absolution dont il aurait lui-même besoin.
Bien que vous et tout le reste, grossièrement séduits,
souteniez de vos revenus cette diabolique jonglerie;
moi, moi seul, tout seul, je résiste au pape, et
tiens ses amis pour mes ennemis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000203">
            <speaker>PANDOLPHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000246">Eh bien, en vertu du pouvoir légitime
dont je suis revêtu, tu seras maudit et excommunié.
Béni sera celui qui abandonnera son allégeance envers un
hérétique; et la main qui, par quelque voie secrète,
tranchera ton exécrable vie sera tenue pour méritoire,
canonisée et révérée comme celle d'un saint.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000204">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000247">Oh! que pour un instant Rome me donne
le droit de maudire avec elle! Bon père cardinal, crie
<hi rend="italic">amen</hi> à mes amères malédictions; car, sans mes injures,
nulle langue n'a pouvoir pour le maudire autant qu'il le
mérite!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000205">
            <speaker>PANDOLPHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000248">Madame, j'ai pouvoir et mission pour
maudire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000206">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000249">Et moi aussi. Lorsque la loi ne peut plus
faire justice, qu'il devienne légitime que la loi ne puisse
mettre obstacle à l'injure. La loi ne peut ici rendre à
mon fils son royaume, car celui qui tient le royaume
tient aussi la loi. Ainsi puisque la loi elle-même est une
complète injustice, comment la loi pourrait-elle interdire
à ma langue les malédictions?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000207">
            <speaker>PANDOLPHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000250">Philippe de France, sous peine de l'excommunication,
quitte la main de cet archihérétique; et,
à moins qu'il ne se soumette à Rome, soulève contre sa
tête toutes les forces de la France.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000208">
            <speaker>ÉLÉONORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000251">Tu pâlis, roi de France? Ne retire pas ta main.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000209">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000252">Prends bien garde, démon, que le roi de
France ne se repente, et, dégageant sa main, ne fasse
perdre une âme à l'enfer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000210">
            <speaker>L'ARCHIDUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000253">Roi Philippe, écoutez le cardinal.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000211">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000254">Et couvre d'une peau de veau ses membres
de lâche!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000212">
            <speaker>L'ARCHIDUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000255">Misérable, il faut que j'empoche toutes
ces insultes, parce que....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000213">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000256">Parce que vos braies sont faites pour les
porter.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000214">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000257">Philippe, que réponds-tu au cardinal?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000215">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000258">Que peut-il dire que le cardinal n'ait dit?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000216">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000259">Réfléchissez, mon père; vous avez à choisir
entre la pesante malédiction de Rome, et la légère perte
de l'amitié de l'Angleterre. Préférez ce qu'il y a de plus
facile à supporter.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000217">
            <speaker>BLANCHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000260">C'est l'excommunication de Rome.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000218">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000261">O Louis, tiens ferme; le démon te tente
ici sous la forme d'une nouvelle épouse dépouillée de
ses parures de noce.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000219">
            <speaker>BLANCHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000262">La princesse Constance ne parle pas d'après
sa foi, mais d'après ses nécessités.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000220">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000263">Oh! si tu conviens de mes nécessités, qui
n'existent que parce que toute foi a péri, de ces nécessités
tu dois nécessairement inférer le principe que la
foi revivra quand les nécessités périront. Foule donc
aux pieds mes nécessités, et la foi se relève; relève mes
nécessités, la foi est foulée aux pieds.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000221">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000264">Le roi est ému et ne répond rien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000222">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000030">à Philippe</stage>
            <p xml:id="fra-p-000265">Oh! éloignez-vous de lui, et
répondez bien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000223">
            <speaker>L'ARCHIDUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000266">Faites-le, roi Philippe, et ne demeurez
pas plus longtemps suspendu dans le doute.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000224">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000267">Ne suspendez rien qu'une peau de veau,
bonhomme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000225">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000268">Je suis perplexe et ne sais que dire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000226">
            <speaker>PANDOLPHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000269">Que pourrez-vous dire qui ne vous jette
dans des perplexités plus grandes, si vous êtes excommunié
et maudit?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000227">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000270">Mon bon révérend père, mettez-vous à ma
place, et dites-moi comment vous vous conduiriez vous-même.
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000031">(<hi rend="italic">Montrant le roi Jean</hi>.)</stage> Ma main vient de s'enchaîner
à sa main royale, et l'accord intime de nos deux
âmes, unies par une alliance, les tient associées et liées
l'une à l'autre de toute la force et la sainteté des serments
religieux. Les derniers souffles qui aient rendu le
son des paroles ont profondément juré foi, paix, affection,
amitié sincère entre nos deux royaumes et nos
deux personnes royales: et avant ce traité, bien peu de
temps avant, ce qu'il nous fallut seulement pour bien
laver nos mains prêtes à se serrer dans un royal traité
de paix, le ciel sait comment elles avaient été teintes et
souillées par le pinceau du carnage, et comment la vengeance
y avait peint les effroyables discordes de deux
rois irrités. Et ces mains si récemment purifiées de sang,
si nouvellement unies dans l'affection, si puissantes
dans la haine et l'amitié, se relâcheront de leur étreinte
et de leurs mutuels signes d'attachement! nous pourrions
nous jouer ainsi de la foi, nous moquer du ciel, et
faire de nous à ce point des enfants inconstants, que,
détachant nos mains l'une de l'autre, nous voulussions
abjurer la foi jurée, conduire sur le lit nuptial de la paix
souriante une armée ensanglantée, et élever le tumulte
sur le front serein de la loyale sincérité! O saint homme,
mon révérend père, qu'il n'en soit pas ainsi! Veuillez
par votre grâce nous présenter, nous prescrire, nous
imposer quelque condition supportable, et nous nous
trouverons heureux de vous obéir et de rester amis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000228">
            <speaker>PANDOLPHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000271">Toute forme est difforme, tout ordre est
désordre, qui ne se montre point ennemi de l'alliance
de l'Angleterre. Ainsi, aux armes! soyez le champion
de notre Église, ou que l'Église notre mère prononce sa
malédiction, la malédiction d'une mère sur son fils rebelle.
Roi de France, il y a moins de danger pour toi à
tenir un serpent par la langue, un lion enfermé par sa
griffe mortelle, un tigre à jeun par les dents, qu'à garder
en paix cette main que tu tiens.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000229">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000272">Je puis bien retirer ma main, mais non
pas ma foi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000230">
            <speaker>PANDOLPHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000273">Ainsi tu fais de la foi l'ennemie de la foi,
et, comme dans une guerre civile, tu élèves ton serment
contre ton serment et ta parole contre ta parole. Oh!
que ton serment juré d'abord au ciel, soit d'abord accompli
envers le ciel: c'est-à-dire, sois champion de
notre Église! tout ce que tu as juré depuis, tu l'as juré
contre toi-même, et toi-même ainsi ne peux l'accomplir;
car le mal que tu as promis de faire n'est point mal s'il
est fait à bon droit; et ne le pas faire lorsque le faire
est un mal, c'est avoir agi à bon droit de ne le pas faire.
Ce qu'il y a de mieux à faire dans les occasions où on
s'est trompé, c'est de se tromper de nouveau; car, bien
qu'on dévie alors, la déviation redevient la droite voie,
et la déloyauté sert de remède à la déloyauté, comme le
feu calme l'ardeur du feu dans les veines écorchées de
celui qui vient de se brûler.--C'est la religion qui oblige
à tenir les serments; mais tu as juré contre la religion,
par laquelle tu jures contre la chose que tu jures; tu te
fais d'un serment la preuve du bon droit contre un serment.
Incertain sur le bon droit de tes serments, jure
seulement de ne te point parjurer: autrement quelle
dérision serait-ce de jurer? Mais ce que tu jures maintenant,
c'est de devenir parjure, et d'autant plus parjure
que tu tiendras à ce que tu as juré. Ainsi tes derniers
voeux, contraires aux premiers, sont en toi une révolte
contre toi-même; et tu ne peux jamais remporter de
plus belle victoire que d'armer ce qu'il y a en toi de
noble et de constant contre ces suggestions imprudentes
et passagères. Nos prières, si tu y consens, viendront
aider à ces résolutions meilleures. Mais sinon, sache
que le danger de notre malédiction est suspendu sur ta
tête, si pesant que tu ne pourras jamais le secouer, mais
tu mourras désespéré sous ce noir fardeau.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000231">
            <speaker>L'ARCHIDUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000274">Rébellion, pure rébellion!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000232">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000275">Quoi! il n'en sera rien? une peau de veau
ne viendra pas te fermer la bouche?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000233">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000276">Mon père, aux armes!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000234">
            <speaker>BLANCHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000277">Le jour de ton mariage? contre le sang auquel
tu viens de t'unir? Quoi! la fête de nos noces sera-t-elle
célébrée par des hommes égorgés? Sera-ce au son
des trompettes criardes, du bruyant et brutal tambour,
des clameurs de l'enfer, que se réglera la marche de nos
cérémonies? O mon mari, écoute-moi! (hélas! hélas!
que ce nom de mari est nouveau dans ma bouche!) par
ce nom que ma langue vient de prononcer pour la première
fois, je t'en conjure à genoux, ne prends point les
armes contre mon oncle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000235">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000278">Et moi aussi, sur mes genoux endurcis à
force de m'agenouiller, je t'adresse mes prières, vertueux
dauphin: ne change point les décrets portés
d'avance par le ciel.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000236">
            <speaker>BLANCHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000279">Je vais voir si tu m'aimes. Quel motif sera
plus puissant auprès de toi que le nom de ta femme?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000237">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000280">Ce qui glorifie celui dont tu te glorifies,
son honneur. Ton honneur, ô Louis, ton honneur!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000238">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000281">Je m'étonne de voir Votre Majesté si froide à
ces hautes considérations qui la pressent.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000239">
            <speaker>PANDOLPHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000282">Je vais lancer l'anathème sur sa tête.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000240">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000283">Tu n'en auras pas besoin.--Roi d'Angleterre,
je romps avec toi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000241">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000284">O brillant retour de la majesté éclipsée!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000242">
            <speaker>ÉLÉONORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000285">O indigne trahison de l'inconstance française!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000243">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000286">Roi de France, dans une heure tu regretteras
cette heure-ci.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000244">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000287">Le temps, ce vieux régulateur d'horloges,
ce chauve fossoyeur, est-il donc à ses ordres? Eh bien
donc, le roi de France regrettera.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000245">
            <speaker>BLANCHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000288">Le soleil se couvre d'un nuage de sang:
beau jour, adieu!--De quel parti dois-je me ranger? Je
suis à tous les deux; chaque armée tient une de mes
mains, et, retenue comme je le suis par toutes les deux,
le tourbillon de la rage qui les sépare va me démembrer.--Mon
mari, je ne puis prier pour ta victoire.--Mon
oncle, il faut que je prie pour ta défaite.--Mon père, je
ne puis désirer que la fortune te favorise.--Ma grand'mère,
je ne puis souhaiter que tes souhaits s'accomplissent.
Quel que soit le vainqueur, je perdrai de l'autre
côté, assurée de perdre même avant que la partie soit
jouée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000246">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000289">Madame, vous êtes avec moi; votre fortune
est attachée à la mienne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000247">
            <speaker>BLANCHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000290">Là où vit ma fortune, là meurt ma vie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000248">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000291">Mon cousin, allez rassembler nos forces.
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000032">(<hi rend="italic">Faulconbridge sort.</hi>) (<hi rend="italic">A Philippe.</hi>)</stage>--Roi de France, je
brûle d'une colère enflammée, d'une rage dont l'ardeur
est parvenue à ce point que rien ne la peut calmer, rien
que du sang, le sang de la France, et son sang le plus
cher, le plus précieux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000249">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000292">Ta rage te consumera, et tu seras réduit
en cendres avant que notre sang en éteigne la flamme.
Prends garde à toi, tu es en péril.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000250">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000293">Pas plus que celui qui me menace.--Courons
aux armes.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000033">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-king-john-fra-act-003-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000251">
            <speaker>L</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000034">a scène est toujours en France</stage>
            <p xml:id="fra-p-000294">Plaine près d'Angers.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000252">
            <speaker>F</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000035">anfares; soldats qui passent et repassent</stage>
            <p xml:id="fra-p-000295"><hi rend="italic">Entre</hi> LE BATARD,
<hi rend="italic">tenant la tête de l'archiduc d'Autriche.</hi></p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000253">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000296">Sur ma vie, cette journée devient terriblement
chaude! Quelque démon aérien plane là-haut
et verse le mal sur la terre.--La tête de l'archiduc est
ici, tandis que Philippe respire encore.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000036">(Entrent le roi Jean, Arthur et Hubert.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000254">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000297">Hubert, prends cet enfant sous ta garde.
