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      <titleStmt>
        <title xml:lang="fr">Comme il vous plaira</title>
        <author>
          <persName>William Shakespeare</persName>
          <note type="dates">1564–1616</note>
        </author>
        <respStmt>
          <resp>French translation</resp>
          <name>François Guizot</name>
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          <resp>XHTML-to-TEI drama conversion and structural encoding</resp>
          <name>Bookstacks project</name>
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      </titleStmt>
      <editionStmt>
        <edition n="1.0">Bookstacks French TEI edition</edition>
      </editionStmt>
      <publicationStmt>
        <publisher>Bookstacks project</publisher>
        <pubPlace>United States</pubPlace>
        <date when="2026-08-22">22 August 2026</date>
        <idno type="local">shakespeare-as-you-like-it-fra</idno>
        <availability status="free">
          <licence target="https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/">This derived TEI file is made available under the Creative Commons Attribution-ShareAlike 4.0 International License; the Project Gutenberg source is public domain in the United States.</licence>
        </availability>
      </publicationStmt>
      <sourceDesc>
        <p>Born-digital French text from Project Gutenberg eBook #18162, converted from its EPUB XHTML reading order. Gutenberg administrative boilerplate and navigation were omitted.</p>
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        <p>Acts, scenes, dramatic speakers, prose speeches, stage directions, cast material, songs and verse, editorial notices, inline typography, and referenced translator notes were mapped to TEI P5 without inventing speaker identities.</p>
      </projectDesc>
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      <langUsage>
        <language ident="fr">French</language>
      </langUsage>
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        <keywords scheme="https://www.gutenberg.org">
          <term>Comedy plays</term>
          <term>Fathers and daughters -- Drama</term>
          <term>Exiles -- Drama</term>
          <term>Pastoral drama</term>
        </keywords>
      </textClass>
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      <change when="2026-08-22" who="#bookstacks-encoding">Converted the French Project Gutenberg EPUB XHTML into standalone dramatic TEI P5.</change>
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  <text xml:lang="fr">
    <body>
      <div type="title-page" xml:id="fra-title-page-000001">
        <head>Comme il vous plaira</head>
        <p xml:id="fra-p-000001">Note du transcripteur.</p>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000001">
          <l xml:id="fra-line-000001">============================================</l>
          <l xml:id="fra-line-000002">Ce document est tiré de:</l>
        </lg>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000003">
          <l xml:id="fra-line-000003">OEUVRES COMPLÈTES DE</l>
          <l xml:id="fra-line-000004">SHAKSPEARE</l>
        </lg>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000004">
          <l xml:id="fra-line-000005">TRADUCTION DE</l>
          <l xml:id="fra-line-000006">M. GUIZOT</l>
        </lg>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000005">
          <l xml:id="fra-line-000007">NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</l>
          <l xml:id="fra-line-000008">AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</l>
          <l xml:id="fra-line-000009">DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</l>
        </lg>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000006">
          <l xml:id="fra-line-000010">Volume 4</l>
        </lg>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000007">
          <l xml:id="fra-line-000011">Mesure pour mesure.—Othello.—Comme il vous plaira.</l>
          <l xml:id="fra-line-000012">Le conte d'hiver.—Troïlus et Cressida.</l>
        </lg>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000008">
          <l xml:id="fra-line-000013">PARIS</l>
          <l xml:id="fra-line-000014">A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</l>
          <l xml:id="fra-line-000015">DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</l>
          <l xml:id="fra-line-000016">35, QUAI DES AUGUSTINS</l>
          <l xml:id="fra-line-000017">1863</l>
        </lg>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000010">
          <l xml:id="fra-line-000018">===============================================</l>
        </lg>
        <p xml:id="fra-p-000002" rend="subheading">COMME IL VOUS PLAIRA</p>
        <p xml:id="fra-p-000003" rend="subheading">COMÉDIE</p>
      </div>
      <div type="introduction" xml:id="fra-introduction-000001">
        <head>NOTICE SUR COMME IL VOUS PLAIRA</head>
        <p xml:id="fra-p-000004">Après avoir vu dans <hi rend="italic">Timon d'Athènes</hi> un misanthrope farouche,
qui fuit dans un désert où il ne cesse de maudire les hommes et
d'entretenir la haine qu'il leur a jurée, nous allons faire connaissance
avec un ami de la solitude, d'une mélancolie plus douce, qui
se permet quelques traits de satire, mais qui plus souvent se contente
de la plainte, et critique le monde, inspiré par le seul regret
de ne l'avoir pas trouvé meilleur. Retiré dans les bois pour y rêver
au doux murmure des ruisseaux et au bruissement du feuillage,
Jacques pourrait dire de lui-même comme un poëte de nos jours qui
oublie de temps en temps ses sombres dédains:</p>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000011">
          <l xml:id="fra-line-000019"><hi rend="italic">I love not man the less, but nature more</hi>.</l>
          <l xml:id="fra-line-000020" rend="indent-10">        (CHILDE HAROLD, chant IV.)</l>
        </lg>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000012">
          <l xml:id="fra-line-000021">Je n'aime pas moins l'homme, mais j'aime davantage la nature.</l>
        </lg>
        <p xml:id="fra-p-000005">Jacques a jadis joui des plaisirs de la société; mais il est désabusé
de toutes ses vanités: c'est un personnage tout à fait contemplatif;
il pense et ne fait rien, dit Hazlit. C'est le prince des philosophes
nonchalants; sa seule passion, c'est la pensée.</p>
        <p xml:id="fra-p-000006">Avec ce rêveur aussi sensible qu'original, Shakspeare a réuni dans
la forêt des Ardennes, autour du duc exilé, une espèce de cour arcadienne,
dans laquelle le bon chevalier de la Manche aurait été
sans doute heureux de se trouver, lorsque, dans l'accès d'un goût
pastoral, il voulait se métamorphoser en berger Quichotis et faire
de son écuyer le berger Pansino. Les arcadiens de Shakspeare ont
conservé quelque chose de leurs moeurs chevaleresques, et ses bergères
nous charment les unes par la vérité de leurs moeurs champêtres,
et les autres par le mélange de ces moeurs qu'elles ont adoptées,
et de cet esprit cultivé qu'elles doivent à leurs premières habitudes.
Peut-être trouvera-t-on que Rosalinde, dans la liberté de son langage,
profite un peu trop du privilége du costume qui cache son
sexe; mais elle aime de si bonne foi, et en même temps avec une
gaieté si piquante; le dévouement de son amitié l'ennoblit tellement
à nos yeux, sa coquetterie est si franche et si spirituelle, son caquetage
est presque toujours si aimable qu'on se sent disposé à lui tout
pardonner. Célie, plus silencieuse et plus tendre, forme avec elle un
heureux contraste.</p>
        <p xml:id="fra-p-000007">L'amour, comme le font les villageois, est peint au naturel dans
Sylvius et la dédaigneuse Phébé.</p>
        <p xml:id="fra-p-000008">Touchstone, qui est dans son genre un philosophe grotesque, n'est
pas l'amoureux le plus fou de la pièce; si pour aimer il choisit la
paysanne la plus gauche, et s'il aime en vrai bouffon, ses saillies sur
le mariage, l'amour et la solitude sont des traits excellents: il est le
seul qu'aucune illusion n'abuse.</p>
        <p xml:id="fra-p-000009">Il y a dans cette pièce plus de conversations que d'événements:
on y respire en quelque sorte l'air d'un monde idéal, la pièce semble
inspirée par la pureté des deux héroïnes, et lorsque les mariages
et la conversion subite du duc usurpateur qui forment une espèce
de dénoûment vont rappeler les habitants de la forêt des Ardennes
dans les habitudes de la vie réelle, si Jacques les abandonne, ce n'est
pas dans un caprice morose, mais parce qu'il y a dans ce caractère
insouciant et rêveur un besoin de pensées, et peut-être même de regrets
vagues, qu'il espère retrouver encore auprès du duc Frédéric,
devenu à son tour un solitaire.</p>
        <p xml:id="fra-p-000010">On abandonnerait d'autant plus volontiers avec Jacques la fête
générale, que Shakspeare, par oubli sans doute, ne nous y montre
pas le vieux Adam, ce fidèle serviteur, ce véritable ami d'Orlando,
si touchant par son dévouement, ses larmes généreuses et sa noble
sincérité.</p>
        <p xml:id="fra-p-000011">La fable romanesque de cette pièce fut puisée dans une nouvelle
pastorale de Lodge qui était sans doute bien connue du temps de
Shakspeare. On y voit Adam dignement récompensé par le prince.
Les emprunts que le poëte a faits au romancier sont assez nombreux;
mais le caractère de Jacques, ceux de Touchstone et d'Audrey
sont de l'invention de Shakspeare.</p>
        <p xml:id="fra-p-000012">Le docteur Malone suppose que c'est en 1600 que fut écrite la
comédie de <hi rend="italic">Comme il vous plaira</hi>; c'est une de celles qui ont le plus
enrichi les recueils <hi rend="italic">d'extraits élégants</hi>; on y remarquera le fameux
tableau de la vie humaine: <hi rend="italic">Le monde est un théâtre</hi>, etc., etc.</p>
      </div>
      <div type="title-page" xml:id="fra-title-page-000002">
        <head>COMME IL VOUS PLAIRA</head>
        <p xml:id="fra-p-000013" rend="subheading">COMÉDIE</p>
        <p xml:id="fra-p-000014">
          <hi rend="bold">PERSONNAGES</hi>
        </p>
        <lg xml:id="fra-verse-group-000013">
          <l xml:id="fra-line-000022">LE DUC, vivant dans l'exil.</l>
          <l xml:id="fra-line-000023">FRÉDÉRIC, frère du duc, et usurpateur de son duché.</l>
          <l xml:id="fra-line-000024">AMIENS,    } seigneurs qui ont suivi</l>
          <l xml:id="fra-line-000025">JACQUES,} le duc dans son exil.</l>
          <l xml:id="fra-line-000026">LE BEAU, courtisan à la suite de Frédéric.</l>
          <l xml:id="fra-line-000027">CHARLES, son lutteur.</l>
          <l xml:id="fra-line-000028">OLIVIER,        }</l>
          <l xml:id="fra-line-000029">JACQUES,    }fils de sir Rowland des</l>
          <l xml:id="fra-line-000030">ORLANDO,    }Bois.</l>
          <l xml:id="fra-line-000031">ADAM,      }serviteurs d'Olivier.</l>
          <l xml:id="fra-line-000032">DENNIS,   }</l>
          <l xml:id="fra-line-000033">TOUCHSTONE, paysan bouffon.</l>
          <l xml:id="fra-line-000034">SIR OLIVIER MAR-TEXT, vicaire.</l>
          <l xml:id="fra-line-000035">CORIN,     }</l>
          <l xml:id="fra-line-000036">SYLVIUS, }bergers.</l>
          <l xml:id="fra-line-000037">WILLIAM, paysan, amoureux d'Audrey.</l>
          <l xml:id="fra-line-000038">PERSONNAGE REPRÉSENTANT L'HYMEN.</l>
          <l xml:id="fra-line-000039">ROSALINDE, fille du duc exilé.</l>
          <l xml:id="fra-line-000040">CÉLIE, fille de Frédéric.</l>
          <l xml:id="fra-line-000041">PHÉBÉ, bergère.</l>
          <l xml:id="fra-line-000042">AUDREY, jeune villageoise.</l>
          <l xml:id="fra-line-000043">SEIGNEURS A LA SUITE DES DEUX DUCS,</l>
          <l xml:id="fra-line-000044">PAGES, GARDES-CHASSE, ETC., ETC.</l>
        </lg>
        <p xml:id="fra-p-000015">La scène est d'abord dans le voisinage de la maison d'Olivier,
ensuite en partie à la cour de l'usurpateur, et en partie dans la
forêt des Ardennes.</p>
      </div>
      <div type="act" n="1" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-001">
        <head>ACTE PREMIER</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-001-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000001">Verger, près de la maison d'Olivier.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000002"><hi rend="italic">Entrent</hi> ORLANDO ET ADAM.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000001">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000016">Je me rappelle bien, Adam; tel a été mon
legs, une misérable somme de mille écus dans son testament;
et, comme tu dis, il a chargé mon frère, sous
peine de sa malédiction, de me bien élever, et voilà la
cause de mes chagrins. Il entretient mon frère Jacques à
l'école, et la renommée parle magnifiquement de ses
progrès. Pour moi, il m'entretient au logis en paysan,
ou pour mieux dire, il me garde ici sans aucun entretien;
car peut-on appeler entretien pour un gentilhomme
de ma naissance, un traitement qui ne diffère
en aucune façon de celui des boeufs à l'étable? Ses chevaux
sont mieux traités; car, outre qu'ils sont très-bien
nourris, on les dresse au manége; et à cette fin on paye
bien cher des écuyers: moi, qui suis son frère, je ne
gagne sous sa tutelle que de la croissance: et pour cela
les animaux qui vivent sur les fumiers de la basse-cour
lui sont aussi obligés que moi; et pour ce néant qu'il
me prodigue si libéralement, sa conduite à mon égard
me fait perdre le peu de dons réels que j'ai reçus de la
nature. Il me fait manger avec ses valets; il m'interdit
la place d'un frère, et il dégrade autant qu'il est en lui
ma distinction naturelle par mon éducation. C'est là,
Adam, ce qui m'afflige. Mais l'âme de mon père, qui est,
je crois, en moi, commence à se révolter contre cette
servitude. Non, je ne l'endurerai pas plus longtemps,
quoique je ne connaisse pas encore d'expédient raisonnable
et sûr pour m'y soustraire.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000003">(Olivier survient.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000002">
            <speaker>ADAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000017">Voilà votre frère, mon maître, qui vient.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000003">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000018">Tiens-toi à l'écart, Adam, et tu entendras
