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        <title xml:lang="fr">Jules César</title>
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        <date when="2026-08-22">22 August 2026</date>
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        <p>Born-digital French text from Project Gutenberg eBook #15847, converted from its EPUB XHTML reading order. Gutenberg administrative boilerplate and navigation were omitted.</p>
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        <p>Acts, scenes, dramatic speakers, prose speeches, stage directions, cast material, songs and verse, editorial notices, inline typography, and referenced translator notes were mapped to TEI P5 without inventing speaker identities.</p>
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          <l xml:id="fra-line-000001">Note du transcripteur.
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          <l xml:id="fra-line-000003">Ce document est tiré de:</l>
          <l xml:id="fra-line-000004">OEUVRES COMPLÈTES DE</l>
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          <l xml:id="fra-line-000006">TRADUCTION DE</l>
          <l xml:id="fra-line-000007">M. GUIZOT</l>
          <l xml:id="fra-line-000008">NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</l>
          <l xml:id="fra-line-000009">AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</l>
          <l xml:id="fra-line-000010">DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</l>
          <l xml:id="fra-line-000011">Volume 2</l>
          <l xml:id="fra-line-000012">Jules César.</l>
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          <l xml:id="fra-line-000017">DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS</l>
          <l xml:id="fra-line-000018">35, QUAI DES AUGUSTINS</l>
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        <p xml:id="fra-p-000001" rend="subheading">JULES CÉSAR</p>
        <p xml:id="fra-p-000002" rend="subheading">TRAGÉDIE</p>
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      <div type="introduction" xml:id="fra-introduction-000001">
        <head>NOTICE SUR JULES CESAR</head>
        <p xml:id="fra-p-000003">Parmi les tragédies de Shakspeare que l'opinion a placées au premier
rang, <hi rend="italic">Jules César</hi> est celle dont les commentateurs ont parlé le
plus froidement. Le plus froid de tous, Johnson, se contente de dire:
«Plusieurs passages de cette tragédie méritent d'être remarqués, et
on y a généralement admiré la querelle et la réconciliation de Brutus
et de Cassius; mais jamais en la lisant je ne me suis senti fortement
agité, et en la comparant à quelques autres ouvrages de
Shakspeare, il me semble qu'on la peut trouver assez froide et peu
propre à émouvoir.»</p>
        <p xml:id="fra-p-000004">C'est adopter un principe de critique entièrement faux que de juger
Shakspeare d'après lui-même, et de comparer les impressions
qu'il a pu produire, dans un genre et dans un sujet donnés, avec
celles qu'il produira dans un autre sujet et un autre genre, comme
s'il ne possédait qu'un mérite spécial et singulier qu'il fût tenu de déployer
dans chaque occasion, et qui restât le titre unique de sa gloire.
Ce génie vaste et vrai veut être mesuré sur une échelle plus large;
c'est à la nature, c'est au monde qu'il faut comparer Shakspeare: et,
dans chaque cas particulier, c'est entre la portion du monde et de la
nature qu'il a dessein de représenter et le tableau qu'il en fait, que se
doit établir la comparaison. Ne demandez pas au peintre de Brutus
les mêmes impressions, les mêmes effets qu'à celui du roi Lear ou de
Roméo et Juliette; Shakspeare pénètre au fond de tous les sujets, et
sait tirer de chacun les impressions qui en découlent naturellement,
et les effets distincts et originaux qu'il doit produire.</p>
        <p xml:id="fra-p-000005">Qu'après cela, le spectacle de l'âme de Brutus soit, pour Johnson,
moins touchant et moins dramatique que celui de telle ou telle passion,
de telle ou telle situation de la vie, c'est là un résultat des inclinations
personnelles du critique, et du tour qu'ont pris ses idées et
ses sentiments; on n'y saurait trouver une règle générale, sur laquelle
se doive fonder la comparaison entre des ouvrages d'un genre absolument
différent. Il est des esprits formés de telle sorte que Corneille
leur donnera plus d'émotions que Voltaire, et une mère se sentira plus
troublée, plus agitée à <hi rend="italic">Mérope</hi> qu'à <hi rend="italic">Zaïre</hi>. L'esprit de Johnson, plus
droit et plus ferme qu'élevé, arrivait assez bien à l'intelligence des
intérêts et des passions qui agitent la moyenne région de la vie, mais
il ne parvenait guère à ces hauteurs où vit sans effort et sans distraction
une âme vraiment stoïque. Le temps de Johnson n'était pas
d'ailleurs celui des grands dévouements; et bien que, même à cette
époque, le climat politique de l'Angleterre préservât un peu sa littérature
de cette molle influence qui avait énervé la nôtre, elle ne pouvait
cependant échapper entièrement à cette disposition générale des
esprits, à cette sorte de matérialisme moral, qui n'accordant, pour
ainsi dire, à l'âme aucune autre vie que celle qu'elle reçoit du choc
des objets extérieurs, ne supposait pas qu'on pût lui offrir d'autres
objets d'intérêt que le pathétique proprement dit, les douleurs individuelles
de la vie, les orages du coeur et les déchirements des passions.
Cette disposition du XVIIIe siècle était si puissante qu'en transportant
sur notre théâtre la mort de César, Voltaire, qui se glorifiait
à juste titre d'y avoir fait réussir une tragédie sans amour, n'a pas cru
cependant qu'un pareil spectacle pût se passer de l'intérêt pathétique
qui résulte du combat douloureux des devoirs et des affections. Dans
cette grande lutte des derniers élans d'une liberté mourante contre un
despotisme naissant, il est allé chercher, pour lui donner la première
place, un fait obscur, douteux, mais propre à lui fournir le genre d'émotions
dont il avait besoin; et c'est de la situation, réelle ou prétendue,
de Brutus placé entre son père et sa patrie, que Voltaire a fait
le fond et le ressort de sa tragédie.</p>
        <p xml:id="fra-p-000006">Celle de Shakspeare repose tout entière sur le caractère de Brutus;
on l'a même blâmé de n'avoir pas intitulé cet ouvrage <hi rend="italic">Marcus Brutus</hi>
plutôt que <hi rend="italic">Jules César</hi>. Mais si Brutus est le héros de la pièce, César
sa puissance, sa mort, en voilà le sujet. César seul occupe l'avant-scène;
l'horreur de son pouvoir, le besoin de s'en délivrer remplissent
toute la première moitié du drame; l'autre moitié est consacrée au
souvenir et aux suites de sa mort. C'est, comme le dit Antoine, l'ombre
de César «promenant sa vengeance;» et pour ne pas laisser méconnaître
son empire, c'est encore cette ombre qui, aux plaines de Sardes
et de Philippes, apparaît à Brutus comme son mauvais génie.</p>
        <p xml:id="fra-p-000007">Cependant à la mort de Brutus finira le tableau de cette grande
catastrophe. Shakspeare n'a voulu nous intéresser à l'événement de
sa pièce que par rapport à Brutus, de même qu'il ne nous a présenté
Brutus que par rapport à cet événement; le fait qui fournit le sujet
de la tragédie et le caractère qui l'accomplit, la mort de César et le
caractère de Brutus, voilà l'union qui constitue l'oeuvre dramatique
de Shakspeare, comme l'union de l'âme et du corps constitue la vie,
éléments également nécessaires l'un et l'autre à l'existence de l'individu.
Avant que se préparât la mort de César, la pièce n'a pas commencé;
après la mort de Brutus, elle finit.</p>
        <p xml:id="fra-p-000008">C'est donc dans le caractère de Brutus, âme de sa pièce, que Shakspeare
a déposé l'empreinte de son génie; d'autant plus admirable
dans cette peinture, qu'en y demeurant fidèle à l'histoire, il en a su
faire une oeuvre de création, et nous rendre le Brutus de Plutarque
tout aussi vrai, tout aussi complet dans les scènes que le poëte lui a
prêtées que dans celles qu'a fournies l'historien. Cet esprit rêveur,
toujours occupé à s'interroger lui-même, ce trouble d'une conscience
sévère aux premiers avertissements d'un devoir encore douteux, cette
fermeté calme et sans incertitude dès que le devoir est certain, cette
sensibilité profonde et presque douloureuse, toujours contenue dans
la rigueur des plus austères principes, cette douceur d'âme qui ne
disparaît pas un seul instant au milieu des plus cruels offices de la
vertu, ce caractère de Brutus enfin, tel que l'idée nous en est à tous
présente, marche vivant et toujours semblable à lui-même à travers
les différentes scènes de la vie où nous le rencontrons, et où nous ne
pouvons douter qu'il n'ait paru sous les traits que lui donne le poëte.</p>
        <p xml:id="fra-p-000009">Peut-être cette fidélité historique a-t-elle causé la froideur des critiques
de Shakspeare sur la tragédie de <hi rend="italic">Jules César</hi>. Ils n'y pouvaient
rencontrer ces traits d'une originalité presque sauvage qui nous saisissent
dans les ouvrages que Shakspeare a composés sur des sujets
modernes, étrangers aux habitudes actuelles de notre vie, comme aux
idées classiques sur lesquelles se sont formées les habitudes de notre
esprit. Les moeurs de Hotspur sont certainement beaucoup plus originales
pour nous que celles de Brutus: elles le sont davantage en
elles-mêmes; la grandeur des caractères du moyen âge est fortement
empreinte d'individualité; la grandeur des anciens s'élève régulièrement
sur la base de certains principes généraux qui ne laissent guère,
entre les individus, d'autre différence très-sensible que celle de la
hauteur à laquelle ils parviennent. C'est ce qu'a senti Shakspeare; il
n'a songé qu'à rehausser Brutus et non à le singulariser; placés dans
une sphère inférieure, les autres personnages reprennent un peu la
liberté de leur caractère individuel, affranchi de cette règle de perfection
que le devoir impose à Brutus. Le poëte aussi semble se jouer
autour d'eux avec moins de respect, et se permettre de leur imposer
quelques-unes des formes qui lui appartiennent plus qu'à eux, Cassius
comparant avec dédain la force corporelle de César à la sienne, et
parcourant la nuit les rues de Rome, au fort de la tempête, pour assouvir
cette fièvre de danger qui le dévore, ressemble beaucoup plus
à un compagnon de Canut ou de Harold qu'à un Romain du temps
de César; mais cette teinte barbare jette, sur les irrégularités du caractère
de Cassius, un intérêt qui ne naîtrait peut-être pas aussi vif
de la ressemblance historique. M. Schlegel, dont les jugements sur
Shakspeare méritent toujours beaucoup de considération, me semble
cependant tomber dans une légère erreur lorsqu'il remarque que «le
poëte a indiqué avec finesse la supériorité que donnaient à Cassius
une volonté plus forte et des vues plus justes sur les événements.»
Je pense au contraire que l'art admirable de Shakspeare consiste, dans
cette pièce, à conserver au principal personnage toute sa supériorité,
même lorsqu'il se trompe, et à la faire ressortir par ce fait même qu'il
se trompe et que néanmoins on lui défère, que la raison des autres
cède avec confiance à l'erreur de Brutus. Brutus va jusqu'à se donner
un tort; dans la scène de la querelle avec Cassius, vaincu un moment
par une effroyable et secrète douleur, il oublie la modération
qui lui convient; enfin Brutus a tort une fois, et c'est Cassius qui
s'humilie, car en effet Brutus est demeuré plus grand que lui.</p>
        <p xml:id="fra-p-000010">Le caractère de César peut nous paraître un peu trop entaché de
cette jactance commune à tous les temps barbares où la force individuelle,
sans cesse appelée aux plus terribles luttes, ne s'y soutient
que par le sentiment exalté de sa propre puissance, et même a besoin
d'être secourue par l'idée qu'en conçoivent les autres. Il fallait montrer
dans César la force qui soumet les Romains et l'orgueil qui les
écrase; Shakspeare n'avait qu'un coin pour laisser entrevoir cet état
de l'âme du héros; il a forcé les couleurs. Cependant son César, je
l'avoue, ne me paraît pas plus faux que le nôtre; Shakspeare me semble
même, au milieu de ses rodomontades, lui avoir mieux conservé ces
formes d'égalité que le despote d'une république garde toujours envers
ceux qu'il opprime.</p>
        <p xml:id="fra-p-000011">Le ton du <hi rend="italic">Jules César</hi> est plus généralement soutenu que celui de
la plupart des autres tragédies de Shakspeare. A peine, dans tout le
rôle de Brutus, se trouve-t-il une image basse, et c'est au moment où
il se laisse aller à la colère. Le soin visible qu'a mis le poëte à imiter
le langage laconique que l'histoire attribue à son héros ne l'a que
très-rarement conduit à l'affectation, si ce n'est dans le discours de
Brutus au peuple, modèle de l'éloquence scolastique du temps de
l'auteur. Le langage de Cassius, plus figuré parce qu'il est plus passionné,
et d'une élévation moins simple que celui de Brutus, est cependant
également exempt de trivialité. La harangue d'Antoine est un
modèle de ruse et de la feinte simplicité d'un fourbe adroit qui veut
gagner les esprits d'une multitude grossière et mobile. Voltaire blâme,
au moins avec sévérité, Shakspeare d'avoir présenté sous une forme
comique la scène des Lupercales, dont le fond, dit-il, «est si noble et
intéressant.» Voltaire ne voit ici qu'une couronne demandée à un
peuple libre qui la refuse; mais César se faisant, en présence du
peuple, l'acteur d'une farce préparée pour lui, et désespéré des applaudissements
qu'on donne à la manière dont il a joué son rôle, c'était
là en effet, pour les bons esprits de Rome, quelque chose d'extrêmement
comique et qui ne pouvait leur être présenté autrement.</p>
        <p xml:id="fra-p-000012">L'action de la pièce comprend depuis le triomphe de César, après
la victoire remportée sur le jeune Pompée, jusqu'à la mort de Brutus,
ce qui lui donne une durée d'environ trois ans et demi.</p>
        <p xml:id="fra-p-000013">On a en anglais une autre tragédie de <hi rend="italic">Jules César</hi> composée par
lord Sterline, connue du public, à ce qu'il paraît, quelques années
avant que Shakspeare composât la sienne, et à laquelle Shakspeare
pourrait bien avoir emprunté quelques idées. Cette tragédie finit à la
mort de César, que l'auteur a mise en récit. Un docteur Richard
Eedes, célèbre de son temps comme poëte tragique, avait fait en latin
une pièce sur le même sujet, imprimée, dit-on, en 1582, mais qui n'a
pas été retrouvée, non plus qu'une pièce anglaise intitulée <hi rend="italic">The history
of Cæsar and Pompey</hi>, antérieure à l'année 1579. On imprima à
Londres, en 1607, une pièce intitulée <hi rend="italic">The tragédie of Cæsar and
Pompey, or Cæsar's revenge</hi>. Cette pièce, qui comprend depuis la
bataille de Pharsale jusqu'à celle de Philippes inclusivement, avait
été représentée sur un théâtre particulier, par quelques étudiants
d'Oxford; on suppose qu'elle fut imprimée à l'occasion de la représentation
et du succès de celle de Shakspeare, que la chronologie de
M. Malone rapporte à cette même année 1607.</p>
        <p xml:id="fra-p-000014">Le <hi rend="italic">Jules César</hi> a été représenté, corrigé par Dryden et Davenant,
sous le titre de <hi rend="italic">Julius Cæsar, with the death of Brutus</hi>, imprimé à
Londres en 1719.</p>
        <p xml:id="fra-p-000015">Le duc de Buckingham a aussi retravaillé cette même tragédie
qu'il a séparée en deux parties, la première sous le titre de <hi rend="italic">Julius
Cæsar,</hi> avec des changements, un prologue et un choeur; la seconde
sous le titre de <hi rend="italic">Marcus Brutus</hi>, avec un prologue et deux choeurs;
toutes deux imprimées en 1722.</p>
      </div>
      <div type="title-page" xml:id="fra-title-page-000002">
        <head>JULES CÉSAR</head>
        <p xml:id="fra-p-000016" rend="subheading">TRAGÉDIE</p>
        <p xml:id="fra-p-000017">
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        </p>
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DECIUS BRUTUS,<note type="editorial" n="1" xml:id="fra-note-000001">Ce conjuré s'appelait non pas Décius, mais Décimus Brutus surnommé Albinus. C'est de lui que Plutarque dit, dans la Vie de Brutus, qu'on s'ouvrit à lui de la conjuration, «non qu'il fût autrement homme à la main, ou vaillant de sa personne, mais parce qu'il pouvoit beaucoup à cause d'un grand nombre de serfs escrimans à oultrance qu'il nourrissoit pour donner au peuple le passe-temps de les voir combattre; joint aussi qu'il avoit crédit alentour de César.» Il dit ailleurs que César avait tant de confiance en ce Décimus Brutus qu'il l'avait nommé son second héritier. Ce fut lui qui, le jour de sa mort, alla le chercher et le décida à se rendre au sénat, malgré Calphurnia et les augures.</note><lb/>
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        <p xml:id="fra-p-000018">La scène, pendant la plus grande partie de la pièce, est à Rome,<lb/>
ensuite à Sardes et près de Philippes.</p>
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          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000002"><hi rend="italic">Entrent</hi> FLAVIUS ET MARULLUS, <hi rend="italic">et une multitude de
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            <speaker>FLAVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000020">Hors d'ici, rentrez, fainéans; rentrez chez
vous. Est-ce aujourd'hui fête? Quoi! ne savez-vous pas
que vous autres artisans vous ne devez circuler dans les
rues les jours ouvrables qu'avec les signes de votre profession?—Parle,
quel est ton métier?</p>
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          <sp xml:id="fra-speech-000004">
            <speaker>MARULLUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000022">Où sont ton tablier de cuir et ta règle? Que
fais-tu ici avec ton habit des jours de fêtes?—Et vous,
s'il vous plaît, quel est votre métier?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000005">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000023">Pour dire vrai, monsieur, en fait
d'ouvrage fin, je ne suis pas autre chose que comme qui
dirait un savetier.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000006">
            <speaker>MARULLUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000024">Mais quel est ton métier? Réponds-moi
tout de suite.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000007">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000025">Un métier, monsieur, que je crois
pouvoir faire en sûreté de conscience: je remets en état
les âmes<note type="editorial" n="2" xml:id="fra-note-000002">Soals, semelles; dans l'ancienne édition, souls, âmes. Ces deux mots se prononcent de même, et c'est là-dessus que roule la plaisanterie du savetier; la correction faite dans les éditions subséquentes ne me paraît pas heureuse, car si le cordonnier disait que son métier est de raccommoder les mauvaises semelles; bad soals, il serait étrange que Marullus ne le comprît pas sur-le-champ. Le mot souls m'aurait donc paru plus convenable à laisser dans le texte. Quant à la traduction, il s'est trouvé, par un bonheur qui n'est pas commun lorsqu'il s'agit de rendre un calembour, que, dans l'argot du cordonnier, une partie de la botte s'appelle âme; ce qui a donné le moyen de rendre ce jeu de mots avec une fidélité qu'il n'est pas possible de promettre toujours.</note> qui ne valent rien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000008">
            <speaker>MARULLUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000026">Quel est ton métier, maraud, mauvais
drôle, ton métier?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000009">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000027">Monsieur, je vous en prie, que je
ne vous fasse pas ainsi sortir de votre caractère<note type="editorial" n="3" xml:id="fra-note-000003">Be not out with me, yet if you be out.—To be out signifie également être de mauvaise humeur et avoir un vêtement déchiré.</note>. Cependant,
si vous en sortiez par quelque bout, monsieur, je
pourrais vous remettre en état.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000010">
            <speaker>MARULLUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000028">Qu'entends-tu par là? Me remettre en état,
insolent?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000011">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000029">Sans difficulté, monsieur, vous <hi rend="italic">resaveter.</hi></p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000012">
            <speaker>MARULLUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000030">Tu es donc savetier? L'es-tu?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000013">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000031">Bien vrai, monsieur, je n'ai pour
vivre que mon alêne. Je n'entre pas, moi, dans les affaires
de commerce, dans les affaires de femmes; je
n'entre qu'avec mon alêne<note type="editorial" n="4" xml:id="fra-note-000004">I meddle with no tradesman's matters, nor women's matters, but with awl, with all ou withal, jeu de mots qu'on n'a pu rendre, mais qu'on a tâché de suppléer, parce qu'il est dans le caractère du personnage.</note> Au fait, monsieur, je suis
un chirurgien de vieux souliers: quand ils sont presque
perdus, je les recouvre <note type="editorial" n="5" xml:id="fra-note-000005">When they are in great danger I recover them. Recover, recouvrir, recover, guérir, sauver, recouvrer.</note>; et on a vu bien des gens, je
dis des meilleurs qui aient jamais marché sur peau de
bête, faire leur chemin sur de l'ouvrage de ma façon<note type="editorial" n="6" xml:id="fra-note-000006">Cette dernière phrase est omise dans la traduction qu'a faite Voltaire des trois premiers actes de Jules César. Voltaire ayant donné cette traduction comme exacte, on relèvera quelques-unes de ses nombreuses inexactitudes.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000014">
            <speaker>FLAVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000032">Mais pourquoi n'es-tu pas dans ta boutique
aujourd'hui? pourquoi mènes-tu tous ces gens-là courir
les rues?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000015">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000033">Vraiment, monsieur, pour user leurs
souliers, afin de me procurer plus d'ouvrage.—Mais sérieusement,
monsieur, nous nous sommes mis en fête
pour voir César, et nous réjouir de son triomphe.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000016">
            <speaker>MARULLUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000034">Vous réjouir! et de quoi? quelles conquêtes
vient-il vous rapporter? Quels nouveaux tributaires
le suivent à Rome pour orner, enchaînés, les roues de son
char? Bûches, pierres que vous êtes, vous êtes pires
que les choses insensibles! O coeurs durs, cruels enfants
de Rome, n'avez-vous point connu Pompée? Bien des
fois, bien souvent, n'êtes-vous pas montés sur les murailles
et les créneaux, sur les fenêtres et les tours, jusque
sur le haut des cheminées, vos enfants dans vos bras; et
là, patiemment assis, n'attendiez-vous pas tout le long
du jour pour voir le grand Pompée traverser les rues de
Rome; et de si loin que vous voyiez paraître son char,
le cri universel de vos acclamations ne faisait-il pas trembler
le Tibre au plus profond de son lit, de l'écho de vos
voix répété sous ses rivages caverneux? Et aujourd'hui
vous prenez vos plus beaux vêtements, et vous choisissez
ce jour pour un jour de fête! et aujourd'hui vous semez
de fleurs le passage de l'homme qui vient à vous triomphant
du sang de Pompée!<note type="editorial" n="7" xml:id="fra-note-000007">Après la victoire remportée en Espagne sur les enfants de Pompée. C'était la première fois que Rome voyait triompher d'une victoire remportée sur des Romains, et ce fut ce qui commença à indisposer fortement contre César. Shakspeare place ce triomphe le jour de cette fête des Lupercales, où Antoine offrit la couronne à César, ce qui n'eut lieu que plus d'un an après. Il fait de même des Lupercales la veille des ides de mars, quoique les Lupercales se célébrassent vers le milieu de février et que les ides fussent le 15 mars. Voltaire n'a pas bien compris ce passage, et a cru que César triomphait de la bataille de Pharsale. Quoi vous couvrez de fleurs le chemin d'un coupable, Du vainqueur de Pompée encor teint de son sang!</note>.—Allez-vous-en.—Courez à
vos maisons, tombez à genoux, priez les dieux de suspendre
l'inévitable fléau près d'éclater sur cette ingratitude.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000017">
            <speaker>FLAVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000035">Allez, allez, bons compatriotes; et pour expier
votre faute, assemblez tous les pauvres gens de votre
sorte, conduisez-les au bord du Tibre; et là, pleurez dans
son canal tout ce que vous avez de larmes, jusqu'à ce que
ses eaux, à l'endroit le plus enfoncé de son cours, caressent
le point le plus élevé de son rivage. <hi rend="italic">(Les citoyens
sortent.)</hi> Voyez si cette matière grossière n'a pas été
émue: ils disparaissent la langue enchaînée par le
sentiment de leur tort.—Vous, descendez cette rue qui
mène au Capitole; moi, je vais suivre ce chemin. Dépouillez
les statues si vous les trouvez parées d'ornements
de fête.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000018">
            <speaker>MARULLUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000036">Le pouvons-nous? Vous savez que c'est
aujourd'hui la fête des Lupercales.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000019">
            <speaker>FLAVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000037">N'importe, ne souffrons pas qu'aucune statue
porte les trophées de César<note type="editorial" n="8" xml:id="fra-note-000008">Ce ne fut point à ce moment, mais après que la couronne eût été offerte à César, que Flavius et Marullus dépouillèrent ses statues non pas d'ornements triomphaux, mais des diadèmes dont quelques-unes avaient été couronnées.</note>. Je vais parcourir ces
quartiers et chasser le peuple des rues; faites-en de
même partout où vous le trouverez attroupé. Ces plumes
naissantes arrachées de l'aile de César ne le laisseront
voler qu'à la hauteur ordinaire; autrement dans son
essor, il s'élèverait trop haut pour être vu des hommes,
et nous tiendrait tous dans un servile effroi.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000003">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-julius-caesar-fra-act-001-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000020">
            <speaker>T</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000004">oujours à Rome</stage>
            <p xml:id="fra-p-000038">Une place publique.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000021">
            <speaker>E</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000005">ntrent en procession et avec la musique CÉSAR, ANTOINE préparé pour la course; CALPHURNIA, PORCIA, DÉCIUS, CICÉRON, BRUTUS, CASSIUS, CASCA</stage>
            <p xml:id="fra-p-000039">Ils<lb/>
sont suivis d'une grande multitude dans laquelle se trouve<lb/>
un devin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000022">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000040">Calphurnia!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000023">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000041">Holà! silence! César parle<note type="editorial" n="9" xml:id="fra-note-000009">Voltaire, paix, messieurs; le mot messieurs, qu'il attribue ici à César, n'a aucun équivalent dans l'original. Voltaire traduit aussi constamment le my lord par mylord, qui n'en est point la traduction. Mylord n'est qu'une application particulière que les Anglais font du mot de lord à la dignité de pair, et qui n'affecte en rien la signification générale de ce mot, consacré en anglais à exprimer toutes les sortes de dominations et de dignités, en sorte qu'à moins qu'il ne s'applique à des pairs d'Angleterre, il doit être traduit, comme tous les autres mots de la langue, par un équivalent français.</note>.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000006">(La musique cesse.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000024">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000042">Calphurnia!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000025">
            <speaker>CALPHURNIA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000043">Me voici, mon seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000026">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000044">Ayez soin de vous tenir sur le passage d'Antoine,
quand il courra.—Antoine!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000027">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000045">César, mon seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000028">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000046">N'oubliez pas en courant, Antoine, de toucher
Calphurnia; car nos anciens disent que les femmes infécondes,
en se faisant toucher dans cette sainte course,
secouent la malédiction qui les rendait stériles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000029">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000047">Je m'en souviendrai. Quand César dit:
<hi rend="italic">Faites cela</hi>, cela est fait.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000030">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000048">Partez, et n'omettez aucune cérémonie.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000007">(Musique.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000031">
            <speaker>LE DEVIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000049">César!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000032">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000050">Ha! qui m'appelle?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000033">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000008">s'adressant à ceux qui l'environnent</stage>
            <p xml:id="fra-p-000051">Commandez
que tout bruit cesse. Encore une fois, silence!</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000009">(La musique s'arrête.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000034">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000052">Qui est-ce, dans la foule, qui m'appelle ainsi?