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000037">(<hi rend="italic">A Faulconbridge.</hi>)</stage>--Philippe, au combat: ma mère est
assiégée dans ma tente, et prise peut-être, j'en ai peur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000255">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000298">Seigneur, je l'ai délivrée; Son Altesse est
en sûreté; ne craignez rien. Mais en avant, mon prince;
il ne faut plus que bien peu d'efforts pour amener notre
besogne à bien.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000038">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-king-john-fra-act-003-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000039">La scène est la même.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000256">
            <speaker>O</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000040">n sonne l'alarme, escarmouches, retraite</stage>
            <p xml:id="fra-p-000299"><hi rend="italic">Entrent le</hi> ROI<lb/>
JEAN, ÉLÉONORE, ARTHUR, LE BATARD, HUBERT,<lb/>
<hi rend="italic">et des lords.</hi></p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000257">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000300">Il en sera ainsi.<stage type="business" xml:id="fra-stage-000041">(<hi rend="italic">A Éléonore.</hi>)</stage>--Votre Seigneurie
demeurera en arrière avec cette forte garde.--<stage type="business" xml:id="fra-stage-000042">(<hi rend="italic">Au
jeune Arthur.</hi>)</stage> Mon cousin, n'aie pas l'air si triste: ta
grand'mère t'aime, et ton oncle sera aussi tendre pour
toi que le fut ton père.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000258">
            <speaker>ARTHUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000301">Oh! cela fera mourir ma mère de chagrin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000259">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000043">au bâtard</stage>
            <p xml:id="fra-p-000302">Cousin, partez pour l'Angleterre:
prenez les devants en diligence, et, avant votre
arrivée, songez à bien secouer les coffres de nos abbés
thésauriseurs, et à remettre en liberté leurs angelots
captifs. Les grasses côtes de la paix doivent maintenant
servir à nourrir les affamés. Usez du pouvoir que nous
vous donnons dans toute son étendue.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000260">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000303">La cloche, le livre, le cierge, ne me feront
pas reculer quand l'or et l'argent m'inviteront à
avancer. Je prends congé de Votre Altesse.<stage type="business" xml:id="fra-stage-000044">(<hi rend="italic">A Éléonore.</hi>)</stage>--Grand'mère,
si jamais je me souviens d'être dévot, je
prierai pour votre belle santé. Sur ce, je vous baise les
mains.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000261">
            <speaker>ÉLÉONORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000304">Adieu, mon aimable cousin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000262">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000305">Cousin, adieu.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000045">(Le Bâtard sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000263">
            <speaker>ÉLÉONORE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000046">à Arthur</stage>
            <p xml:id="fra-p-000306">Approchez, mon petit parent.
Écoutez, je veux vous dire un mot.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000264">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000307">Approche, Hubert,--ô mon cher Hubert,
nous te devons beaucoup; et dans cette prison de
chair il est une âme qui te tient pour son créancier, et
qui se propose bien de te payer ton affection avec usure.
Mon cher ami, ton serment volontaire vit dans ce coeur
comme un précieux souvenir.--Donne-moi ta main.--J'aurais
quelque chose à te dire;.... mais j'attendrai
quelque autre moment plus convenable. Par le ciel!
Hubert, je suis presque embarrassé de te dire en quelle
estime je te tiens.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000265">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000308">Je suis bien obligé à Votre Majesté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000266">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000309">Mon bon ami, tu n'as encore aucune
raison de dire cela; mais tu l'auras un jour, et le temps
ne coulera pas si lentement qu'il n'amène pour moi le
moment de te faire du bien.--J'aurais une chose à te
dire,.... mais laissons cela.--Le soleil est maintenant
aux cieux, et le jour pompeux, environné des plaisirs
du monde, est partout trop dissipé, trop plein de gaieté
pour me donner audience.--Si la cloche de minuit frappait
une heure de sa langue de fer et de sa bouche d'airain
dans le cours assoupi de la nuit; si nous étions ici
dans un cimetière, et toi préoccupé de mille injures; si
l'humeur sombre de la mélancolie avait en toi coagulé,
épaissi, appesanti le sang qui d'ordinaire court haut et
bas en chatouillant les veines, éveille dans les yeux de
l'homme le rire imbécile, enfle ses joues dans une vaine
gaieté, passion odieuse à mes projets;.... ou bien si tu
pouvais me voir sans yeux, m'entendre sans oreilles,
et me répondre sans voix et par la seule pensée, sans
yeux, sans oreilles, sans le son dangereux des paroles:
alors, en dépit du jour vigilant qui nous enveloppe, je
verserais mes pensées dans ton sein.--Mais non, je n'en
ferai rien.--Cependant je t'aime bien, et, sur ma foi, je
crois que tu m'aimes bien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000267">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000310">Si bien, que quelque chose que vous me
commandiez de faire, dût ma mort accompagner mon
action, par le ciel, je le ferais.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000268">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000311">Eh! ne sais-je pas bien que tu le ferais?
Bon Hubert, Hubert, Hubert, jette les yeux sur ce jeune
garçon; je vais te dire ce que c'est, mon ami: c'est un
serpent sur mon chemin, et quelque part que se pose
mon pied, il est là devant moi.--M'entends-tu? tu es
son gardien....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000269">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000312">Et je le garderai si bien qu'il ne pourra jamais
nuire à Votre Majesté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000270">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000313">La mort!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000271">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000314">Seigneur!....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000272">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000315">Un tombeau.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000273">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000316">Il ne vivra point.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000274">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000317">C'est assez: je puis me réjouir maintenant.
Hubert, je t'aime; mais voilà, je ne veux pas te
dire ce que je prétends faire pour toi. Souviens-toi....--Madame,
portez-vous bien: j'enverrai ces troupes à
Votre Majesté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000275">
            <speaker>ÉLÉONORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000318">Que ma bénédiction t'accompagne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000276">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000047">à Arthur</stage>
            <p xml:id="fra-p-000319">Allons, cousin, en Angleterre.
Hubert est chargé de vous servir; il aura pour vous tous
les égards qui vous sont dus.--Marchons vers Calais;
allons.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000048">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="4" xml:id="shakespeare-king-john-fra-act-003-scene-004">
          <head>SCÈNE IV</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000277">
            <speaker>T</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000049">oujours en France</stage>
            <p xml:id="fra-p-000320">La tente du roi de France.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000050"><hi rend="italic">Entrent</hi> LE ROI PHILIPPE, LOUIS, PANDOLPHE, <hi rend="italic">suite.</hi></stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000278">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000321">Ainsi, sur les flots, une bruyante tempête
disperse une Armada entière de vaisseaux rassemblés,
et les sépare les uns des autres.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000279">
            <speaker>PANDOLPHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000322">Consolez-vous, reprenez courage, et tout
ira bien encore.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000280">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000323">Et qui peut aller bien quand tout nous a
tourné si mal? Ne sommes-nous pas battus? Angers n'est-il
pas perdu, Arthur prisonnier? Plusieurs amis très-chers
n'ont-ils pas été tués? et en dépit de la France, l'Anglais
tout sanglant n'est-il pas retourné en Angleterre, surmontant
tous les obstacles?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000281">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000324">Ce qu'il a conquis, il l'a fortifié. Il n'y a pas
d'exemple d'une si ardente promptitude dirigée avec
tant de sagesse, d'une conduite si prudente dans une
guerre si impétueuse. Qui a jamais lu ou entendu le
récit d'un exploit semblable?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000282">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000325">Je supporterais que l'Anglais eût obtenu
cette gloire, si nous pouvions trouver quelque exemple
de notre honte. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000051">(<hi rend="italic">Entre Constance.</hi>)</stage> Regardez; qui vient
ici? un tombeau renfermant une âme, retenant contre
son gré l'immortel esprit dans l'odieuse prison d'une vie
douloureuse.--Je vous en prie, madame, venez avec
moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000283">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000326">Voyez, maintenant, voyez le résultat de
votre paix.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000284">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000327">Patience, ma bonne dame. Courage, noble
Constance.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000285">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000328">Non; je défie tout conseil, toute réparation,
si ce n'est celle qui met fin à tous les conseils, la
véritable réparation, la mort, la mort. O mort aimable
et chérie! balsamique puanteur! saine corruption! lève-toi
de la couche de l'éternelle nuit, toi l'abjection, la
haine et la terreur des heureux; je baiserai tes détestables
os, je mettrai mes yeux sous tes caverneux sourcils,
des vers de ta demeure je ferai des bagues pour
ces doigts; ta dégoûtante poussière fermera le passage à
mon haleine, afin que je devienne un monstre de pourriture
comme toi! Viens à moi en grinçant des dents et
je croirai que tu souris, et je te donnerai le baiser d'une
épouse! O toi, l'amour des malheureux, viens à moi!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000286">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000329">Belle affligée, calmez-vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000287">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000330">Non, non, je ne me calmerai point tant
qu'il me restera un souffle pour crier. Oh! que ma langue
n'est-elle placée dans la bouche du tonnerre! Alors
de ma douleur j'ébranlerais le monde et je réveillerais
de son sommeil ce cruel squelette qui ne peut entendre
la faible voix d'une femme, qui dédaigne de communes
invocations!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000288">
            <speaker>PANDOLPHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000331">Madame, vos discours sont ceux de la
folie, et non de la douleur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000289">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000332">Tu n'es pas saint, toi qui me calomnies
ainsi. Je ne suis pas folle; ces cheveux que j'arrache
sont à moi; mon nom est Constance; j'étais la femme de
Geoffroy; le jeune Arthur est mon fils, il est perdu! Je
ne suis pas folle. Plût au ciel que je le fusse! car alors,
sans doute je m'oublierais moi-même. Oh! si je le pouvais,
quel chagrin j'oublierais! Enseigne-moi quelque
philosophie qui me rende folle, et tu seras canonisé,
cardinal; car n'étant pas folle, mais sensible à la douleur,
ce que j'ai de raison m'apprend à me délivrer de
mes maux, m'apprend comment je puis me tuer ou me
pendre. Si j'étais folle, j'oublierais mon fils, ou je croirais
follement qu'une poupée de chiffons est mon fils.
Ah! je ne suis pas folle; je sens trop bien, trop bien les
diverses douleurs de chaque infortune.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000290">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000333">Renouez ces tresses. Oh! que d'amour je
remarque dans cette belle multitude de cheveux! Là où
est tombée par hasard une larme argentée, par cette seule
larme dix mille de ces amis déliés sont collés ensemble
dans un chagrin sociable, semblables à des amants sincères,
fidèles, inséparables, se pressant l'un contre l'autre
dans l'adversité.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000291">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000334">En Angleterre, s'il vous plaît!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000292">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000335">Rattachez vos cheveux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000293">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000336">Oui, je les rattacherai. Et pourquoi le
ferai-je? Je les ai arrachés de leurs noeuds en criant tout
haut: <hi rend="italic">Oh! si mes mains pouvaient délivrer mon fils comme
elles ont rendu la liberté à mes cheveux!</hi> Mais maintenant
je leur envie leur liberté et les remettrai dans leurs
liens, puisque mon pauvre enfant est captif.--Père cardinal,
je vous ai entendu dire que nous reverrions et
que nous reconnaîtrions nos amis dans le ciel. Si cela
est, je reverrai mon fils; car depuis la naissance de
Caïn, le premier enfant mâle, jusqu'à celui qui respira
hier pour la première fois, il n'est pas venu au monde
une créature si charmante: mais le ver rongeur du
chagrin va me dévorer mon bouton, et bannir de ses
joues leur beauté native; il aura l'air creux d'un spectre,
maigre et livide comme après un accès de fièvre: il
mourra dans cet état; et lorsqu'il sera ressuscité ainsi,
quand je le rencontrerai dans la cour des cieux, je ne le
reconnaîtrai point; ainsi jamais, plus jamais je ne
pourrai revoir mon joli Arthur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000294">
            <speaker>PANDOLPHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000337">Vous entretenez votre chagrin d'idées
trop odieuses.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000295">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000338">Il me parle, lui qui n'a jamais eu de fils!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000296">
            <speaker>PANDOLPHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000339">Vous êtes aussi attachée à votre douleur
qu'à votre fils.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000297">
            <speaker>CONSTANCE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000340">Ma douleur tient la place de mon enfant
absent; elle repose dans son lit, marche partout avec
moi, prend son charmant regard, répète ses paroles, me
rappelle toutes ses grâces, remplit de ses formes les
vêtements qu'il a laissés vides. J'ai donc bien raison de
chérir ma douleur.--Adieu: si vous aviez fait la même
perte que moi, je vous consolerais mieux que vous ne
me consolez.--Je ne veux plus conserver cet arrangement
sur ma tête, quand mon esprit est dans un tel désordre.
