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      <titleStmt>
        <title xml:lang="fr">Coriolan</title>
        <author>
          <persName>William Shakespeare</persName>
          <note type="dates">1564–1616</note>
        </author>
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          <resp>French translation</resp>
          <name>François Guizot</name>
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        <edition n="1.0">Bookstacks French TEI edition</edition>
      </editionStmt>
      <publicationStmt>
        <publisher>Bookstacks project</publisher>
        <pubPlace>United States</pubPlace>
        <date when="2026-08-22">22 August 2026</date>
        <idno type="local">shakespeare-coriolanus-fra</idno>
        <availability status="free">
          <licence target="https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/">This derived TEI file is made available under the Creative Commons Attribution-ShareAlike 4.0 International License; the Project Gutenberg source is public domain in the United States.</licence>
        </availability>
      </publicationStmt>
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        <p>Born-digital French text from Project Gutenberg eBook #15303, converted from its EPUB XHTML reading order. Gutenberg administrative boilerplate and navigation were omitted.</p>
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        <p>Acts, scenes, dramatic speakers, prose speeches, stage directions, cast material, songs and verse, editorial notices, inline typography, and referenced translator notes were mapped to TEI P5 without inventing speaker identities.</p>
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        <language ident="fr">French</language>
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        <keywords scheme="https://www.gutenberg.org">
          <term>Tragedies (Drama)</term>
          <term>Generals -- Drama</term>
          <term>Rome -- Drama</term>
          <term>Coriolanus, Cnaeus Marcius -- Drama</term>
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      <change when="2026-08-22" who="#bookstacks-encoding">Converted the French Project Gutenberg EPUB XHTML into standalone dramatic TEI P5.</change>
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  <text xml:lang="fr">
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      <div type="title-page" xml:id="fra-title-page-000001">
        <head>Coriolan</head>
        <p xml:id="fra-p-000001">Ce document est tiré de:</p>
        <p xml:id="fra-p-000002">OEUVRES COMPLÈTES DE<lb/>
SHAKSPEARE</p>
        <p xml:id="fra-p-000003">TRADUCTION DE<lb/>
M. GUIZOT</p>
        <p xml:id="fra-p-000004">NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE<lb/>
AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE<lb/>
DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p>
        <p xml:id="fra-p-000005">Volume 1<lb/>
Vie de Shakspeare<lb/>
Hamlet.—La Tempête.—Coriolan.</p>
        <p xml:id="fra-p-000006">PARIS<lb/>
A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE<lb/>
DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS<lb/>
35, QUAI DES AUGUSTINS<lb/>
1864</p>
        <p xml:id="fra-p-000007" rend="subheading">CORIOLAN</p>
        <p xml:id="fra-p-000008" rend="subheading">TRAGÉDIE</p>
      </div>
      <div type="introduction" xml:id="fra-introduction-000001">
        <head>NOTICE SUR CORIOLAN</head>
        <p xml:id="fra-p-000009"><hi rend="italic">Coriolan</hi>, comme l'observe La Harpe, est un des plus beaux rôles
qu'il soit possible de mettre sur la scène. C'est un de ces caractères
éminemment poétiques qui plaisent à notre imagination qu'ils élèvent,
un de ces personnages dans le genre de l'Achille d'Homère qui font le
sort d'un État, et semblent mener avec eux la fortune et la gloire; une
de ces âmes nobles et ardentes qui ne peuvent pardonner à l'injustice,
parce qu'elles ne la conçoivent pas, et qui se plaisent à punir
les ingrats et les méchants, comme on aime à écraser les bêtes rampantes
et venimeuses.</p>
        <p xml:id="fra-p-000010">Mais ce qui plaît surtout dans ce caractère si fier et si indomptable,
c'est cet amour filial auquel se rapportent toutes les vertus de Coriolan,
et qui fait seul plier son orgueil offensé. «Et comme aux autres
la fin qui leur faisoit aimer la vertu estoit la gloire; aussi à luy, la
fin qui lui faisoit aimer la gloire estoit la joye qu'il voyoit que sa
mère en recevoit; car il estimoit n'y avoir rien qui le rendît plus
heureux, ne plus honoré, que de faire que sa mère l'ouist priser et
louer de tout le monde, et le veist retourner tousjours couronné,
et qu'elle l'embrassast à son retour, ayant les larmes aux yeux
espraintes de joye.»—(PLUTARQUE, <hi rend="italic">trad. d'Amyol</hi>.)</p>
        <p xml:id="fra-p-000011">Il n'est pas étonnant que Coriolan ait été souvent reproduit sur le
théâtre par les poètes de toutes les nations. Leone Allaci fait mention
de deux tragédies italiennes de ce nom. Il y a encore un opéra de Coriolan,
que Graun a mis en musique.</p>
        <p xml:id="fra-p-000012">En Angleterre, on compte le <hi rend="italic">Coriolan</hi> de Jean Dennis, aujourd'hui
presque oublié; celui de Thomas Sheridan, imprimé à Londres en
1755; et surtout celui de Thomson, l'auteur des <hi rend="italic">Saisons</hi>, dont le talent
descriptif est le véritable titre au rang distingué qu'il occupe
dans la littérature anglaise.</p>
        <p xml:id="fra-p-000013">Nous connaissons en France neuf tragédies sur Coriolan. La première
est de Hardy, avec des choeurs, jouée dès l'an 1607, et imprimée
en 1626; la seconde, sous le titre de <hi rend="italic">Véritable Coriolan</hi>, est de
Chapoton, et fut représentée en 1638; la troisième, de Chevreau, dans
la même année; la quatrième, de l'abbé Abeille, de 1676; la cinquième,
de Chaligny Des Plaines, 1722; la sixième, de Mauger, 1748;
la septième, de Richer, imprimée la même année; la huitième, de
Gudin, mise au théâtre en 1776. La dernière enfin, du rhéteur La
Harpe, représentée en 1784, est la seule qui soit restée au théâtre.</p>
        <p xml:id="fra-p-000014">La Harpe se défend d'avoir emprunté son troisième acte à Shakspeare.
Sa tragédie, en effet, ressemble fort peu en général à celle de
l'Eschyle anglais. Il fallait un grand maître dans l'art dramatique
comme Shakspeare pour répandre sur cinq actes tant de vie et de variété.
Seul il a su reproduire les héros de l'ancienne Rome avec la
vérité de l'histoire, et égaler Plutarque dans l'art de les peindre dans
toutes les situations de la vie.</p>
        <p xml:id="fra-p-000015">Selon Malone, Coriolan aurait été écrit en 1609. Les événements
comprennent une période de quatre années, depuis la retraite du peuple
au Mont-Sacré, l'an de Rome 262, jusqu'à la mort de Coriolan.</p>
        <p xml:id="fra-p-000016">L'histoire est exactement suivie par le poëte, et quelques-uns des
principaux discours sont tirés de la <hi rend="italic">Vie de Coriolan</hi> par Plutarque,
que Shakspeare pouvait lire dans l'ancienne traduction anglaise de
Thomas Worth, faite sur celle d'Amyot en 1576. Nous renvoyons
les lecteurs à la <hi rend="italic">Vie des hommes illustres</hi>, pour voir tout ce que le
poëte doit à l'historien.</p>
        <p xml:id="fra-p-000017">La tragédie de <hi rend="italic">Coriolan</hi> est une des plus intéressantes productions
de Shakspeare. L'humeur joviale du vieillard dans Ménénius, la dignité
de la noble Romaine dans Volumnie, la modestie conjugale dans
Virgilie, la hauteur du patricien et du guerrier dans Coriolan, la maligne
jalousie des plébéiens et l'insolence tribunitienne dans Brutus
et Sicinius, forment les contrastes les plus variés et les plus heureux.
Une curiosité inquiète suit le héros dans les vicissitudes de sa fortune,
et l'intérêt se soutient depuis le commencement jusqu'à la fin. M. Schlegel,
admirateur passionné de Shakspeare, observe avec raison, au sujet
de cette tragédie, que ce grand génie se laisse toujours aller à la
gaieté lorsqu'il peint la multitude et ses aveugles mouvements; il
semble craindre, dit M. Schlegel, qu'on ne s'aperçoive pas de toute
la sottise qu'il donne aux plébéiens dans celle pièce, et il l'a fait
encore ressortir par le rôle satirique et original du vieux Ménénius.
Il résulte de là des scènes plaisantes d'un genre tout à fait particulier,
et qui ne peuvent avoir lieu que dans des drames politiques de
cette espèce; et M. Schlegel cite la scène où Coriolan, pour parvenir
au consulat, doit briguer les voix des citoyens de la basse classe;
comme il les a trouvés lâches à la guerre, il les méprise de tout son
coeur; et, ne pouvant pas se résoudre à montrer l'humilité d'usage, il
finit par arracher leurs suffrages en les défiant.</p>
      </div>
      <div type="title-page" xml:id="fra-title-page-000002">
        <head>CORIOLAN</head>
        <p xml:id="fra-p-000018" rend="subheading">TRAGÉDIE</p>
      </div>
      <div type="characters" xml:id="fra-characters-000001">
        <head>PERSONNAGES</head>
        <castList>
          <castItem><role>CAIUS MARCIUS CORIOLAN</role>, Romain de l'ordre des patriciens.</castItem>
          <castItem><role>TITUS LARTIUS</role>, ) généraux de Rome dans la guerre contre</castItem>
          <castItem><role>COMINIUS</role>, ) les Volsques, et amis de Coriolan.</castItem>
          <castItem><role>MÉNÉNIUS AGRIPPA</role>, ami de Coriolan.</castItem>
          <castItem><role>SICINIUS VELUTUS</role>, ) tribuns du peuple et</castItem>
          <castItem><role>JUNIUS BRUTUS</role>, ) ennemis de Coriolan.</castItem>
          <castItem><role>LE JEUNE MARCIUS</role>, fils de Coriolan.</castItem>
          <castItem><role>UN HÉRAUT ROMAIN</role>.</castItem>
          <castItem><role>TULLUS AUFIDIUS</role>, général des Volsques.</castItem>
          <castItem><role>UN LIEUTENANT D'AUFIDIUS</role>.</castItem>
          <castItem><role>VOLUMNI</role>, mère de Coriolan</castItem>
          <castItem><role>VIRGILIE</role>, femme de Coriolan.</castItem>
          <castItem><role>VALÉRIE</role>, amie de Virgilie.</castItem>
          <castItem><role>UN CITOYEN D'ANTIUM</role>.</castItem>
          <castItem><role>DEUX SENTINELLES VOLSQUES</role>.</castItem>
          <castItem><role>DAMES ROMAINES</role>.</castItem>
          <castItem><role>CONSPIRATEURS VOLSQUES</role>, ligués avec Aufidius.</castItem>
          <castItem><role>SÉNATEURS ROMAINS</role>, SÉNATEURS VOLSQUES,</castItem>
          <castItem><role>ÉDILES</role>, LICTEURS, SOLDATS,</castItem>
          <castItem><role>FOULE DE PLÉBÉIENS</role>, ESCLAVES D'AUFIDIUS,</castItem>
          <castItem><role>ETC</role>.</castItem>
        </castList>
        <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000001">La scène est tantôt dans Rome, tantôt dans le territoire des
Volsques et des Antiates.</stage>
      </div>
      <div type="act" n="1" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-001">
        <head>ACTE PREMIER</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-001-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000002">La scène est dans une rue de Rome.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000003">(Une troupe de plébéiens mutinés paraît armée de bâtons, de massues et
autres armes.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000001">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000019">Avant d'aller plus loin, laissez-moi
vous parler.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000002">
            <speaker>PLUSIEURS CITOYENS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000004">parlant à la fois</stage>
            <p xml:id="fra-p-000020">Parlez, parlez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000003">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000021">Êtes-vous tous bien résolus à mourir,
plutôt que de souffrir la faim?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000004">
            <speaker>TOUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000022">Nous y sommes résolus, nous y sommes résolus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000005">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000023">Eh bien! vous savez que Caïus Marcius
est le grand ennemi du peuple?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000006">
            <speaker>TOUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000024">Nous le savons, nous le savons.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000007">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000025">Tuons-le, et nous aurons le blé au
prix que nous voulons. Est-ce une chose arrêtée?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000008">
            <speaker>TOUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000026">Oui, n'en parlons plus: c'est une affaire faite;
courons, courons.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000009">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000027">Un mot, bons citoyens.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000010">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000028">Nous sommes rangés parmi les
<hi rend="italic">pauvres citoyens</hi><note type="editorial" n="1" xml:id="fra-note-000001">SECOND CITOYEN.—One word, good citizens. PREMIER CITOYEN.—We are accounted poor citizens; The patricians good. Good signifie à la fois bon et solvable.</note>, les patriciens parmi les <hi rend="italic">bons</hi>. Ce qui
fait regorger les autorités nous soulagerait: s'ils nous
cédaient à temps ce qu'ils ont de trop, nous pourrions
faire honneur de ce secours à leur humanité. Mais ils
nous trouvent trop chers. La maigreur qui nous défigure,
le tableau de notre misère, sont comme un
inventaire qui détaille leur abondance. Notre souffrance
est un gain pour eux. Vengeons-nous avec nos piques
avant que nous soyons devenus des squelettes, car les
dieux savent que ce qui me fait parler ainsi, c'est la faim
du pain et non la soif de la vengeance.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000011">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000029">Voulez-vous agir surtout contre
Caïus Marcius?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000012">
            <speaker>LES CITOYENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000030">Contre lui d'abord, c'est un vrai chien
pour le peuple.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000013">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000031">Mais songez-vous aux services qu'il
a rendus à son pays?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000014">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000032">Parfaitement, et nous aurions du
plaisir à lui en tenir bon compte, s'il ne se payait lui-même
en orgueil.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000015">
            <speaker>TOUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000033">Allons, parlez sans fiel.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000016">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000034">Je vous dis que tout ce qu'il a fait
de glorieux, il l'a fait dans ce but. Il plaît à de bonnes
âmes de dire qu'il a tout fait pour la patrie: je dis, moi,
qu'il l'a fait d'abord pour plaire à sa mère, et puis pour
avoir le droit d'être orgueilleux outre mesure. Son
orgueil est monté au niveau de sa valeur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000017">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000035">Ce qu'il ne peut changer dans sa
nature, vous le mettez à son compte comme un vice;
vous ne l'accuserez pas du moins de cupidité?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000018">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000036">Et quand je ne le pourrais pas, je
ne serais pas stérile en accusations: il a tant de défauts
que je me fatiguerais à les énumérer. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000005">(<hi rend="italic">Des cris se font
entendre dans l'intérieur</hi>.)</stage> Que veulent dire ces cris?
L'autre partie de la ville se soulève; et nous, nous nous
amusons ici à bavarder. Au Capitole!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000019">
            <speaker>TOUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000037">Allons, allons.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000020">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000038">Doucement!—Qui s'avance vers
nous?</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000006">(Survient Ménénius Agrippa.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000021">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000039">Le digne Ménénius Agrippa, un
homme qui a toujours aimé le peuple.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000022">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000040">Oui, oui, il est assez brave homme!
Plût aux dieux que tout le reste fût comme lui!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000023">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000041">Quel projet avez-vous donc en tête, mes
concitoyens? Où allez-vous avec ces bâtons et ces massues?—De
quoi s'agit-il, dites, je vous prie?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000024">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000042">Nos projets ne sont pas inconnus au
sénat; depuis quinze jours il a vent de ce que nous voulons:
il va le voir aujourd'hui par nos actes. Il dit que
les pauvres solliciteurs ont de bons poumons: il verra
que nous avons de bons bras aussi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000025">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000043">Quoi! mes bons amis, mes honnêtes voisins,
voulez-vous donc vous perdre vous-mêmes?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000026">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000044">Nous ne le pouvons pas, nous
sommes déjà perdus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000027">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000045">Mes amis, je vous déclare que les patriciens
ont pour vous les soins les plus charitables.—Le besoin
vous presse; vous souffrez dans cette disette: mais vous
feriez aussi bien de menacer le ciel de vos bâtons, que
de les lever contre le sénat de Rome dont les destins suivront
leur cours, et briseraient devant eux dix mille
chaînes plus fortes que celles dont vous pourrez jamais
l'enlacer. Quant à cette disette, ce ne sont pas les
patriciens, ce sont les dieux qui en sont les auteurs:
ce sont vos prières, et non vos armes qui peuvent vous
secourir. Hélas! vos malheurs vous entraînent à des malheurs
plus grands. Vous insultez ceux qui tiennent le
gouvernail de l'État, ceux qui ont pour vous des soins
paternels, tandis que vous les maudissez comme vos
ennemis!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000028">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000046">Des soins paternels? Oui, vraiment!
Jamais ils n'ont pris de nous aucun soin. Nous laisser
mourir de faim, tandis que leurs magasins regorgent de
blé; faire des édits sur l'usure pour soutenir les usuriers;
abroger chaque jour quelqu'une des lois salutaires établies
contre les riches, et chaque jour porter de plus
cruels décrets pour enchaîner, pour assujettir le pauvre!
Si la guerre ne nous dévore pas, ce sera le sénat: voilà
l'amour qu'il a pour nous!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000029">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000047">Votre malice est extrême: il faut que vous
en conveniez, ou bien souffrez qu'on vous taxe de folie.—Je
veux vous raconter un joli conte. Peut-être l'aurez-vous
déjà entendu; mais n'importe, il sert à mon but,
et je vais le répéter pour vous le faire mieux comprendre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000030">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000048">Je vous écouterai volontiers, noble
Ménénius; mais n'espérez pas tromper nos maux par le
récit d'une fable; cependant, si cela vous fait plaisir,
voyons, dites.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000031">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000049">«Un jour tous les membres du corps
humain se révoltèrent contre l'estomac. Voici leurs
plaintes contre lui: ils disaient que, comme un
gouffre, il se tenait au centre du corps, oisif et inactif,
engloutissant tranquillement la nourriture, sans
jamais partager le travail des autres organes qui se
fatiguaient à voir, à entendre, à parler, à instruire, à
marcher, à sentir, ayant tous leurs fonctions mutuelles,
et servant, en ministres laborieux, les désirs
et les voeux communs du corps entier. L'estomac répondit...»</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000032">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000050">Ah! voyons, seigneur, ce que l'estomac
répondit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000033">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000051">Je vais vous le dire. «Il répondit, avec une
sorte de sourire, qui ne venait pas des poumons (car
si je fais parler l'estomac, je peux bien aussi le faire
sourire), il répondit donc, avec dédain, aux membres
mutinés et mécontents qui, le voyant tout recevoir,
lui portaient une envie aussi raisonnable que celle
qui vous anime contre nos sénateurs, parce qu'ils
ne sont pas comme vous....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000034">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000052">La réponse de votre estomac! quelle
fut sa réponse?—Ah! si la tête majestueuse et faite pour la
couronne; si l'oeil, sentinelle vigilante; si le coeur, notre
conseiller; le bras, notre soldat; la jambe, notre coursier;
la langue, notre trompette; si tous les autres membres,
et cette foule de menus organes qui soutiennent et
conservent notre machine; si tous...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000035">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000053">Quoi donc! il me coupe la parole, cet
homme-là! Eh bien! quoi? Voyons.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000036">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000054">Si tous voyaient ce cormoran d'estomac,
le gouffre du corps humain, prétendre leur faire
la loi...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000037">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000055">Eh bien! après?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000038">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000056">Si les principaux agents se plaignaient
de l'estomac, qu'aurait-il à répondre?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000039">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000057">Je vous le dirai, si vous pouvez m'accorder
un peu de ce qui est si rare chez vous, un peu de
patience; vous la saurez, la réponse de l'estomac.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000040">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000058">Vous nous la faites bien attendre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000041">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000059">Remarquez bien ceci, mon ami. Notre
grave estomac était réfléchi, et nullement inconsidéré
comme ses accusateurs. Voici sa réponse: «Il est vrai,
mes amis, vous qui faites partie du corps, dit-il, que je
reçois d'abord toute la nourriture qui vous fait vivre,
et cela est juste, car je suis l'entrepôt et le magasin du
corps entier. Mais si vous y réfléchissez, je renvoie
tout par les fleuves de votre sang jusqu'au coeur qui est
la cour de l'âme, et jusqu'à la résidence du cerveau:
car les canaux qui serpentent dans l'homme, les nerfs
les plus forts, les veines les plus petites, reçoivent de
moi cette nourriture suffisante qui entretient leur vie,
et quoique vous tous à la fois, mes bons amis» (c'est
l'estomac qui parle, écoutez-moi)...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000042">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000060">Oui, oui. Bien! bien!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000043">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000061">«Quoique vous ne puissiez pas voir tout
de suite ce que je distribue à chacun en particulier, je
peux bien, pour résultat du compte que je vous rends,
conclure que vous recevez de moi la farine la plus
pure, et qu'il ne me reste à moi que le son.» Eh bien!
qu'en dites-vous!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000044">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000062">C'était une réponse. Mais quelle
application en ferez-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000045">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000063">Les sénateurs de Rome sont ce bon estomac,
et vous, vous êtes les membres mutinés. Examinez
leurs conseils et leurs soins; pesez bien toute chose dans
l'intérêt de l'État, vous verrez que tout le bien public,
auquel vous avez part, vous vient du sénat, et jamais de
vous-mêmes.—Qu'en penses-tu, toi que je vois tenir
dans cette assemblée la place du gros orteil dans le corps
humain?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000046">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000064">Du gros orteil, moi! comment cela?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000047">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000065">Parce qu'étant un des plus bas, des plus
lâches et des plus pauvres partisans de cette belle
révolte, tu vas le premier en avant. Misérable, toi qui es
du sang le plus vil, tu es le premier à faire courir les
autres là où tu as quelque chose à gagner.—Allons,
préparez vos bâtons et vos massues. Rome et ses rats
sont à la veille de se battre: il y aura du mal pour un
des deux partis. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000007">(<hi rend="italic">Caïus Marcus arrive</hi>.)</stage>—Noble Marcius,
salut!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000048">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000066">Je vous remercie.—De quoi s'agit-il, coquins
de factieux, qui, en grattant la gale de vos prétentions,
n'avez fait qu'une croûte de vous-mêmes?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000049">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000067">Nous avons toujours vos douces
paroles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000050">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000068">Celui qui t'adresserait de douces paroles
serait un flatteur qui m'inspirerait un sentiment au-dessous
de l'horreur.—Que demandez-vous, chiens hargneux,
qui n'aimez ni la paix ni la guerre! La guerre
vous fait peur, la paix vous rend orgueilleux. Celui qui
se fie à vous, au lieu de trouver des lions, ne trouve que
des lièvres; au lieu de trouver des renards, ne trouve
que des oies. Vous n'êtes pas plus sûrs que le charbon
sur la glace, ou que la grêle au soleil. Votre vertu consiste
à ériger en homme vertueux celui que ses crimes soumettent
aux lois, et à blasphémer contre la justice qu'on
lui rend. Quiconque mérite la grandeur, mérite votre
haine. Vos affections ressemblent au goût d'un malade,
dont les désirs se portent sur tout ce qui peut augmenter
son mal. S'appuyer sur votre faveur, c'est nager avec
des nageoires de plomb, c'est vouloir trancher le chêne
avec des roseaux. Allez vous faire pendre! Qu'on se fie
à vous! Chaque minute vous voit changer de résolution,
appeler grand l'homme qui naguère était l'objet de votre
haine, et donner le nom d'infâme à celui que vous
nommiez <hi rend="italic">votre couronne</hi>!—Quelle est donc la cause qui
vous fait élever, des différents quartiers de la ville, ces
clameurs séditieuses contre l'auguste sénat? Lui seul,
sous les auspices des dieux, vous tient en respect: sans
lui, vous vous dévoreriez les uns les autres.—Que
cherchent-ils?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000051">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000069">Du blé taxé à leur prix, et ils disent que
les magasins de Rome sont pleins!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000052">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000070">Qu'ils aillent se faire pendre! <hi rend="italic">Ils disent</hi>! Quoi!
ils se tiendront assis au coin de leur feu, et prétendront
savoir ce qui se fait au Capitole! juger quel est celui qui
peut s'élever, celui qui prospère et celui qui décline,
soutenir les factions, arranger des mariages imaginaires,
dire que tel parti est fort, et mettre sous leurs souliers
de savetier ceux qui ne sont pas à leur gré! Ils disent
que le blé ne manque pas!..... Si la noblesse mettait un
terme à sa pitié, et si elle laissait agir mon épée, je
ferais une carrière pour enterrer des milliers de ces
esclaves, et leurs cadavres s'entasseraient jusqu'à la
hauteur de ma lance.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000053">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000071">Mais les voilà, je crois, à peu près persuadés;
car bien qu'ils manquent abondamment de discrétion,
ils se retirent lâchement.—Que dit, je vous prie, l'autre
troupe?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000054">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000072">Elle est dispersée. Qu'ils aillent se faire
pendre! ils disaient que la faim les pressait, et nous
étourdissaient de proverbes: <hi rend="italic">La faim brise les pierres; il
faut nourrir son chien; la viande est faite pour être mangée;
les dieux ne font pas croître le blé seulement pour les riches</hi>.
Tels étaient les lambeaux de phrases par lesquels ils
exhalaient leurs plaintes. On a daigné leur répondre. On
leur a accordé leur demande, une demande étrange qui
suffirait à briser le coeur de la générosité, et à faire pâlir
un pouvoir hardi! ils ont jeté leurs bonnets en l'air
comme s'ils eussent voulu les accrocher aux cornes de la
lune, et ils ont poussé des cris de jalouse allégresse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000055">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000073">Que leur a-t-on accordé?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000056">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000074">D'avoir cinq tribuns de leur choix pour
soutenir leur vulgaire sagesse. Ils ont nommé Junius
Brutus; Sicinius Vélutus en est un autre: le reste...
m'est inconnu.—Par la mort! la canaille aurait démoli
tous les toits de Rome, plutôt que d'obtenir de moi cette
victoire. Avec le temps, elle gagnera encore sur le pouvoir,
et trouvera de nouveaux prétextes de révolte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000057">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000075">Étrange événement!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000058">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000008">au peuple</stage>
            <p xml:id="fra-p-000076">Allez vous cacher dans vos maisons,
vils restes de la sédition.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000059">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000077">Où est Caïus Marcius?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000060">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000078">Me voici. Que viens-tu m'annoncer?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000061">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000079">Les Volsques ont pris les armes, seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000062">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000080">J'en suis content; nous allons nous purger
de notre superflu moisi.—Voyez, voilà les plus respectables
de nos sénateurs!</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000009">(On voit entrer Cominius, Titus Lartius, d'autres sénateurs,
Junius Brutus et Sicinius Vélutus.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000063">
            <speaker>PREMIER SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000081">Ce que vous nous avez annoncé
dernièrement était la vérité, Marcius: les Volsques ont
pris les armes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000064">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000082">Ils ont un général, Tullus Aufidius, qui
vous embarrassera. J'avoue ma faiblesse, je suis jaloux
de sa gloire; et si je n'étais pas ce que je suis, je ne
voudrais être que Tullus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000065">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000083">Vous avez combattu ensemble.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000066">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000084">Si la moitié de l'univers était en guerre
avec l'autre, et qu'il fût de mon parti, je me révolterais
pour n'avoir à combattre que lui: c'est un lion que je
suis fier de pouvoir chasser.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000067">
            <speaker>PREMIER SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000085">Brave Marcius, suivez donc Cominius
à cette guerre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000068">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000086">C'est votre promesse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000069">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000087">Je m'en souviens, et je suis constant. Oui,
Titus Lartius, vous me verrez encore frapper à la face de
Tullus.—Quoi! l'âge vous a-t-il glacé? Resterez-vous
ici?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000070">
            <speaker>TITUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000088">Non, Marcius: appuyé sur une béquille, je
combattrais avec l'autre, plutôt que de rester spectateur
oisif de cette guerre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000071">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000089">O vrai fils de ta race!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000072">
            <speaker>PREMIER SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000090">Accompagnez-nous au Capitole,
où je sais que nos meilleurs amis nous attendent.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000073">
            <speaker>TITUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000091">Marchez à notre tête: suivez, Cominius, et
nous marcherons après vous. Vous méritez le premier
rang.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000074">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000092">Noble Marcius!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000075">
            <speaker>PREMIER SÉNATEUR</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000010">au peuple</stage>
            <p xml:id="fra-p-000093">Allez-vous-en! retournez
chez vous. Retirez-vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000076">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000094">Non, laissez-les nous suivre: les Volsques
ont du blé en abondance. Conduisons ces rats pour
ronger leurs greniers.—Respectables mutins, votre
bravoure se montre à propos: je vous en prie, suivez-nous.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000011">(Les sénateurs sortent; le peuple se disperse et disparaît.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000077">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000095">Fut-il jamais homme aussi orgueilleux que
ce Marcius?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000078">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000096">Il n'a point d'égal.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000079">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000097">Quand le peuple nous a choisis pour ses
tribuns...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000080">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000098">Avez-vous remarqué ses lèvres et ses yeux?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000081">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000099">Non, mais ses railleries.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000082">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000100">Dans sa colère, il insulterait les dieux
mêmes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000083">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000101">Il raillerait la lune modeste.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000084">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000102">Que cette guerre le dévore! Il est si orgueilleux
qu'il ne mériterait pas d'être si vaillant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000085">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000103">Un homme de ce caractère, enflé par les
succès, nous dédaigne comme l'ombre sur laquelle il
marche en plein midi. Mais je mitonne que son arrogance
puisse se plier à servir sous les ordres de Cominius.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000086">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000104">La gloire est tout ce qu'il ambitionne, et il
en est déjà couvert. Or, pour la conserver ou l'accroître
encore, le poste le plus sûr est le second rang. Les événements
malheureux seront attribués au général; lors
même qu'il ferait tout ce qui est au pouvoir d'un mortel,
la censure irréfléchie s'écrierait, en parlant de Marcius:
«Oh! s'il avait conduit cette entreprise!»</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000087">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000105">Et si nos armes prospèrent, la prévention
publique, qui est entêtée de Marcius, en ravira tout le
mérite à Cominius.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000088">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000106">Allez; la moitié des honneurs de Cominius
seront pour Marcius, quand bien même Marcius ne les
aurait pas gagnés; et toutes ses fautes deviendront des
honneurs pour Marcius, quand bien même il ne les mériterait
nullement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000089">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000107">Partons, allons savoir comment la commission
sera rédigée et de quelle façon Marcius partira pour
cette expédition, plus grand que s'il était seul à commander.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000090">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000108">Allons.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000012">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-001-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000013">La ville de Corioles. Le sénat.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000014">TULLUS AUFIDIUS <hi rend="italic">et le sénat de Corioles assemblé</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000091">
            <speaker>PREMIER SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000109">Vous pensez donc, Aufidius, que
les Romains ont pénétré nos conseils, et qu'ils sont
instruits de nos plans?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000092">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000110">Ne le pensez-vous pas comme moi? A-t-on
jamais projeté dans cet État un acte qui ait pu s'accomplir
avant que Rome en eût avis? J'ai eu des nouvelles
de Rome il n'y a pas quatre jours; voici ce qu'on
disait: Je crois l'avoir ici, cette lettre. Oui, la voilà,
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000015">(<hi rend="italic">Il lit</hi>)</stage> «Ils ont une armée toute prête: mais on ignore
«si elle sera dirigée vers l'Orient, ou vers l'Occident;
la disette est grande, le peuple mutin. On dit que
Cominius, Marcius, votre ancien ennemi, mais plus
haï dans Rome qu'il ne l'est de vous, et Titus Lartius,
un des plus vaillants Romains, sont tous trois chargés
de conduire cette armée à sa destination, quelle qu'elle
soit; il est vraisemblable que c'est contre vous. Tenez-vous
sur vos gardes.»</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000093">
            <speaker>PREMIER SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000111">Notre armée est en campagne.