J'entends une voix, plus perçante que tous les instruments
de musique crier <hi rend="italic">César!</hi> Parle, César se tourne
pour entendre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000035">
            <speaker>LE DEVIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000053">Prends garde aux ides de mars.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000036">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000054">Quel est cet homme?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000037">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000055">Un devin qui vous avertit de prendre garde
aux ides de mars.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000038">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000056">Amenez-le devant moi, que je voie son visage.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000039">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000057">Mon ami, sors de la foule, regarde César.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000040">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000058">Qu'as-tu à me dire maintenant? Répète encore.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000041">
            <speaker>LE DEVIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000059">Prends garde aux ides de mars.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000042">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000060">C'est un visionnaire; laissons-le, passons.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000010">(Les musiciens exécutent un morceau.)</stage>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000011">(Tous sortent, excepté Brutus et Cassius.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000043">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000061">Irez-vous voir l'ordre de la course?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000044">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000062">Moi? non.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000045">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000063">Je vous en prie, allez-y.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000046">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000064">Je ne suis point un homme de divertissements;
je n'ai pas tout à fait la vivacité d'Antoine. Que
je ne vous empêche pas, Cassius, de suivre votre intention;
je vais vous laisser.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000047">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000065">Brutus, je vous observe depuis quelque
temps: je ne reçois plus de vos yeux ces regards de
douceur, ces signes d'affection que j'avais coutume d'en
recevoir. Vous tenez envers votre ami, qui vous aime,
une conduite trop froide et trop peu cordiale.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000048">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000066">Ne vous y trompez point, Cassius: si mon
regard s'est voilé, ce trouble de mon maintien ne
porte que sur moi-même. Je suis tourmenté depuis
quelque temps de sentiments qui se contrarient, d'idées
qui ne concernent que moi, et donnent peut-être quelque
bizarrerie à mes manières: mais que mes bons amis,
au nombre desquels je vous compte, Cassius, n'en soient
donc pas affligés, et ne voient rien de plus dans cette négligence,
sinon que ce pauvre Brutus, en guerre avec
lui-même, oublie de donner aux autres des témoignages
de son amitié<note type="editorial" n="10" xml:id="fra-note-000010">Traduction de Voltaire: Vous vous êtes trompé: quelques ennuis secrets, Des chagrins peu connus, ont changé mon visage; Ils me regardent seul et non pas mes amis. Non, n'imaginez point que Brutus vous néglige: Plaignez plutôt Brutus en guerre avec lui-même: J'ai l'air indifférent, mais mon coeur ne l'est pas.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000049">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000067">Alors je me suis bien trompé, Brutus, sur le
sujet de vos peines, et cela m'a fait ensevelir dans mon
sein des pensées d'un haut prix, d'honorables méditations.
Dites-moi, digne Brutus, pouvez-vous voir votre
propre visage?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000050">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000068">Non, Cassius; car l'oeil ne peut se voir lui-même,
si ce n'est par réflexion, au moyen de quelque
autre objet.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000051">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000069">Cela est vrai, et l'on déplore beaucoup, Brutus,
que vous n'ayez pas de miroirs qui puissent réfléchir
à vos yeux votre mérite caché pour vous, qui vous
fassent voir votre image. J'ai entendu plusieurs des
citoyens les plus considérés de Rome (sauf l'immortel
César) parler de Brutus; et, gémissant sous le joug qui
opprime notre génération, ils souhaitaient que le noble
Brutus fît usage de ses yeux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000052">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000070">Dans quels périls prétendez-vous m'entraîner,
Cassius, en me pressant de chercher en moi-même
ce qui n'y est pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000053">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000071">Brutus, préparez-vous à m'écouter; et puisque
vous savez que vous ne pouvez pas vous voir vous-même
aussi bien que par la réflexion, moi, votre miroir,
je vous découvrirai modestement les parties de vous-même
que vous ne connaissez pas encore. Et ne vous
méfiez pas de moi, excellent Brutus: si je suis un railleur
de profession, si j'ai coutume de faire avec les serments
ordinaires, étalage de mon amitié à tous ceux qui viennent
me protester de la leur, si vous savez que je courtise
les hommes et les étouffe de caresses pour les déchirer
ensuite, ou que dans la chaleur des festins je fais des
déclarations d'amitié à toute la salle, alors tenez-moi
pour dangereux.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000012">(On entend des trompettes et une acclamation.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000054">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000072">Qu'annonce cette acclamation? Je crains que
ce peuple n'adopte César pour roi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000055">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000073">Oui? le craignez-vous?—Je dois donc penser
que vous ne voudriez pas qu'il le fût.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000056">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000074">Je ne le voudrais pas, Cassius; cependant je
l'aime beaucoup.—Mais pourquoi me retenez-vous si
longtemps? de quoi désirez-vous me faire part? Si c'est
quelque chose qui tende au bien public, placez devant
mes yeux l'honneur d'un côté, la mort de l'autre<note type="editorial" n="11" xml:id="fra-note-000011">Set honour in one eye, and death i' the other. Voltaire a traduit: La gloire dans un oeil, et le trépas dans l'autre. Eye veut dire ici point de vue; il est continuellement employé en anglais dans ce sens.</note>, et je
les regarderai tous deux indifféremment; car je demande
aux dieux de m'être aussi propices, qu'il est vrai que
j'aime ce qui s'appelle honneur plus que je ne crains la
mort.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000057">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000075">Je vous connais cette vertu, Brutus, tout
aussi bien que je connais le charme de vos manières. Eh
bien! l'honneur est le sujet de ce que j'ai à vous exposer.
Je ne puis dire ce que vous et d'autres hommes pensent
de cette vie; mais pour moi, j'aimerais autant ne pas
être que de vivre dans la crainte et le respect devant un
être semblable à moi. Je suis né libre comme César; vous
aussi; nous avons tous deux profité de même; tous deux
nous pouvons aussi bien que lui soutenir le froid de
l'hiver.—Dans un jour brumeux et orageux où le Tibre
agité s'irritait contre ses rivages, César me dit: «Oses-tu,
Cassius, t'élancer avec moi dans ce courant furieux, et
nager jusque là-bas?»—À ce seul mot, vêtu comme
j'étais, je plongeai dans le fleuve, en le sommant de me
suivre. En effet, il me suivit: le torrent rugissait; nous
le battions de nos muscles nerveux, rejetant ses eaux des
deux côtés et coupant le courant d'un coeur animé par la
dispute. Mais avant que nous eussions atteint le but
marqué, César s'écrie: «Secours-moi, Cassius, ou je
péris.» Moi, comme Énée notre grand ancêtre emporta
sur son épaule le vieux Anchise hors des flammes de
Troie, j'emportai hors des vagues du Tibre César épuisé:
et cet homme aujourd'hui est devenu un dieu, et Cassius
n'est qu'une misérable créature, et il faut que son corps
se courbe si César daigne seulement le saluer d'un signe
de tête négligent!—En Espagne, il eut la fièvre, et pendant
l'accès je fus frappé de voir comme il tremblait.
Rien n'est plus vrai, je vis ce dieu trembler: ses lèvres
poltronnes avaient fui leurs couleurs; et ce même oeil,
dont le regard seul impose au monde, avait perdu
son éclat. Je l'entendis gémir, oui, en vérité; et cette
langue qui commande aux Romains de l'écouter et de
déposer ses paroles dans leurs annales<note type="editorial" n="12" xml:id="fra-note-000012">Voltaire s'est ici tout à fait mépris sur le sens; il traduit ainsi: Et cette même voix qui commande à la terre, Cette terrible voix (remarque bien, Brutus, Remarque, et que ces mots soient écrits dans tes livres)</note>, criait: «Hélas!
Titinius, donne-moi à boire,» comme l'aurait fait une
petite fille malade. Dieux que j'atteste, je me sens confondu
qu'un homme si faible de tempérament prenne les
devants sur ce monde majestueux, et seul remporte la
palme.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000013">(Acclamation, fanfare.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000058">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000076">Encore une acclamation! Sans doute ces
applaudissements annoncent de nouveaux honneurs
qu'on accumule sur la tête de César.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000059">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000077">Eh quoi! mon cher, il foule comme un
colosse cet étroit univers, et nous autres petits bonshommes
nous circulons entre ses jambes énormes, cherchant
de tous côtés où nous pourrons trouver à la fin
d'ignominieux tombeaux. Les hommes, à de certains
moments, sont maîtres de leur sort; et si notre condition
est basse, la faute, cher Brutus, n'en est pas à nos étoiles;
elle en est à nous-mêmes. Brutus et César.... Qu'y a-t-il
donc dans ce César? Pourquoi ferait-on résonner ce
nom plus que le vôtre? Écrivez-les ensemble, le vôtre
est tout aussi beau; prononcez-les, il remplit tout aussi
bien la bouche; pesez-les, son poids sera le même;
employez-les pour une conjuration, Brutus évoquera
aussi facilement un esprit que César. Maintenant dites-moi,
au nom de tous les dieux ensemble, de quelle viande
se nourrit donc ce César d'aujourd'hui pour être devenu
si grand? Siècle, tu es déshonoré! Rome, tu as perdu la
race des nobles courages! Quel siècle s'est écoulé depuis
le grand déluge, qui ne se soit enorgueilli que d'un seul
homme? A-t-on pu dire, jusqu'à ce jour, en parlant de
Rome, que ses vastes murs n'enfermaient qu'un seul
homme? C'est bien toujours Rome, en vérité, et la place
n'y manque pas, puisqu'il n'y a qu'un seul homme<note type="editorial" n="13" xml:id="fra-note-000013">Now it is Rome indeed, and room enough When there is in it but one only man. Room, place, lieu, endroit, se prononce à peu près comme Rome. C'est tout au plus si on a pu dans la traduction donner un sens à cette phrase, qui, dans l'original, n'en a absolument que par le calembour.</note>.
Oh! vous et moi nous avons ouï dire à nos pères qu'il fut
jadis un Brutus qui eût aussi aisément souffert dans Rome
le trône du démon éternel que celui d'un roi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000060">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000078">Que vous m'aimiez, Cassius, je n'en doute
point. Ce que vous voudriez que j'entreprisse, je crois le
deviner: ce que j'ai pensé sur tout cela, et ce que je
pense du temps où nous vivons, je le dirai plus tard.
Quant à présent, je désire n'être pas pressé davantage;
je vous le demande au nom de l'amitié. Ce que vous
m'avez dit, je l'examinerai. Ce que vous avez à me dire
encore, je l'écouterai avec patience, et je trouverai un
moment convenable pour vous écouter et répondre sur
de si hautes matières. Jusque-là, mon noble ami, méditez
sur ceci: Brutus aimerait mieux être un villageois
que de se compter pour un enfant de Rome aux dures
conditions que ce temps doit probablement nous imposer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000061">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000079">Je suis bien aise que le choc de mes faibles
paroles ait du moins fait jaillir cette étincelle de l'âme
de Brutus.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000014">(Rentrent César et son cortège.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000062">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000080">Les jeux sont terminés; César revient.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000063">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000081">Quand ils passeront près de nous, retenez
Casca par la manche; et il vous racontera de son ton
bourru tout ce qui s'est aujourd'hui passé de remarquable.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000064">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000082">Oui, je le ferai. Mais regardez, Cassius: la
teinte de la colère enflamme le front de César, et tout le
reste a l'air d'une troupe de serviteurs réprimandés. Les
joues de Calphurnia sont pâles; Cicéron a ce regard
fureteur et flamboyant que nous lui avons vu au Capitole,
lorsque dans nos débats il était contredit par quelques
sénateurs.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000065">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000083">Casca nous dira de quoi il s'agit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000066">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000084">Antoine!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000067">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000085">César.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000068">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000086">Que j'aie toujours autour de moi des hommes
gras et à la face brillante, des gens qui dorment la nuit.
Ce Cassius là-bas a un visage hâve et décharné; il pense
trop. De tels hommes sont dangereux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000069">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000087">Ne le crains pas, César; il n'est pas dangereux.
C'est un noble Romain et bien intentionné.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000070">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000088">Je voudrais qu'il fût plus gras, mais je ne le
crains pas. Cependant si quelque chose en moi pouvait
être sujet à la crainte, je ne connaîtrais point d'homme
que je voulusse éviter avec plus de soin que ce maigre Cassius.
Il lit beaucoup, il est grand observateur et pénètre
jusqu'au fond des actions des hommes. Il n'a point
comme toi le goût des jeux, Antoine; on ne le voit point
écouter de musique. Rarement il sourit, et il sourit alors
de telle sorte qu'il a l'air de se moquer de lui-même, et
de dédaigner son propre esprit parce qu'il a pu se laisser
émouvoir à sourire de quelque chose. Les hommes de ce
caractère n'ont jamais le coeur à l'aise tant qu'ils en
voient un autre plus élevé qu'eux; et voilà ce qui les
rend si dangereux. Je te dis ce qui est à craindre plutôt
que ce que je crains, car je suis toujours César. Passe à
ma droite, j'ai cette oreille dure, et dis-moi franchement
ce que tu penses de lui.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000015">(César sort avec son cortège.)</stage>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000016">(Casca demeure en arrière.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000071">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000089">Vous m'avez tiré par mon manteau. Voudriez-vous
me parler?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000072">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000090">Oui, Casca. Dites-nous, que s'est-il donc passé
aujourd'hui, que César ait l'air si triste?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000073">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000091">Quoi! vous étiez à sa suite. N'y étiez-vous pas?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000074">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000092">Je ne demanderais pas alors à Casca ce qui
s'est passé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000075">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000093">Eh bien! on lui a offert une couronne; et
quand on la lui a offerte, il l'a repoussée ainsi du revers
de la main. Alors tout le peuple a poussé de grands cris.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000076">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000094">Et la seconde acclamation, quelle en était la
cause?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000077">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000095">Mais c'était encore pour cela.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000078">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000096">Il y a eu trois acclamations. Pourquoi la
dernière?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000079">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000097">Pourquoi? pour cela encore.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000080">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000098">Est-ce que la couronne lui a été offerte trois
fois?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000081">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000099">Eh! vraiment oui, et trois fois il l'a repoussée,
mais chaque fois plus doucement que la précédente; et,
à chacun de ses refus, mes honnêtes voisins se remettaient
à crier.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000082">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000100">Qui lui offrait la couronne?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000083">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000101">Qui? Antoine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000084">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000102">Dites-nous: de quelle manière l'a-t-il offerte,
cher Casca?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000085">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000103">Que je sois pendu si je puis vous dire la manière.
C'était une vraie momerie; je n'y faisais pas attention.
J'ai vu Marc-Antoine lui présenter une couronne:
ce n'était pourtant pas non plus tout à fait une couronne;
c'était une espèce de diadème<note type="editorial" n="14" xml:id="fra-note-000014">L'original dit coronet, ce qui signifie, non pas, comme l'a dit Voltaire, les coronets des pairs d'Angleterre, mais quelque chose qui paraît à Casca un peu différent d'une couronne.</note>; et comme je vous
l'ai dit, il l'a repoussé une fois. Mais malgré tout cela,
j'ai dans l'idée qu'il aurait bien voulu l'avoir.—Alors
Antoine la lui offre encore,—et alors il la refuse encore,—mais
j'ai toujours dans l'idée qu'il avait bien de la
peine à en détacher ses doigts.—Et alors il la lui offre
une troisième fois.—La troisième fois encore il la repousse;
et à chacun de ses refus, la populace jetait des
cris de joie: ils applaudissaient de leurs mains toutes tailladées;
ils faisaient voler leurs bonnets de nuit trempés
de sueur; et parce que César refusait la couronne, ils
exhalaient en telles quantités leurs puantes haleines, que
César en a presque été suffoqué. Il s'est évanoui, et il est
tombé; et pour ma part je n'osais pas rire, de crainte,
en ouvrant la bouche, de recevoir le mauvais air.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000086">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000104">Mais un moment, je vous en prie. Quoi!
César s'est évanoui?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000087">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000105">Il est tombé au milieu de la place du marché;
il avait l'écume à la bouche et ne pouvait parler.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000088">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000106">Cela n'est point surprenant; il tombe du
haut mal.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000089">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000107">Non, ce n'est point César; c'est vous, c'est
moi et l'honnête Casca, qui tombons du haut mal.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000090">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000108">Je ne sais ce que vous entendez par là; mais
il est certain que César est tombé. Si cette canaille en
haillons ne l'a pas claqué et sifflé, selon que sa conduite
leur plaisait ou déplaisait, comme ils ont coutume de
faire aux acteurs sur le théâtre, je ne suis pas un honnête
homme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000091">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000109">Qu'a-t-il dit en revenant à lui?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000092">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000110">Eh! vraiment, avant de s'évanouir, quand il a
vu ce troupeau de plébéiens se réjouir de ce qu'il refusait
la couronne, il vous a ouvert son habit et leur a
offert sa poitrine à percer. Pour peu que j'eusse été un
de ces ouvriers, si je ne l'avais pas pris au mot, je veux
aller en enfer avec les coquins. Et alors il est tombé.
Lorsqu'il est revenu à lui, il a dit «que s'il avait fait ou
dit quelque chose de déplacé, il priait leurs Excellences
de l'attribuer à son infirmité.» Trois ou quatre créatures
autour de moi se sont écriées: «Hélas! la bonne âme!»
Elles lui ont pardonné de tout leur coeur, mais il n'y a
pas à y faire grande attention. César eût égorgé leurs
mères, qu'ils en auraient dit autant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000093">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000111">Et c'est après cela qu'il est revenu si chagrin?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000094">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000112">Oui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000095">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000113">Cicéron a-t-il dit quelque chose?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000096">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000114">Oui, il a parlé grec.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000097">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000115">Dans quel sens?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000098">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000116">Ma foi, si je peux vous le dire, que je ne vous
regarde jamais en face<note type="editorial" n="15" xml:id="fra-note-000015">Traduction de Voltaire: «Ma foi, je ne sais, je ne pourrai plus guère vous regarder en face.» C'est un contre-sens.</note>. Ceux qui l'ont compris souriaient
l'un à l'autre en secouant la tête; mais pour ma
part, je n'y entendais que du grec. Je puis vous dire
encore d'autres nouvelles. Flavius et Marullus, pour
avoir ôté les ornements qu'on avait mis aux statues de
César, sont réduits au silence<note type="editorial" n="16" xml:id="fra-note-000016">Ce fut plus tard, et pour avoir, comme on l'a déjà dit, arraché les diadèmes placés sur quelques-unes des statues de César. Ils avaient aussi reconnu et fait arrêter quelques-uns des hommes qui, apostés par Antoine, avaient applaudi lorsqu'il avait présenté la couronne à César.</note>. Adieu; il est bien d'autres
choses absurdes, si je pouvais m'en souvenir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000099">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000117">Voulez-vous souper ce soir avec moi, Casca?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000100">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000118">Non, je suis engagé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000101">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000119">Demain, voulez-vous que nous dînions ensemble?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000102">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000120">Oui, si je suis vivant, si vous ne changez pas
d'avis, et si votre dîner vaut la peine d'être mangé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000103">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000121">Il suffit: je vous attendrai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000104">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000122">Attendez-moi. Adieu tous deux.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000017">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000105">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000123">Qu'il s'est abruti en prenant des années!
Lorsque nous le voyions à l'école, c'était un esprit plein
de vivacité.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000106">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000124">Et malgré les formes pesantes qu'il affecte,
il est le même encore lorsqu'il s'agit d'exécuter quelque
entreprise noble et hardie. Cette rudesse sert d'assaisonnement
à son esprit; elle réveille le goût, et fait digérer
ses paroles de meilleur appétit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000107">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000125">Il est vrai. Pour le moment je vais vous laisser.
Demain, si vous voulez que nous causions ensemble,
j'irai vous trouver chez vous; ou, si vous l'aimez
mieux, venez chez moi, je vous y attendrai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000108">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000126">Volontiers, j'irai. D'ici là, songez à l'univers.
<seg>(<stage type="business" xml:id="fra-stage-000018">Brutus sort.</stage>)</seg> Bien, Brutus, tu es généreux; et, cependant,
je le vois, le noble métal dont tu es formé peut
être travaillé dans un sens contraire à celui où le porte
sa disposition naturelle. Il est donc convenable que les
nobles esprits se tiennent toujours dans la société de
leurs semblables; car, quel est l'homme si ferme qu'on
ne puisse le séduire? César ne peut me souffrir, mais il
aime Brutus. Si j'étais Brutus aujourd'hui, et que Brutus
fût Cassius, César n'aurait pas d'empire sur moi.—Je
veux cette nuit jeter sur ses fenêtres des billets tracés en
caractères différents, comme venant de divers citoyens
et exprimant tous la haute opinion que Rome a de lui.
J'y glisserai quelques mots obscurs sur l'ambition de
César; et, après cela, que César se tienne ferme, car
nous la renverserons, ou nous aurons de plus mauvais
jours encore à passer<note type="editorial" n="17" xml:id="fra-note-000017">Traduction de Voltaire: Son joug est trop affreux, songeons à le détruire, Ou songeons à quitter le jour que je respire.</note>.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000019">(Il sort.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-julius-caesar-fra-act-001-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000109">
            <speaker>T</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000020">oujours à Rome</stage>
            <p xml:id="fra-p-000127">Une rue.—Tonnerre et éclairs.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000021"><hi rend="italic">Entrent des deux côtés opposés</hi> CASCA, <hi rend="italic">l'épée à la main</hi>, ET
CICÉRON.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000110">
            <speaker>CICÉRON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000128">Bonsoir, Casca. Avez-vous reconduit César
chez lui? Pourquoi êtes-vous ainsi hors d'haleine?
Pourquoi ces regards effrayés?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000111">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000129">N'êtes-vous pas ému quand toute la masse de
la terre chancelle comme une machine mal assurée? O
Cicéron! j'ai vu des tempêtes où les vents en courroux
fendaient les chênes noueux; j'ai vu l'ambitieux Océan
s'enfler, s'irriter, écumer, et s'élever jusqu'au sein des
nues menaçantes: mais jamais avant cette nuit, jamais
jusqu'à cette heure, je ne marchai à travers une tempête
qui se répandît en pluie de feu: il faut qu'il y ait
guerre civile dans le ciel, ou que le monde, trop insolent
envers les dieux, les excite à lui envoyer la destruction.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000112">
            <speaker>CICÉRON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000130">Quoi! avez-vous donc vu des choses encore
plus merveilleuses?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000113">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000131">Un esclave de la plus basse classe, vous le
connaissez de vue, a levé la main gauche en l'air, elle a
flambé et brûlé comme vingt torches unies; et cependant
sa main, insensible à la flamme, est restée intacte.
Outre cela (et depuis mon épée n'est pas rentrée
dans le fourreau), près du Capitole, j'ai rencontré un
lion, ses yeux reluisants se sont fixés sur moi, puis
il a passé d'un air farouche sans m'inquiéter; près de là
s'étaient attroupées une centaine de femmes semblables
à des spectres, tant la peur les avait défigurées: elles
jurent qu'elles ont vu des hommes tout flamboyants errer
par les rues; et hier, en plein midi, l'oiseau de la
nuit s'est établi criant et gémissant sur la place du marché.
Quand tous ces prodiges se rencontrent à la fois,
que les hommes ne disent pas: «Ils portent en eux-mêmes
leurs causes, ils sont naturels.» Pour moi, je pense
que ce sont des présages menaçants pour la contrée dans
laquelle ils ont eu lieu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000114">
            <speaker>CICÉRON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000132">En effet, ce temps semble disposé à d'étranges
événements; mais les hommes interprètent les choses
selon leur sens, très-différent peut-être de celui dans
lequel se dirigent les choses-elles-mêmes. César vient-il
demain au Capitole?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000115">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000133">Il y vient, car il a chargé Antoine de vous
faire savoir qu'il y serait demain.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000116">
            <speaker>CICÉRON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000134">Sur cela, je vous souhaite une bonne nuit,
Casca: sous ce ciel orageux, il ne fait pas bon se promener
dehors.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000022">(Cicéron sort.)</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000023">(Entre Cassius.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000117">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000135">Adieu, Cicéron!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000118">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000136">Qui va là?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000119">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000137">Un Romain.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000120">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000138">C'est la voix de Casca.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000121">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000139">Votre oreille est bonne, Cassius, qu'est-ce que
c'est qu'une nuit pareille?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000122">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000140">Une nuit agréable aux honnêtes gens.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000123">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000141">Qui a jamais vu les cieux menacer ainsi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000124">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000142">Ceux qui ont vu la terre aussi pleine de crimes.