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000052">(<hi rend="italic">Elle arrache sa coiffure.</hi>)</stage>--O seigneur! mon enfant,
mon Arthur, mon cher fils, ma vie, ma joie, ma
nourriture, mon univers, la consolation de mon veuvage,
le remède de tous mes chagrins!</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000053">(Elle sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000298">
            <speaker>PHILIPPE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000341">Je crains qu'elle ne se fasse du mal. Je vais
la suivre.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000054">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000299">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000342">Il n'est plus rien dans le monde qui puisse
me donner aucune joie. La vie est aussi ennuyeuse pour
moi qu'une histoire deux fois racontée dont on rebat
l'oreille fatiguée d'un homme assoupi. La honte amère a
tellement gâté le goût des douceurs de ce monde, qu'il
ne me rend plus que honte et qu'amertume.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000300">
            <speaker>PANDOLPHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000343">Avant qu'une forte maladie soit guérie,
l'instant même qui ramène la vigueur et la santé est
celui de la crise la plus violente et le mal qui prend
congé de nous montre en nous quittant ce qu'il a de
plus cruel. Qu'avez-vous donc perdu en perdant la
journée?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000301">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000344">Toutes mes journées de gloire, de plaisir et
de bonheur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000302">
            <speaker>PANDOLPHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000345">Cela serait certainement ainsi si vous
l'aviez gagnée.--Non, non, c'est quand la fortune veut
le plus de bien aux hommes qu'elle les regarde d'un oeil
menaçant. Il est étrange de penser tout ce qu'a perdu le
roi Jean dans ce qu'il croit avoir si clairement gagné.--N'êtes-vous
pas affligé qu'Arthur soit son prisonnier?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000303">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000346">Aussi sincèrement qu'il est satisfait de l'avoir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000304">
            <speaker>PANDOLPHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000347">Votre esprit est aussi jeune que votre
âge. Écoutez-moi maintenant vous parler avec un esprit
prophétique: le souffle seul de ce que j'ai à vous dire
va emporter jusqu'au dernier brin de paille, jusqu'au
dernier obstacle du chemin qui doit conduire vos pas
au trône d'Angleterre. Écoutez donc.--Jean s'est emparé
d'Arthur, et tant que la chaleur de la vie se jouera dans
les veines de cet enfant, il est impossible que Jean, mal
affermi, jouisse d'une heure, d'une minute, d'une seule
respiration tranquille. Le sceptre qu'arrache une main
révoltée ne peut être retenu que par la violence qui l'a
acquis; et celui qui se tient dans un endroit glissant ne
fera point scrupule de se retenir aux plus vils appuis
pour rester debout. Pour que Jean puisse se soutenir, il
faut qu'Arthur tombe....--Ainsi soit-il, puisque cela ne
peut être autrement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000305">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000348">Mais que gagnerai-je à la chute du jeune Arthur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000306">
            <speaker>PANDOLPHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000349">Vous pourrez, grâce aux droits de la
princesse Blanche votre épouse, prétendre à tout ce
qu'Arthur réclamait.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000307">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000350">Et le perdre, et la vie avec, comme Arthur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000308">
            <speaker>PANDOLPHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000351">Oh! que vous êtes jeune et nouveau dans
ce vieux monde! Jean complote à votre profit; les événements
conspirent avec vous; car celui qui baigne sa
sûreté dans un sang loyal ne trouvera qu'une sûreté
sanglante et perfide: cette action si odieusement conçue
refroidira le coeur de tous ses sujets et glacera leur zèle,
tellement qu'ils saisiront avec transport la première
occasion d'ébranler son trône. On ne verra plus dans le
ciel une exhalaison naturelle; il n'y aura plus un écart
de la nature, pas un jour mauvais, pas un vent ordinaire,
pas un événement accoutumé qu'on ne les dépouille
de leurs causes naturelles pour les appeler des
météores, des prodiges, des signes funestes, des monstruosités,
des présages, des voix du ciel annonçant clairement
sa vengeance contre Jean.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000309">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000352">Il est possible qu'il n'attente pas à la vie d'Arthur,
et se croie suffisamment rassuré par sa captivité.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000310">
            <speaker>PANDOLPHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000353">Ah! seigneur, quand il saura que vous
approchez, si le jeune Arthur n'est pas déjà mort, il
mourra à cette nouvelle; et alors les coeurs de son peuple,
révoltés contre lui, baiseront les lèvres d'un changement
inconnu; ils trouveront au bout des doigts sanglants
de Jean de puissants motifs de rébellion et de
fureur. Il me semble déjà voir ce bouleversement sur
pied. Et combien se prépare-t-il pour vous des affaires
meilleures que je ne vous ai dites! Le bâtard Faulconbridge
est maintenant en Angleterre, pillant l'Église et
offensant la charité. S'il s'y trouvait seulement douze
Français en armes, ils seraient comme un signal qui
attirerait autour d'eux dix mille Anglais, ou bien comme
une petite boule de neige qui en roulant devient bientôt
une montagne.--Noble dauphin, venez avec moi trouver
le roi. Il est incroyable quel parti on peut tirer de leur
mécontentement, maintenant que l'indignation est au
comble dans leurs âmes.--Partez pour l'Angleterre;
moi, je vais échauffer le roi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000311">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000354">De puissants motifs produisent des actions
extraordinaires. Allons, si vous dites oui, le roi ne dira
pas non.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000055">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
      </div>
      <div type="act" n="4" xml:id="shakespeare-king-john-fra-act-004">
        <head>ACTE QUATRIÈME</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-king-john-fra-act-004-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000312">
            <speaker>L</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000056">a scène est en Angleterre</stage>
            <p xml:id="fra-p-000355">Une chambre dans le château de
Northampton
<note type="editorial" n="17" xml:id="fra-note-000017">Rien dans les premières éditions de Shakspeare n'indique le lieu où se passe cette scène. Northampton étant le lieu où se passe la première scène, quelques éditeurs ont jugé à propos d'y placer aussi celle-ci, et on les a suivis pour la clarté.</note>.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000057"><hi rend="italic">Entrent</hi> HUBERT ET DEUX SATELLITES.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000313">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000356">Faites-moi rougir ces fers, et ayez soin de
vous tenir derrière la tapisserie. Quand je frapperai de
mon pied le sein de la terre, accourez et attachez bien
ferme à une chaise l'enfant que vous trouverez avec moi.
Soyez attentifs.--Sortez, et veillez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000314">
            <speaker>UN DES SATELLITES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000357">J'espère que vous nous garantirez
les suites de l'action.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000315">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000358">Craintes ridicules! N'ayez pas peur; faites
ce que je vous dis. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000058">(<hi rend="italic">Ils sortent.</hi>)</stage>--Jeune garçon, venez
ici; j'ai à vous parler.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000059">(Entre Arthur.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000316">
            <speaker>ARTHUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000359">Bonjour, Hubert.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000317">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000360">Bonjour, petit prince.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000318">
            <speaker>ARTHUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000361">Aussi petit prince qu'il soit possible de l'être,
avec tant de titres pour être un plus grand prince. Vous
êtes triste.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000319">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000362">En effet, j'ai été plus gai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000320">
            <speaker>ARTHUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000363">Miséricorde! je croyais que personne ne devait
être triste que moi. Cependant je me rappelle qu'étant
en France, je voyais de jeunes gentilshommes
tristes comme la nuit, et cela seulement par divertissement
<note type="editorial" n="18" xml:id="fra-note-000018">Moquerie du poëte faisant allusion aux prétentions à la mélancolie qui, du temps de la reine Élisabeth, étaient du bel air à la cour.</note>.
Par mon baptême, si j'étais hors de prison et
gardant les moutons, je serais gai tant que le jour durerait;
et je le serais même ici, si je ne me doutais que mon
oncle cherche à me faire encore plus de mal. Il a peur
de moi, et moi de lui. Est-ce ma faute si je suis fils de
Geoffroy? Non sûrement ce n'est pas ma faute; et plût
au ciel que je fusse votre fils, Hubert! car vous m'aimeriez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000321">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000060">bas</stage>
            <p xml:id="fra-p-000364">Si je lui parle, son innocent babil va
réveiller ma pitié qui est morte. Il faut me hâter de
dépêcher la chose.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000322">
            <speaker>ARTHUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000365">Êtes-vous malade, Hubert? Vous êtes pâle
aujourd'hui. En vérité, je voudrais que vous fussiez un
peu malade, afin de pouvoir rester debout toute la nuit
à veiller près de vous. Je suis bien sûr que je vous aime
plus que vous ne m'aimez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000323">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000366">Ses discours s'emparent de mon coeur. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000061">(<hi rend="italic">Il
donne un papier à Arthur.</hi>)</stage> Lisez, jeune Arthur. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000062">(<hi rend="italic">A part.</hi>)</stage>--Quoi!
de sottes larmes qui vont mettre à la porte l'impitoyable
cruauté! Il faut en finir promptement, de
crainte que ma résolution ne s'échappe de mes yeux en
larmes efféminées. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000063">(<hi rend="italic">A Arthur.</hi>)</stage>--Est-ce que vous ne pouvez
pas lire? N'est-ce pas bien écrit?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000324">
            <speaker>ARTHUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000367">Trop bien, Hubert, pour un si horrible résultat.
Quoi! il faut que vous me brûliez les deux yeux
avec un fer rouge?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000325">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000368">Jeune enfant, il le faut.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000326">
            <speaker>ARTHUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000369">Et le ferez-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000327">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000370">Je le ferai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000328">
            <speaker>ARTHUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000371">En aurez-vous le coeur? Quand vous avez eu
seulement mal à la tête, j'ai attaché mon mouchoir autour
de votre front, le plus beau que j'eusse: c'était une
princesse qui me l'avait brodé, et je ne vous l'ai jamais
redemandé. A minuit, j'appuyais votre tête sur ma
main; et, comme les vigilantes minutes font passer
l'heure, j'allégeais encore pour vous le poids du temps,
en vous demandant à chaque instant: «Que vous manque-t-il?
où est votre mal? quel bon office pourrais-je
vous rendre?» Il y a bien des enfants de pauvres gens
qui fussent restés dans leur lit, et ne vous eussent pas
dit un seul mot de tendresse; et vous, vous aviez un
prince pour vous servir dans votre maladie! Peut-être
pensez-vous que mon amour était un amour artificieux,
et vous lui donnez le nom de ruse: croyez-le si vous
voulez.--Si c'est la volonté du ciel que vous me traitiez
mal, il faut bien que vous le fassiez.--Pourrez-vous me
crever les yeux, ces yeux qui ne vous ont jamais regardé
et ne vous regarderont jamais avec colère?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000329">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000372">J'ai juré de le faire, il faut que je vous les
brûle avec un fer chaud.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000330">
            <speaker>ARTHUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000373">Oh! personne, hors de ce siècle de fer, n'eût
jamais voulu le faire! Le fer lui-même, quoique rougi
et ardent, en approchant de mes yeux, boirait mes larmes
et éteindrait sa brûlante rage dans ma seule innocence,
et même, après cela, se consumerait de rouille seulement
pour avoir recélé le feu qui devait nuire à mon
oeil. Êtes-vous donc plus dur, plus insensible que le
fer forgé? Oh! si un ange était venu à moi et m'avait dit
qu'Hubert allait me crever les yeux, je n'en aurais cru
aucune autre langue que celle d'Hubert.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000331">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000064">frappant du pied</stage>
            <p xml:id="fra-p-000374">Venez. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000065">(<hi rend="italic">Les satellites entrent
avec des cordes, des fers, etc.</hi>)</stage> Faites ce que je vous ai ordonné.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000332">
            <speaker>ARTHUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000375">Ah! sauvez-moi, Hubert, sauvez-moi. Mes
yeux sont crevés rien que par les féroces regards de ces
hommes sanguinaires.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000333">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000376">Donnez-moi ce fer, vous dis-je, et liez-le ici.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000334">
            <speaker>ARTHUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000377">Hélas! qu'avez-vous besoin d'être si rude et
si brusque? Je ne me débattrai pas, je resterai immobile
comme la pierre. Pour l'amour du ciel, Hubert, que je
ne sois pas lié!--Écoutez-moi, Hubert, renvoyez ces
hommes, et je vais m'asseoir tranquille comme un
agneau: je ne remuerai pas, je ne frémirai pas, je ne
dirai pas une seule parole, je ne regarderai pas le fer
avec colère. Renvoyez seulement ces hommes, et je vous
pardonnerai, quelque tourment que vous me fassiez
souffrir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000335">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000378">Allez, demeurez là dedans; laissez-moi seul
avec lui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000336">
            <speaker>UN DES SATELLITES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000379">Je suis bien content d'être dispensé
d'une pareille action.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000066">(Sortent les satellites.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000337">
            <speaker>ARTHUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000380">Hélas! j'ai renvoyé par mes reproches mon
ami: il a l'air sévère, mais le coeur tendre. Laissez-le
revenir, afin que sa compassion réveille la vôtre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000338">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000381">Allons, enfant; préparez-vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000339">
            <speaker>ARTHUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000382">N'y a-t-il plus de remède?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000340">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000383">Pas d'autre que de perdre vos yeux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000341">
            <speaker>ARTHUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000384">Oh ciel! que n'avez-vous dans les vôtres
seulement un atome, un grain de sable ou de poussière,
un moucheron, un cheveu égaré, quelque chose qui pût
offenser cet organe précieux! Alors, sentant vous-même
combien les plus petites choses y sont douloureuses,
votre odieux projet vous paraîtrait horrible.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000342">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000385">Est-ce là ce que vous avez promis? Allons,
taisez-vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000343">
            <speaker>ARTHUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000386">Hubert, les paroles d'un couple de langues
ne seraient pas trop pour plaider la cause d'une paire
d'yeux. Ne m'obligez pas à me taire, Hubert, ne m'y
obligez pas; ou bien, Hubert, si vous voulez, coupez-moi
la langue, afin que je puisse garder mes yeux. Oh!