Nous n'avons jamais douté que Rome ne fût prête à nous
répondre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000094">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000112">Mais vous avez jugé prudent de tenir secrets
vos grands desseins, jusqu'au jour qui devait nécessairement
les dévoiler. A peine conçus, ils sont connus à
Rome.—Nos projets ainsi découverts n'atteindront plus
leur but, qui était de prendre plusieurs villes avant
même que Rome sût que nous étions sur pied.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000095">
            <speaker>SECOND SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000113">Noble Aufidius, recevez votre commission
et volez à vos troupes. Laissez-nous seuls garder
Corioles: si les Romains viennent camper sous ses
murs, ramenez votre armée pour faire lever le siège;
mais vous versez, je crois, que ces grands préparatifs
n'ont pas été faits contre nous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000096">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000114">Ne doutez pas de ce que je vous dis: je ne
parle que d'après des informations certaines. Je dirai
plus, déjà plusieurs corps de l'armée romaine sont en
campagne, et marchent droit sur nous. Je laisse vos
seigneuries. Si nous venons à nous rencontrer, Marcius
et moi, nous avons juré de combattre jusqu'à ce que
l'un de nous deux fût hors d'état de continuer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000097">
            <speaker>TOUS LES SÉNATEURS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000115">Que les dieux vous secondent!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000098">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000116">Qu'ils veillent sur vos seigneuries!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000099">
            <speaker>PREMIER SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000117">Adieu!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000100">
            <speaker>SECOND SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000118">Adieu!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000101">
            <speaker>TOUS ENSEMBLE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000119">Adieu!</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000016">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-001-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000017">Rome. Appartement de la maison de Marcius.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000018">VOLUMNIE ET VIRGILIE <hi rend="italic">entrent; elles s'assoient sur deux tabourets.</hi></stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000102">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000120">Je vous prie, ma fille, chantez, ou du
moins exprimez-vous d'une manière moins décourageante.
Si mon fils était mon époux, je serais plus
joyeuse de cette absence qui va lui rapporter de la
gloire, que des marques les plus tendres de son amour
sur la couche nuptiale.—Alors qu'il était encore un
enfant délicat et l'unique fils de mes entrailles, alors que
les grâces de son âge lui attiraient tous les regards, alors
qu'une autre mère n'aurait pas voulu se priver une heure
du plaisir de le contempler, quand même un roi l'aurait
suppliée un jour entier, moi je pensais combien la gloire
lui siérait bien; je me disais qu'il ne vaudrait guère
mieux qu'un portrait à pendre à un mur si la soif de la
renommée ne le mettait en mouvement, et mon plaisir
fut de l'envoyer chercher le danger partout où il pourrait
trouver l'honneur: je l'envoyai à une guerre sanglante.
Il en revint le front ceint de la couronne de
chêne. Je vous le dis, ma fille, non, je ne tressaillis pas
plus joyeusement à sa naissance lorsqu'on me dit que
j'avais un fils, que le jour où pour la première fois il
prouva qu'il était un homme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000103">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000121">Et s'il eût été tué dans cette guerre,
madame?...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000104">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000122">Alors son grand renom serait devenu mon
fils, et m'aurait tenu lieu de postérité.—Laissez-moi
vous parler sincèrement. Si j'avais eu douze fils, tous
également chéris, tous aussi passionnément aimés que
votre Marcius, que mon Marcius, j'aurais mieux aimé en
voir onze mourir généreusement pour leur pays, qu'un
seul se rassasier de volupté loin des batailles.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000019">(Une suivante se présente.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000105">
            <speaker>LA SUIVANTE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000123">Madame, la noble Valérie vient vous
faire une visite.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000106">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000124">Permettez-moi de me retirer; je vous en
conjure.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000107">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000125">Non, ma fille, je ne vous le permettrai
point.—Je crois entendre le tambour de votre époux:
je le vois traîner Aufidius par les cheveux, et les Volsques
fuir effrayés comme des enfants poursuivis par un
ours; je le vois frapper ainsi du pied;—je l'entends s'écrier:
«En avant, lâches! quoi! nés dans le sein de
Rome, vous fûtes engendrés dans la peur?» Essuyant
de ses mains couvertes de fer son front ensanglanté, il
marche en avant comme un moissonneur qui s'est engagé,
ou à tout faucher ou à perdre son salaire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000108">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000126">Son front ensanglanté? ô Jupiter, point de
sang!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000109">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000127">Taisez-vous, folle, le sang sur le front d'un
guerrier sied mieux que l'or sur les trophées! Le sein
d'Hécube, allaitant Hector, n'était pas plus charmant
que le front d'Hector ensanglanté par les épées des
Grecs luttant contre lui. Dites à Valérie que nous
sommes prêtes à la recevoir.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000020">(La suivante sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000110">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000128">Le ciel protège mon seigneur contre le féroce
Aufidius!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000111">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000129">Il abattra sous son genou la tête d'Aufidius,
et foulera aux pieds son cou.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000021">(La suivante rentre avec Valérie et l'esclave qui l'accompagne.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000112">
            <speaker>VALÉRIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000130">Mesdames, je vous donne le bonjour à
toutes deux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000113">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000131">Aimable personne!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000114">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000132">Je suis bien heureuse de vous voir, madame.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000115">
            <speaker>VALÉRIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000133">Comment vous portez-vous, toutes deux?—Mais
vous êtes d'excellentes ménagères: quel ouvrage
faites-vous là? Une belle broderie, en vérité! Et comment
va votre petit garçon?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000116">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000134">Je vous remercie, madame, il est bien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000117">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000135">Il aimerait bien mieux voir des épées, et
entendre un tambour, que de regarder son maître.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000118">
            <speaker>VALÉRIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000136">Oh! sur ma parole, il est en tout le fils de
son père! je jure que c'est un joli enfant.—En vérité,
mercredi dernier je pris plaisir à le regarder une demi-heure
entière.—Il a une physionomie si décidée!—Je
m'amusais à le voir poursuivre un papillon aux ailes
dorées: il le prit, le lâcha, le reprit, et le voilà de nouveau
parti, allant, venant, sautant, le rattrapant; puis,
soit qu'il fût tombé et que sa chute l'eût enragé, soit je
ne sais pourquoi, il le mit entre ses dents et le déchira:
il fallait voir comme il le mit en pièces!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000119">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000137">C'est une des manières de son père.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000120">
            <speaker>VALÉRIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000138">En vérité, c'est un noble enfant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000121">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000139">Un petit fou, madame.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000122">
            <speaker>VALÉRIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000140">Allons, quittez votre aiguille, il faut absolument
que vous veniez avec moi faire la paresseuse
cet après-midi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000123">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000141">Non, madame, je ne sortirai pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000124">
            <speaker>VALÉRIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000142">Vous ne sortirez pas?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000125">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000143">Elle sortira, elle sortira.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000126">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000144">Non, en vérité, si vous le permettez, je ne
passerai pas le seuil, jusqu'à ce que mon seigneur soit
revenu de la guerre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000127">
            <speaker>VALÉRIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000145">Fi donc! vous vous renfermez sans aucune
raison.—Allons, venez faire une visite à cette dame qui
est en couche.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000128">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000146">Je lui souhaite le prompt retour de ses
forces, et je la visiterai dans mes prières; mais je ne
puis aller la voir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000129">
            <speaker>VALÉRIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000147">Et pourquoi, je vous prie?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000130">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000148">Ce n'est de ma part ni paresse, ni indifférence
pour elle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000131">
            <speaker>VALÉRIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000149">Vous voulez donc être une autre Pénélope?
Mais on dit que toute la laine qu'elle fila pendant l'absence
d'Ulysse ne servit qu'à mettre la teigne dans
Ithaque. Venez donc. Je voudrais que votre toile fût
sensible comme votre doigt: par pitié, vous vous lasseriez
de la piquer. Venez donc avec nous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000132">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000150">Non, ma chère dame, excusez-moi; en
vérité, je ne sortirai pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000133">
            <speaker>VALÉRIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000151">En vérité, vous viendrez avec moi: je vous
apprendrai d'heureuses nouvelles de votre époux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000134">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000152">Oh! madame, vous ne pouvez pas encore
en avoir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000135">
            <speaker>VALÉRIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000153">Je ne plaisante pas: on en a reçu hier au
soir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000136">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000154">Est-il bien vrai, madame?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000137">
            <speaker>VALÉRIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000155">Sérieusement: je ne vous trompe pas. Ce
que je sais, je le tiens d'un sénateur: voici la nouvelle.
Les Volsques ont une armée en campagne; le général
Cominius est allé l'attaquer avec une partie de nos forces.
Votre époux et Titus Lartius sont campés sous les murs
de Corioles: ils ne doutent pas du succès de ce siège, qui
terminera bientôt la guerre. Je vous dis la vérité, sur mon
honneur.—Venez donc avec nous, je vous en conjure.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000138">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000156">Excusez-moi pour aujourd'hui, madame, et
dans la suite je ne vous refuserai jamais rien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000139">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000157">Laissez-la seule, madame: de l'humeur
qu'elle est, elle ne ferait que troubler notre gaieté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000140">
            <speaker>VALÉRIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000158">Je commence à le croire: adieu donc!—Ah!
plutôt venez, aimable et chère amie; venez avec
nous, Virgilie: mettez votre gravité à la porte, et suivez-nous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000141">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000159">Non, madame; non, en un mot. Je ne dois
pas sortir.—Je vous souhaite beaucoup de plaisir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000142">
            <speaker>VALÉRIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000160">Eh bien donc!... Adieu.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000022">(Elles sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="4" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-001-scene-004">
          <head>SCÈNE IV</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000023">La scène se passe devant Corioles.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000024">MARCIUS, TITUS LARTIUS <hi rend="italic">entrent suivis d'officiers et de
soldats, au son des tambours et avec bannières déployées. Un
messager vient à eux</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000143">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000161">Voici des nouvelles: je gage qu'ils en sont
venus aux mains.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000144">
            <speaker>LARTIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000162">Je parie que non, mon cheval contre le
vôtre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000145">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000163">J'accepte la gageure.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000146">
            <speaker>LARTIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000164">Je la tiendrai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000147">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000025">au messager</stage>
            <p xml:id="fra-p-000165">Dis-moi, notre général a-t-il
joint l'ennemi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000148">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000166">Les deux armées sont en présence:
mais elles ne se sont encore rien dit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000149">
            <speaker>LARTIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000167">Ainsi votre superbe cheval est à moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000150">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000168">Je vous l'achèterai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000151">
            <speaker>LARTIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000169">Moi, je ne veux ni le vendre, ni le donner,
mais je vous le prête pour cinquante ans.—Sommez
la ville.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000152">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000170">À quelle distance de nous sont les deux
armées?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000153">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000171">A un mille et demi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000154">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000172">Nous pourrons donc entendre leur alarme
et eux la nôtre?—C'est dans ce moment, ô Mars,
que je te conjure de hâter ici notre ouvrage, afin que
nous puissions, avec nos épées fumantes, voler au secours
de nos amis.—Allons, sonne de ta trompette!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000155">
            <speaker>(L</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000026">e son de la trompette appelle les ennemis à une conférence</stage>
            <p xml:id="fra-p-000173">Quelques
sénateurs volsques paraissent sur les
murs au milieu des soldats.)</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000156">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000174">Tullus Aufidius est-il dans vos murs?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000157">
            <speaker>PREMIER SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000175">Non, ni lui, ni aucun homme qui
vous craigne moins que lui, c'est-à-dire, moins que peu.
Écoutez: nos tambours rassemblent notre jeunesse!
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000027">(<hi rend="italic">Alarme dans le lointain.</hi>)</stage> Nous renverserons nos murs,
plutôt que de nous y laisser emprisonner: nos portes,
qui vous semblent fermées, n'ont pour loquets que des
roseaux; elles vont s'ouvrir d'elles-mêmes. Entendez-vous
dans le lointain <stage type="business" xml:id="fra-stage-000028">(<hi rend="italic">Nouvelle alarme.</hi>)</stage> C'est Aufidius.
Écoutez quel ravage il fait dans votre armée en déroute.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000158">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000176">Oh! ils sont aux prises.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000159">
            <speaker>LARTIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000177">Que leurs cris nous servent de leçon: vite,
des échelles.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000029">(Les Volsques font une sortie.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000160">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000178">Ils ne nous craignent pas! Ils osent sortir
de leur ville!—Allons, soldats, serrez vos boucliers
contre votre coeur, et combattez avec des coeurs qui
soient encore plus à l'épreuve du fer que vos boucliers.
Avancez, vaillant Titus. Ils nous dédaignent fort au delà
de ce que nous pensions. J'en sue de rage.—Venez,
braves compagnons. Celui de vous qui reculera, je le
traiterai comme un Volsque. Il périra sous mon glaive.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000161">
            <speaker>(L</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000030">e signal est donné, les Romains et les Volsques se rencontrent</stage>
            <p xml:id="fra-p-000179">Les Romains sont battus et repoussés jusque dans
leurs tranchées.)</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000162">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000180">Que toute la contagion du sud descende sur
vous, vous la honte de Rome!... vous troupeau de...—Que
les clous et la peste vous couvrent de plaies, afin que
vous soyez abhorrés avant d'être vus et que vous vous
infestiez les uns les autres à un mille de distance. Ames
d'oies qui portez des figures humaines, comment avez-vous
pu fuir devant des esclaves que battraient des
singes? Par Pluton et l'enfer! ils sont tous frappés par
derrière, le dos rougi de leur sang et le front blême,
fuyant et transis de peur.—Réparez votre faute, chargez
de nouveau, ou, par les feux du ciel, je laisse là l'ennemi,
et je tourne mes armes contre vous; prenez-y
garde. En avant! Si vous voulez tenir ferme, nous
allons les repousser jusque dans les bras de leurs
femmes, comme ils nous ont poursuivis jusque dans nos
tranchées.—</p>
            <p xml:id="fra-p-000181">—Voilà les portes qui s'ouvrent.—Maintenant secondez-moi
en braves. C'est pour les vainqueurs que la fortune
élargit l'entrée de la ville, et non pour les fuyards: regardez-moi,
imitez-moi.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000031">(Les clameurs guerrières recommencent: Marcius charge
les Volsques et les poursuit jusqu'aux portes de la ville.)</stage>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000032">(Il passe les portes et elles se ferment sur lui.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000163">
            <speaker>UN PREMIER SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000182">Audace de fou! Ce ne sera pas
moi!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000164">
            <speaker>-UN SECOND SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000183">Ni moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000165">
            <speaker>TROISIÈME SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000184">Vois, les portes se ferment sur lui.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000033">(Les cris continuent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000166">
            <speaker>TOUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000185">Le voilà pris, je le garantis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000167">
            <speaker>TITUS LARTIUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000034">parait</stage>
            <p xml:id="fra-p-000186">Marcius! qu'est-il devenu?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000168">
            <speaker>TOUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000187">Il est mort, seigneur; il n'en faut pas douter.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000169">
            <speaker>PREMIER SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000188">Il était sur les talons des fuyards et
il est entré dans la ville avec eux. Aussitôt les portes se
sont refermées; et il est dans Corioles, seul contre tous
ses habitants.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000170">
            <speaker>LARTIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000189">O mon brave compagnon! plus brave que
l'insensible acier de son épée; quand elle plie, il tient
bon. Il n'ont pas osé te suivre, Marcius!—Un diamant
de ta grosseur serait moins précieux que toi. Tu étais un
guerrier accompli, égal aux voeux de Caton même. Terrible
et redoutable, non-seulement dans les coups que tu
portais; mais ton farouche regard et le son foudroyant
de ta voix faisaient frissonner les ennemis comme si
l'univers agité par la fièvre eût tremblé.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000035">(Marcius paraît sanglant, et poursuivi par l'ennemi.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000171">
            <speaker>PREMIER SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000190">Voyez, seigneur.
LARTIUS.—Oh! c'est Marcius: courons le sauver ou
périr tous avec lui.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000036">(Ils combattent et entrent tous dans la ville.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="5" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-001-scene-005">
          <head>SCÈNE V</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000037">L'intérieur de la ville.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000038">(Quelques Romains chargés de butin.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000172">
            <speaker>PREMIER ROMAIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000191">Je porterai ces dépouilles à Rome.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000173">
            <speaker>SECOND ROMAIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000192">Et moi, celles-ci.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000174">
            <speaker>TROISIÈME ROMAIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000193">Peste soit de ce vil métal! je l'avais
pris pour de l'argent.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000175">
            <speaker>(O</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000039">n entend toujours dans l'éloignement les cris des combattants</stage>
            <p xml:id="fra-p-000194">Marcius et Titus Lartius s'avancent, précédés d'un
héraut.)</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000176">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000195">Voyez ces maraudeurs! qui estiment leur
temps au prix d'une mauvaise drachme! coussins, cuillers
de plomb, morceaux de fers d'un liard, pourpoints
que des bourreaux enterreraient avec ceux qui les ont
portés; voilà ce que ramassent ces lâches esclaves,
avant que le combat soit fini.—Tombons sur eux.—Mais
écoutez, quel fracas autour du général ennemi? —Volon
à lui!—C'est là qu'est l'homme que mon
coeur hait; c'est Aufidius qui massacre nos Romains.
Allons, vaillant Titus, prenez un nombre de soldats
suffisant pour garder la ville, tandis que moi, avec ceux
qui ont du coeur, je vole au secours de Cominius.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000177">
            <speaker>LARTIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000196">Digne seigneur, ton sang coule; tu es trop
épuisé-par ce premier exercice pour entreprendre un
second combat.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000178">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000197">Seigneur, ne me louez point, l'ouvrage que
j'ai fait ne m'a pas encore échauffé. Adieu. Ce sang que
je perds me soulage, au lieu de m'affaiblir. C'est dans
cet état que je veux paraître devant Aufidius, et le combattre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000179">
            <speaker>LARTIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000198">Que la belle déesse de la fortune t'accorde
son amour; et que ses charmes puissants détournent
l'épée de tes ennemis, vaillant Marcius; que la prospérité
te suive comme un page.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000180">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000199">Ton ami n'est pas au-dessous de ceux
qu'elle a placés au plus haut rang. Adieu!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000181">
            <speaker>LARTIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000200">Intrépide Marcius! Toi, va sonner ta trompette
dans la place publique, et rassemble tous les officiers
de la ville: c'est là que je leur ferai connaître mes
intentions. Partez.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000040">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="6" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-001-scene-006">
          <head>SCÈNE VI</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000041">Les environs du camp de Cominius.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000042">COMINIUS <hi rend="italic">faisant retraite avec un nombre de soldats</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000182">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000201">Respirez, mes amis; bien combattu! Nous
quittons le champ de bataille en vrais Romains, sans
folle témérité dans notre résistance, sans lâcheté dans
notre retraite.—Croyez-moi, mes amis, nous serons encore
attaqués.—Dans la chaleur de l'action, nous avons
entendu par intervalles les charges de nos amis apportées
par le vent. Dieux de Rome, accordez-leur le succès
que nous désirons pour nous-mêmes! Faites que nos
deux armées se rejoignent, le front souriant, et puissent
vous offrir ensemble un sacrifice d'actions de grâces!
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000043">(<hi rend="italic">Un messager paraît</hi>.)</stage>—Quelles nouvelles?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000183">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000202">Les habitants de Corioles ont fait une
sortie et livré bataille à Lartius et Marcius. J'ai vu nos
troupes repoussées jusque dans les tranchées et aussitôt
je suis parti.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000184">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000203">Quoique tu dises la vérité, je crois, tu ne
parles pas bien. Combien y a-t-il que tu es parti?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000185">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000204">Plus d'une heure, seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000186">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000205">Quoi! il n'y a pas un mille de distance.
A l'instant nous entendions encore leur tambour. Comment
as-tu pu mettre une heure à parcourir un mille,
et m'apporter des nouvelles si tardives?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000187">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000206">Les espions des Volsques m'ont donné la
chasse, et j'ai été forcé de faire un détour de trois ou
quatre milles: sans quoi, seigneur, je vous aurais apporté
cette nouvelle une demie-heure plus tôt.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000044">(Marcius arrive.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000188">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000207">Quel est ce guerrier là-bas, qui a l'air
d'avoir été écorché tout vif. O Dieu! il a bien le port
de Marcius; ce n'est pas la première fois que je l'ai vu
dans cet état!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000189">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000208">Suis-je venu trop tard?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000190">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000209">Le berger ne distingue pas mieux le tonnerre
du son d'un tambourin, que moi la voix de Marcius
de celle de tout homme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000191">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000210">Suis-je venu trop tard?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000192">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000211">Oui, si vous ne revenez pas couvert du
sang des ennemis, mais baigné dans votre propre sang.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000193">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000212">Oh! laissez-moi vous embrasser avec des
bras aussi robustes que lorsque je faisais la cour à
ma femme, et avec un coeur aussi joyeux qu'à la fin de
mes noces, lorsque les flambeaux de l'hymen me guidèrent
à la couche nuptiale.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000194">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000213">Fleur des guerriers, que fait Titus Lartius?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000195">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000214">Il est occupé à porter des décrets: il condamne
les uns à mort, les autres à l'exil; rançonne celui-ci,
fait grâce à celui-là ou le menace: il régit Corioles
au nom de Rome, et la gouverne comme un docile
lévrier caressant la main qui le tient en lesse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000196">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000215">Où est ce malheureux qui est venu m'annoncer
que les Volsques vous avaient repoussés jusque
dans vos tranchées? Où est-il? Qu'on le fasse venir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000197">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000216">Laissez-le en paix; il vous a dit la vérité.
Mais quant à nos seigneurs les plébéiens..... (Peste soit
des coquins.... des tribuns, voilà tout ce qu'ils méritent),
la souris n'a jamais fui le chat comme ils fuyaient devant
une canaille encore plus méprisable qu'eux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000198">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000217">Mais comment avez-vous pu triompher?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000199">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000218">Ce temps est-il fait pour l'employer en récits?
Je ne crois pas.... Où est l'ennemi? Êtes-vous
maîtres du champ de bataille? Si vous ne l'êtes pas,
pourquoi rester dans l'inaction avant que vous le soyez
devenus?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000200">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000219">Marcius, nous avons combattu avec désavantage;
et nous nous sommes repliés, pour assurer
l'exécution de nos desseins.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000201">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000220">Quel est leur ordre de bataille? Savez-vous
de quel côté sont placées leurs troupes d'élite?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000202">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000221">Suivant mes conjectures, leur avant-garde
est formée des Antiates, qui sont leurs meilleurs soldats:
à leur tête est Aufidius, le centre de toutes leurs espérances.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000203">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000222">Je vous conjure, au nom de toutes les batailles
où nous avons combattu et de tout le sang que
nous avons versé ensemble, au nom des serments que
nous avons faits de rester toujours amis, envoyez-moi
sur-le-champ contre Aufidius et ses Antiates, et ne perdons
pas l'occasion. Remplissons l'air de traits et d'épées
nues: tentons la fortune à cette heure même....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000204">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000223">J'aimerais mieux vous voir conduire à un
bain salutaire, et panser vos blessures: mais jamais je
n'ose vous refuser ce que vous demandez. Choisissez vous-même
parmi ces soldats ceux qui peuvent le mieux seconder
votre entreprise.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000205">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000224">Je choisis ceux qui voudront me suivre. S'il
y a parmi vous quelqu'un (et ce serait un crime d'en
douter) qui aime sur son visage le fard dont il voit le
mien coloré, qui craigne moins pour ses jours que pour
son honneur, qui pense qu'une belle mort est préférable
à une vie honteuse, et qui chérisse plus sa patrie que lui-même;
qu'il vienne, seul ou suivi de ceux qui pensent
de même: qu'il étende comme moi la main <stage type="business" xml:id="fra-stage-000045"><hi rend="italic">(il lève la
main)</hi></stage> en témoignage de ses dispositions, et qu'il suive
Marcius.—</p>
            <p xml:id="fra-p-000225">—Oh! laissez-moi! Voulez-vous faire de moi un glaive?
Si ces démonstrations ne sont pas une vaine apparence,
qui de vous ne vaut pas quatre Volsques? Pas un de vous
qui ne puisse opposer au vaillant Aufidius un bouclier
aussi ferme que le sien. Je vous rends grâces à tous;
mais je n'en dois choisir qu'un certain nombre. Les autres
réserveront leur courage pour quelque autre combat que
l'occasion amènera. Allons marchons. Quatre des plus
braves recevront immédiatement mes ordres.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000046">(Tous ensemble poussent un cri, agitent leurs épées, élèvent
Marcius sur leurs bras, et font voler leurs bonnets en l'air.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000206">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000226">Marchez, mes amis: tenez ce que promet
cette démonstration; et vous partagerez avec nous tous
les fruits de la guerre.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000047">(Ils sortent et suivent Coriolan.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="7" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-001-scene-007">
          <head>SCÈNE VII</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000048">Les portes de Corioles.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000049">TITUS LARTIUS, <hi rend="italic">ayant laissé une garnison dans Corioles,
marche, avec un tambour et un trompette, vers</hi> COMINIUS
ET MARCIUS. UN LIEUTENANT, DES SOLDATS, UN ESPION.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000207">
            <speaker>LARTIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000227">Veillez à la garde des portes: suivez les
ordres que je vous ai donnés. À mon premier avis, envoyez
ces centuries à notre secours: le reste pourra tenir
quelque temps; si nous perdons la bataille, nous ne pouvons
pas garder la ville.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000208">
            <speaker>LE LIEUTENANT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000228">Reposez-vous sur nos soins, seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000209">
            <speaker>LARTIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000229">Rentrez et fermez vos portes sur nous.
Guide, marche; conduis-nous au camp des Romains.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000050">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="8" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-001-scene-008">
          <head>SCÈNE VIII</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000051">L'autre camp des Romains.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000052"><hi rend="italic">On entend des cris de bataille</hi>
MARCIUS ET AUFIDIUS <hi rend="italic">entrent par différentes portes et se rencontrent</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000210">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000230">Je ne veux combattre que toi: je te hais
plus que l'homme qui viole sa parole..</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000211">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000231">Ma haine égale la tienne, et l'Afrique n'a
point de serpent que j'abhorre plus que ta gloire, objet
de ma jalousie. Affermis ton pied.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000212">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000232">Que le premier qui reculera meure l'esclave
de l'autre, et que les dieux le punissent encore dans
l'autre vie!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000213">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000233">Si tu me vois fuir, Marcius, poursuis-moi
de tes clameurs comme un lièvre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000214">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000234">Tullus, pendant trois heures entières, je
viens de combattre seul dans les murs de Corioles, et j'y
ai fait tout ce que j'ai voulu. Ce sang dont tu vois mon
visage masqué, n'est pas le mien; pour te venger, appelle
et déploie toutes tes forces.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000215">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000235">Fusses-tu cet Hector, ce foudre de vos fanfarons
d'ancêtres, tu ne m'échapperais pas ici.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000053">(Ils combattent sur place: quelques Volsques viennent au
secours d'Aufidius: Marcius combat contre eux, jusqu'à ce
qu'ils se retirent hors d'haleine.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000216">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000054">en se retirant aux Volsques</stage>
            <p xml:id="fra-p-000236">Plus officieux que
braves, vous m'avez déshonoré par votre sotte assistance.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000055">(Ils fuient poussés par Marcius.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="9" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-001-scene-009">
          <head>SCÈNE IX</head>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000056">(Acclamations, cris de guerre. On donne le signal de la retraite.
Cominius entre par une porte avec les Romains; Marcius entre
par l'autre, un bras en écharpe.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000217">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000237">Si je te racontais en détail tout ce que tu as
fait aujourd'hui, tu ne croirais pas toi-même à tes
propres actions. Mais je garde ce récit pour un autre
lieu: c'est là que les sénateurs mêleront des larmes à
leurs sourires; que nos illustres patriciens écouteront,
hausseront les épaules, et finiront par admirer; que nos
dames romaines trembleront d'effroi et de plaisir; que
ces tribuns imbéciles, qui, ligués avec les vils plébéiens,
détestent ta gloire, seront forcés de s'écrier, en dépit de
leurs coeurs: «Nous remercions les dieux d'avoir accordé
à Rome un tel guerrier.» Et pourtant, avant le
banquet de cette journée dont tu es venu encore prendre
ta part, tu étais déjà rassasié.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000057">(Titus Lartius ramène ses troupes victorieuses, et lasses de
poursuivre l'ennemi.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000218">
            <speaker>LARTIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000238">O mon général! <stage type="business" xml:id="fra-stage-000058">(<hi rend="italic">Montrant Marcius</hi>.)</stage> Voilà le
coursier, nous n'en sommes que le caparaçon.—Avez-vous
vu?....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000219">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000239">De grâce, épargnez-moi: ma mère, qui a
le privilège de vanter son sang, m'afflige quand elle me
donne des louanges. J'ai fait comme vous tout ce que
j'ai pu, par le même motif qui vous anime, l'amour de
ma patrie. Quiconque a pu accomplir ce qu'il souhaitait
a fait plus que moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000220">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000240">Vous ne serez point le tombeau de votre
mérite: il faut que Rome connaisse tout le prix d'un de
ses enfants. Dérober à sa connaissance vos actions, ce serait
un crime plus grand qu'un vol, ce serait une trahison.
On peut les célébrer, les élever au comble de la louange,
sans passer les bornes de la modération. Ainsi, je vous
en conjure, écoutez-moi en présence de toute l'armée,
je veux dire ce que vous êtes, et non récompenser ce
que vous avez fait.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000221">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000241">J'ai sur mon corps quelques blessures, qui
deviennent plus cuisantes quand j'en entends parler.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000222">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000242">N'en pas parler serait une ingratitude qui
pourrait les envenimer et les rendre mortelles.—De tous
les chevaux dont nous avons pris un bon nombre, de
tous les trésors que nous avons amassés dans Corioles et
sur le champ de bataille, nous vous offrons la dîme: levez
à votre choix ce tribut sur tout le butin, avant
le partage général.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000223">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000243">Je vous remercie, général; mais je ne puis
amener mon coeur à accepter aucun salaire pour ce qu'a
fait mon épée; je refuse votre offre, et ne veux qu'une
part égale à ceux qui ont assisté à l'action.—</p>
            <p xml:id="fra-p-000244">—Puissent ces mêmes instruments que vous profanez
perdre à jamais leurs sons, si les tambours et les trompettes
doivent se changer en organes de la flatterie sur
le champ de bataille! Laissez aux cours et aux cités le
privilège de n'offrir que les dehors perfides de l'adulation
et de rendre l'acier aussi doux que la soie du parasite.
Qu'on les réserve pour donner le signal des combats.
C'est assez, vous dis-je. Parce que vous voyez sur mon
nez quelques traces de sang que je n'ai pas encore eu le
temps de laver,—parce que j'ai terrassé quelques faibles
ennemis, exploits qu'ont faits comme moi une foule
d'autres soldats qui sont ici, et qu'on ne remarque pas
vous me recevez avec des acclamations hyperboliques
comme si j'aimais que mon faible mérite fût alimenté
par des louanges assaisonnées de mensonge!</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000059">
(Fanfares; acclamations redoublées: tous s'écrient <hi rend="italic">Marcius,
vive Marcius</hi>! en jetant leurs bonnets en l'air et agitant leurs
lances. Cominius et Lartius ôtent leur casques, et restent la
tête découverte devant toute l'armée.)
</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000224">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000245">Vous avez trop de modestie, vous êtes plus
ennemi de votre gloire que reconnaissant envers nous,
qui vous rendons un hommage sincère. Si vous vous
irritez ainsi contre vous-même, vous nous permettrez
de vous enchaîner comme un furieux qui cherche à
se détruire de ses mains; afin de pouvoir vous parler
raison en sûreté. Que toute la terre sache donc comme
nous, que c'est Caïus Marcius qui remporte la palme de
cette guerre: je lui en donne pour gage mon superbe
coursier, connu de tout le camp, avec tous ses ornements;
et dès ce moment, en récompense de ce qu'il a fait devant
Corioles, je le proclame, au milieu des cris et des applaudissements
de toute l'armée, <hi rend="italic">Caïus Marcius Coriolanus</hi>—Portez
toujours noblement ce surnom.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000225">
            <speaker>(A</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000060">cclamations</stage>
            <p xml:id="fra-p-000246">Musique guerrière.)</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000061">(Toute l'armée répète: <hi rend="italic">Caïus Marcius Coriolanus!</hi>)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000226">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000247">Je vais laver mon visage; et alors vous verrez
s'il est vrai que je rougisse ou non.—N'importe! je
vous rends grâces. Je veux monter votre coursier, et
dans tous les temps je ferai tous mes efforts pour soutenir
le beau surnom que vous me décernez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000227">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000248">Allons, entrons dans notre tente; avant de
nous livrer au repos, il nous faut instruire Rome de nos
succès. Vous, Titus Lartius, retournez à Corioles; et envoyez-nous
à Rome les citoyens les plus considérables,
afin que nous puissions conférer avec eux, dans leur intérêt
comme dans le nôtre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000228">
            <speaker>LARTIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000249">Je vais le faire, seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000229">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000250">Les dieux commencent à se jouer de moi:
moi, qui viens tout à l'heure de refuser les plus magnifiques
présents, je me vois obligé de demander une grâce
à mon générai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000230">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000251">Elle vous est accordée. Quelle est-elle?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000231">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000252">J'ai passé quelque temps ici à Corioles,
chez un pauvre citoyen qui m'a traité en ami. Il a
poussé dans le combat un cri vers moi: je l'ai vu faire
prisonnier. Mais alors Aufidius a paru devant moi, et la
fureur a étouffé ma pitié. Je vous demande la liberté de
mon malheureux hôte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000232">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000253">O noble demande! Fût-il le bourreau de
mon fils, il sera libre comme l'air. Rendez-lui la liberté,
Titus!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000233">
            <speaker>LARTIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000254">Son nom, Marcius?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000234">
            <speaker>MARCIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000255">Par Jupiter! je l'ai oublié.—Je suis fatigué,
et ma mémoire en est troublée: n'avez-vous point de
vin ici?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000235">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000256">Entrons dans nos tentes: le sang se fige
sur votre visage; il est temps que vous preniez soin de
vos blessures: allons.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000062">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="10" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-001-scene-010">
          <head>SCÈNE X</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000063">Le camp des Volsques.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000064"><hi rend="italic">Bruit d'instruments militaires</hi>: TULLUS AUFIDIUS <hi rend="italic">parait
tout sanglant avec deux ou trois officiers</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000236">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000257">La ville est prise.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000237">
            <speaker>UN OFFICIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000258">Elle sera rendue à de bonnes conditions.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000238">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000259">Des conditions! Je voudrais être Romain....
car étant Volsque, je ne puis me montrer tel que je suis.