comme il va me secouer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000004">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000019">Eh bien! monsieur, que faites-vous ici?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000005">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000020">Rien: on ne m'apprend point à faire quelque
chose.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000006">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000021">Que gâtez-vous alors, monsieur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000007">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000022">Vraiment, monsieur, je vous aide à gâter
ce que Dieu a fait, votre pauvre misérable frère, à force
d'oisiveté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000008">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000023">Que diable! monsieur occupez-vous mieux,
et en attendant soyez un zéro.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000009">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000024">Irai-je garder vos pourceaux et manger des
carouges avec eux? Quelle portion de patrimoine ai-je
follement dépensée, pour en être réduit à une telle
détresse?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000010">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000025">Savez-vous où vous êtes, monsieur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000011">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000026">Oh! très-bien, monsieur: je suis ici dans
votre verger.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000012">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000027">Savez-vous devant qui vous êtes, monsieur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000013">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000028">Oui, je le sais mieux que celui devant qui
je suis ne sait me connaître. Je sais que vous êtes mon
frère aîné; et, selon les droits du sang, vous devriez me
connaître sous ce rapport. La coutume des nations veut
que vous soyez plus que moi, parce que vous êtes né
avant moi: mais cette tradition ne me ravit pas mon
sang, y eût-il vingt frères entre nous. J'ai en moi autant
de mon père que vous, bien que j'avoue qu'étant venu
avant moi, vous vous êtes trouvé plus près de ses titres.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000014">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000029">Que dites-vous, mon garçon?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000015">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000030">Allons, allons, frère aîné, quant à cela
vous êtes trop jeune.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000016">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000031">Vilain<note type="editorial" n="1" xml:id="fra-note-000001">Vilain, coquin et homme de basse extraction, les deux frères lui donnent chacun un sens différent.</note>, veux-tu mettre la main sur moi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000017">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000032">Je ne suis point un vilain: je suis le plus
jeune des fils du chevalier Rowland des Bois; il était
mon père, et il est trois fois vilain celui qui dit qu'un tel
père engendra des vilains.—Si tu n'étais pas mon frère,
je ne détacherais pas cette main de ta gorge que l'autre
ne t'eût arraché la langue, pour avoir parlé ainsi; tu
t'es insulté toi-même.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000018">
            <speaker>ADAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000033">Mes chers maîtres, soyez patients: au nom du
souvenir de votre père, soyez d'accord.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000019">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000034">Lâche-moi, te dis-je.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000020">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000035">Je ne vous lâcherai que quand il me plaira.—Il
faut que vous m'écoutiez. Mon père vous a chargé,
par son testament, de me donner une bonne éducation,
et vous m'avez élevé comme un paysan, en cherchant à
obscurcir, à étouffer en moi toutes les qualités d'un gentilhomme.
L'âme de mon père grandit en moi, et je ne
le souffrirai pas plus longtemps. Permettez-moi donc les
exercices qui conviennent à un gentilhomme, ou bien
donnez-moi le chétif lot que mon père m'a laissé par son
testament, et avec cela j'irai chercher fortune.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000021">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000036">Et que voulez-vous faire? Mendier, sans
doute, après que vous aurez tout dépensé? Allons, soit,
monsieur; venez; entrez. Je ne veux plus être chargé de
vous: vous aurez une partie de ce que vous demandez.
Laissez-moi aller, je vous prie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000022">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000037">Je ne veux point vous offenser au delà de
ce que mon intérêt exige.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000023">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000038">Va-t'en avec lui, toi, vieux chien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000024">
            <speaker>ADAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000039"><hi rend="italic">Vieux chien</hi>: c'est donc là ma récompense!—Vous
avez bien raison, car j'ai perdu mes dents à votre
service. Dieu soit avec l'âme de mon vieux maître! Il
n'aurait jamais dit un mot pareil.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000004">(Orlando et Adam sortent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000025">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000040">Quoi, en est-il ainsi? Commencez-vous à
prendre ce ton? Je remédierai à votre insolence, et
pourtant je ne vous donnerai pas mille écus.—Holà,
Dennis!</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000005">(Dennis se présente.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000026">
            <speaker>DENNIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000041">Monsieur m'appelle-t-il?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000027">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000042">Charles, le lutteur du duc, n'est-il pas venu
ici pour me parler?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000028">
            <speaker>DENNIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000043">Oui, monsieur; il est ici, à la porte, et il
demande même avec importunité à être introduit auprès
de vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000029">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000044">Fais-le entrer. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000006">(<hi rend="italic">Dennis sort</hi>.)</stage> Ce sera un
excellent moyen; c'est demain que la lutte doit se faire.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000007">(Entre Charles.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000030">
            <speaker>CHARLES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000045">Je souhaite le bonjour à Votre Seigneurie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000031">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000046">Mon bon monsieur Charles, quelles nouvelles
nouvelles y a-t-il à la nouvelle cour?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000032">
            <speaker>CHARLES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000047">Il n'y a de nouvelles à la cour que les
vieilles nouvelles de la cour, monsieur; c'est-à-dire que
le vieux duc est banni par son jeune frère le nouveau
duc, et trois ou quatre seigneurs, qui lui sont attachés,
se sont exilés volontairement avec lui; leurs terres et
leurs revenus enrichissent le nouveau duc; ce qui fait
qu'il consent volontiers qu'ils aillent où bon leur semble.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000033">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000048">Savez-vous si Rosalinde, la fille du duc, est
bannie avec son père?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000034">
            <speaker>CHARLES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000049">Oh! non, monsieur; car sa cousine, la fille
du duc, l'aime à un tel point (ayant été élevées ensemble
depuis le berceau), qu'elle l'aurait suivie dans son exil,
ou serait morte de douleur, si elle n'avait pu la suivre.
Elle est à la cour, où son oncle l'aime autant que sa
propre fille, et jamais deux dames ne s'aimèrent comme
elles s'aiment.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000035">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000050">Où doit vivre le vieux duc?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000036">
            <speaker>CHARLES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000051">On dit qu'il est déjà dans la forêt des
Ardennes, et qu'il a avec lui plusieurs braves seigneurs
qui vivent là comme le vieux Robin Hood d'Angleterre:
on assure que beaucoup de jeunes gentilshommes s'empressent
tous les jours auprès de lui, et qu'ils passent
les jours sans soucis, comme on faisait dans l'âge d'or.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000037">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000052">Ne devez-vous pas lutter demain devant le
nouveau duc?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000038">
            <speaker>CHARLES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000053">Oui vraiment, monsieur, et je viens vous
faire part d'une chose. On m'a donné secrètement à
entendre, monsieur, que votre jeune frère Orlando avait
envie de venir déguisé s'essayer contre moi. Demain,
monsieur, je lutte pour ma réputation, et celui qui
m'échappera sans avoir quelque membre cassé, il faudra
qu'il se batte bien. Votre frère est jeune et délicat,
et je ne voudrais pas, par considération pour vous, lui
faire aucun mal; ce que je serai cependant forcé de faire
pour mon honneur s'il entre dans l'arène. Ainsi, l'affection
que j'ai pour vous m'engage à vous en prévenir,
afin que vous tâchiez de le dissuader de son projet, ou
que vous consentiez à supporter de bonne grâce le malheur
auquel il se sera exposé; il l'aura cherché lui-même,
et tout à fait contre mon inclination.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000039">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000054">Je te remercie, Charles, de l'amitié que tu
as pour moi, et tu verras que je t'en prouverai ma
reconnaissance. J'avais déjà été averti du dessein de
mon frère, et sous main j'ai travaillé à le faire renoncer
à cette idée; mais il est déterminé. Je te dirai, Charles,
que c'est le jeune homme le plus entêté qu'il y ait en
France, rempli d'ambition, jaloux à l'excès des talents
des autres, un traître qui a la lâcheté de tramer des
complots contre moi, son propre frère. Ainsi, agis à ton
gré; j'aimerais autant que tu lui brisasses la tête qu'un
doigt, et tu feras bien d'y prendre garde; car si tu ne
lui fais qu'un peu de mal, ou s'il n'acquiert pas lui-même
un grand honneur à tes dépens, il cherchera à
t'empoisonner, il te fera tomber dans quelque piége
funeste, et il ne te quittera point qu'il ne t'ait fait
perdre la vie de quelque façon indirecte; car je t'assure,
et je ne saurais presque te le dire sans pleurer, qu'il n'y
a pas un être dans le monde, aussi jeune et aussi
méchant que lui. Je ne te parle de lui qu'avec la réserve
d'un frère; mais si je te le disséquais tel qu'il est, je
serais forcé de rougir et de pleurer, et toi tu pâlirais
d'effroi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000040">
            <speaker>CHARLES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000055">Je suis bien content d'être venu vous trouver:
s'il vient demain, je lui donnerai son compte: s'il
est jamais en état d'aller seul, après s'être essayé contre
moi, de ma vie je ne lutterai pour le prix: et là-dessus
Dieu garde Votre Seigneurie!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000041">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000056">Adieu, bon Charles.—A présent, il me faut
exciter mon jouteur: j'espère m'en voir bientôt débarrassé;
car mon âme, je ne sais cependant pas pourquoi,
ne hait rien plus que lui; en effet, il a le coeur noble, il
est instruit sans avoir jamais été à l'école, parlant bien
et avec noblesse, il est aimé de toutes les classes jusqu'à
l'adoration; et si bien dans le coeur de tout le monde, et
surtout de mes propres gens, qui le connaissent le
mieux, que moi j'en suis méprisé. Mais cela ne durera
pas: le lutteur va y mettre bon ordre. Il ne me reste
rien à faire, qu'à exciter ce garçon là-dessus, et j'y vais
de ce pas.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000008">(Il sort.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-001-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000009">Plaine devant le palais du duc.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000010">ROSALINDE et CÉLIE.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000042">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000057">Je t'en conjure, Rosalinde, ma chère cousine,
sois plus gaie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000043">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000058">Chère Célie, je montre bien plus de gaieté
que je n'en possède; et tu veux que j'en montre encore
davantage? Si tu ne peux m'apprendre à oublier un
père banni, renonce à vouloir m'apprendre à me souvenir
d'une grande joie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000044">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000059">Ah! je vois bien que tu ne m'aimes pas aussi
tendrement que je t'aime; car si mon oncle, ton père,
au lieu d'être banni, avait au contraire banni ton oncle,
le duc mon père, pourvu que tu fusses restée avec moi,
mon amitié pour toi m'aurait appris à prendre ton père
pour le mien; et tu en ferais autant, si la force de ton
amitié égalait celle de la mienne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000045">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000060">Eh bien! je veux tâcher d'oublier ma
situation, pour me réjouir de la tienne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000046">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000061">Tu sais que mon père n'a que moi d'enfants;
il n'y a pas d'apparence qu'il en ait jamais d'autre; et
certainement à sa mort tu seras son héritière; tout ce
qu'il a enlevé de force à ton père, je te le rendrai par
affection; sur mon honneur, je le ferai, et que je devienne
un monstre s'il m'arrive d'enfreindre ce serment!