épargnez mes yeux, quand ils ne devraient plus me
servir jamais qu'à vous voir.--Tenez, sur ma parole, le
fer est froid, et il ne me ferait aucun mal.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000344">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000387">Je puis le réchauffer, enfant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000345">
            <speaker>ARTHUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000388">Non, en bonne foi: le feu, créé pour nous
réconforter, est mort de douleur de se voir employé à
des cruautés si peu méritées. Voyez vous-même: il n'y
a point de malice dans ce charbon enflammé; le souffle
du ciel en a chassé toute ardeur, et a couvert sa tête des
cendres du repentir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000346">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000389">Mais mon souffle peut le ranimer, enfant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000347">
            <speaker>ARTHUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000390">Cela ne servirait qu'à le faire rougir et
brûler de honte de vos procédés, Hubert: peut-être
même qu'il lancerait des étincelles dans vos yeux, et
que, comme un dogue qu'on force de combattre, il s'attaquerait
à son maître qui le pousse malgré lui. Tout ce
que vous voulez employer pour me faire du mal vous
refuse le service. Vous seul n'avez point cette pitié qui
s'étend jusqu'au fer cruel et au feu, êtres connus pour
servir aux usages impitoyables.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000348">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000391">Eh bien! vois pour vivre
<note type="editorial" n="19" xml:id="fra-note-000019">See to live. Les commentateurs sont embarrassés sur le sens de cette expression, qui paraît suffisamment expliquée par la promesse qu'avait faite Hubert à Jean d'ôter la vie à Arthur, et les détails subséquents à cette scène qui prouvent que c'était bien là son dessein. On voit dans le moyen âge plusieurs de ceux dont les yeux ont été brûlés périr dans ce supplice, ou par ses suites. L'opération devait probablement être faite sur Arthur de manière à avoir ce résultat.</note>! Je ne toucherais
pas à tes yeux pour tous les trésors que possède ton
oncle. Cependant j'avais juré, et j'avais résolu, enfant,
de te brûler les yeux avec ce fer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000349">
            <speaker>ARTHUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000392">Ah! maintenant vous ressemblez à Hubert;
tout ce temps vous étiez déguisé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000350">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000393">Paix! pas un mot de plus; adieu. Il faut que
votre oncle vous croie mort. Je vais charger ces farouches
espions de rapports trompeurs. Toi, joli enfant,
dors sans inquiétude, et sois certain que, pour tous les
biens de l'univers, Hubert ne te fera jamais de mal.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000351">
            <speaker>ARTHUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000394">Oh ciel!--Je vous remercie, Hubert.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000352">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000395">Silence! pas un mot; rentre sans bruit avec
moi. Je m'expose pour toi à de grands dangers.</p>
          </sp>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-king-john-fra-act-004-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000353">
            <speaker>T</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000067">oujours en Angleterre</stage>
            <p xml:id="fra-p-000396">Une salle d'apparat dans le palais.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000354">
            <speaker>E</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000068">ntrent LE ROI JEAN, couronné; PEMBROKE, SALISBURY et autres seigneurs</stage>
            <p xml:id="fra-p-000397">
              <hi rend="italic">Le roi monte sur son trône.</hi>
            </p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000355">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000398">Nous nous revoyons encore assis dans
ce palais, couronné une seconde fois; et nous l'espérons,
nous y sommes vu d'un oeil joyeux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000356">
            <speaker>PEMBROKE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000399">Cette seconde fois, n'était qu'il a plu à
Votre Majesté que cela fût ainsi, était une fois de trop.
Vous aviez été couronné auparavant, et jamais depuis
vous n'aviez été dépouillé de la majesté royale; jamais
aucune révolte n'avait donné atteinte à la foi de vos
sujets; le pays n'avait été troublé d'aucune atteinte nouvelle,
d'aucun désir de changement ou d'un état meilleur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000357">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000400">C'est donc une inutile et ridicule surabondance
que de vouloir s'entourer d'une double
pompe, que de parer un titre déjà précieux, que de
dorer l'or fin, de teindre le lis, de parfumer la violette,
de polir la glace ou d'ajouter de nouvelles couleurs à
l'arc-en-ciel, et de chercher à éclairer l'oeil brillant des
cieux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000358">
            <speaker>PEMBROKE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000401">Si ce n'est qu'il faut accomplir le bon
plaisir de Votre Majesté, cet acte est comme un vieux
conte redit de nouveau et dont la dernière répétition devient
fâcheuse lorsqu'elle tombe hors de propos.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000359">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000402">Il défigure l'aspect antique et respectable
de nos simples et anciennes formes, comme le vent qui
change dans les voiles fait errer le cours des pensées; il
éveille et alarme la réflexion, affaiblit la stabilité des
opinions, rend suspect même ce qui est légitime en le
couvrant de vêtements d'une mode si nouvelle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000360">
            <speaker>PEMBROKE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000403">L'ouvrier qui veut faire mieux que bien
perd son habileté dans les efforts de son ambition; et
souvent en cherchant à excuser une faute, on l'aggrave
par l'excuse même, comme une pièce posée sur une
petite déchirure fait un plus mauvais effet en cachant le
défaut, que ne faisait le défaut lui-même avant qu'il fût
ainsi rapiécé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000361">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000404">C'est pourquoi avant votre nouveau couronnement
nous vous avons déclaré notre avis; mais il
n'a pas plu à Votre Altesse de l'écouter. Au reste, nous
sommes tous satisfaits, puisque nos volontés doivent en
tout et en partie s'arrêter devant celle de Votre Altesse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000362">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000405">Je vous ai fait part de quelques-unes
des raisons de ce double couronnement, et je les crois
fortes; et lorsque mes craintes seront diminuées, je vous
en communiquerai d'autres plus fortes encore. Cependant,
indiquez les abus dont vous demandez la réforme,
et vous verrez bien avec quel empressement j'écouterai
et j'accorderai vos demandes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000363">
            <speaker>PEMBROKE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000406">Eh bien, comme l'organe de ceux que
voici, et pour vous découvrir les pensées de leurs
coeurs; pour moi comme pour eux, mais surtout pour
votre sûreté, dont eux et moi faisons notre soin le plus
cher, je vous demande avec instance la liberté d'Arthur,
dont la captivité porte les lèvres du mécontentement,
toujours prêtes au murmure, à ce raisonnement dangereux:
Si ce que vous possédez en paix vous le possédez
à juste titre, pourquoi donc ces craintes, compagnes,
dit-on, des pas de l'injustice, vous portent-elles à séquestrer
ainsi votre jeune parent? Pourquoi étouffer sa vie
sous une ignorance barbare, et priver sa jeunesse de
l'avantage précieux d'une bonne éducation? Afin que
dans les conjonctures présentes vos ennemis ne puissent
armer de ce prétexte les occasions, souffrez que la requête
que vous nous avez ordonné de vous présenter soit
pour sa liberté. Nous ne vous la demandons point pour
notre avantage, si ce n'est que notre intérêt est attaché
au vôtre, et que votre intérêt est de le mettre en liberté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000364">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000407">Soit, je confie sa jeunesse à vos soins.
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000069">(<hi rend="italic">Entre Hubert.</hi>)</stage>--Hubert, quelle nouvelle m'apportez-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000365">
            <speaker>PEMBROKE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000408">Voilà l'homme qui était chargé de cette
exécution sanglante. Il a montré son ordre à un de mes
amis. L'image de quelque odieuse scélératesse vit dans
ses yeux. Son air en dessous porte toutes les apparences
d'un coeur bien troublé, et je crains beaucoup que l'acte
dont nous avions peur qu'il n'eût été chargé ne soit
consommé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000366">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000409">Les couleurs du roi vont et viennent
entre sa conscience et son projet comme les hérauts entre
deux terribles armées en présence. Sa passion est mûre;
il faut qu'elle crève.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000367">
            <speaker>PEMBROKE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000410">Et si elle crève, nous en verrons sortir, je
le crains bien, l'affreuse corruption de la mort d'un aimable
enfant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000368">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000411">Nous ne pouvons arrêter le bras inflexible
de la mort. Chers seigneurs, bien que ma volonté
d'accorder existe toujours, l'objet de votre requête est
mort.--Il nous apprend qu'Arthur est décédé de cette
nuit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000369">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000412">Nous avions craint, en effet, que son mal
ne fut au-dessus de tout remède.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000370">
            <speaker>PEMBROKE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000413">Oui, nous avons su combien sa mort était
prochaine, avant même que l'enfant se sentît malade.--Il
faudra rendre compte de cela ici ou ailleurs.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000371">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000414">Pourquoi tournez-vous sur moi de si
graves regards? Pensez-vous que j'aie en mes mains les
ciseaux de la destinée? Puis-je commander au pouls de
la vie?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000372">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000415">La tricherie est visible, et c'est une honte
qu'un roi la laisse si grossièrement apercevoir. Prospérez
dans votre jeu: adieu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000373">
            <speaker>PEMBROKE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000416">Arrête, lord Salisbury; je vais avec toi
chercher l'héritage de ce pauvre enfant, ce petit royaume
d'un tombeau dans lequel on l'a forcé d'entrer. Trois
pieds de terre renferment le coeur à qui appartenait
toute l'étendue de cette île.--Quel mauvais monde
cependant!--Cela n'est pas supportable; cela éclatera
pour notre chagrin à tous, et avant peu, je le crains bien.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000070">(Ils sortent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000374">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000417">Ils brûlent d'indignation. Je me repens:
on ne peut établir sur le sang aucun fondement solide.
On n'assure point sa vie sur la mort des autres. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000071">(<hi rend="italic">Entre
un messager.</hi>)</stage>--Tu as l'air effrayé; où est ce sang que
j'ai vu habiter sur tes joues? Un ciel si ténébreux ne
s'éclaircit pas sans tempêtes. Fais crever l'orage; comment
tout va-t-il en France?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000375">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000418">Tout va de France en Angleterre: jamais
on n'a vu dans le corps d'une nation lever une
telle armée pour une expédition étrangère. Ils ont appris
à imiter votre diligence; car au moment où l'on devrait
vous apprendre leurs préparatifs, arrive la nouvelle de
leur débarquement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000376">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000419">Dans quelle ivresse s'est donc trouvée
plongée notre vigilance? Qui a pu l'endormir ainsi? Où
est l'attention de ma mère que la France ait pu lever
une telle armée sans qu'elle en ait entendu parler?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000377">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000420">Mon prince, la poussière lui a bouché
les oreilles. Votre noble mère est morte le premier jour
d'avril; et j'ai entendu dire, seigneur, que la princesse
Constance était morte trois jours avant dans un accès
de frénésie: mais quant à ceci, je ne le sais que vaguement
par le bruit public. Je ne sais si c'est vrai ou faux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000378">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000421">Suspends ta rapidité, occasion terrible!
Oh! fais un pacte avec moi jusqu'à ce que j'aie satisfait
mes pairs mécontents.--Quoi! ma mère est morte! Dans
quel désordre sont maintenant nos affaires en France?
Et sous le commandement de qui vient cette armée
française que tu me dis positivement être entrée en Angleterre?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000379">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000422">Du dauphin.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000072">(Entrent le Bâtard et Pierre de Pomfret.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000380">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000423">Tu m'as tout étourdi par ces fâcheuses
nouvelles.--Eh bien, que dit le monde de nos procédés?
Ne cherchez pas à me farcir encore la tête de mauvaises
nouvelles, car elle en est pleine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000381">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000424">Mais si vous avez peur d'apprendre le
pis; laissez donc ce qu'il y a de pis tomber sur votre tête
sans que vous en ayez été averti.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000382">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000425">Pardon, mon cousin, j'étais étourdi sous
le flot; mais je commence à reprendre haleine au-dessus
des vagues, et je puis donner audience à quelque bouche
que ce soit, de quoi qu'elle veuille me parler.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000383">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000426">Vous verrez par les sommes que j'ai ramassées
comment j'ai réussi parmi les ecclésiastiques.
Mais en traversant le pays pour revenir ici, j'ai trouvé
le peuple troublé par d'étranges imaginations, préoccupé
de bruit divers, rempli de vains rêves, ne sachant
ce qu'il craint, mais plein de craintes; et voici un prophète
que j'ai amené avec moi de Pomfret
<note type="editorial" n="20" xml:id="fra-note-000020">Pierre de Pomfret était un ermite en grande réputation de sainteté parmi le peuple. Il avait prédit que Jean perdrait sa couronne dans cette année: après que Jean l'eut sauvée du danger par l'humiliante cérémonie de son hommage au pape, il fit mourir comme imposteur le pauvre ermite, qui allégua vainement pour sa défense que Jean avait perdu la couronne indépendante qu'il avait reçue. Le malheureux fut traîné à la queue d'un cheval, dans les rues de Warham, puis pendu avec son fils.</note>, où je l'ai
rencontré dans les rues, traînant à ses talons des centaines
de gens à qui il chantait en vers grossiers et aux
rudes accords que le jour de l'Ascension prochaine, avant
midi, Votre Altesse déposerait sa couronne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000384">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000073">à Pierre</stage>
            <p xml:id="fra-p-000427">Rêveur insensé que tu es, pourquoi
parlais-tu ainsi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000385">
            <speaker>PIERRE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000428">Parce que je savais d'avance que cela arrivera
ainsi en vérité.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000386">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000429">Hubert, emmène-le, emprisonne-le; et
qu'à midi, le jour même qu'il dit que je céderai ma couronne,
il soit pendu. Mets-le en lieu de sûreté, et reviens;
j'ai besoin de toi. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000074">(<hi rend="italic">Hubert sort avec Pierre de Pomfret.</hi>)</stage>--Oh!
mon cher cousin, sais-tu les nouvelles? sais-tu
qui est arrivé?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000387">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000430">Les Français, seigneur; on n'a pas autre
chose à la bouche. J'ai de plus trouvé lord Bigot et lord
Salisbury, les yeux aussi rouges qu'un feu nouvellement
allumé, et plusieurs autres qui allaient cherchant le
tombeau d'Arthur, tué cette nuit, disent-ils, par votre
ordre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000388">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000431">Cher cousin, va, mêle-toi à leur compagnie;
je sais un moyen de regagner leur affection:
amène-les-moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000389">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000432">Je vais tâcher de les rencontrer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000390">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000433">Oui, mais dépêche-toi; toujours le meilleur
pied devant. Oh! ne laisse pas mes sujets devenir
mes ennemis, au moment où des étrangers en armes
viennent effrayer mes villes de l'appareil menaçant
d'une invasion formidable. Sois un Mercure, mets des
ailes à tes talons; et rapide comme la pensée, reviens
d'eux à moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000391">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000434">L'esprit du temps m'enseignera la diligence.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000075">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000392">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000435">C'est parler en vaillant et noble chevalier.