Des conditions! Eh! y a-t-il de bonnes conditions dans
un traité pour le parti gui est à la merci du vainqueur?—Marcius,
cinq fois j'ai combattu contre toi, et
cinq fois tu m'a vaincu; et tu me vaincrais toujours, je
crois, quand nos combats se renouvelleraient aussi souvent
que nos repas! Mais, j'en jure par les éléments, si
je me rencontre encore une fois avec lui face à face, il
sera à moi ou je serai à lui. Mon émulation renonce
à l'honneur dont elle s'est piquée jusqu'ici; et au
lieu d'espérer, comme je l'ai fait, de le terrasser, en luttant
en brave et fer contre fer, je lui tendrai quelque
piège: il faut qu'il succombe ou sous ma fureur, ou sous
mon adresse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000239">
            <speaker>L'OFFICIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000260">C'est le démon!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000240">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000261">Il a plus d'audace, mais moins de ruse. Ma
valeur est empoisonnée par les affronts qu'elle a reçus
de lui; elle change de nature. Ni le sommeil, ni le sanctuaire,
ni la nudité, ni la maladie, ni le temple, ni le
Capitole, ni les prières des prêtres, ni l'heure du sacrifice,
aucune de ces barrières qui s'opposent à la fureur,
ne pourront élever leurs privilèges traditionnels et
pourris contre la haine que je porte à Marcius. Partout
où je le trouverai, dans mes propres foyers, sous la
garde de mon frère, là, violant les lois de l'hospitalité,
je laverai dans son sang ma cruelle main.—Vous, allez
à la ville; voyez comment les Romains la gardent, quels
sont les otages qu'ils ont demandés pour Rome.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000241">
            <speaker>L'OFFICIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000262">N'y viendrez-vous pas vous-même?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000242">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000263">On m'attend au bosquet de cyprès, au sud
des moulins de la ville. Je vous prie, revenez m'apprendre
en ce lieu quel cours suit la fortune afin que je
règle ma marche sur celle des événements.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000243">
            <speaker>L'OFFICIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000264">J'exécuterai vos ordres, seigneur.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000065">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
      </div>
      <div type="act" n="2" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-002">
        <head>ACTE DEUXIÈME</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-002-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000066">La ville de Rome. Place publique.
MÉNÉNIUS, SICINIUS ET BRUTUS.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000244">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000265">L'augure m'a dit que nous aurions des
nouvelles ce soir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000245">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000266">Bonnes ou mauvaises?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000246">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000267">Peu favorables aux voeux du peuple; car
il n'aime pas Marcius.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000247">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000268">La nature enseigne aux animaux à distinguer
leurs amis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000248">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000269">Quel est, je vous prie, l'animal que le loup
aime?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000249">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000270">L'agneau.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000250">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000271">Oui, pour le dévorer comme vos plébéiens,
toujours affamés, voudraient dévorer le noble Marcius.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000251">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000272">C'est un agneau, qui bêle comme un ours.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000252">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000273">Un ours? soit: mais qui vit comme un
agneau. Vous êtes vieux tous les deux; répondez à une
question.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000253">
            <speaker>TOUS DEUX</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000274">Voyons cette question.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000254">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000275">Quel est le vice manquant à Marcius que
vous n'ayez vous deux en abondance?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000255">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000276">Il ne lui manque aucun défaut; il est richement
pourvu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000256">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000277">D'orgueil en particulier.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000257">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000278">Et par-dessus tout de jactance.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000258">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000279">Voilà qui est étrange! Et vous deux, savez-vous
le blâme dont vous êtes l'objet dans la ville? Je
veux dire de la part des gens de notre ordre? le savez-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000259">
            <speaker>LES DEUX TRIBUNS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000280">Comment, de quel blâme pouvons-nous
être l'objet?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000260">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000281">Puisque vous parlez d'orgueil, m'écouterez-vous
sans humeur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000261">
            <speaker>LES DEUX TRIBUNS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000282">Oui: allons, voyons.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000262">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000283">Après tout, qu'importe! car il n'est pas
nécessaire de voler beaucoup les occasions pour vous
dérober beaucoup de votre patience—Suivez sans frein
votre penchant naturel; et prenez de l'humeur tant qu'il
vous plaira, si du moins c'est un plaisir pour vous que de
vous fâcher. Vous reprochez à Marcius de l'orgueil!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000263">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000284">Nous ne sommes pas seuls à lui faire ce reproche.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000264">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000285">Oh! je sais que vous faîtes très peu de
choses à vous tout seuls. Vous avez abondance de secours:
sans quoi vos actions seraient merveilleusement
rares. Vos talents sont trop enfantins pour faire beaucoup
à vous seuls.—Vous parlez d'orgueil? Ah! si vous
pouviez tourner les yeux et voir la nuque de vos cous,
si vous pouviez faire une revue intérieure de vos bonnes
personnes, si vous le pouviez.....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000265">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000286">Eh bien! qu'arriverait-il?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000266">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000287">Eh bien! vous verriez une paire de magistrats
sans mérite, orgueilleux, violents, entêtés, en d'autres
termes, aussi sots qu'on en ait jamais vu dans Rome.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000267">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000288">Ménénius, on vous connaît bien aussi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000268">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000289">On me connaît pour un patricien d'humeur
joviale, qui ne hait pas une coupe de vin généreux, pur
de tout mélange avec une seule goutte du Tibre; qui a,
dit-on, le défaut d'accueillir trop favorablement les
plaintes du premier venu, d'être trop prompt, et de
prendre feu comme de l'amadou pour le plus léger motif.
On peut dire encore qu'il m'arrive plus souvent de
converser avec la croupe noire de la nuit qu'avec le front
riant de l'aurore. Mais tout ce que je pense, je le dis, et
toute ma malice s'exhale en paroles. Lorsque je rencontre
deux politiques tels que vous, il m'est impossible
de les appeler des Lycurgues. Si la liqueur que
vous me versez m'affecte désagréablement le palais, je
fais la grimace. Je ne saurais dire que vos Honneurs ont
bien parlé, quand je trouve des âneries dans la majeure
partie de vos syllabes, et quoique je me résigne à supporter
ceux qui disent que vous êtes de graves personnages
dignes de nos respects, cependant ceux qui disent
que vous avez de bonnes figures mentent effrontément.
Si c'est là ce que vous voyez dans la carte de mon microcosme<note type="editorial" n="2" xml:id="fra-note-000002">Microcosme (ou petit monde). Ce nom a été donné à l'homme par beaucoup de médecins et de philosophes anciens, qui ont considéré notre corps comme l'abrégé de l'univers.</note>,
s'ensuit-il qu'on me connaisse bien aussi?
Voyons, quels défauts votre aveugle perspicacité découvrira-t-elle
dans mon caractère, si moi aussi je suis bien
Connu?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000269">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000290">Allez, allez! nous vous connaissons de reste.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000270">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000291">Non, vous ne connaissez ni moi, ni vous-mêmes,
ni quoi que ce soit. Vous recherchez les coups
de chapeau et les courbettes des pauvres malheureux;
vous perdez la plus précieuse partie du jour à entendre
le plaidoyer d'une marchande de citrons contre un
marchand de robinets, et vous remettez à une seconde
audience la décision de ce procès de trois sous. Quand
vous êtes sur votre tribunal, juges entre deux parties,
si par malheur vous avez la colique, vous faites des
grimaces comme de vrais masques, vous dressez l'étendard
rouge contre toute patience, et, demandant un pot
de chambre à grands cris, vous renvoyez les deux parties
plus acharnées l'une contre l'autre, et la cause plus
embrouillée; tout l'accord que vous mettez entre eux,
c'est de les traiter tous deux de fripons. Vous êtes un
étrange couple!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000271">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000292">Allez, allez! On sait que vous dîtes plus de
bons mots à table, que vous ne siégez utilement au
Capitole.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000272">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000293">Nos prêtres eux-mêmes perdraient leur
gravité devant des objets aussi ridicules que vous; votre
meilleur raisonnement ne vaut pas un poil de votre
barbe, qui tout entière ne mérite pas l'honneur d'être
enterrée dans le coussin d'une ravaudeuse, ou dans le bât
d'un âne; et vous osez dire que Marcius a de l'orgueil!
Marcius, qui, évalué au plus bas, vaut tous vos ancêtres
ensemble depuis Deucalion, quoique peut-être quelques-uns
des plus illustres fussent des bourreaux héréditaires.
Bonsoir à vos Seigneuries; une plus longue conversation
avec vous infecterait mon cerveau. Pasteurs des
animaux de plébéiens, vous me permettrez de prendre
congé de vous.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000067">(Brutus et Sicinius se retirent à l'écart.)
(Surviennent Volumnie, Virgilie et Valérie.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000273">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000294">Qu'est-ce donc, belles et nobles dames?
La lune, descendue sur la terre, n'y brillerait pas de
plus de majesté que vous. Et que cherchent vos regards
empressés?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000274">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000295">Honorable Ménénius, mon fils Marcius
approche: pour l'amour de Junon, ne nous retardez pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000275">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000296">Ah! Marcius revient à Rome?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000276">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000297">Oui, noble Ménénius, et avec la gloire la
plus éclatante.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000277">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000298">Voilà mon bonnet, ô Jupiter, et reçois mes
remerciements. Oh! Marcius revient à Rome!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000278">
            <speaker>VOLUMNIE ET VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000299">Oui, rien de plus vrai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000279">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000300">Voyez: cette lettre est de sa main. Le
sénat en a reçu une autre, sa femme une autre, et il y
en a une pour vous, je crois, à la maison.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000280">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000301">Oh! je vais donner ce soir des fêtes à
ébranler les voûtes: une lettre pour moi!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000281">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000302">Oui, sûrement, il y a une lettre pour vous:
je l'ai vue.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000282">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000303">Une lettre pour moi! elle m'assure sept
ans de santé. Pendant sept ans je ferai la nique au
médecin. La plus fameuse ordonnance de Galien n'est
que drogue d'empirique, et ne vaut pas mieux qu'une
médecine de cheval, en comparaison de ce préservatif.
N'est-il point blessé? Il n'a pas coutume de revenir sans
blessures.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000283">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000304">Oh! non, non, non!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000284">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000305">Oh! il est blessé: j'en rends grâce aux dieux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000285">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000306">Et moi aussi, pourvu qu'il ne le soit pas
trop. Les blessures lui vont bien. Apporte-t-il dans sa
poche une victoire?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000286">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000307">Elle couronne son front. Voilà la troisième
fois, Ménénius, que mon fils revient avec la guirlande
de chêne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000287">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000308">A-t-il frotté Aufidius comme il faut?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000288">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000309">Titus Lartius écrit qu'ils ont combattu
l'un contre l'autre; mais qu'Aufidius a pris la fuite.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000289">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000310">Oh! il était temps, je le lui garantis: s'il
eût résisté encore, je n'aurais pas voulu être traité
comme lui pour tous les trésors de Corioles.—Le sénat
est-il informé de cette nouvelle?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000290">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000311">Allons, mesdames.—Oui, oui, le sénat a
reçu des lettres du général, qui donne à mon fils la
gloire de cette guerre. Il a, dans cette action, deux fois
surpassé l'honneur de ses premiers exploits.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000291">
            <speaker>VALÉRIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000312">Il est vrai qu'on raconte de lui des choses
merveilleuses.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000292">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000313">Merveilleuses! oui, je vous le garantis; et
bien achetées par lui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000293">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000314">Que les dieux nous en confirment la vérité!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000294">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000315">La vérité? Ah! par exemple!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000295">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000316">La vérité? je vous le jure, moi; tout cela
est vrai.—Où est-il blessé?—<stage type="business" xml:id="fra-stage-000068">(<hi rend="italic">Aux tribuns</hi>.)</stage> Que les dieux
conservent vos bonnes Seigneuries. Marcius revient à
Rome. Il a de nouveaux sujets d'avoir de l'orgueil.—Où
est-il blessé?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000296">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000317">A l'épaule et au bras gauche.—Là resteront
de larges cicatrices qu'il pourra montrer au peuple,
quand il demandera la place qui lui est due.—Lorsqu'il
repoussa Tarquin, il reçut sept blessures.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000297">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000318">Il en a une sur le cou, et deux dans la
cuisse: je lui en connais neuf.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000298">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000319">Avant cette dernière expédition, il avait
déjà reçu vingt-cinq blessures.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000299">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000320">Il en a donc maintenant vingt-sept, et
chaque blessure fut le tombeau d'un ennemi. Entendez-vous
les trompettes?</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000069">(Acclamations et fanfares.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000300">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000321">Voilà les avant-coureurs de Marcius: il
fait marcher devant lui le bruit de la victoire, et derrière
lui il laisse des pleurs. La mort, ce sombre fantôme, est
assise sur son bras vigoureux: ce bras se lève, retombe,
et alors les hommes meurent.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000070">(Les trompettes sonnent. On voit paraître Cominius et Titus Lartius;
Coriolan est au milieu d'eux, le front ceint d'une couronne
de chêne; les chefs de l'armée et les soldats le suivent: un
héraut le précède.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000301">
            <speaker>LE HÉRAUT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000322">Apprends, ô Rome, que Marcius a combattu
seul dans les murs de Corioles, où il a gagné avec
gloire un nom qui s'ajoute au nom de Caïus Marcius.
<hi rend="italic">Coriolan</hi> est son glorieux surnom. Soyez le bienvenu à
Rome, illustre Coriolan!</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000071">(Fanfares.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000302">
            <speaker>TOUS ENSEMBLE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000323">Soyez le bienvenu à Rome, illustre
Coriolan!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000303">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000324">Assez! cela blesse mon coeur; je vous prie,
cessez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000304">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000325">Voyez votre mère.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000305">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000326">Oh! je le sais, vous avez imploré tous les
dieux pour ma prospérité.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000072">(Il fléchit le genou.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000306">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000327">Non, mon brave soldat, lève-toi; lève-toi,
mon cher Marcius, mon noble Caïus, et encore un surnom
nouveau qui comble l'honneur de tes exploits! Oui,
<hi rend="italic">Coriolan</hi>: n'est-ce pas le nom qu'il faut que je te donne?
Mais voilà ta femme...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000307">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000328">Salut, mon gracieux silence! Quoi! aurais-tu
donc ri si tu m'avais vu rapporté dans un cercueil,
toi qui pleures à mon triomphe? Ah! ma chère, ce
sont les veuves de Corioles, et les mères qui ont perdu
leurs enfants qui pleurent ainsi...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000308">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000329">Que les dieux te couronnent!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000309">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000330">Ah! vous vivez encore? <stage type="business" xml:id="fra-stage-000073">(<hi rend="italic">A Valérie</hi>.)</stage> Aimable
dame, pardonnez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000310">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000331">Je ne sais de quel côté me tourner.—O
mon fils! sois le bienvenu dans ta patrie; et vous aussi,
général, soyez tous les bienvenus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000311">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000332">Sois mille et mille fois le bienvenu! Je
suis prêt à pleurer et à rire. Mon coeur est tout à la fois
triste et gai.—Sois le bienvenu! Qu'une malédiction
dévore le coeur de celui qui n'est pas joyeux de te voir!
Vous êtes trois que Rome doit adorer: mais j'en atteste
tous les yeux, nous avons ici quelques vieux troncs
ingrats sur lesquels on ne peut greffer la moindre affection
pour vous. N'importe: soyez les bienvenus, ô guerriers!
Une ortie ne sera jamais qu'une ortie, et les travers
des fous seront toujours folie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000312">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000333">Il a toujours raison.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000313">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000334">Toujours Ménénius, toujours le même.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000314">
            <speaker>LE HÉRAUT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000335">Faites place: avancez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000315">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000074">à sa mère et à sa femme</stage>
            <p xml:id="fra-p-000336">Donnez-moi votre
main, et vous la vôtre. Avant que je puisse abriter ma
tête sous notre propre toit, mon devoir m'oblige à
visiter nos bons patriciens, de qui j'ai reçu mille félicitations,
accompagnées d'une foule d'honneurs.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000316">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000337">J'ai assez vécu pour voir mes voeux accomplis,
et réaliser les songes de mon imagination. Une
seule chose te manque, et je ne doute pas que Rome ne
te l'accorde.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000317">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000338">Sachez, ô tendre mère, que j'aime mieux
les servir à mon gré, que de leur commander selon leur
goût.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000318">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000339">Allons au Capitole.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000075">(Fanfares: ils sortent en pompe comme ils sont entrés; les
tribuns restent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000319">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000340">Toutes les langues parlent de lui; les yeux
affaiblis de la vieillesse empruntent le secours des
lunettes pour le voir: la nourrice babillarde, toute
occupée de jaser de lui, n'entend plus les cris de son
nourrisson; le dernier souillon de cuisine songe à sa
parure, arrange son plus beau mouchoir sur sa gorge
enfumée, et court gravir sur les murs pour le regarder.
On se presse sur les échoppes, dans les boutiques, aux
fenêtres; les plombs sont couverts de peuple; on voit
les figures les plus diverses à cheval sur les toits, tous
empressés de le voir. Les prêtres, qui se montrent si
rarement, se confondent avec la multitude, et se pressent
pour arriver tout essoufflés à une place vulgaire. Les
dames exposent les lis et les roses de leurs joues délicates,
et livrent nus les charmes de leur visage aux brûlants
baisers de Phoebus. C'est un bruit, un tumulte autour
de lui! on dirait qu'un dieu est recelé dans sa personne
mortelle, et lui donne un aspect plein de grâce.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000320">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000341">Je vous le garantis consul dans l'instant
même.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000321">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000342">Notre charge, en ce cas, tant que durera son
autorité, peut se reposer à loisir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000322">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000343">Il ne connaîtra jamais, dans les honneurs,
cette modération qui sait le terme d'où il faut partir, et
celui où il faut s'arrêter: il perdra tout ce qu'il a gagné.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000323">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000344">C'est là l'espérance qui nous console.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000324">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000345">N'en doutez pas. Le peuple, dont nous
sommes l'appui, conservera son ancienne aversion pour
lui, et oubliera, à la plus légère occasion, tous les nouveaux
honneurs qu'on lui rend aujourd'hui; et, lui-même,
il les rejettera, je n'en doute pas, car il s'en fera
gloire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000325">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000346">Je l'ai entendu jurer que, s'il briguait le
consulat, jamais il ne consentirait à paraître sur la place
publique revêtu du vêtement râpé de l'humilité; qu'il
dédaignerait l'usage de montrer aux plébéiens ses blessures,
pour mendier (disait-il) leurs voix empestées.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000326">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000347">C'est la vérité.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000327">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000348">Ce sont ses propres termes. Oh! il renoncera
plutôt à cette dignité, que de ne la pas devoir uniquement
aux suffrages des chevaliers, et aux voeux des
nobles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000328">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000349">Qu'il persiste dans cette résolution! qu'il
l'exécute! et je n'en désire pas davantage.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000329">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000350">Il est vraisemblable qu'il le fera.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000330">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000351">Alors ce sera, comme nous le voulons, sa
ruine certaine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000331">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000352">Il faut le perdre, ou nous perdons notre
autorité. Pour arriver à nos fins, ne nous lassons pas
de représenter aux plébéiens quelle haine Marcius a
toujours nourrie contre eux; comment il a fait tous ses
efforts pour en faire des bêtes de somme, imposer silence
à leurs défenseurs, et les dépouiller de leurs plus chers
privilèges; comment il les regarde, sous le rapport des
facultés, de la capacité, de la grandeur d'âme, et de
l'aptitude à la vie du monde, comme des chameaux
employés à la guerre, qui ne reçoivent leur nourriture
que pour porter des fardeaux, et qui sont accablés de
coups, quand ils succombent sous le poids.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000332">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000353">Ces idées suggérées, comme vous dites,
dans une occasion favorable, lorsque sa prodigieuse
insolence offensera le peuple, enflammeront le courroux
de la multitude comme une étincelle embrase le
chaume desséché, et allumeront un incendie qui
obscurcira pour jamais Marcius. L'occasion ne nous
manquera pas, pourvu qu'on l'irrite: c'est une chose
aussi aisée que de lancer des chiens contre les moutons.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000076">(Un messager paraît.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000333">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000354">Que venez-vous nous apprendre?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000334">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000355">On désire votre présence au Capitole.
On croit que Marcius sera consul. J'ai vu les muets se
presser en foule pour le voir, et les aveugles attentifs à
ses paroles. Les matrones jetaient leurs gants sur son
passage. Les jeunes filles faisaient voler vers lui leurs
écharpes, leurs gants et leurs mouchoirs; les nobles
s'inclinaient comme devant la statue de Jupiter, les
plébéiens faisaient une grêle de leurs bonnets; leurs
acclamations étaient comme la voix du tonnerre. Jamais
je n'ai rien vu de semblable.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000335">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000356">Allons au Capitole; portons-y pour le
moment des yeux et des oreilles: mais tenons nos coeurs
prêts pour l'événement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000336">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000357">Allons.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000077">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-002-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000078">La scène est toujours à Rome. Le Capitole.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000079"><hi rend="italic">Deux officiers viennent placer des coussins</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000337">
            <speaker>PREMIER OFFICIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000358">Allons, allons, ils sont ici tout à
l'heure.—Combien y a-t-il de candidats pour le consulat?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000338">
            <speaker>SECOND OFFICIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000359">Trois, dit-on, mais tout le monde
croit que Coriolan l'emportera.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000339">
            <speaker>PREMIER OFFICIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000360">C'est un brave soldat, mais il a un
orgueil qui crie vengeance et il n'aime pas le petit peuple.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000340">
            <speaker>SECOND OFFICIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000361">Certes, nous avons eu plusieurs
grands hommes qui ont flatté le peuple, et qui n'ont pu
s'en faire aimer; et il y en a beaucoup que le peuple
aime sans savoir pourquoi. Si le peuple aime sans motif,
il hait aussi sans fondement. Ainsi l'indifférence de
Coriolan pour la haine du peuple et pour son amour
est la preuve de la connaissance qu'il a de son vrai
caractère; sa noble insouciance ne lui permet pas de
dissimuler ses sentiments.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000341">
            <speaker>PREMIER OFFICIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000362">S'il lui était égal d'être aimé, ou
non, il serait resté dans son indifférence, et n'eut fait au
peuple ni bien ni mal; mais il cherche la haine des plébéiens
avec plus de zèle qu'ils n'en peuvent avoir à la
lui prouver, et il n'oublie rien pour se faire connaître en
tout comme leur ennemi déclaré. Or, s'étudier ainsi à
s'attirer la haine et la disgrâce du peuple, c'est une conduite
aussi blâmable que de le flatter pour s'en faire
aimer, politique qu'il dédaigne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000342">
            <speaker>SECOND OFFICIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000363">Il a bien mérité de son pays, et il ne
s'est point élevé par des degrés aussi faciles que ceux qui,
souples et courtois devant la multitude, lui prodiguent
leurs saluts, sans avoir d'autre titre à son estime et
à ses louanges. Mais Coriolan a tellement mis sa gloire
devant tous les yeux et ses actions dans tous les coeurs,
qu'un silence qui en refuserait l'aveu serait une
énorme ingratitude; un récit infidèle serait une calomnie
qui se démentirait elle-même, et recueillerait partout
le reproche et le mépris.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000343">
            <speaker>PREMIER OFFICIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000364">N'en parlons plus. C'est un digne
homme.—Retirons-nous; les voilà.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000080">(Entrent Coriolan; Ménénius; le consul Cominius, précédé de
ses licteurs; plusieurs autres sénateurs; Sicinius et Brutus.
Les sénateurs vont à leurs places; les tribuns prennent les
leurs à part.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000344">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000365">Après avoir décidé le sort des Volsques, et
arrêté que Titus Lartius sera rappelé, il nous reste pour
objet principal de cette assemblée particulière à récompenser
les nobles services de celui qui a si vaillamment
combattu pour son pays. Qu'il plaise donc au grave et
respectable sénat de Rome d'ordonner au consul ici présent,
notre digne général dans cette dernière guerre si
heureuse, de nous parler un peu de ces grandes choses
qu'a accomplies Caïus Marcius Coriolanus. Nous sommes
assemblés ici pour le remercier et pour signaler notre
reconnaissance par des honneurs dignes de lui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000345">
            <speaker>PREMIER SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000366">Parlez, noble Cominius; ne retranchez
rien de peur d'être trop long, et faites nous
penser que notre ordre manque de moyens de récompenser,
plutôt que nous de bon vouloir à le faire. Chefs
du peuple, nous vous demandons une attention favorable
et ensuite votre bienveillante intervention auprès
du peuple pour lui faire approuver ce qui se passe ici.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000346">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000367">Nous sommes rassemblés pour un objet
agréable, et nos coeurs sont disposés à respecter et à seconder
les desseins de cette assemblée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000347">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000368">Et nous nous trouverons encore plus heureux
de le faire, si Coriolan veut se souvenir de témoigner au
peuple une plus tendre estime qu'il n'a fait jusqu'à présent.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000348">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000369">Il n'est pas question de cela; il n'en est
pas question. J'aimerais mieux que vous vous fussiez tu.
Voulez-vous bien écouter Cominius parler?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000349">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000370">Très-volontiers: mais pourtant mon avis
était plus raisonnable que votre refus d'y faire attention.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000350">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000371">Il aime vos plébéiens: mais n'exigez pas
qu'il se fasse leur camarade de lit. Digne Cominius, parlez.
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000081">(<hi rend="italic">A Coriolan, qui se lève et veut sortir</hi>.)</stage> Non, demeurez
à votre place.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000351">
            <speaker>PREMIER SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000372">Asseyez-vous, Coriolan, et n'ayez
pas honte d'écouter le récit de ce que vous avez fait de
glorieux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000352">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000373">J'en demande pardon à vos Honneurs: j'aimerais
mieux avoir à guérir encore mes blessures que
d'entendre répéter comment je les ai reçues.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000353">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000082">à Coriolan</stage>
            <p xml:id="fra-p-000374">Je me flatte que ce n'est pas ce que
j'ai dit qui vous fait quitter votre siège?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000354">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000375">Non: cependant j'ai souvent fui dans une
guerre de mots, moi qui ai toujours été au-devant des
coups. Ne m'ayant point flatté, vous ne m'offensez pas:
Quant à vos plébéiens, je les aime comme ils le méritent.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000355">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000376">Je vous prie, encore une fois, asseyez-vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000356">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000377">Autant j'aimerais me laisser gratter la tête
au soleil pendant qu'on sonne I'alarme, que d'être tranquillement
assis à entendre faire des monstres de mes riens.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000083">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000357">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000378">Chefs du peuple, comment ce héros pourrait-il
flatter votre multitude toujours croissante, où
l'on ne trouve pas un homme de bien sur mille, lui qui
aimerait mieux risquer tous ses membres pour la gloire,
qu'une seule de ses oreilles pour s'entendre louer.—Commencez
Cominius.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000358">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000379">Je manquerai d'haleine; et ce n'est pas
d'une voix faible que I'on doit annoncer les exploits de
Coriolan. On convient que la valeur est la première des
vertus, et la plus honorable pour celui qui la possède.
Le monde n'a donc point d'homme qui puisse balancer
à lui seul l'homme dont je parle. A seize ans, lorsque
Tarquin rassembla une armée contre Rome, Marcius
surpassa tous les Romains. Notre dictateur d'alors, qui
est assis là, et que je signale à vos éloges, le vit combattre,
lorsqu'avec son menton d'amazone, il chassa
devant lui les moustaches hérissées. Debout, au-dessus
d'un Romain terrassé qu'il couvrait de son corps, il
immola, à la vue du consul, trois adversaires acharnés
contre lui. Il attaqua Tarquin lui-même, et le coup qu'il
lui porta lui fit fléchir le genou. Dans les exploits de
cette journée, à un âge où il eût pu faire le rôle d'une
femme sur la scène, il se montra le premier des
hommes sur le champ de bataille; en récompense, il
reçut la couronne de chêne. Ainsi, entrant en homme
dans la carrière de l'adolescence, il crut comme l'Océan;
et dans le choc de dix-sept batailles successives, son épée
ravit aux autres tous les lauriers. Mais ce qu'il a fait
dans cette guerre, devant les murs de Corioles et dans
l'enceinte de la ville, permettez-moi de le dire; je ne
puis en parler comme il le faudrait: il a arrêté les
fuyards, et son exemple unique a appris aux lâches à
se jouer avec la peur. Comme les herbes marines devant
un vaisseau voguant à pleines voiles, ainsi les
hommes cédaient et tombaient sous sa proue. Son glaive,
imprimait le sceau de la mort partout où il frappait; de
la tête aux pieds il était tout en sang, et chacun de ses
mouvements était marqué par les cris des mourants.
Seul, il franchit les portes meurtrières de la cité, en
les marquant d'une destinée inévitable; seul et sans
être secouru, il les repasse; puis, enlevant les renforts
qui lui arrivent, il tombe sur Corioles comme une planète;
enfin tout lui est soumis. Mais le bruit lointain
de nos armes vient frapper son oreille attentive;
aussitôt son courage redouble et ranime son corps
épuisé: il arrive sur le lieu du combat; là il s'élance,
moissonnant des vies humaines, comme si le carnage
devait être éternel, et tant que nous ne sommes point
maîtres du champ de bataille et de la ville, il ne s'arrête
pas, même pour reprendre haleine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000359">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000380">Digne homme!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000360">
            <speaker>PREMIER SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000381">Il ne sera pas au-dessous des honneurs
suprêmes que nous lui préparons.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000361">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000382">Il a dédaigné les dépouilles des Volsques;
il a regardé les objets les plus précieux comme la fange
de la terre: il désire moins que ne donnerait l'avarice
même; il trouve dans ses actions sa récompense: heureux
d'employer son temps à I'abréger.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000362">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000383">Il est vraiment noble: qu'il soit rappelé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000363">
            <speaker>UN SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000384">Qu'on appelle Coriolan.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000364">
            <speaker>UN OFFICIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000385">Le voici.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000084">(Coriolan entre.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000365">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000386">Coriolan, tout le sénat est charmé de vous
faire consul.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000366">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000387">Je lui dois pour toujours mes services et
ma vie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000367">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000388">Il ne reste plus qu'à parler au peuple.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000368">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000389">Permettez-moi, je vous en conjure, de
m'affranchir de cet usage: je ne puis revêtir la robe, me
présenter la tête nue devant le peuple, et le conjurer, au
nom de mes blessures, de m'accorder ses suffrages. Que
j'en sois dispensé!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000369">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000390">Le peuple doit avoir sa voix; il ne rabattra
rien, absolument rien de la cérémonie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000370">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000391">Ne lui montez pas la tête.—Et vous, accommodez-vous
à la coutume, et arrivez aux honneurs
comme ceux qui vous ont précédé, dans les formes prescrites.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000371">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000392">C'est un rôle que je ne pourrai jouer sans
rougir; et l'on pourrait bien priver le peuple de ce spectacle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000372">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000393">Remarquez-vous ce qu'il dit là?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000373">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000394">Me vanter devant eux! Dire: J'ai fait ceci
et cela; leur montrer des cicatrices dont je ne souffre pas
et que je voudrais tenir cachées: comme si je n'avais
reçu tant de blessures que pour recevoir le salaire de
leurs voix.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000374">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000395">Ne vous obstinez pas à cela.—Tribuns du
peuple, nous vous recommandons nos projets, et nous
souhaitons tous joie et honneur à notre illustre consul.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000375">
            <speaker>LES SÉNATEURS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000396">Joie et honneur à Coriolan.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000085">(Acclamations.)</stage>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000086">(Tous sortent, excepté Sicinius et Brutus.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000376">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000397">Vous voyez comme il veut en agir avec le
peuple.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000377">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000398">Puissent-ils pénétrer ses pensées! Il leur
demandera leurs voix, d'un ton à leur faire sentir qu'il
méprise le pouvoir qu'ils ont de lui accorder ce qu'il
sollicite.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000378">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000399">Venez, nous allons les instruire de notre
conduite ici: venez à la place publique, où je sais qu'ils
nous attendent.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000087">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-002-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000379">
            <speaker>R</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000088">ome</stage>
            <p xml:id="fra-p-000400">Le Forum.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000089">PLUSIEURS CITOYENS <hi rend="italic">paraissent</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000380">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000401">En un mot, s'il demande nos voix,
nous ne devons pas les lui refuser.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000381">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000402">Nous le pouvons si nous voulons.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000382">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000403">Sans doute, nous avons bien ce
pouvoir en nous-mêmes: mais c'est un pouvoir que
nous n'avons pas le pouvoir d'exercer; car s'il nous
montre ses blessures et nous raconte ses exploits, nous
serons forcés de prêter à ses cicatrices une voix qui parlera
pour elles. Oui, s'il nous raconte tous ses nobles exploits,
nous serons bien forcés de parler aussi de notre
noble reconnaissance. L'ingratitude est un vice monstrueux;
et si le peuple était ingrat, il deviendrait monstrueux.