Ainsi, ma charmante Rose, ma chère Rose, sois
gaie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000047">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000062">Je le serai désormais, cousine; je veux
imaginer quelque amusement. Voyons, que penses-tu
de faire l'amour?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000048">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000063">Oh! ma chère, je t'en prie, fais de l'amour un
jeu; mais ne va pas aimer sérieusement aucun homme,
et même par amusement ne va jamais si loin que tu ne
puisses te retirer en honneur et sans rougir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000049">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000064">Eh bien! à quoi donc nous amuserons-nous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000050">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000065">Asseyons-nous, et par nos moqueries dérangeons
de son rouet cette bonne ménagère, la Fortune,
afin qu'à l'avenir ses dons soient plus également partagés<note type="editorial" n="2" xml:id="fra-note-000002">Nous avons déjà vu, dans Antoine et Cléopâtre, que Shakspeare donne un rouet à la Fortune et en fait une ménagère.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000051">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000066">Je voudrais que cela fût en notre pouvoir,
car ses bienfaits sont souvent bien mal placés, et la
bonne aveugle fait surtout de grandes méprises dans les
dons qu'elle distribue aux femmes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000052">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000067">Oh! cela est bien vrai; car celles qu'elle fait
belles, elle les fait rarement vertueuses, et celles qu'elle
fait vertueuses, elle les fait en général bien laides.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000053">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000068">Mais, cousine, tu passes de l'office de la
Fortune à celui de la Nature. La Fortune est la souveraine
des dons de ce monde, mais elle ne peut rien sur les
traits naturels.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000011">(Entre Touchstone.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000054">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000069">Non?... Lorsque la Nature a formé une belle
créature, la Fortune ne peut-elle pas la faire tomber dans
le feu? Et, bien que la Nature nous ait donné de l'esprit
pour railler la Fortune, cette même fortune envoie cet
imbécile pour interrompre notre entretien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000055">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000070">En vérité, la Fortune est trop cruelle
envers la Nature, puisque la Fortune envoie l'enfant de
la nature pour interrompre l'esprit de la nature.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000056">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000071">Peut-être n'est-ce pas ici l'ouvrage de la Fortune,
mais celui de la Nature elle-même, qui, s'apercevant
que notre esprit naturel est trop épais pour raisonner
sur de telles déesses, nous envoie cet imbécile pour
notre pierre à aiguiser<note type="editorial" n="3" xml:id="fra-note-000003">Célie et Rosalinde jouent sur le sens du mot Touchstone, qui veut dire pierre à aiguiser ou pierre de touche. Les clowns du théâtre anglais sont des bouffons, des graciosi; il ne faut pas les confondre avec les fous en titre.</note>, car toujours la stupidité d'un
sot sert à aiguiser l'esprit.—Eh bien! homme d'esprit,
où allez-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000057">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000072">Maîtresse, il faut que vous veniez trouver
votre père.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000058">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000073">Vous a-t-on fait le messager?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000059">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000074">Non, sur mon honneur; mais on m'a
ordonné de venir vous chercher.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000060">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000075">Où avez-vous appris ce serment, fou?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000061">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000076">D'un certain chevalier, qui jurait sur
son honneur que les beignets étaient bons, et qui jurait
encore sur son honneur que la moutarde ne valait rien:
moi, je soutiendrai que les beignets ne valaient rien, et
que la moutarde était bonne, et cependant le chevalier
ne faisait pas un faux serment.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000062">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000077">Comment prouverez-vous cela, avec toute la
masse de votre science?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000063">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000078">Allons, voyons, démuselez votre sagesse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000064">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000079">Avancez-vous toutes deux, caressez-vous
le menton, et jurez par votre barbe que je suis un
fripon<note type="editorial" n="4" xml:id="fra-note-000004">On trouve une phrase équivalente dans Gargantua.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000065">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000080">Par notre barbe, si nous en avions, tu es un
fripon.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000066">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000081">Et moi, je jurerais par ma friponnerie,
si j'en avais, que je suis un fripon; mais si vous jurez
par ce qui n'est pas, vous ne faites pas de faux serment;
aussi le chevalier n'en fit pas davantage, lorsqu'il jura
par son honneur, car il n'en eut jamais, ou s'il en avait
eu, il l'avait perdu à force de serments, longtemps avant
qu'il vît ces beignets ou cette moutarde.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000067">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000082">Dis-moi, je te prie, de qui tu veux parler?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000068">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000083">De cet homme que le vieux Frédéric,
votre père, aime tant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000069">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000084">L'amitié de mon père suffit pour l'honorer:
en voilà assez; ne parle plus de lui; tu seras fouetté un
de ces jours pour tes moqueries.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000070">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000085">C'est une grande pitié, que les fous ne
puissent dire sagement ce que les sages font follement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000071">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000086">Par ma foi, tu dis vrai; car, depuis que le
peu d'esprit qu'ont les fous<note type="editorial" n="5" xml:id="fra-note-000005">Tôt ou tard la vérité devait déplaire à la cour, même dans la bouche des fous.</note> a été condamné au silence,
le peu de folie des gens sages se montre extraordinairement.—Voici
monsieur Le Beau.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000012">(Entre Le Beau.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000072">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000087">Avec la bouche pleine de nouvelles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000073">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000088">Qu'il va dégorger sur nous, comme les pigeons
donnent à manger à leurs petits.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000074">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000089">Alors nous serons farcies de nouvelles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000075">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000090">Tant mieux, nous n'en trouverons que plus de
chalands. Bonjour, monsieur Le Beau; quelles nouvelles?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000076">
            <speaker>LE BEAU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000091">Belle princesse, vous avez perdu un grand
plaisir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000077">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000092">Du plaisir! de quelle couleur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000078">
            <speaker>LE BEAU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000093">De quelle couleur, madame? Que voulez-vous
que je vous réponde?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000079">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000094">Au gré de votre esprit et du hasard.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000080">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000095">Ou comme le voudront les décrets de la
destinée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000081">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000096">Très-bien dit: voilà qui est maçonné avec
une truelle<note type="editorial" n="6" xml:id="fra-note-000006">Grossièrement, expression proverbiale.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000082">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000097">Ma foi, si je ne garde pas mon rang<note type="editorial" n="7" xml:id="fra-note-000007">Rank, rang et rance, équivoque.</note>...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000083">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000098">Tu perds ton ancienne odeur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000084">
            <speaker>LE BEAU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000099">Vous me troublez, mesdames; je voulais
vous faire le récit d'une belle lutte que vous n'avez pas
eu le plaisir de voir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000085">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000100">Dites-nous toujours l'histoire de cette
lutte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000086">
            <speaker>LE BEAU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000101">Je vous en dirai le commencement; et si
cela plaît à Vos Seigneuries, vous pourrez en voir la fin;
car le plus beau est encore à faire, et ils viennent l'exécuter
précisément dans l'endroit où vous êtes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000087">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000102">Eh bien! le commencement, qui est mort et
enterré?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000088">
            <speaker>LE BEAU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000103">Arrive un vieillard avec ses trois fils.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000089">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000104">Je pourrais trouver ce début-là à un vieux
conte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000090">
            <speaker>LE BEAU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000105">Trois jeunes gens de belle taille et de bonne
mine...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000091">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000106">Avec des écriteaux à leur cou<note type="editorial" n="8" xml:id="fra-note-000008">Bill, pertuisane, billet, écriteau. L'équivoque roule sur la double signification du mot.</note> portant:
«On fait à savoir par ces présentes, à tous ceux à qui il
appartiendra...»</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000092">
            <speaker>LE BEAU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000107">L'aîné des trois a lutté contre Charles, le
lutteur du duc: Charles, en un instant, l'a renversé, et
lui a cassé trois côtes; de sorte qu'il n'y a guère d'espérance
qu'il survive. Il a traité le second de même, et le
troisième aussi. Ils sont étendus ici près; le pauvre
vieillard, leur père, fait de si tristes lamentations à côté
d'eux, que tous les spectateurs le plaignent en pleurant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000093">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000108">Hélas!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000094">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000109">Mais, monsieur, quel est donc l'amusement
que les dames ont perdu?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000095">
            <speaker>LE BEAU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000110">Hé! celui dont je parle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000096">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000111">Voilà donc comme les hommes deviennent
plus sages de jour en jour! C'est la première fois
de ma vie que j'aie jamais entendu dire que de voir briser
des côtes était un amusement pour les dames.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000097">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000112">Et moi aussi, je te le proteste.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000098">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000113">Mais y en a-t-il encore d'autres qui brûlent
d'envie de voir déranger ainsi l'harmonie de leurs côtes?
Y en a-t-il un autre qui se passionne pour le jeu de
<hi rend="italic">brise-côte</hi><note type="editorial" n="9" xml:id="fra-note-000009">Côtes rompues, musique rompue, analogie entre la flûte inégale de Pan, et la disposition anatomique des côtes.</note>.—Verrons-nous cette lutte, cousine?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000099">
            <speaker>LE BEAU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000114">Il le faudra bien, mesdames, si vous restez
où vous êtes; car c'est ici l'arène que l'on a choisie pour
la lutte, et ils sont prêts à l'engager.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000100">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000115">Ce sont sûrement eux qui viennent là-bas:
restons donc, et voyons-la.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000101">
            <speaker>(F</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000013">anfares</stage>
            <p xml:id="fra-p-000116">Entrent le duc Frédéric, les seigneurs de sa
cour, Orlando, Charles et suite.)</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000102">
            <speaker>FRÉDÉRIC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000117">Avancez: puisque le jeune homme ne
veut pas se laisser dissuader, qu'il soit téméraire à ses
risques et périls.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000103">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000118">Est-ce là l'homme?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000104">
            <speaker>LE BEAU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000119">Lui-même, madame.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000105">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000120">Hélas! il est trop jeune; il a cependant l'air de
devoir remporter la victoire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000106">
            <speaker>FRÉDÉRIC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000121">Quoi! vous voilà, ma fille, et vous aussi ma
nièce? Vous êtes-vous glissées ici pour voir la lutte?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000107">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000122">Oui, monseigneur, si vous voulez nous le
permettre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000108">
            <speaker>FRÉDÉRIC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000123">Vous n'y prendrez pas beaucoup de plaisir,
je vous assure: il y a une si grande inégalité de forces
entre les deux hommes! Par pitié pour la jeunesse de
l'agresseur, je voudrais le dissuader; mais il ne veut pas
écouter mes instances. Parlez-lui, mesdames; voyez si
vous pourrez le toucher.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000109">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000124">Faites-le venir ici, mon cher monsieur Le Beau.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000110">
            <speaker>FRÉDÉRIC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000125">Oui, appelez-le; je ne veux pas être
présent.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000014">(Il se retire à l'écart.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000111">
            <speaker>LE BEAU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000126">Monsieur l'agresseur, les princesses voudraient
vous parler.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000112">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000127">Je vais leur présenter l'hommage de mon
obéissance et de mon respect.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000113">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000128">Jeune homme, avez-vous défié Charles le
lutteur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000114">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000129">Non, belle princesse; il est l'agresseur
général: je ne fais que venir comme les autres, pour
essayer avec lui la force de ma jeunesse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000115">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000130">Monsieur, vous êtes trop hardi pour votre âge:
vous avez vu de cruelles preuves de la force de cet
homme. Si vous pouviez vous voir avec vos yeux, ou
vous connaître avec votre jugement, la crainte du malheur
où vous vous exposez vous conseillerait de chercher
des entreprises moins inégales. Nous vous prions, pour
l'amour de vous-même, de songer à votre sûreté, et de
renoncer à cette tentative.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000116">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000131">Rendez-vous, monsieur, votre réputation
n'en sera nullement lésée: nous nous chargeons d'obtenir
du duc que la lutte n'aille pas plus loin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000117">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000132">Je vous supplie, mesdames, de ne pas me
punir par une opinion désavantageuse: j'avoue que je
suis très-coupable de refuser quelque chose à d'aussi
généreuses dames; mais accordez-moi que vos beaux
yeux et vos bons souhaits me suivent dans l'essai que je
vais faire. Si je suis vaincu, la honte n'atteindra qu'un
homme qui n'eut jamais aucune gloire: si je suis tué,
il n'y aura de mort que moi, qui en serais bien aise:
je ne ferai aucun tort à mes amis, car je n'en ai point
pour me pleurer; ma mort ne sera d'aucun préjudice
au monde, car je n'y possède rien; je n'y occupe qu'une
place, qui pourra être mieux remplie, quand je l'aurai
laissée vacante.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000118">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000133">Je voudrais que le peu de force que j'ai
fût réunie à la vôtre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000119">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000134">Et la mienne aussi pour augmenter la sienne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000120">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000135">Portez-vous bien! fasse le ciel que je sois
trompée dans mes craintes pour vous!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000121">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000136">Puissiez-vous voir exaucer tous les désirs de
votre coeur!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000122">
            <speaker>CHARLES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000137">Allons, où est ce jeune galant, qui est si
jaloux de coucher avec sa mère la terre?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000123">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000138">Le voici tout prêt, monsieur; mais il est
plus modeste dans ses voeux que vous ne dites.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000124">
            <speaker>FRÉDÉRIC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000139">Vous n'essayerez qu'une seule chute?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000125">
            <speaker>CHARLES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000140">Non, monseigneur, je vous le garantis; si
vous avez fait tous vos efforts pour le détourner de tenter
la première, vous n'aurez pas à le prier d'en risquer une
seconde.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000126">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000141">Vous comptez bien vous moquer de moi
après la lutte; vous ne devriez pas vous en moquer
avant; mais voyons; avancez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000127">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000142">O jeune homme, qu'Hercule te seconde!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000128">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000143">Je voudrais être invisible, pour saisir ce robuste
adversaire par la jambe.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000015">(Charles et Orlando luttent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000129">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000144">O excellent jeune homme!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000130">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000145">Si j'avais la foudre dans mes yeux, je sais bien
qui des deux serait terrassé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000131">
            <speaker>FRÉDÉRIC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000146">Assez, assez.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000016">(Charles est renversé, acclamations.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000132">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000147">Encore, je vous en supplie, monseigneur;
je ne suis pas encore en haleine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000133">
            <speaker>FRÉDÉRIC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000148">Comment te trouves-tu, Charles?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000134">
            <speaker>LE BEAU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000149">Il ne saurait parler, monseigneur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000135">
            <speaker>FRÉDÉRIC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000150">Emportez-le. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000017"><hi rend="italic">(A Orlando</hi>.)</stage> Quel est ton nom,
jeune homme?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000136">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000151">Orlando, monseigneur, le plus jeune des
fils du chevalier Rowland des Bois.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000137">
            <speaker>FRÉDÉRIC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000152">Je voudrais que tu fusses le fils de tout
autre homme: le monde tenait ton père pour un homme
honorable, mais il fut toujours mon ennemi: cet exploit
que tu viens de faire m'aurait plu bien davantage, si tu
descendais d'une autre maison. Mais, porte-toi bien, tu
es un brave jeune homme; je voudrais que tu te fusses
dit d'un autre père!</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000018">(Frédéric sort avec sa suite et Le Beau.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000138">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000153">Si j'étais mon père, cousine, en agirais-je
ainsi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000139">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000154">Je suis plus fier d'être le fils du chevalier
Rowland, le plus jeune de ses fils, et je ne changerais
pas ce nom pour devenir l'héritier adoptif de Frédéric.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000140">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000155">Mon père aimait le chevalier Rowland
comme sa propre âme, et tout le monde avait pour lui
les sentiments de mon père: si j'avais su plus tôt que ce
jeune homme était son fils, je l'aurais conjuré en pleurant
plutôt que de le laisser s'exposer ainsi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000141">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000156">Allons, aimable cousine, allons le remercier
et l'encourager. Mon coeur souffre de la dureté et de la
jalousie de mon père.—Monsieur, vous méritez des
applaudissements universels; si vous tenez aussi bien
vos promesses en amour que vous venez de dépasser ce
que vous aviez promis, votre maîtresse sera heureuse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000142">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000019">lui donnant la chaîne qu'elle avait à son cou</stage>
            <p xml:id="fra-p-000157">Monsieur,
portez ceci en souvenir de moi, d'une jeune
fille disgraciée de la fortune, et qui vous donnerait davantage,
si sa main avait des dons à offrir.—Nous retirons-nous,
cousine?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000143">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000158">Oui.—Adieu, beau gentilhomme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000144">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000159">Ne puis-je donc dire: je vous remercie!