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000076">(<hi rend="italic">Au messager.</hi>)</stage>--Suis-le, car il aura peut-être besoin
de quelque messager entre les pairs et moi. Ce sera toi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000393">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000436">De grand coeur, mon souverain.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000077">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000394">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000437">Ma mère morte!</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000078">(Entre Hubert.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000395">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000438">Seigneur, on dit que cette nuit on a vu
cinq lunes: quatre fixes, et la cinquième tournant autour
des quatre autres avec une rapidité étonnante.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000396">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000439">Cinq lunes!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000397">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000440">Des vieillards et des fous prophétisent là-dessus
dans les rues d'une manière dangereuse. La
mort du jeune Arthur est dans toutes les bouches. En
s'entretenant de lui, ils secouent la tête, chuchotent à
l'oreille l'un de l'autre: celui qui parle serre le poignet
de celui qui écoute, tandis que celui qui écoute exprime
son effroi par des froncements de sourcil, des signes de
tête et des roulements d'yeux.--J'ai vu un forgeron
rester ainsi avec son marteau tandis que son fer refroidissait
sur l'enclume pour dévorer, la bouche béante,
les nouvelles que lui contait un tailleur qui, ses ciseaux
et son aune à la main, debout dans ses pantoufles que
dans son vif empressement il avait chaussées de travers
et mises au mauvais pied, parlait de bien des milliers
de Français belliqueux qui étaient déjà rangés en bataille
dans le pays de Kent. Un autre ouvrier maigre et
tout sale vint interrompre son récit pour parler de la
mort d'Arthur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000398">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000441">Pourquoi cherches-tu à me remplir
l'âme de toutes ces terreurs? Pourquoi reviens-tu si souvent
sur la mort du jeune Arthur? C'est ta main qui l'a
assassiné: j'avais de puissantes raisons de souhaiter sa
mort, mais tu n'en avais aucune de le tuer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000399">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000442">Aucune, seigneur? Quoi! ne m'y avez-vous
pas excité?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000400">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000443">C'est la malédiction des rois d'être environnés
d'esclaves qui regardent leurs caprices comme
une autorisation d'aller briser de force la sanglante demeure
de la vie; qui voient un ordre dans le moindre
clin d'oeil de l'autorité, et s'imaginent deviner les intentions
menaçantes du souverain dans un regard irrité,
qui vient peut-être d'humeur, plutôt que d'aucun motif
réfléchi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000401">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000444">Voilà votre seing et votre sceau comme garantie
de ce que j'ai fait.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000402">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000445">Oh! quand se rendra le dernier compte
entre le ciel et la terre, cette signature et ce sceau déposeront
contre nous pour notre damnation.--Combien de
fois la vue des moyens de commettre une mauvaise
action a-t-elle fait commettre cette mauvaise action! Si
tu n'avais pas été près de moi, toi, un misérable choisi,
marqué, désigné par la main de la nature pour accomplir
de honteuses actions, jamais l'idée de ce meurtre
ne fût entrée dans mon âme. Mais en remarquant ton
visage odieux, te voyant propre à quelque sanglante
infamie, tout fait, tout disposé pour être employé à des
actes dangereux, je m'ouvris faiblement à toi de la mort
d'Arthur: et toi, pour gagner la faveur d'un roi, tu ne
t'es pas fait scrupule de détruire un prince!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000403">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000446">Seigneur!....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000404">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000447">Si tu avais seulement secoué la tête, si
tu avais gardé un moment le silence quand je te parlais
à mots couverts de mes desseins; si tu avais fixé sur
moi un regard de doute comme pour me demander de
m'expliquer en paroles expresses, une honte profonde
m'eût soudain rendu muet, m'eût fait rompre l'entretien,
et tes craintes auraient fait naître en moi des
craintes: mais tu m'as entendu par signes, et c'est par
signe que tu as parlementé avec le péché. Oui! c'est
sans un seul instant de retard que ton coeur s'est laissé
persuader, et que ta main cruelle s'est hâtée en conséquence
d'accomplir l'action que nos deux bouches
avaient honte d'exprimer!--Ote-toi de mes yeux, et que
je ne te revoie jamais!--Ma noblesse m'abandonne, une
armée étrangère vient jusqu'à mes portes braver ma
puissance: que dis-je! au dedans même de ce pays de
chair, de cet empire où se renferment le sang et la vie,
éclatent les hostilités, et la guerre civile règne entre
ma conscience et la mort de mon cousin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000405">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000448">Armez-vous contre vos autres ennemis; je
vais faire la paix entre votre âme et vous; le jeune Arthur
est vivant. Cette main est encore innocente et
vierge, et ne s'est point teinte des taches rouges du sang:
jamais encore n'est entré dans ce sein le terrible sentiment
d'une pensée meurtrière; et vous avez calomnié la
nature dans mon visage, qui, bien que rude à l'extérieur,
couvre une âme trop belle pour être le boucher
d'un enfant innocent.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000406">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000449">Quoi! Arthur vit? Oh! cours promptement
vers les pairs; jette cette nouvelle sur leur fureur
allumée, fais-les rentrer sous le joug de l'obéissance.
Pardonne-moi le jugement que ma colère portait sur ta
physionomie, car ma fureur était aveugle; et les affreux
traits de sang dont te couvrait mon imagination te représentaient
plus hideux que tu ne l'es. Oh! ne me
réplique pas; mais hâte-toi autant qu'il sera possible
d'amener dans mon cabinet les lords irrités: je t'en
conjure bien lentement; cours plus vite.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000079">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-king-john-fra-act-004-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000407">
            <speaker>L</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000080">a scène est toujours en Angleterre!</stage>
            <p xml:id="fra-p-000450">Devant le château.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000081">ARTHUR <hi rend="italic">paraît sur le mur.</hi></stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000408">
            <speaker>ARTHUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000451">Le mur est bien haut! et cependant je vais
sauter en bas. O bonne terre, aie pitié de moi, et ne me
fais pas mal.--Peu de gens ici me connaissent, ou plutôt
personne; et quand on me connaîtrait, cet habit de
mousse me déguise tout à fait.--J'ai peur; cependant
je vais me risquer: si j'arrive en bas sans me briser les
membres je trouverai mille moyens pour m'évader.
Autant mourir en fuyant que rester ici pour mourir.
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000082"><hi rend="italic">(Il saute.)</hi></stage> Hélas! le coeur de mon oncle est dans ces
pierres. Ciel, reçois mon âme! et toi, Angleterre, conserve
mon corps!</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000083">(Il meurt.)</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000084">(Entrent Pembroke, Salisbury, Bigot.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000409">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000452">Milords, je l'ai trouvé à Saint-Edmonsbury:
c'est notre sûreté, et nous devons saisir l'heureuse
occasion que nous présente ce moment dangereux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000410">
            <speaker>PEMBROKE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000453">Qui vous a apporté cette lettre de la part
du cardinal?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000411">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000454">C'est le comte de Melun, un noble seigneur
français, qui m'a donné en particulier, de l'affection
que nous porte le dauphin, des témoignages bien
plus étendus que n'en renferment ces lignes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000412">
            <speaker>BIGOT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000455">Alors, partons demain matin pour l'aller
trouver.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000413">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000456">Partons plutôt à l'instant; car nous avons,
milords, deux grandes journées de marche avant de le
joindre.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000085">(Entre le Bâtard.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000414">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000457">Heureux de vous rencontrer encore une
fois aujourd'hui, milords les mécontents! le roi par ma
bouche requiert à l'instant votre présence.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000415">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000458">Le roi s'est lui-même privé de nous; nous
ne voulons pas doubler de nos dignités sans tache son
mince manteau tout souillé; nous ne suivrons point ses
pas, qui laissent partout où il passe des empreintes sanglantes.
Retourne le lui dire: nous savons tout.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000416">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000459">Quelles que soient vos pensées, de bonnes
paroles, il me semble, conviendraient mieux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000417">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000460">Ce sont nos griefs qui parlent en ce moment,
et non pas nos égards.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000418">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000461">Mais vous avez peu de raison d'avoir des
griefs: la raison serait donc de montrer des égards.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000419">
            <speaker>PEMBROKE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000462">Monsieur, monsieur, l'impatience a ses
priviléges.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000420">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000463">Cela est vrai; celui de faire tort à son
maître, à personne autre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000421">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000464">Voici la prison. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000086">(<hi rend="italic">Voyant le corps d'Arthur.</hi>)</stage>
Qui est là étendu par terre?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000422">
            <speaker>PEMBROKE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000465">O mort! que te voilà enorgueillie d'une
pure et noble beauté! La terre n'a pas eu un trou pour
cacher ce forfait!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000423">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000466">Le meurtre, comme s'il abhorrait lui-même
ce qu'il a fait, reste découvert à vos yeux pour
vous exciter à la vengeance.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000424">
            <speaker>BIGOT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000467">Ou bien, après avoir dévoué au tombeau tant
de beauté, il l'a trouvée d'un prix trop illustre pour le
tombeau.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000425">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000468">Sir Richard, que pensez-vous? Avez-vous
jamais vu, avez-vous lu, pouviez-vous imaginer, imaginez-vous
même à présent que vous le voyez, ce que
vous voyez, et si vous n'aviez pas cet objet présent, la
pensée pourrait-elle en concevoir un semblable? Oui,
c'est le comble, la sommité, le cimier, ou plutôt c'est
cimier sur cimier dans les armoiries du meurtre: oh!
c'est la plus sanglante infamie, la barbarie la plus sauvage,
le coup le plus lâche que jamais la colère à l'oeil
de pierre, ou la rage à l'oeil fixe, ait offert aux larmes
de la tendre pitié.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000426">
            <speaker>PEMBROKE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000469">Cet assassinat absout tous ceux qui ont
jamais été commis; et ce forfait unique, incomparable,
donnera à tous les crimes à naître une certaine pureté
et une certaine sainteté. Après l'exemple de cet affreux
spectacle, la mortelle effusion du sang ne peut plus être
qu'un jeu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000427">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000470">C'est une action sanglante et damnable;
c'est l'action réprouvée d'une main brutale, si cependant
c'est l'ouvrage d'une main.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000428">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000471">Si c'est l'ouvrage d'une main! Nous avons
eu d'avance quelque ouverture de ce qui devait arriver:
c'est l'ouvrage honteux de la main d'Hubert; le projet et
le complot viennent du roi, auquel dès ce moment mon
âme retire toute obéissance. A genoux devant cette
ruine d'une belle vie, j'exhalerai pour encens, devant
cette perfection privée de respiration, un voeu, le voeu
sacré de ne goûter aucun des plaisirs du monde, de ne
jamais me laisser séduire par les délices, de ne connaître
ni l'aise ni le loisir, avant que j'aie illustré ce bras par le
sacrifice de la vengeance.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000429">
            <speaker>PEMBROKE ET BIGOT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000472">Nos âmes s'unissent religieusement
à ton serment.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000087">(Entre Hubert.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000430">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000473">Milords, je me suis mis en nage en courant
pour vous retrouver. Arthur est vivant: le roi m'envoie
vous chercher.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000431">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000474">Vraiment, il est hardi! la vue de la mort
ne le fait pas rougir.--Loin de nos yeux, détestable scélérat!
va-t'en.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000432">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000475">Je ne suis point un scélérat.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000433">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000088">tirant son épée</stage>
            <p xml:id="fra-p-000476">Faudra-t-il que je vole la loi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000434">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000477">Votre épée est brillante, monsieur; remettez-la
à sa place.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000435">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000478">Non pas jusqu'à ce que je lui aie fait un
fourreau de la peau d'un assassin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000436">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000479">Arrière, lord Salisbury, arrière, vous dis-je:
par le ciel, je crois mon épée aussi bien affilée que la
vôtre. Je ne voudrais pas, milord, que, vous oubliant
ainsi, vous tentassiez le danger de m'obliger à une légitime
défense, de peur qu'à la vue de votre colère je ne
vinsse à oublier votre mérite, votre grandeur et votre
noblesse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000437">
            <speaker>BIGOT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000480">Hors d'ici, homme de boue. Oses-tu braver un
noble?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000438">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000481">Non, pour ma vie; mais j'oserai défendre
ma vie innocente contre un empereur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000439">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000482">Tu es un assassin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000440">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000483">Ne me forcez pas à le devenir: jusqu'à cette
heure je ne le suis point. Quiconque permet à sa langue
de dire une fausseté ne dit pas la vérité; et quiconque
ne dit pas la vérité ment.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000441">
            <speaker>PEMBROKE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000484">Hachez-le en pièces.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000442">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000485">Gardez la paix, vous dis-je.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000443">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000486">Ne vous en mêlez pas, Faulconbridge, ou
je tombe sur vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000444">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000487">Mieux vaudrait pour toi tomber sur le
diable, Salisbury. Si tu t'avises seulement de me regarder
de travers ou de faire un pas en avant, ou si tu permets
à ton impudente colère de m'insulter, tu es mort. Remets
ton épée sans délai, ou je vous hacherai de telle
sorte, vous et votre fer à tartines, que vous croirez le
diable sorti des enfers.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000445">
            <speaker>BIGOT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000488">Que prétends-tu, renommé Faulconbridge?