Nous sommes les membres du peuple; nous deviendrions
des membres monstrueux!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000383">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000404">Mais pour donner de nous-mêmes
cette idée, il ne nous manque pas grand'chose; car
lorsque nous nous sommes soulevés pour le prix du blé,
il n'hésita pas à nommer le peuple la multitude aux
cent têtes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000384">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000405">Il n'est pas le seul qui nous ait appelés
ainsi; non parce que les uns ont la chevelure brune,
les autres noire, ou parce que ceux-ci ont une tête chevelue,
et ceux-là une tête chauve: mais à cause de cette
grande variété d'esprits de toutes couleurs qui nous distingue.
Et en effet, si tous nos esprits sortaient à la fois
de nos cerveaux, on les verrait voler en même temps à
l'est, à l'ouest, au nord et au sud. En partant du même
centre, ils arriveraient en ligne droite à tous les points
de la circonférence.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000385">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000406">Vous le croyez? Quelle route prendrait
mon esprit, à votre avis?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000386">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000407">Oh! votre esprit ne délogerait pas
aussi promptement qu'un autre, tant il est enfoncé dans
votre tête dure: mais si une fois il pouvait s'en dégager,
sûrement il irait droit au sud.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000387">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000408">Pourquoi de ce côté-là?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000388">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000409">Pour se perdre dans un brouillard,
où, après s'être fondu jusqu'aux trois quarts dans
une rosée corrompue, le reste reviendrait charitablement
vous aider à trouver femme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000389">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000410">Vous avez toujours le mot pour rire:
à votre aise, à votre aise.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000390">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000411">Êtes-vous tous résolus à donner
votre voix? Mais peu importe que tous la donnent; la
pluralité décide: pour moi je dis que si Coriolan était
mieux disposé pour le peuple, jamais il n'aurait eu son
égal en mérite. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000090">(<hi rend="italic">Entrent Coriolan et Ménénius</hi>.)</stage>—Le
voici vêtu de la robe de I'humilité; observons sa conduite.
Ne nous tenons pas ainsi tous ensemble; mais
approchons de l'endroit où il se tient debout, un à un,
deux à deux, ou trois à trois: il faut qu'il nous présente
sa requête à chacun en particulier, afin que chacun de
nous reçoive un honneur personnel, en lui donnant
notre voix de notre propre bouche. Suivez-moi donc, et
je vous montrerai comment nous devons I'approcher.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000391">
            <speaker>TOUS ENSEMBLE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000412">C'est cela, c'est cela.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000091">(Ils sortent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000392">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000413">Ah! Coriolan, vous avez tort: ne savez-vous
pas que les plus illustres Romains ont fait ce que
vous faites?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000393">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000414">Que faut-il que je dise? Aidez-moi, je vous
prie, Ménénius. La peste de cet usage! Je ne pourrai
mettre ma langue au pas. Voyez mes blessures; je les
ai reçues au service de ma patrie; tandis que certains de
vos frères rugissaient de peur, et prenaient la fuite au
bruit de nos propres tambours.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000394">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000415">Oh! dieux: ne parlez pas de cela. Il faut
les prier de se souvenir de vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000395">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000416">Eux, se souvenir de moi! Que l'enfer les
engloutisse! Je désire qu'ils m'oublient, comme ils
oublient les vertus que nos prêtres leur recommandent
en pure perte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000396">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000417">Vous gâterez tout.—Je vous laisse. Parlez-leur,
je vous prie, comme il convient à votre but; encore
une fois, je vous en conjure. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000092">(<hi rend="italic">Il sort</hi>.)</stage></p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000093">(Deux citoyens approchent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000397">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000418">Dites-leur donc de se laver la figure, et de
se nettoyer les dents.—Ah! j'en vois deux qui s'avancent.—Vous
savez pourquoi je suis ici debout.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000398">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000419">Oui, nous le savons. Dites-nous
pourtant ce qui vous y conduit?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000399">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000420">Mon mérite.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000400">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000421">Votre mérite?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000401">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000422">Oui; et non pas ma volonté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000402">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000423">Pourquoi pas votre volonté?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000403">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000424">Non, ce ne fut jamais ma volonté d'importuner
le pauvre pour lui demander l'aumône.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000404">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000425">Vous devez penser que, si nous
vous accordons quelque chose, c'est dans l'espoir de
gagner avec vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000405">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000426">Fort bien. A quel prix, s'il vous plaît, voulez-vous
m'accorder le consulat?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000406">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000427">Le prix, c'est de le demander honnêtement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000407">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000428">Honnêtement?—Accordez-le moi, je vous
prie. J'ai des blessures à faire voir, que je pourrais vous
montrer en particulier. Eh bien! vous, donnez-moi votre
bonne voix. Que me répondez-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000408">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000429">Vous l'aurez, digne Coriolan.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000409">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000430">J'y compte. Voilà déjà deux excellentes
voix! J'ai votre aumône: adieu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000410">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000431">Cette manière est un peu bizarre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000411">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000094">mécontent</stage>
            <p xml:id="fra-p-000432">Si c'était à refaire... Mais
n'importe.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000095">(Ils se retirent.)</stage>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000096">(Deux autres citoyens s'avancent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000412">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000433">Je vous prie, s'il dépend de votre voix que
je devienne consul... Vous voyez que j'ai pris le costume
d'usage.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000413">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000434">Vous avez servi noblement votre
patrie, et vous ne l'avez pas servie noblement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000414">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000435">Le mot de cette énigme?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000415">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000436">Vous avez été le fléau de ses ennemis;
et aussi la verge de ses amis. Non, vous n'avez
pas aimé le commun peuple.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000416">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000437">Vous devriez me croire d'autant plus vertueux
que j'ai été moins commun dans mes amitiés:
mais je flatterai mes frères les plébéiens pour obtenir
d'eux une plus tendre estime. C'est une condition
qu'ils croient bien douce; et puisque, dans la sagesse
de leur choix, ils préfèrent mes coups de chapeau à
mon coeur, je leur ferai ces courbettes qui les séduisent
et j'en serai quitte avec eux pour des grimaces; oui, je
leur prodiguerai ces mines qui ont été le charme de
quelques hommes populaires; je leur en donnerai tant
qu'ils en désireront: Je vous conjure donc de me faire
consul.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000417">
            <speaker>QUATRIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000438">Nous espérons trouver en vous
notre ami; et, dans cet espoir, nous vous donnons nos
voix de bon coeur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000418">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000439">Vous avez reçu beaucoup de blessures
pour votre pays.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000419">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000440">Il est inutile de vous apprendre, en vous
les montrant, ce que vous savez déjà. Je m'applaudis
beaucoup d'avoir reçu votre suffrage, et je ne veux pas
vous importuner plus longtemps.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000420">
            <speaker>TOUS DEUX</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000441">Que les dieux vous comblent de joie! C'est
le voeu de notre coeur.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000097">(Ils se retirent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000421">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000442">O voix pleines de douceur! Il vaut mieux
mourir, il vaut mieux mourir de faim que d'implorer le
salaire que nous avons déjà mérité. Pourquoi resterais-je
dans cette robe de laine à solliciter Pierre et Paul? C'est
l'usage: mais si nous obéissions en tout aux caprices
de l'usage, la poussière s'accumulerait sur l'antique
temps, et l'erreur formerait une énorme montagne
qu'il ne serait plus possible à la vérité de surmonter.—Plutôt
que de faire ainsi le fou, abandonnons la première
place et l'honneur suprême à qui voudra remplir
ce rôle.—Mais je me vois à la moitié de ma tâche:
puisque j'ai tant fait... patience, et achevons le
reste.—<stage type="business" xml:id="fra-stage-000098">(<hi rend="italic">Trois citoyens paraissent</hi>.)</stage> Voici de nouvelles voix.
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000099">(<hi rend="italic">Aux citoyens</hi>.)</stage> Donnez-moi vos voix.—C'est pour
vos voix que j'ai combattu et veillé dans les camps;
c'est pour vous que j'ai reçu plus de vingt-quatre
blessures et que je me suis trouvé en personne à dix-huit
batailles. Pour vos voix, j'ai fait beaucoup de choses
plus ou moins illustres.—Donnez-moi vos voix.—Je
désire être consul.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000422">
            <speaker>CINQUIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000443">Il a fait noblement tout ce qu'il a
fait, et il n'est pas d'honnête homme dont il ne doive
remporter le suffrage.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000423">
            <speaker>SIXIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000444">Qu'il soit donc consul; que les dieux
le comblent de joie, et le rendent l'ami du peuple!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000424">
            <speaker>TOUS ENSEMBLE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000445">Amen, amen! Que le ciel te conserve,
noble consul!</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000100">(Tous se retirent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000425">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000446">O dignes suffrages!</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000101">(Ménénius reparaît avec Brutus et Sicinius.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000426">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000447">Vous avez rempli le temps fixé. Les tribuns
vous assurent la voix du peuple. Il ne vous reste plus
qu'à vous revêtir des marques de votre dignité pour
retourner au sénat.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000427">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000102">aux tribuns</stage>
            <p xml:id="fra-p-000448">Tout est fini?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000428">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000449">Vous avez satisfait à l'usage. Le peuple vous
admet, et doit être convoqué de nouveau pour confirmer
votre élection.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000429">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000450">Où? au sénat?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000430">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000451">Là même, Coriolan.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000431">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000452">Puis-je changer de robe?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000432">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000453">Vous le pouvez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000433">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000454">Je vais le faire sur-le-champ, afin que je
puisse me reconnaître moi-même, avant de me montrer
au sénat.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000434">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000455">Je vous accompagnerai. Venez-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000435">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000456">Nous demeurons ici pour assembler le
peuple.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000436">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000457">Salut à tous les deux!</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000103">(Coriolan sort avec Ménénius.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000437">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000458">Il tient le consulat maintenant; et si j'en
juge par ses yeux, il triomphe dans son coeur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000438">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000459">L'orgueil de son âme éclatait sous ses humbles
vêtements.—Voulez-vous congédier le peuple?</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000104">(Une foule de plébéiens.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000439">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000460">Eh bien! mes amis, vous avez donc choisi
cet homme?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000440">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000461">Il a nos voix, seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000441">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000462">Nous prions les dieux qu'il mérite votre
amour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000442">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000463">Amen; mais si j'en crois ma petite
intelligence, il se moquait de nous, quand il nous a demandé
nos voix.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000443">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000464">Rien n'est plus sûr: il s'est bien
amusé à nos dépens.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000444">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000465">Non: c'est sa manière de parler.
Il ne s'est pas moqué de nous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000445">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000466">Pas un de nous, excepté vous, qui
ne dise qu'il nous a traités avec mépris. Il devait nous
montrer les preuves de son mérite, les blessures qu'il a
reçues pour son pays.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000446">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000467">Il les a montrées, sans doute?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000447">
            <speaker>PLUSIEURS PARLANT A LA FOIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000468">Non: personne ne les a
vues.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000448">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000469">Il nous disait qu'il avait des blessures,
qu'il les pourrait montrer en particulier; et puis
faisant un geste dédaigneux avec son bonnet: «Oui je
veux être consul, ajoutait-il; mais, d'après une vieille
coutume, je ne puis l'être que par votre suffrage. Donnez-moi
donc votre voix.» Et après que nous l'avons
donnée, il était ici, je l'ai bien entendu: «Je vous remercie
de votre voix, disait-il, je vous remercie de vos
voix si douces. Maintenant que vous les avez données;
je n'ai plus affaire à vous.»—N'était-ce pas là se moquer?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000449">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000470">Pourquoi donc n'avez-vous pas eu l'esprit
de vous en apercevoir? Ou, si vous vous en êtes aperçus,
pourquoi avez-vous eu, comme des enfants, la simplicité
de lui accorder votre suffrage?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000450">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000471">Ne pouviez-vous pas lui dire, comme on vous
en avait fait la leçon, qu'alors même qu'il était sans pouvoir,
petit serviteur de la république, il était votre ennemi;
qu'il a toujours déclamé contre vos libertés, et attaqué
les privilèges que vous avez dans l'État; que si,
parvenu au souverain pouvoir dans Rome, il reste toujours
l'ennemi déclaré du peuple, vos suffrages se changeront
en armes contre vous-mêmes? Au moins auriez
vous dû lui dire, que si ses grandes actions le rendaient
digne de la place qu'il demandait, son bon naturel devait
aussi lui parler en faveur de ceux qui lui accordaient
leur voix, changer sa haine contre vous en affection,
et le rendre votre zélé protecteur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000451">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000472">Si vous aviez parlé de la sorte, et suivi nos
conseils, vous auriez sondé son âme, et mis ses sentiments
à l'épreuve; et vous lui auriez arraché des promesses
avantageuses que vous auriez pu le forcer de
tenir en temps et lieu; ou sinon vous auriez aigri
par là ce caractère farouche qui n'endure aisément rien
de ce qui peut le lier; il serait devenu furieux, et sa rage
vous aurait servi de prétexte pour passer sans l'élire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000452">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000473">Avez-vous remarqué qu'il vous sollicitait
avec un mépris non déguisé alors qu'il avait besoin de
votre faveur? Et pensez-vous que ce mépris ne vous accablera
pas, quand il aura le pouvoir de vous écraser?
Étiez-vous donc des corps sans âmes? N'avez-vous donc
une langue que pour parler contre la rectitude de votre
jugement?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000453">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000474">N'avez-vous pas déjà refusé votre suffrage
à plus d'un candidat qui l'a sollicité? et aujourd'hui
vous l'accordez à un homme qui, au lieu de le demander,
ne fait que se moquer de vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000454">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000475">Notre choix n'est pas confirmé;
nous pouvons le révoquer encore.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000455">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000476">Et nous le révoquerons: j'ai cinq
cents voix d'accord avec la mienne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000456">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000477">Moi j'en ai mille, et des amis encore
pour les soutenir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000457">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000478">Allez à l'instant leur dire qu'on a choisi un
consul qui les dépouillera de leurs libertés, et ne leur
laissera pas plus de voix qu'à des chiens qu'on bat pour
avoir aboyé, tout en ne les gardant que pour cela.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000458">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000479">Assemblez-les, et, sur un examen plus réfléchi,
révoquez tous votre aveugle choix. Peignez vivement
son orgueil, et n'oubliez pas de parler de sa
haine contre vous, de l'air de dédain qu'il avait sous
l'habit de suppliant, et des railleries qu'il a mêlées à sa
requête. Dites que votre amour, ne s'attachant qu'à ses
services, a distrait votre attention de son rôle actuel, dont
l'indécente ironie est l'effet de sa haine invétérée contre
vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000459">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000480">Rejetez même cette faute sur nous, sur vos
tribuns; plaignez-vous du silence de notre autorité qui
n'a mis aucune opposition, et vous a comme forcés de
faire tomber votre choix sur sa personne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000460">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000481">Dites que, dans votre choix, vous avez été
plutôt guidés par notre volonté que par votre inclination;
que l'esprit préoccupé d'une nécessité qui vous a
paru votre devoir, vous l'avez, bien qu'à contre-coeur,
nommé consul. Rejetez toute la faute sur nous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000461">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000482">Oui, ne nous épargnez pas. Dites que nous
vous avions fait de beaux discours sur les services qu'il a
rendus si jeune à sa patrie, et qu'il a continués si longtemps;
sur la noblesse de sa race, sur l'illustre maison
des Marcius, de laquelle sont sortis et cet Ancus Marcius,
petit-fils de Numa, qui, après Hostilius, régna
en ces lieux, et Publius et Quintus, à qui nous devons
les aqueducs qui font arriver la meilleure eau dans
Rome; et le favori du peuple, Censorinus, ainsi nommé,
parce qu'il fut deux fois censeur, l'un des plus vénérables
ancêtres de Coriolan.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000462">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000483">Né de tels aïeux, soutenu par un mérite
personnel digne des premières places, voilà l'homme
que nous avons dû recommander à votre reconnaissance;
mais en mettant dans la balance sa conduite présente
et sa conduite passée, vous avez trouvé en lui
votre ennemi acharné, et vous révoquez vos suffrages
irréfléchis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000463">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000484">Dites surtout, et ne vous lassez pas de le répéter,
que vous ne lui eussiez jamais accordé vos voix
qu'à notre instigation. Aussitôt que vous serez en nombre,
allez au Capitole.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000464">
            <speaker>TOUS ENSEMBLE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000485">Nous n'y manquerons pas. Presque
tous se repentent de leur choix.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000105">(Les plébéiens se retirent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000465">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000486">Laissons-les faire. Il vaut mieux hasarder
cette première émeute que d'attendre une occasion plus
qu'incertaine pour en exciter une plus grande. Si, conservant
son caractère, il entre en fureur en voyant leur
refus, observons-le tous les deux, et répondons-lui de
manière à tirer avantage de son dépit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000466">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000487">Allons au Capitole: nous y serons avant la
foule des plébéiens; et ce qu'ils vont faire, aiguillonnés
par nous, ne semblera, comme cela est en partie, que
leur propre ouvrage.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000106">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
      </div>
      <div type="act" n="3" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-003">
        <head>ACTE TROISIÈME</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-003-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000107">Une rue à Rome.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000108"><hi rend="italic">Fanfares</hi>. CORIOLAN, MÉNÉNIUS, COMINIUS,
TITUS LARTIUS, <hi rend="italic">sénateurs et patriciens</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000467">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000488">Tullus Aufidius a donc rassemblé une nouvelle
armée!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000468">
            <speaker>LARTIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000489">Oui, seigneur; et voilà ce qui a fait hâter
notre traité.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000469">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000490">Ainsi les Volsques en sont encore au même
point qu'auparavant, tout prêts à faire une incursion
sur notre territoire, à la première occasion qui les tentera.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000470">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000491">Ils sont tellement épuisés, seigneur consul,
que j'ai peine à croire que nous vivions assez pour
revoir flotter encore leurs bannières.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000471">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000492">Avez-vous vu Aufidius?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000472">
            <speaker>LARTIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000493">Il est venu me trouver sur la foi d'un sauf-conduit,
et il a chargé les Volsques d'imprécations, pour
avoir si lâchement cédé la ville: il s'est retiré à Antium.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000473">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000494">A-t-il parlé de moi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000474">
            <speaker>LARTIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000495">Oui, seigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000475">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000496">Oui?—Et qu'en a-t-il dit?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000476">
            <speaker>LARTIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000497">Il a dit combien de fois il s'était mesuré
avec vous, fer centre fer;—qu'il n'était point d'objet sur
la terre qui lui fût plus odieux que vous; qu'il abandonnerait
sans retour toute sa fortune, pour être une fois
nommé votre vainqueur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000477">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000498">Et il a fixé sa demeure à Antium?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000478">
            <speaker>LARTIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000499">Oui, à Antium.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000479">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000500">Mon désir serait d'avoir une occasion
d'aller l'y chercher, et de m'exposer en face à sa
haine.—Soyez le bienvenu! <stage type="business" xml:id="fra-stage-000109">(<hi rend="italic">Sicinius et Brutus paraissent</hi>.)</stage>
Voyez: voilà les tribuns du peuple, les langues de
la bouche commune. Je les méprise; car ils se targuent
de leur autorité d'une façon qui fait souffrir tous les
hommes de coeur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000480">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000110">à Coriolan</stage>
            <p xml:id="fra-p-000501">N'allez pas plus loin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000481">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000111">surpris</stage>
            <p xml:id="fra-p-000502">Comment!—Qu'est-ce donc?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000482">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000503">Il est dangereux pour vous d'avancer.—Arrêtez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000483">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000504">D'où vient ce changement?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000484">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000505">La cause?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000485">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000506">N'a-t-il pas passé par les suffrages des chevaliers
et du peuple?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000486">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000507">Non, Cominius.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000487">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000508">Sont-ce des enfants qui m'ont donné leurs
voix?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000488">
            <speaker>UN SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000509">Tribuns, laissez-le passer: il va se
rendre à la place publique.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000489">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000510">Le peuple est irrité contre lui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000490">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000511">Arrêtez, ou le désordre va s'accroître.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000491">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000512">Voilà donc le troupeau que vous conduisez?
Méritent-ils d'avoir une voix, ceux qui la donnent
et la retirent l'instant d'après? A quoi bon vos offices?
Vous qui êtes leur bouche, que ne réprimez-vous leurs
dents? N'est-ce pas vous qui avez allumé leur fureur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000492">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000513">Calmez-vous, calmez-vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000493">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000514">C'est un dessein prémédité, un complot
formé de brider la volonté de la noblesse. Souffrez-le, si
vous le pouvez, et vivez avec une populace qui ne peut
commander, et ne voudra jamais obéir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000494">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000515">Ne traitez pas cela de complot. Le peuple se
plaint hautement que vous vous êtes moqué de lui: il
se plaint que dernièrement, lorsqu'on lui a fait une distribution
gratuite de blé, vous en avez marqué votre mécontentement;
que vous avez injurié ceux qui plaidaient
la cause du peuple; que vous les avez appelés de lâches
complaisants, des flatteurs, des ennemis de la noblesse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000495">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000516">Comment? ceci était connu auparavant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000496">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000517">Non pas à tous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000497">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000518">Et vous les en avez instruits depuis?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000498">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000519">Qui, moi, je les en ai instruits?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000499">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000520">Vous êtes bien capable d'un trait pareil.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000500">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000521">Je suis certainement capable de réparer vos
imprudences.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000501">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000522">Eh! pourquoi serais-je consul? par les
nuages que voilà, faites-moi démériter autant que vous,
et alors prenez-moi pour votre collègue.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000502">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000523">Vous laissez trop voir cette haine qui irrite
le peuple. Si vous êtes jaloux d'arriver au terme où vous
aspirez, il vous faut chercher à rentrer, avec des dispositions
plus douces, dans la voie dont vous vous êtes
écarté: ou bien, vous n'aurez jamais l'honneur d'être
ni consul, ni collègue de Brutus dans le tribunat.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000503">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000524">Restons calmes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000504">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000525">On trompe le peuple; on l'excite.—Cette
fraude est indigne de Rome, et Coriolan n'a pas mérité
cet obstacle injurieux dont on veut perfidement embarrasser
le chemin ouvert à son mérite.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000505">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000526">Me parler aujourd'hui de blé?—Oui, ce fut
mon propos, et je veux le répéter encore.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000506">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000527">Pas dans ce moment, pas dans ce moment.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000507">
            <speaker>UN SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000528">Non, pas dans ce moment, où les esprits
sont échauffés.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000508">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000529">Dans ce moment même, sur ma vie, je
veux le répéter. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000112">(<hi rend="italic">Aux sénateurs</hi>.)</stage>—Vous, mes nobles
amis, j'implore votre pardon. Mais pour cette ignoble et
puante multitude, qu'elle me regarde pendant que je lui
dis ses vérités, et qu'elle se reconnaisse. Oui, en la caressant,
nous nourrissons contre le sénat l'ivraie de la
révolte, de l'insolence et de la sédition: nous l'avons
nous-mêmes cultivée, semée, propagée en la mêlant à
notre ordre illustre, nous qui ne manquons pas de vertu,
certes, ni de pouvoir, sinon de celui que nous avons
donné à la canaille.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000509">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000530">C'est assez, calmez-vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000510">
            <speaker>UN SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000531">Plus de paroles, nous vous en conjurons.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000511">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000532">Comment, plus de paroles!—De même
que j'ai versé mon sang pour mon pays, sans jamais
craindre aucune force ennemie,... tant que je respirerai,
ma voix ne cessera d'articuler des paroles contre cette
lèpre dont nous rougirions d'être atteints, et que pourtant
nous prenons tous les moyens de gagner.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000512">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000533">Vous parlez des masses comme si vous étiez
un dieu fait pour punir, et non pas un mortel soumis
aux mêmes faiblesses qu'elles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000513">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000534">Il serait à propos que le peuple en fût instruit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000514">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000535">De quoi? de quoi? de sa colère?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000515">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000536">De la colère? Quand je serais aussi paisible
que le sommeil de la nuit, par Jupiter, ce serait encore
mon sentiment.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000516">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000537">C'est un sentiment qui doit rester un poison
dans le coeur qui le conçoit, et n'en point sortir; c'est
moi qui vous le dis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000517">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000538">Qui doit rester! Entendez-vous ce Triton
du fretin? Remarquez-vous son absolu <hi rend="italic">qui doit</hi>?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000518">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000539">Oui, on dirait que c'est la loi qui parle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000519">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000540">O patriciens vertueux, mais imprévoyants;
ô graves, mais imprudents sénateurs, pourquoi avez-vous
donné à cette hydre le droit de se choisir un officier
qui, avec son <hi rend="italic">qui doit</hi>, lui qui n'est que la trompette
et le bruit du monstre, a l'audace de dire qu'il changera
le fleuve de votre puissance en un vil fossé, et s'emparera
de son cours. Si c'est lui qui a le pouvoir en main,
inclinez-vous devant lui dans votre ignorance; mais s'il
n'en a aucun, réveillez-vous, et renoncez à votre dangereuse
douceur. Si vous êtes sages, n'agissez pas comme
la foule des insensés; si vous n'êtes pas plus sages qu'eux,
permettez donc qu'ils viennent siéger auprès de vous.
Vous n'êtes que des plébéiens, s'ils sont des sénateurs.
Et certes ils ne sont pas moins que des sénateurs, lorsque
dans le mélange de leurs suffrages et du vôtre, c'est
le leur qui l'emporte.... Eux choisir leur magistrat! Et
ils choisissent un homme qui oppose son <hi rend="italic">qui doit</hi>,
son <hi rend="italic">qui doit</hi> populaire, aux décisions d'un tribunal
plus respectable que n'en vit jamais la Grèce. Par Jupiter!
cette ignominie avilit les consuls; et mon âme
souffre en songeant que lorsque deux autorités se combattent,
sans que ni l'une ni l'autre soit souveraine, le
désordre ne tarde pas à se glisser entre elles, et à les
renverser bientôt l'une par l'autre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000520">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000541">Allons, rendons-nous à la place publique.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000521">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000542">Quiconque a pu donner le conseil de distribuer
gratuitement le blé des magasins de l'État,
comme on le pratiqua jadis quelquefois dans la Grèce....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000522">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000543">Allons, allons, ne parlons plus de cet article.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000523">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000544">Quoique en Grèce le peuple eût dans ses
mains un pouvoir plus absolu, je soutiens que c'est
nourrir la révolte, et saper les fondements de l'État.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000524">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000545">Quoi donc? Le peuple donnerait son suffrage
à un homme qui parle de lui sur ce ton?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000525">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000546">Je donnerai mes raisons qui valent mieux
que son suffrage. Ils savent bien que cette distribution
de blé n'était pas une récompense; ils sont bien convaincus
qu'ils n'ont rendu aucun service qui la méritât. Appelés
à faire la guerre, dans une crise où l'État était
attaqué dans les sources de sa vie, ils ne voulaient pas
seulement passer les portes de la ville. Pareil service ne
méritait pas une distribution gratuite de blé. Dans le
camp, leurs mutineries et leurs révoltes, où leur valeur
s'est surtout signalée, ne parlaient pas en leur faveur.
Les accusations dénuées de toute raison qu'ils ont si
fréquemment élevées contre le sénat, n'étaient pas faites
pour motiver ce don si généreux. Et voyez le résultat.
Comment l'estomac multiple du monstre digérera-t-il la
libéralité du sénat? Que leurs actions montrent ce que
seraient probablement leurs paroles: <hi rend="italic">Nous l'avons demandé;
nous sommes de l'ordre le plus nombreux, et c'est
par crainte qu'ils nous ont accordé notre requête</hi>.—C'est
ainsi que nous avilissons l'honneur de notre rang, et
que nous enhardissons la canaille à traiter de crainte
notre sollicitude pour elle; avec le temps, cette conduite
brisera les barrières du sénat, et les corbeaux y viendront
insulter les aigles à coups de bec.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000526">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000547">Allons, en voilà assez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000527">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000548">Oui, assez, et beaucoup trop.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000528">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000549">Non, prenez encore ceci: je ne finirai pas
sans avoir dit ce qu'on peut attester au nom des puissances
divines et humaines.—Là où l'autorité est ainsi
partagée; là où un parti méprise l'autre avec raison,
et où l'autre insulte sans motif; là où la noblesse, les titres,
la sagesse ne peuvent rien accomplir que d'après
le <hi rend="italic">oui</hi> et le <hi rend="italic">non</hi> d'une ignorante multitude, on omet
mille choses d'une nécessité réelle, et l'on cède à une
inconstante légèreté. De cette contradiction à tout propos,
il arrive que rien ne se fait à propos. Je vous conjure
donc, vous qui avez plus de zèle que de crainte,
qui aimez les bases fondamentales de l'État, et qui voyez
les changements qu'on y introduit; vous qui préférez
une vie honorable à une longue vie, et qui êtes d'avis
de secouer violemment par un remède dangereux un
corps qui, sans ce remède, doit périr inévitablement;
arrachez donc la langue de la multitude, qu'elle ne lèche
plus les douceurs qui l'empoisonnent. Votre déshonneur
est une injure faite au bon sens; elle prive l'État
de cette unité qui lui est indispensable, et lui ôte tout
pouvoir de faire le bien, tant le mal est puissant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000529">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000550">Il en a dit assez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000530">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000551">Il a parlé comme un traître; et il subira le
jugement des traîtres.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000531">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000552">Misérable! que le dépit t'accable! Que ferait
le peuple de ces tribuns chauves? C'est sur eux qu'il
s'appuie pour manquer d'obéissance au premier corps
de l'État. Ils furent choisis dans une révolte, dans une
crise, où ce fut la nécessité qui fit la loi, et non la justice.
Que, dans une circonstance plus heureuse, ce qui est
juste soit reconnu juste, et renverse leur puissance dans
la poussière.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000532">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000553">Trahison manifeste!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000533">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000554">Cet homme consul? Non.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000534">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000555">Édiles! holà! qu'on le saisisse.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000113">(Les édiles paraissent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000535">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000556">Allez, assemblez le peuple <stage type="business" xml:id="fra-stage-000114">(<hi rend="italic">Brutus sort</hi>)</stage>, au
nom duquel je t'attaque, entends-tu, comme un traître
novateur, un ennemi du bien public. Obéis, je te somme
au nom du peuple; prépare-toi à répondre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000536">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000557">Loin de moi, vieux bouc.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000537">
            <speaker>LES SÉNATEURS ET LES PATRICIENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000558">Nous sommes tous
sa caution.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000538">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000115">au tribun</stage>
            <p xml:id="fra-p-000559">Vieillard, ôte tes mains.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000539">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000560">Éloigne-toi, cadavre pourri, ou je secoue
tes os hors de tes vêtements!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000540">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000561">À mon secours, citoyens!</p>
            <p xml:id="fra-p-000562">MÉNÉNIUS, <hi rend="italic">aux deux partis</hi>. Des deux côtés plus de respect.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000116">(Brutus rentre avec les édiles et une partie de la populace.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000541">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000117">au peuple</stage>
            <p xml:id="fra-p-000563">Voilà l'homme qui veut vous enlever
toute votre autorité.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000542">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000564">Édiles, saisissez-le.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000543">
            <speaker>LA POPULACE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000565">Qu'on s'en empare, qu'on s'en empare!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000544">
            <speaker>SECOND SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000566">Des armes, des armes, des armes!