Pour moi, je me suis promené le long des rues,
m'exposant à cette nuit périlleuse; et mes vêtements
ouverts comme vous le voyez, Casca, j'ai présenté ma
poitrine nue à la pierre du tonnerre<note type="editorial" n="18" xml:id="fra-note-000018">Thunder-stone. Shakspeare parle encore ailleurs de cette pierre du tonnerre.</note>; et lorsque le sillon
bleuâtre entr'ouvrait le sein du firmament, je me plaçais
dans la direction de son trait flamboyant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000125">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000143">Mais pourquoi tentiez-vous ainsi les cieux!
C'est aux hommes à craindre et à trembler quand les
dieux tout-puissants envoient en témoignages d'eux-mêmes
ces hérauts formidables pour nous épouvanter
ainsi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000126">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000144">Vous ne savez pas comprendre, Casca; et ces
étincelles de vie que devrait renfermer en lui-même un
Romain vous manquent, ou vous demeurent inutiles.
Vous pâlissez, vous paraissez interdit et saisi de crainte;
vous vous abandonnez à l'étonnement en voyant cette
étrange impatience des cieux: mais si vous vouliez
remonter à la vraie cause et chercher pourquoi tous ces
feux, tous ces spectres glissant dans l'ombre; pourquoi
ces oiseaux, ces animaux qui s'écartent des lois de leur
espèce; pourquoi ces vieillards imbéciles, ces enfants
qui prophétisent; pourquoi, de leur règle ordinaire, de
leur nature propre, de leur manière d'être préordonnée,
toutes ces choses passent ainsi à une existence monstrueuse;
alors vous arriveriez à concevoir que le ciel
ne leur infuse cet esprit qui les agite que pour en faire
des instruments de crainte et nous avertir d'une situation
monstrueuse. Maintenant, Casca, je pourrais te nommer
un homme semblable à cette effrayante nuit, un homme
qui tonne, foudroie, ouvre les tombeaux et rugit comme
le lion dans le Capitole, un homme qui de sa force personnelle
n'est pas plus puissant que toi ou moi, et qui
cependant est devenu prodigieux et terrible comme ces
étranges bouleversements.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000127">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000145">C'est de César que vous parlez: n'est-ce pas de
lui, Cassius?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000128">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000146">Qui que ce soit, qu'importe? les Romains
d'aujourd'hui sont, pour la taille et la force, pareils à
leurs ancêtres; mais malheur sur notre temps! les âmes
de nos pères sont mortes, et nous ne sommes plus gouvernés
que par l'esprit de nos mères; notre joug et notre
patience à le souffrir ne font plus voir en nous que des
efféminés.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000129">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000147">En effet, on prétend que les sénateurs se proposent
d'établir demain César pour roi, et qu'il portera
sa couronne sur mer, sur terre, partout, excepté ici, en
Italie<note type="editorial" n="19" xml:id="fra-note-000019">Traduction de Voltaire: Oui, si l'on m'a dit vrai, demain les sénateurs Accordent à César ce titre affreux de roi; Et sur terre, et sur mer, il doit porter le sceptre, En tous lieux, hors de Rome, où déjà César règne.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000130">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000148">Moi, je sais alors où je porterai ce poignard.
Cassius affranchira Cassius de l'esclavage. C'est par là,
grands dieux, que vous donnez de la force aux faibles;
c'est par là, grands dieux, que vous déjouez les tyrans.
Ni la tour de pierre, ni les murailles de bronze travaillé,
ni le cachot privé d'air, ni les liens de fer massif, ne
peuvent enchaîner la force de l'âme; mais la vie fatiguée
de ces entraves terrestres ne manque jamais du pouvoir
de s'en affranchir. Si je sais cela, que le monde entier le
sache: cette part de tyrannie que je porte, je puis à mon
gré la rejeter loin de moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000131">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000149">Je le puis de même, et tout captif porte dans
sa main le pouvoir d'anéantir sa servitude.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000132">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000150">Alors, pourquoi donc César serait-il un tyran?
Pauvre homme! Je sais bien, moi, qu'il ne serait pas
un loup s'il ne voyait que les Romains sont des brebis;
il ne serait pas un lion si les Romains n'étaient pas des
biches. Qui veut élever en un instant une flamme puissante
commence par l'allumer avec de faibles brins de
paille. Quel amas d'ordures, de débris, de pourriture,
doit être Rome pour fournir le vil aliment de la lumière
qui se réfléchit sur un aussi vil objet que César! Mais, ô
douleur! où m'as-tu conduit? Peut-être parlé-je ici à un
esclave volontaire, et alors je sais que j'aurai à en répondre;
mais je suis armé, et les dangers me sont
indifférents.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000133">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000151">Vous parlez à Casca, à un homme qui n'est
point un impudent faiseur de rapports. Voilà ma main,
travaillez à redresser tous ces abus: Casca posera son
pied aussi avant que celui qui ira le plus loin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000134">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000152">C'est un traité conclu. Apprenez maintenant,
Casca, que j'ai disposé un certain nombre des plus généreux
Romains à entrer avec moi dans une entreprise
honorable et dangereuse par son importance: dans ce
moment, je le sais, ils m'attendent sous le portique de
Pompée, car, dans cette effroyable nuit, il n'y a pas
moyen de se tenir dehors ni de se promener dans
les rues; et la face des éléments, comme l'oeuvre qui
repose dans nos mains, est sanglante, enflammée et
terrible.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000024">(Entre Cinna.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000135">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000153">Mettons-nous un moment à l'écart; quelqu'un
s'avance à grands pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000136">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000154">C'est Cinna, je le reconnais à sa démarche:
c'est un ami.—Cinna, où courez-vous ainsi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000137">
            <speaker>CINNA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000155">Vous chercher.—Qui est-là? Métellus Cimber?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000138">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000156">Non, c'est Casca, un Romain qui fait corps
avec nous pour nos entreprises. Ne suis-je pas attendu,
Cinna?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000139">
            <speaker>CINNA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000157">J'en suis bien aise. Quelle terrible nuit que
celle-ci! Quelques-uns d'entre nous ont vu d'étranges
phénomènes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000140">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000158">Ne suis-je pas attendu? dites-le moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000141">
            <speaker>CINNA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000159">Oui, vous l'êtes. O Cassius! si vous pouviez
gagner à notre parti le noble Brutus!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000142">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000160">Vous serez content. Cher Cinna, prenez ce
papier, ayez soin de le placer dans la chaire du préteur,
de façon que Brutus puisse l'y trouver. Jetez celui-ci sur
sa fenêtre; fixez ce dernier avec de la cire sur la statue
de Brutus l'ancien. Cela fait, revenez au portique de
Pompée, où vous nous trouverez. Décius Brutus et Trébonius
y sont-ils?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000143">
            <speaker>CINNA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000161">Tous y sont, excepté Métellus Cimber qui est
allé vous chercher à votre demeure. Moi, je vais me hâter
et distribuer ces papiers comme vous me l'avez prescrit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000144">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000162">Après cela revenez au théâtre de Pompée.
(<hi rend="italic">Cinna sort</hi>.) Venez, Casca; vous et moi nous irons avant
le jour voir Brutus à son logis: il est aux trois quarts à
nous, et à la première rencontre l'homme tout entier
nous appartiendra.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000145">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000163">Oh! Brutus est placé bien haut dans le coeur
du peuple; et ce qui paraîtrait en nous un attentat, l'autorité
de son nom, comme la plus puissante alchimie, le
transformera en mérite et en vertu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000146">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000164">Vous vous êtes formé une juste idée de lui,
de son prix, et de l'extrême besoin que nous avons de
lui.—Marchons, car il est plus de minuit, et avant le
jour nous irons l'éveiller et nous assurer de lui.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000025">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
      </div>
      <div type="act" n="2" xml:id="shakespeare-julius-caesar-fra-act-002">
        <head>ACTE DEUXIÈME</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-julius-caesar-fra-act-002-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000147">
            <speaker>T</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000026">oujours à Rome</stage>
            <p xml:id="fra-p-000165">Les vergers de Brutus.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000027"><hi rend="italic">Entre</hi> BRUTUS.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000148">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000166">Holà, Lucius, viens!—Je ne puis, par l'élévation
des étoiles, juger si le jour est loin encore.—Lucius?
Eh bien!—Je voudrais que mon défaut fût de dormir
aussi profondément.—Allons, Lucius, allons!
Éveille-toi, te dis-je! Viens donc, Lucius!</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000028">(Entre Lucius.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000149">
            <speaker>LUCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000167">M'avez-vous appelé, seigneur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000150">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000168">Lucius, porte un flambeau dans ma bibliothèque;
dès qu'il sera allumé, reviens m'avertir ici.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000151">
            <speaker>LUCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000169">J'y vais, seigneur.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000029">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000152">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000170">Sa mort est le seul moyen, et pour ma part,
je ne me connais aucun motif personnel de le rejeter
que la cause générale. Il voudrait être couronné: à quel
point cela peut changer sa nature, voilà la question.
C'est l'éclat du jour qui fait éclore le serpent, et nous
contraint ainsi de marcher avec précaution. Le couronner!
c'est précisément cela.... C'est, je ne saurais le nier,
l'armer d'un dard avec lequel il pourra, à sa volonté,
créer le danger. Le mal de la grandeur, c'est quand du
pouvoir elle sépare la conscience<note type="editorial" n="20" xml:id="fra-note-000020">Remorse. On ne conçoit pas pourquoi Warburton a voulu que remorse signifiât ici miséricorde, pitié, sensibilité.</note>; et pour rendre justice
à César, je n'ai point vu que ses passions aient jamais eu
plus de pouvoir que sa raison: mais c'est une vérité
d'expérience que, pour la jeune ambition<note type="editorial" n="21" xml:id="fra-note-000021">Traduction de Voltaire: ...On sait assez quelle est l'ambition. L'échelle des grandeurs à ses yeux se présente, Elle y monte en cachant son front aux spectateurs.</note>, la modestie
est une échelle vers laquelle celui qui s'élève tourne son
visage; mais une fois parvenu à l'échelon le plus haut,
il tourne le dos à l'échelle, porte son regard dans les
nues, dédaignant les humbles degrés par lesquels il est
monté. Ainsi pourrait faire César: de peur qu'il ne le
puisse faire, prévenons-le, et puisque ce qu'il est ne suffit
pas pour qualifier l'attaque, considérons-le sous cette
face: ce qu'il est, en augmentant, le conduirait à tels et
tels excès. Regardons-le comme l'oeuf d'un serpent qui
une fois éclos, deviendrait malfaisant par la loi de son
espèce, et tuons-le dans sa coquille.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000030">(Rentre Lucius.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000153">
            <speaker>LUCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000171">Le flambeau brûle dans votre cabinet, seigneur.—En
cherchant une pierre à feu sur la fenêtre,
j'ai trouvé ce billet ainsi scellé; je suis sûr qu'il n'y était
pas quand je suis allé me coucher.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000154">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000172">Retourne à ton lit, il n'est pas jour encore.
Mon garçon, n'avons-nous pas demain les ides de
mars?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000155">
            <speaker>LUCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000173">Je ne sais pas, seigneur.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000031">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000156">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000174">Regarde dans le calendrier, et reviens me le
dire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000157">
            <speaker>LUCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000175">J'y vais, seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000158">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000176">Ces exhalaisons qui sifflent à travers les airs
jettent tant de clarté, que je puis lire à leur lumière.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000032">(Il ouvre le billet et le lit.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000159">
            <speaker>B</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000033">rutus tu dors: réveille-toi, vois qui tu es. Faudra-t-il que Rome...? Parle, frappe, rétablis nos droits</stage>
            <p xml:id="fra-p-000177"><hi rend="italic">Brutus
tu dors, réveille-toi.</hi>—J'ai trouvé souvent de pareilles
instigations jetées sur mon passage: <hi rend="italic">Faudra-t-il que
Rome...?</hi> Voici ce que je dois suppléer: <hi rend="italic">Faudra-t-il que
Rome demeure tremblante sous un homme?</hi> Qui! Rome?
Mes ancêtres chassèrent des rues de Rome ce Tarquin
qui portait le nom de roi.—<hi rend="italic">Parle, frappe, rétablis nos
droits.</hi> Ainsi donc on me presse de parler et de frapper.
O Rome! je t'en fais la promesse: s'il en résulte le rétablissement
de tes droits, tu obtiendras de la main de
Brutus tout ce que tu demandes.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000034">(Rentre Lucius.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000160">
            <speaker>LUCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000178">Seigneur, mars a consumé quatorze de ses
jours.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000161">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000179">Il suffit. (<hi rend="italic">On frappe derrière le théâtre.</hi>) Va à
la porte, quelqu'un frappe. (<hi rend="italic">Lucius sort.</hi>) Depuis que
Cassius a commencé à m'exciter contre César, je n'ai
point dormi.—Entre la première pensée d'une entreprise
terrible et son exécution, tout l'intervalle est comme
une vision fantastique ou un rêve hideux. Le génie de
l'homme et les instruments de mort tiennent alors conseil,
et l'état de l'homme offre en petit celui d'un
royaume où s'agitent tous les éléments de l'insurrection.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000035">(<hi rend="italic">Rentre Lucius.</hi>)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000162">
            <speaker>LUCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000180">Seigneur, c'est votre frère Cassius qui est à la
porte; il demande à vous voir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000163">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000181">Est-il seul?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000164">
            <speaker>LUCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000182">Non, seigneur, il y a plusieurs personnes
avec lui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000165">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000183">Les connais-tu?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000166">
            <speaker>LUCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000184">Non, seigneur; leurs chapeaux sont enfoncés
jusque sur leurs oreilles, et la moitié de leurs visages est
ensevelie dans leurs manteaux, au point que je n'ai pu
distinguer leurs traits de façon à les reconnaître<note type="editorial" n="22" xml:id="fra-note-000022">That by no means I may discover them, By any mark of favour. Favour signifie ici trait, maintien. Voltaire s'y est trompé et a traduit ainsi: Et nul à Lucius ne s'est fait reconnaître: Pas la moindre amitié.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000167">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000185">Fais-les entrer. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000036">(<hi rend="italic">Lucius sort.</hi>)</stage> Ce sont les conjurés.
O conspiration! as-tu honte de montrer dans la
nuit ton front redoutable, à l'heure où le mal est en
pleine liberté? Où trouveras-tu donc dans le jour, une
caverne assez sombre pour dissimuler ton monstrueux
visage? Conspiration, n'en cherche point: qu'il se cache
dans les sourires de l'affabilité; car si tu marches portant
à découvert tes traits naturels, l'Érèbe même n'est pas
assez obscur pour te dérober au soupçon.</p>
          </sp>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-julius-caesar-fra-act-002-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000037"><hi rend="italic">Entrent</hi> CASSIUS, CASCA, DÉCIUS, CINNA, MÉTELLUS<lb/>
CIMBER ET TRÉBONIUS.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000168">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000186">Je crains que nous n'ayons trop indiscrètement
troublé votre repos. Bonjour, Brutus: sommes-nous
importuns?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000169">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000187">Je suis levé depuis une heure; j'ai passé
toute la nuit sans dormir. Dites-moi si je connais ceux
qui vous accompagnent.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000170">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000188">Oui, vous les connaissez tous; et pas un ici
qui ne vous honore, pas un qui ne désire que vous ayez
de vous-même l'opinion qu'a de vous tout noble Romain.
Voici Trébonius.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000171">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000189">Il est le bienvenu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000172">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000190">Celui-ci est Décius Brutus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000173">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000191">Il est aussi le bienvenu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000174">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000192">Celui-ci est Casca; celui-là Cinna; celui-là
Métellus Cimber.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000175">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000193">Tous sont les bienvenus. Quels soucis vigilants
sont venus s'interposer entre la nuit et vos paupières<note type="editorial" n="23" xml:id="fra-note-000023">Voltaire s'est trompé. Il traduit: Quels projets importants Les mènent en ces lieux entre vous et la nuit?</note>?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000176">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000194">Pourrai-je dire un mot?</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000038">(Ils se parlent bas.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000177">
            <speaker>DÉCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000195">C'est ici l'orient: n'est-ce pas là le jour qui
commence à poindre de ce côté?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000178">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000196">Non.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000179">
            <speaker>CINNA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000197">Oh! pardon, seigneur, c'est le jour; et ces
lignes grisâtres qui prennent sur les nuages sont les
messagers du jour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000180">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000198">Vous allez m'avouer que vous vous trompez
tous deux. C'est là, à l'endroit même où je pointe mon
épée, que se lève le soleil, beaucoup plus vers le midi,
en raison de la jeune saison de l'année. Dans deux mois
environ, plus élevé vers le nord, il lancera de ce point
ses premiers feux; et l'orient proprement dit est vers le
Capitole, dans cette direction-là.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000181">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000199">Donnez-moi tous la main, l'un après l'autre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000182">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000200">Et jurons d'accomplir notre résolution.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000183">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000201">Non, point de serment. Si notre figure
d'hommes<note type="editorial" n="24" xml:id="fra-note-000024">The face of men. Les commentateurs ont cherché à expliquer ce passage de différentes manières, dont aucune n'a paru aussi satisfaisante que celle-ci. Voltaire ne l'a pas traduit. En tout, ce discours de Brutus est l'un des morceaux les plus défigurés dans sa traduction.</note>, la souffrance de nos âmes, les iniquités du
temps sont des motifs impuissants, rompons sans délai:
que chacun de nous retourne à son lit oisif; laissons la
tyrannie à l'oeil hautain se promener à son gré, jusqu'à
ce que chacun de nous tombe désigné par le sort. Mais
si, comme j'en suis certain, ces motifs portent avec eux
assez de feu pour enflammer les lâches, et pour donner
une trempe valeureuse à l'esprit mollissant des femmes;
alors, compatriotes, quel autre aiguillon nous faut-il
que notre propre cause pour nous exciter au redressement
de nos droits? Quel autre lien que ce secret gardé
par des Romains qui ont dit le mot et ne biaiseront
point? et quel autre serment que l'honnêteté engagée
envers l'honnêteté à ce que cela soit ou que nous périssions.
Laissons jurer les prêtres, les lâches, les hommes
craintifs, ces vieillards qu'affaiblit un corps décomposé,
et ces âmes patientes de qui l'injustice reçoit un accueil
serein. Qu'elles jurent au profit de la cause injuste, les
créatures dont on peut douter: mais nous, ne faisons
pas à l'immuable sainteté de notre entreprise, ni à l'insurmontable
constance de nos âmes, l'affront de penser
que notre cause ou notre action eurent besoin d'un serment,
tandis que chaque Romain doit savoir que chaque
goutte du sang qu'il porte dans ses nobles veines s'entache
d'une multiple bâtardise, du moment où il manque
à la plus petite particule de la moindre promesse sortie
de sa bouche.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000184">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000202">Mais que pensez-vous de Cicéron? êtes-vous
d'avis de le sonder? je crois qu'il entrerait fortement
dans notre projet.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000185">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000203">Il ne faut pas le laisser de côté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000186">
            <speaker>CINNA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000204">Non, gardons-nous-en bien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000187">
            <speaker>MÉTELLUS CIMBER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000205">Oh! ayons pour nous Cicéron: ses
cheveux d'argent nous gagneront la bonne opinion des
hommes, et nous achèteront des voix qui célébreront
notre action: on dira que sa sagesse a dirigé nos bras;
il ne sera plus question de notre jeunesse, de notre témérité;
tout sera enveloppé dans sa gravité.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000188">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000206">Oh! ne m'en parlez pas; ne nous ouvrons
point à lui; jamais il n'entrera dans ce que d'autres
auront commencé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000189">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000207">Laissons-le donc à l'écart.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000190">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000208">En effet, il ne nous convient pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000191">
            <speaker>DÉCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000209">Ne frappera-t-on aucun autre que César?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000192">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000210">C'est une question bonne à élever, Décius.
Moi, je pense qu'il n'est pas à propos que Marc-Antoine,
si chéri de César, survive à César. Nous trouverons en
lui un dangereux machinateur; et, vous le savez, ses
ressources, s'il les met en oeuvre, pourraient s'étendre
assez loin pour nous susciter à tous de grands embarras.
Il faut, pour les prévenir, qu'Antoine et César tombent
ensemble.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000193">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000211">Nos procédés<note type="editorial" n="25" xml:id="fra-note-000025">En anglais, course. Voltaire l'a traduit par le mot course, et fait une note pour l'expliquer dans un sens tout à fait bizarre, ce qui était parfaitement inutile. Course peut se traduire littéralement par les mots procédé, marche, carrière, etc., et n'a rien de plus extraordinaire qu'aucun de ces mots et une foule d'autres que nous employons continuellement dans un sens figuré.</note> paraîtront bien sanguinaires,
Caïus Cassius, si après avoir abattu la tête nous mettons
ensuite les membres en pièces, comme le fait la colère
en donnant la mort, et la haine après l'avoir donnée; car
Antoine n'est qu'un membre de César. Soyons des sacrificateurs
et non des bouchers, Cassius. C'est contre l'esprit
de César que nous nous élevons tous: dans l'esprit de
l'homme il n'y a point de sang. Oh! si nous pouvions
atteindre à l'esprit de César sans déchirer César! Mais,
hélas! pour cela il faut que le sang de César coule; mes
bons amis, tuons-le hardiment, mais non avec rage:
dépeçons la victime comme un mets propre aux dieux,
ne la mettons pas en lambeaux comme une carcasse
bonne à être jetée aux chiens. Que nos coeurs soient semblables
à ces maîtres habiles qui commandent à leurs
serviteurs un acte de violence, et semblent ensuite les en
réprimander. Alors notre action semblera naître de la
nécessité, et non de la haine; et lorsqu'elle paraîtra telle
aux yeux du peuple, nous serons nommés des purificateurs,
non des assassins. Quant à Marc-Antoine, ne songez
point à lui: il ne peut rien de plus que ne pourra
le bras de César, quand la tête de César sera tombée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000194">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000212">Cependant je le redoute, car cette tendresse
qui s'est enracinée dans son coeur pour César....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000195">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000213">Hélas! bon Cassius, ne songez point à lui.
S'il aime César, tout ce qu'il pourra faire n'agira que sur
lui-même; il pourra se laisser aller au chagrin, et mourir
pour César; et ce serait beaucoup pour lui, livré
comme il l'est aux plaisirs, à la dissipation et aux sociétés
nombreuses.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000196">
            <speaker>TRÉBONIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000214">Il n'est point à craindre: qu'il ne meure
point par nous, car nous le verrons vivre et rire ensuite
de tout cela.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000039">(L'horloge sonne.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000197">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000215">Silence, comptons les heures.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000198">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000216">L'horloge a frappé trois coups.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000199">
            <speaker>TRÉBONIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000217">Il est temps de nous séparer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000200">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000218">Mais il est encore incertain si César voudra
ou non sortir aujourd'hui, car il est depuis peu devenu
superstitieux, et s'éloigne tout à fait de l'opinion générale
qu'il s'était autrefois formée sur les visions, les
songes et les présages tirés des sacrifices<note type="editorial" n="26" xml:id="fra-note-000026">Dans l'anglais, ceremonies. Voltaire a traduit: Et l'on dirait qu'il croit à la religion.</note>. Il se pourrait
que ces prodiges si marquants, les terreurs inaccoutumées
de cette nuit, et les sollicitations de ses augures le
retinssent aujourd'hui loin du Capitole.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000201">
            <speaker>DÉCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000219">Ne le craignez pas. Si telle est sa résolution,
je me charge de la surmonter; car il aime à entendre
répéter qu'on prend les licornes avec des arbres<note type="editorial" n="27" xml:id="fra-note-000027">En se plaçant devant un arbre derrière lequel on se retire au moment où l'animal veut vous percer de sa corne, qui de cette manière s'enfonce dans l'arbre, et laisse la licorne à la merci du chasseur. Spencer, en plusieurs endroits, fait allusion à cette fable.</note>,
les ours avec des miroirs, les éléphants dans des fosses,
les lions avec des filets, et les hommes avec des flatteries:
mais quand je lui dis que lui il hait les flatteurs,
il me répond que cela est vrai; et c'est alors qu'il
est le plus flatté. Laissez-moi faire; je sais tourner son
humeur comme il me convient, et je le mènerai au
Capitole.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000202">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000220">Nous irons tous chez lui le chercher.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000203">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000221">À la huitième heure. Est-ce là notre dernier
mot?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000204">
            <speaker>CINNA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000222">Que ce soit le dernier mot, et n'y manquons
pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000205">
            <speaker>MÉTELLUS CIMBER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000223">Caïus Ligarius veut du mal à César,
qui l'a maltraité pour avoir bien parlé de Pompée. Je
m'étonne qu'aucun de vous n'ait songé à lui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000206">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000224">Allez donc, cher Métellus, allez le trouver. Il
m'aime beaucoup, et je lui en ai donné sujet: envoyez-le-moi
seulement, et j'en ferai ce que je voudrai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000207">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000225">Le jour va nous atteindre. Nous allons vous
quitter, Brutus; et vous, amis, dispersez-vous: mais
souvenez-vous tous de ce que vous avez dit, et montrez-vous
de vrais Romains.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000208">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000226">Mes bons amis<note type="editorial" n="28" xml:id="fra-note-000028">Good gentlemen. Voltaire traduit mes braves gentilshommes, et met en note qu'il a traduit fidèlement: il se trompe. Tout le monde sait aujourd'hui que gentleman ne peut presque dans aucun cas se rendre par notre mot gentilhomme. Dans son sens le plus ordinaire, gentleman n'a pas de correspondant en français.</note>, prenez un visage riant et
serein. Que nos regards ne manifestent pas nos desseins;
mais qu'ils portent le secret, comme nos acteurs
romains, sans apparence d'abattement et d'un air imperturbable.
Maintenant je vous souhaite à tous le bonjour.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000040">(Tous sortent excepté Brutus.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000209">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000041">appelle Lucius</stage>
            <p xml:id="fra-p-000227">Garçon! Lucius! Il dort de
toutes ses forces. À la bonne heure, goûte le bienfait de
la douce rosée que le sommeil appesantit sur toi; tu n'as
point de ces images, de ces fantômes que l'active inquiétude
trace dans le cerveau des hommes. Aussi dors-tu bien
profondément.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000042">(Entre Porcia.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000210">
            <speaker>PORCIA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000228">Brutus, mon seigneur!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000211">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000229">Porcia, quel est votre dessein? pourquoi vous
lever à cette heure? Il n'est pas bon pour votre santé
d'exposer ainsi votre complexion délicate au froid humide
du matin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000212">
            <speaker>PORCIA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000230">Cela n'est pas bon non plus pour la vôtre.