Veux-tu être le champion d'un traître, d'un meurtrier?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000446">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000489">Milord, je ne suis ni l'un ni l'autre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000447">
            <speaker>BIGOT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000490">Qui a tué ce prince?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000448">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000491">Il n'y a pas encore une heure que je l'ai
laissé bien portant: je l'honorais, je l'aimais, et je passerai
ma vie à pleurer la perte de sa douce vie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000449">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000492">Ne vous fiez point à ces larmes feintes qui
coulent de ses yeux. Les pleurs ne manquent pas à la
scélératesse; et lui, qui en a une longue habitude, leur
donne l'apparence d'un fleuve de tendresse et d'innocence.
Venez avec moi, vous tous dont l'âme abhorre
l'odeur infecte d'un abattoir: cette vapeur de crime me
suffoque.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000450">
            <speaker>BIGOT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000493">Allons vers Bury; allons y rejoindre le dauphin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000451">
            <speaker>PEMBROKE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000494">Va dire au roi qu'il peut venir nous y
chercher.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000089">(Les lords sortent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000452">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000495">L'honnête monde que le nôtre! <stage type="business" xml:id="fra-stage-000090"><hi rend="italic">(A Hubert.)</hi></stage>--Avez-vous
eu connaissance de ce beau chef-d'oeuvre?--Hubert,
si c'est toi qui as commis cette oeuvre de mort,
tu es damné sans que l'immensité infinie de la miséricorde
du ciel puisse t'atteindre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000453">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000496">Écoutez-moi seulement, monsieur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000454">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000497">Ah! je te dirai une chose, tu es damné
aussi noir.... Non, il n'y a rien de si noir que toi: tu es
damné plus à fond que le prince Lucifer; il n'y a pas
encore un diable d'enfer aussi hideux que tu le seras,
si c'est toi qui as tué cet enfant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000455">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000498">Sur mon âme....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000456">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000499">Si tu as seulement consenti à cette cruelle
action, tu n'as pas d'autre parti que le désespoir; et, à
défaut de corde, le fil le plus mince qu'une araignée ait
jamais tiré de ses entrailles suffira pour t'étrangler: un
jonc sera une potence suffisante pour te pendre: ou si
tu veux te noyer, mets un peu d'eau dans une cuiller;
et pour étouffer un scélérat tel que toi, cela vaudra tout
l'Océan.--Je te soupçonne violemment.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000457">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000500">Si par action, consentement, ou seulement
par le péché de la pensée, je suis coupable d'avoir dérobé
cet aimable souffle à la belle enveloppe d'argile où
il était renfermé, que l'enfer n'ait pas assez de douleurs
pour me torturer!--Je l'avais laissé bien portant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000458">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000501">Va, prends-le dans tes bras. Je suis troublé,
il me semble, et je perds mon chemin à travers les
épines et les dangers de ce monde.--Comme tu portes
légèrement toute l'Angleterre! De cette portion défunte
de royauté se sont envolés vers le ciel la vie, le droit,
la justice de tout ce royaume, laissant l'Angleterre se
débattre et lutter pour séparer à belles dents le droit
sans maître de l'orgueilleux étalage du pouvoir; maintenant,
pour arracher cet os décharné de la souveraineté,
le dogue grondant de la guerre hérisse sa crinière
irritée, et grogne au nez de la douce paix; maintenant se
liguent ensemble les forces du dehors et les mécontentements
du dedans; et l'immense confusion plane comme
un corbeau sur un animal expirant, en attendant la
chute imminente de la puissance arrachée de son trône.
Heureux maintenant celui dont la ceinture et le manteau
pourront résister à cette tempête!--Emporte cet
enfant, et suis-moi en diligence. Je vais trouver le roi:
nous avons en un instant mille affaires sur les bras, et
le ciel même regarde cette terre d'un oeil de courroux.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000091">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
      </div>
      <div type="act" n="5" xml:id="shakespeare-king-john-fra-act-005">
        <head>ACTE CINQUIÈME</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-king-john-fra-act-005-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000459">
            <speaker>L</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000092">a scène est toujours en Angleterre</stage>
            <p xml:id="fra-p-000502">Un appartement dans le
palais.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000093"><hi rend="italic">Entrent</hi> LE ROI JEAN, PANDOLPHE <hi rend="italic">tenant la couronne;
suite.</hi></stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000460">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000503">Ainsi j'ai remis dans vos mains la couronne
de ma gloire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000461">
            <speaker>PANDOLPHE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000094">lui rendant la couronne</stage>
            <p xml:id="fra-p-000504">Reprenez-la de
ma main, comme tenant du pape votre grandeur et votre
autorité souveraine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000462">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000505">Maintenant accomplissez votre parole
sacrée. Allez au camp des Français, et employez tout le
pouvoir que vous tenez de Sa Sainteté pour arrêter leur
marche avant que nous soyons en flammes. Notre noblesse
mécontente se révolte, notre peuple se refuse à
l'obéissance et jure amour et allégeance à un sang étranger,
au roi d'un autre pays. Vous seul conservez le pouvoir
de neutraliser cette inondation d'humeurs pernicieuses.
Ne tardez donc pas: le moment présent est si
malade, que si le remède n'est présentement administré,
nous allons tomber dans un danger incurable.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000463">
            <speaker>PANDOLPHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000506">Ce fut mon souffle qui excita cette tempête
pour punir votre conduite obstinée envers le pape;
mais puisque vous voilà soumis et converti, ma langue
va calmer l'orage de guerre et ramener le beau temps
dans votre croyance trouble. Souvenez-vous bien du
serment d'obéissance qu'en ce jour de l'Ascension vous
avez prêté au pape. Je vais trouver les Français pour
leur faire poser les armes.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000095">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000464">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000507">Est-ce aujourd'hui le jour de l'Ascension?
Le prophète n'avait-il pas prédit que le jour de
l'Ascension, avant midi, je renoncerais à ma couronne?
C'est en effet ce qui est arrivé; mais j'avais cru que ce
ce serait par contrainte, et grâce au ciel, je l'ai cédée
volontairement.
<note type="editorial" n="21" xml:id="fra-note-000021">Dans l'acte où Jean reconnaît son royaume vassal et tributaire du saint-siége, il déclare n'avoir pas été contraint par la crainte, mais avoir agi par sa libre volonté. On ne sait si c'est une malice ou une ingénuité du poëte d'avoir conservé ces paroles.</note></p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000096">(Entre le Bâtard.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000465">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000508">Tout le Kent s'est rendu; il n'y a plus que
le château de Douvres qui tienne encore. Londres vient
de recevoir le dauphin et son armée comme des hôtes
chéris. Vos nobles refusent de vous entendre et sont
allés offrir leurs services à votre ennemi; et le trouble
de la frayeur disperse çà et là le petit nombre de vos
douteux amis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000466">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000509">Mes nobles n'ont-ils donc pas voulu revenir
à moi quand ils ont appris que le jeune Arthur
était vivant?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000467">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000510">Ils l'ont trouvé mort et jeté dans la rue;
cassette vide d'où le joyau de la vie avait été dérobé et
emporté par quelque damnable main.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000468">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000511">Ce traître d'Hubert m'avait dit qu'il était
vivant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000469">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000512">Sur mon âme, il l'a dit parce qu'il le
croyait.--Mais pourquoi vous laisser ainsi abattre? Pourquoi
cet air triste? soyez grand en action comme vous
l'avez été en pensée: que le monde ne voie pas la crainte
et le découragement gouverner les regards d'un roi.
Soyez prompt comme les événements; montrez-vous de
feu avec le feu; menacez qui vous menace; faites tête
aux terreurs qui veulent vous épouvanter. Ainsi les inférieurs,
qui, l'oeil sur les grands, les prennent pour
modèles de leur conduite, deviendront grands à votre
exemple et revêtiront l'esprit intrépide du courage.
Allons, brillez comme le dieu de la guerre quand il se
prépare à tenir la plaine. Montrez-vous plein d'audace
et d'une ambitieuse confiance. Quoi! faudra-t-il qu'ils
viennent chercher le lion dans son antre, qu'ils viennent
l'y effrayer, l'y faire trembler? Oh! qu'on ne dise
pas cela! Parcourez le pays, courez chercher le mécontentement
hors de vos portes, et luttez avec lui avant de
le laisser arriver si près.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000470">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000513">Le légat du pape vient de me quitter:
je me suis heureusement réconcilié avec lui, et il m'a
promis de congédier l'armée que commande le dauphin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000471">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000514">Oh! traité honteux! Quoi! lorsqu'une
armée envahissante aborde dans notre pays, nous enverrons
des paroles pacifiques, nous aurons recours aux
compromis, aux insinuations, aux pourparlers, à de
honteuses trêves? Un enfant sans barbe, un étourdi
élevé dans la soie, viendra braver nos champs de bataille,
et témoigner son courage sur ce sol belliqueux,
insultant les airs de ses enseignes vainement déployées,
et il ne trouvera aucune résistance? Non: courons aux
armes, mon prince. Peut-être que le cardinal ne pourra
vous obtenir la paix; mais s'il l'obtient, qu'on puisse
dire au moins qu'ils ont vu que nous avions l'intention
de nous défendre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000472">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000515">Eh bien! prenez la conduite de nos
affaires actuelles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000473">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000516">Allons donc et courage. Je suis bien sûr
que nous sommes encore en état de faire face à des
ennemis plus terribles.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000097">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-king-john-fra-act-005-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000098">Une plaine près de Saint-Edmonsbury
<note type="editorial" n="22" xml:id="fra-note-000022">Shakspeare n'a point ici déterminé le lieu de la scène; mais d'après l'intention annoncée des lords de rejoindre Louis à Saint-Edmonsbury, et ce que dit ensuite Melun des serments prononcés en ce lieu, les derniers éditeurs ont cru pouvoir y placer cette scène.</note>.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000099"><hi rend="italic">Entrent en armes</hi> LOUIS, SALISBURY, MELUN,<lb/>
PEMBROKE, BIGOT, <hi rend="italic">soldats.</hi></stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000474">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000100">à Melun</stage>
            <p xml:id="fra-p-000517">Sire de Melun, faites faire une copie
de ceci, gardez-la soigneusement pour nous en conserver
la mémoire; remettez l'original à ces seigneurs,
afin que lorsque nous y aurons apposé nos noms, eux et
nous, nous puissions, en lisant cet écrit, savoir à quoi
nous nous sommes engagés par serment, et que nous
gardions notre foi ferme et inviolable.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000475">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000518">Elle ne sera jamais violée de notre côté;
mais, noble dauphin, bien que nous jurions de servir
vos desseins avec un zèle libre et une fidélité volontaire,
cependant croyez-moi, prince, je ne puis me réjouir de
voir que les plaies de l'État demandent pour appareil
une révolte déshonorante, et que, pour guérir l'ulcère
invétéré d'une seule blessure, il en faille ouvrir plusieurs.
Oh! cela désole mon âme de prendre ce fer à
mon côté pour faire des veuves, et dans ce pays, ô ciel!
qui répète le nom de Salisbury pour lui demander du
secours et une honorable délivrance! Mais la maladie
de notre temps est telle que, pour rendre à nos droits la
vigueur et la santé, nous n'avons d'autre instrument que
la main de la dure injustice et du coupable désordre.--Et
n'est-ce pas une pitié, ô mes tristes amis, que nous
les fils, les enfants de cette île, soyons nés pour voir
une heure aussi triste, pour fouler son sein chéri à la
suite d'une armée étrangère et remplir les rangs de ses
ennemis?--Oh! j'ai besoin de me retirer à l'écart, et de
pleurer sur la honte d'une pareille nécessité.--Nous servons
de cortége à la noblesse d'un pays éloigné, et nous
suivons des couleurs inconnues dans ces lieux. Quoi!
dans ces lieux? O ma nation! si tu pouvais t'éloigner? Si
les bras de Neptune qui t'enserrent pouvaient t'emporter
loin de la connaissance de toi-même, pour t'enraciner
sur des rivages infidèles? Alors ces deux armées
chrétiennes pourraient unir dans une veine d'alliance
ce sang qu'anime la colère, et ne le répandraient pas
d'une manière si contraire au bon voisinage.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000476">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000519">Tu montres en ceci un noble caractère, et les
grandes affections qui luttent dans ton sein font un
tremblement de terre de générosité. Oh! quel noble
combat tu as livré entre la nécessité et un loyal respect!