Tout ce qu'il y avait de mieux en moi est renversé, ce
qui reste devant vous n'est qu'une quintaine<note type="editorial" n="10" xml:id="fra-note-000010">Quintaine, poteau fiché en plaine auquel on suspendait un bouclier qui servait de but aux javelots, ou aux lances, dans les joutes: Lasse enfin de servir au peuple de quintaine.</note>, un bloc
sans vie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000145">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000160">Il nous rappelle: mon orgueil est tombé
avec ma fortune. Je vais lui demander ce qu'il veut.—Avez-vous
appellé, monsieur? monsieur, vous avez lutté
à merveille, et vous avez vaincu plus que vos ennemis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000146">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000161">Voulez-vous venir, cousine?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000147">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000162">Allons, du courage. Portez-vous bien.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000020">(Rosalinde et Célie sortent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000148">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000163">Quelle passion appesantit donc ma langue?
Je ne peux lui parler, et cependant elle provoquait l'entretien.
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000021">(<hi rend="italic">Le Beau rentre.</hi>)</stage> Pauvre Orlando, tu as renversé
un Charles et quelque être plus faible te maîtrise.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000149">
            <speaker>LE BEAU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000164">Mon bon monsieur, je vous conseille, en
ami, de quitter ces lieux. Quoique vous ayez mérité de
grands éloges, les applaudissements sincères et l'amitié
de tout le monde, cependant telles sont maintenant les
dispositions du duc qu'il interprète contre vous tout ce
que vous avez fait: le duc est capricieux; enfin, il vous
convient mieux à vous de juger ce qu'il est, qu'à moi de
vous l'expliquer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000150">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000165">Je vous remercie, monsieur; mais, dites-moi,
je vous prie, laquelle de ces deux dames, qui assistaient
ici à la lutte, était la fille du duc?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000151">
            <speaker>LE BEAU</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000166">Ni l'une ni l'autre, si nous les jugeons par le
caractère: cependant la plus petite est vraiment sa fille,
et l'autre est la fille du duc banni, détenue ici par son
oncle l'usurpateur, pour tenir compagnie à sa fille; elles
s'aiment, l'une et l'autre, plus que deux soeurs ne peuvent
s'aimer. Mais je vous dirai que, depuis peu, ce duc
a pris sa charmante nièce en aversion, sans aucune autre
raison, que parce que le peuple fait l'éloge de ses vertus,
et la plaint par amour pour son bon père. Sur ma vie,
l'aversion du duc contre cette jeune dame éclatera tout
à coup.—Monsieur, portez-vous bien; par la suite, dans
un monde meilleur que celui-ci, je serai charmé de lier
une plus étroite connaissance avec vous, et d'obtenir
votre amitié.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000152">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000167">Je vous suis très-redevable: portez-vous
bien. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000022">(<hi rend="italic">Le Beau sort.</hi>)</stage> Il faut donc que je tombe de la fumée
dans le feu<note type="editorial" n="11" xml:id="fra-note-000011">From the smoke into the smother, de la fumée dans l'étouffoir.</note>. Je quitte un duc tyran pour rentrer sous un
frère tyran: mais, ô divine Rosalinde!...</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000023">(Il sort.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-001-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000024">Appartement du palais.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000025"><hi rend="italic">Entrent</hi> CÉLIE et ROSALINDE.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000153">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000168">Quoi, cousine! quoi, Rosalinde!—Amour, un
peu de pitié! Quoi, pas un mot!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000154">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000169">Pas un mot à jeter à un chien<note type="editorial" n="12" xml:id="fra-note-000012">Expression proverbiale.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000155">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000170">Non; tes paroles sont trop précieuses pour
être jetées aux roquets, mais jettes-en ici quelques-unes;
allons, estropie-moi avec de bonnes raisons.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000156">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000171">Alors il y aurait deux cousines d'enfermées,
l'une serait estropiée par des raisons<note type="editorial" n="13" xml:id="fra-note-000013">Lame me with reasons, rends-moi boiteuse par de bonnes raisons. On a dernièrement voulu prouver par ces mots que Shakspeare était boiteux en traduisant: Prouvez-moi que je suis boiteux. On a compté combien de fois le mot lame était dans ses oeuvres; et chaque fois a été une preuve.</note>, et l'autre
folle sans aucune raison.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000157">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000172">Mais tout ceci regarde-t-il votre père?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000158">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000173">Non; il y en a une partie pour le père de
mon enfant<note type="editorial" n="14" xml:id="fra-note-000014">Mon futur époux.</note>.—Oh! que le monde de tous les jours est
rempli de ronces!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000159">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000174">Ce ne sont que des chardons, cousine, jetés
sur toi par jeu dans la folie d'un jour de fête: mais si
nous ne marchons pas dans les sentiers battus, ils s'attacheront
à nos jupons.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000160">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000175">Je les secouais bien de ma robe; mais ces
chardons sont dans mon coeur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000161">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000176">Chasse-les en faisant: hem! hem!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000162">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000177">J'essayerais, s'il ne fallait que dire hem
et l'obtenir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000163">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000178">Allons, allons, il faut lutter contre tes affections.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000164">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000179">Oh! elles prennent le parti d'un meilleur
lutteur que moi!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000165">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000180">Que le ciel te protége! Tu essayeras, avec le
temps, en dépit d'une chute.—Mais laissons là toutes
ces plaisanteries, et parlons sérieusement: est-il possible
que tu tombes aussi subitement et aussi éperdument amoureuse
du plus jeune des fils du vieux chevalier Rowland?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000166">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000181">Le duc mon père aimait tendrement son
père.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000167">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000182">S'ensuit-il de là que tu doives aimer tendrement
son fils? D'après cette logique, je devrais le haïr;
car mon père haïssait son père: cependant je ne hais
point Orlando.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000168">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000183">Non, je t'en prie, pour l'amour de moi, ne
le hais pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000169">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000184">Pourquoi le haïrai-je? N'est-il pas rempli de
mérite?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000170">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000185">Permets donc que je l'aime pour cette
raison; et toi, aime-le parce que je l'aime.—Mais regarde,
voilà le duc qui vient.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000171">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000186">Avec des yeux pleins de courroux.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000026">(Frédéric entre avec des seigneurs de la cour.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000172">
            <speaker>FRÉDÉRIC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000187">Hâtez-vous, madame, de partir et de vous
retirer de notre cour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000173">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000188">Moi, mon oncle?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000174">
            <speaker>FRÉDÉRIC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000189">Vous, ma nièce; et si dans dix jours vous
vous trouvez à vingt milles de notre cour, vous mourrez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000175">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000190">Je supplie Votre Altesse de permettre que
j'emporte avec moi la connaissance de ma faute. Si je me
comprends moi-même, si mes propres désirs me sont
connus, si je ne rêve pas ou si je ne suis pas folle,
comme je ne crois pas l'être, alors, cher oncle, je vous
proteste que jamais je n'offensai Votre Altesse, pas même
par une pensée à demi conçue.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000176">
            <speaker>FRÉDÉRIC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000191">Tel est le langage de tous les traîtres; si
leur justification dépendait de leurs paroles, ils seraient
aussi innocents que la grâce même: qu'il vous suffise
de savoir que je me méfie de vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000177">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000192">Votre méfiance ne suffit pas pour faire de
moi une perfide. Dites-moi quels sont les indices de ma
trahison?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000178">
            <speaker>FRÉDÉRIC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000193">Tu es fille de ton père, et c'est assez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000179">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000194">Je l'étais aussi lorsque Votre Altesse s'est
emparée de son duché; je l'étais, lorsque Votre Altesse l'a
banni. La trahison ne se transmet pas comme un héritage,
monseigneur; ou si elle passait de nos parents à
nous, qu'en résulterait-il encore contre moi? Mon père
ne fut jamais un traître: ainsi, mon bon seigneur, ne
me faites pas l'injustice de croire que ma pauvreté soit
de la perfidie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000180">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000195">Cher souverain, daignez m'entendre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000181">
            <speaker>FRÉDÉRIC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000196">Oui, Célie, c'est pour l'amour de vous que
nous l'avons retenue ici; autrement, elle aurait été rôder
avec son père.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000182">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000197">Je ne vous priai pas alors de la retenir ici;
vous suivîtes votre bon plaisir et votre propre pitié:
j'étais trop jeune dans ce temps-là pour apprécier tout
ce qu'elle valait; mais maintenant je la connais; si elle
est une traîtresse, j'en suis donc une aussi, nous avons
toujours dormi dans le même lit, nous nous sommes
levées au même instant, nous avons étudié, joué, mangé
ensemble, et partout où nous sommes allées, nous marchions
toujours comme les cygnes de Junon, formant un
couple inséparable.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000183">
            <speaker>FRÉDÉRIC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000198">Elle est trop rusée pour toi; sa douceur,
son silence même, et sa patience, parlent au peuple qui
la plaint. Tu es une folle, elle te vole ton nom; tu auras
plus d'éclat, et tes vertus brilleront davantage lorsqu'elle
sera partie; n'ouvre plus la bouche; l'arrêt que j'ai prononcé
contre elle est ferme et irrévocable; elle est bannie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000184">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000199">Prononcez donc aussi, monseigneur, la même
sentence contre moi; car je ne saurais vivre séparée
d'elle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000185">
            <speaker>FRÉDÉRIC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000200">Vous êtes une folle.—Vous, ma nièce,
faites vos préparatifs; si vous passez le temps fixé, je vous
jure, sur mon honneur et sur ma parole solennelle, que
vous mourrez.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000027">(Frédéric sort avec sa suite.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000186">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000201">O ma pauvre Rosalinde, où iras-tu? Veux-tu
que nous changions de pères? Je te donnerai le mien.