Vous vous êtes brusquement dérobé de mon lit, Brutus;
et hier au soir, à souper, vous vous êtes levé tout
à coup, vous avez commencé à vous promener les bras
croisés, pensif, et poussant des soupirs; et quand je vous
ai demandé ce qui vous occupait, vous avez fixé sur moi
des regards troublés et mécontents. Je vous ai pressé de
nouveau: alors vous grattant le front, vous avez frappé
du pied avec impatience. Cependant j'ai insisté encore;
mais d'un geste irrité de votre main, vous m'avez fait signe
de vous laisser. Je vous ai laissé, dans la crainte d'irriter
cette impatience qui déjà ne paraissait que trop allumée,
espérant d'ailleurs que ce n'était là qu'un des accès de
cette humeur qui de temps à autre trouve son moment
près de tout homme quel qu'il soit<note type="editorial" n="29" xml:id="fra-note-000029">Voltaire traduit: Et je pris ce moment pour un moment d'humeur Que souvent les maris font sentir à leur femmes. Et une note placée au bas de la page paraît destinée à faire remarquer comme ridicule le sens qui n'est pas dans l'original. Les deux suivants présentent un contre-sens: Non, je ne puis Brutus, ni vous laisser parler, Ni vous laisser manger, ni vous laisser dormir</note>. Ce chagrin ne vous
laisse ni manger, ni parler, ni dormir; et s'il agissait
autant sur votre figure qu'il a déjà altéré votre manière
d'être, je ne vous reconnaîtrais plus, Brutus. Mon cher
époux, faites-moi connaître la cause de votre chagrin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000213">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000231">Je ne me porte pas bien; voilà tout.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000214">
            <speaker>PORCIA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000232">Brutus est sage, et s'il ne se portait pas bien,
il emploierait les moyens nécessaires pour recouvrer sa
santé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000215">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000233">Et c'est ce que je fais. Ma bonne Porcia,
retournez à votre lit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000216">
            <speaker>PORCIA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000234">Brutus est malade! Est-ce donc un régime
salutaire que de se promener à demi vêtu, et de respirer
les humides exhalaisons du matin? Quoi! Brutus est
malade, et il se dérobe au repos bienfaisant de son lit
pour affronter les malignes influences de la nuit, et l'air
impur et brumeux qui ne peut qu'aggraver son mal!
Non, non, cher Brutus; c'est dans votre âme qu'est le
mal dont vous souffrez; et en vertu de mes droits, de
mon titre auprès de vous, je dois en être instruite; et à
deux genoux je vous supplie, au nom de ma beauté
autrefois vantée, au nom de tous vos serments d'amour,
et de ce serment solennel qui a réuni nos personnes en
une seule, de me découvrir, à moi cet autre vous-même,
à moi votre moitié, ce qui pèse sur votre âme; dites-moi
aussi quels étaient ceux qui sont venus vous trouver
cette nuit? car il est entré ici six ou sept hommes qui
cachaient leurs visages à l'obscurité même.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000217">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000235">Ne vous mettez pas ainsi à genoux, ma
bonne Porcia.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000218">
            <speaker>PORCIA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000236">Je n'en aurais pas besoin si vous étiez mon
bon Brutus. Dites-moi, Brutus, est-il fait pour nous
cette exception aux liens de mariage, que je ne participe
point aux secrets qui vous appartiennent? ne
suis-je une autre vous-même que jusqu'à un certain
point, et avec de certaines réserves? pour vous tenir
compagnie à table, faire la douceur de votre couche, et
vous adresser quelquefois la parole? N'occupé-je donc
que les avenues de votre affection? Ah! si je n'ai rien
de plus, Porcia est la concubine<note type="editorial" n="30" xml:id="fra-note-000030">Harlot. Voltaire, avec une étrange légèreté, fait ici une note pour nous apprendre que le mot de l'original est whore; le sens de ce mot serait plus grossier encore que celui de harlot.</note> de Brutus, et non pas
sa femme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000219">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000237">Vous êtes ma femme fidèle et honorée, aussi
précieuse pour moi que les gouttes rougeâtres qui arrivent
à mon triste coeur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000220">
            <speaker>PORCIA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000238">Si cela était vrai, je saurais déjà ce secret. Je
suis une femme, j'en conviens, mais une femme que le
grand Brutus a prise pour épouse. Je suis une femme,
j'en conviens, mais une femme de bon renom, la fille de
Caton. Pensez-vous que je ne sois pas plus forte que mon
sexe, fille d'un tel père et femme d'un tel époux? Dites-moi
ce que vous méditez, je ne le révélerai point. J'ai
voulu fortement éprouver ma constance; je me suis fait
une blessure ici à la cuisse: capable de soutenir ceci
avec patience, pourrais-je ne pas l'être de porter les
secrets de mon mari?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000221">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000239">O vous, dieux, rendez-moi digne de cette
noble épouse. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000043">(<hi rend="italic">On frappe derrière le théâtre.</hi>)</stage> Écoutez,
écoutez, on frappe.—Porcia, rentre un moment, et bientôt
ton sein va partager tous les secrets de mon coeur;
je te développerai tous mes engagements et tout ce qui
est écrit sur mon triste front<note type="editorial" n="31" xml:id="fra-note-000031">All the charactery of my sad brows. Voltaire traduit: Va, mes sourcils froncés prennent un air plus doux.</note>. Retire-toi promptement.
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000044">(<hi rend="italic">Porcia sort.</hi>)</stage>—Lucius, qui est-ce qui frappe?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000222">
            <speaker>LUCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000240">Il y a là un homme malade qui voudrait
vous entretenir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000223">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000241">C'est Caïus Ligarius, dont Métellus nous a
parlé. Lucius, éloigne-toi.—Caïus Ligarius, comment
êtes-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000224">
            <speaker>LIGARIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000242">Recevez le bonjour que vous adresse une
voix bien faible.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000225">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000243">Oh! quel temps avez-vous choisi, brave
Caïus, pour garder votre bonnet de nuit? Que je voudrais
que vous ne fussiez pas malade!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000226">
            <speaker>LIGARIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000244">Je ne suis plus malade, si Brutus a en main
quelque exploit digne d'être marqué du nom de l'honneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000227">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000245">J'aurais en main un exploit de ce genre, Ligarius,
si pour l'entendre vous aviez l'oreille de la santé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000228">
            <speaker>LIGARIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000246">Par tous les dieux devant qui se prosternent
les Romains, je chasse loin de moi mon infirmité.
Âme de Rome, fruit généreux des reins d'un père respecté,
comme un exorciste tu as conjuré l'esprit de
maladie. Ordonne-moi d'aller en avant, et mes efforts
tenteront des choses impossibles; que dis-je! ils en
viendront à bout.—Que faut-il faire?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000229">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000247">Une oeuvre par laquelle des hommes malades
retrouveront la santé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000230">
            <speaker>LIGARIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000248">Mais n'est-il pas quelques hommes en santé
que nous devons rendre malades?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000231">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000249">C'est aussi ce qu'il faudra. Ce que c'est, cher
Caïus, je te l'expliquerai en nous rendant ensemble au
lieu où la chose doit se faire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000232">
            <speaker>LIGARIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000250">Que votre pied m'indique la route, et d'un
coeur animé d'une flamme nouvelle, je vous suivrai sans
savoir à quelle entreprise: il suffit que Brutus me guide.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000233">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000251">Suis-moi donc.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000045">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-julius-caesar-fra-act-002-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000234">
            <speaker>T</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000046">oujours à Rome</stage>
            <p xml:id="fra-p-000252">Une pièce du palais de César.—Tonnerre
et éclairs.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000047"><hi rend="italic">Entre</hi> CÉSAR <hi rend="italic">en robe de chambre</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000235">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000253">Ni le ciel ni la terre n'ont été en paix cette
nuit. Trois fois Calphurnia dans son sommeil s'est
écriée: «Au secours! oh! ils assassinent César!»—Y a-t-il
là quelqu'un?</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000048">(Entre un serviteur.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000236">
            <speaker>LE SERVITEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000254">Mon seigneur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000237">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000255">Va, commande aux prêtres d'offrir à l'instant
un sacrifice, et reviens m'apprendre quel succès ils en
augurent.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000238">
            <speaker>LE SERVITEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000256">J'y vais, mon seigneur.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000049">(Il sort.)</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000050">(Entre Calphurnia.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000239">
            <speaker>CALPHURNIA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000257">Que prétendez-vous, César? Penseriez-vous
à sortir? vous ne sortirez point aujourd'hui de chez
vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000240">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000258">César sortira. Les choses qui m'ont menacé
ne m'ont jamais regardé que de dos: dès qu'elles apercevront
le visage de César, elles s'évanouiront.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000241">
            <speaker>CALPHURNIA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000259">César, jamais je ne me suis arrêtée aux
présages; mais aujourd'hui ils m'épouvantent. Sans
parler de tout ce que nous avons entendu et vu, il y a de
l'autre côté un homme qui raconte d'horribles phénomènes
vus par les gardes. Une lionne a fait ses petits au
milieu des rues; la bouche des sépulcres s'est ouverte
et a laissé échapper leurs morts; de terribles guerriers
de feu combattaient sur les nuages, en lignes, en escadrons,
et avec toute la régularité de la guerre; il en
pleuvait du sang sur le Capitole; le choc de la bataille
retentissait dans les airs; on entendait les hennissements
des coursiers et les gémissements des mourants,
et des spectres ont poussé le long des rues des cris aigus
et lamentables! O César, ces présages sont inouïs, et je
les redoute.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000242">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000260">Que peut-on éviter de ce qui est décrété par
les puissants dieux? César sortira, car ces présages
s'adressent au monde entier autant qu'à César.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000243">
            <speaker>CALPHURNIA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000261">Quand il meurt des mendiants, on ne
voit pas des comètes; mais les cieux mêmes signalent
par leurs feux la mort des princes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000244">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000262">Les lâches meurent plusieurs fois avant leur
mort, le brave ne goûte jamais la mort qu'une fois. De
tous les prodiges dont j'aie encore ouï parler, le plus
étrange pour moi, c'est que les hommes puissent sentir
la crainte, voyant que la mort, fin nécessaire, arrivera
à l'heure où elle doit arriver. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000051">(<hi rend="italic">Rentre le serviteur.</hi>)</stage>—Que
disent les augures?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000245">
            <speaker>LE SERVITEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000263">Ils voudraient que vous ne sortissiez
pas aujourd'hui: en retirant les entrailles d'une des victimes,
ils n'ont pu retrouver le coeur de l'animal.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000246">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000264">Les dieux ont voulu faire honte à la lâcheté.
César serait un animal sans coeur si la peur le retenait
aujourd'hui dans sa maison: non, César n'y restera
pas. Le danger sait très-bien que César est plus dangereux
que lui: nous sommes deux lions mis bas le
même jour, mais je suis l'aîné et le plus terrible, et
César sortira.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000247">
            <speaker>CALPHURNIA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000265">Hélas! mon seigneur, vous consumez
toute votre sagesse en confiance. Ne sortez point aujourd'hui:
donnez ma crainte et non la vôtre pour le motif
qui vous retiendra ici. Nous enverrons Marc-Antoine
au sénat: il dira que vous ne vous portez pas bien
aujourd'hui; me voici à genoux devant vous, pour l'obtenir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000248">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000266">Marc-Antoine dira que je ne me porte pas
bien; et pour complaire à ton caprice, je resterai. (<hi rend="italic">Entre
Décius.</hi>) Voici Décius Brutus; il le leur dira.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000249">
            <speaker>DÉCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000267">Salut à César! Bonjour, digne César! Je
viens vous chercher pour aller au sénat.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000250">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000268">Et vous êtes venu fort à propos, Décius, pour
porter mes salutations aux sénateurs, et leur dire que je
ne veux pas aller aujourd'hui au sénat. Que je ne le
puis, serait faux; que je ne l'ose, plus faux encore<note type="editorial" n="32" xml:id="fra-note-000032">Voltaire fait de cette phrase un aparté, ce qui n'est pas dans l'original.</note>.
Je ne veux pas y aller aujourd'hui: dites-le leur ainsi,
Décius.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000251">
            <speaker>CALPHURNIA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000269">Dites qu'il est malade.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000252">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000270">César leur fera-t-il porter un mensonge?
Ai-je étendu si loin mon bras et mes conquêtes, pour
craindre de dire la vérité à quelques barbes grises?—Décius,
allez leur dire que César ne veut pas y aller.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000253">
            <speaker>DÉCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000271">Très-puissant César, faites-moi connaître
quelques-unes de vos raisons, de peur qu'on ne me rie
au nez quand je leur rendrai ce discours.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000254">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000272">La raison est dans ma volonté: je n'y veux
pas aller; c'en est assez pour satisfaire le sénat. Mais,
pour votre satisfaction particulière et parce que je vous
aime, je vous dirai que c'est Calphurnia que voilà, ma
femme, qui me retient ici. Elle a rêvé cette nuit qu'elle
voyait ma statue, semblable à une fontaine, verser du
sang tout pur par cent tuyaux. Plusieurs Romains
vigoureux venaient en souriant baigner leurs mains
dans ce sang. Elle prend tout cela pour des avis et des
présages de maux imminents; et, à genoux, elle m'a
conjuré de demeurer aujourd'hui chez moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000255">
            <speaker>DÉCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000273">Ce songe est interprété à contre-sens: c'est
une vision heureuse et favorable. Votre statue jetant par
un grand nombre de tuyaux du sang dans lequel tant
de Romains se baignent en souriant signifie que l'illustre
Rome va recevoir de vous un sang qui la ranimera,
et que, parmi les hommes magnanimes, il y aura
empressement à en être teint, à en obtenir quelque
marque, quelque empreinte sacrée qui les fasse reconnaître<note type="editorial" n="33" xml:id="fra-note-000033">Voltaire paraît n'avoir pas remarqué le sens caché de ces paroles qui font évidemment allusion au projet de meurtre. Il traduit ainsi: Par vous Rome vivifiée Reçoit un nouveau sang et de nouveaux destins.</note>;
et voilà ce que signifie le songe de Calphurnia.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000256">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000274">Vous en avez ainsi très-bien expliqué le sens.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000257">
            <speaker>DÉCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000275">Vous le verrez quand vous aurez entendu ce
que j'ai à vous dire. Sachez maintenant que le sénat a
résolu de décerner aujourd'hui une couronne au puissant
César: si vous envoyez dire que vous ne voulez pas
vous y rendre, les esprits peuvent changer. D'ailleurs il
s'en pourrait faire quelques plaisanteries, et l'on traduirait
ainsi votre message: «Que le sénat se sépare; ce
sera pour une autre fois, quand la femme de César aura
fait de meilleurs rêves.» Si César se cache, ne se diront-ils
pas à l'oreille: «Voyez, César a peur?» Pardonnez-moi,
César; c'est mon tendre, mon bien tendre zèle
pour votre fortune, qui me commande de vous parler
ainsi; et la raison est ici dans l'intérêt de mon affection.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000258">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000276">Que vos terreurs semblent absurdes maintenant,
Calphurnia! J'ai honte d'y avoir cédé. Qu'on me
donne ma robe; je veux aller au sénat. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000052">(<hi rend="italic">Entrent Publius,
Brutus, Ligarius, Métellus, Casca, Trébonius et Cinna.</hi>)</stage>—Et
voyez, Publius vient ici me chercher.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000259">
            <speaker>PUBLIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000277">Bonjour, César.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000260">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000278">Soyez le bienvenu, Publius. Quoi! Brutus
aussi sorti de si bonne heure! Bonjour, Casca. Caïus
Ligarius, jamais César ne fut autant votre ennemi que
cette fièvre qui vous a ainsi maigri.—Quelle heure est-il?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000261">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000279">César, huit heures sont sonnées.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000262">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000280">Je vous rends grâce de votre complaisance et
de vos soins. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000053">(<hi rend="italic">Entre Antoine.</hi>)</stage> Voyez Antoine. Lui qui se
divertit tant que la nuit dure, il n'en est pas moins levé.
Bonjour, Antoine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000263">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000281">Bonjour à l'illustre César.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000264">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000282">Dites-leur là-dedans de tout préparer.—Je
mérite des reproches, pour me faire ainsi attendre.—Voilà
maintenant Cinna qui arrive; voilà Métellus. Ha!
Trébonius, j'ai besoin de causer une heure avec vous:
souvenez-vous de venir ici aujourd'hui. Tenez-vous près
de moi, de peur que je ne vous oublie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000265">
            <speaker>TRÉBONIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000283">Je le ferai, César. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000054">(<hi rend="italic">A part.</hi>)</stage> Et je serai si
près, que vos meilleurs amis souhaiteront que j'en eusse
été plus loin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000266">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000284">Entrez, mes bons amis, et prenez une coupe
de vin avec moi<note type="editorial" n="34" xml:id="fra-note-000034">Taste some wine with me. Voltaire a traduit: Buvons bouteille ensemble, et met en note: Toujours la plus grande fidélité dans la traduction.</note>; puis nous nous en irons tout à l'heure
ensemble comme des amis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000267">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000285">Les apparences trompent souvent, ô César,
et le coeur de Brutus se serre lorsqu'il y réfléchit.</p>
          </sp>
        </div>
        <div type="scene" n="4" xml:id="shakespeare-julius-caesar-fra-act-002-scene-004">
          <head>SCÈNE IV</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000268">
            <speaker>T</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000055">oujours à Rome</stage>
            <p xml:id="fra-p-000286">Une rue près du Capitole.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000056">ARTÉMIDORE <hi rend="italic">entre, lisant un papier</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000269">
            <speaker>ARTÉMIDORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000287">«César, défie-toi de Brutus; prends
garde à Cassius; n'approche point de Casca; aie l'oeil
sur Cinna; ne te fie point à Trébonius; observe bien
Métellus Cimber. Décius Brutus ne t'aime point; tu as
offensé Caïus Ligarius. Tous ces hommes sont animés
d'un même esprit contre César. Si tu n'es pas immortel,
prends garde à toi, la sécurité laisse le champ libre à la
conspiration. Que les puissants dieux te défendent!</p>
            <p xml:id="fra-p-000288">Je veux attendre ici que César passe; alors je lui présenterai
ceci comme une supplique. Mon coeur déplore
que la vertu ne puisse vivre hors de la portée des dents
de l'envie. Si tu lis cette note, ô César, tu peux vivre;
sinon, les destins conspirent avec les traîtres.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000057">«Ton ami ARTÉMIDORE.»</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="5" xml:id="shakespeare-julius-caesar-fra-act-002-scene-005">
          <head>SCÈNE V</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000270">
            <speaker>T</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000058">oujours à Rome</stage>
            <p xml:id="fra-p-000289">Une autre partie de la même rue, devant la
maison de Brutus.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000059"><hi rend="italic">Entrent</hi> PORCIA ET LUCIUS.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000271">
            <speaker>PORCIA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000290">Je t'en prie, mon garçon, cours au sénat. Ne
t'arrête point à me répondre, mais pars sur-le-champ.
Pourquoi restes-tu là?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000272">
            <speaker>LUCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000291">Pour savoir quel est mon message, madame.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000273">
            <speaker>PORCIA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000292">Je voudrais que tu fusses déjà arrivé au
sénat, et revenu avant que j'eusse pu te dire ce que tu
as à faire.—O constance! tiens-toi ferme à mes côtés;
place une énorme montagne entre mon coeur et ma
langue: j'ai l'âme d'un homme, mais je n'ai que la force
d'une femme. Qu'il est difficile aux femmes de se soumettre
à la prudence!—Quoi! te voilà encore!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000274">
            <speaker>LUCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000293">Que faut-il que je fasse, madame? Courir au
Capitole, et pas autre chose? Puis revenir auprès de
vous, et pas autre chose?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000275">
            <speaker>PORCIA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000294">Oui, mon garçon, viens me redire si ton
maître a l'air bien portant, car il est sorti malade; et
remarque bien ce que fait César, quels sont les suppliants
qui se pressent autour de lui.—Écoute, mon garçon!...
quel bruit est-ce là?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000276">
            <speaker>LUCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000295">Je n'entends rien, madame.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000277">
            <speaker>PORCIA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000296">Je t'en prie, écoute bien. J'ai entendu un
bruit tumultueux, comme de gens qui se battent; le
vent l'apporte du Capitole.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000278">
            <speaker>LUCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000297">En vérité, madame, je n'entends rien.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000060">(Entre le devin.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000279">
            <speaker>PORCIA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000298">Approche, mon ami: de quel côté viens-tu?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000280">
            <speaker>LE DEVIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000299">De ma maison, ma bonne dame.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000281">
            <speaker>PORCIA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000300">Quelle heure est-il?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000282">
            <speaker>LE DEVIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000301">Environ la neuvième heure, madame.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000283">
            <speaker>PORCIA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000302">César est-il déjà rendu au Capitole?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000284">
            <speaker>LE DEVIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000303">Madame, pas encore. Je vais prendre ma
place pour le voir, quand il passera pour s'y rendre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000285">
            <speaker>PORCIA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000304">Tu as quelque supplique à présenter à César,
n'est-ce pas?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000286">
            <speaker>LE DEVIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000305">J'en ai une, madame. S'il plaît à César de
vouloir assez de bien à César pour m'écouter, je le conjurerai
de se traiter lui-même en ami.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000287">
            <speaker>PORCIA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000306">Quoi! as-tu appris qu'on voulût lui faire
quelque mal?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000288">
            <speaker>LE DEVIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000307">Aucun dont j'aie la certitude, beaucoup
dont je crains la possibilité. Bonjour, madame. La rue
est étroite ici. Cette foule de sénateurs, de préteurs, de
suppliants de la classe commune, qui se presse sur les
pas de César, pourrait s'amasser au point qu'un homme
faible comme moi en serait presque étouffé. Je veux
gagner un endroit moins obstrué, et là parler au grand
César au moment de son passage.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000061">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000289">
            <speaker>PORCIA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000308">Il faut que je rentre. Oh que je souffre!
quelle faible chose que le coeur d'une femme! O Brutus,
que les dieux te secondent dans ton entreprise!—Sûrement
ce garçon m'aura entendue!—Brutus demande une
faveur que César n'accordera pas.—Oh! je me sens
défaillir. Cours, Lucius; va, parle de moi à mon mari.
Dis-lui que je suis joyeuse; puis reviens ici et me rapporte
ce qu'il t'aura dit.</p>
          </sp>
        </div>
      </div>
      <div type="act" n="3" xml:id="shakespeare-julius-caesar-fra-act-003">
        <head>ACTE TROISIÈME</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-julius-caesar-fra-act-003-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000290">
            <speaker>T</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000062">oujours à Rome</stage>
            <p xml:id="fra-p-000309">Le Capitole.—Le sénat est assemblé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000291">
            <speaker>(D</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000063">ans la rue qui conduit au Capitole, une foule de peuple dans laquelle se trouvent Artémidore et le devin</stage>
            <p xml:id="fra-p-000310">Fanfares.)</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000064"><hi rend="italic">Entrent</hi> CÉSAR, BRUTUS, CASSIUS, CASCA, DÉCIUS,<lb/>
MÉTELLUS, TRÉBONIUS, CINNA, ANTOINE, LEPIDUS,<lb/>
POPILIUS, PUBLIUS <hi rend="italic">et plusieurs autres</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000292">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000311">Les ides de mars sont arrivées.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000293">
            <speaker>LE DEVIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000312">Oui, César, mais non passées.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000294">
            <speaker>ARTÉMIDORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000313">Salut à César.—Lis ce billet.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000295">
            <speaker>DÉCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000314">Trébonius vous demande de parcourir à votre
loisir son humble requête que voici.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000296">
            <speaker>ARTÉMIDORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000315">O César, lisez d'abord la mienne, car
c'est la mienne dont l'objet touche César de plus près.