Laisse-moi essuyer cette honorable rosée qui trace sur
tes joues son cours argenté. Mon coeur s'est attendri aux
larmes d'une femme; c'est une inondation ordinaire,
mais l'effusion de ces pleurs mâles, cette pluie que
chasse de son souffle la tempête de l'âme, étonnent mes
yeux et me frappent de plus de stupeur que si je voyais
sur la voûte élevée des cieux se dessiner de toutes parts
de brûlants météores. Lève ton front, illustre Salisbury,
et chasse avec un grand coeur cette tempête: renvoie
ces pleurs aux yeux d'enfants qui n'ont jamais vu le
géant du monde dans ses fureurs, qui n'ont jamais rencontré
d'autres aventures que les fêtes animées de l'ardeur
de la jeunesse, de la joie et du bavardage. Viens,
viens, car tu enfonceras ta main dans la bourse de l'opulente
prospérité, aussi avant que Louis lui-même.--Et
vous aussi, nobles qui unissez à mes forces le nerf des
vôtres. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000101">(<hi rend="italic">Entre Pandolphe avec sa suite.</hi>)</stage>--Et tenez, il me
semble qu'un ange a parlé, voyez le saint légat s'avancer
vers nous à grands pas; pour nous donner une garantie
de la part du ciel et pour attacher à nos actions,
par sa voix sacrée, le nom de justice.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000477">
            <speaker>PANDOLPHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000520">Salut, noble prince de France. Voici ce
que j'ai à vous dire: Le roi Jean s'est réconcilié avec
Rome; son âme est rentrée sous le pouvoir de la sainte
Église, de la grande métropole, du siége de Rome, contre
lesquels il était si fort révolté. Ainsi, repliez vos étendards
menaçants, et adoucissez l'esprit sauvage de la
guerre furieuse; que, comme un lion nourri à la main,
elle repose tranquillement aux pieds de la paix, et n'ait
plus rien d'effrayant que l'apparence.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000478">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000521">Il faut que Votre Grandeur me le pardonne,
mais je ne retournerai point en arrière. Je suis de trop
bon lieu pour appartenir à personne, pour être aux ordres
comme agent secondaire, comme serviteur utile,
comme instrument, de quelque puissance souveraine
qui soit au monde: c'est vous qui le premier avez, entre
ce royaume châtié et moi rallumé de votre souffle les
charbons éteints de la guerre; c'est vous qui avez apporté
le bois pour nourrir ce feu: il est beaucoup trop
grand maintenant pour que le faible vent qui l'a allumé
puisse l'éteindre. Vous m'avez enseigné à voir la justice
sous sa véritable face; vous m'avez instruit de mes droits
sur ce royaume. Quoi! vous seul avez fait entrer dans
mon coeur cette entreprise, et vous venez me dire aujourd'hui:
«Jean a fait sa paix avec Rome!» Et que me
fait cette paix à moi? Moi, par les droits de mon lit nuptial,
le jeune Arthur mort, je réclame ce pays comme
m'appartenant; et maintenant qu'il est à moitié conquis,
il faudra que je recule parce que Jean a fait sa
paix avec Rome! Suis-je l'esclave de Rome? De quel argent
Rome a-t-elle contribué? quels soldats m'a-t-elle
fournis? quelles munitions m'a-t-elle envoyées pour
aider à cette entreprise? N'est-ce pas moi qui en porte
le fardeau? Quels autres que moi et ceux qui obéissent à
mon appel donnent leurs sueurs à cette cause et soutiennent
cette guerre? N'ai-je pas entendu ces insulaires
crier <hi rend="italic">vive le roi</hi>! au moment où je côtoyais leurs villes?
n'ai-je pas les plus belles cartes dans le jeu pour gagner
cette facile partie où se joue une couronne? Et il faudra
que j'abandonne la mise que j'ai déjà gagnée! Non,
non, sur mon âme, c'est ce qu'on ne dira jamais.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000479">
            <speaker>PANDOLPHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000522">Vous ne considérez que les dehors de
cette affaire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000480">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000523">Dehors ou dedans, je ne m'en retournerai
point que mon entreprise ne soit couronnée de toute
la gloire qui a été promise à mes vastes espérances
avant que j'eusse rassemblé cette brillante élite de la
guerre, que j'eusse choisi dans le monde entier ces ardents
courages, pour marcher le front haut à la conquête,
et conquérir le renom jusque dans la gueule du
péril et de la mort. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000102">(<hi rend="italic">Une trompette sonne.</hi>)</stage>--De quoi vient
nous sommer cette vigoureuse trompette?</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000103">(Entre le Bâtard avec une suite.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000481">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000524">En vertu du droit des gens, je dois avoir
audience; je suis envoyé pour vous parler.--Monseigneur
de Milan, je viens de la part du roi apprendre
comment vous avez traité pour lui; et, selon ce que
vous me répondrez, je saurai dans quelle étendue et
dans quelles limites je dois renfermer mes paroles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000482">
            <speaker>PANDOLPHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000525">Le dauphin est trop obstiné dans ses refus,
et ne veut accorder aucune trêve à mes instances.
Il répond nettement qu'il ne quittera point les armes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000483">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000526">Par tout le sang qu'a jamais pu respirer
la fureur, le jeune homme a bien répondu. Maintenant
écoutez notre roi d'Angleterre, car c'est ainsi que Sa Majesté
parle par ma bouche: il est tout prêt, et c'est bien
raison qu'il le soit; il se rit de cette singerie d'attaque
sans aucune espèce d'étiquette, de cette mascarade militaire,
de cette imprudente orgie, de cette audace imberbe
et de ces bataillons d'enfants; et il est bien préparé
à chasser, le fouet à la main, de l'enceinte de ses
domaines, cette guerre de nains, ces pygmées en armes.
Cette main qui a eu la force de vous fustiger à votre
porte même et de vous faire sauter sur les toits, qui
vous a obligés de plonger comme des seaux dans vos
puits les plus cachés, de vous tapir sous la litière du
plancher de vos écuries, de demeurer enfermés comme
des pions dans des coffres et des caisses, de vous tenir
serrés contre les pourceaux, et de chercher la douce
sûreté dans les tombeaux et les prisons, frissonnant et
tremblant au seul cri des corbeaux de votre pays dont
vous preniez la voix pour celle d'un Anglais armé; cette
main victorieuse qui vous a châtiés dans vos maisons
sera-t-elle ici plus faible? Non; sachez que notre vaillant
monarque a pris les armes, et que, comme l'aigle, il
plane au-dessus de son aire pour fondre sur l'importun
qui approche de son nid.--Et vous, hommes dégénérés,
rebelles ingrats; vous, Nérons sanguinaires, qui déchirez
le sein de l'Angleterre, votre bonne mère, rougissez
de honte: vos femmes, vos filles au pâle visage, semblables
à des amazones, s'avancent d'un pas léger à la
suite des tambours; elles ont changé leurs dés en gantelets
de fer, leurs aiguilles en lances, et à la douceur
de leur coeur ont succédé des inclinations martiales et
sanguinaires.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000484">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000527">Finis là tes bravades, et tourne le dos en paix.
Nous convenons que tu peux l'emporter sur nous en
injures. Bonsoir; nous tenons notre temps pour trop
précieux pour le perdre avec un pareil braillard.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000485">
            <speaker>PANDOLPHE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000528">Permettez-moi de parler.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000486">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000529">Non, c'est moi qui vais parler.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000487">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000530">Nous n'écouterons ni l'un ni l'autre.--Battez
le tambour, et que la voix de la guerre établisse la légitimité
de nos droits et de notre présence.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000488">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000531">Oui, sans doute, vos tambours vont crier
quand vous les battrez, et vous en ferez autant quand
vous serez battus. Que le bruit d'un de tes tambours réveille
seulement un écho, et dans le même instant un
autre tambour déjà suspendu te renverra un son tout
aussi bruyant que le tien. Fais-en retentir un autre, et
un second ira aussi bruyant que le tien ébranler l'oreille
du firmament, et insulter le tonnerre à la bouche
sonore. Ne se fiant pas à ce légat qui boite des deux
côtés et dont il s'est servi par jeu plutôt que par nécessité,
le belliqueux Jean est là tout près: sur son front
siège la mort aux côtes décharnées, dont l'occupation
sera aujourd'hui de se régaler de milliers de Français.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000489">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000532">Battez, tambours, que nous allions chercher
ce danger.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000490">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000533">Et tu le trouveras, dauphin, n'en doute pas.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000104">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-king-john-fra-act-005-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000491">
            <speaker>L</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000105">a scène est toujours en Angleterre</stage>
            <p xml:id="fra-p-000534">Un champ de bataille.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000492">
            <speaker>A</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000106">larmes</stage>
            <p xml:id="fra-p-000535"><hi rend="italic">Entrent</hi> LE ROI JEAN ET HUBERT.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000493">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000536">Comment la journée tourne-t-elle pour
nous? Oh! dis-le-moi, Hubert.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000494">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000537">Mal, j'en ai peur. Comment se trouve Votre
Majesté?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000495">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000538">Cette fièvre, qui me tourmente depuis si
longtemps, m'accable tout à fait. Oh! mon coeur est malade.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000107">(Entre un messager.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000496">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000539">Seigneur, votre brave cousin, Faulconbridge,
prie Votre Majesté de quitter le champ de bataille,
et de lui faire savoir par moi la route que vous
prendrez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000497">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000540">Dis-lui du côté de Swinstead, à l'abbaye
de ce lieu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000498">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000541">Ayez bon courage: le puissant secours
que le dauphin attendait ici a fait naufrage, il y a trois
nuits, sur les sables de Godwin. Cette nouvelle vient à
l'instant même d'être apportée à Richard. Les Français
combattent mollement, et commencent à se retirer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000499">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000542">Hélas! cette cruelle fièvre me consume
et ne me laisse pas la force de jouir de cette heureuse
nouvelle. Marchons vers Swinstead; qu'on me mette à
l'instant dans ma litière: la faiblesse s'est emparée de
moi, et je me sens défaillir.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000108">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="4" xml:id="shakespeare-king-john-fra-act-005-scene-004">
          <head>SCÈNE IV</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000109">Un autre endroit sur le champ de bataille.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000110">SALISBURY, PEMBROKE, BIGOT.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000500">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000543">Je ne croyais pas que le roi conservât autant
d'amis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000501">
            <speaker>PEMBROKE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000544">Retournons encore à la charge; ranimons
l'ardeur des Français: s'ils échouent, nous échouons
aussi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000502">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000545">Ce diable de bâtard, ce Faulconbridge,
en dépit de tout, maintient à lui seul le combat.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000503">
            <speaker>PEMBROKE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000546">On dit que le roi Jean, dangereusement
malade, a quitté le champ de bataille.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000111">(Entre Melun blessé et conduit par des soldats.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000504">
            <speaker>MELUN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000547">Conduisez-moi vers les rebelles d'Angleterre
que j'aperçois ici.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000505">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000548">Tant que nous fûmes heureux on nous
donna d'autres noms.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000506">
            <speaker>PEMBROKE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000549">C'est le comte de Melun!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000507">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000550">Blessé à mort.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000508">
            <speaker>MELUN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000551">Fuyez, nobles Anglais. Vous êtes vendus et
achetés: retirez-vous des cruels engagements où vous
vous êtes enfilés
<note type="editorial" n="23" xml:id="fra-note-000023">Unthread the rude eye of rebellion: Désenfilez le cruel trou d'aiguille de la rébellion.</note>; accueillez de nouveau la fidélité
bannie. Cherchez le roi Jean et tombez à ses pieds; car
si le Français a l'avantage dans cette tumultueuse journée,
il se propose de récompenser les peines que vous
vous donnez en vous faisant trancher la tête. Il en a fait
le serment, et je l'ai juré avec lui, et d'autres encore
l'ont juré avec moi sur l'autel de Saint-Edmonsbury,
sur le même autel où nous vous jurâmes une tendre
amitié et un attachement éternel
<note type="editorial" n="24" xml:id="fra-note-000024">On répandit en effet que le vicomte de Melun, tombé malade à Londres, sentant les approches de la mort, et pressé par sa conscience, avait fait avertir les Anglais, qui avaient embrassé le parti de Louis, que le projet de ce prince était de les exterminer eux et leur famille, pour distribuer leurs propriétés à ses courtisans. Ce conte, absurde, trop appuyé par l'imprudente préférence que Louis montrait en toute occasion pour les Français, fut très-accrédité, et contribua singulièrement à la défection des Anglais.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000509">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000552">Est-il possible? serait-il vrai?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000510">
            <speaker>MELUN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000553">N'ai-je pas devant les yeux la hideuse mort,
ne retenant plus qu'un reste de vie qui s'échappe avec
mon sang, comme se dissout près du feu la forme d'une
figure de cire? Qu'y a-t-il au monde qui pût maintenant
me porter à tromper, puisque je vais perdre les avantages
de toute imposture? Comment voudrais-je dire ce
qui est faux, puisqu'il est vrai que je dois mourir ici, et
que je ne puis vivre ailleurs que par la vérité? Je vous
le répète, si Louis remporte la victoire, il se parjurera
si jamais vos yeux revoient naître à l'orient une nouvelle
aurore. Dans cette nuit même, dont le souffle noir
et contagieux fume déjà autour de la chevelure brûlante
d'un vieux et faible soleil fatigué du jour; dans cette
nuit fatale, vous rendrez le dernier soupir, et l'on vous
fera traîtreusement payer par la perte de votre vie à
tous
<note type="editorial" n="25" xml:id="fra-note-000025">Paying the fine of rated treachery Even with a treacherous fine of all your lives. Fine (amende), et fine (fin), jeu de mots impossible à rendre exactement.</note> l'amende à laquelle a été taxée votre trahison,
dans le cas où, par votre secours, Louis aurait l'avantage
de la journée. Parlez de moi à un nommé Hubert
qui accompagne votre roi: mon affection pour lui, et
cet autre motif que mon grand-père était Anglais, ont
éveillé ma conscience et m'ont déterminé à vous confesser
tout ceci. Pour récompense, je vous prie de m'emporter
d'ici, loin du tumulte et du bruit du champ de
bataille, dans quelque lieu où je puisse penser en paix
le reste de mes pensées, et où mon âme et le corps puissent
se séparer dans la contemplation et les désirs pieux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000511">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000554">Nous te croyons.... Et périsse mon âme si
je ne chéris l'aspect et les attraits de cette belle occasion
par qui nous allons retourner sur nos pas dans le chemin
d'une damnable désertion! Et comme le flot qui s'avance
et se retire, abandonnant nos irrégularités et
notre cours déréglé, nous redescendrons dans ces limites
que nous avions dédaignées, et coulerons paisiblement
dans les bornes de l'obéissance jusqu'à notre océan,
notre auguste roi Jean.--Mon bras va aider à t'emporter
de ce lieu, car je vois déjà dans tes yeux les cruelles angoisses
de la mort.--Allons, mes amis, désertons de
nouveau: heureux changement, qui ramène l'ancien
droit!</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000112">(Ils sortent et emmènent Melun.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="5" xml:id="shakespeare-king-john-fra-act-005-scene-005">
          <head>SCÈNE V</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000512">