Je t'en conjure, ne sois pas plus affligée que je ne le suis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000187">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000202">J'ai bien plus sujet de l'être.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000188">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000203">Tu n'en as pas davantage, cousine; console-toi,
je t'en prie: ne sais-tu pas que le duc m'a bannie,
moi, sa fille?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000189">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000204">C'est ce qu'il n'a point fait.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000190">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000205">Non, dis-tu? Rosalinde n'éprouve donc pas cet
amour qui me dit que toi et moi sommes une? Quoi! on
nous séparera? Quoi! nous nous quitterions, douce
amie? non, que mon père cherche une autre héritière.
Allons, concertons ensemble le moyen de nous enfuir;
voyons où nous irons et ce que nous emporterons avec
nous; ne prétends pas te charger seule du fardeau, ni
supporter seule tes chagrins, et me laisser à l'écart: car,
tu peux dire tout ce que tu voudras, mais je te jure, par
ce ciel qui paraît triste de notre douleur, que j'irai partout
avec toi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000191">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000206">Mais où irons-nous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000192">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000207">Chercher mon oncle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000193">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000208">Hélas! de jeunes filles comme nous! quel
danger ne courrons-nous pas en voyageant si loin? La
beauté tente les voleurs, encore plus que l'or.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000194">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000209">Je m'habillerai avec des vêtements pauvres et
grossiers et je me teindrai le visage avec une espèce de
terre d'ombre; fais-en autant, nous passerons sans être
remarquées, et sans exciter personne à nous attaquer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000195">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000210">Ne vaudrait-il pas mieux, étant d'une
taille plus qu'ordinaire, que je m'habillasse tout à fait
en homme? Avec une belle et large épée à mon côté, et
un épieu à la main (qu'il reste cachée dans mon coeur
toute la peur de femme qui voudra!) j'aurai un extérieur
fanfaron et martial, aussi bien que tant de lâches
qui cachent leur poltronnerie sous les apparences de la
bravoure.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000196">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000211">Comment t'appellerai-je, lorsque tu seras un
homme?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000197">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000212">Je ne veux pas porter un nom moindre
que celui du page de Jupiter, ainsi, songe bien à m'appeler
Ganymède, et toi, quel nom veux-tu avoir?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000198">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000213">Un nom qui ait quelque rapport avec ma situation:
plus de Célie; je suis <hi rend="italic">Aliéna</hi><note type="editorial" n="15" xml:id="fra-note-000015">Aliéna, mot latin; étrangère bannie.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000199">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000214">Mais, cousine, si nous essayions de voler
le fou de la cour de ton père, ne servirait-il pas à nous
distraire dans le voyage?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000200">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000215">Il me suivra, j'en réponds, au bout du monde.
Laisse-moi le soin de le gagner: allons ramasser nos
bijoux et nos richesses; concertons le moment le plus
propice, et les moyens les plus sûrs pour nous soustraire
aux poursuites que l'on ne manquera pas de faire après
mon évasion: allons, marchons avec joie... vers la
liberté, et non vers le bannissement!</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000028">(Elles sortent.)</stage>
        </div>
      </div>
      <div type="act" n="2" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-002">
        <head>ACTE DEUXIÈME</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-002-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000029">La forêt des Ardennes.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000030">LE VIEUX DUC, AMIENS <hi rend="italic">et deux ou trois</hi> SEIGNEURS<lb/>
<hi rend="italic">vêtus en habits de gardes-chasse.</hi></stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000201">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000216">Eh bien! mes compagnons, mes frères
d'exil, l'habitude n'a-t-elle pas rendu cette vie plus
douce pour nous que celle que l'on passe dans la
pompe des grandeurs? Ces bois ne sont-ils pas plus
exempts de dangers qu'une cour envieuse? Ici, nous ne
souffrons que la peine imposée à Adam, les différences
des saisons, la dent glacée et les brutales insultes du
vent d'hiver, et quand il me pince et souffle sur mon
corps, jusqu'à ce que je sois tout transi de froid, je
souris et je dis: «Ce n'est pas ici un flatteur: ce sont
là des conseillers qui me convainquent de ce que je suis
en me le faisant sentir.» On peut retirer de doux fruits
de l'adversité; telle que le crapaud horrible et venimeux,
elle porte cependant dans sa tête un précieux
joyau<note type="editorial" n="16" xml:id="fra-note-000016">C'était une opinion reçue, du temps de Shakspeare, que la tête d'un vieux crapaud contenait une pierre précieuse, ou une perle, à laquelle on attribuait de grandes vertus.</note>. Notre vie actuelle, séparée de tout commerce
avec le monde, trouve des voix dans les arbres, des livres
dans les ruisseaux qui coulent, des sermons dans les
pierres, et du bien en toute chose.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000202">
            <speaker>AMIENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000217">Je ne voudrais pas changer cette vie: Votre
Grâce est heureuse de pouvoir échanger les rigueurs
opiniâtres de la fortune en une existence aussi tranquille
et aussi douce.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000203">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000218">Allons, irons-nous tuer quelque venaison?
Cependant cela me fait de la peine que ces pauvres
créatures tachetées, bourgeoises par naissance de cette
cité déserte, voient leurs flancs arrondis percés de ces
pointes fourchues dans leurs propres domaines.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000204">
            <speaker>PREMIER SEIGNEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000219">Aussi, monseigneur, cela chagrine
beaucoup le mélancolique Jacques; il jure que vous êtes
en cela un plus grand usurpateur que votre frère ne l'a
été en vous bannissant. Aujourd'hui, le seigneur Amiens
et moi, nous nous sommes glissés derrière lui, au moment
où il était couché sous un chêne, dont l'antique racine
perce les bords du ruisseau qui murmure le long de ce
bois; au même endroit est venu languir un pauvre cerf
éperdu que le trait d'un chasseur avait blessé; et vraiment,
monseigneur, le malheureux animal poussait de
si profonds gémissements, que dans ses efforts la peau
de ses côtés a failli crever; ensuite de grosses larmes<note type="editorial" n="17" xml:id="fra-note-000017">Dans l'ancienne matière médicale, les larmes du cerf mourant étaient réputées jouir d'une vertu miraculeuse.</note>
ont roulé piteusement l'une après l'autre sur son nez
innocent; et dans cette attitude, la pauvre bête fauve,
que le mélancolique Jacques observait avec attention,
restait immobile sur le bord du rapide ruisseau, qu'elle
grossissait de ses pleurs.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000205">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000220">Mais qu'a dit Jacques? N'a-t-il point
moralisé sur ce spectacle?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000206">
            <speaker>PREMIER SEIGNEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000221">Oh! oui, monseigneur, il a fait
cent comparaisons différentes; d'abord, sur les pleurs de
l'animal qui tombaient dans le ruisseau, qui n'avait pas
besoin de ce superflu. «Pauvre cerf, disait-il, tu fais ton
testament comme les gens du monde; tu donnes à qui
avait déjà trop.» Ensuite, sur ce qu'il était là seul, isolé,
abandonné de ses compagnons veloutés: «Voilà qui est
bien, dit-il, le malheur sépare de nous la foule de nos
compagnons.» Dans le moment, un troupeau sans souci
et qui s'était rassasié dans la prairie, bondit autour de
l'infortuné et ne s'arrête point pour le saluer: «Oui,
disait Jacques, poursuivez, gras et riches citoyens; c'est
la mode: pourquoi vos regards s'arrêteraient-ils sur ce
pauvre malheureux, qui est ruiné et perdu sans ressource?»
C'est ainsi que Jacques, par les plus violentes
invectives, attaquait la campagne, la ville, la cour, et
même la vie que nous menons ici, jurant que nous étions
de vrais usurpateurs, des tyrans et pis encore, d'effrayer
les animaux et de les tuer dans le lieu même que la nature
leur avait assigné pour patrie et pour demeure.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000207">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000222">Et l'avez-vous laissé dans cette méditation?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000208">
            <speaker>SECOND SEIGNEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000223">Oui, monseigneur, nous l'avons
laissé pleurant et faisant des dissertations sur le cerf qui
sanglotait.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000209">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000224">Montrez-moi l'endroit; j'aime à être
aux prises avec lui, lorsqu'il est dans ces accès d'humeur;
car alors il est plein d'idées.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000210">
            <speaker>SECOND SEIGNEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000225">Je vais, monseigneur, vous conduire
droit à lui.</p>
          </sp>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-002-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000031">Appartement du palais du duc usurpateur.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000032">FRÉDÉRIC <hi rend="italic">entre avec des</hi> SEIGNEURS <hi rend="italic">de sa suite</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000211">
            <speaker>FRÉDÉRIC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000226">Est-il possible que personne ne les ait
vues? Cela ne peut pas être: quelques traîtres de ma
cour sont d'intelligence avec elles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000212">
            <speaker>PREMIER SEIGNEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000227">Je ne puis découvrir personne qui
l'ait aperçue. Les dames, chargées de sa chambre, l'ont
vue le soir au lit, et le lendemain, de grand matin, elles
ont trouvé le lit vide du trésor qu'il renfermait, leur
maîtresse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000213">
            <speaker>SECOND SEIGNEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000228">Monseigneur, on ne trouve pas non
plus le paysan peu gracieux<note type="editorial" n="18" xml:id="fra-note-000018">Roynish du mot français rogneux.</note> dont Votre Altesse avait
coutume de s'amuser si souvent. Hespérie, la fille d'honneur
de la princesse, avoue qu'elle a entendu secrètement
votre fille et sa cousine vantant beaucoup les
bonnes qualités et les grâces du lutteur qui a vaincu
dernièrement le robuste Charles, et elle croit qu'en quelque
endroit que ces dames soient allées, ce jeune homme
est sûrement avec elles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000214">
            <speaker>FRÉDÉRIC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000229">Envoyez chez son frère; ramenez ici ce
galant; s'il n'y est pas, amenez-moi son frère, je le lui
ferai bien trouver; allez-y sur-le-champ, et ne vous lassez
point de continuer les démarches et les perquisitions,
jusqu'à ce que vous m'ayez ramené ces folles échappées.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000033">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-002-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000034">Devant la maison d'Olivier.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000035"><hi rend="italic">Entrent</hi> ORLANDO et ADAM, <hi rend="italic">qui se rencontrent</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000215">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000230">Qui est là?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000216">
            <speaker>ADAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000231">Quoi! c'est vous, mon jeune maître? O mon
cher maître! ô mon doux maître! ô vous, image vivante
du vieux chevalier Rowland! Quoi! que faites-vous ici?
Ah! pourquoi êtes-vous vertueux? pourquoi les gens
vous aiment-ils? pourquoi êtes-vous bon, fort et vaillant?
pourquoi avez-vous été assez imprudent pour vouloir
vaincre le nerveux lutteur du capricieux duc? Votre
gloire vous a trop tôt devancé dans cette maison. Ne
savez-vous pas, mon maître, qu'il est des hommes pour
qui toutes leurs qualités deviennent autant d'ennemis?