Lisez-la, grand César.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000297">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000316">Ce qui n'intéresse que nous sera examiné le
dernier.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000298">
            <speaker>ARTÉMIDORE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000317">Ne différez pas, César; lisez la mienne
à l'instant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000299">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000318">Je crois vraiment que cet homme est fou.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000300">
            <speaker>PUBLIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000319">Allons, l'ami, place.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000301">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000320">Quoi, vous présentez vos pétitions dans les
rues! Venez au Capitole.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000302">
            <speaker>POPILIUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000065">à part à Cassius</stage>
            <p xml:id="fra-p-000321">Je souhaite que votre
entreprise d'aujourd'hui puisse réussir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000303">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000322">Quelle entreprise, Popilius?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000304">
            <speaker>POPILIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000323">Portez-vous bien.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000066">(Il s'avance vers César.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000305">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000324">Que vous a dit Popilius Léna?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000306">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000325">Qu'il souhaitait que notre entreprise d'aujourd'hui
pût réussir. Je crains que nos projets ne soient
découverts.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000307">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000326">Regardez quel sera son maintien en parlant
à César. Observez-le.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000308">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000067">bas à Casca</stage>
            <p xml:id="fra-p-000327">Casca, soyez prompt; car nous
craignons d'être prévenus. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000068">(<hi rend="italic">À Brutus.</hi>)</stage> Brutus, que
ferons-nous? Si la chose se sait, Cassius ou César n'en
reviendra pas<note type="editorial" n="35" xml:id="fra-note-000035">Cassius or Cæsar never shall turn back. Voltaire traduit: Cassius ou César tournerait-il le dos?</note>, car je me tuerai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000309">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000328">Cassius, ne perdez pas courage; Popilius
Léna ne parle point de notre dessein. Regardez, il sourit,
et César ne change point de visage.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000310">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000329">Trébonius sait prendre son temps. Remarquez-vous,
Brutus? il tire Marc-Antoine à l'écart.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000069">(Sortent Antoine et Trébonius. César et les sénateurs
prennent leurs siéges.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000311">
            <speaker>DÉCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000330">Où est Métellus Cimber? Qu'il s'avance et
présente en ce moment sa requête à César.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000312">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000331">Il est prêt: il faut nous serrer autour de lui
et le seconder.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000313">
            <speaker>CINNA</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000070">bas</stage>
            <p xml:id="fra-p-000332">Casca, c'est vous qui devez le premier
lever le bras.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000314">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000333">Sommes-nous prêts? Quels sont les abus que
César et son sénat doivent réformer?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000315">
            <speaker>MÉTELLUS CIMBER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000334">Très-noble, très-grand et très-puissant
César, Métellus apporte devant ton tribunal les
humbles voeux de son coeur.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000071">(Il se met à genoux.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000316">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000335">Je dois te prévenir, Cimber, que ces formes
rampantes, ces hommages pleins de bassesse, peuvent
enflammer le sang des hommes vulgaires, et
changer en vains projets d'enfants les décrets arrêtés
dans leurs premières résolutions. Mais ne te flatte point
de cette idée que César porte en lui-même un sang si
rebelle, qu'il se laisse relâcher de son énergie naturelle
par ce qui charme les imbéciles, par de douces paroles,
de basses courbettes, et de viles caresses d'épagneul. Ton
frère est banni par un décret: si tu t'avises de venir
pour lui t'incliner, prier, cajoler, je te chasserai de mon
chemin comme un vilain roquet. Apprends que César ne
fait point d'injustices, et qu'il ne se laisse point apaiser
sans motifs<note type="editorial" n="36" xml:id="fra-note-000036">Voltaire traduit: Lorsque César fait tout, il a toujours raison.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000317">
            <speaker>MÉTELLUS CIMBER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000336">N'est-il point ici quelque voix plus
recommandable que la mienne, qui, avec des accents
plus doux à l'oreille du grand César, sollicite le rappel
de mon frère exilé?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000318">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000337">Je baise ta main, mais non pas par flatterie,
César, en te demandant que Publius Cimber obtienne à
l'instant la liberté de revenir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000319">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000338">Quoi, Brutus!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000320">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000339">Pardon, César; César, pardon: Cassius
s'abaisse jusqu'à tes pieds pour obtenir de toi que
Publius Cimber soit délivré de son exil.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000321">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000340">Vous pourriez me fléchir si je vous ressemblais;
si je pouvais prier pour émouvoir, je pourrais
être ému par des prières. Mais je suis immuable comme
l'étoile du nord, qui seule dans le firmament demeure
vraiment fixe et dans sa constante immobilité. Les cieux
sont peints d'innombrables étincelles: elles sont toutes
de feu, et chacune d'entre elles resplendit de clarté,
mais il n'en est qu'une entre toutes qui garde constamment
sa place. Ce monde est de même, bien peuplé
d'hommes, et tous ces hommes sont de chair et de
sang, tous doués d'intelligence; mais dans le nombre
je n'en connais qu'un qui sache conserver son rang à
l'abri de toute atteinte, inaccessible à tout mouvement:
cet homme, c'est moi; je veux en donner une petite
preuve même en ceci. C'est parce que je suis ferme que
Cimber a dû être banni; et je demeure ferme en voulant
qu'il reste banni.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000322">
            <speaker>MÉTELLUS CIMBER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000341">O César!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000323">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000342">Loin de moi. Veux-tu ébranler l'Olympe?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000324">
            <speaker>DÉCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000343">Grand César!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000325">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000344">Brutus n'a-t-il pas fléchi le genou en vain?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000326">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000345">Mon bras parle pour moi!</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000072">(Casca frappe César au cou. César lui saisit le bras:<lb/>
il est alors frappé par plusieurs autres conjurés,<lb/>
et enfin par Marcus Brutus.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000327">
            <speaker>CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000346"><hi rend="italic">Et tu, Brute<note type="editorial" n="37" xml:id="fra-note-000037">Suétone rapporte seulement comme un ouï dire, auquel même il n'ajoute pas foi, que César dit en grec à Brutus:[Greek: Kai su teknon], et toi aussi mon fils. Les historiens ont depuis naturalisé ce mot en latin, et en ont fait le et tu, Brute, mot devenu si populaire, que Shakspeare n'imagina pas probablement qu'il fût permis de le faire passer dans une autre langue. Il est assez singulier que Voltaire n'ait pas fait mention de cette bizarrerie.</note>?</hi>—Alors tombe, César.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000073">(Il meurt. Les sénateurs et le peuple se retirent en tumulte.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000328">
            <speaker>CINNA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000347">Liberté! délivrance! La tyrannie est morte.
Courez, allez le proclamer, le crier dans toutes les
rues.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000329">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000348">Quelques-uns de vous aux tribunes. Allez et
criez: Liberté! délivrance! affranchissement!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000330">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000349">Peuple et sénateurs, ne vous effrayez point,
ne fuyez point, restez à vos places: la dette de l'ambition
est acquittée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000331">
            <speaker>CASCA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000350">Allez à la tribune, Brutus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000332">
            <speaker>DÉCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000351">Et Cassius aussi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000333">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000352">Où est Publius?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000334">
            <speaker>CINNA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000353">Le voici, tout consterné de ce soulèvement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000335">
            <speaker>MÉTELLUS CIMBER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000354">Demeurons fermes tous ensemble,
de crainte que quelques amis de César n'essayent....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000336">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000355">Ne parle point de demeurer.—Publius, point
d'abattement; on n'a le dessein de vous faire aucun
mal, ni à aucun autre Romain. Annoncez-le à tous,
Publius.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000337">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000356">Et quittez-nous, Publius, de peur que ce
peuple, en fondant sur nous, ne mette votre vieillesse en
danger.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000338">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000357">Oui, éloignez-vous, et que nul homme n'ait
à supporter les suites de cette action, que nous qui l'avons
faite<note type="editorial" n="38" xml:id="fra-note-000038">Voltaire a traduit: Allez, qu'aucun Romain ne prenne ici l'audace De soutenir ce meurtre, et de parler pour nous; C'est un droit qui n'est dû qu'aux seuls vengeurs de Rome.</note>.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000074">(Rentre Trébonius.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000339">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000358">Où est Antoine?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000340">
            <speaker>TRÉBONIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000359">Dans sa maison, où il s'est enfui d'épouvante.
Hommes, femmes, enfants, les regards pleins de
terreur, crient et courent comme si nous étions au jour
du jugement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000341">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000360">Destins, nous connaîtrons vos volontés. Que
nous devons mourir, nous le savons. Ce n'est que de l'époque
et du soin d'en retarder le jour que s'inquiétent
les hommes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000342">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000361">Véritablement, celui qui retranche vingt années
de la vie, retranche vingt années de crainte de la
mort.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000343">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000362">Cela convenu, la mort est un bienfait; et nous
nous sommes montrés les amis de César en abrégeant le
temps qu'il avait à la craindre. Baissez-vous, Romains,
baissez-vous; baignons nos bras dans le sang de César, et
que nos épées en soient enduites. Marchons ensuite
jusqu'à la place publique, et brandissant nos glaives
rougis au-dessus de nos têtes, crions tous: Paix! délivrance!
liberté!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000344">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000363">Baissons-nous donc et qu'ils en soient trempés....—Combien
de siècles futurs verront représenter la
noble scène que nous donnons ici, dans des empires à
naître et dans des langages encore inconnus!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000345">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000364">Combien de fois verra-t-on couler, par manière
de jeu, le sang de ce César que voilà étendu sur la
base de la statue de Pompée, de pair avec la poussière!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000346">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000365">Et chaque fois que cela se verra, on dira de
notre association: Ce sont là les hommes qui donnèrent
à leur pays la liberté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000347">
            <speaker>DÉCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000366">Eh bien! sortirons-nous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000348">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000367">Oui, marchons tous, Brutus nous conduira;
et, attachés à ses pas, les coeurs les plus intrépides et les
plus vertueux de Rome vont honorer sa marche.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000075">(Entre un serviteur.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000349">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000368">Un moment, qui vient à nous? un ami
d'Antoine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000350">
            <speaker>LE SERVITEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000369">Brutus, mon maître m'a recommandé
de fléchir ainsi le genou; ainsi Marc-Antoine m'a enjoint
de me jeter à vos pieds, et il m'a ordonné, lorsque
je me serais prosterné, de vous parler en ces mots:
«Brutus est noble, sage, vaillant et vertueux; César fut
puissant, intrépide, illustre et capable d'affection. Dis que
j'ai aimé Brutus et que je l'honore; dis que je craignais
César, l'honorais, et l'aimais. Si Brutus veut permettre
qu'Antoine vienne à lui sans avoir rien à craindre, s'il
veut lui expliquer comment César a mérité d'être frappé
de mort, Marc-Antoine n'aimera pas César mort autant
que Brutus vivant! mais il suivra avec une entière fidélité
la fortune et les intérêts du noble Brutus à travers les
hasards de cette situation encore inusitée.» Ainsi parle
Antoine mon maître.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000351">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000370">Ton maître est un sage et brave Romain;
jamais je n'en jugeai d'une manière moins favorable.
Dis-lui que, s'il lui plaît de venir en ce lieu, il sera satisfait,
et que, sur mon honneur, il en sortira sans nul outrage.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000352">
            <speaker>LE SERVITEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000371">Je vais le chercher à l'instant.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000076">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000353">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000372">Je sais que nous l'aurons aisément pour
ami.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000354">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000373">Je désire qu'il en soit ainsi: cependant j'ai
en pensée qu'il faut le redouter beaucoup, et toujours
mes pressentiments sinistres vont droit à l'événement.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000077">(Rentre Antoine.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000355">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000374">Voilà Antoine qui s'avance. Soyez le bienvenu,
Marc-Antoine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000356">
            <speaker>MARC-ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000375">O puissant César, es-tu donc tombé si
bas? tes conquêtes, toutes tes gloires, tes triomphes, les
dépouilles que tu as remportées sont-ils donc resserrés
dans ce court espace? Adieu!—Patriciens, j'ignore vos
intentions: j'ignore quel autre que César doit voir couler
son sang, quel autre est devenu trop puissant. Si c'est
moi, il n'est point pour ma mort d'heure aussi convenable
que l'heure de la mort de César, ni d'arme aussi
digne de moitié que ces épées que vous tenez, illustrées
par le plus noble sang de cet univers. Je vous en conjure,
si vous me voulez du mal, maintenant, tandis que
vos mains rougies fument encore de la vapeur du sang,
satisfaites votre désir. J'aurais mille ans à vivre, que
jamais je ne me trouverais si disposé à mourir. Aucun
lieu, aucun genre de mort, ne me plairont jamais comme
de mourir ici près de César et par vos coups, vous, l'élite
des grandes âmes de cet âge.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000357">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000376">O Antoine, n'implorez point de nous votre
mort. Nous devons maintenant paraître sanguinaires et
cruels, ainsi que par l'état de nos mains et par l'action
que nous venons d'exécuter nous le paraissons à vos
yeux: mais vous ne voyez que nos mains et cette oeuvre
sanglante qu'elles ont accomplie: nos coeurs, vous ne
les voyez pas; ils sont pitoyables, et c'est la pitié pour
l'injure publique faite à Rome (car la flamme chasse une
autre flamme, et de même la pitié une autre pitié) qui a
ainsi agi contre César. Mais pour vous, Marc-Antoine,
nos épées n'ont qu'une pointe de plomb, et nos bras, nos
coeurs, frères en énergique colère, vous reçoivent avec
toute la bienveillance de l'affection, avec estime, avec
égard.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000358">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000377">Votre voix aura autant d'influence que celle
d'aucun autre dans la distribution des nouvelles dignités.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000359">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000378">Seulement, ayez patience jusqu'à ce que nous
ayons calmé la multitude hors d'elle-même de frayeur;
et alors nous vous expliquerons par quel motif, moi
qui aimais César au moment même où je le frappai, je
me suis conduit ainsi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000360">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000379">Je ne doute point de votre sagesse.—Que
chacun de vous me donne sa main sanglante. D'abord,
Marcus Brutus, je veux secouer la vôtre. Puis je prends
votre main, Caïus Cassius; maintenant la vôtre, Décius
Brutus! et la vôtre, Métellus; et la vôtre, Cinna; et la
vôtre, mon brave Casca; la vôtre enfin, bon Trébonius,
nommé le dernier, mais non pas le moindre dans mon
amitié.—Tous tous, patriciens.... Hélas! que dirai-je? Ma
réputation repose maintenant sur un terrain si glissant,
que vous devez concevoir de moi l'une de ces mauvaises
pensées, ou que je suis un lâche, ou que je suis un flatteur.—Que
je t'aimai, César, oh! c'est la vérité! Si ton
âme nous contemple maintenant, ne te sera-ce pas une
douleur plus sensible que ta mort, de voir ton Antoine
faisant sa paix avec tes ennemis, et secouant leur main
sanglante, ô grand homme! en présence de ton cadavre?
Si j'avais autant d'yeux que tu as de blessures, et qu'ils
versassent des larmes aussi abondantes que les ruisseaux
qu'elles versent de ton sang, cela me siérait bien mieux
que de m'unir par des conventions d'amitié avec tes ennemis.—Pardonne-moi,
Jules.—Ici tu fus environné,
cerf courageux; ici tu es tombé: et ici se sont arrêtés les
chasseurs portant les marques de ton massacre, et baignés
dans le fleuve cramoisi de ton sang! O monde, tu
étais la forêt de ce cerf; et véritablement, ô monde, il
était ton centre<note type="editorial" n="39" xml:id="fra-note-000039">O world, thou wast the forest to this hart And this, indeed, O world, the heart of thee. Hart, cerf, et heart, coeur, se prononcent de la même manière: ainsi la phrase d'Antoine signifiera également, il était ton coeur ou ton centre, et il était ton cerf.</note>.—Maintenant te voilà étendu comme le
cerf frappé par plusieurs princes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000361">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000380">Marc-Antoine!...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000362">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000381">Pardonnez-moi, Cassius; les ennemis de
César en diront autant. C'est donc de la part d'un ami
une bien froide modération.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000363">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000382">Je ne vous blâme point de louer ainsi César.
Mais quel traité prétendez-vous faire avec nous? Voulez-vous
être inscrit au nombre de nos amis, ou bien poursuivrons-nous
sans compter sur vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000364">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000383">Vous le savez, j'ai pris vos mains; mais il
est vrai, j'ai été distrait de mon objet en baissant les
yeux sur César. Je suis de vos amis à tous, et tous je
vous aime, dans l'espérance que vous me donnerez des
raisons qui me feront comprendre comment et en quoi
César était dangereux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000365">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000384">S'il en était autrement, ce serait un atroce
spectacle. Les explications que nous avons à vous donner
abondent tellement en considérations légitimes que
fussiez-vous, vous Antoine, le fils de César, vous devriez
en être satisfait.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000366">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000385">C'est tout ce que je désire; et de plus, je
voudrais obtenir de vous qu'il me fût permis de présenter
son corps sur la place du marché, et de parler à la
tribune, lors de la cérémonie de ses funérailles, comme
il convient à un ami.</p>
            <p xml:id="fra-p-000386">BRUTUS. Vous le pourrez, Marc-Antoine.</p>
            <p xml:id="fra-p-000387">CASSIUS. Brutus, un mot. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000078">(<hi rend="italic">À part</hi>.)</stage> Vous ne savez pas ce
que vous accordez là. Ne consentez point qu'Antoine
parle à ses funérailles: savez-vous à quel point ce qu'il
dira ne sera pas capable d'émouvoir le peuple?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000367">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000388">Permettez.... Je monterai le premier à la tribune:
j'exposerai les motifs de la mort que nous avons
donnée à César; tout ce qu'Antoine dira, je déclarerai
qu'Antoine le dit de notre aveu, par notre permission,
et que nous consentons qu'on accomplisse pour César
tous les rites réguliers, toutes les cérémonies légales.
Cela nous sera plutôt avantageux que contraire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000368">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000389">Je ne sais ce qui en peut arriver: cela me
déplaît.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000369">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000390">Approchez, Marc-Antoine; disposez du corps
de César. Dans votre harangue funéraire, vous vous abstiendrez
de nous blâmer; mais dites de César tout le
bien qui vous viendra en pensée, et ajoutez que vous le
faites par notre permission; autrement vous n'aurez
aucune espèce de part dans ses funérailles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000370">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000391">Soit; je n'en désire pas davantage.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000371">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000392">Préparez donc le corps et suivez-nous.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000079">(Tous sortent, excepté Antoine.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000372">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000393">O pardonne-moi, masse de terre encore saignante,
si je parais doux et pacifique avec ces bouchers!
Tu es le débris du plus grand homme qui ait jamais vécu
dans la durée des âges. Malheur à la main qui répandit
ce sang précieux! Je le prédis en ce moment sur tes
blessures, qui, comme autant de bouches muettes,
ouvrent leurs lèvres rougies pour me demander la voix
et les paroles de ma langue. La malédiction va fondre
sur la tête des hommes; les fureurs intestines, la terrible
guerre civile vont envahir toutes les parties de l'Italie. Le
sang, la destruction seront des choses si communes, et
les objets effroyables deviendront si familiers, que les
mères ne feront plus que sourire à la vue de leurs enfants
déchirés des mains de la guerre. Toute pitié sera
étouffée par l'habitude des actions atroces; et conduisant
avec elle Até, sortie brûlante de l'enfer, l'ombre de
César promènera sa vengeance, criant d'une voix puissante
dans l'intérieur de nos frontières: Carnage<note type="editorial" n="40" xml:id="fra-note-000040">Havock! (dévastation, carnage) était en Angleterre, dans les anciens temps, le cri par lequel on ordonnait aux combattants de ne faire aucun quartier.</note>! et
alors seront lâchés les chiens de la guerre, jusqu'à ce
qu'enfin l'odeur de cette action exécrable s'élève au-dessus
de la terre avec les exhalaisons des cadavres
pourris, gémissant après la sépulture. (<hi rend="italic">Entre un serviteur.</hi>)
Vous servez Octave César, n'est-il pas vrai?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000373">
            <speaker>LE SERVITEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000394">Je le sers, Marc-Antoine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000374">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000395">César lui a écrit de se rendre à Rome.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000375">
            <speaker>LE SERVITEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000396">Il a reçu les lettres de César. Il est en
chemin, et il m'a chargé de vous dire de vive voix....
<seg>(<hi rend="italic">Il aperçoit le corps de César.</hi>)</seg> O César!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000376">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000397">Ton coeur se gonfle: retire-toi à l'écart et
pleure. La douleur, je le sens, est contagieuse; et mes
yeux, en voyant rouler dans les tiens ces marques de
ton affliction, commencent à se remplir de larmes.—Ton
maître vient-il?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000377">
            <speaker>LE SERVITEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000398">Il couche cette nuit à sept lieues de
Rome.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000378">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000399">Retourne sur tes pas en diligence, et dis-lui
ce qui est arrivé. Il n'y a plus ici qu'une Rome en deuil,
une Rome dangereuse, et non point une Rome où Octave
puisse encore trouver la sûreté<note type="editorial" n="41" xml:id="fra-note-000041">No Rome of safety. Shakspeare a eu probablement ici l'intention de renouveler le jeu de mots entre Rome et room, déjà employé dans la première scène, entre Cassius et Brutus.</note>. Hâte-toi de partir et de
lui donner cet avis.—Non, demeure encore: tu ne partiras
point que je n'aie porté ce corps sur la place du
marché. Là, dans ma harangue, je pressentirai les dispositions
du peuple sur le cruel succès de ces hommes
de sang, et, selon l'événement, tu rendras compte au
jeune Octave de l'état des choses.—Prêtez-moi la main.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000080">(Ils sortent, emportant le corps de César.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-julius-caesar-fra-act-003-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000379">
            <speaker>T</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000081">oujours à Rome</stage>
            <p xml:id="fra-p-000400">Le Forum.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000082"><hi rend="italic">Entrent</hi> BRUTUS ET CASSIUS, <hi rend="italic">et une foule de citoyens</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000380">
            <speaker>LES CITOYENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000401">Nous voulons qu'on nous rende raison
de ce qui a été fait: rendez-nous-en raison.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000381">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000402">Suivez-moi donc et prêtez l'oreille à mon
discours, amis.—Vous, Cassius, passez dans la rue voisine
et partageons le peuple entre nous.—Ceux qui voudront
m'entendre parler, qu'ils demeurent ici; que ceux
qui veulent écouter Cassius aillent avec lui, et il va être
rendu un compte public des motifs de la mort de César.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000382">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000403">Je veux entendre parler Brutus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000383">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000404">Je veux entendre Cassius, afin de
comparer leurs raisons quand nous les aurons écoutés
séparément l'un et l'autre.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000083">(Cassius sort avec une partie du peuple. Brutus monte<lb/>
dans le rostrum.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000384">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000405">Le noble Brutus est monté;
silence.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000385">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000406">Écoutez patiemment jusqu'à la fin. Romains,
compatriotes, amis, entendez-moi dans ma cause, et
faites silence pour que vous puissiez entendre. Croyez-moi
pour mon honneur, et ayez égard à mon honneur,
afin que vous puissiez me croire. Jugez-moi dans votre
sagesse, et faites usage de votre raison afin de pouvoir
mieux juger. S'il est dans cette assemblée quelque ami
sincère de César, je lui dis que l'amour de Brutus pour
César n'était pas moindre que le sien. Si cet ami demande
pourquoi Brutus s'est élevé contre César, voici
ma réponse: ce n'est pas que j'aimasse moins César,
mais j'aimais Rome davantage. Aimeriez-vous mieux
voir César vivant et mourir tous esclaves, que de voir
César mort, et de vivre tous libres? César m'aimait, je
le pleure; il fut heureux, je m'en réjouis; il était vaillant,
je l'honore: mais il fut ambitieux, et je l'ai tué.
Il y a des larmes pour son amitié, du respect pour
sa vaillance, de la joie pour sa fortune, et la mort
pour son ambition.—Quel est ici l'homme assez abject
pour vouloir être esclave? S'il en est un, qu'il parle, car
pour lui je l'ai offensé. Quel est ici l'homme assez stupide
pour ne vouloir pas être un Romain? S'il en est un,
qu'il parle, car pour lui je l'ai offensé. Quel est ici
l'homme assez vil pour ne pas aimer sa patrie? S'il en
est un, qu'il parle, car pour lui je l'ai offensé.—Je m'arrête
pour attendre une réponse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000386">
            <speaker>PLUSIEURS CITOYENS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000084">parlant à la fois</stage>
            <p xml:id="fra-p-000407">Personne, Brutus,
personne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000387">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000408">Je n'ai donc offensé personne. Je n'ai pas
fait plus contre César que vous n'avez droit de faire contre
Brutus. Les motifs de sa mort sont enregistrés au Capitole,
sans atténuer la gloire qu'il méritait, sans appuyer
sur ses fautes, pour lesquelles il a subi la mort. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000085">(<hi rend="italic">Entrent
Antoine et plusieurs autres conduisant le corps de César.</hi>)</stage>—Voici
son corps qui s'avance accompagné de signes
de deuil par les soins de Marc-Antoine, qui, sans avoir
participé à sa mort, recueillera les fruits de son trépas,
une place dans la république. Et qui de vous n'en recueillera
pas une? Voici ce que j'ai à vous dire en vous
quittant: Ainsi que j'ai tué mon meilleur ami pour le
bien de Rome, de même je garde ce poignard pour moi
dès que ma patrie jugera ma mort nécessaire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000388">
            <speaker>LES CITOYENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000409">Vivez, Brutus, vivez, vivez!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000389">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000410">Reconduisons-le en triomphe jusque
dans sa maison.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000390">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000411">Élevons-lui une statue parmi ses
ancêtres.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000391">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000412">Qu'il soit fait César.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000392">
            <speaker>QUATRIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000413">Les meilleures qualités de César
seront couronnées dans Brutus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000393">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000414">Il faut le conduire à sa maison avec
de bruyantes acclamations.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000394">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000415">Mes concitoyens!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000395">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000416">Paix, silence; Brutus parle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000396">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000417">Holà, silence.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000397">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000418">Bons concitoyens, laissez-moi me retirer
seul, et, pour l'amour de moi, demeurez ici avec Antoine.