            <speaker>L</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000113">a scène est toujours en Angleterre</stage>
            <p xml:id="fra-p-000555">Le camp français.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000114"><hi rend="italic">Entre</hi> LOUIS <hi rend="italic">avec sa suite.</hi></stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000513">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000556">Il semblait que dans le ciel le soleil se couchait
à regret, et qu'il s'arrêtait et couvrait à l'occident
le firmament de rougeur, tandis que les Anglais se retiraient
faiblement, mesurant à reculons la terre de leur
propre pays. Oh! nous avons brillamment fini, lorsqu'après
ce sanglant et laborieux combat nous leur avons
dit bonsoir, par une décharge de notre inutile artillerie;
et que nous avons glorieusement relevé nos enseignes
déchirées, restant les derniers sur le champ de bataille,
et presque maîtres du terrain.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000115">(Un messager entre.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000514">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000557">Où est mon prince, le dauphin?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000515">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000558">Le voici.--Quelles nouvelles?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000516">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000559">Le comte de Melun est tué. Les seigneurs
anglais, d'après ses conseils, ont de nouveau
changé de parti; et vos renforts, que vous désiriez depuis
si longtemps, se sont perdus et abîmés dans les
sables de Godwin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000517">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000560">Oh! les affreuses et détestables nouvelles! Que
ton coeur soit maudit! Je ne m'attendais pas à éprouver
ce soir la tristesse qu'elles me donnent. Qui est-ce qui a
dit que le roi Jean avait fui une heure ou deux avant
que la nuit tombante vînt séparer nos armées fatiguées?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000518">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000561">Qui que ce soit qui l'ait dit, il a dit la
vérité, seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000519">
            <speaker>LOUIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000562">C'est bon.--A nos postes, et faisons bonne
garde cette nuit. Le jour ne sera pas levé aussitôt que
moi pour tenter les bonnes chances de demain.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000116">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="6" xml:id="shakespeare-king-john-fra-act-005-scene-006">
          <head>SCÈNE VI</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000117">Un endroit découvert dans le voisinage de l'abbaye de Swinstead.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000520">
            <speaker>I</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000118">l est nuit</stage>
            <p xml:id="fra-p-000563">LE BATARD ET HUBERT <hi rend="italic">entrent par<lb/>
différents côtés.</hi></p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000521">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000564">Qui va là? Parle. Holà! parle vite, ou je tire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000522">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000565">Ami.--Qui es-tu, toi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000523">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000566">Du parti de l'Angleterre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000524">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000567">Où vas-tu?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000525">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000568">Qu'est-ce que cela te fait? Ne pourrais-je
pas m'enquérir de tes affaires comme toi des miennes?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000526">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000569">C'est Hubert, je crois.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000527">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000570">Tu as deviné juste. Je veux bien à tout hasard
te croire de mes amis, toi qui reconnais si bien ma
voix. Qui es-tu?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000528">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000571">Qui tu voudras; et si cela te fait plaisir,
tu peux me faire l'amitié de croire que je descends d'un
côté des Plantagenets.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000529">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000572">Mauvaise mémoire, c'est toi et l'aveugle
nuit qui m'avez fait tort.--Brave soldat, pardonne-moi
si mon oreille a pu méconnaître aucun des accents de ta
voix.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000530">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000573">Allons, allons; sans compliment, quelles
nouvelles y a-t-il?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000531">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000574">Eh! c'était pour vous trouver que je cheminais
ici sous les sombres regards de la nuit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000532">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000575">Abrége donc: quelles nouvelles?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000533">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000576">O mon cher monsieur, des nouvelles convenant
à la nuit, noires, effrayantes, désespérantes, horribles!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000534">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000577">Montre-moi où a porté le coup de ces
mauvaises nouvelles. Je ne suis pas une femme, et je ne
m'évanouirai pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000535">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000578">Le roi, je le crains, a été empoisonné par
un moine. Je l'ai laissé presque sans voix, et je suis
accouru pour vous informer de ce malheur, afin que
vous puissiez vous préparer, dans cette crise soudaine,
mieux que vous ne l'auriez pu si vous aviez tardé à l'apprendre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000536">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000579">Comment a-t-il pris du poison? qui l'a
goûté avant lui?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000537">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000580">Un moine, vous dis-je, un scélérat déterminé,
dont les entrailles ont éclaté à l'instant même.
Cependant le roi parle encore, et peut-être pourrait-il
en revenir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000538">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000581">Qui as-tu laissé auprès de Sa Majesté?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000539">
            <speaker>HUBERT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000582">Quoi, vous ne savez pas?.... Tous les seigneurs
sont revenus, accompagnés du prince Henri, à
la prière duquel le roi leur a pardonné; et ils sont tous
autour de Sa Majesté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000540">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000583">Ciel tout-puissant, suspends ton courroux,
et n'essaye pas de nous faire supporter plus que
nous ne pouvons.--Je te dirai, Hubert, que cette nuit la
moitié de mes troupes, en passant les sables, ont été surprises
par la marée, et ces eaux de Lincoln
<note type="editorial" n="26" xml:id="fra-note-000026">Ce fut Jean lui-même qui, passant de Lyrin dans le Lincolnshire, perdit par une inondation, et non par la marée, ses trésors, ses chariots et ses bagages.</note> les ont dévorées.
Moi-même, quoique bien monté, j'ai eu peine à
me sauver.--Allons, marche devant; conduis-moi vers
le roi. Je crains bien qu'il ne soit mort avant que j'arrive.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000119">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="7" xml:id="shakespeare-king-john-fra-act-005-scene-007">
          <head>SCÈNE VII</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000120">Le verger de l'abbaye de Swinstead.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000121"><hi rend="italic">Entrent</hi> LE PRINCE HENRI, SALISBURY ET BIGOT.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000541">
            <speaker>HENRI</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000584">Il est trop tard: toute la vie de son sang est
atteinte de corruption; et son cerveau même, où quelques-uns
placent la fragile demeure de l'âme, annonce
par ses vaines rêveries la fin de la vie mortelle.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000122">(Entre Pembroke.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000542">
            <speaker>PEMBROKE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000585">Sa Majesté parle encore: elle est persuadée
que si on la conduisait en plein air, cela calmerait
l'ardeur du cruel poison qui la dévore.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000543">
            <speaker>HENRI</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000586">Eh bien, il faut le faire porter ici dans le
verger. Est-il toujours en fureur?</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000123">(Bigot sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000544">
            <speaker>PEMBROKE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000587">Il est plus calme que lorsque vous l'avez
quitté. Tout à l'heure il chantait.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000545">
            <speaker>HENRI</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000588">Oh! illusions de la maladie! Les maux parvenus
à leur dernière violence ne se font pas longtemps sentir.
La mort, qui a déjà fait sa proie des parties extérieures,
les laisse insensibles et assiége maintenant l'esprit
qu'elle harcèle et désole par des légions de fantômes bizarres
qui, se pressant en foule à ce dernier assaut, se
confondent les uns avec les autres.--C'est une chose
étrange que la mort puisse chanter!--Hélas! je suis le
fils de ce cygne faible et épuisé, qui chante l'hymne
funèbre de sa mort, et fait sortir des organes d'une voie
périssable les sons qui conduisent son âme et son corps
à leur repos éternel.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000546">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000589">Prenez courage, prince, car vous êtes né
pour rendre une forme à cette masse qu'il a laissée si
irrégulière et si défigurée.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000124">(Rentrent Bigot et la suite, apportant le roi Jean dans
une chaise.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000547">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000590">Ah! certes, maintenant mon âme a de
la place: elle ne s'en ira pas par les fenêtres ni par les
portes. J'ai dans mon sein un été si brûlant, que tous
mes intestins se réduisent en poussière. Je ne suis plus
qu'un dessin difforme tracé avec une plume sur du parchemin,
et je me racornis devant ce feu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000548">
            <speaker>HENRI</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000591">Comment se trouve Votre Majesté?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000549">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000592">Empoisonné, fort mal, mort, abandonné,
rejeté!.... Et nul de vous ne commandera à l'hiver
de venir enfoncer ses doigts de glace entre mes
mâchoires, ne conjurera le Nord d'envoyer ses vents
glacés caresser mes lèvres desséchées et me soulager par
le froid, ne fera couler les rivières de mon royaume
dans mon sein consumé? Je ne vous demande pas
grand'chose; je n'implore qu'un froid qui me soulage;
et vous êtes assez avares, assez ingrats pour me le refuser!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000550">
            <speaker>HENRI</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000593">Oh! que mes larmes n'ont-elles quelque vertu
qui pût vous secourir!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000551">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000594">Elles sont pleines d'un sel brûlant.--Au
dedans de moi est un enfer où le poison est renfermé
comme un démon pour tyranniser une vie condamnée
et sans espérance.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000125">(Entre le Bâtard hors d'haleine.).</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000552">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000595">Oh! je suis tout échauffé de la vitesse de
ma course, et de l'envie qui me pressait de voir Votre
Majesté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000553">
            <speaker>LE ROI JEAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000596">Ah! mon cousin, tu es venu pour me
fermer les yeux. Le câble de mon coeur est rompu et
brûlé; tous les cordages qui soutenaient les voiles de
ma vie se sont changés en un fil, en un petit cheveu;
mon coeur n'est plus retenu que par une pauvre fibre qui
ne tiendra que le temps d'entendre tes nouvelles; et
après, tout ce que tu vois ne sera plus qu'un morceau
de terre, le simulacre de la royauté évanouie!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000554">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000597">Le dauphin se prépare à marcher de ce
côté, et Dieu sait comment nous pourrons lui résister;
car en une nuit la meilleure partie de mes troupes, avec
laquelle j'avais trouvé moyen de faire retraite, s'est
perdue à l'improviste dans les eaux, dévorée par le retour
inattendu de la marée.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000126">(Le roi meurt.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000555">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000598">Vous versez ces nouvelles de mort dans
une oreille déjà morte.--Mon souverain! mon prince!--Tout
à l'heure roi, maintenant cela!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000556">
            <speaker>HENRI</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000599">C'est ainsi qu'il faut que j'avance pour être
arrêté de même! Quelle sûreté, quelle espérance, quelle
stabilité y a-t-il dans ce monde, lorsque ce qui tout à
l'heure était un roi n'est plus maintenant que de l'argile?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000557">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000600">Es-tu parti ainsi?--Je ne reste après toi
que pour remplir pour toi le devoir de la vengeance;
puis mon âme ira te servir dans les cieux, comme elle
t'a toujours servi sur la terre.--Vous, astres de l'Angleterre,
maintenant rentrés dans votre sphère régulière,
où sont vos troupes? Montrez actuellement le retour de
votre fidélité, et revenez sans délai avec moi repousser
la destruction et l'éternelle ignominie hors des faibles
portes de notre patrie languissante! Cherchons à l'instant
l'ennemi, ou il va nous chercher lui-même: le
dauphin accourt en furie sur nos talons.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000558">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000601">Il paraît que vous n'êtes pas instruit de
tout ce que nous savons. Le cardinal Pandolphe est à se
reposer dans l'abbaye, où il est arrivé il y a une demi-heure
apportant de la part du dauphin, disposé à abandonner
sur-le-champ cette guerre, des offres de paix
que nous pouvons accepter avec honneur et avec avantage.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000559">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000602">Il l'abandonnera bien mieux encore lorsqu'il
nous verra bien ralliés pour la défense.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000560">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000603">Mais tout est en quelque sorte fini: il a
déjà fait transporter sur les côtes quantité de bagages
et remis sa cause et ses prétentions entre les mains du
cardinal, avec qui, si vous le jugez à propos, vous et
moi et les autres seigneurs, nous partirons en diligence
cette après-dînée, pour achever de terminer heureusement
cette affaire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000561">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000604">Soit.--Et vous, mon noble prince, avec
ceux des grands dont on peut le mieux se passer, vous
resterez pour les obsèques de votre père.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000562">
            <speaker>HENRI</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000605">C'est à Worcester que son corps doit être enterré,
car c'est ainsi qu'il l'a ordonné.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000563">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000606">Il faut donc l'y conduire.--Et vous, cher
prince, puissiez-vous revêtir avec bonheur le sceptre
héréditaire et glorieux de ce royaume! C'est avec une
soumission entière que je vous transmets à genoux mes
fidèles services, et ma soumission éternellement inviolable.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000564">
            <speaker>SALISBURY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000607">Et nous vous offrons de même notre affection,
qui demeurera désormais sans tache.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000565">
            <speaker>HENRI</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000608">J'ai une âme sensible qui voudrait vous remercier,
et ne sait le faire que par des larmes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000566">
            <speaker>LE BATARD</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000609">Oh! ne donnons à la circonstance que les
douleurs nécessaires; nous sommes en avance de chagrin
avec le passé.--Cette Angleterre n'est jamais tombée
et ne tombera jamais aux pieds orgueilleux d'un vainqueur,
qu'elle ne l'ait d'abord aidé elle-même à la
blesser. Maintenant que ses chefs sont revenus à elle,
que les trois parties du monde viennent armées contre
nous, et nous leur tiendrons tête! Rien ne peut nous
accabler si l'Angleterre reste fidèle à elle-même.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000127">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
      </div>
    </body>
  </text>
</TEI>