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000118"><hi rend="italic">(Tous s'attroupent autour de Coriolan)</hi></stage>—Tribuns, patriciens,
citoyens!—Arrêtez: qu'est-ce donc!...—Sicinius,
Brutus, Coriolan, citoyens!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000545">
            <speaker>TOUS ENSEMBLE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000567">Silence, silence, arrêtez; silence.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000546">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000568">Que va-t-il résulter de ceci?—Je suis hors
d'haleine. La confusion va se mettre partout. Je n'ai pas
la force de parler.—Vous, tribuns du peuple, Coriolan,
patience; parlez, bon Sicinius.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000547">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000569">Peuple, écoutez-moi.—Silence.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000548">
            <speaker>TOUT LE PEUPLE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000570">Écoutons notre tribun: silence.—Parlez,
parlez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000549">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000571">Vous êtes sur le point de perdre vos libertés:
Marcius veut vous les enlever toutes; Marcius, que
vous venez de désigner pour le consulat.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000550">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000572">Fi donc! fi donc! fi donc! c'est le moyen
d'allumer l'incendie et non pas de l'éteindre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000551">
            <speaker>SECOND SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000573">Oui, c'est le moyen de renverser la
cité de fond en comble.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000552">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000574">La cité est-elle autre chose que le peuple!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000553">
            <speaker>LE PEUPLE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000575">C'est ta vérité, le peuple est la cité.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000554">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000576">C'est par le consentement de tous que nous
avons été établis les magistrats du peuple.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000555">
            <speaker>LE PEUPLE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000577">Et vous êtes nos magistrats.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000556">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000578">Et vous continuerez à l'être.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000557">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000579">Voilà le moyen de renverser Rome, de mettre
le toit sous les fondements, et d'ensevelir ce qui
reste d'ordre sous un amas de ruines.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000558">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000580">Son discours mérite la mort.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000559">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000581">Ou il faut soutenir notre autorité, ou il faut
nous résoudre à la perdre.—Nous prononçons ici, de la
part du peuple, dont le pouvoir nous a créés ses magistrats,
que Marcius mérite la mort à l'instant même.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000560">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000582">Saisissez-le donc. Entraînez-le à la roche
Tarpéienne, et précipitez-le dans l'abîme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000561">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000583">Édiles saisissez-vous de sa personne.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000119">(Marcius se défend.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000562">
            <speaker>TOUS LES PLÉBÉIENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000584">Cède, Marcius; cède.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000563">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000585">Écoutez-moi; un seul mot.... Tribuns, je
vous en conjure; je ne veux dire qu'un mot.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000564">
            <speaker>LES ÉDILES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000586">Silence! silence!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000565">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000587">Soyez ce que vous paraissez, les vrais
amis de votre patrie; procédez avec calme, au lieu de vous
faire ainsi violemment justice.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000566">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000588">Ménénius, ces voies lentes et mesurées, qui
paraissent des remèdes prudents, sont funestes quand le
mal est violent. Emparez-vous de lui, et traînez-le au
rocher.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000120">(Coriolan tire son épée.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000567">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000589">Non: je veux mourir ici.—Il en est plus
d'un parmi vous qui m'a vu combattre. Allons, essayez
sur vous-mêmes si je suis encore ce que vous m'avez vu
devant l'ennemi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000568">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000590">Mettez bas cette épée: tribuns, retirez-vous
un moment.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000569">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000591">Saisissez-le.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000570">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000592">Défendez Marcius, défendez-le, vous tous
qui êtes nobles: jeunes et vieux, défendez-le.—Vous,
tous, sénateurs, chevaliers, jeunes et vieux, secourez-le.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000571">
            <speaker>TOUT LE PEUPLE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000593">A bas Marcius! à bas!</p>
            <p xml:id="fra-p-000594">—Allez regagner votre maison: partez,
sortez d'ici, ou tout est perdu.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000121">(Dans ce tumulte, les édiles, les tribuns et le peuple sont
battus et repoussés: ils disparaissent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000572">
            <speaker>SECOND SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000595">Partez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000573">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000596">Tenez ferme, nous avons autant d'amis
que d'ennemis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000574">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000597">Quoi! nous en viendrions à cette extrémité!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000575">
            <speaker>UN SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000598">Que les dieux nous en préservent!
Mon noble ami, je t'en conjure, retire-toi dans ta maison;
laisse-nous apaiser cette affaire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000576">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000599">C'est une plaie que vous ne pouvez guérir
vous-même. Partez, je vous en conjure.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000577">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000600">Allons, Coriolan, venez avec nous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000578">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000601">Je voudrais qu'ils fussent des barbares
(ils le sont, quoique nés sur le fumier de Rome), et non
des Romains (ils ne le sont pas en effet, quoiqu'ils mugissent
près des portiques du Capitole).—Éloignez-vous:
abstenez-vous d'exprimer votre noble courroux; attendez
un temps plus favorable.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000579">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000602">En champ libre, j'en voudrais battre quarante,
à moi seul.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000580">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000603">Moi-même, j'en prendrais pour ma part
deux des plus résolus: oui, les deux tribuns.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000581">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000604">Mais en ce moment tout ces calculs ne sont
pas de saison; et le courage devient folie quand il attaque
un rempart qui va l'écraser de ses ruines. Voulez-vous
vous éloigner, avant que la populace revienne?
Sa fureur, comme un torrent dont on interrompt le
cours, renverse les digues qui la contenaient.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000582">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000605">Je vous en prie, partez d'ici, j'essayerai si
ma vieille sagesse sera de mise avec cette multitude qui
n'en a pas beaucoup. Il faut boucher les trous, n'importe
avec quelle étoffe.
COMINIUS.—Allons! venez.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000122">(Coriolan et Cominius sortent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000583">
            <speaker>PREMIER SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000606">C'est un homme qui a pour jamais
compromis sa fortune.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000584">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000607">Il est d'une nature trop noble pour le
monde. Il ne flatterait pas Neptune lui-même pour obtenir
son trident, ni Jupiter pour disposer de sa foudre:
sa bouche est son coeur. Tout ce que son sein enfante, il
faut que sa langue le déclare; et lorsqu'il est irrité, il
oublie jusqu'au nom de la mort. Voici un beau tumulte!</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000123">(On entend un bruit confus.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000585">
            <speaker>SECOND SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000608">Je voudrais que tous ces plébéiens
fussent dans leur lit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000586">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000609">Et moi qu'il fussent engloutis dans le
Tibre.—Diantre, pourquoi ne leur a-t-il pas parlé plus
doucement?</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000124">(Brutus et Sicinius paraissent; ils reviennent suivis de la
populace.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000587">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000610">Où est-elle cette vipère qui voudrait dépeupler
Rome, et remplacer, à elle seule, tous ses habitans?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000588">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000611">Respectables tribuns!.....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000589">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000612">Il faut qu'il soit précipité sans pitié de la
roche Tarpéienne. Il s'est révolté contre la loi; la loi
ne daignera point lui accorder d'autre forme de procès
que la sévérité de cette puissance populaire qu'il affecte
de mépriser.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000590">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000613">Nous lui ferons bien voir que les
nobles tribuns sont la voix du peuple, et nous les bras.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000591">
            <speaker>TOUT LE PEUPLE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000614">Il le verra, soyez-en sûr.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000592">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000615">Citoyens!....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000593">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000616">Taisez-vous!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000594">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000617">Ne criez pas: tue; quand vous devriez
lancer un simple mandat.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000595">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000618">Et vous, comment arrive-t-il que vous ayez
prêté la main à son évasion?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000596">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000619">Laissez-moi parler.—Je connais toutes les
qualités du consul-, mais aussi je sais avouer ses
fautes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000597">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000620">Du consul!.... Quel consul?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000598">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000621">Le consul Coriolan.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000599">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000622">Lui, consul!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000600">
            <speaker>TOUT LE PEUPLE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000623">Non, non, non, non.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000601">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000624">Bons citoyens, si je puis obtenir des tribuns
et de vous la faveur d'être entendu, je ne veux vous
dire qu'une parole ou deux; tout le mal qui peut en
résulter pour vous, c'est la perte de quelques instants.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000602">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000625">Parlez-donc, mais promptement; car nous-sommes
déterminés à nous défaire de ce serpent venimeux:
le chasser de Rome, ce serait un vrai danger; le
souffrir dans Rome, serait notre ruine certaine: il est
arrêté qu'il mourra ce soir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000603">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000626">Ah! que les Dieux bienfaisants ne permettent
pas que notre glorieuse Rome, dont la reconnaissance
pour ceux de ses enfants qui l'ont méritée est
consignée dans le livre de Jupiter, s'oublie jusqu'à les
dévorer elle-même, comme une mère dénaturée!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000604">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000627">C'est un mal qu'il faut détruire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000605">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000628">Oh! c'est un membre qui n'est qu'un peu
malade: le couper serait mortel; le guérir est facile.
Qu'a-t-il donc fait à Rome qui mérite la mort? Est-ce
parce qu'il a tué nos ennemis? Le sang qu'il a perdu
(j'ose dire qu'il en a plus perdu qu'il n'en reste dans
ses veines), il l'a versé pour sa patrie: si sa patrie répandait
ce sang qui lui reste, ce serait pour nous tous,
qui commettrions ou qui souffririons cette injustice, un
opprobre éternel jusqu'à la fin du monde.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000606">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000629">Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000607">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000630">C'est détourner la question: tant qu'il a aimé
sa patrie, sa patrie l'a honoré.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000608">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000631">Quand la gangrène nous prive du service
d'un membre, on doit donc n'avoir aucun égard pour ce
qu'il fut jadis?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000609">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000632">Nous n'écouterons plus rien: poursuivez-le
dans sa maison, arrachez-le d'ici; il est à craindre que
son mal étant d'une nature contagieuse ne se répande
plus loin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000610">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000633">Un mot encore, un mot. Cette rage impétueuse
comme celle du tigre, quand elle viendra à se
sentir punie de sa fougue inconsidérée, voudra, mais
trop tard, s'arrêter et attacher à ses pas des entraves de
plomb. Procédez lentement et par degrés, de peur que
l'affection qu'on lui porte ne fasse éclater des factions
qui renversent la superbe Rome par les Romains.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000611">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000634">S'il arrivait que.....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000612">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000635">Que dites-vous? N'avons-nous pas déjà l'échantillon
de son obéissance? Nos édiles maltraités,
nous-mêmes repoussés!—Allons.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000613">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000636">Faites attention à une chose: il a toujours
vécu dans les camps depuis qu'il a pu tirer l'épée, et il
est mal instruit à manier un langage raffiné. Son ou farine,
il mêle tout sans distinction. Si vous voulez le permettre,
j'irai le trouver, et je me charge de l'amener à
la place publique, où il faudra qu'il se justifie suivant
les formes légales, et dans une discussion paisible, au
péril de ses jours.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000614">
            <speaker>PREMIER SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000637">Nobles tribuns, cette voie est la
plus raisonnable: l'autre coûterait trop de sang, et on
ne pourrait en prévoir le résultat définitif.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000615">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000638">Eh bien! noble Ménénius, soyez donc ici
l'officier du peuple. Concitoyens, mettez bas vos armes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000616">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000639">Ne rentrez pas encore dans vos maisons.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000617">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000125">à Ménénius</stage>
            <p xml:id="fra-p-000640">Venez nous trouver à la place
publique: nous vous y attendrons; et si vous n'amenez
pas Marcius, nous en reviendrons à notre premier projet.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000618">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000641">Je l'amènerai devant vous. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000126"><hi rend="italic">(Aux sénateurs.)</hi></stage>
Daignez m'accompagner: il faut qu'il vienne, ou les
plus grands malheurs s'ensuivraient.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000619">
            <speaker>PREMIER SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000642">Permettez-nous d'aller le trouver
avec vous.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000127">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-003-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000128">Appartement de la maison de Coriolan.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000129">CORIOLAN <hi rend="italic">entre accompagné de</hi> PATRICIENS.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000620">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000643">Quand ils renverseraient tout autour de moi,
quand ils me présenteraient la mort sur la roue, ou à
la queue de chevaux indomptés; quand ils entasseraient
dix collines encore sur la roche Tarpéienne, afin que
l'oeil ne pût atteindre de la cime la profondeur du précipice,
non, je ne changerais pas de conduite avec eux.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000130">(Volumnie paraît.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000621">
            <speaker>UN PATRICIEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000644">Vous prenez le parti le plus noble.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000622">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000645">Je vois avec étonnement que ma mère
commence à ne me plus approuver; elle, qui avait coutume
de les appeler des bêtes à laine, des êtres créés
pour être vendus et achetés à vil prix, pour venir montrer
leurs têtes nues dans les assemblées, et rester, la
bouche béante, dans le silence de l'admiration, lorsqu'un
homme de mon rang se levait pour discuter la paix ou
la guerre!—Je parle de vous, ma mère: pourquoi me
souhaiteriez-vous plus de douceur? Voudriez-vous donc
que je mentisse à ma nature. Mieux vaut que je me
montre tel que je suis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000623">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000646">O Coriolan, Coriolan, j'aurais voulu vous
voir consolider votre pouvoir avant de le perdre à jamais.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000624">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000647">Qu'il devienne ce qu'il pourra.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000625">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000648">Vous auriez pu être assez vous-même,
tout en faisant moins d'efforts pour paraître tel. Votre
caractère aurait trouvé bien moins d'obstacles, si vous
aviez dissimulé jusqu'à ce qu'ils fussent hors d'état de
vous contrarier.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000626">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000649">Qu'ils aillent se faire pendre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000627">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000650">Et que le feu les dévore.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000131">(Ménénius arrive, accompagné d'une troupe de sénateurs.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000628">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000651">Allons, allons, vous avez été trop brusque,
un peu trop brusque. Il faut revenir devant le peuple,
et réparer cela.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000629">
            <speaker>LES SÉNATEURS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000652">Il n'y a point d'autre remède, si vous
ne voulez pas voir notre belle Rome se fendre par le milieu
et s'écrouler.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000630">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000653">Je vous prie, mon fils, acceptez ce conseil:
je porte un coeur qui n'est pas plus souple que le vôtre;
mais j'ai une tête qui sait faire meilleur usage de la
colère.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000631">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000654">Bien parlé, noble dame. Moi, plutôt que
de le voir s'abaisser à ce point devant la multitude, si la
crise violente de ces temps ne l'exigeait pas, comme le
seul remède qui puisse sauver l'Etat, on me verrait encore
endosser mon armure, qu'à peine à présent je puis
porter.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000632">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000655">Que faut-il faire?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000633">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000656">Retourner vers les tribuns.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000634">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000657">Et ensuite?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000635">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000658">Rétracter ce que vous avez dit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000636">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000659">Pour eux? Je ne pourrais pas le faire pour
les dieux mêmes; et il faut que je le fasse pour les tribuns?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000637">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000660">Vous êtes trop absolu, quoique vous ne
puissiez jamais avoir trop de cette noble fierté, sauf
quand la nécessité parle.....Je vous ai ouï dire que l'honneur
et la politique, comme deux amis inséparables,
marchaient de compagnie à la guerre. Eh bien!
dites-moi quel tort l'un fait à l'autre dans la paix, pour
qu'ils ne s'y trouvent pas également unis?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000638">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000661">Assez, assez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000639">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000662">La question est raisonnable.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000640">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000663">Si l'honneur vous permet, à la guerre, de
paraître ce que vous n'êtes pas (principe utile que
vous adoptez pour règle de votre conduite), pourquoi
serait-il moins raisonnable ou moins honnête que la
politique fût, dans la paix, la compagne de l'honneur,
puisque, à la guerre, ils sont également indispensables?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000641">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000664">Pourquoi me pressez-vous par vos raisonnements?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000642">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000665">Parce qu'il s'agit de parler au peuple, non
pas d'après votre opinion personnelle, ni en obéissant à
la voix de votre coeur, mais avec des mots que votre
langue seule assemblera, syllabes bâtardes que votre
âme véridique désavouera. Non, il n'y a pas à cela plus
de déshonneur pour vous qu'à prendre une ville avec de
douces paroles, lorsque tout autre moyen mettrait votre
fortune en péril et coûterait beaucoup de sang. Moi, je
dissimulerais avec mon caractère naturel, lorsque mes
intérêts et mes amis en danger exigeraient de mon honneur
que je le fisse: et en cela, je pense comme pensent
votre épouse, votre fils, ces sénateurs et toute cette noblesse.—Mais
vous, vous aimerez mieux montrer à
notre populace un front menaçant que de lui accorder
une seule caresse pour gagner son amour, et
prévenir des événements qui peuvent tout perdre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000643">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000666">Noble dame, joignez-vous à nous; continuez
de parler avec cette sagesse; vous pourrez réussir
non-seulement à prévenir les dangers présents, mais
même à réparer les malheurs du passé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000644">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000667">Je t'en conjure, ô mon fils, va reparaître
devant eux, ton bonnet à la main; et de loin salue
ainsi la foule (suppose qu'elle est là devant toi); puis,
mettant un genou sur les pierres (car en pareille circonstance
l'action est pleine d'éloquence et les yeux
des ignorants sont plus savants que leurs oreilles), fais
à plusieurs reprises un geste repentant, qui corrige et démente
ton coeur inflexible, devenu tout à coup humble
et docile comme le fruit mûr qui cède à la main qui le
touche; ou bien, dis-leur que tu es leur guerrier, et
qu'ayant été élevé au milieu des combats, tu n'as pas
l'usage de ces douces manières que tu devrais avoir et
qu'ils pourraient exiger, lorsque tu viens demander leurs
bonnes grâces; mais qu'à l'avenir tu seras leur ami autant
qu'il dépendra de toi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000645">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000668">Faites ce qu'elle dit, et tous les coeurs sont
à vous; car ils sont aussi prompts à pardonner, dès qu'on
les implore, qu'ils le sont à proférer des injures sur le
plus léger prétexte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000646">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000669">Je t'en conjure, va, et sois docile; quoique
je sache bien que tu aimerais mieux descendre avec ton
ennemi dans un gouffre enflammé que de le flatter dans
un riant bosquet..... <stage type="business" xml:id="fra-stage-000132"><hi rend="italic">(Cominius entre.)</hi></stage> Voilà Cominius.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000133">(Cominius entre.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000647">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000670">Je viens de la place publique; et il faut
vous appuyer d'un parti puissant, ou chercher vous-même
votre sûreté dans la plus grande modération ou
dans l'absence. Tout le peuple est en fureur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000648">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000671">Seulement quelques paroles de conciliation.....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000649">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000672">Je crois qu'elles les apaiseraient, si Coriolan
peut y plier sa fierté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000650">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000673">II le faut, et il le voudra. Je te prie, mon
fils, dis que tu y consens, et va l'exécuter.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000651">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000674">Faut-il donc que j'aille leur montrer mes
cheveux en désordre? Faut-il que ma langue donne bassement
à mon noble coeur un démenti qu'il lui faudra
endurer? Eh bien! soit; je le ferai. Cependant, s'il n'y
avait rien de plus à sacrifier que ce corps de Marcius,
j'aimerais mieux qu'ils le missent en poussière, et qu'ils
la jetassent aux vents.—Au forum! Vous m'avez chargé
là d'un rôle que je ne remplirai jamais au naturel.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000652">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000675">Allons, allons; nous vous aiderons.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000653">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000676">Je t'en conjure, mon cher fils. Tu as dit
que mes louanges t'avaient fait guerrier: eh bien! pour
obtenir encore de moi d'autres louanges, joue un rôle
que tu n'as pas encore rempli.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000654">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000677">Eh bien, soit!—Sors de mon sein, mon inclination
naturelle, et cède la place à l'esprit d'une courtisane.
Que ma voix mâle et guerrière, qui faisait choeur
avec les clairons, devienne grêle comme le fausset de
l'eunuque, ou comme la voix d'une jeune fille qui endort
un enfant au berceau; que le sourire des fourbes
sillonne mes joues, et que les pleurs d'un jeune écolier
obscurcissent mes yeux; que la langue suppliante d'un
mendiant se meuve entre mes lèvres, et que mes genoux,
couverts de fer, qui n'ont jamais fléchi que sur
mon étrier, se prosternent aussi bas que ceux du misérable
qui a reçu l'aumône.—Je ne le ferai point, ou bien
j'abjurerais ma fidélité à l'honneur, et, par les mouvements
Et les attitudes de mon corps, j'enseignerais à mon
âme la plus infâme lâcheté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000655">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000678">Eh bien! à ton choix. Il est plus déshonorant
pour ta mère de te supplier qu'il ne l'est pour toi
de supplier le peuple. Que tout tombe en ruine: ta mère
aime mieux essuyer un refus de ton orgueil que de redouter
sans cesse ta dangereuse inflexibilité; car je brave
la mort d'un coeur aussi fier que le tien. Fais ce qu'il
te plaira. Ta valeur vient de moi, tu l'as sucée avec mon
lait: mais tu ne dois ton orgueil qu'à toi-même.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000656">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000679">Je vous prie, calmez-vous, ma mère: je
vais aller à la place publique; ne me grondez plus. Oui,
j'irai, monté sur des tréteaux, marchander leur amitié,
séduire leurs coeurs par des flatteries, et je reviendrai
chez vous, chéri de tous les ateliers de Rome. Vous me
voyez partir: parlez de moi à ma femme. Ou je reviendrai
consul, ou ne vous fiez plus désormais à mon talent
dans l'art de la flatterie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000657">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000680">Fais à ta guise.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000134">(Elle sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000658">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000681">Venez, les tribuns vous attendent. Armez-vous
de modération pour répondre avec douceur; car,
d'après ce que j'ai ouï dire, ils préparent contre vous
des accusations plus graves que celles dont ils vous ont
déjà chargé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000659">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000682">Avec douceur, avez-vous dit? Marchons,
je vous prie: qu'ils m'accusent avec l'art de la fraude;
moi, je répondrai dans toute la franchise de l'honneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000660">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000683">Oui, mais avec douceur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000661">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000684">A la bonne heure; avec douceur donc:
allons, oui, avec douceur.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000135">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-003-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000136">La place publique.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000137">SICINIUS ET BRUTUS.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000662">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000685">Accusez-le surtout d'aspirer à la tyrannie.
S'il nous échappe de ce côté, reprochez-lui sa haine
contre le peuple; ajoutez que les dépouilles conquises
sur les Antiates n'ont jamais été distribuées. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000138"><hi rend="italic">(Un édile
paraît.)</hi></stage> Eh bien! viendra-t-il?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000663">
            <speaker>L'ÉDILE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000686">Il vient.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000664">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000687">Qui l'accompagne?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000665">
            <speaker>L'ÉDILE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000688">Le vieux Ménénius et les sénateurs qui l'ont
toujours appuyé de leur crédit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000666">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000689">Avez-vous une liste de tous les suffrages
dont nous nous sommes assurés, rangés par ordre?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000667">
            <speaker>L'ÉDILE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000690">Oui, elle est prête; la voici.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000668">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000691">Les avez-vous classés par tribus?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000669">
            <speaker>L'ÉDILE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000692">Je l'ai fait.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000670">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000693">A présent, assemblez le peuple sur cette
place; et lorsqu'ils m'entendront dire: <hi rend="italic">Il est ainsi ordonné
par les droits et l'autorité du peuple</hi>; soit qu'il s'agisse
de la mort, de l'amende ou de l'exil: si je dis, <hi rend="italic">l'amende</hi>,
qu'ils s'écrient: <hi rend="italic">l'amende</hi>; si je dis <hi rend="italic">la mort</hi>, qu'ils répètent:
<hi rend="italic">la mort</hi>, en insistant sur leurs anciens privilèges
et sur le pouvoir qu'ils ont de décider la cause.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000671">
            <speaker>L'ÉDILE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000694">Je le leur ferai savoir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000672">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000695">Et dès qu'ils auront commencé leurs clameurs,
qu'ils ne cessent plus, jusqu'à ce que le bruit
confus de leurs voix presse l'exécution de la sentence que
les circonstances nous auront fait décréter.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000673">
            <speaker>L'ÉDILE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000696">Fort bien!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000674">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000697">Disposez-les à être bien déterminés, et
prêts à nous soutenir dès que nous aurons lâché le mot.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000675">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000698">Allez et veillez à tout cela. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000139"><hi rend="italic">(L'édile sort</hi>.—<hi rend="italic">A
Sicinius.</hi>)</stage> Commencez par irriter sa colère: il est accoutumé
à l'emporter partout, et à faire triompher
son opinion sans contradiction. Une fois qu'il est courroucé,
rien ne peut le ramener à la modération: alors
il exhale tout ce qui est dans son coeur; et ce qui est
dans son coeur est de concert avec nous pour opérer
sa ruine.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000140">(Coriolan arrive, accompagné de Ménénius, de Cominius et
d'autres sénateurs.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000676">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000699">Bon! le voici qui vient.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000677">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000141">à Coriolan</stage>
            <p xml:id="fra-p-000700">De la modération, je vous en
conjure.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000678">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000701">Oui, comme un hôtellier, qui, pour la
plus vile pièce d'argent, se laissera traiter de fripon tant
qu'on voudra.—Que les respectables dieux conservent
Rome en sûreté; qu'ils placent sur les sièges de la justice
des hommes de bien; qu'ils entretiennent l'amour parmi
nous; qu'il remplissent nos vastes temples des spectacles
pompeux de la paix, et non pas nos rues des horreurs
de la guerre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000679">
            <speaker>PREMIER SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000702">Ainsi soit-il!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000680">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000703">Noble souhait!</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000142">(L'édile parait, suivi des plébéiens.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000681">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000704">Peuple, avancez, approchez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000682">
            <speaker>L'ÉDILE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000705">Prêtez l'oreille à la voix de vos tribuns:
écoutez-les; silence! vous dis-je.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000683">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000706">Laissez-moi parler le premier.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000684">
            <speaker>LES DEUX TRIBUNS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000707">Eh bien! soit, parlez: holà!
silence!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000685">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000708">Est-il bien sûr qu'après ceci, je ne serai
plus accusé? Tout se terminera-t-il ici?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000686">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000709">Je vous demande, moi, si vous vous soumettez
aux suffrages du peuple, si vous reconnaissez ses
officiers, et si vous consentez à subir une légitime censure,
pour toutes les fautes dont vous serez reconnu
coupable.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000687">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000710">J'y consens.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000688">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000711">Voyez, citoyens; il dit qu'il consent.
Considérez quels services militaires il a rendus; souvenez-vous
des blessures dont son corps est couvert, comme
un cimetière hérissé de tombeaux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000689">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000712">Quelques égratignures de buissons, quelques
cicatrices pour rire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000690">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000713">Souvenez-vous encore, que s'il ne parle
pas comme un habitant des cités, il se montre à vous
comme un soldat. Ne prenez pas pour de la méchanceté
la rudesse de son langage: elle convient à un soldat,
mais il ne vous veut aucun mal.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000691">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000714">Fort bien! fort bien! en voilà assez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000692">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000715">Quelle est la raison pour laquelle, quand
je suis nommé consul par tous les suffrages, on me fait
l'affront de m'ôter le consulat l'heure d'après?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000693">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000716">Répondez-nous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000694">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000717">Parlez donc: oui, vous avez raison, je dois
vous répondre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000695">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000718">Nous vous accusons d'avoir travaillé sourdement
à dépouiller Rome de toutes ses magistratures
établies, et d'avoir marché par des voies détournées à la
tyrannie; en quoi vous êtes un traître au peuple.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000696">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000719">Comment! moi, traître?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000697">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000720">Allons! de la modération; votre promesse......</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000698">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000721">Que les flammes des gouffres les plus profonds
de l'enfer enveloppent le peuple! M'appeler traître
au peuple! Toi, insolent tribun, quand tes yeux, tes
mains et ta langue pourraient lancer à la fois contre moi
chacun dix mille traits, dix mille morts, je te dirais que
tu mens, oui, en face, et d'une voix aussi libre, aussi
sincère que lorsque je prie les dieux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000699">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000722">Peuple, l'entendez-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000700">
            <speaker>TOUT LE PEUPLE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000723">À la roche Tarpéienne! À la roche
Tarpéienne!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000701">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000724">Silence.—Nous n'avons pas besoin d'intenter
contre lui d'autres accusations: ce que vous lui
avez vu faire et entendu dire, son insolence à frapper vos
magistrats, à vous charger d'imprécations, à résister à
vos lois par la violence, et à braver ici même l'assemblée,
dont la respectable autorité doit juger son procès; tous
ces attentats sont d'un genre si criminel, si capital, qu'ils
méritent le dernier supplice.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000702">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000725">Mais en considération des services utiles
qu'il a rendus à Rome.....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000703">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000726">Que parlez-vous de services?,...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000704">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000727">Je parle de ce que je sais.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000705">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000728">Vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000706">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000729">Est-ce-là la promesse que vous avez faite
à votre mère?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000707">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000730">Je vous en prie souvenez-vous.....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000708">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000143">en fureur</stage>
            <p xml:id="fra-p-000731">Je ne me souviens plus de rien.
Qu'ils me condamnent à mourir précipité du mont Tarpéien,
ou à errer dans l'exil, ou à languir enfermé avec
un grain de nourriture par jour, je n'achèterais pas leur
merci au prix d'un seul mot de complaisance; je n'abaisserais
pas ma fierté pour tout ce qu'ils pourraient me
donner, non, quand, pour l'obtenir, il ne faudrait que
leur dire bonjour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000709">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000732">Pour avoir en différentes occasions, et autant
qu'il a été en lui, fait éclater sa haine contre le
peuple, cherchant les moyens de le dépouiller de son
autorité; pour avoir tout récemment outragé le tribunal
auguste de la justice; et cela en frappant, en sa présence,
les ministres qui la distribuent: au nom du peuple, et
en vertu du pouvoir que nous avons en qualité de tribuns,
nous le bannissons à l'instant même, et le condamnons
à ne jamais rentrer dans les portes de Rome,
sous peine d'être précipité de la roche Tarpéienne; au
nom du peuple, je déclare que ce jugement sera exécuté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000710">
            <speaker>TOUT LE PEUPLE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000733">Il le sera, il le sera. Qu'il sorte de
Rome; il est banni; c'est décidé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000711">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000734">Daignez m'entendre, mes dignes citoyens,
mes amis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000712">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000735">Il est jugé: il n'y a plus rien à entendre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000713">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000736">Laissez-moi parler. J'ai été consul, et je
puis montrer sur moi les marques des blessures que j'ai
reçues pour Rome de la main de ses ennemis. J'aime le
bien de mon pays d'un amour plus tendre, plus respectueux
et plus sacré que celui dont j'aime ma vie, l'honneur
de ma femme, sa fécondité et les fruits précieux de
ses entrailles et de mon sang.—Eh bien! si je vous disais
que.....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000714">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000737">Nous vous voyons venir.—Que direz-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000715">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000738">Il n'y a plus rien à dire: il est banni comme
ennemi du peuple et de sa patrie; cela sera.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000716">
            <speaker>TOUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000739">Cela sera, cela sera.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000717">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000740">Vile meute de chiens, dont j'abhorre le
souffle comme la vapeur empestée d'un marécage, et
dont j'estime les faveurs comme ces cadavres privés de
sépulture qui infectent l'air, je vous bannis et vous condamne
à rester dans cette enceinte en proie à votre inquiète
inconstance. Qu'à chaque instant de vaines rumeurs
troublent vos coeurs! que vos ennemis, par le
seul mouvement de leurs panaches, vous plongent dans
le désespoir! Conservez toujours le pouvoir de bannir
vos défenseurs, jusqu'à ce qu'à la fin votre aveugle stupidité,
qui ne voit les maux que lorsqu'elle les sent,
vous livre, comme les captifs les plus avilis, à quelque
nation qui s'empare de vous sans coup férir.—Ainsi,
dédaignant, à cause de vous, ma patrie, je lui tourne le
dos. Il y a un monde ailleurs.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000144">(Coriolan sort avec Cominius et les patriciens.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000718">
            <speaker>L'ÉDILE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000741">L'ennemi du peuple est parti, il est parti.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000719">
            <speaker>TOUT LE PEUPLE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000742">Notre ennemi est banni; il est parti.