Accueillez le corps de César, et accueillez aussi sa harangue
à la gloire de César.—C'est notre permission qui
autorise Marc-Antoine à la faire. Je vous conjure, que
personne ne sorte d'ici que moi seul, jusqu'à ce qu'Antoine
ait parlé.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000086">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000398">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000419">Holà, restez; écoutons Marc-Antoine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000399">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000420">Qu'il monte dans la tribune, nous
l'écouterons. Noble Antoine, montez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000400">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000421">Je suis reconnaissant de ce que vous m'accordez
pour l'amour de Brutus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000401">
            <speaker>QUATRIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000422">Que dit-il de Brutus?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000402">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000423">Il dit qu'il est reconnaissant envers
nous tous de ce que nous lui accordons pour l'amour
de Brutus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000403">
            <speaker>QUATRIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000424">Il ferait bien de ne pas parler mal
de Brutus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000404">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000425">Ce César était un tyran.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000405">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000426">Oui, cela est certain: nous sommes
bien heureux que Rome en soit délivrée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000406">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000427">Paix: écoutons ce qu'Antoine pourra
dire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000407">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000428">Généreux Romains....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000408">
            <speaker>LES CITOYENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000429">Silence! holà! écoutons-le.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000409">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000430">Amis, Romains, compatriotes, prêtez-moi
l'oreille.—Je viens pour inhumer César, non pour le
louer. Le mal que font les hommes vit après eux; le
bien est souvent enterré avec leurs os. Qu'il en soit
ainsi de César.—Le noble Brutus vous a dit que César
était ambitieux: s'il l'était, ce fut une faute grave, et César
en a été gravement puni.—Ici par la permission de Brutus
et des autres (car Brutus est un homme honorable: ils le
sont tous, tous des hommes honorables), je viens pour
parler aux funérailles de César. Il était mon ami, il fut
fidèle et juste envers moi; mais Brutus dit qu'il était ambitieux,
et Brutus est un homme honorable.—Il a ramené
dans Rome une foule de captifs dont les rançons
ont rempli les coffres publics: César en ceci parut-il
ambitieux? Lorsque les pauvres ont gémi, César a pleuré:
l'ambition devrait être formée d'une matière plus dure.—Cependant
Brutus dit qu'il était ambitieux, et Brutus
est un homme honorable.—Vous avez tous vu qu'aux
Lupercales, trois fois je lui présentai une couronne de
roi, et que trois fois il la refusa. Était-ce là de l'ambition?—Cependant
Brutus dit qu'il était ambitieux, et
sûrement Brutus est un homme honorable. Je ne parle
point pour contredire ce que Brutus a dit, mais je suis
ici pour dire ce que je sais.—Vous l'aimiez tous autrefois,
et ce ne fut pas sans cause: quelle cause vous empêche
donc de pleurer sur lui? O discernement, tu as fui
chez les brutes grossières, et les hommes ont perdu leur
raison!—Soyez indulgents pour moi; mon coeur est dans
ce cercueil avec César: il faut que je m'arrête jusqu'à
ce qu'il me soit revenu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000410">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000431">Il y a, ce me semble, beaucoup de
raison dans ce qu'il dit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000411">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000432">Si tu examines sensément cette affaire,
César a essuyé une grande injustice.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000412">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000433">Serait-il vrai, compagnons? Je
crains qu'il n'en vienne à sa place un plus mauvais que lui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000413">
            <speaker>QUATRIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000434">Avez-vous remarqué ces mots:
«Il ne voulut pas prendre la couronne?» Donc il est
certain qu'il n'était pas ambitieux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000414">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000435">Si cela est prouvé, il en coûtera
cher à quelques-uns.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000415">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000436">Pauvre homme! ses yeux sont
rouges comme le feu à force de pleurer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000416">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000437">Il n'est pas dans Rome un homme
d'un plus grand coeur qu'Antoine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000417">
            <speaker>QUATRIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000438">Attention maintenant, il recommence
à parler.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000418">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000439">Hier encore la parole de César aurait pu
résister à l'Univers: aujourd'hui le voilà étendu, et parmi
les plus misérables, il n'en est pas un qui croie avoir à
lui rendre quelque respect! O citoyens, si j'avais envie
d'exciter vos coeurs et vos esprits à la révolte et à la fureur,
je pourrais faire tort à Brutus, faire tort à Cassius,
qui, vous le savez tous, sont des hommes honorables. Je
ne veux pas leur faire tort: j'aime mieux faire tort au
mort, à moi-même, et à vous aussi, que de faire tort à
des hommes si honorables.—Mais voici un parchemin
scellé du sceau de César; je l'ai trouvé dans son cabinet.
Si le peuple entendait seulement ce testament, que,
pardonnez-le-moi, je n'ai pas dessein de vous lire, tous
courraient baiser les blessures du corps de César, et
tremper leurs mouchoirs dans son sang sacré; oui, je
vous le dis, tous solliciteraient en souvenir de lui un de
ses cheveux qu'à leur mort ils mentionneraient dans
leurs testaments, le léguant à leur postérité comme un
précieux héritage.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000419">
            <speaker>QUATRIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000440">Nous voulons entendre le testament:
lisez-le, Marc-Antoine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000420">
            <speaker>LES CITOYENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000441">Le testament! le testament! nous voulons
entendre le testament de César.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000421">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000442">Modérez-vous, mes bons amis; je ne dois
pas le lire. Il n'est pas à propos que vous sachiez combien
César vous aimait. Vous n'êtes pas de bois, vous
n'êtes pas de pierre, vous êtes des hommes; et puisque
vous êtes des hommes, si vous entendiez le testament de
César, il vous rendrait frénétiques. Il est bon que vous
ne sachiez pas que vous êtes ses héritiers; car si vous le
saviez, oh! qu'en arriverait-il?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000422">
            <speaker>QUATRIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000443">Lisez le testament; nous voulons
l'entendre, Antoine. Vous nous lirez le testament, le testament
de César.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000423">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000444">Voulez-vous avoir de la patience? voulez-vous
différer quelque temps?—Je me suis laissé entraîner
trop loin en parlant du testament. Je crains de faire tort
à ces hommes honorables dont les poignards ont massacré
César; je le crains.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000424">
            <speaker>QUATRIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000445">Ce furent des traîtres. Eux, des
hommes honorables!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000425">
            <speaker>LES CITOYENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000446">Le testament! les dispositions de César!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000426">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000447">Ce sont des scélérats, des assassins.—Le
testament! le testament!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000427">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000448">Vous voulez donc me contraindre à lire le
testament? Puisqu'il en est ainsi, formez un cercle autour
du corps de César, et laissez-moi vous montrer celui
qui fit le testament.—Descendrai-je? y consentez-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000428">
            <speaker>LES CITOYENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000449">Venez, venez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000429">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000450">Descendez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000430">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000451">Nous y consentons.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000087">(Antoine descend de la tribune.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000431">
            <speaker>QUATRIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000452">Formons un cercle, mettons-nous
autour de lui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000432">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000453">Écartez-vous du cercueil, écartez-vous
du corps.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000433">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000454">Place pour Antoine, le noble Antoine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000434">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000455">Ne vous jetez pas ainsi sur moi, tenez-vous
éloignés.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000435">
            <speaker>LES CITOYENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000456">En arrière, place, reculons en arrière.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000436">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000457">Si vous avez des larmes, préparez-vous à
les répandre maintenant.—Vous connaissez tous ce manteau.—Je
me souviens de la première fois où César le
porta: c'était un soir d'été dans sa tente, le jour même
qu'il vainquit les Nerviens.—Regardez; à cet endroit il
a été traversé par le poignard de Cassius. Voyez quelle
large déchirure y a faite le haineux Casca! C'est à travers
celle-ci que le bien-aimé Brutus a poignardé César;
et lorsqu'il retira son détestable fer, voyez jusqu'où le
sang de César l'a suivi, se précipitant au dehors comme
pour s'assurer si c'était bien Brutus qui frappait si cruellement;
car Brutus, vous le savez, était un ange pour
César. Jugez, ô vous, grands dieux, avec quelle tendresse
César l'aimait: cette blessure fut pour lui la plus cruelle
de toutes; car lorsque le noble César vit Brutus le poignarder,
l'ingratitude, plus forte que les bras des traîtres,
acheva de le vaincre: alors son coeur puissant se
brisa, et de son manteau enveloppant son visage, au
pied même de la statue de Pompée qui ruisselait de son
sang, le grand César tomba.—Oh! quelle a été cette
chute, mes concitoyens! Alors vous et moi, et chacun de
nous, tombâmes avec lui, tandis que la trahison sanguinaire
brandissait triomphante son glaive sur nos têtes.—Oh!
maintenant vous pleurez; je le vois, vous sentez
le pouvoir de la pitié. Ce sont de généreuses larmes.
Bons coeurs, quoi, vous pleurez, en ne voyant encore
que les plaies du manteau de notre César! Regardez-ici:
le voici lui-même déchiré, comme vous le voyez, par
des traîtres!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000437">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000458">O lamentable spectacle!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000438">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000459">O noble César!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000439">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000460">O jour de malheur!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000440">
            <speaker>QUATRIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000461">O traîtres! scélérats!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000441">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000462">O sanglant, sanglant spectacle!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000442">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000463">Nous voulons être vengés. Vengeance!—Courons,
cherchons.—Brûlons.—Du feu!—Tuons,
massacrons.—Ne laissons pas vivre un des
traîtres.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000443">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000464">Arrêtez, concitoyens.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000444">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000465">Paix; écoutez le noble Antoine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000445">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000466">Nous l'écouterons, nous le suivrons;
nous mourrons avec lui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000446">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000467">Bons amis, chers amis, que ce ne soit point
moi qui vous précipite dans ce soudain débordement de
révolte.—Ceux qui ont fait cette action sont des hommes
honorables. Quels griefs personnels ils ont eu pour la
faire, hélas! je ne le sais pas: ils sont sages et honorables,
et sans doute ils auront des raisons à vous donner.—Je
ne viens point, amis, surprendre insidieusement
vos coeurs; je ne suis point, comme Brutus un orateur;
je suis tel que vous me connaissez tous, un homme
simple et sans art qui aime son ami, et ceux qui m'ont
donné la permission de parler de lui en public le savent
bien; car je n'ai ni esprit, ni talent de parole, ni autorité,
ni grâce d'action, ni organe, ni aucun de ces pouvoirs
d'éloquence qui émeuvent le sang des hommes. Je
ne sais qu'exprimer la vérité; je ne vous dis que ce que
vous savez vous-mêmes: je vous montre les blessures du
bon César (pauvres, pauvres bouches muettes!), et je les
charge de parler pour moi. Mais si j'étais Brutus, et que
Brutus fût Antoine, il y aurait alors un Antoine qui porterait
le trouble dans vos esprits, et donnerait à chaque
blessure de César une langue qui remuerait les pierres
de Rome et les soulèverait à la révolte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000447">
            <speaker>LES CITOYENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000468">Nous nous soulèverons.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000448">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000469">Nous brûlerons la maison de
Brutus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000449">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000470">Courons à l'instant, venez, cherchons
les conspirateurs.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000450">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000471">Écoutez-moi encore, compatriotes; écoutez
encore ce que j'ai à vous dire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000451">
            <speaker>LES CITOYENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000472">Holà, silence; écoutons Antoine, le
très-noble Antoine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000452">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000473">Quoi, mes amis, savez-vous ce que vous
allez faire? En quoi César a-t-il mérité de vous tant
d'amour? Hélas! vous l'ignorez: il faut donc que je
vous le dise. Vous avez oublié le testament dont je vous
ai parlé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000453">
            <speaker>LES CITOYENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000474">C'est vrai!—Le testament; restons et
écoutons le testament.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000454">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000475">Le voici, le testament, et scellé du sceau de
César.—À chaque citoyen romain, à chacun de vous
tous, il donne soixante-quinze drachmes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000455">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000476">O noble César!—Nous vengerons sa
mort.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000456">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000477">O royal César!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000457">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000478">Écoutez-moi avec patience.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000458">
            <speaker>LES CITOYENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000479">Silence donc.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000459">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000480">En outre il vous a légué tous ses jardins,
ses bocages fermés, et ses vergers récemment plantés
de ce côté du Tibre. Il vous les a laissés, à vous et à vos
héritiers à perpétuité, pour en faire des jardins publics
destinés à vos promenades et à vos amusements.—C'était
là un César: quand en naîtra-t-il un pareil?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000460">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000481">Jamais, jamais.—Venez, partons,
partons; allons brûler son corps sur la place sacrée, et
avec les tisons incendier toutes les maisons des traîtres.—Enlevez
le corps.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000461">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000482">Allez, apportez du feu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000462">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000483">Jetez bas les siéges.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000463">
            <speaker>QUATRIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000484">Enlevez les bancs, les fenêtres, tout.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000088">(Le peuple sort emportant le corps.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000464">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000089">à part</stage>
            <p xml:id="fra-p-000485">Maintenant laissons faire.—Génie
du mal! te voilà lancé; suis le cours qu'il te plaira.—<stage type="business" xml:id="fra-stage-000090">(<hi rend="italic">Entre
un serviteur.</hi>)</stage> Qu'y a-t-il, camarade?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000465">
            <speaker>LE SERVITEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000486">Seigneur, Octave est déjà arrivé dans
Rome.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000466">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000487">Où est-il?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000467">
            <speaker>LE SERVITEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000488">Lépidus et lui sont dans la maison de
César.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000468">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000489">Je vais l'y voir à l'instant; il arrive à souhait.—La
Fortune est en belle humeur, et dans ce
caprice elle nous accordera tout.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000469">
            <speaker>LE SERVITEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000490">Octave a dit devant moi que Brutus et
Cassius étaient sortis au galop hors des portes de Rome,
comme des hommes qui ont la tête perdue.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000470">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000491">Sans doute ils auront reçu du peuple quelque
nouvelle de la manière dont je l'ai animé.—Conduis-moi
vers Octave.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000091">(Antoine sort, suivi du serviteur.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-julius-caesar-fra-act-003-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000471">
            <speaker>T</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000092">oujours à Rome</stage>
            <p xml:id="fra-p-000492">Une rue.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000093"><hi rend="italic">Entre</hi> CINNA <hi rend="italic">le poëte</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000472">
            <speaker>CINNA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000493">J'ai rêvé cette nuit que j'étais à un banquet
avec César, et mon imagination est obsédée d'idées
funestes. Je me sens de la répugnance à sortir de ma
maison; cependant quelque chose m'entraîne.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000094">(Entrent des citoyens.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000473">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000494">Quel est votre nom?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000474">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000495">Où allez-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000475">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000496">Où demeurez-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000476">
            <speaker>QUATRIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000497">Êtes-vous marié ou garçon?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000477">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000498">Répondez sans détour à chacun de
nous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000478">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000499">Oui, et brièvement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000479">
            <speaker>QUATRIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000500">Oui, et sagement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000480">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000501">Oui, et véridiquement; vous ferez
bien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000481">
            <speaker>CINNA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000502">Quel est mon nom, où je vais, où je demeure,
si je suis marié ou garçon? Eh bien! pour répondre à
chacun de vous sans détour, brièvement, véridiquement
et sagement, je dis sagement: Je suis garçon.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000482">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000503">Autant dire: Il n'y a que les imbéciles
qui se marient. Vous pourriez bien être rossé pour
ça, j'en ai peur. Poursuivez et sans détour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000483">
            <speaker>CINNA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000504">Sans détour? J'allais aux funérailles de César.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000484">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000505">Comme ami, ou comme ennemi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000485">
            <speaker>CINNA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000506">Comme ami.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000486">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000507">C'est répondre sans détour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000487">
            <speaker>QUATRIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000508">Et votre demeure? Brièvement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000488">
            <speaker>CINNA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000509">Brièvement? Je demeure près du Capitole.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000489">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000510">Et votre nom, s'il vous plaît?
véridiquement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000490">
            <speaker>CINNA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000511">Véridiquement? Mon nom est Cinna.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000491">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000512">Mettons-le en pièces: c'est un conspirateur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000492">
            <speaker>CINNA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000513">Je suis Cinna le poëte, je suis Cinna le poëte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000493">
            <speaker>QUATRIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000514">Mettons-le en pièces pour ses
mauvais vers, mettons-le en pièces pour ses mauvais
vers.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000494">
            <speaker>CINNA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000515">Je ne suis point Cinna le conspirateur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000495">
            <speaker>QUATRIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000516">N'importe, il se nomme Cinna;
arrachons seulement son nom de son coeur, et puis nous
le laisserons aller.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000496">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000517">Déchirons-le, déchirons-le,—Allons,
des brandons, holà, des brandons de feu!—Chez
Brutus, chez Cassius, brûlons tout.—Quelques-uns à la
maison de Décius, quelques-uns chez Ligarius: partons,
courons.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000095">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
      </div>
      <div type="act" n="4" xml:id="shakespeare-julius-caesar-fra-act-004">
        <head>ACTE QUATRIÈME</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-julius-caesar-fra-act-004-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000497">
            <speaker>T</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000096">oujours à Rome</stage>
            <p xml:id="fra-p-000518">Une pièce de la maison d'Antoine.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000097">ANTOINE, OCTAVE, LÉPIDUS, <hi rend="italic">assis autour d'une table</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000498">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000519">Ainsi, tous ceux-là périront. Leurs noms
sont pointés.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000499">
            <speaker>OCTAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000520">Votre frère aussi doit mourir. Y consentez-vous,
Lépidus?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000500">
            <speaker>LÉPIDUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000521">J'y consens.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000501">
            <speaker>OCTAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000522">Pointez-le, Antoine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000502">
            <speaker>LÉPIDUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000523">À condition que Publius<note type="editorial" n="42" xml:id="fra-note-000042">Ce ne fut point Publius, mais Lucius César, son oncle, qu'Antoine abandonna à la proscription. PLUTARQUE, Vie d'Antoine.</note> ne vivra pas, le
fils de votre soeur, Marc-Antoine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000503">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000524">Il ne vivra pas: voyez, de ce trait, je le
condamne.—Mais vous, Lépidus, allez à la maison de
César, rapportez-nous le testament, et nous verrons à
faire quelques coupures dans les charges qu'il nous a
léguées.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000504">
            <speaker>LÉPIDUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000525">Mais vous retrouverai-je ici?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000505">
            <speaker>OCTAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000526">Ou ici, ou au Capitole.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000098">(Lépidus sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000506">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000527"><stage type="business" xml:id="fra-stage-000099"><hi rend="italic">regardant aller Lépidus</hi>.</stage>—C'est là un homme
nul et sans mérite, bon à être envoyé en message. Lorsqu'il
se fait trois parts de l'univers, convient-il qu'il
soit l'un des trois copartageants?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000507">
            <speaker>OCTAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000528">Vous le jugiez ainsi, et vous avez pris sa
voix sur ceux qui doivent être désignés à la mort dans
notre noire sentence de proscription!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000508">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000529">Octave, j'ai vu plus de jours que vous; et si
nous plaçons ces honneurs sur cet homme en vue de
nous soulager nous-mêmes de divers fardeaux odieux, il
ne fera que les porter comme l'âne porte l'or, gémissant
et suant sous sa charge, tantôt conduit, tantôt chassé
dans la voie que nous lui indiquerons; et quand il aura
voituré notre trésor au lieu qui nous convient, alors nous
lui reprendrons son fardeau, et nous le renverrons,
comme l'âne déchargé, secouer ses oreilles et paître dans
les prés du commun.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000509">
            <speaker>OCTAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000530">Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira; mais
c'est un soldat intrépide et éprouvé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000510">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000531">Comme mon cheval, Octave; et à cause de
cela je lui assigne sa ration de fourrage. C'est un animal
que j'instruis à combattre, à volter, à s'arrêter ou à courir
en avant. Ses mouvements physiques sont gouvernés
par mon intelligence, et à certains égards Lépidus n'est
rien de plus; il a hesoin d'être instruit, dressé et averti
de se mettre en marche. C'est un esprit stérile n'ayant
pour pâture que les objets, les arts, les imitations, qui,
déjà usés et vieillis pour les autres hommes, deviennent
ses modèles. Ne t'en occupe que comme d'une chose qui
nous appartient; maintenant, Octave, de grands intérêts
réclament notre attention.—Brutus et Cassius lèvent des
armées; il faut nous préparer à leur tenir tête. Songeons
donc à combiner notre alliance, à nous assurer
de nos meilleurs amis, à déployer nos plus puissantes
ressources; et allons de ce pas nous réunir pour délibérer
sur les moyens les plus efficaces de découvrir les
choses cachées, sur les plus sûrs moyens de faire face
aux périls connus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000511">
            <speaker>OCTAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000532">J'en suis d'avis; car nous sommes comme la
bête attachée au poteau, entourés d'ennemis qui aboient
et nous harcèlent; et plusieurs qui nous sourient renferment,
je le crains bien, dans leurs coeurs des millions
de projets perfides.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000100">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-julius-caesar-fra-act-004-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000101">Le devant de la tente de Brutus, au camp de Sardes.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000102">TAMBOURS. <hi rend="italic">Entrent</hi> BRUTUS, LUCILIUS, LUCIUS <hi rend="italic">et<lb/>
des soldats</hi>; TITINIUS ET PINDARUS <hi rend="italic">viennent à leur<lb/>
rencontre</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000512">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000533">Holà, halte!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000513">
            <speaker>LUCILIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000534">Le mot d'ordre; holà! halte!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000514">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000535">Qu'y a-t-il, Lucilius? Cassius est-il près
d'ici?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000515">
            <speaker>LUCILIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000536">Tout près; et Pindarus vient vous saluer
de la part de son maître.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000103">(Pindarus donne une lettre à Brutus.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000516">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000537">Je reçois son salut avec plaisir. Pindarus,
votre maître, soit par son propre changement, soit par la
faute de ses subordonnés, m'a donné quelques sujets de
souhaiter que des choses faites ne le fussent pas. Mais
puisqu'il arrive, il me satisfera lui-même.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000517">
            <speaker>PINDARUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000538">Je ne doute point que mon noble maître ne
se montre tel qu'il est, plein d'égards et de considération
pour vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000518">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000539">Je n'en fais aucun doute.—Lucilius, un mot.
Je voudrais savoir comment il vous a reçu. Éclairez-moi
à ce sujet.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000519">
            <speaker>LUCILIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000540">Avec civilité et assez d'égards, mais non
pas avec cet air de familiarité, avec ce ton de conversation
franche et amicale qui lui étaient ordinaires autrefois.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000520">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000541">Tu viens de peindre un ami chaud qui se
refroidit. Remarque, Lucilius, que toujours l'amitié,
quand elle commence à s'affaiblir et à décliner, a recours
à un redoublement de politesses cérémonieuses. Il n'y a
point d'art dans la franche et simple bonne foi; mais les
hommes doubles, semblables à des chevaux ardents à la
main, se montrent si vigoureux, qu'à les voir on doit
tout attendre de leur courage; puis au moment où il
faudrait savoir supporter l'éperon sanglant, ils laissent
tomber leur tête, et, comme une bête usée qui n'a que
l'apparence, ils succombent dans l'épreuve.—Vient-il
avec toutes ses troupes?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000521">
            <speaker>LUCILIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000542">Elles comptent prendre cette nuit leurs
quartiers dans Sardes. Le gros de l'armée, la cavalerie
entière, arrivent avec Cassius.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000104">(Une marche derrière le théâtre.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000522">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000543">Écoutons, il approche. Marchons sans bruit
à sa rencontre.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000105">(Entrent Cassius et des soldats.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000523">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000544">Holà, halte!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000524">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000545">Holà, halte! Faites passer l'ordre le long des
files.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000106">(Derrière le théâtre.)</stage>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000107">Halte! halte! halte!</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000525">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000108">à Brutus</stage>
            <p xml:id="fra-p-000546">Mon noble frère, vous avez eu des
torts envers moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000526">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000547">O dieux que j'atteste, jugez-moi.—Ai-je jamais
eu des torts envers mes ennemis? Comment donc
voudrais-je avoir des torts envers mon frère?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000527">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000548">Brutus, cette réserve cache des torts, et
quand vous en avez....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000528">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000549">Cassius, assez, exposez vos griefs sans violence.
Je vous connais bien. Ne nous querellons point
ici sous les yeux de nos deux armées qui ne devraient
apercevoir entre nous que de l'amitié. Faites retirer vos
soldats; et alors, Cassius, venez dans ma tente, détaillez
vos griefs, et je vous écouterai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000529">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000550">Pindarus, commande à nos chefs de conduire
leurs troupes à quelque distance.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000530">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000551">Donne le même ordre, Lucilius; et tant que
durera notre conférence, ne laisse personne approcher
de la tente. Que Lucius et Titinius en gardent l'entrée.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000109">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-julius-caesar-fra-act-004-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000531">
            <speaker>L'</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000110">intérieur de la tente de Brutus</stage>
            <p xml:id="fra-p-000552">Lucius et Titinius à une
certaine distance.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000111"><hi rend="italic">Entrent</hi> BRUTUS ET CASSIUS.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000532">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000553">Que vous ayez des torts envers moi, cela est
manifeste en ceci: vous avez condamné et noté Lucius
Pella<note type="editorial" n="43" xml:id="fra-note-000043">Ce ne fut que le lendemain de cette querelle que Brutus condamna judiciellement en public, et nota d'infamie Lucius Pella, ce qui «dépleut merveilleusement à Cassius, à cause que peu de jours auparavant avoit seulement admonesté de paroles en privé, deux de ses amis atteincts et convaincus de mesmes crimes, et en public, les avoit absouts, et ne laissoit pas de les employer et de s'en servir comme devant. PLUTARQUE, Vie de Brutus.</note> pour s'être ici laissé corrompre par les Sardiens,
et n'avez ainsi tenu aucun compte des lettres que je
vous écrivais en sa faveur parce que je le connaissais.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000533">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000554">C'était vous faire tort à vous-même que d'écrire
pour une pareille affaire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000534">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000555">Dans le temps où nous sommes, il n'est pas
à propos que la plus légère faute entraîne ainsi ses conséquences.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000535">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000556">Mais vous, Cassius, vous-même, souffrez que
je vous le dise: on vous reproche d'avoir une main
avide, de trafiquer des emplois qui dépendent de vous,
et de les vendre pour de l'or à des hommes sans mérite.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000536">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000557">Moi une main avide!.... Vous savez bien que
vous êtes Brutus lorsque vous me parlez ainsi; ou, par
les dieux, ce discours eût été pour vous le dernier.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000537">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000558">La corruption s'honore ainsi du nom de Cassius,
et le châtiment est obligé de cacher sa tête.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000538">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000559">Le châtiment!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000539">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000560">Souvenez-vous du mois de mars, souvenez-vous
des ides de mars. Le sang du grand César ne coula-t-il
pas au nom de la justice? Parmi ceux qui portèrent
la main sur lui, quel était le scélérat qui l'eût
poignardé pour une autre cause que la justice? Quoi!
nous qui n'avons frappé le premier homme de l'Univers
que pour avoir protégé des voleurs, nous souillerons
aujourd'hui nos doigts de présents infâmes? nous vendrons
la magnifique carrière qu'ouvrent les honneurs
les plus élevés, nous la vendrons pour cette poignée de
vils métaux que peut contenir ma main? J'aimerais
mieux être un chien et aboyer à la lune, que d'être un
pareil Romain.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000540">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000561">Brutus, ne vous mêlez pas de me gourmander,
je ne l'endurerai point: vous vous oubliez vous-même;
vous me poussez à bout. Je suis un soldat, moi,
plus ancien que vous dans le métier, plus capable que
vous de faire des conditions.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000541">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000562">Allons donc! vous ne l'êtes nullement,
Cassius.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000542">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000563">Je le suis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000543">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000564">Je vous dis que vous ne l'êtes pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000544">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000565">Ne continuez pas à m'irriter ainsi, ou je
m'oublierai. Songez à votre vie; ne me tentez pas davantage.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000545">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000566">Laissez-moi, homme sans consistance.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000546">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000567">Est-il possible?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000547">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000568">Écoutez-moi, car je veux parler. Suis-je
obligé de laisser un libre cours à votre fougueuse colère?