Voilà tout le fruit que vous retirez des vôtres; vos vertus,
mon cher maître, sont pour vous autant de traîtres,
sous une forme sainte et céleste. Oh! quel monde est
celui-ci, où ce qui est louable empoisonne celui qui le
possède!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000217">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000232">Quoi donc? de quoi s'agit-il?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000218">
            <speaker>ADAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000233">O malheureux jeune homme, ne franchissez
pas ce seuil; l'ennemi de tout votre mérite habite sous
ce toit: votre frère... non, il n'est pas votre frère,
mais... le fils... non... pas le fils... je ne veux pas l'appeler
fils... de celui que j'allais appeler son père, a appris
votre gloire, et cette nuit même il se propose de brûler
le logement où vous avez coutume de coucher, et vous
dedans. S'il ne réussit pas dans ce projet, il trouvera
d'autres moyens de vous faire périr; je l'ai entendu, par
hasard, méditant son projet: ce n'est pas ici un lieu
pour vous; cette maison n'est qu'une boucherie; abhorrez-la,
redoutez-la, n'y entrez pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000219">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000234">Mais, Adam, où veux-tu que j'aille?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000220">
            <speaker>ADAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000235">N'importe où, pourvu que vous ne veniez pas ici.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000221">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000236">Quoi! voudrais-tu que j'allasse mendier
mon pain; ou qu'armé d'une épée lâche et meurtrière
je gagnasse ma vie comme un brigand en volant sur les
grands chemins? Voilà ce qu'il faut que je fasse, ou je
ne sais que faire; et c'est ce que je ne ferai pas, quoique
je puisse faire. J'aime mieux me livrer à la haine d'un
sang dégénéré, d'un frère sanguinaire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000222">
            <speaker>ADAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000237">Non, ne le faites pas: j'ai cinq cents écus qui
sont les pauvres gages que j'ai épargnés sous votre père;
je les ai amassés pour me servir de nourrice lorsque mes
membres vieillis et perclus me refuseraient le service, et
que ma vieillesse méprisée serait jetée dans un coin;
prenez cela; et que celui qui nourrit les corbeaux, et
dont la Providence fournit à la subsistance du passereau,
soit le soutien de ma vieillesse! Voilà cet or; je
vous le donne tout; prenez-moi pour votre domestique:
quoique je paraisse vieux, je suis encore nerveux et
robuste; car, dans ma jeunesse, je n'ai jamais fait usage
de ces liqueurs brûlantes qui portent le trouble dans le
sang, et jamais je n'ai cherché, avec un front sans
pudeur, les moyens de ruiner et d'affaiblir ma constitution;
aussi ma vieillesse est comme un hiver vigoureux,
froid, mais serein: laissez-moi vous suivre; je vous rendrai
les services d'un homme plus jeune, dans toutes
vos affaires et dans tous vos besoins.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000223">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000238">O bon vieillard! que tu es une image fidèle
de ces serviteurs constants de l'ancien temps, qui servaient
par amour de leur devoir, et non pour le salaire!
Tu n'es pas à la mode de ce temps-ci où personne ne
travaille que pour son avancement, et où l'acquisition
de ce qu'on désire fait cesser le service: tu n'en agis pas
ainsi.—Mais, pauvre vieillard, tu veux tailler un arbre
pourri qui ne saurait même produire une seule fleur,
pour te payer de tes peines et de ta culture; mais fais
ce que tu voudras; nous irons ensemble; et avant que
nous ayons dépensé les gages de ta jeunesse, nous trouverons
quelque modeste situation où nous vivrons
contents.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000224">
            <speaker>ADAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000239">Allez, mon maître, allez, je vous suivrai jusqu'au
dernier soupir avec fidélité et loyauté. J'ai vécu
ici depuis l'âge de dix-sept ans jusqu'à près de quatre-vingts;
mais de ce moment, je n'y reste plus. Bien des
gens cherchent fortune à dix-sept ans, mais à quatre-vingts
il est trop tard. La fortune ne saurait cependant
me mieux récompenser, qu'en me faisant bien mourir
sans rester débiteur de mon maître.</p>
          </sp>
        </div>
        <div type="scene" n="4" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-002-scene-004">
          <head>SCÈNE IV</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000036">La forêt des Ardennes.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000037">ROSALINDE en <hi rend="italic">habit de jeune garçon</hi>, CÉLIE <hi rend="italic">habillée en
bergère et le paysan</hi> TOUCHSTONE.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000225">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000240">O dieux! que mon coeur est las!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000226">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000241">Je m'embarrasserais fort peu de mon
coeur, si mes jambes n'étaient pas lasses.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000227">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000242">J'aurais bonne envie de déshonorer l'habit
d'homme que je porte, et de pleurer comme une
femme; mais il faut que je soutienne le vaisseau le plus
faible; c'est au pourpoint et au haut-de-chausses à montrer
l'exemple du courage à la jupe; ainsi courage donc,
chère Aliéna.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000228">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000243">Je t'en prie, supporte-moi; je ne saurais aller
plus loin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000229">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000244">Pour moi j'aimerais mieux vous supporter
que de vous porter; je ne porterais cependant pas
de <hi rend="italic">croix</hi><note type="editorial" n="19" xml:id="fra-note-000019">Une espèce de monnaie marquée d'une croix; ce mot est pour Shakspeare une source de pointes.</note> en vous portant; car je ne crois pas que vous
ayez d'argent dans votre bourse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000230">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000245">Enfin, voilà donc la forêt des Ardennes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000231">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000246">Oui, me voilà dans l'Ardenne, je n'en
suis que plus sot; quand j'étais chez moi, j'étais bien
mieux; mais il faut que les voyageurs soient contents
de tout.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000232">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000247">Oui, sois content, cher Touchstone; mais
qui vient ici? Un jeune homme et un vieillard en conversation
sérieuse!</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000038">(Entrent Corin et Sylvius de l'autre côté du théâtre.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000233">
            <speaker>CORIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000248">C'est précisément là le moyen de vous faire
toujours mépriser d'elle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000234">
            <speaker>SYLVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000249">O Corin! si tu savais combien je l'aime!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000235">
            <speaker>CORIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000250">Je le devine en partie; car j'ai aimé jadis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000236">
            <speaker>SYLVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000251">Non, Corin, vieux comme tu l'es, tu ne saurais
le deviner, quand même dans ta jeunesse tu aurais
été le plus fidèle amant qui ait soupiré pendant la nuit
sur son oreiller. Mais si jamais ton amour fut égal au
mien (et je suis sûr qu'aucun homme n'aima jamais
comme moi), à combien d'actions ridicules ta passion
t'a-t-elle entraîné?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000237">
            <speaker>CORIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000252">A plus de mille, que j'ai oubliées.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000238">
            <speaker>SYLVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000253">Oh! tu n'as donc jamais aimé aussi tendrement
que moi: si tu ne te rappelles pas jusqu'à la plus
petite folie que l'amour t'a fait faire, tu n'as pas aimé:
si tu ne t'es pas assis comme je le suis, fatigant celui qui
t'écoutait des louanges de ta maîtresse, tu n'as pas
aimé: si tu n'as pas quitté brusquement la compagnie,
comme ma passion me fait quitter la tienne en ce
moment, tu n'as pas aimé. O Phébé! Phébé! Phébé!</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000039">(Sylvius sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000239">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000254">Hélas! pauvre berger! en te voyant sonder
ta blessure, un sort cruel m'a fait sentir la mienne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000240">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000255">Et moi la mienne: je me souviens que
lorsque j'étais amoureux, je brisai mon épée contre une
pierre en lui disant: «Voilà pour t'apprendre à rendre
des visites nocturnes à Jeanne Smile;» et je me rappelle
que je baisais son battoir et les mamelles des
vaches que ses jolies mains gercées venaient de traire;
et je me souviens encore qu'au lieu d'elle, je courtisais
une tige de pois, auquel je pris deux cosses pour les lui
rendre en lui disant, en pleurant des larmes<note type="editorial" n="20" xml:id="fra-note-000020">«Trait contre une expression ridicule de la Rosalinde de Lodge.» (WARBURTON.)</note>: «Portez
ceci pour l'amour de moi.» Nous autres vrais amants,
nous sommes sujets à d'étranges caprices; mais comme
tout, dans la nature, est mortel, toute nature est mortellement
folle en amour<note type="editorial" n="21" xml:id="fra-note-000021">Mortal est pris ici adverbialement pour excessivement.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000241">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000256">Tu parles plus sagement que tu ne t'en
doutes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000242">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000257">Vraiment, jamais je ne me douterai de
mon esprit que lorsque je me le serai cassé contre les os
des jambes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000243">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000258">O Jupiter! Jupiter! la passion de ce berger
ressemble bien à la mienne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000244">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000259">Et à la mienne aussi: mais cela devient
un peu ancien pour moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000245">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000260">Je vous en prie, que l'un de vous demande à
cet homme-là s'il voudrait nous donner quelque nourriture
pour de l'or. Je suis d'une faiblesse à mourir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000246">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000261">Holà, vous, paysan!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000247">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000262">Tais-toi, sot; il n'est pas ton parent.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000248">
            <speaker>CORIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000263">Qui appelle?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000249">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000264">Des personnes qui valent mieux que
vous, l'ami.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000250">
            <speaker>CORIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000265">Si elles ne valaient pas mieux que moi, elles
seraient bien misérables.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000251">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000266">Paix! te dis-je;—bonsoir, l'ami!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000252">
            <speaker>CORIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000267">Bonsoir, mon joli cavalier, ainsi qu'à vous
tous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000253">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000268">Je t'en prie, berger, si, par amitié ou
pour de l'or, l'on peut obtenir quelques aliments dans
ce désert, conduis-nous dans un endroit où nous puissions
nous reposer et manger; voilà une jeune fille que
le voyage a accablée de fatigue; elle est prête à défaillir
de besoin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000254">
            <speaker>CORIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000269">Mon beau monsieur, je la plains de tout mon
coeur, et je souhaiterais, bien plus pour elle que pour
moi, que la fortune m'eût mis plus en état de la soulager;
mais je ne suis qu'un berger, aux gages d'un autre
homme, et je ne tonds pas pour moi les moutons que
je fais paître: mon maître est d'un naturel avare, et
s'embarrasse fort peu de s'ouvrir le chemin du ciel par
des actes d'hospitalité. D'ailleurs, sa cabane, ses troupeaux
et ses pâturages sont en vente, et son absence fait
qu'il n'y a maintenant, dans notre bergerie, rien que
vous puissiez manger: mais venez voir ce qu'il y a; et
si ma voix y peut quelque chose, vous serez certainement
bien reçus.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000255">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000270">Quel est celui qui doit acheter son troupeau
et ses pâturages?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000256">
            <speaker>CORIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000271">Ce jeune homme que vous avez vu ici il n'y a
qu'un moment, et qui se soucie peu d'acheter quoi que
ce soit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000257">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000272">Si cela pouvait se faire sans blesser l'honnêteté,
je te prierais d'acheter la cabane, les pâturages
et le troupeau, et nous te donnerions de quoi payer le
tout pour nous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000258">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000273">Et nous augmenterions tes gages. J'aime ces
lieux, et j'y passerais volontiers ma vie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000259">
            <speaker>CORIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000274">Le tout est certainement à vendre: venez
avec moi: si, sur ce qu'on vous en dira, le terrain, le
revenu et ce genre de vie vous plaisent, j'achèterai aussitôt
le tout avec votre or, et je serai votre fidèle berger.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000040">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="5" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-002-scene-005">
          <head>SCÈNE V</head>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000041">AMIENS, JACQUES <hi rend="italic">et autres paraissent</hi>.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000042">AMIENS.</stage>
          <lg xml:id="fra-verse-group-000014">
            <l xml:id="fra-line-000045" rend="indent-2">Toi qui chéris les verts ombrages,</l>
            <l xml:id="fra-line-000046">Viens avec moi respirer en ces lieux;</l>
            <l xml:id="fra-line-000047">Viens avec moi mêler tes chants joyeux</l>
            <l xml:id="fra-line-000048">Aux doux concerts qui charmes ces bocages.</l>
            <l xml:id="fra-line-000049" rend="indent-2">On ne trouve ici</l>
            <l xml:id="fra-line-000050" rend="indent-2">D'autre ennemi</l>
            <l xml:id="fra-line-000051">Que l'hiver seul, la pluie et les orages.</l>