Hoé! hoé!.....</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000145">(Les gens du peuple poursuivent Coriolan de leurs huées,
en jetant leurs bonnets en l'air.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000720">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000743">Allez, poursuivez-le jusqu'à ce qu'il soit hors
des portes; suivez-le comme il vous a suivis: outragez-le,
accablez-le des humiliations qu'il mérite.—Donnez-nous
une escorte, qui nous accompagne dans les rues
de Rome.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000721">
            <speaker>TOUT LE PEUPLE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000744">Allons, allons le voir sortir des portes
de Rome. Que les dieux conservent nos dignes tribuns! Allons.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000146">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
      </div>
      <div type="act" n="4" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-004">
        <head>ACTE QUATRIÈME</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-004-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000147">La scène est près d'une porte de Rome.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000148">CORIOLAN <hi rend="italic">paraît avec</hi> VOLUMNIE, VIRGILIE, MÉNÉNIUS,
COMINIUS, <hi rend="italic">et plusieurs jeunes patriciens</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000722">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000745">Allons, arrêtez vos larmes: abrégeons nos
adieux: le monstre aux mille têtes me pousse hors de
Rome. Quoi, ma mère! où est votre ancien courage?
Vous aviez coutume de me dire que l'adversité est
l'épreuve des âmes; que les hommes vulgaires peuvent
supporter de vulgaires infortunes; que par une mer
calme, tous les pilotes paraissent maîtres dans l'art de
manoeuvrer; mais que les coups de la fortune, quand
elle frappe au coeur, pour être supportés avec calme,
demandent une noble adresse. Vous ne vous lassiez
point de nourrir mon âme de principes faits pour la
rendre invincible.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000723">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000746">Ciel, ô Ciel!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000724">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000747">Femme, je te conjure.....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000725">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000748">Que la peste se répande dans tous les ateliers
de Rome, et que tous les artisans périssent!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000726">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000749">Quoi! ils vont m'aimer dès qu'ils m'auront
perdu. Allons, ma mère; rappelez le courage qui vous
inspirait lorsque vous me disiez que, si vous eussiez été
l'épouse d'Hercule, vous vous seriez chargée de six de
ses travaux, pour épargner à votre époux la moitié de
ses fatigues.—Cominius, ne vous laissez pas abattre;
adieu.—Adieu, ma femme, adieu. Ma mère, adieu; consolez-vous:
je me tirerai d'affaire.—Toi, bon vieillard,
fidèle Ménénius, tes larmes sont plus amères que celles
d'un jeune homme; elles blessent tes yeux.—Toi, jadis
mon général, je t'ai connu dans la guerre un visage
impassible; et tu as tant vu de ces spectacles qui endurcissent
le coeur! Dis à ces femmes éplorées qu'il y a autant
de folie à gémir qu'à rire d'un revers inévitable.—Ma
mère, vous savez bien que les hasards de ma
vie ont toujours fait votre joie; croyez-moi (bien que je
m'en aille seul, comme un dragon solitaire qui rend son
repaire redoutable, et dont chacun parle, quoique peu
d'hommes l'aient vu), votre fils ou surpassera les renommées
vulgaires, ou tombera dans les pièges de la ruse
et de la perfidie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000727">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000750">Mon noble fils, où veux-tu aller? Permets
que le digne Cominius t'accompagne quelque temps;
arrête avec lui un plan et une marche certaine, plutôt
que d'aller errant t'exposer à tous les hasards qui surgiront
sous tes pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000728">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000751">O dieux!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000729">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000752">Je t'accompagnerai pendant un mois; nous
raisonnerons ensemble sur le lieu où tu dois fixer ton
séjour, afin que tu puisses recevoir de nos nouvelles, et
nous des tiennes. Alors, si le temps amène un événement
qui prépare ton rappel, nous n'aurons pas l'univers
entier à parcourir pour trouver un seul homme,
au risque encore de perdre l'avantage d'un moment de
chaleur, que refroidit toujours l'absence de celui qui
pourrait en profiter.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000730">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000753">Adieu. Tu es chargé d'années, et trop rassasié
des travaux de la guerre, pour venir encore courir
les hasards avec un homme dont toutes les forces sont
entières. Accompagne-moi seulement jusqu'aux portes.—Venez,
ma femme chérie; et vous, ma bonne
mère, et vous, mes nobles et vrais amis: et lorsque je
serai hors des murs, faites-moi vos adieux, et quittez-moi
le sourire sur les lèvres. Je vous prie, venez. Tant
que je serai debout sur la surface de la terre, vous entendrez
toujours parler de moi, et vous n'apprendrez
jamais rien qui démente ce que j'ai été jusqu'à ce jour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000731">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000754">Quelle oreille a jamais rien entendu de
plus noble! Allons, séchons nos pleurs.—Ah! si je pouvais
secouer de ces bras et de ces jambes, affaiblis par
l'âge, seulement sept années, j'atteste les dieux que je
te suivrais pas à pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000732">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000755">Donne-moi ta main. Partons.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000149">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-004-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000150">Une rue près de la porte de Rome.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000151">SICINIUS, BRUTUS ET UN ÉDILE.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000733">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000152">à l'édile</stage>
            <p xml:id="fra-p-000756">Faites-les rentrer chez eux: il est
sorti de Rome, et nous n'irons pas plus loin. Ce coup
vexe les nobles, qui, nous le voyons, se sont rangés de
son parti.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000734">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000757">A présent que nous avons fait sentir notre
pouvoir, songeons à paraître plus humbles après le
succès.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000735">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000153">à l'édile</stage>
            <p xml:id="fra-p-000758">Faites retirer le peuple: dites-lui
qu'il a retrouvé sa force, et que son grand adversaire
est parti.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000736">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000759">Oui, congédiez-les. J'aperçois la mère de
Coriolan qui vient à nous.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000154">(Volumnie, Virgilie et Ménénius paraissent sur la place.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000737">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000760">Évitons-la.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000738">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000761">Pourquoi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000739">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000762">On dit qu'elle est folle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000740">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000763">Ils nous ont aperçus: continue ton chemin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000741">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000764">Oh! je vous rencontre à propos; que tous
les fléaux des dieux pleuvent sur vous, en récompense
de votre amour!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000742">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000765">Calmez-vous, calmez-vous: pas si
haut.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000743">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000766">Ah! si mes larmes me laissaient la force,
vous m'entendriez.....; mais je ne vous quitte pas sans
vous avoir dit..... <stage type="business" xml:id="fra-stage-000155">(<hi rend="italic">A Sicinius</hi>.)</stage> Vous voulez vous en
aller!.... <stage type="business" xml:id="fra-stage-000156">(<hi rend="italic">A Brutus</hi>.)</stage> Vous resterez aussi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000744">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000767">Plût à Dieu que j'eusse pu dire la même
chose, à mon époux!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000745">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000768">Mais c'est un vrai homme!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000746">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000769">Imbécile! est-ce là une honte? Mais l'entendez-vous?
Mon père n'était-il donc pas homme?—Vieux
renard, as-tu bien pu être assez rusé pour bannir
un citoyen qui a frappé plus de coups pour Rome que
tu n'as dit de mots.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000747">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000770">O dieux protecteurs!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000748">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000771">Oui, plus de coups glorieux que tu n'as dit
en ta vie de paroles sages et utiles au bien de Rome.—Je
te dirai ce que...—Mais va-t'en.—Non, tu resteras.—Je
voudrais que mon fils fût dans les déserts de I'Arabie,
armé de sa fidèle épée, et toute ta race devant lui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000749">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000772">Eh bien! qu'en arriverait-il?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000750">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000773">Ce qu'il en arriverait? Il aurait bientôt mis
fin à ta postérité.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000751">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000774">Oui, à tes bâtards et à toute ta race. Bon
citoyen, toutes les blessures qu'il a reçues pour Rome...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000752">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000775">Allons, cessez, cessez, contenez-vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000753">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000776">Je souhaiterais qu'il eût continué de servir
sa patrie comme il avait commencé, et qu'il n'eût pas
lui-même rompu le noeud glorieux qui les attachait l'un
à I'autre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000754">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000777">Oui, je le souhaiterais aussi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000755">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000778">Vous le souhaiteriez, dites-vous?... Et
c'est vous qui avez animé la populace, vous chats miaulants,
aussi en état d'apprécier son mérite que je le suis,
moi, de pénétrer les mystères dont le ciel interdit la
connaissance à la terre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000756">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000157">à Sicinius</stage>
            <p xml:id="fra-p-000779">Je vous en prie, allons-nous-en.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000757">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000780">Oui, fort bien, allez-vous-en. Vous avez fait
là une belle action; mais avant que vous me quittiez,
vous entendrez encore cette vérité. Autant le Capitole
surpasse en hauteur la plus humble maison de Rome,
autant mon fils, oui, le mari de cette jeune femme qui
m'accompagne, celui-là même, voyez-vous, que vous
avez banni, vous surpasse en mérite, vous tous tant que
vous êtes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000758">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000781">A merveille! parlez: nous vous laissons-là.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000759">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000782">Aussi bien, pourquoi s'arrêter ici, pour se
voir harceler par une femme qui a perdu la raison?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000760">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000783">Emportez avec vous les prières que j'adresse
au ciel pour vous. Je voudrais que les dieux ne
fussent occupés qu'à accomplir mes malédictions! <stage type="business" xml:id="fra-stage-000158">(<hi rend="italic">Les
tribuns sortent</hi>.)</stage> Oh! si je pouvais les rencontrer seulement
une fois par jour!... cela soulagerait mon coeur
du poids douloureux qui l'oppresse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000761">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000784">Vous leur avez dit là leur fait; et, j'en
conviens, vous en avez bien sujet: voulez-vous venir
souper avec moi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000762">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000785">La colère est mon aliment: je me nourris
de moi-même, et je mourrai de faim en me nourrissant
ainsi.—Allons, quittons cette place; mettons un terme à
ces cris et à ces pleurs d'enfant: je veux être Junon dans
ma colère. Venez, venez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000763">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000786">Fi donc! fi donc!</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000159">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-004-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000160">La scène change et représente un chemin entre Rome
et Antium.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000161">UN ROMAIN ET UN VOLSQUE <hi rend="italic">se rencontrent</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000764">
            <speaker>LE ROMAIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000787">Bien sûr, je vous connais, et je suis
connu de vous: votre nom, ou je me trompe fort, est
Adrien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000765">
            <speaker>LE VOLSQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000788">Cela est vrai: d'honneur, je ne vous remets
pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000766">
            <speaker>LE ROMAIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000789">Je suis un Romain; mais je sers, comme
vous, contre Rome. Me reconnaissez-vous à présent?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000767">
            <speaker>LE VOLSQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000790">N'êtes-vous pas Nicanor?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000768">
            <speaker>LE ROMAIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000791">Lui-même.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000769">
            <speaker>LE VOLSQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000792">Vous aviez une barbe plus épaisse, ce
me semble, la dernière fois que je vous ai vu: mais le
son de votre voix me rappelle vos traits. Quelles nouvelles
de Rome? J'étais chargé par le sénat volsque d'aller
vous y chercher: vous m'avez fort heureusement
épargné une journée de chemin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000770">
            <speaker>LE ROMAIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000793">Il y a eu à Rome d'étranges insurrections:
le peuple soulevé contre les sénateurs, les patriciens
et les nobles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000771">
            <speaker>LE VOLSQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000794"><hi rend="italic">Il y a eu</hi>, dites-vous? Elles sont donc
à leur terme? Notre sénat ne le croit pas: on presse,
les préparatifs de guerre, et l'on espère fondre sur les
Romains au plus chaud de leurs divisions.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000772">
            <speaker>LE ROMAIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000795">Le plus fort du feu est passé: mais il ne
faut qu'une étincelle pour rallumer l'incendie; car les
nobles prennent si à coeur le bannissement du brave
Coriolan, qu'ils sont tous disposés à ôter au peuple son
pouvoir; et à lui enlever ses tribuns pour jamais. Le feu
couve sous la cendre, je puis vous I'assurer, et il est près
d'éclater avec violence.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000773">
            <speaker>LE VOLSQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000796">Coriolan banni?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000774">
            <speaker>LE ROMAIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000797">Oui, il est banni.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000775">
            <speaker>LE VOLSQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000798">Avec cette nouvelle, Nicanor, vous êtes
sûr d'être bien reçu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000776">
            <speaker>LE ROMAIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000799">L'occasion est bonne pour les Volsques.
J'ai entendu dire que le moment le plus favorable pour
séduire une femme, c'est quand elle est en querelle
avec son mari. Votre noble Tullus Aufidius va figurer
avec avantage dans cette guerre, à présent que son grand
adversaire Coriolan n'a plus ni crédit ni emploi dans sa
patrie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000777">
            <speaker>LE VOLSQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000800">Il ne peut manquer d'y briller. Je me
félicite de cette rencontre inattendue: grâce à vous, ma
commission est remplie, et je vais vous accompagner
avec joie jusqu'à mon logis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000778">
            <speaker>LE ROMAIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000801">D'ici au souper, je vous apprendrai bien
des nouvelles de Rome qui vous surprendront, et qui
toutes tendent à I'avantage de ses ennemis. N'avez-vous
pas, disiez-vous, une armée prête à marcher?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000779">
            <speaker>LE VOLSQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000802">Une armée superbe; les centurions ont
déjà reçu leurs commissions et leur paye; ils ont l'ordre
d'être sur pied une heure après le premier signal.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000780">
            <speaker>LE ROMAIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000803">Je suis ravi d'apprendre qu'ils sont tout
prêts, et je suis I'homme, je crois, qui va les mettre dans
le cas d'agir à l'heure même. Je m'applaudis de vous
avoir rencontré, et votre compagnie me fait grand plaisir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000781">
            <speaker>LE VOLSQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000804">Vous vous chargez là de mon rôle: c'est
moi qui ai le plus sujet de me réjouir de la vôtre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000782">
            <speaker>LE ROMAIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000805">Allons, marchons ensemble.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000162">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="4" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-004-scene-004">
          <head>SCÈNE IV</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000163">Antium, devant la maison d'Aufidius.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000164">CORIOLAN <hi rend="italic">entre mal vêtu, déguisé, et le visage à demi caché
dans son manteau</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000783">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000806">C'est une belle ville qu'Antium! Cité d'Antium,
c'est moi qui t'ai remplie de veuves. Combien
d'héritiers de ces beaux édifices j'ai ouï gémir et vu
périr dans mes guerres! Cité d'Antium, ne va pas me
reconnaître: tes femmes et tes enfants, armés de broches
et de pierres, me tueraient dans un combat sans
gloire. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000165">(<hi rend="italic">Il rencontre un Volsque</hi>.)</stage> Salut, citoyen.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000784">
            <speaker>LE VOLSQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000807">Je vous le rends.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000785">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000808">Conduisez-moi, s'il vous plaît, à la demeure
du brave Aufidius. Est-il à Antium?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000786">
            <speaker>LE VOLSQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000809">Oui, et il donne un festin aux grands de
l'État.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000787">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000810">Où est sa maison, je vous prie?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000788">
            <speaker>LE VOLSQUE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000811">C'est celle-ci, là, devant vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000789">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000812">Je vous remercie: adieu. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000166">(<hi rend="italic">Le Volsque s'en
va.</hi>)</stage> O monde, voilà tes révolutions bizarres! Deux amis
qui se sont juré une foi inviolable, qui paraissent n'avoir
à eux deux qu'un seul et même coeur, qui passent
ensemble toutes les heures de la vie, partageant le
même lit, la même table, les mêmes exercices, qui sont
pour ainsi dire deux jumeaux inséparables, unis par une
éternelle amitié, vont dans l'espace d'une heure, sur la
plus légère querelle, sur une parole, rompre violemment
ensemble, et passer à la haine la plus envenimée. Et
aussi deux ennemis mortels, dont la haine troublait le
sommeil et les nuits, qui tramaient des complots pour
se surprendre l'un l'autre, il ne faut qu'un hasard, l'événement
le plus futile, pour les changer en amis tendres
et réunir leurs destins. Voilà mon histoire. Je hais le
lieu de ma naissance, et tout mon amour est donné à
cette ville ennemie.—Entrons, si Aufidius me fait périr,
il ne fera que tirer une juste vengeance; s'il m'accueille
en allié, je rendrai service à son pays.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000167">(Il s'éloigne.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="5" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-004-scene-005">
          <head>SCÈNE V</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000168">Une salle d'entrée dans la maison d'Aufidius.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000169">(On entend de la musique: tout annonce une fête dans l'intérieur.)</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000170">UN ESCLAVE <hi rend="italic">entre</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000790">
            <speaker>PREMIER ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000813">Du vin, du vin. Que fait-on ici? Je
crois que tous nos gens sont endormis.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000171">(Entre un second esclave.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000791">
            <speaker>SECOND ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000814">Où est Cotus? mon maître le demande.
Cotus?</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000172">(Coriolan entre.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000792">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000815">Une belle maison! Voici un grand festin;
mais je n'y parais pas en convive.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000173">(Le premier esclave repasse par la salle.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000793">
            <speaker>PREMIER ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000816">Que voulez-vous, l'ami? D'où êtes-vous?
Il n'y a pas ici de place pour vous: je vous prie,
regagnez la porte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000794">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000174">à part</stage>
            <p xml:id="fra-p-000817">Je ne mérite pas un meilleur accueil,
en ma qualité de Coriolan.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000175">(Le second esclave revient.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000795">
            <speaker>SECOND ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000818">D'où êtes-vous l'ami?—Le portier
a-t-il les yeux dans la tête pour laisser entrer de pareilles
gens! Je vous prie, l'ami, sortez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000796">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000819">Que je sorte, moi!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000797">
            <speaker>SECOND ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000820">Oui, vous; allons, sortez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000798">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000821">Tu me deviens importun.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000799">
            <speaker>SECOND ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000822">Oh! êtes—vous si brave?... En ce
cas, je vais vous donner à qui parler.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000176">(Entre un troisième esclave qui aborde le premier.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000800">
            <speaker>TROISIÈME ESCLAVE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000177">au premier</stage>
            <p xml:id="fra-p-000823">Quel est cet inconnu?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000801">
            <speaker>PREMIER ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000824">L'homme le plus étrange que
encore vu: je ne peux parvenir à le faire sortir. Je te
prie, avertis mon maître qu'il veut lui parler.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000802">
            <speaker>TROISIÈME ESCLAVE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000178">à Coriolan</stage>
            <p xml:id="fra-p-000825">Que cherchez-vous
ici, l'homme? Allons, je vous prie, videz le logis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000803">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000826">Laissez-moi debout ici; je ne nuis pas à
votre foyer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000804">
            <speaker>TROISIÈME ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000827">Qui êtes-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000805">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000828">Un noble.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000806">
            <speaker>TROISIÈME ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000829">Ah! un pauvre noble, sur ma foi!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000807">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000830">Vrai: je le suis pourtant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000808">
            <speaker>TROISIÈME ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000831">De grâce, mon pauvre noble, choisissez
quelque autre asile: il n'y a point de place ici
pour vous. Allons, je vous prie, videz les lieux, allons.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000809">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000179">le repoussant</stage>
            <p xml:id="fra-p-000832">Poursuis tes affaires, et va
t'engraisser des reliefs du festin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000810">
            <speaker>TROISIÈME ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000833">Quoi! vous ne voulez-vous pas? Je
t'en prie, annonce à mon maître que l'hôte étrange
l'attend ici.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000811">
            <speaker>SECOND ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000834">Je vais l'avertir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000812">
            <speaker>TROISIÈME ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000835">Où demeures-tu?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000813">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000836">Sous le dais.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000814">
            <speaker>TROISIÈME ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000837">Sous le dais</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000815">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000838">Oui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000816">
            <speaker>TROISIÈME ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000839">Où est donc ce dais?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000817">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000840">Dans la ville des milans et des corbeaux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000818">
            <speaker>TROISIÈME ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000841">Dans la ville des milans et des
corbeaux?—Quel âne est ceci?.....Tu habites donc aussi
avec les buses?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000819">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000842">Non, je ne sers point ton maître.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000820">
            <speaker>TROISIÈME ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000843">Holà! seigneur, voudriez-vous
vous mêler des affaires de mon maître?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000821">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000844">Cela est plus honnête que de se mêler de
celles de ta maîtresse.—Bavard éternel, prête-moi ton
bâton; allons, décampe.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000180">(Il le bat, et l'esclave se sauve.)
(Aufidius entre, précédé de l'esclave qui l'a averti.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000822">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000845">Où est cet individu?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000823">
            <speaker>SECOND ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000846">Le voilà, seigneur. Je l'aurais malmené
si je n'avais craint de faire du bruit et de troubler
vos convives.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000824">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000847">De quel lieu viens-tu? Que demandes-tu?
Ton nom? Pourquoi ne réponds-tu pas? Parle: quel est
ton nom?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000825">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000181">se découvrant le visage</stage>
            <p xml:id="fra-p-000848">Tullus, si tu ne me
connais pas encore, et qu'en me regardant tu ne devines
pas qui je suis, la nécessité me forcera de me nommer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000826">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000849">Quel est ton nom?</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000182">(Les esclaves se retirent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000827">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000850">Un nom fait pour offenser l'oreille des
Volsques, et qui ne sonnera pas agréablement à la tienne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000828">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000851">Parle: quel est ton nom? Tu as un air
menaçant, et l'orgueil du commandement est empreint
sur ton front. Quoique ton vêtement soit déchiré, tout
indique en toi la noblesse. Quel est ton nom?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000829">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000852">Prépare toi à froncer le sourcil. Me devines-tu
à présent?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000830">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000853">Non, je ne te connais point: nomme-toi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000831">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000854">Mon nom est Caïus Marcius, qui t'a fait tant
de mal à toi et à tous les Volsques. C'est ce qu'atteste mon
surnom de Coriolan. Mes pénibles services, mes dangers
extrêmes, et tout le sang que j'ai versé pour mon ingrate
patrie, n'ont reçu pour salaire que ce surnom. Ce gage de
la haine et du ressentiment que tu dois nourrir contre
moi, ce surnom seul m'est demeuré. L'envie a dévoré
tout le reste; l'envie et la cruauté d'une vile populace,
tolérée par nos nobles sans courage; ils m'ont tous abandonné,
et ils ont souffert que des voix d'esclaves me bannissent
de Rome. C'est cette extrémité qui me conduit
aujourd'hui dans tes foyers, non pas dans l'espérance
(ne va pas t'y méprendre) de sauver ma vie: car, si je
craignais la mort, tu es celui de tous les hommes de l'univers
que j'aurais le plus évité. Si tu me vois ici devant
toi, c'est que, dans mon dépit, je veux m'acquitter envers
ceux qui m'ont banni. Si donc tu portes un coeur qui
respire la vengeance des affronts que tu as reçus, si tu
veux fermer les plaies de ta patrie, et effacer les traces
de honte qui l'ont défigurée, hàte-toi de m'employer et
de faire servir ma disgrâce à ton avantage: mets ma
misère à profit, et que les actes de ma vengeance deviennent
des services utiles pour toi; car je combattrai
contre ma patrie corrompue, avec toute la rage des derniers
démons de l'enfer. Mais si tu n'oses plus rien entreprendre,
et que tu sois dégoûté de tenter de nouveaux
hasards, alors, je te le dis en un mot, moi-même je suis
dégoûté de vivre, et je viens offrir ma tête à ton glaive
et à ta haine. M'épargner serait en toi démence; moi,
dont la haine t'a toujours poursuivi sans relâche; moi,
qui ai fait couler du sein de ta patrie des tonnes de sang;
je ne peux plus vivre qu'à ta honte, ou pour te servir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000832">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000855">O Marcius! Marcius! chaque mot que tu
viens de prononcer a arraché de mon coeur une racine
de ma vieille inimitié. Oui, quand Jupiter, ouvrant ce
nuage qui voile les cieux, m'apparaîtrait et me révélerait
les mystères des dieux, en ajoutant: «Je te dis la vérité;»
je le ne croirais pas avec plus de confiance que je n'en
ai en toi, brave et magnanime Marcius! O laisse-moi entourer
de mes bras ce corps, contre lequel mon javelot
s'est tant de fois brisé en effrayant la lune par ses éclats.
J'embrasse l'enclume de mon épée. Mon amitié généreuse
le dispute à la tienne avec plus d'ardeur que je
n'en ai jamais ressenti dans la lutte ambitieuse de ma
force contre la tienne. Sache que j'aimais passionnément
la fille que j'ai épousée; jamais amant ne poussa des
soupirs plus sincères: eh bien! la joie de te voir ici,
noble mortel, fait éprouver à mon coeur de plus violents
transports que ne m'en inspira la vue de ma maîtresse
franchissant pour la première fois le seuil de ma porte,
le jour de mes noces. Dieu de la guerre, je t'annonce
que nous avons une armée sur pied, et que j'étais décidé
à tenter encore de t'arracher ton bouclier, ou à y perdre
mon bras. Tu m'as battu douze fois; et depuis, chaque
nuit, je n'ai rêvé que combats corps à corps entre toi et
moi. Nous avons lutté dans mon sommeil, cherchant à
nous enlever nos casques, et nous saisissant l'un l'autre
à la gorge; et je m'éveillais à moitié mort, épuisé par un
vain songe.—Vaillant Marcius, quand nous n'aurions
d'autre sujet de querelle avec Rome que l'injustice de
t'avoir banni, nous ferions marcher tous les Volsques,
depuis l'âge de douze ans jusqu'à celui de soixante-dix;
et nous porterions la guerre, comme un torrent débordé,
jusque dans les entrailles de cette ville ingrate. Oh!
viens, entre, et serre la main de nos sénateurs: tu trouveras
en eux des amis; ils sont ici à prendre congé de
moi. J'étais prêt à marcher, non pas encore contre Rome
même, mais contre son territoire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000833">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000856">Dieux! vous me rendez heureux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000834">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000857">Ainsi, toi le plus absolu des hommes, si tu
veux te charger toi-même de diriger tes vengences,
prends la moitié du commandement: tu connais le fort
et le faible de ton pays; nul ne le saurait faire comme
toi. Tu décideras toi-même s'il faut aller frapper droit
aux portes de Rome, ou l'ébranler dans les parties les
plus éloignées, s'il faut l'épouvanter avant de la détruire. Mais
entre: permets que je te présente à des hommes
qui seront en tout dociles à tes vues. Mille et mille fois
le bienvenu! Je suis plus ton ami que je n'ai jamais été
ton ennemi; et, Marcius, c'est dire beaucoup.—Ta
main: sois le bienvenu!</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000183">(Ils sortent.)
(Entrent les deux premiers esclaves.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000835">
            <speaker>PREMIER ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000858">Il s'est fait ici un étrange changement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000836">
            <speaker>SECOND ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000859">Sur ma foi, j'ai failli le frapper: mais
certain pressentiment m'arrêtait et me disait que ses
habits n'accusaient pas la vérité.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000837">
            <speaker>PREMIER ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000860">Quel bras il a! Du bout du doigt
il m'a fait tourner comme un sabot.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000838">
            <speaker>SECOND ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000861">Moi, j'ai bien vu à son air qu'il y
avait en lui quelque chose.....Il avait dans la figure un je
ne sais quoi.....je ne trouve pas de mot pour exprimer
mon idée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000839">
            <speaker>PREMIER ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000862">Oui, tu as raison: un regard.....
Que je sois perdu si je n'ai pas vu, à sa mine, qu'il
était plus qu'il ne paraissait.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000840">
            <speaker>SECOND ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000863">Et moi aussi, je le jure. C'est tout
uniment l'homme du monde le plus extraordinaire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000841">
            <speaker>PREMIER ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000864">Je le crois: mais tu connais un
plus grand guerrier que lui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000842">
            <speaker>SECOND ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000865">Qui? mon maître?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000843">
            <speaker>PREMIER ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000866">Oui: mais il n'est point question
de cela.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000844">
            <speaker>SECOND ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000867">Je crois que celui-ci en vaut six
comme lui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000845">
            <speaker>PREMIER ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000868">Oh! non, pas tant; mais je le regarde
comme un plus grand guerrier.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000846">
            <speaker>SECOND ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000869">Cependant, pour la défense d'une
ville, notre général est excellent.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000847">
            <speaker>PREMIER ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000870">Oui, et pour un assaut aussi</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000184">(Rentre le troisième esclave.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000848">
            <speaker>TROISIÈME ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000871">Ho! ho! camarades; je puis vous
dire des nouvelles, de grandes nouvelles, scélérats!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000849">
            <speaker>TOUS DEUX ENSEMBLE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000872">Quelles nouvelles? quelles nouvelles?
Fais-nous-en part.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000850">
            <speaker>TROISIÈME ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000873">Si j'avais à choisir, je ne voudrais
pas être Romain: oui, j'aimerais autant être un criminel
condamné.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000851">
            <speaker>TOUS DEUX</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000874">Pourquoi donc? pourquoi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000852">
            <speaker>TROISIÈME ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000875">C'est que celui qui avait coutume
de frotter notre général, Caïus Marcius, est ici.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000853">
            <speaker>PREMIER ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000876">Tu dis frotter notre général?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000854">
            <speaker>TROISIÈME ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000877">Eh bien! peut-être pas le frotter,
mais tout au moins lui tenir tête.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000855">
            <speaker>SECOND ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000878">Allons, nous sommes camarades et
amis: disons la vérité; il était trop fort pour lui. Je le
lui ai entendu avouer à lui-même.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000856">
            <speaker>PREMIER ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000879">A dire vrai, oui, il était trop fort
pour lui. Devant Corioles, il vous le hacha comme une
carbonnade.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000857">
            <speaker>SECOND ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000880">Oui, ma foi; et s'il avait été anthropophage,
il vous l'aurait grillé et mangé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000858">
            <speaker>PREMIER ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000881">Mais voyons la suite de tes nouvelles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000859">
            <speaker>TROISIÈME ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000882">Eh bien! on le traite ici comme s'il
était le fils et l'héritier du dieu Mars. Il est placé à table
sur le siège d'honneur; pas un de nos sénateurs qui osât
lui faire une question; tous sont restés ébahis devant
lui. Notre général lui-même le caresse comme une maîtresse,
croit consacrer sa main en le touchant, et fait
l'oeil à tous ses discours. Mais l'important de la nouvelle,
c'est que notre général est coupé en deux: oui, il
n'est plus aujourd'hui que la moitié de ce qu'il était
hier; car cet autre a la moitié du commandement, à la
prière et de l'aveu de toute l'assemblée. Il ira, dit-il,
vous tirer l'oreille aux gardiens des portes de Rome;
il balayera tout et laissera son passage libre et clair
derrière lui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000860">
            <speaker>SECOND ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000883">Et il est homme à le faire plus qu'aucun
que je connaisse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000861">
            <speaker>TROISIÈME ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000884">Homme à le faire! Il le fera; car
vois-tu, camarade, il lui reste autant d'amis qu'il peut
avoir d'ennemis; mais ces amis n'osaient pas, en quelque
façon (tu comprends), se montrer, comme on dit,
ses amis dans l'infélicité <note type="editorial" n="3" xml:id="fra-note-000003">L'esclave, qui veut faire le beau parleur, fabrique ici un mot qu'il ne comprend pas lui-même, et que son camarade relève. Voici la phrase: THIRD SERVANT.—Which friends, sir (as it were), durst not (look you sir), show themselves (as we term it) his friends whilst he's in directitude. FIRST SERVANT.—Directitude? what is that?</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000862">
            <speaker>PREMIER ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000885">Dans l'infélicité? Qu'est-ce que c'est
que ça?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000863">
            <speaker>TROISIÈME ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000886">Mais lorsqu'ils le verront relever
la tête et se baigner dans le sang, alors ils sortiront de
leurs retraites, comme les lapins après la pluie, et se
joindront à lui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000864">
            <speaker>PREMIER ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000887">Mais quand se met-on en marche?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000865">
            <speaker>TROISIÈME ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000888">Demain, aujourd'hui, tout à
l'heure: vous entendrez le tambour cette après-midi.