Serai-je effrayé parce qu'un fou me regarde?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000548">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000569">O dieux! O dieux! me faudra-t-il endurer
tout cela?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000549">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000570">Oui, tout cela, et plus encore. Agitez-vous
jusqu'à ce que votre coeur orgueilleux en éclate. Allez
montrer à vos esclaves combien vous êtes colérique, et
faire trembler vos vilains. Faudra-t-il que je m'écarte?
Faudra-t-il que je vous observe? Faudra-t-il que je subisse
en rampant les caprices de votre humeur maussade?
Par les dieux, vous dévorerez tout le fiel de votre bile,
dussiez-vous en crever, car désormais je veux que vos
accès de fureur servent à m'égayer, oui, à me faire rire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000550">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000571">Quoi! nous en sommes là!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000551">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000572">Vous dites que vous êtes un meilleur soldat,
faites-le voir; justifiez votre bravade, et ce sera me faire
un vrai plaisir. Je serai bien aise, pour mon compte,
de m'instruire à l'école des hommes supérieurs.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000552">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000573">Vous me faites injure sur tous les points;
vous me faites injure, Brutus! J'ai dit un plus ancien
soldat, et non un meilleur. Ai-je dit meilleur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000553">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000574">Quand vous l'auriez dit, peu m'importe.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000554">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000575">César, lorsqu'il vivait, n'eût pas osé m'irriter
à ce point.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000555">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000576">Paix, paix; vous n'auriez pas osé le provoquer
ainsi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000556">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000577">Je n'eusse pas osé?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000557">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000578">Non.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000558">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000579">Quoi! pas osé le provoquer?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000559">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000580">Non, sur votre vie, vous ne l'eussiez pas osé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000560">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000581">Ne présumez pas trop de mon amitié; je
pourrais faire ce qu'après je serais fâché d'avoir fait.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000561">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000582">Vous l'avez fait ce que vous devriez être fâché
d'avoir fait. Cassius, il n'y a point pour moi de terreur
dans vos menaces; je suis si solidement armé de ma
probité, qu'elles passent près de moi comme le vain souffle
du vent, sans que j'y fasse attention. Je vous ai envoyé
demander quelques sommes d'or que vous m'avez refusées;
car moi, je ne puis me procurer d'argent par d'indignes
moyens. Par le ciel, j'aimerais mieux monnayer mon
coeur, et livrer chaque goutte de mon sang pour en faire
des drachmes que d'extorquer, par des voies illégitimes,
de la main durcie des paysans, leur misérable portion de
vil métal. Je vous ai envoyé demander de l'or pour payer
mes légions; vous me l'avez refusé. Cette action était-elle
de Cassius? Quand Marcus Brutus deviendra assez sordide
pour tenir sous clé ces misérables jetons et les interdire
à ses amis, soyez prêts, vous dieux, à le réduire
en cendres.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000562">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000583">Je ne vous ai point refusé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000563">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000584">Mais si.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000564">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000585">Je ne l'ai pas fait.—Celui qui vous a rapporté
ma réponse n'était qu'un imbécile.—Brutus a déchiré
mon coeur. Un ami devrait supporter les faiblesses de son
ami; mais Brutus exagère les miennes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000565">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000586">Non, en vérité, tant que vous m'en faites
ressentir l'effet.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000566">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000587">Vous ne m'aimez point.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000567">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000588">Je n'aime point vos défauts.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000568">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000589">De pareils défauts, l'oeil d'un ami ne les verrait
jamais.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000569">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000590">L'oeil d'un flatteur ne voudrait pas les voir,
fussent-ils aussi énormes que le haut Olympe.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000570">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000591">Viens, Antoine; jeune Octave, viens. Vengez-vous
sur Cassius seul; Cassius est las du monde:
haï d'un homme qu'il aime, insulté par son frère, maltraité
comme un esclave, tous ses défauts remarqués,
enregistrés, étudiés, appris par coeur pour me les jeter
au visage. Oh! mes larmes pourraient tant couler que
d'anéantir mon courage. Tiens, voilà mon poignard, et
voici mon sein nu, et dedans est un coeur plus précieux
que les mines de Plutus, plus riche que l'or. Si tu es un
Romain, arrache-le: moi qui te refusai de l'or, je t'offre
mon coeur; frappe comme tu frappais César, car je sais
que, lors même que tu l'as le plus haï, tu l'aimais plus
encore que tu n'aimas jamais Cassius.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000571">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000592">Mettez votre poignard dans son fourreau;
emportez-vous quand vous voudrez, je vous en laisserai
entière liberté. Faites ce que vous voudrez; d'une action
honteuse je dirai: c'est son humeur. O Cassius, vous
êtes attelé avec un agneau qui porte en lui la colère
comme le caillou porte le feu: le plus grand effort en
fait apparaître une rapide étincelle, et aussitôt il est
refroidi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000572">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000593">Cassius a-t-il vécu jusqu'ici pour ne fournir
à son Brutus que des sujets de gaieté et des occasions de
rire quand il est triste et mal disposé?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000573">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000594">Quand j'ai parlé ainsi, j'étais mal disposé
moi-même.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000574">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000595">Vous en convenez? Donnez-moi votre main.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000575">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000596">Et aussi mon coeur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000576">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000597">O Brutus!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000577">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000598">Eh bien! quoi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000578">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000599">N'avez-vous pas assez de tendresse pour me
supporter quand cette humeur fougueuse, que je tiens de
ma mère, me fait tout oublier?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000579">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000600">Oui, Cassius; et désormais quand vous vous
emporterez contre votre Brutus, il pensera que c'est
votre mère qui gronde, et il vous laissera faire.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000112">(Bruit derrière le théâtre.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000580">
            <speaker>LE POËTE (</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000113">derrière le théâtre)</stage>
            <p xml:id="fra-p-000601">Laissez-moi entrer, je
veux voir les généraux: il y a de la discorde entre eux;
il n'est pas prudent de les laisser seuls.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000581">
            <speaker>LUCIUS (</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000114">derrière le théâtre)</stage>
            <p xml:id="fra-p-000602">Vous ne pénétrerez point
jusqu'à eux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000582">
            <speaker>LE POËTE (</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000115">derrière le théâtre)</stage>
            <p xml:id="fra-p-000603">Rien ne peut m'arrêter
que la mort.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000116">(Entre le poëte.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000583">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000604">Qu'est-ce que c'est? de quoi s'agit-il?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000584">
            <speaker>LE POËTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000605">Quelle honte à vous, généraux! que prétendez-vous?
Aimez-vous; soyez amis comme doivent
l'être deux hommes tels que vous: j'ai vu, soyez-en
sûrs, plus d'années que vous<note type="editorial" n="44" xml:id="fra-note-000044">Imitation de ce vers d'Homère: [Grec: Alla pithesth amphô de neôterô eston emeio]. Ce personnage n'était pas un poëte, mais un cynique nommé Marcus Faonius, «qui avait été, par manière de dire, amoureux de Caton en son vivant, et se mêlait de contrefaire le philosophe, non tant avec discours et raison qu'avec une impétuosité et une furieuse et passionnée affection.» PLUTARQUE, Vie de Brutus.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000585">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000606">Ah! ah! ah! que ce cynique fait de mauvais
vers.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000586">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000607">Sortez d'ici, faquin, insolent; hors d'ici!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000587">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000608">Ne vous fâchez pas, Brutus; c'est sa manière.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000588">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000609">J'apprendrai à me faire à ses manières quand
il apprendra à choisir son temps. Qu'a-t-on besoin à
l'armée de ces sots faiseurs de vers? Hors d'ici, compagnon.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000589">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000610">Allons, allons, va-t'en.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000117">(Le poëte sort.)</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000118">(Entrent Lucilius et Titinius.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000590">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000611">Lucilius et Titinius, commandez aux chefs
de préparer le logement de leurs troupes pour cette nuit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000591">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000612">Revenez ensuite sur-le-champ tous les deux,
et amenez avec vous Messala.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000119">(Lucilius et Titinius sortent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000592">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000613">Lucius, une coupe de vin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000593">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000614">Je n'aurais pas cru que vous fussiez capable
de tant de colère.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000594">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000615">O Cassius, je suis accablé de bien des chagrins.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000595">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000616">Vous ne faites pas usage de votre philosophie,
si vous laissez votre âme ouverte aux maux accidentels.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000596">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000617">Nul homme ne supporte mieux la douleur.
Porcia est morte<note type="editorial" n="45" xml:id="fra-note-000045">Nicolaüs le Philosophe et Valère Médime placent la mort de Porcia après celle de Brutus, et l'attribuent à la douleur de cette perte. «Toutefois, dit Plutarque, on trouve une lettre missive de Brutus à ses amis, par laquelle il se plaint de leur nonchalance d'avoir tenu si peu de compte de sa femme, qu'elle avoit mieux aimé mourir que de languir plus longtemps malade. Ainsi sembleroit-il que ce philosophe n'auroit pas bien cogneu le temps, car l'épistre, au moins si elle est véritablement de Brutus, donne assez à entendre la maladie et l'amour de cette dame, et aussi la manière de sa mort.» PLUTARQUE, Vie de Brutus.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000597">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000618">Ah! Porcia!—</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000598">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000619">Elle est morte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000599">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000620">Comment ne m'avez-vous pas tué quand je
vous ai tourmenté ainsi? O perte sensible, insupportable!—De
quelle maladie?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000600">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000621">De n'avoir pu soutenir mon absence, et du
chagrin de voir grossir à ce point les forces de Marc-Antoine
et du jeune Octave; car j'ai reçu cette nouvelle
avec celle de sa mort: sa raison en fut altérée; et dans
l'absence de ceux qui la servaient, elle avala du feu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000601">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000622">Et elle en est morte?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000602">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000623">Elle en est morte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000603">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000624">O dieux immortels!</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000120">(Lucius entre, tenant une coupe et des flambeaux.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000604">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000625">Ne me parle plus d'elle.—Donne-moi une
coupe de vin.—Cassius, j'ensevelis ici tout sentiment
d'aigreur.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000121">(Il boit.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000605">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000626">Mon coeur a soif de la noble coupe<note type="editorial" n="46" xml:id="fra-note-000046">My heart is thirsty for that noble pledge. Pledge, coup de vin destiné à faire raison à celui qui boit à votre santé. La formule usitée autrefois en français était: Je bois à vous, à quoi le convive répondait: Je vous pleige d'autant.</note> qui va
vous faire raison. Remplis, Lucius, jusqu'à ce que le vin
déborde: je ne puis trop boire de l'amitié de Brutus.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000122">(Rentre Titinius avec Messala.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000606">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000627">Entre, Titinius.—Sois le bienvenu, brave
Messala.—Maintenant prenons place, serrons-nous
autour de ce flambeau, et délibérons sur ce que nous
avons à faire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000607">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000628">O Porcia, as-tu donc cessé de vivre?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000608">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000629">Cessez, je vous conjure.—Messala, ces lettres
que j'ai reçues, m'apprennent que le jeune Octave et
Marc-Antoine viennent à nous avec une puissante
armée, et dirigent leur marche sur Philippes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000609">
            <speaker>MESSALA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000630">J'ai aussi des lettres qui annoncent absolument
la même chose.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000610">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000631">Qu'y ajoute-t-on?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000611">
            <speaker>MESSALA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000632">Que par des décrets de proscription et de
mise hors la loi<note type="editorial" n="47" xml:id="fra-note-000047">Outlawry.</note>, Octave, Antoine et Lépidus ont fait
périr cent sénateurs.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000612">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000633">En cela nos lettres ne s'accordent pas bien.
Les miennes ne parlent que de soixante-dix sénateurs
morts par l'effet de cette proscription: Cicéron en est un.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000613">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000634">Cicéron en est?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000614">
            <speaker>MESSALA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000635">Oui, Cicéron est mort, il était sur la liste de
proscription.—Brutus, avez-vous reçu des lettres de
votre femme?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000615">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000636">Non, Messala.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000616">
            <speaker>MESSALA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000637">Et dans vos lettres, ne vous mande-t-on rien
sur elle?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000617">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000638">Rien, Messala.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000618">
            <speaker>MESSALA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000639">Cela me paraît étrange.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000619">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000640">Pourquoi me le demandez-vous? En avez-vous
appris quelque chose dans les vôtres?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000620">
            <speaker>MESSALA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000641">Non, mon seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000621">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000642">Si vous êtes Romain, dites-moi la vérité.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000622">
            <speaker>MESSALA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000643">Supportez donc en Romain la vérité que je
vous annonce. Il est certain qu'elle est morte, et d'une
manière étrange.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000623">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000644">Eh bien! adieu, Porcia.—Il nous faut mourir,
Messala: c'est pour avoir pensé qu'elle devait mourir
un jour que j'ai la patience de supporter aujourd'hui
ce coup.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000624">
            <speaker>MESSALA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000645">C'est ainsi que les grands hommes devraient
toujours supporter les grandes pertes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000625">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000646">J'en ai là-dessus appris tout autant que vous,
et cependant ma nature ne pourrait jamais s'y soumettre
de même.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000626">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000647">Soit.—A notre tâche qui est vivante.—Si
nous marchions à l'instant vers Philippes? qu'en pensez-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000627">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000648">Je ne crois pas que ce fût bien fait.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000628">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000649">La raison?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000629">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000650">La voici: il vaut mieux que l'ennemi nous
cherche; par-là il consumera ses ressources, fatiguera
ses soldats, et se nuira ainsi à lui-même; tandis que
nous, qui n'aurons pas changé de place, nous nous trouverons
pleins de repos, entiers et prêts à tout.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000630">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000651">De bonnes raisons doivent nécessairement
céder à de meilleures. Les peuples qui sont entre Philippes
et ce camp ne sont contenus que par une affection
forcée, car ils ne nous ont accordé qu'à regret des subsides.
L'ennemi, en traversant leur pays, complétera
chez eux ses troupes; il s'avancera rafraîchi, recruté et
plein d'un nouveau courage, avantages que nous lui
interceptons si nous allons le rencontrer à Philippes,
tenant ces peuples sur nos derrières.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000631">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000652">Mon bon frère, écoutez-moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000632">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000653">Permettez; il faut de plus faire attention à
ceci. Nous savons à présent le compte de nos amis jusqu'au
dernier. Nos légions sont complètes; notre cause
est mûre; de jour en jour l'ennemi s'élève; tandis que
nous, arrivés à notre plus haut période, nous sommes
près de décliner. Les affaires humaines ont leurs marées,
qui, saisies au moment du flux, conduisent à la fortune;
l'occasion manquée, tout le voyage de la vie se
poursuit au milieu des bas-fonds et des misères. En ce
moment, la mer est pleine et nous sommes à flot: il
faut prendre le courant tandis qu'il nous est favorable,
ou perdre toutes nos chances.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000633">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000654">Eh bien! vous le voulez, marchez. Nous
vous accompagnerons et nous irons les trouver à Philippes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000634">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000655">Les heures les plus profondes de la nuit sont
insensiblement arrivées sur notre entretien, et la nature
doit obéir à la nécessité à laquelle nous ne concéderons
qu'un peu de repos. Il ne nous reste rien de plus à
dire?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000635">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000656">Rien de plus. Bonne nuit. Demain de grand
matin nous serons prêts et en marche.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000123">(Entre Lucius.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000636">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000657">Lucius, ma robe.—Adieu, digne Messala.—Bonne
nuit, Titinius.—Noble, noble Cassius, bonne nuit
et bon repos.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000637">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000658">O mon cher frère, elle a bien mal commencé,
cette nuit.—Que jamais semblable discorde ne
se mette entre nos âmes! Ne le permets pas, Brutus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000638">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000659">Tout est bien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000639">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000660">Bonne nuit, mon maître.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000640">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000661">Bonne nuit, mon bon frère.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000641">
            <speaker>TITINIUS ET MESSALA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000662">Bonne nuit, Brutus, notre maître
à tous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000642">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000663">Adieu, tous. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000124">(<hi rend="italic">Cassius, Titinius et Messala se
retirent.</hi>—<hi rend="italic">Rentre Lucius, avec la robe de Brutus.</hi>)</stage>—Donne-moi
cette robe. Où est ton instrument?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000643">
            <speaker>LUCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000664">Ici dans la tente.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000644">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000665">Tu réponds d'une voix assoupie. Pauvre
garçon, je ne t'en fais point un reproche, tu es harassé
de veilles. Appelle Claudius et quelques autres de mes
gens: je veux qu'ils restent là; ils dormiront sur des
coussins dans ma tente.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000645">
            <speaker>LUCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000666">Varron! Claudius!</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000125">(Entrent Varron et Claudius.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000646">
            <speaker>VARRON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000667">Appelez-vous, mon seigneur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000647">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000668">Je vous prie, mes amis, couchez et dormez
dans ma tente: il est possible que je vous éveille bientôt
pour porter quelque message à mon frère Cassius.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000648">
            <speaker>VARRON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000669">Permettez-nous de rester debout, seigneur,
et de veiller en attendant vos ordres.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000649">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000670">Non, je ne veux pas que vous veilliez; couchez-vous,
mes amis. Il peut se faire que je change de
pensée.—Vois, Lucius, voici le livre que j'ai tant cherché;
je l'avais mis dans la poche de ma robe.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000126">(Les serviteurs se couchent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000650">
            <speaker>LUCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000671">J'étais bien sûr que vous ne me l'aviez pas
donné, seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000651">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000672">Excuse-moi, mon bon garçon, je suis sujet à
oublier.—Peux-tu tenir ouverts un moment tes yeux
appesantis, et jouer sur ton instrument un air ou deux?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000652">
            <speaker>LUCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000673">Oui, mon seigneur, si cela vous fait plaisir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000653">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000674">J'en serai bien aise, mon garçon. Je te
fatigue trop, mais tu as bonne volonté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000654">
            <speaker>LUCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000675">C'est mon devoir, seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000655">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000676">Je ne devrais pas étendre tes devoirs au delà
de tes forces. Je sais qu'un jeune sang demande son
temps de sommeil.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000656">
            <speaker>LUCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000677">J'ai dormi, mon seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000657">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000678">Tu as bien fait, et tu dormiras encore: je
ne te retiendrai pas longtemps. Si je vis, je te ferai du
bien. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000127">(<hi rend="italic">Musique accompagnée de chant.</hi>)</stage> C'est un chant à
endormir. O sommeil meurtrier! tu appesantis donc ta
massue de plomb sur ce garçon qui te jouait un air!
Honnête serviteur, dors bien; je ne veux pas te faire le
tort de t'éveiller. Si tu laisses tomber ta tête, tu briseras
ton instrument: je vais te l'ôter, et bonne nuit, mon
bon garçon.—Voyons, voyons; n'ai-je pas plié le feuillet
en quittant ma lecture? C'est ici, je crois. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000128">(<hi rend="italic"> Il s'assied</hi>)</stage>
Que ce flambeau éclaire mal! <stage type="business" xml:id="fra-stage-000129">(<hi rend="italic">Entre l'ombre de Jules
César</hi>.)</stage> Ah! qui entre ici? C'est apparemment la faiblesse
de mes yeux qui produit cette horrible vision!—Il
s'avance sur moi!—Es-tu quelque chose? es-tu
quelque dieu, quelque ange ou quelque démon, toi qui
glaces mon sang et fais dresser mes cheveux? Parle-moi,
qu'es-tu?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000658">
            <speaker>L'OMBRE DE CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000679">Ton mauvais génie, Brutus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000659">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000680">Pourquoi viens-tu?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000660">
            <speaker>L'OMBRE DE CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000681">Pour te dire que tu me verras à
Philippes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000661">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000682">A la bonne heure. Je te reverrai donc encore?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000662">
            <speaker>L'OMBRE DE CÉSAR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000683">Oui, à Philippes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000663">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000684">Eh bien! je te reverrai à Philippes. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000130">(<hi rend="italic">L'ombre
disparaît.</hi>)</stage> Quand je retrouvais mon courage, tu t'évanouis:
mauvais génie, j'aurais voulu t'entretenir plus
longtemps.—Garçon! Lucius! Varron! Claudius! amis!
éveillez-vous. Claudius!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000664">
            <speaker>LUCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000685">Il y a des cordes fausses, mon seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000665">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000686">Il croit être encore à son instrument.—Lucius,
réveille-toi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000666">
            <speaker>LUCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000687">Mon seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000667">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000688">Est-ce un songe, Lucius, qui t'a fait pousser
ce cri?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000668">
            <speaker>LUCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000689">Seigneur, je ne crois pas avoir crié.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000669">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000690">Oui, tu as crié.—As-tu vu quelque chose?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000670">
            <speaker>LUCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000691">Rien, mon seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000671">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000692">Rendors-toi, Lucius!—Allons, Claudius; et
toi mon ami, éveille-toi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000672">
            <speaker>VARRON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000693">Seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000673">
            <speaker>CLAUDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000694">Seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000674">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000695">Pourquoi donc, je vous en prie, avez-vous
tous deux crié dans votre sommeil?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000675">
            <speaker>VARRON ET CLAUDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000696">Nous, seigneur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000676">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000697">Oui, vous. Avez-vous vu quelque chose?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000677">
            <speaker>VARRON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000698">Non, mon seigneur, je n'ai rien vu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000678">
            <speaker>CLAUDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000699">Ni moi, mon seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000679">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000700">Allez, saluez de ma part mon frère Cassius:
dites-lui qu'il mette de bonne heure ses troupes en
marche; nous le suivrons.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000680">
            <speaker>VARRON ET CLAUDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000701">Vous serez obéi, mon seigneur.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000131">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
      </div>
      <div type="act" n="5" xml:id="shakespeare-julius-caesar-fra-act-005">
        <head>ACTE CINQUIÈME</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-julius-caesar-fra-act-005-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000132">Les plaines de Philippes.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000133"><hi rend="italic">Entrent</hi> ANTOINE, OCTAVE <hi rend="italic">et leur armée</hi></stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000681">
            <speaker>OCTAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000702">Vous le voyez, Antoine, l'événement a
répondu à nos espérances. Vous disiez que l'ennemi ne
descendrait point en plaine, mais qu'il tiendrait les collines
et le haut pays. Le contraire arrive; leurs armées
sont en vue. Leur intention est de venir ici nous provoquer
au combat, et ils répondent avant que nous les
ayons demandés.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000682">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000703">Bah! je suis dans leur âme, et je sais bien
pourquoi ils le font. Ils consentiraient volontiers à se
trouver ailleurs; c'est la peur qui les fait descendre pour
nous braver, s'imaginant par cette parade nous donner
une ferme conviction de leur courage; mais ils n'en ont
aucun.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000134">(Entre un messager.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000683">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000704">Préparez-vous, généraux: l'ennemi
vient en belle ordonnance; il a déployé l'enseigne sanglante
de la bataille. Il faut à l'instant faire quelques
dispositions.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000684">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000705">Octave, menez au pas votre armée sur la
gauche de la plaine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000685">
            <speaker>OCTAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000706">C'est moi qui tiendrai la droite; prenez vous-même
la gauche.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000686">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000707">Pourquoi me contrecarrer dans un moment
aussi critique?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000687">
            <speaker>OCTAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000708">Je ne cherche pas à vous contrecarrer, mais
je le veux ainsi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000688">
            <speaker>(M</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000135">arche</stage>
            <p xml:id="fra-p-000709">Tambour.—Entrent Brutus et Cassius,<lb/>
avec leur armée; Lucius, Titinius, Messala et<lb/>
plusieurs autres.)</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000689">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000710">Ils s'arrêtent, et voudraient parlementer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000690">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000711">Faites halte, Titinius; nous allons sortir des
lignes pour conférer avec eux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000691">
            <speaker>OCTAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000712">Marc-Antoine, donnerons-nous le signal du
combat?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000692">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000713">Non, César; nous attendrons leur attaque.
Les généraux voudraient s'aboucher un moment.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000693">
            <speaker>OCTAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000714">Ne vous ébranlez point jusqu'au signal.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000694">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000715">Les paroles avant les coups, n'est-il pas vrai,
compatriotes?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000695">
            <speaker>OCTAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000716">Non que nous préférions les paroles, comme
vous le faites.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000696">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000717">De bonnes paroles, Octave, valent mieux que
de mauvais coups.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000697">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000718">En portant vos mauvais coups, Brutus, vous
donnez de bonnes paroles: témoin l'ouverture que vous
avez faite dans le coeur de César, en criant: «Salut et
longue vie à César.»</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000698">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000719">Antoine, la place où vous portez vos coups
est encore inconnue; mais pour vos paroles, elles vont
dépouiller les abeilles d'Hybla, et les laissent privées de
miel.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000699">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000720">Mais non pas d'aiguillon.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000700">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000721">Oh vraiment! d'aiguillon et de voix; car vous
leur avez dérobé leur bourdonnement, Antoine, et très-prudemment
vous avez soin de menacer avant de frapper.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000701">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000722">Traîtres, vous n'en fîtes pas de même,
quand de vos lâches poignards vous vous blessâtes l'un
l'autre dans les flancs de César: vous lui montriez vos
dents comme des singes, vous rampiez devant lui comme
des lévriers, et, prosternés comme des captifs, vous
baisiez les pieds de César; tandis que le détestable Casca,
venant par derrière comme un chien abâtardi, perça le
cou de César. O flatteurs!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000702">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000723">Flatteurs. Rends-toi grâces, Brutus. Si Cassius
en avait été cru, cette langue ne nous outragerait
pas ainsi aujourd'hui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000703">
            <speaker>OCTAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000724">Finissons, allons au fait. Si le débat nous
met en sueur, elle coulera plus rouge au moment de la
preuve.—Voyez, je tire l'épée contre les conspirateurs:
quand pensez-vous que l'épée rentrera dans le fourreau?