          </lg>
          <sp xml:id="fra-speech-000260">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000275">Continuez, continuez, je vous prie, continuez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000261">
            <speaker>AMIENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000276">Cela vous rendrait mélancolique, monsieur
Jacques.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000262">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000277">C'est ce que je veux.—Continuez, je vous en
prie; continuez; je puis sucer la mélancolie d'une chanson
même, comme une belette suce les oeufs. Encore,
je vous en prie, encore.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000263">
            <speaker>AMIENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000278">Ma voix est rude; je sais que je ne saurais
vous plaire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000264">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000279">Je ne vous prie point de me plaire; je vous
prie de chanter: allons, allons, une autre stance. Ne les
appelez-vous pas <hi rend="italic">stances</hi>?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000265">
            <speaker>AMIENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000280">Comme vous voudrez, monsieur Jacques.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000266">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000281">Je m'embarrasse fort peu de savoir leur
nom; elles ne me doivent rien. Voulez-vous chanter?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000267">
            <speaker>AMIENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000282">Plutôt à votre prière, que pour mon plaisir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000268">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000283">Eh bien! si jamais je remercie un homme,
je vous remercierai. Mais ce qu'on appelle compliment,
ressemble à la rencontre de deux magots. Et quand un
homme me remercie cordialement, il me semble que je
lui ai donné un sou, et qu'il me fait les remerciements
d'un pauvre. Allons, chantez.—Et vous qui ne voulez
pas chanter, taisez-vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000269">
            <speaker>AMIENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000284">Eh bien! je vais finir ma chanson. Messieurs,
pendant ce temps-là, mettez le couvert; le duc veut
dîner sous cet arbre. Il vous a cherché toute la journée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000270">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000285">Et moi, je l'ai évité toute la journée: il
aime trop la dispute pour moi: je pense à autant de
choses que lui, mais je rends grâce au ciel et je ne m'en
glorifie pas. Allons, chantez, allons.</p>
            <p xml:id="fra-p-000286">CHANSON.</p>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000015">
              <l xml:id="fra-line-000052">Toi qui fuis l'éclat de la cour,</l>
              <l xml:id="fra-line-000053">Des champs féconds préférant la parure,</l>
              <l xml:id="fra-line-000054">Heureux des mets que t'offre la nature,</l>
              <l xml:id="fra-line-000055">Viens habiter avec moi ce séjour.</l>
              <l xml:id="fra-line-000056" rend="indent-2">Dans ce bocage,</l>
              <l xml:id="fra-line-000057" rend="indent-2">Sous cet ombrage,</l>
              <l xml:id="fra-line-000058">Point d'ennemi que l'hiver et l'orage.</l>
            </lg>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000271">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000287">Je vais vous donner sur cet air quelques
vers que j'ai faits hier en dépit de mon génie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000272">
            <speaker>AMIENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000288">Et je les chanterai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000273">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000289">Les voici.</p>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000016">
              <l xml:id="fra-line-000059">S'il arrive par hasard</l>
              <l xml:id="fra-line-000060">Qu'un homme soit changé en âne;</l>
              <l xml:id="fra-line-000061">Quittant son bien et son aisance</l>
              <l xml:id="fra-line-000062">Pour suivre une volonté obstinée,</l>
              <l xml:id="fra-line-000063">Duc dàme, duc dàme, duc dàme,</l>
              <l xml:id="fra-line-000064" rend="indent-2">Il trouvera ici</l>
              <l xml:id="fra-line-000065">D'aussi grands fous que lui</l>
              <l xml:id="fra-line-000066">S'il veut venir ici<note type="editorial" n="22" xml:id="fra-note-000022">Duc dàme est mis pour duc ad me, conduisez-moi; allusion au refrain d'Amiens. Ceiui-ci n'est pas un savant, Jacques lui peut donner ce mot pour du grec, très-innocemment.</note>.</l>
            </lg>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000043">(Il chante.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000274">
            <speaker>AMIENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000290">Que signifie ce <hi rend="italic">duc ad me</hi>?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000275">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000291">C'est une invocation grecque pour rassembler
les sots dans un cercle.—Je vais dormir si je puis;
si je ne peux pas dormir, je déclamerai contre tous les
premiers-nés de l'Égypte<note type="editorial" n="23" xml:id="fra-note-000023">«Expression proverbiale pour dire les personnes d'une haute naissance.» (JOHNSON.)</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000276">
            <speaker>AMIENS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000292">Et moi, je vais chercher le duc: son banquet
est prêt.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000044">(Ils sortent chacun de son côté.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="6" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-002-scene-006">
          <head>SCÈNE VI</head>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000045"><hi rend="italic">Entrent</hi> ORLANDO et ADAM.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000277">
            <speaker>ADAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000293">Mon cher maître, je ne saurais aller plus loin:
eh! je me meurs de faim! Je vais me coucher ici et y
prendre la mesure de ma fosse. Adieu, mon bon maître.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000278">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000294">Quoi, Adam! comment! tu n'as pas plus de
coeur que cela? Vis encore un peu, console-toi un peu,
prends un peu de coeur. S'il existe quelque bête sauvage
dans cette affreuse forêt, ou je lui servirai de nourriture,
ou je te l'apporterai comme nourriture: ton
imagination te fait voir la mort plus près de toi qu'elle
ne l'est en effet. Pour l'amour de moi, prends courage;
tiens un instant la mort à bout de bras: je suis à toi
dans un moment; et si je ne t'apporte pas quelque chose
à manger, alors je te permets de mourir: mais si tu
meurs avant mon retour, je dirai que tu t'es moqué de
mes peines.—Allons, fort bien, tu as l'air plus entrain.
Je vais revenir te joindre à l'instant; mais tu es là couché
à l'air glacé. Viens, je vais te porter sous quelque abri,
et tu ne mourras pas faute d'un dîner, s'il y a quelque
chose de vivant dans ce désert. Courage, bon Adam.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000046">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="7" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-002-scene-007">
          <head>SCÈNE VII</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000047">Une autre partie de la forêt.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000048"><hi rend="italic">On voit une table servie</hi>, LE VIEUX DUC, AMIENS, <hi rend="italic">les
</hi> SEIGNEURS <hi rend="italic">et autres</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000279">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000295">Je pense qu'il est métamorphosé en
bête; car je ne puis le trouver nulle part, sous la forme
d'un homme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000280">
            <speaker>PREMIER SEIGNEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000296">Monseigneur, il n'y a qu'un
instant qu'il est parti d'ici, où il était fort gai, à écouter
une chanson.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000281">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000297">Lui, qui est tout composé de dissonances!
s'il devient jamais musicien, il y aura certainement
bientôt une grande discorde dans les sphères;
allez le chercher; dites-lui, que je voudrais lui parler.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000049">(Entre Jacques.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000282">
            <speaker>PREMIER SEIGNEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000298">Il m'en évite la peine, en venant
lui-même.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000283">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000299">Mais comment, monsieur, quelle vie
menez-vous donc maintenant, qu'il faille que vos pauvres
amis vous fassent la cour?—Mais quoi vous avez
l'air gai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000284">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000300">Un fou! un fou!... J'ai rencontré un fou
dans la forêt, un fou en habit bigarré<note type="editorial" n="24" xml:id="fra-note-000024">Motley fool, Motley, bigarré, le costume des fous se rapprochait de celui des arlequins.</note>. O misérable
monde! Comme il est vrai que je vis de nourriture, j'ai
rencontré un fou qui s'était couché par terre, se chauffait
au soleil, et invitait dame Fortune, mais en bons
termes et bien placés, et cependant un vrai fou qui en
portait la livrée.—Bonjour, fou, lui ai-je dit.—Non, monsieur,
m'a-t-il répondu, ne m'appelez pas <hi rend="italic">fou</hi>, jusqu'à ce
que le ciel m'ait envoyé la Fortune<note type="editorial" n="25" xml:id="fra-note-000025">Fortuna favet fatuis. Fortuna nimiùm quem favet, stultum facit. (P. SYRUS.)]</note>.—Ensuite il a tiré
un cadran de sa poche, et après l'avoir regardé d'un oeil
terne, il a dit très-sagement: «Il est dix heures;—c'est
ainsi, a-t-il continué, que nous pouvons voir comment
va le monde: il n'y a qu'une heure qu'il n'en était que
neuf, et dans une heure il en sera onze; et ainsi d'heure
en heure nous mûrissons, mûrissons, et ensuite d'heure
en heure nous pourrissons, pourrissons, et là finit notre
histoire.» Quand j'ai entendu ce fou bigarré moraliser
ainsi sur le temps, mes poumons se sont mis à chanter
comme le coq, de voir des fous si profonds en morale;
et j'ai ri sans relâche, pendant une heure entière à son
cadran.—O noble fou! un digne fou! Oh! un habit
bigarré est le seul que l'on doive porter.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000285">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000301">Quel est donc ce fou?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000286">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000302">Oh! le digne fou! un fou qui a été un courtisan;
et il dit que, si les dames sont jeunes et belles,
elles ont le don de le savoir: dans sa cervelle, qui est
aussi sèche que le biscuit qui reste après un voyage, il
y a d'étranges cases farcies d'observations qu'il débite
par parcelles. Oh! si je pouvais être un fou! J'aspire à
porter un habit bigarré.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000287">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000303">Tu en auras un.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000288">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000304">C'est la seule chose que je vous demande<note type="editorial" n="26" xml:id="fra-note-000026">'Tis my only suit. Suit, habit et demande, requête.</note>,
pourvu que vous arrachiez de votre cerveau la folle idée
qui y est enracinée, que je suis sage. En outre, je veux
avoir une liberté aussi étendue que le vent, et je veux
souffler sur qui il me plaira, car les fous ont ce privilége;
et ceux qui essuieront le plus de traits de ma folie,
seront obligés de rire plus que les autres: et pourquoi
cela, monsieur? Le <hi rend="italic">pourquoi</hi> est aussi simple que le chemin
qui conduit à l'église de la paroisse. Celui qu'un fou
pique à propos agit sottement (fût-il piqué au vif), s'il
se montre sensible au lardon; autrement la folie de
l'homme sage s'expose à être anatomisée par les flèches
lancées à tort et à travers par le fou. Revêtissez-moi de
mon habit bigarré, donnez-moi la liberté de dire ce que
je pense, et je vous jure que, si l'on veut prendre ma
médecine patiemment, je purgerai à fond le corps impur
de ce monde infecté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000289">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000305">Fi! fi donc! je puis te dire ce que tu
voudrais faire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000290">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000306">Et pour un jeton<note type="editorial" n="27" xml:id="fra-note-000027">What, for a counter, would I do but good?</note>, que voudrais-je faire, si
ce n'est du bien?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000291">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000307">Tu commettrais, en gourmandant le
péché, un péché des plus dangereux; car toi-même tu
as été un libertin aussi sensuel que l'aiguillon même
de la brutalité, et tu voudrais aujourd'hui dégorger sur
le monde entier tous les ulcères et tous les maux que tu
as gagnés par ta licence aux pieds légers.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000292">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000308">Quoi! quel est celui qui, en censurant l'orgueil
en général, peut être accusé d'en taxer quelqu'un
en particulier? Ce vice ne coule-t-il pas gros comme les
flots de la mer, jusqu'à ce que les vrais moyens le refoulent?
Quand je dis qu'une femme de la cité porte sur ses
indignes épaules la fortune des princes, quelle est celle
qui peut se présenter et dire que j'entends parler d'elle,
lorsque sa voisine est comme elle? ou quel est l'homme,
dans l'emploi le plus vil, qui ne décèle pas la folie dont
je l'accuse, lorsque, pensant que j'ai voulu parler de lui,
il répond que sa parure n'est point à mes frais? Là donc;
comment donc? Eh bien! faites-moi donc voir en quoi
ma langue lui a fait du tort. Si elle lui a rendu justice,
alors c'est lui qui s'est fait du tort lui-même; s'il est
libre de tout reproche, alors ma satire s'envole comme
une oie sauvage sans être réclamée de personne. Mais
qui vient ici?</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000050">(Orlando entre brusquement, l'épée nue.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000293">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000309">Arrêtez et cessez de manger.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000294">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000310">Quoi! je n'ai pas encore commencé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000295">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000311">Et tu ne commenceras pas avant que le
besoin soit servi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000296">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000312">De quelle espèce est donc ce coq-là?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000297">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000313">Est-ce la nécessité, jeune homme, qui
te rend si audacieux, ou est-ce par un grossier mépris
des bonnes manières que tu te montres si dépourvu de
civilité?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000298">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000314">Vous avez touché mon mal tout d'abord.