L'expédition fait en quelque sorte partie du festin, et ils la
veulent terminer avant de s'essuyer la bouche.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000866">
            <speaker>SECOND ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000889">Bon: nous allons donc revoir le
monde en mouvement! Cette paix n'est bonne à rien
qu'à rouiller le fer, enrichir les tailleurs, et nourrir des
chansonniers.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000867">
            <speaker>PREMIER ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000890">Moi, je dis: ayons la guerre; elle
surpasse autant la paix que le jour surpasse la nuit: elle
est vive, vigilante, sonore, et pleine d'activité et de trouble.
La paix est une vraie apoplexie, une léthargie fade,
sourde, assoupie, insensible: elle fait plus de bâtards
que la guerre ne détruit d'hommes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000868">
            <speaker>SECOND ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000891">C'est cela, et comme la guerre peut
s'appeler un métier de voleur, la paix n'est bonne qu'à
faire des cocus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000869">
            <speaker>PREMIER ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000892">Oui, et elle rend les hommes ennemis
les uns des autres.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000870">
            <speaker>TROISIÈME ESCLAVE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000893">Bien dit, parce qu'ils ont alors
moins besoin les uns des autres. Allons, la guerre, pour
remplir ma bourse! J'espère dans peu voir les Romains
à aussi vil prix dans le marché que l'ont été les Volsques.....
J'entends du bruit: ils se lèvent de table.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000871">
            <speaker>TOUS TROIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000894">Entrons vite, vite, entrons.
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000185">(Ils sortent»)</stage></p>
          </sp>
        </div>
        <div type="scene" n="6" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-004-scene-006">
          <head>SCÈNE VI</head>
          <sp xml:id="fra-speech-000872">
            <speaker>R</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000186">ome</stage>
            <p xml:id="fra-p-000895">Une place publique.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000187">SICINIUS ET BRUTUS.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000873">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000896">Nous n'entendons plus parler de lui, et
nous n'avons pas à le craindre. Toutes ses ressources
sont anéanties par la paix actuelle et par la tranquillité
du peuple, qui auparavant était dans un horrible désordre.
Ses amis rougissent à présent que le monde va à
merveille sans lui. Ils aimeraient mieux, dussent-ils en
souffrir eux-mêmes, voir le peuple ameuté en troupes
séditieuses infester les rues de Rome, que nos artisans
chanter dans leurs ateliers, et aller en paix à leurs travaux.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000188">(Ménénius paraît.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000874">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000897">Nous avons bien fait de tenir bon.—N'est-ce
pas là Ménénius.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000875">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000898">C'est lui, c'est lui. Oh! oh! il s'est bien adouci
depuis quelque temps!—Salut, Ménénius.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000876">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000899">Salut, vous deux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000877">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000900">Votre Goriolan n'est pas fort regretté, si ce
n'est par ses amis. Vous le voyez, la république subsiste
encore, et continuera de subsister, en dépit de tout son
ressentiment.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000878">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000901">Tout est bien, et aurait pu être encore
mieux, s'il avait pu temporiser.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000879">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000902">Où est-il allé? en savez-vous quelque chose?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000880">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000903">Non, je n'en ai rien appris: sa mère et sa
femme n'ont eu de lui aucunes nouvelles.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000189">(Arrivent trois ou quatre citoyens.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000881">
            <speaker>LES CITOYENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000904">Que les dieux vous conservent!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000882">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000905">Salut, voisins.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000883">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000906">Salut, vous tous, salut!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000884">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000907">Nous, nos femmes et nos enfants,
nous devons à genoux adresser pour vous nos voeux au
ciel.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000885">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000908">Vivez et prospérez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000886">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000909">Adieu, nos bons voisins. Nous aurions souhaité
que Coriolan vous aimât comme nous vous aimons.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000887">
            <speaker>LES CITOYENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000910">Que les dieux veillent sur vous!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000888">
            <speaker>LES DEUX TRIBUNS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000911">Adieu, adieu.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000190">(Les citoyens sortent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000889">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000912">Ce temps est plus heureux, plus agréable
pour nous, que lorsque ces gens couraient dans les rues
en poussant des cris confus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000890">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000913">Caïus Marcius était un bon officier à la
guerre; mais insolent, bouffi d'orgueil, ambitieux au
delà de toute idée, n'aimant que lui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000891">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000914">Et aspirant à régner seul, sans partage ni
conseil.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000892">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000915">Je ne suis pas de votre avis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000893">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000916">Nous en aurions fait tous la triste expérience,
à notre grand malheur, s'il fût arrivé au consulat.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000894">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000917">Les dieux ont heureusement prévenu ce danger,
et Rome est en paix et en sûreté sans lui.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000191">(Entre un édile.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000895">
            <speaker>L'ÉDILE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000918">Honorables tribuns, un esclave que nous venons
de faire conduire en prison rapporte que les Volsques,
en deux corps séparés, sont entrés sur le territoire
de Rome; qu'ils exercent toutes les fureurs de la guerre,
et détruisent tout sur leur passage.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000896">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000919">C'est Aufidius qui, ayant appris le bannissement
de notre Marcius, ose encore montrer ses cornes.
Lorsque Marcius défendait Rome, il se tenait dans sa
coquille, et osait à peine jeter un coup d'oeil à la dérobée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000897">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000920">Que dites-vous de Marcius?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000898">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000192">à l'édile</stage>
            <p xml:id="fra-p-000921">Allez, et faites fustiger ce porteur de
nouvelles; il n'est pas possible que les Volsques aient
l'audace de rompre la paix.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000899">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000922">Ce n'est pas possible? Nous avons de quoi
nous souvenir que cela est très-possible; et j'en ai vu,
moi, dans l'espace de ma vie, trois exemples consécutifs.
Mais, du moins, interrogez à fond cet esclave avant de
le punir; sachez de lui d'où il tient cette nouvelle, et ne
vous exposez pas à fouetter et à battre le messager qui
vient vous avertir du danger qui nous menace.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000900">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000923">Ne m'en parlez pas: moi, je suis convaincu
que cela est impossible.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000901">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000924">Non, cela ne se peut pas.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000193">(Arrive un messager.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000902">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000925">Les nobles, d'un air très-sérieux, vont
tous au sénat: il est arrivé quelque nouvelle qui leur a
fait changer de visage.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000903">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000926">Ce sera cet esclave! <stage type="business" xml:id="fra-stage-000194"><hi rend="italic">(A l'édile.)</hi></stage> Allez, vous
dis-je, et faites-le battre de verges devant le peuple assemblé.
Une nouvelle de son invention!—C'est son rapport
qui cause tout ceci.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000904">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000927">Oui, digne tribun, c'est le rapport de
l'esclave, mais appuyé par d'autres avis plus terribles
encore que le sien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000905">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000928">Et quels autres avis plus terribles?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000906">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000929">On dit beaucoup et tout haut (à
quel point le fait est probable, je n'en sais rien) que
Marcius, ligué avec Aufidius, conduit une armée contre
Rome, et qu'il a fait serment d'exercer une vengeance
qui enveloppera tout, depuis l'enfant au berceau jusqu'au
vieillard infirme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000907">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000930">Voilà qui est très-probable!
Brutus—C'est une fausse rumeur, inventée pour faire
désirer aux esprits craintifs de retour à Rome du bon
Marcius.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000908">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000931">C'est bien là le tour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000909">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000932">Il est vrai que ce second avis n'est guère
vraisemblable: Aufidius et lui ne peuvent pas plus s'accorder
ensemble que les deux contraires les plus ennemis.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000195">(Un second messager entre.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000910">
            <speaker>SECOND MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000933">Vous êtes mandés par le sénat.
Une armée redoutable, conduite par Caïus Marcius ligué
avec Aufidius, ravage notre territoire; ils ont déjà tout
renversé sur leur passage: ils brûlent ou emmènent
tout ce qu'ils rencontrent devant eux.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000196">(Cominius entre.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000911">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000934">Vous avez fait là un beau chef-d'oeuvre!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000912">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000935">Quelles nouvelles? quelles nouvelles?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000913">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000936">Vous vous y êtes bien pris pour faire ravir
vos filles, voir vos femmes déshonorées sous votre nez,
et pour faire fondre sur vos têtes le plomb des toits de la
ville.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000914">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000937">Comment! quelles nouvelles avez-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000915">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000938">Et voir vos temples brûlés jusqu'à leurs
fondements; et vos franchises, auxquelles vous étiez
si attachés, reléguées dans un pauvre trou.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000916">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000939">De grâce, expliquez-nous... <stage type="business" xml:id="fra-stage-000197">(Aux tribuns.)</stage>
Oui vous avez fait là de belle besogne, j'en ai peur. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000198">(A
Cominius.)</stage> Parlez, je vous prie; quelles nouvelles? Si
Marcius s'était joint aux Volsques!...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000917">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000940">Si? dites-vous!—Il est le dieu des Volsques:
il s'avance à leur tête, comme un être créé par quelque
autre divinité que la nature, et qui s'entend mieux
qu'elle à former l'homme. Les Volsques le suivent, marchant
contre nous, pauvres marmots, avec l'assurance
des enfants qui poursuivent, en se jouant, les papillons
de l'été, ou des bouchers qui tuent les mouches.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000918">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000941">Oh! vous avez fait là de la belle besogne,
vous et vos gens à tablier: vous qui faisiez tant de cas de
la voix des artisans et du souffle de vos mangeurs d'ail.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000919">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000942">Il renversera votre Rome sur vos têtes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000920">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000943">Oui, aussi aisément que le bras d'Hercule
secouait de l'arbre un fruit mûr. Vous avez fait là une
magnifique besogne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000921">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000944">Mais votre nouvelle est-elle bien vraie?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000922">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000945">Oui, oui; et vous pâlirez avant de la trouver
fausse. Toutes les régions d'alentour se révoltent avec
joie. Ceux qui résistent sont raillés de leur stupide
valeur, et périssent en véritables insensés. Et qui peut le
blâmer? Vos ennemis et les siens trouvent en lui quelque
chose de grand et d'extraordinaire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000923">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000946">Nous sommes tous perdus, si ce grand
homme n'a pitié de nous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000924">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000947">Et qui ira l'implorer? pas les tribuns: ce
serait une honte. Le peuple mérite sa clémence, comme
le loup mérite la pitié des bergers. Et ses meilleurs amis,
s'ils disaient: «Sois miséricordieux pour Rome,» se conduiraient
envers lui comme ceux qui ont mérité sa haine,
et se montreraient ses ennemis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000925">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000948">Vous avez raison. Pour moi, je le verrais
près de ma maison, un tison ardent à la main pour la
brûler, que je ne n'aurais pas le front de lui dire: «Je
t'en conjure, arrête.» <stage type="business" xml:id="fra-stage-000199">(Aux tribuns.)</stage>—Vous avez fait là
un beau coup, avec vos ruses; vous avez bien réussi!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000926">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000949">Vous avez jeté toute la ville dans une consternation
qui n'a jamais eu d'égale, et jamais le salut
de Rome ne fut plus désespéré.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000927">
            <speaker>LES TRIBUNS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000950">Ne dites pas que c'est nous qui avons
attiré ce malheur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000928">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000951">Qui donc? Est-ce nous? nous l'aimions, il
est vrai; mais, en nobles lâches et ingrats, nous avons
laissé le champ libre à votre populace, qui l'a chassé au
milieu des huées.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000929">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000952">Mais je crains bien qu'elle ne l'y rappelle à
grand cris. Aufidius, le second des mortels après
Coriolan, lui obéit en tout, comme s'il n'était que son
officier. Le désespoir est toute la politique, la force et la
défense que Rome peut leur opposer.
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000200">(Il entre une foule de citoyens.)</stage></p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000930">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000953">Voici la foule.—Et Aufidius est donc avec
lui? C'est vous qui avez infecté l'air d'une nuée de vos
sales bonnets, en demandant, avec des huées, l'exil de
Coriolan. Le voilà maintenant qui revient à la tête d'une
armée furieuse, et chaque cheveu de ses soldats sera un
fouet pour vous; autant vous êtes d'impertinents qui
avez jeté vos chapeaux en l'air, autant il en foulera aux
pieds pour vous payer de vos suffrages. N'importe, s'il
ne faisait de vous tous qu'un charbon, vous l'auriez mérité.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000931">
            <speaker>TOUS LES CITOYENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000954">Il est vrai; nous entendons débiter
des nouvelles bien effrayantes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000932">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000955">Pour moi, quand j'ai crié: <hi rend="italic">Bannissez-le!</hi>
j'ai dit aussi que c'était bien dommage.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000933">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000956">Et moi aussi, je l'ai dit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000934">
            <speaker>TROISIÈME CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000957">J'ai dit la même chose; et, il faut
l'avouer, c'est ce qu'a dit le plus grand nombre d'entre
nous: ce que nous avons fait, nous l'avons fait pour le
mieux; et, quoique nous ayons volontiers consenti à
son exil, ce fut cependant contre notre volonté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000935">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000958">Oh! vous êtes de braves gens: criards!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000936">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000959">Vous avez fait là un joli coup, vous et
vos aboyeurs! <stage type="business" xml:id="fra-stage-000201">(<hi rend="italic">A Cominius</hi>.)</stage> Nous rendrons-nous au
Capitole?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000937">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000960">Sans doute. Et que faire autre chose?</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000202">(Ils sortent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000938">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000203">au peuple</stage>
            <p xml:id="fra-p-000961">Allez, bons citoyens; rentrez dans
vos maisons: ne prenez point l'épouvante. Ces deux
hommes sont d'un parti qui serait bien joyeux que ces
nouvelles fussent vraies, tout en feignant le contraire.
Retirez-vous, et ne montrez point d'alarme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000939">
            <speaker>PREMIER CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000962">Que les dieux nous soient propices!
Allons, concitoyens, retirons-nous.—Je l'ai toujours dit,
moi, que nous avions tort de le bannir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000940">
            <speaker>SECOND CITOYEN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000963">Et nous avons tous dit la même
chose: mais venez, rentrons.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000204">(Ils sortent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000941">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000964">Je n'aime point cette nouvelle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000942">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000965">Ni moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000943">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000966">Allons au Capitole. Je voudrais pour la moitié
de ma fortune pouvoir changer cette nouvelle en mensonge.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000944">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000967">Je vous prie, allons-nous-en.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000205">(Les deux tribuns s'en vont.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="7" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-004-scene-007">
          <head>SCÈNE VII</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000206">Un camp à une petite distance des portes de Rome.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000207">AUFIDIUS ET SON LIEUTENANT.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000945">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000968">Passent-ils toujours sous les drapeaux du
Romain?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000946">
            <speaker>LE LIEUTENANT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000969">Je ne conçois pas quel sortilége il a
pour les attirer; mais vos soldats ont pour lui une espèce
de culte. A table, il est le sujet de leurs entretiens; après
le repas, c'est encore à lui que s'adressent leurs sentiments
et leurs voeux; et vous êtes mis à l'arrière-plan,
seigneur, dans cette expédition, même par les
vôtres.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000947">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000970">C'est ce que je ne pourrais empêcher à présent,
sans rendre notre entreprise boiteuse. Je le vois
bien aujourd'hui, il se conduit avec plus d'orgueil,
même vis-à-vis de moi, que je ne l'ai prévu lorsque je
l'ai accueilli et embrassé. Mais c'est sa nature, et il faut
bien que j'excuse quelque temps ce qu'il est impossible
de corriger.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000948">
            <speaker>LE LIEUTENANT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000971">Moi, je souhaiterais, seigneur, pour
vos propres intérêts, que vous ne l'eussiez pas associé
au commandement; je voudrais qu'il eût reçu des ordres
de vous, ou bien que vous l'eussiez laissé agir seul.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000949">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000972">Je te comprends à merveille; et sois sûr
qu'il ne se doute pas de ce que je pourrai dire contre
lui, lorsqu'il aura à rendre ses comptes. Quoiqu'il semble,
et c'est ce qu'il croit lui-même ainsi que le vulgaire,
qu'il conduit tout heureusement et qu'il sert sans réserve
les intérêts des Volsques, quoiqu'il combatte
comme un lion, et qu'il triomphe aussitôt qu'il tire
l'épée; cependant il est un point qu'il a laissé imparfait,
et qui fera sauter sa tête ou la mienne, lorsque nous
viendrons tous deux à rendre nos comptes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000950">
            <speaker>LE LIEUTENANT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000973">Dites-moi, général, pensez-vous qu'il
emporte Rome?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000951">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000974">Toutes les places se rendent à lui avant
même qu'il arrive devant leurs murs, et la noblesse de
Rome est pour lui. Les sénateurs et les patriciens sont
aussi ses amis. Les tribuns ne sont pas des soldats; et le
peuple sera aussi prompt à le rappeler qu'il l'a été à le
bannir. Je pense qu'il sera pour Rome ce qu'est pour le
poisson l'orfraie, qui s'en empare par le droit de souveraineté
qu'il tient de la nature. D'abord il a servi
l'État en brave citoyen; mais il n'a pu porter ses honneurs
avec modération: soit orgueil, vice qu'engendrent
des succès journaliers, et que n'évite jamais l'homme
heureux; soit inhabileté à profiter des occasions dont il
a pu disposer, soit impossibilité naturelle de prendre
une autre attitude sur les sièges du sénat que sous le
casque, et de gouverner la paix moins rudement que la
guerre: un seul de ces défauts (car je lui rends justice, il
ne les a pas tous, ou du moins il n'a de chacun qu'une
teinte légère), un seul de ces défauts a suffi, pour le faire
craindre, haïr et bannir. Il n'a du mérite que pour l'étouffer
dès qu'il parle. Ainsi nos vertus sont soumises
aux circonstances, qui souvent les interprètent mal. Une
vertu qui aime à se faire valoir elle-même trouve son
tombeau dans la tribune où elle monte pour exalter ses
actions. Un feu étouffe un autre feu; un clou chasse un
autre clou; un droit renverse un autre droit; la force
périt par une autre force—Allons, éloignons-nous.
Marcius, quand Rome sera ta proie, tu seras le plus misérable
des hommes, et tu ne tarderas pas à devenir la
mienne.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000208">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
      </div>
      <div type="act" n="5" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-005">
        <head>ACTE CINQUIÈME</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-005-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000209">Une place publique de Rome.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000210">MÉNÉNIUS, COMINIUS, SICINIUS, BRUTUS
<hi rend="italic">et autres Romains</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000952">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000975">Non, je n'irai point: vous entendez ce qu'il
a dit à Cominius, qui fut jadis son général, et qui l'aima
de l'amitié la plus tendre. Moi, il m'appelait son père:
mais que lui importe à présent?—Allez-y, vous qui l'avez
banni: prosternez-vous à mille pas de sa tente, et
cherchez à genoux le chemin de sa clémence; s'il n'a
écouté Cominius qu'avec indifférence, je reste chez moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000953">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000976">Il affectait de ne me pas connaître.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000954">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000977">L'entendez-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000955">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000978">Cependant il m'a nommé une fois par mon
nom; je lui ai rappelé notre ancienne liaison, et tout le
sang que nous avons perdu dans les combats à côté l'un
de l'autre. Il a refusé de répondre au nom de Coriolan
que je lui donnais et à tous ses autres noms. «Il n'était
plus, disait-il, qu'une espèce de néant; il voulait rester
sans titre, jusqu'à ce qu'il s'en fût forgé un au feu
de Rome en flammes.»</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000956">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000979">Eh bien! vous voyez: oh! vous avez fait là
un beau chef-d'oeuvre, vous autres, tribuns qui avez
tout fait pour que le charbon fût à bon marché dans
Rome! Oh! vous laisserez après vous un noble souvenir!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000957">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000980">Je lui ai représenté combien il était glorieux
de pardonner à ceux qui n'espéraient plus rien. Il
m'a répondu que c'était une prière bien avilissante pour
un État, que d'implorer le pardon d'un homme qu'il
avait banni.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000958">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000981">Très-bien; pouvait-il en dire moins?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000959">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000982">J'ai tenté de réveiller sa tendresse pour ses
amis particuliers. Sa réponse a été qu'il ne pouvait pas
perdre son temps à les trier et à les séparer d'un amas de
chaume corrompu; que ce serait une folie, pour un ou
deux bons grains, de ne point brûler cet amas infect.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000960">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000983">Pour un ou deux bons grains! J'en suis
un; sa mère, sa femme, son enfant, et ce brave Romain,
c'est nous qui sommes les grains qu'il voudrait sauver
de l'incendie: et vous, tribuns, vous êtes le chaume corrompu
qu'on sent de plus haut que la lune: il faudra
donc que nous soyons brûlés à cause de vous!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000961">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000984">De grâce, un peu de patience. Si vous refusez
votre appui dans une extrémité aussi imprévue, ne
nous reprochez pas du moins notre détresse. Je n'en
doute point; si vous vouliez défendre la cause de votre
patrie, votre éloquence, bien plus que l'armée que nous
pouvons rassembler à la hâte, arrêterait notre concitoyen.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000962">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000985">Non, je ne veux point m'en mêler.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000963">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000986">Je vous en conjure, allez le trouver.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000964">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000987">Eh! qu'y ferai-je?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000965">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000988">Essayez du moins ce que peut pour Rome
l'amitié que vous porte Marcius.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000966">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000989">Fort bien; pour revenir vous dire que
Marcius m'a renvoyé, comme il a renvoyé Cominius,
sans vouloir m'entendre. Et qu'aurai-je gagné à cette
démarche? Je reviendrai confus comme un ami rebuté
par son ami, et pénétré de douleur de sa cruelle indifférence;
car convenez que cela arrivera.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000967">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000990">Votre bonne volonté méritera du moins les
remerciements de Rome; et votre patrie mesurera sa reconnaissance
à tout le bien que vous aurez voulu lui
faire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000968">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000991">Allons, je veux bien le tenter: je crois
qu'il m'écoutera. Cependant, la façon dont il s'est mordu
les lèvres, et dont il a marmotté entre ses dents, en recevant
ce bon Cominius, ne m'encourage guère.—Non, il
n'aura pas été pris dans un moment favorable; sans
doute il n'avait pas dîné. Le matin, quand le sang refroidi
n'enfle plus nos veines, nous sommes maussades,
durs, et incapables de donner et de pardonner: mais
quand nous avons rempli les canaux de notre sang par
le vin et la bonne chère, l'âme est plus flexible que dans
les heures d'un jeûne religieux: j'attendrai donc, pour
lui présenter ma requête, le moment qui suivra son repas,
et alors j'attaquerai son coeur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000969">
            <speaker>BRUTUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000992">Vous connaissez trop bien le chemin qui y
conduit pour perdre vos pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000970">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000993">Je vous le promets; d'honneur, je vais le
tenter; advienne que pourra! Avant peu vous saurez quel
est mon succès.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000211">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000971">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000994">Coriolan ne voudra jamais l'entendre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000972">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000995">Croyez-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000973">
            <speaker>COMINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000996">Je vous dis qu'il est comme sur un trône
d'or: son oeil est enflammé comme s'il voulait brûler
Rome. Le souvenir de son injure tient l'entrée de son
coeur fermée à la pitié. Je me suis mis à genoux devant
lui; et à peine m'a-t-il dit, d'une voix faible: <hi rend="italic">Levez-vous!</hi>
et il m'a congédié ainsi, d'un geste muet de sa main.
Ensuite il m'a fait remettre un écrit contenant ce qu'il
voulait faire et ce qu'il'ne voulait pas faire, protestant
qu'il s'était engagé par serment à s'en tenir à ses conditions:
en sorte que toute espérance est vaine, à
moins que sa noble mère et sa femme, qui, à ce que
j'apprends, sont dans le dessein d'aller le solliciter elles-mêmes,
ne viennent à bout de lui arracher le pardon de
sa patrie. Ainsi quittons cette place, et allons, par nos
instances, encourager leur résolution et hâter leur démarche.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000212">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-005-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000213">Les avant-postes du camp des Volsques devant Rome.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000214">SENTINELLES <hi rend="italic">montant la garde.</hi>
(Ménénius s'approche d'elles.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000974">
            <speaker>PREMIER SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000997">Halte-là: d'où es-tu?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000975">
            <speaker>SECOND SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000998">Arrière, retourne sur tes pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000976">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000999">Vous faites votre devoir en braves soldats;
c'est bien: mais permettez; je suis un fonctionnaire
de l'Etat, et je viens pour parler à Coriolan.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000977">
            <speaker>PREMIER SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001000">De quel lieu venez-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000978">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001001">De Rome.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000979">
            <speaker>PREMIER SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001002">Vous ne pouvez pas avancer: il
faut retourner sur vos pas. Notre général ne veut plus
écouter personne venant de Rome.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000980">
            <speaker>SECOND SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001003">Vous verrez votre Rome environnée
de flammes avant que vous parliez à Coriolan.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000981">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001004">Mes braves amis, si vous avez entendu
votre général parler de Rome et des amis qu'il y conserve,
il y a mille à parier contre un que, dans ses récits, mon
nom aura frappé votre oreille. Mon nom est Ménénius.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000982">
            <speaker>PREMIER SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001005">Soit: rebroussez chemin; la vertu
de votre nom n'est pas un passe-port ici.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000983">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001006">Je te dis, camarade, que ton général est
mon intime ami: j'ai été le livre qui a publié toutes ses
belles actions, et qui a déployé aux yeux des hommes
toute l'étendue de sa renommée sans rivale. J'ai toujours
appuyé mes amis de mon témoignage (et il est le premier
de mes amis), portant mon zèle jusqu'aux dernières limites
de la vérité. Quelquefois même, semblable à la
boule roulant sur une pente trompeuse, j'ai été tomber
au delà du but, et j'ai presque imprimé le sceau du mensonge
sur la louange; tu vois, camarade, que tu dois me
laisser passer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000984">
            <speaker>PREMIER SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001007">En vérité, seigneur, quand vous
auriez débité en sa faveur autant de mensonges que vous
avez déjà dit de paroles, vous ne passeriez pas. Non,
quand il y aurait autant de vertu à mentir qu'à vivre
chastement. Ainsi, retournez sur vos pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000985">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001008">Je te prie, mon ami, souviens-toi bien
que mon nom est Ménénius, le partisan déclaré de ton
général.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000986">
            <speaker>SECOND SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001009">Quelque déterminé menteur que
vous ayez pu être à sa louange, comme vous vous vantez
de l'avoir été, je suis un homme, moi, qui vous dirai la
vérité sous ses ordres; en conséquence, vous ne passerez
pas. Reprenez votre chemin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000987">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001010">A-t-il dîné? Pouvez-vous me le dire? Car
je ne veux lui parler qu'après diner.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000988">
            <speaker>PREMIER SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001011">Vous êtes un Romain, dites-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000989">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001012">Je le suis, comme l'est ton général.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000990">
            <speaker>PREMIER SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001013">Vous devriez donc haïr Rome comme
il la hait.—Pouvez-vous bien, après avoir chassé de vos
portes votre défenseur, et, cédant à une ignorante populace,
envoyé votre bouclier à vos ennemis; pouvez-vous
espérer d'arrêter ses vengeances avec les vains gémissements
de vos vieilles femmes, les mains suppliantes de
vos jeunes filles, ou l'intercession impuissante d'un radoteur
décrépit comme vous? Pensez-vous que votre faible
souffle éteindra les flammes qui sont prêtes à embraser
votre ville? Non, vous êtes dans l'erreur. Ainsi, retournez
à Rome, et préparez-vous à subir votre arrêt: vous
êtes tous condamnés; notre général a juré qu'il n'y avait
plus ni pardon ni répit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000991">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001014">Coquin! sais-tu bien que si ton capitaine
me savait ici, il me traiterait avec distinction?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000992">
            <speaker>SECOND SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001015">Allons, mon capitaine ne vous connaît
pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000993">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001016">C'est ton général que je veux dire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000994">
            <speaker>PREMIER SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001017">Mon général ne s'embarrasse guère
de vous. Retirez-vous, vous dis-je, si vous ne voulez pas
voir répandre le peu de sang qui coule dans vos veines.
Retirez-vous!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000995">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001018">Comment donc, camarade! camarade!</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000215">(Entre Coriolan avec Aufidius.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000996">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001019">De quoi s'agit-il?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000997">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000216">à la sentinelle</stage>
            <p xml:id="fra-p-001020">Maintenant, mon camarade,
je vais te faire avoir ce que tu mérites: tu verras que
l'on me considère ici, tu verras qu'une imbécile de sentinelle
comme toi ne peut pas m'empêcher d'approcher
de mon fils Coriolan; devine, à la manière dont il va me
traiter, si tu n'es pas à deux doigts de la potence, ou de
quelque autre mort plus lente et plus cruelle: regarde
bien, et tremble sur le sort qui t'attend.—<stage type="business" xml:id="fra-stage-000217"><hi rend="italic">(A Coriolan.)</hi></stage>
Que les dieux assemblés à toutes les heures s'occupent
sans cesse de ton bonheur et qu'ils t'aiment seulement
autant que t'aime ton vieux père Ménénius! O mon fils,
mon fils! tu prépares des flammes pour nous! Regarde,
voici de l'eau pour les éteindre. J'ai eu de la peine à me
résoudre à venir vers toi; mais chacun m'assurant que
je pouvais seul te fléchir, j'ai été poussé hors de nos
portes par des soupirs. Je te conjure de pardonner à
Rome et à tes concitoyens suppliants. Que les dieux propices
apaisent ta fureur, et en fassent tomber le dernier
ressentiment sur ce misérable qui, comme un bloc insensible,
m'a refusé tout accès auprès de toi!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000998">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001021">Loin de moi!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000999">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001022">Comment, <hi rend="italic">loin de moi</hi>!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001000">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001023">Je ne connais plus; ni femme, ni mère,
ni enfant. Ma volonté ne m'appartient plus; elle est engagée
au service d'autrui: et quoique je me doive à moi
ma vengeance personnelle, le pardon de Rome est dans
le coeur des Volsques. Nous avons été unis par l'amitié;
un ingrat oubli en empoisonnera le souvenir plutôt que
de permettre à ma pitié de me rappeler combien nous
fûmes intimes. Ainsi, laisse-moi: mon oreille oppose à
tes demandes une dureté plus inflexible que le fer que
vos portes opposent à ma force. Pourtant, car je t'ai tendrement
aimé, prends avec toi cet écrit; je l'ai tracé
pour toi, et je te I'aurais envoyé. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000218">(<hi rend="italic">Il lui remet un papier.</hi>)</stage>
Pas un mot de plus, Ménénius, je ne l'écouterai pas de toi.
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000219"><hi rend="italic">(Il lui tourne le dos et le quitte.)—(A Aufidius.)</hi></stage> Ce vieillard,
Aufidius, était pour moi un père dans Rome; et tu vois....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001001">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001024">Tu sais soutenir ton caractère.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000220">(Ils sortent ensemble.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-001002">
            <speaker>PREMIER SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001025">Eh bien! votre nom est donc Ménénius?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001003">
            <speaker>SECOND SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001026">C'est un nom, comme vous voyez,
dont le charme est bien puissant!—Vous savez par quel
chemin on retourne à Rome?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001004">
            <speaker>PREMIER SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001027">Avez-vous vu comme nous avons
été réprimandés pour avoir barré le passage à Votre
Grandeur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001005">
            <speaker>SECOND SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001028">Croyez-vous que j'aie sujet de m'évanouir
de peur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001006">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001029">Je ne m'embarrasse plus ni du monde ni
de votre général. Pour des être tels que vous, je puis à
peine penser qu'ils existent, tant vous êtes petits à mes
yeux! Celui qui est décidé à se donner la mort lui-même
ne la craint point d'un autre. Que votre général suive à
son gré ses fureurs. Demeurez longtemps ce que vous
êtes, et puisse votre misère s'accroître avec vos années!
Je vous dis ce qu'on m'a dit: <hi rend="italic">Loin de moi</hi>!</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000221">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-001007">
            <speaker>PREMIER SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001030">Un noble mortel, je le garantis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001008">
            <speaker>SECOND SOLDAT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001031">Le noble mortel, c'est notre général.