Jamais, jusqu'à ce que les vingt-trois blessures de César
soient pleinement vengées, ou que le meurtre d'un second
César se soit accumulé sur l'épée des traîtres.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000704">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000725">César, tu ne peux pas mourir de la main des
traîtres, à moins que tu ne les amènes avec toi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000705">
            <speaker>OCTAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000726">Je l'espère bien; je ne suis pas né pour
mourir par l'épée de Brutus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000706">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000727">O fusses-tu le plus noble de ta race, jeune
homme, tu ne pourrais périr d'une main plus honorable.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000707">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000728">Écolier mal appris, indigne d'un tel honneur!
l'associé d'un farceur et d'un débauché!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000708">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000729">Toujours le vieux Cassius!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000709">
            <speaker>OCTAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000730">Venez, Antoine; éloignons-nous. Au défi,
traîtres! nous vous le jetons par la face. Si vous osez
combattre aujourd'hui, venez en plaine; sinon, venez
quand vous en aurez le coeur.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000136">(Octave et Antoine sortent avec leur armée.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000710">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000731">Allons, vents, soufflez maintenant; vagues,
enflez-vous, et vogue la barque! La tempête est soulevée,
et tout est à la merci du hasard.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000711">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000732">Lucilius, écoutez un mot.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000712">
            <speaker>LUCILIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000733">Mon seigneur.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000137">(Brutus et Lucilius s'entretiennent à part.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000713">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000734">Messala.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000714">
            <speaker>MESSALA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000735">Que veut mon général?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000715">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000736">Messala, ce jour est celui de ma naissance;
ce même jour vit naître Cassius. Donne-moi ta main,
Messala: sois-moi témoin que c'est malgré moi que je
suis forcé, comme le fut Pompée, de confier au hasard
d'une bataille toutes nos libertés. Tu sais combien je fus
attaché à la secte d'Épicure et à ses principes: aujourd'hui
mes pensées ont changé, et j'ajoute quelque foi
aux signes qui prédisent l'avenir. Dans notre marche
depuis Sardes, deux puissants aigles se sont abattus sur
notre enseigne avancée; ils s'y sont posés, et là, prenant
leur pâture de la main de nos soldats, ils nous ont accompagnés
jusqu'à ces champs de Philippes. Ce matin
ils ont pris leur vol, et ont disparu: à leur place une
nuée de corbeaux et de vautours planent sur nos têtes;
du haut des airs ils fixent la vue sur nous, comme sur
une proie déjà mourante, et, nous couvrant de leur
ombre, ils semblent former un dais fatal sous lequel
s'étend notre armée près de rendre l'âme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000716">
            <speaker>MESSALA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000737">Ne croyez point à tout cela.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000717">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000738">Je n'y crois que jusqu'à un certain point,
car je me sens plein d'ardeur, et déterminé à affronter
avec constance tous les périls.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000718">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000739">Qu'il en soit ainsi, Lucilius.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000719">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000740">Maintenant, noble Brutus, que les dieux
nous soient aujourd'hui assez favorables pour que nous
puissions, toujours amis, conduire nos jours jusqu'à la
vieillesse. Mais puisqu'il reste toujours quelque incertitude
dans les choses humaines, raisonnons sur ce qui
peut arriver de pis. Si nous perdons cette bataille, cet
instant est le dernier où nous converserons ensemble:
qu'avez-vous résolu de faire alors?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000720">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000741">De me régler sur cette philosophie qui me fit
blâmer Caton pour s'être donné la mort à lui-même. Je ne
puis m'empêcher de trouver qu'il est lâche de prévenir
ainsi, par crainte de ce qui peut arriver, le terme assigné
à la vie: je m'armerai de patience, attendant ce que
voudront ordonner ces puissances suprêmes, quelles
qu'elles soient, qui nous gouvernent ici-bas<note type="editorial" n="48" xml:id="fra-note-000048">Brutus lui répondit: «Estant encore jeune et non assez expérimenté ès affaires de ce monde, je fis, ne sçay comment, un discours de philosophie par lequel je reprenois et blasmois fort Caton de s'estre desfait soy-mesme, comme n'estant point acte licite ny religieux, quant aux dieux ny quant aux hommes vertueux, de ne point céder à l'ordonnance divine, et ne prendre pas constamment en gré tout ce qui lui plaist nous envoyer, ainsi faire le restif et s'en retirer: mais maintenant me trouvant au milieu du péril, je suis de toute autre résolution, tellement que s'il ne plaist à Dieu que l'issue de cette bataille soit heureuse pour nous, je ne veux plus tenter d'autres esperances, ni tâcher à remettre sus de rechef autre équipage de guerre, ains me délivreray des misères de ce monde, car je donnai aux ides de mars ma vie à mon pays, pour laquelle j'en vivrai une autre libre et glorieuse.» PLUTARQUE, Vie de Brutus. Shakspeare, qui n'a jamais mis en récit que ce qui lui est impossible de mettre en action, renferme ici en une seule scène le changement que plusieurs années ont opéré dans l'esprit de Brutus. C'est d'ailleurs une explication donnée d'avance des raisons pour lesquelles Brutus ne se tuera pas après la mort de Cassius et l'événement très-incertain de la bataille. Il s'annonce comme déterminé à tout supporter avec résignation, excepté le malheur auquel il ne croit pas qu'il soit permis à un homme d'honneur de se soumettre, la honte d'être mené en triomphe. Cette intention de l'auteur est évidente; les commentateurs anglais qui ont multiplié les notes sur ce passage, auraient dû la faire remarquer.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000721">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000742">Ainsi donc, si nous perdons cette bataille,
vous consentez à être conduit en triomphe à travers les
rues de Rome?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000722">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000743">Non, Cassius, non. Ne pense pas, noble Romain,
que jamais Brutus soit conduit enchaîné à Rome;
il porte un coeur trop grand. Il faut que ce jour même
consomme l'ouvrage commencé aux ides de mars, et je
ne sais si nous devons nous revoir encore: faisons-nous
donc notre éternel adieu. Pour jamais, et pour jamais
adieu, Cassius. Si nous nous revoyons, eh bien! ce sera
avec un sourire; sinon, nous aurons eu raison de nous
dire adieu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000723">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000744">Pour jamais, et pour jamais adieu, Brutus. Si
nous nous revoyons, oui, sans doute, ce sera avec un
sourire; sinon, tu as dit vrai, nous aurons eu raison de
nous dire adieu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000724">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000745">Allons, en marche.—Oh! si l'on pouvait connaître
la fin des événements de ce jour avant le moment
qui doit l'amener. Mais il suffit, le jour finira; et alors
nous le saurons.—Allons, ho! partons.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000138">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-julius-caesar-fra-act-005-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000725">
            <speaker>T</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000139">oujours près de Philippes</stage>
            <p xml:id="fra-p-000746">Le champ de bataille.—Une alarme.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000140"><hi rend="italic">Entrent</hi> BRUTUS ET MESSALA.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000726">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000141">vivement</stage>
            <p xml:id="fra-p-000747">A cheval, à cheval, Messala! cours,
remets ces billets aux légions de l'autre aile. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000142">(<hi rend="italic">Une vive
alarme.</hi>)</stage> Qu'elles donnent à la fois; car je vois que l'aile
d'Octave va mollement: un choc soudain la culbutera.
Vole, vole, Messala: qu'elles fondent toutes ensemble!</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000143">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-julius-caesar-fra-act-005-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000727">
            <speaker>T</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000144">oujours près de Philippes</stage>
            <p xml:id="fra-p-000748">Une autre partie du champ de
bataille.—Une alarme.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000145"><hi rend="italic">Entrent</hi> CASSIUS ET TITINIUS.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000728">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000749">Oh! regarde, Titinius, regarde; les lâches
fuient. Je me suis fait l'ennemi de mes propres soldats:
cette enseigne que voilà, je l'ai vue tourner en arrière;
j'ai tué le lâche, et je l'ai reprise de sa main.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000729">
            <speaker>TITINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000750">O Cassius! Brutus a donné trop tôt le signal.
Se voyant quelque avantage sur Octave, il s'y est
abandonné avec trop d'ardeur; ses soldats se sont livrés
au pillage, tandis qu'Antoine nous enveloppait tous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000730">
            <speaker>PINDARUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000751">Fuyez plus loin, seigneur, fuyez plus loin:
Marc-Antoine est dans vos tentes. Fuyez donc, mon seigneur;
noble Cassius, fuyez au loin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000731">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000752">Cette colline est assez loin.—Vois, vois, Titinius:
est-ce dans mes tentes que j'aperçois cette
flamme?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000732">
            <speaker>TITINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000753">Ce sont elles, mon seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000733">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000754">Titinius, si tu m'aimes, monte mon cheval,
et enfonce-lui les éperons dans les flancs jusqu'à ce que
tu sois arrivé à ces troupes là-bas, et de là ici: que je
puisse être assuré si ces troupes sont amies ou ennemies.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000734">
            <speaker>TITINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000755">Je serai de retour ici dans l'espace d'une
pensée.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000146">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000735">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000756">Toi, Pindarus, monte plus haut vers ce sommet:
ma vue fut toujours trouble; suis de l'oeil Titinius,
et dis-moi ce que tu remarques sur le champ de bataille.
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000147">(<hi rend="italic">Pindarus sort</hi>.)</stage> Ce jour fut le premier où je respirai:
le temps a décrit son cercle, et je finirai au point où j'ai
commencé: le cours de ma vie est révolu.—Eh bien!
dis-moi, quelles nouvelles?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000736">
            <speaker>PINDARUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000148">de la hauteur</stage>
            <p xml:id="fra-p-000757">Oh! mon seigneur!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000737">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000758">Quelles nouvelles?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000738">
            <speaker>PINDARUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000759">Voilà Titinius investi par la cavalerie, qui
le poursuit à toute bride.—Cependant il galope encore.—Les
voilà près de l'atteindre.—Maintenant Titinius....
maintenant quelques-uns mettent pied à terre.—Oh! il
met pied à terre aussi.—Il est pris!—Écoutez, ils poussent
un cri de joie.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000149">(On entend des cris lointains.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000739">
            <speaker>CASSIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000760">Descends, ne regarde pas davantage.—O
lâche que je suis, de vivre assez longtemps pour voir
mon fidèle ami pris sous mes yeux! <stage type="business" xml:id="fra-stage-000150">(<hi rend="italic">Entre Pindarus.</hi>)</stage>
Toi, viens ici: je t'ai fait prisonnier chez les Parthes,
et, en conservant ta vie, je te fis jurer que quelque chose
que je pusse te commander, tu l'entreprendrais: maintenant
remplis ton serment. De ce moment sois libre;
prends cette fidèle épée qui se plongea dans les flancs de
César, et traverses-en mon sein. Ne t'arrête point à me
répliquer: obéis, prends cette poignée, et dès que j'aurai
couvert mon visage comme je le fais en ce moment,
toi, dirige le fer.—César, tu es vengé avec la même épée
qui te donna la mort.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000151">(Il meurt.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000740">
            <speaker>PINDARUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000761">Me voilà donc libre! Si j'avais osé faire ma
volonté, je n'eusse pas voulu le devenir ainsi.—O Cassius!
Pindarus fuira si loin de ces contrées que jamais
Romain ne pourra le reconnaître.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000152">(Il sort.)</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000153">(Rentrent Titinius et Messala.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000741">
            <speaker>MESSALA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000762">Ce n'est qu'un échange, Titinius; car Octave
est renversé par l'effort du noble Brutus, comme les
légions de Cassius le sont par Antoine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000742">
            <speaker>TITINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000763">Ces nouvelles vont bien consoler Cassius.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000743">
            <speaker>MESSALA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000764">Où l'avez-vous laissé?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000744">
            <speaker>TITINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000765">Tout désespéré, avec son esclave Pindarus,
ici, sur cette colline.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000745">
            <speaker>MESSALA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000766">N'est-ce point lui qui est couché sur l'herbe?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000746">
            <speaker>TITINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000767">Il n'est pas couché comme un homme vivant.—Oh!
mon coeur frémit!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000747">
            <speaker>MESSALA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000768">N'est-ce pas lui?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000748">
            <speaker>TITINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000769">Non, ce fut lui, Messala! Cassius n'est plus!
O soleil couchant, de même que tu descends dans la nuit
au milieu de tes rayons rougeâtres, de même le jour de
Cassius s'est couché rougi de sang. Le soleil de Rome est
couché, notre jour est fini: viennent les nuages, les vapeurs
de la nuit, les dangers; notre tâche est faite. C'est
la crainte que je ne pusse réussir qui l'a conduit à cette
action.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000749">
            <speaker>MESSALA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000770">C'est la crainte de ne pas réussir qui l'a
conduit à cette action. O détestable erreur, fille de la
mélancolie, pourquoi montres-tu à la vive imagination
des hommes des choses qui ne sont pas? O erreur si
promptement conçue, tu n'arrives jamais à une heureuse
naissance; mais tu donnes la mort à la mère qui t'engendra.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000750">
            <speaker>TITINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000771">Holà, Pindarus! Pindarus, où es-tu?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000751">
            <speaker>MESSALA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000772">Cherchez-le, Titinius, tandis que je vais au-devant
du noble Brutus, foudroyer son oreille de cette
nouvelle. Je puis bien dire foudroyer, car l'acier perçant
et les flèches empoisonnées seraient aussi bien reçues de
Brutus que le récit de ce que nous venons de voir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000752">
            <speaker>TITINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000773">Hâtez-vous, Messala; et moi pendant ce
temps je chercherai Pindarus. (<hi rend="italic">Messala sort</hi>.) Pourquoi
m'avais-tu envoyé loin de toi, brave Cassius? N'ai-je
pas trouvé tes amis? n'ont-ils pas mis sur mon front
cette couronne de victoire, me chargeant de te la donner?
n'as-tu pas entendu leurs acclamations? Hélas!
tu as mal interprété toutes ces choses. Mais attends,
reçois cette guirlande sur ta tête. Ton Brutus me recommanda
de te la donner; je veux accomplir son ordre.—Viens,
approche, Brutus, et vois ce qu'était pour
moi Galus Cassius.—Vous me le permettez, grands
dieux! j'accomplis le devoir d'un Romain. Viens, épée
de Cassius, et trouve le coeur de Titinius.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000154">(Il meurt.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000753">
            <speaker>(U</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000155">ne alarme</stage>
            <p xml:id="fra-p-000774">Rentre Messala, avec Brutus, le jeune<lb/>
Caton, Straton, Volumnius et Lucilius.)</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000754">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000775">Où est-il? où est-il? Où est son corps, Messala?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000755">
            <speaker>MESSALA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000776">Là-bas, là; et Titinius gémissant près de lui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000756">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000777">Le visage de Titinius est tourné vers le ciel!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000757">
            <speaker>CATON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000778">Il s'est tué!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000758">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000779">O Jules César, tu es puissant encore! ton
ombre se promène sur la terre, et tourne nos épées contre
nos propres entrailles.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000156">(Bruit d'alarme éloigné.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000759">
            <speaker>CATON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000780">Brave Titinius! Voyez, n'a-t-il pas couronné
Cassius mort?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000760">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000781">Est-il encore au monde deux Romains semblables
à ceux-là? Toi le dernier de tous les Romains,
adieu, repose en paix: il est impossible que jamais Rome
enfante ton égal.—Amis, je dois plus de larmes à cet
homme mort que vous ne me verrez lui en donner.—J'en
trouverai le temps, Cassius, j'en trouverai le temps!—Venez
donc, et faites porter ce corps à Thasos. Ses
obsèques ne se feront point dans notre camp; elles pourraient
nous abattre.—Suivez-moi, Lucilius; venez aussi,
jeune Caton: retournons au champ de bataille. Labéon,
Flavius, faites avancer nos lignes. La troisième heure finit:
avant la nuit, Romains, nous tenterons encore la
fortune dans un nouveau combat<note type="editorial" n="49" xml:id="fra-note-000049">Ce ne fut pas le même jour, mais trois semaines après, que Brutus donna la seconde bataille dans ces mêmes plaines de Philippes où les deux armées demeurèrent tout ce temps en présence.</note>.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000157">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="4" xml:id="shakespeare-julius-caesar-fra-act-005-scene-004">
          <head>SCÈNE IV</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000158">Une autre partie du champ de bataille.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000761">
            <speaker>UNE MÊLÉE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000782"><hi rend="italic">Entrent en combattant des soldats des deux armées;
puis</hi> BRUTUS, CATON, LUCILIUS, <hi rend="italic">et plusieurs
autres.</hi></p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000762">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000783">Encore, compatriotes! oh! tenez encore un
moment.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000763">
            <speaker>CATON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000784">Quel bâtard le refusera? Qui veut me suivre?
Je veux proclamer mon nom dans tout le champ de
bataille.—Je suis le fils de Marcus Caton, l'ennemi des
tyrans, l'ami de ma patrie. Soldats, je suis le fils de
Marcus Gaton.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000159">(Il charge l'ennemi.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000764">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000785">Et moi je suis Brutus, Marcus Brutus, l'ami
de mon pays: connaissez-moi pour Brutus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000765">
            <speaker>(I</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000160">l sort en chargeant l'ennemi</stage>
            <p xml:id="fra-p-000786">Le jeune Caton est
accablé par le nombre et tombe.)</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000766">
            <speaker>LUCILIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000787">O jeune et noble Caton, te voilà tombé! Eh
bien! tu meurs aussi courageusement que Titinius; tu
mérites qu'on t'honore comme le fils de Caton.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000767">
            <speaker>PREMIER SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000788">Cède, ou tu meurs.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000768">
            <speaker>LUCILIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000789">Je ne cède qu'à condition de mourir. Tiens,
prends tout cet or pour me tuer à l'instant. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000161">(<hi rend="italic">Il lui présente
de l'or</hi>)</stage>. Tue Brutus, et deviens fameux par sa mort.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000769">
            <speaker>PREMIER SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000790">Il ne faut pas le tuer: c'est un illustre
prisonnier.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000770">
            <speaker>SECOND SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000791">Place, place. Dites à Antoine que Brutus
est pris.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000771">
            <speaker>PREMIER SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000792">C'est moi qui lui dirai cette nouvelle.
Le général vient. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000162">(<hi rend="italic">Entre Antoine</hi>)</stage>. Brutus est pris, Brutus
est pris, mon seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000772">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000793">Où est-il?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000773">
            <speaker>LUCILIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000794">En sûreté, Antoine; Brutus est toujours en
sûreté. Jamais, j'ose t'en répondre, jamais ennemi ne
prendra vivant le noble Brutus. Les dieux le préservent
d'une telle ignominie! En quelque lieu que tu le trouves,
vivant ou mort, tu le trouveras toujours semblable à
Brutus, semblable à lui-même.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000774">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000795">Amis, ce n'est point là Brutus; mais je vous
assure que je ne regarde pas cette prise comme moins
importante. Ayez soin qu'il ne soit fait aucun mal à cet
homme; traitez-le avec toute sorte d'égards. J'aimerais
mieux avoir ses pareils pour amis que pour ennemis.
Avancez, voyez si Brutus est mort ou en vie, et revenez à
la tente d'Octave nous rendre compte de ce qui est arrivé.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000163">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="5" xml:id="shakespeare-julius-caesar-fra-act-005-scene-005">
          <head>SCÈNE V</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000164">Une partie de la plaine.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000165"><hi rend="italic">Entrent</hi> BRUTUS, DARDANIUS, CLITUS, STRATON
ET VOLUMNIUS.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000775">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000796">Venez, tristes restes de mes amis: reposons-nous
sur ce rocher.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000776">
            <speaker>CLITUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000797">Statilius a montré au loin sa torche allumée:
cependant, mon seigneur, il ne revient point; il est captif
ou tué.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000777">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000798">Assieds-toi là, Clitus: tuer est le mot; c'est
l'action appropriée au moment. Écoute, Clitus.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000166">(Il lui parle à l'oreille.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000778">
            <speaker>CLITUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000799">Quoi! moi, monseigneur? Non, pas pour le
monde entier.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000779">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000800">Silence donc, pas de paroles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000780">
            <speaker>CLITUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000801">J'aimerais mieux me tuer moi-même.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000781">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000802">Dardanius, écoute.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000167">(Il lui parle bas.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000782">
            <speaker>DARDANIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000803">Moi! commettre une pareille action?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000783">
            <speaker>CLITUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000804">O Dardanius!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000784">
            <speaker>DARDANIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000805">O Clitus!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000785">
            <speaker>CLITUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000806">Quelle funeste demande Brutus t'a-t-il faite?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000786">
            <speaker>DARDANIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000807">De le tuer, Clitus. Regarde, le voilà qui
médite.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000787">
            <speaker>CLITUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000808">Maintenant ce noble vase est si plein de douleur,
qu'il déborde jusque par ses yeux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000788">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000809">Approche, bon Volumnius. Un mot, écoute.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000789">
            <speaker>VOLUMNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000810">Que veut mon maître?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000790">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000811">Ceci, Volumnius. L'ombre de César m'est apparue
la nuit à deux reprises différentes, une fois à Sardes,
et la nuit dernière ici, dans les champs de Philippes.
Je sais que mon heure est venue.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000791">
            <speaker>VOLUMNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000812">Non, seigneur, non.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000792">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000813">Elle est venue, j'en suis certain, Volumnius.
Tu vois ce monde, Volumnius, et comment tout s'y passe.
Nos ennemis nous ont battu, jusqu'au bord de l'abîme. Il
est plus noble de nous y lancer nous-mêmes, que d'hésiter
jusqu'à ce qu'ils nous y poussent. Bon Volumnius, tu
sais que nous fûmes aux écoles ensemble. Au nom de
cette vieille amitié qui nous unit, tiens, je t'en prie, la
poignée de mon épée, tandis que je me jetterai sur le fer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000793">
            <speaker>VOLUMNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000814">Ce n'est pas là l'office d'un ami, mon seigneur.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000168">(Une nouvelle alarme.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000794">
            <speaker>CLITUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000815">Fuyez, fuyez, mon seigneur! il n'y a pas un
instant à perdre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000795">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000816">Adieu, vous, et vous, et vous Volumnius.—Straton,
tu es resté tout ce temps endormi: adieu, toi
aussi, Straton.—Compatriotes, mon coeur se réjouit parce
que dans toute ma vie je n'ai pas trouvé un homme qui ne
me fût fidèle. Je recueillerai plus de gloire dans ce jour de
désastre, qu'Octave et Marc-Antoine n'en obtiendront par
cette vile conquête. Ainsi, adieu tous à la fois, car la
langue de Brutus a presque terminé l'histoire de sa vie.
La nuit est suspendue sur mes yeux; et mes membres,
qui n'ont travaillé que pour atteindre à cette heure, demandent
le repos. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000169">(<hi rend="italic">Alarme.</hi>—<hi rend="italic">Cris derrière le théâtre.</hi>)</stage>
Fuyez, fuyez, fuyez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000796">
            <speaker>CLITUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000817">Fuyez, mon seigneur, fuyez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000797">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000818">Pars, je vais te suivre.—<stage type="business" xml:id="fra-stage-000170">(<hi rend="italic">Sortent Clitus, Dardanius
et Volumnius</hi>)</stage>. Straton, je t'en prie, reste auprès
de ton maître. Tu es un homme plein d'attachement, ta
vie n'a point été sans honneur: prends donc mon épée,
et détourne ton visage, tandis que je me précipiterai dessus.
Veux-tu, Straton?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000798">
            <speaker>STRATON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000819">Auparavant, donnez-moi votre main. Mon
maître, adieu!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000799">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000820">Adieu, bon Straton.—César, maintenant
apaise-toi: je ne te tuai pas la moitié d'aussi bon coeur.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000171">(Il se précipite sur son épée, et meurt.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000800">
            <speaker>(U</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000172">ne alarme</stage>
            <p xml:id="fra-p-000821">Une retraite.) (Entrent Antoine, Octave et
leur armée; Messala et Lucius.)</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000801">
            <speaker>OCTAVE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000173">regardant Straton</stage>
            <p xml:id="fra-p-000822">Quel est cet homme?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000802">
            <speaker>MESSALA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000823">Il appartient à mon général.—Straton, où
est ton maître?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000803">
            <speaker>STRATON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000824">Hors des chaînes que vous portez, Messala.
Les vainqueurs n'ont plus que le pouvoir de le réduire en
cendres. Brutus seul a triomphé de Brutus, et nul autre
homme que lui n'a l'honneur de sa mort.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000804">
            <speaker>LUCILIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000825">Et c'était ainsi qu'on devait trouver Brutus.—Je
te rends grâces, Brutus, d'avoir prouvé que Lucilius
disait la vérité.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000805">
            <speaker>OCTAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000826">Tous ceux qui servirent Brutus, je les retiens
auprès de moi.—Mon ami, veux-tu passer avec moi ta vie?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000806">
            <speaker>STRATON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000827">Oui, si Messala veut vous répondre de moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000807">
            <speaker>OCTAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000828">Fais-le, Messala.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000808">
            <speaker>MESSALA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000829">Comment est mort mon général, Straton?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000809">
            <speaker>STRATON</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000830">J'ai tenu son épée, il s'est jeté sur le fer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000810">
            <speaker>MESSALA</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000831">Octave, prends donc à ta suite celui qui a
rendu le dernier service à mon maître.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000811">
            <speaker>ANTOINE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000832">Ce fut là le plus noble Romain d'entre eux
tous. Tous les conspirateurs, hors lui seul, n'ont fait ce
qu'ils ont fait que par jalousie du grand César: lui seul
entra dans leur ligue par un principe vertueux et de bien
public. Sa vie fut douce; les éléments de son être étaient
si heureusement combinés, que la nature put se lever
et dire à l'Univers: <hi rend="italic">C'était un homme</hi><note type="editorial" n="50" xml:id="fra-note-000050">Plutarque rapporte dans la Vie d'Antoine que celui-ci ayant trouvé le corps de Brutus, lui dit d'abord quelques injures, «mais ensuite il le couvrit de sa propre cotte d'armes, et donna ordre à l'un de ses serfs affranchis qu'il meist ordre à sa sépulture: et depuis ayant entendu que le serf affranchi n'avoit pas fait brûler la cotte d'armes avec le corps pour autant qu'elle valoit beaucoup d'argent, et qu'il avoit substrait une bonne partie des deniers ordonnés pour ses funérailles et pour sa sépulture, il l'en feït mourir.»</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000812">
            <speaker>OCTAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000833">Rendons-lui le respect et les devoirs funèbres
que mérite sa vertu. Son corps reposera cette nuit dans
ma tente, environné de tous les honneurs qui conviennent
à un soldat. Rappelons l'armée sous les tentes,
et allons jouir ensemble de la gloire de cette heureuse
journée.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000174">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
      </div>
    </body>
  </text>
</TEI>