C'est un rocher, un chêne que le vent ne peut ébranler.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000222">(Les soldats s'éloignent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-005-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000223">La tente de Coriolan.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000224"><hi rend="italic">Entrent</hi> CORIOLAN, AUFIDIUS <hi rend="italic">et autres</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-001009">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001032">Demain, nous rangeons notre armée devant
les murs de Rome. Toi, mon collègue, dans cette
expédition, tu dois rendre compte au sénat volsque de la
franchise que j'ai mise dans ma conduite.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001010">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001033">Oui, tu n'as considéré que les intérêts des
Volsques; tu as fermé l'oreille à la prière universelle de
Rome; tu ne t'es permis aucune conférence secrète, pas
même avec tes plus intimes amis, qui se croyaient sûrs
de te gagner.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001011">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001034">Le dernier, ce vieillard que j'ai renvoyé à
Rome, le coeur brisé, m'aimait plus tendrement que
n'aime un père: oui, il m'aimait comme son dieu. Leur
dernière ressource était de me renvoyer. C'est pour l'amour
de lui, malgré la dureté que je lui ai montrée, que
j'ai offert encore une fois les premières conditions: tu
sais qu'ils les ont refusées; maintenant ils ne peuvent
plus les accepter. C'était uniquement pour ne pas refuser
tout à ce vieillard, qui se flattait d'obtenir bien davantage;
et c'est lui avoir accordé bien peu. A présent, de
nouvelles députations, de nouvelles requêtes, ni de la
part de l'État, ni de celle de mes amis particuliers, je
n'en veux plus écouter désormais.—Ah! quelles sont ces
clameurs? <stage type="business" xml:id="fra-stage-000225">(<hi rend="italic">On entend des cris</hi>.)</stage> Vient-on tenter de me
faire enfreindre mon serment, au moment même où je
viens de le prononcer? Je ne l'enfreindrai pas.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000226">(Entrent Virgilie, Volumnie, Valérie, le jeune Marcius, avec
un cortége de dames romaines, toutes en robe de deuil.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-001012">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000227">de loin, les voyant avancer</stage>
            <p xml:id="fra-p-001035">Ah! c'est ma
femme qui marche à leur tête; puis la vénérable mère
dont le sein m'a porté, tenant par la main l'enfant de
son fils.—Mais, loin de moi, tendresse! Que tous les
liens, tous les droits de la nature s'anéantissent! Que ma
seule vertu soit d'être inflexible! Que m'importent cette
humble attitude, ou ces yeux de colombe qui rendraient
les dieux parjures? Je m'attendris, et je ne suis pas formé
d'une argile plus dure que les autres hommes. Ma mère
fléchissant le genou devant moi! C'est comme si le mont
Olympe s'humiliait devant une taupinière. Et mon jeune
enfant, dont le visage semble me supplier; et la nature
qui me crie: «Ne refuse pas!» Que les Volsques promènent
la charrue et la herse sur les ruines de Rome et
de l'Italie entière, je ne serai point assez stupide pour
obéir à un aveugle instinct. Je veux rester insensible,
comme si l'homme était le seul auteur de son existence,
et qu'il ne connût point de parents.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001013">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001036">Mon maître et mon époux!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001014">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001037">Je ne vous vois plus avec les mêmes yeux
qu'à Rome.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001015">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001038">La douleur, qui nous offre à vous si changées,
vous le fait croire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001016">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001039">Comme un acteur imbécile, j'ai déjà oublié
mon rôle; je reste court, et suis tout prêt d'essuyer un
affront complet.—O toi, la plus chère partie de moi-même,
pardonne à ma tyrannie; mais ne me dis jamais:
Pardonne aux Romains.—Oh! donne-moi un baiser qui
dure autant que mon exil, qui soit aussi doux que me
l'est la vengeance.—Par la reine jalouse des cieux, le
baiser, ma bien-aimée, que tu me donnas en partant de
Rome, mes lèvres fidèles l'ont toujours depuis conservé
pur et vierge.—O dieux! je me répands en vaines paroles,
et je laisse la plus respectable mère de l'univers,
sans l'avoir encore saluée.—Tombe à genoux, Coriolan,
et montre ici un sentiment de respect plus profond que
les enfants vulgaires. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000228">(<hi rend="italic">Il se met à genoux</hi>.)</stage></p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001017">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001040">O lève-toi, mon fils, et sois béni des dieux!
c'est moi qui tombe à genoux devant toi sans autre
coussin que ces cailloux, et qui te montre un respect
déplacé entre une mère et son enfant. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000229">(<hi rend="italic">Elle s'agenouille</hi>.)</stage></p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001018">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001041">Que faites-vous? Vous, à genoux devant
moi! devant le fils dont vous avez châtié l'enfance! Alors
que les cailloux du rivage stérile attaquent les étoiles;
que les vents mutinés arrachent les cèdres orgueilleux
et les lancent contre l'orbe de feu du soleil: c'est supprimer
l'impossible que de faire naturellement ce qui ne
peut pas être.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001019">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001042">Tu es mon guerrier; j'ai contribué à te
former à la guerre.—Connais-tu cette femme?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001020">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001043">Oui, la noble soeur de Publicola; l'astre le
plus doux de Rome, chaste comme la neige la plus pure
que l'hiver suspende au temple de Diane: chère Valérie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001021">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001044">Voici un imparfait abrégé de vous deux
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000230">(<hi rend="italic">montrant le jeune Marcius</hi>)</stage>, qui, développé et agrandi par
les années, pourra ressembler en tout à son père.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001022">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001045">Que le dieu des guerriers, de l'aveu du
souverain Jupiter, remplisse ton âme de noblesse! Deviens
invulnérable à la honte, et parais un jour sur les
champs de bataille, comme le phare brillant sur le bord
des mers, qui brave tous les coups de l'orage et sauve
ceux qui le voient!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001023">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001046">Enfant, mettez-vous à genoux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001024">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001047">Voilà mon brave enfant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001025">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001048">Eh bien! cet enfant, cette femme, ta femme
et moi, nous t'adressons notre prière.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001026">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001049">Je vous conjure, arrêtez: ou si vous voulez
me faire une demande, avant tout, souvenez-vous bien
de ceci, de ne pas vous offenser si je vous refuse ce
que j'ai juré de n'accorder jamais. Ne me demandez
pas de renvoyer mes soldats, ou de capituler encore
avec les artisans de Rome. Ne me dites pas que je suis
dénaturé. Ne cherchez pas à calmer mes fureurs et ma
vengeance par vos raisons de sang-froid.....</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001027">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001050">C'est assez! N'en dis pas davantage: tu
viens de nous dire que tu ne nous accorderais rien; car
nous n'avons rien autre chose à te demander, que ce
que tu nous refuses déjà. Mais alors nous demanderons
que, si nous succombons dans notre requête, le blâme
en retombe sur ta dureté. Écoute-nous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001028">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001051">Aufidius, et vous, Volsques, prêtez l'oreille;
car nous n'écouterons aucune demande de Rome en secret.
Votre requête?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001029">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001052">Quand nous resterions muettes et sans
parler, ces tristes vêtements et le dépérissement de nos
visages te diraient assez quelle vie nous avons menée
depuis ton exil. Réfléchis en toi-même, et juge si tu ne
vois pas en nous les plus malheureuses femmes de la
terre. Ta vue, qui devrait nous faire verser des larmes
de joie, faire tressaillir nos coeurs de plaisir, nous fait
verser des larmes de désespoir, et trembler de crainte et
de douleur, en montrant aux yeux d'une mère, d'une
femme, d'un enfant, un fils, un époux et un père, qui
déchire les entrailles de sa patrie. Et c'est à nous, infortunées,
que ta haine est surtout fatale. Tu nous enlèves
jusqu'au pouvoir de prier les dieux, douceur qui reste à
tous les malheureux, excepté à nous. Car, comment pouvons-nous,
hélas! comment pouvons-nous prier les dieux
pour notre patrie, comme c'est notre devoir, et les prier
pour ta victoire, comme c'est aussi notre devoir? Hélas!
il nous faut perdre, ou notre chère patrie qui nous a
nourries, ou toi, qui faisais notre consolation dans notre
patrie. De quelque côté que nos voeux s'accomplissent,
nous trouvons partout le plus grand des malheurs; car
il faudra te voir ou traîné comme un esclave rebelle,
chargé de fers, le long de nos rues, ou foulant en triomphe
sous tes pieds les ruines de ton pays, et portant la
palme de la victoire pour prix d'avoir bravement versé
le sang de ta femme et de tes enfants. Pour moi, mon
fils, je ne me propose pas d'attendre l'événement de la
fortune, ni le dénoûment de cette guerre. Si je ne puis te
déterminer à montrer une noble clémence aux deux
partis, plutôt que de chercher la ruine de l'un des deux
pour envahir ta patrie, il te faudra marcher (sois-en sûr,
tu ne le feras pas) sur le sein de ta mère, qui t'a conçu
et mis au monde.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001030">
            <speaker>VIRGILIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001053">Oui, et sur mon sein aussi, qui t'a donné cet
enfant pour faire revivre ton nom dans l'avenir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001031">
            <speaker>L'ENFANT</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001054">Il ne marchera pas sur moi, je me sauverai;
et quand je serai plus grand, alors je me battrai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001032">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000231">ému</stage>
            <p xml:id="fra-p-001055">Pour n'être pas faible et sensible
comme une femme, il ne faut voir ni un enfant ni le
visage d'une femme.—Je me suis arrêté trop longtemps.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000232">(Il se lève.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-001033">
            <speaker>VOLUMNIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001056">Non, ne nous quitte pas ainsi. Si l'objet de
notre prière était de te demander de sauver les Romains
en détruisant les Volsques que tu sers, tu aurais raison
de nous condamner comme des ennemies de ton honneur.
Non: notre prière est que tu les réconcilies ensemble;
que les Volsques puissent dire: «Nous avons
montré cette clémence», les Romains: «Nous l'avons
acceptée;» et que les deux partis te saluent ensemble
en criant: Que les dieux bénissent Coriolan, qui nous
a procuré cette paix!—Tu sais, mon illustre fils, que
l'événement de la guerre est incertain: mais ce qui
est certain, c'est que, si tu subjugues Rome, le fruit que
tu en recueilleras sera un nom chargé de malédictions
répétées; et l'histoire dira de toi: «Ce fut un brave guerrier:
mais il a effacé sa gloire par sa dernière action; il
a détruit son pays, et son nom ne passa aux générations
suivantes que pour en être abhorré.»—Réponds-moi,
mon fils; tu as toujours aspiré aux plus sublimes
efforts de l'honneur; tu étais jaloux d'imiter les dieux,
qui tonnent souvent sur les mortels, mais qui ne déchirent
que l'air du bruit de leur tonnerre, et ne font éclater
leur foudre que sur un chêne insensible.—Pourquoi
ne me réponds-tu pas? Penses-tu qu'il soit honorable
pour un mortel généreux de se souvenir toujours de
l'injure qu'il a reçue?—Ma fille, parle-lui.—Il ne s'embarrasse
pas de tes pleurs.—Parle donc, toi, mon enfant;
peut-être que ta faiblesse le touchera plus que nos raisons.—Il
n'est point dans le monde entier de fils plus
redevable à sa mère; et, cependant, il me laisse ici parler
en vain comme si je déclamais sur des tréteaux. Va,
tu n'as jamais montré dans ta vie aucun égard pour ta
tendre mère; tandis que, comme une pauvre poule, qui
ne désire pas d'avoir plus d'un poussin, elle t'a élevé
pour la guerre et t'a comblé d'honneurs pendant la paix.—Dis
que ma requête est injuste, et chasse-moi avec
mépris de ta présence; mais si elle ne l'est pas, tu manques
à ton devoir, et les dieux te puniront de me refuser
la déférence qui est due à une mère.—Il se détourne de
nous. À genoux, femmes; faisons-lui honte de cette humiliation.—Sans
doute il doit bien plus d'orgueil à son
surnom, de Coriolan, que de pitié à nos prières. Fléchissons
encore une fois le genou devant lui; ce sera notre
dernière supplication, et puis nous allons retourner dans
Rome, et mourir parmi nos concitoyens,—Ah! du moins,
daigne nous accorder un regard. Ce jeune enfant, qui ne
peut exprimer ce qu'il voudrait dire, mais qui tombe à
genoux et tend ses mains vers toi pour nous imiter,
appuie notre demande de raisons plus fortes que tu n'en
as de la refuser.—Allons, partons. Oui, cet homme a une
Volsque pour mère: sa femme habite à Corioles; et si
ce jeune enfant lui ressemble, c'est un effet du hasard.—Laisse-nous
partir.—Je ne dis plus rien, jusqu'à ce
que je voie notre patrie en feu, et alors je retrouverai la
parole.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001034">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001057">O ma mère! ma mère! <stage type="business" xml:id="fra-stage-000233">(<hi rend="italic">Il la prend par la</hi>
<hi rend="italic">main sans parler</hi>.)</stage> Ah! qu'avez-vous fait? Voyez, le ciel
s'entr'ouvre, et les dieux abaissent leurs regards sur
cette plaine, et ils sourient de pitié en voyant cette scène
contre nature... O ma mère, ma mère! Oh! vous remportez
une heureuse victoire pour Rome! mais quant à
votre fils, ah! croyez-le, croyez-le, cette victoire, que
vous remportez sur lui, lui est bien funeste, si elle ne
lui devient pas mortelle. Mais n'importe! j'accepte ma
destinée.—Aufidius, quoique je ne puisse plus poursuivre
la guerre que j'avais promise, je ferai une paix
convenable.—Mais quoi! généreux Aufidius; si tu étais à
ma place, parle, aurais-tu moins écouté une mère? Aurais-tu
pu lui moins accorder? Réponds, Aufidius.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001035">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001058">J'ai été vivement ému.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001036">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001059">Ah! j'oserais le jurer que tu l'as été. Et ce
n'était pas chose facile de forcer mes yeux à verser les
larmes de la compassion. Mais, brave général, quelle
paix veux-tu faire? Donne-moi tes conseils. Pour moi, je
ne rentrerai pas à Rome; je retourne avec toi à Antium,
et je te prie de m'appuyer dans ma défense. O ma mère!
ma femme!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001037">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000234">à part</stage>
            <p xml:id="fra-p-001060">Je suis bien aise que tu aies mis en
contradiction ta pitié et ton honneur; je saurai tirer
parti de ceci pour rétablir ma fortune dans son premier
état.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000235">(Les dames romaines font des signes à Coriolan, qui leur dit:)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-001038">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001061">Oui, tout à l'heure; mais nous viderons
ensemble quelques coupes, et vous remporterez à Rome
des preuves plus visibles que des paroles, dans le traité
que nous aurons scellé sous des conditions égales...
Venez; entrez dans notre tente. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000236">(<hi rend="italic">A Volumnie et à Virgilie.</hi>)</stage>
Et vous, illustres Romaines, vous méritez que Rome vous
élève un temple: toutes les épées de l'Italie, tous ses
soldats ligués ensemble n'auraient pas eu le pouvoir de
faire cette paix.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000237">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="4" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-005-scene-004">
          <head>SCÈNE IV</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000238">La place publique de Rome.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000239">MÉNÉNIUS ET SICINIUS.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-001039">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001062">Voyez-vous là-bas ce coin du Capitole,
cette pierre qui forme l'angle?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001040">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001063">Oui; mais à quel propos?...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001041">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001064">Si vous pouvez la déplacer avec votre petit
doigt, alors il y a lieu d'espérer que les dames de Rome,
et surtout sa mère, pourront le fléchir: mais moi je dis
qu'il n'y a pas le moindre espoir qu'elles y réussissent.
Nos têtes sont dévouées: nous ne faisons plus qu'attendre
ici l'exécution de notre arrêt.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001042">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001065">Est-il possible qu'en si peu de temps les dispositions
d'un homme éprouvent un si grand changement?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001043">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001066">Il y a de la différence entre un ver et un
papillon; cependant le papillon n'était qu'un ver dans
l'origine; de même ce Marcius, d'homme est devenu un
dragon: il a des ailes et a cessé d'être une créature rampante.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001044">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001067">Il aimait tendrement sa mère.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001045">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001068">Et moi, il m'aimait tendrement aussi; et il
ne se souvient pas plus de sa mère qu'un cheval de huit
ans. L'aigreur de son visage tourne les grappes mûres.
Quand il marche, il se meut comme une machine de
guerre, et la terre tremble sous ses pas. Son oeil percerait
une cuirasse du trait de son regard; sa voix a le
son lugubre d'une cloche funèbre, et son murmure
ressemble au bruit sourd du tonnerre. Il est assis sur son
siége comme s'il eût été fait pour Alexandre. Ce qu'il
commande est exécuté en un clin d'oeil: il ne lui manque
d'un dieu que l'éternité, et un ciel pour trône.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001046">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001069">Qu'il ait pitié de nous, si tout ce que vous
dites est vrai!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001047">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001070">Je le peins d'après son caractère. Vous
verrez quelle grâce aura obtenue sa mère. Il n'y a pas
plus de pitié en lui qu'il n'y a de lait dans un tigre:
notre pauvre Rome en va faire l'épreuve; et voilà ce qui
vous doit être imputé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001048">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001071">Que les dieux nous soient propices!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001049">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001072">Non; les dieux refuseront de nous être
propices dans une telle circonstance. Quand nous l'avons
banni, nous n'avons pas respecté les dieux, et quand il
reviendra pour nous casser le cou, les dieux n'auront
aucun égard pour nous.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000240">(Entre un messager.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-001050">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001073">Tribun, si vous voulez sauver votre
vie, fuyez dans votre maison; les plébéiens ont saisi
votre collègue, ils le traînent en jurant tous que si les
dames romaines ne rapportent pas des nouvelles consolantes,
ils le feront mourir à petit feu.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000241">(Entre un second messager.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-001051">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001074">Quelles nouvelles?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001052">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001075">De bonnes nouvelles, de bonnes nouvelles!
Nos dames l'ont emporté; les Volsques se retirent,
et Marcius est parti avec eux. Rome n'a jamais vu de
plus heureux jour, non, pas même celui où les Tarquins
furent chassés?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001053">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001076">Ami, es-tu bien certain que ta nouvelle est
vraie? En es-tu bien sûr?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001054">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001077">J'en suis sûr, comme il est sûr que le
soleil est un astre de feu. Où étiez-vous donc caché, pour
en douter encore? Jamais fleuve ne précipita ses flots
sous les voûtes d'un pont avec autant de rapidité que la
foule du peuple consolé qui vient de rentrer dans les
portes de Rome. Tenez, entendez-vous?... <stage type="business" xml:id="fra-stage-000242">(<hi rend="italic">On entend les
trompettes, les hautbois et les tambours auxquels se mêlent des
acclamations</hi>.)</stage> Les trompettes, les flûtes, les psaltérions,
les fifres, les tambours, les cymbales et les acclamations
des Romains font danser le soleil. Entendez-vous?</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000243">(On entend des acclamations.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-001055">
            <speaker>MÉNÉNIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001078">Voici d'heureuses nouvelles! Je veux
aller au-devant de nos Romaines. Cette Volumnie vaut à
elle seule une ville entière de consuls, de sénateurs, de
patriciens... et de tribuns comme vous; oh! toute une
terre et toute une mer remplies! Vous avez fait aujourd'hui
d'heureuses prières. Ce matin je n'aurais pas donné
une obole pour dix mille de vos têtes. Écoutez, quelle
allégresse!</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000244">(Les instruments et les cris continuent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-001056">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000245">au messager</stage>
            <p xml:id="fra-p-001079">Que les dieux te récompensent
de tes bonnes nouvelles; reçois le témoignage de ma
reconnaissance.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001057">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001080">Nous avons tous grand sujet de rendre
aux dieux de vives actions de grâces.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001058">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001081">Sont-elles bien près des portes?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001059">
            <speaker>LE MESSAGER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001082">Sur le point d'entrer dans la ville.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001060">
            <speaker>SICINIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001083">Allons au-devant d'elles: allons augmenter
de notre joie la joie publique.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000246">(Ils sortent.)</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000247">(Les dames entrent accompagnées par les sénateurs, les
patriciens et le peuple. Le cortège défile sur le théâtre.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-001061">
            <speaker>UN SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001084">Voyez notre patronne, celle qui a
rendu la vie à Rome: convoquez toutes les tribus; qu'on
remercie les dieux, et qu'on allume des feux de joie:
semez des fleurs devant elles; surmontez par vos cris de
reconnaissance les cris d'injustice qui bannirent Marcius:
rappelez le fils par vos acclamations au retour de la
mère; criez tous: Salut, nobles dames, salut!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001062">
            <speaker>TOUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000248">ensemble répètent et crient</stage>
            <p xml:id="fra-p-001085">Salut, nobles dames,
salut!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001063">
            <speaker>(F</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000249">anfares et tambours</stage>
            <p xml:id="fra-p-001086">Ils sortent.)</p>
          </sp>
        </div>
        <div type="scene" n="5" xml:id="shakespeare-coriolanus-fra-act-005-scene-005">
          <head>SCÈNE V</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000250">La place publique d'Antium.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000251">TULLUS AUFIDIUS <hi rend="italic">paraît au milieu de sa suite</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-001064">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000252">à un officier</stage>
            <p xml:id="fra-p-001087">Allez, annoncez aux nobles de
l'État que je suis arrivé: remettez-leur ce papier; et,
quand ils I'auront lu, dites-leur de se rendre à la place
publique, où je confirmerai la vérité de cet écrit devant
eux et devant le peuple assemblé. Celui que j'accuse est
déjà rentré dans la ville par cette porte, et il se propose
de paraître devant le peuple, espérant se justifier avec
des paroles. Hâtez-vous. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000253">(<hi rend="italic">À trois ou quatre conspirateurs de
la faction d'Aufidius qui viennent au-devant de lui</hi>.)</stage> Soyez
les bienvenus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001065">
            <speaker>PREMIER CONJURÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001088">En quel état est notre général?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001066">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001089">Dans l'état d'homme empoisonné par ses
propres aumônes, et tué par sa charité.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001067">
            <speaker>SECOND CONJURÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001090">Très-noble seigneur, si vous persistez
dans le projet auquel vous avez désiré de nous
associer, nous vous délivrerons du danger qui vous menace.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001068">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001091">Je ne puis encore rien décider: nous agirons
selon que nous trouverons le peuple disposé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001069">
            <speaker>TROISIÈME CONJURÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001092">Tant qu'il y aura de la division
entre Marcius et vous, le peuple flottera incertain: mais
la chute de l'un rendra le survivant héritier de toute sa
faveur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001070">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001093">Je le sais; et mon plan, pour trouver un
prétexte de le frapper, est bien arrangé.—Je l'ai relevé
dans sa disgrâce, j'ai engagé mon honneur pour garant
de sa foi. Marcius, ainsi comblé d'honneur, a arrosé de
flatteries ses nouvelles plantations; il a caressé et séduit
mes amis, et c'est dans cette vue qu'il a plié son caractère,
qu'on avait toujours connu auparavant pour être rude,
indépendant et indomptable.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001071">
            <speaker>TROISIÈME CONJURÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001094">Telle était sa roideur quand il
briguait le consulat, qu'il le perdit en refusant de fléchir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001072">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001095">C'est ce dont j'allais parler. Banni pour son
orgueil, il est venu dans ma maison offrir sa tête à mon
glaive: je l'ai accueilli, je l'ai associé à ma fortune, j'ai
donné un libre cours à tous ses désirs; j'ai fait plus:
je l'ai laissé, pour accomplir ses projets, choisir dans
mon armée mes meilleurs et mes plus vigoureux soldats;
j'ai servi ses desseins aux dépens de ma propre personne;
je l'ai aidé à recueillir une renommée qu'il s'est appropriée
tout entière, et j'ai mis de l'orgueil à me nuire
ainsi à moi-même, si bien qu'à la fin j'ai pu être pris
pour son subordonné et non son égal, et qu'il m'a traité
de l'air qu'on prend avec un mercenaire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001073">
            <speaker>PREMIER CONJURÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001096">Voilà en effet son procédé: l'armée
en a été étonnée, et pour dernier trait, lorsqu'il était
maître de Rome, et que nous nous attendions au butin
et à la gloire...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001074">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001097">Oui, et c'est sur ce point que je l'attaquerai
avec toute l'habileté dont je serai capable. Pour quelques
larmes de femme qu'on obtient aussi facilement que des
mensonges, il a vendu tout le sang versé et tous les travaux
qu'avait coûtés notre grande entreprise. C'est pour
cela qu'il mourra, et je me rajeunirai par sa chute. Mais
écoutons.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000254">(On entend le bruit des instruments militaires et les
cris du peuple.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-001075">
            <speaker>PREMIER CONJURÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001098">Vous êtes entré dans notre ville natale
comme un poteau, sans que personne vous ait fait
accueil; mais il revient en fatiguant l'air par le bruit
qu'il cause.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001076">
            <speaker>SECOND CONJURÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001099">Et tout ce peuple stupide, dont il
a tué les enfants, s'enroue lâchement à célébrer sa
gloire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001077">
            <speaker>TROISIÈME CONJURÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001100">Profitez donc du moment favorable,
avant qu'il s'explique et qu'il gagne le peuple par
ses discours; qu'il sente votre fer; nous vous seconderons.
Lorsqu'il sera couché sur la terre, alors vous raconterez
son histoire suivant vos intérêts; et votre harangue
ensevelira son apologie avec son corps.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001078">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001101">Cessons nos discours; voici les nobles qui
arrivent.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000255">(Entrent les sénateurs volsques.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-001079">
            <speaker>LES SÉNATEURS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000256">à Aufidius</stage>
            <p xml:id="fra-p-001102">Nous vous félicitons de
votre retour dans notre ville.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001080">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001103">Je ne l'ai pas mérité: mais, dignes sénateurs,
avez-vous lu avec attention l'écrit que je vous ai
fait remettre?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001081">
            <speaker>TOUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001104">Nous l'avons lu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001082">
            <speaker>PREMIER SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001105">Et sa lecture nous a affligés. Les
fautes que nous avions à lui reprocher auparavant pouvaient,
je pense, aisément s'oublier; mais de finir par
où il aurait dû commencer, sacrifier tout le fruit de nos
préparatifs de guerre, en faire retomber tout le fardeau
sur nous-mêmes en signant un traité avec Rome, lorsque
Rome se rendait à nous, c'est un crime qui n'admet
aucune excuse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001083">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001106">Il approche: vous allez l'entendre.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000257">(Coriolan paraît, marchant au milieu des instruments de
guerre et des drapeaux; le peuple le suit en foule.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-001084">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001107">Salut, seigneurs: je reviens votre soldat,
et je rapporte un coeur qui n'est pas plus entaché de
l'amour de mon pays, qu'il ne l'était lorsque je suis
sorti de cette ville. Je vous suis toujours dévoué, et tout
prêt à suivre vos ordres. Vous devez savoir que j'ai
commencé notre expédition avec succès: et que j'ai
conduit vos armées par une route sanglante jusqu'aux
portes de Rome. Les dépouilles que nous rapportons
dans cette ville surpassent d'un tiers les dépenses de
l'armement. Nous avons fait une paix aussi honorable
pour Antium qu'elle est ignominieuse pour Rome. Nous
vous en présentons ici le traité, et les articles, signés
des consuls et des patriciens, et scellés du sceau du
sénat.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001085">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001108">Ne lisez pas, nobles sénateurs: mais dites
au traître qu'il a abusé à l'excès des pouvoirs que vous
lui aviez confiés.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001086">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001109">Traître! Comment donc?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001087">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001110">Oui, traître! Marcius!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001088">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001111"><hi rend="italic">Marcius</hi>!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001089">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001112">Oui, Marcius, Caïus Marcius. Espères-tu
que je te ferai l'honneur de te décorer du surnom de
Coriolan, que tu as volé dans Corioles? Entendez ma voix,
vous, sénateurs; vous, chefs de cet État: il a trahi lâchement
vos intérêts, et cédé pour quelques gouttes d'eau
Rome qui était à vous. Oui, Rome était à vous, il l'a
lâchement cédée à sa femme et à sa mère. Il a violé ses
serments, et rompu la trame de ses desseins aussi facilement
que le noeud d'un fil usé; et sans qu'il ait assemblé
aucun conseil de guerre, à la seule vue des larmes
de sa nourrice, de vains gémissements, des clameurs de
femmes lui ont fait lâcher une victoire qui était à vous,
les pages ont rougi pour lui et les gens de coeur se sont
regardés de surprise les uns les autres.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001090">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001113">O Mars, l'entends-tu?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001091">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001114">Ne nomme point ce dieu, toi, enfant larmoyant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001092">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001115">Ah! dieux!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001093">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001116">Un enfant, rien de plus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001094">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001117">Insigne menteur, tu fais gonfler mon sein
d'une rage qu'il ne peut plus contenir. Moi, un enfant?
O lâche esclave!—Pardonnez, illustres sénateurs; c'est
la première fois que j'aie jamais été forcé de quereller
en vaines paroles. Votre jugement, mes respectables seigneurs,
doit démentir ce misérable roquet; lui-même
sera forcé de convenir de son imposture, lui qui porte
les traces de mes coups sur son corps et qui les portera
jusqu'au tombeau.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001095">
            <speaker>PREMIER SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001118">Silence, tous deux, et laissez-moi
parler.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001096">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001119">Mettez-moi en pièces, Volsques, hommes
et enfants! plongez tous vos poignards dans mon sein.
<hi rend="italic">Un enfant</hi>! Lâche chien!—Si vous avez écrit avec vérité
les annales de votre histoire, c'est à Corioles que, semblable
à l'aigle qui fond dans un colombier, j'ai réduit les
Volsques au silence de la peur; moi seul je l'ai fait. Un
enfant!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001097">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001120">Quoi, sénateurs! vous souffrirez qu'il retrace
à vos yeux le souvenir d'un succès qu'il ne dut qu'à
l'aveugle fortune, et qui vous couvrit de honte? Vous
entendrez en paix cet orgueilleux infâme vous insulter
en face, et se vanter de vos affronts?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001098">
            <speaker>LES CONJURÉS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001121">Qu'il meure pour cette insulte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001099">
            <speaker>DES VOIX DU PEUPLE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001122">Mettons-le en pièces à l'heure
même: il a tué mon fils, ma fille; il a tué mon cousin
Marcus; il a tué mon père.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000258">(Des bruits confus s'élèvent dans toute l'assemblée.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-001100">
            <speaker>SECOND SÉNATEUR</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000259">au peuple</stage>
            <p xml:id="fra-p-001123">Cessez ces clameurs: point
d'outrage. Silence. C'est un brave guerrier, et sa renommée
couvre toute la terre. Ses dernières fautes envers
nous seront soumises à un jugement impartial. Aufidius,
arrête, et ne trouble point la paix.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001101">
            <speaker>CORIOLAN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001124">Oh! si je le tenais lui, avec six autres
Aufidius, et même avec toute sa race, pour me faire
justice avec mon épée!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001102">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001125">Lâche insolent!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001103">
            <speaker>TOUS LES CONJURÉS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001126">Tuez-le, tuez-le.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000260">(Les conjurés tirent tous l'épée, se jettent sur Coriolan,
le tuent; il tombe, et Aufidius le foule aux pieds.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-001104">
            <speaker>LES SÉNATEURS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001127">Arrêtez, arrêtez, arrêtez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001105">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001128">Mes nobles maîtres, daignez m'entendre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001106">
            <speaker>PREMIER SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001129">O Tullus!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001107">
            <speaker>SECOND SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001130">Tu as fait une action qui fera pleurer
la Valeur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001108">
            <speaker>TROISIÈME SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001131">Ne foulez point ainsi son corps:
contenez vos fureurs; remettez vos épées.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001109">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001132">Seigneurs, quand vous saurez (dans ce moment
de fureur qu'il a provoquée, il m'est impossible de
vous l'apprendre), quand vous saurez l'extrême danger
où vous exposait la vie de cet homme, vous vous réjouirez
de le voir ainsi mis à mort. Daignez me mander à l'assemblée
du sénat; je vous prouverai mon fidèle et loyal
dévouement, ou je me soumets à votre jugement le plus
rigoureux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001110">
            <speaker>PREMIER SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001133">Emportez son corps, et pleurez sur
lui. Qu'il soit regardé comme le plus illustre mort que
jamais héraut ait conduit à son tombeau!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001111">
            <speaker>SECOND SÉNATEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001134">Son propre emportement absout à
moitié Aufidius du blâme qu'il pourrait mériter. Faisons
servir cet événement à notre plus grand avantage.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-001112">
            <speaker>AUFIDIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-001135">Ma fureur est passée, et je me sens pénétré
de douleur. Enlevez-le. Aidez-nous, trois des principaux
guerriers: je serai le quatrième. Que le tambour
fasse entendre un son lugubre. Traînez vos piques renversées:
oublions que cette ville renferme une foule de
femmes qu'il a privées de leurs maris et de leurs enfants,
et qui, maintenant encore, gémissent dans le
deuil et les larmes; il laissera un noble souvenir. Venez,
aidez-moi!</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000261">(Ils sortent, emportant le corps de Coriolan, au bruit d'une
marche funèbre.)</stage>
        </div>
      </div>
    </body>
  </text>
</TEI>