C'est le poignant aiguillon d'un extrême besoin qui m'a
enlevé les douces apparences de la civilité: j'ai cependant
été élevé dans l'intérieur du pays, et j'ai reçu
quelque éducation: mais laissez cela, vous dis-je: il
meurt celui de vous qui touchera à ce fruit avant que
moi et mes besoins soyons satisfaits.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000299">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000315">Si vous ne voulez pas que l'on vous satisfasse
avec des raisons, alors il faut donc que je meure.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000300">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000316">Que prétendez-vous? Votre douceur
aura plus de force que votre force pour nous amener à
la douceur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000301">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000317">Je vais mourir faute de nourriture: laisse-m'en
prendre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000302">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000318">Asseyez-vous et mangez, et soyez le
bienvenu à notre table.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000303">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000319">Vous me parlez si doucement? En ce cas,
pardonnez-moi, je vous prie; j'ai cru qu'ici tout était
sauvage; voilà ce qui m'a fait prendre la rude apparence
du commandement. Mais qui que vous soyez, qui dans
ce désert inaccessible, à l'ombre de ce feuillage mélancolique,
perdez et négligez les heures glissantes du
temps, si jamais vous vîtes des jours plus heureux, si
jamais vous avez habité des lieux où le son des cloches
vous appelât à l'église; si jamais vous vous êtes assis à
la table d'un homme vertueux; si jamais vous avez
essuyé une larme sur vos paupières; si vous savez enfin
ce que c'est que de plaindre et que d'être plaint, que la
douceur soit ma seule violence. Dans cet espoir, je rougis
et je cache mon épée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000304">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000320">Il est vrai que nous avons vu des jours
plus heureux; le son des cloches sacrées nous a appelés
à l'église; nous nous sommes assis à la table d'hommes
vertueux; nous avons essuyé nos yeux baignés de larmes
que faisait couler une sainte pitié: ainsi asseyez-vous
paisiblement, et disposez à votre gré de ce que nous
pouvons avoir à offrir à vos besoins.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000305">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000321">Eh bien! alors attendez encore un moment
pour manger, tandis que, comme la biche, je vais chercher
mon faon pour lui donner à manger. A quelques
pas d'ici, il y a un pauvre vieillard qui, conduit par
l'amitié pure, a traîné après moi ses pas inégaux: il est
accablé de deux maux cruels, l'âge et la faim. Je ne
goûterai à rien jusqu'à ce qu'il soit rassasié.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000306">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000322">Allez le chercher; nous ne toucherons
à rien avant votre retour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000307">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000323">Je vous remercie; que le ciel vous bénisse
pour vos généreux secours.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000051">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000308">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000324">Tu vois que nous ne sommes pas seuls
malheureux; ce vaste théâtre de l'univers offre de plus
tristes spectacles que cette scène où nous jouons notre
rôle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000309">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000325">Le monde entier est un théâtre, et les
hommes et les femmes ne sont que des acteurs; ils ont
leurs entrées et leurs sorties. Un homme, dans le cours
de sa vie, joue différents rôles; et les actes de la pièce
sont les sept âges<note type="editorial" n="28" xml:id="fra-note-000028">«Anciennement, il y avait des pièces divisées en sept actes.» (WARBURTON.)</note>. Dans le premier, c'est l'enfant, vagissant,
bavant dans les bras de sa nourrice. Ensuite l'écolier,
toujours en pleurs, avec son frais visage du matin
et son petit sac, rampe, comme le limaçon, à contre-coeur
jusqu'à l'école. Puis vient l'amoureux, qui soupire
comme une fournaise et chante une ballade plaintive
qu'il a adressée au sourcil de sa maîtresse. Puis le soldat,
prodigue de jurements étranges et barbu comme le
léopard<note type="editorial" n="29" xml:id="fra-note-000029">Chaque profession avait jadis une forme de barbe particulière. La barbe du juge différait de celle du soldat.</note>, jaloux sur le point d'honneur, emporté, toujours
prêt à se quereller, cherchant la renommée, cette
bulle de savon, jusque dans la bouche du canon. Après
lui, c'est le juge au ventre arrondi, garni d'un bon chapon,
l'oeil sévère, la barbe taillée d'une forme grave; il
abonde en vieilles sentences, en maximes vulgaires; et
c'est ainsi qu'il joue son rôle. Le sixième âge offre un
maigre Pantalon<note type="editorial" n="30" xml:id="fra-note-000030">Allusion au personnage de la comédie italienne, appelé il Pantalone, le seul qui joue son rôle en pantoufles.</note> en pantoufles, avec des lunettes sur
le nez et une poche de côté: les bas bien conservés de
sa jeunesse se trouvent maintenant beaucoup trop vastes
pour sa jambe ratatinée; sa voix, jadis forte et mâle,
revient au fausset de l'enfance, et ne fait plus que siffler
d'un ton aigre et grêle. Enfin le septième et dernier âge
vient unir cette histoire pleine d'étranges événements;
c'est la seconde enfance, état d'oubli profond où l'homme
se trouve sans dents, sans yeux, sans goût, sans rien.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000052">(Orlando revient avec Adam.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000310">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000326">Soyez le bienvenu! Déposez votre
vénérable fardeau, et qu'il mange.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000311">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000327">Je vous remercie surtout pour lui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000312">
            <speaker>ADAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000328">Vous faites bien de remercier pour moi; car
je puis à peine parler pour vous remercier moi-même.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000313">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000329">Vous êtes les bienvenus, mettez-vous à
l'oeuvre: je ne vous dérangerai point en ce moment
pour vous questionner sur vos aventures.—Faites-nous
un peu de musique, cher cousin; chantez-nous quelque
chose.</p>
            <p xml:id="fra-p-000330">AMIENS <hi rend="italic">chante</hi></p>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000017">
              <l xml:id="fra-line-000067" rend="indent-4">Souffle, souffle vent d'hiver;</l>
              <l xml:id="fra-line-000068" rend="indent-4">Tu n'es pas si cruel</l>
              <l xml:id="fra-line-000069" rend="indent-4">Que l'ingratitude de l'homme.</l>
              <l xml:id="fra-line-000070" rend="indent-4">Ta dent n'est pas si pénétrante,</l>
              <l xml:id="fra-line-000071" rend="indent-4">Car tu es invisible</l>
              <l xml:id="fra-line-000072" rend="indent-4">Quoique ton souffle soit rude<note type="editorial" n="31" xml:id="fra-note-000031">Le sens de ces vers a beaucoup tourmenté les commentateurs, et reste encore inexplicable: combien de chansons anglaises (et même combien de françaises) ne sont que des mots avec rime et sans raison!</note></l>
              <l xml:id="fra-line-000073" rend="indent-2">Hé! ho! chante; hé! ho! dans le houx vert;</l>
              <l xml:id="fra-line-000074">La plupart des amis sont des hypocrites et la plupart des amants des fous</l>
              <l xml:id="fra-line-000075" rend="indent-4">Allons ho! hé! le houx!</l>
              <l xml:id="fra-line-000076" rend="indent-4">Cette vie est joviale.</l>
            </lg>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000018">
              <l xml:id="fra-line-000077" rend="indent-4">Gèle, gèle, ciel rigoureux,</l>
              <l xml:id="fra-line-000078" rend="indent-4">Ta morsure est moins cruelle</l>
              <l xml:id="fra-line-000079" rend="indent-4">Que celle d'un bienfait oublié.</l>
              <l xml:id="fra-line-000080" rend="indent-4">Quoique tu enchaînes les eaux,</l>
              <l xml:id="fra-line-000081" rend="indent-4">Ton aiguillon n'est pas si acéré</l>
              <l xml:id="fra-line-000082" rend="indent-4">Que celui de l'oubli d'un ami.</l>
              <l xml:id="fra-line-000083">Hé! ho! chante, etc., etc.</l>
            </lg>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000053">(On joue un air.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000314">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000331">S'il est vrai que vous soyez le fils du
bon chevalier Rowland, ainsi qu'on vous l'a entendu
dire ingénument tout bas, et ainsi que tout me l'annonce;
car il respire dans tous vos traits, et votre visage
est son portrait vivant; soyez vraiment le bienvenu ici;
je suis le duc qui aimait votre père. Venez dans ma
grotte me raconter la suite de vos aventures; et toi, bon
vieillard, tu es le bienvenu comme ton maître.—Soutenez-le
par le bras. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000054">(<hi rend="italic">A Orlando.</hi>)</stage> Donnez-moi votre main,
et faites-moi connaître toutes vos aventures.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000055">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
      </div>
      <div type="act" n="3" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-003">
        <head>ACTE TROISIÈME</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-003-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000056">Appartement du palais.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000057"><hi rend="italic">Entrent</hi> FRÉDÉRIC, OLIVIER, SEIGNEURS <hi rend="italic">et suite</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000315">
            <speaker>FRÉDÉRIC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000332">Quoi! ne l'avoir point vu depuis? Monsieur,
monsieur, cela ne peut pas être; et si la clémence
ne dominait pas en moi, toi, présent, je n'irais pas chercher
un objet absent pour ma vengeance: mais songes-y
bien; trouve ton frère, en quelque endroit qu'il soit;
cherche-le aux flambeaux; je te donne un an pour me
l'amener mort ou vif; sinon ne reparais plus pour vivre
sur notre territoire. Jusqu'à ce que tu puisses te justifier,
par la bouche de ton frère, des soupçons que nous
avons contre toi, nous saisissons dans nos mains les
terres et tout ce que tu peux avoir de propriétés qui
vaille la peine d'être saisi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000316">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000333">Oh! si Votre Altesse pouvait lire dans mon
coeur! Jamais je n'aimai mon frère de ma vie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000317">
            <speaker>FRÉDÉRIC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000334">Tu n'en es qu'un plus grand scélérat.—Allons,
qu'on le mette à la porte, et que mes officiers
chargés de ces affaires procèdent à l'estimation de sa
maison et de ses terres: qu'on le fasse sans délai, et
qu'il tourne les talons.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000058">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-003-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000059">La forêt.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000060">ORLANDO <hi rend="italic">entre avec un panier à la main</hi>.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000318">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000335">Restez-là suspendus, mes vers, pour attester
mon amour, et toi, reine de la nuit, à la triple couronne,
du haut de ta pâle sphère, abaisse tes chastes regards sur
le nom de ta belle chasseresse, qui règne sur ma vie. O Rosalinde!
ces arbres seront mes tablettes, et je veux graver
mes pensées sur leur écorce, afin que tous les yeux qui
jetteront leurs regards sur cette forêt, rencontrent partout
les témoignages de ta vertu. Cours, Orlando, grave
sur chaque arbre: <hi rend="italic">La belle, la chaste, l'inexprimable Rosalinde!</hi></p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000061">(Il sort.)</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000062">(Entrent Corin et le bouffon Touchstone.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000319">
            <speaker>CORIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000336">Et comment trouvez-vous cette vie de berger,
monsieur Touchstone?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000320">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000337">Franchement, berger, par elle-même,
c'est une bonne vie; mais en ce que c'est une vie de
berger, c'est une pauvre vie. En ce qu'elle est solitaire,
je l'aime beaucoup; mais en ce qu'elle est retirée, c'est
une misérable vie: ensuite, par rapport à ce qu'on la
passe dans les champs, elle me plaît assez; mais en ce
qu'on ne la passe pas à la cour, elle est ennuyeuse.
Comme vie frugale, voyez-vous, elle convient beaucoup
à mon humeur; mais en ce qu'il n'y a pas plus d'abondance,
elle contrarie beaucoup mon estomac; y a-t-il en
toi un peu de philosophie, berger?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000321">
            <speaker>CORIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000338">Ce que j'en ai se borne à savoir que plus on
est malade plus on est mal à son aise; et que celui qui
n'a ni argent, ni moyens, ni contentement, manque
de trois bons amis; que la propriété de la pluie est de
mouiller, et celle du feu de brûler; que les bons pâturages
engraissent les brebis; et qu'une des grandes
causes de la nuit, c'est l'absence du soleil; que celui qui
n'a rien reçu de l'esprit, ni de la nature, ni de l'art, peut
se plaindre d'avoir reçu une mauvaise éducation, ou
vient d'une famille très-sotte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000322">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000339">Un homme qui raisonne comme toi est
un philosophe naturel. As-tu jamais vécu à la cour,
berger?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000323">
            <speaker>CORIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000340">Non, vraiment.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000324">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000341">Alors, tu es damné.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000325">
            <speaker>CORIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000342">Non pas, j'espère.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000326">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000343">Oh! tu seras sûrement damné, comme
un oeuf qui n'est cuit que d'un côté<note type="editorial" n="32" xml:id="fra-note-000032">Johnson dit ne pas comprendre cette réponse. Steevens cite un proverbe qui dit qu'un fou est celui qui fait le mieux cuire un oeuf parce qu'il le tourne toujours; et Touchstone semble vouloir faire entendre qu'un homme qui n'a pas vécu à la cour n'a qu'une demi-éducation.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000327">
            <speaker>CORIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000344">Pour n'avoir pas été à la cour? Dites-moi donc
votre raison.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000328">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000345">Eh bien! si tu n'as jamais été à la cour,
tu n'as jamais vu les bonnes manières; si tu n'as jamais
vu les bonnes manières, alors tes manières sont nécessairement
mauvaises; et ce qui est mauvais est péché,
et le péché mène à la damnation: tu es dans une situation
dangereuse, berger.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000329">
            <speaker>CORIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000346">Pas du tout, Touchstone: les belles manières
de la cour sont aussi ridicules à la campagne que les
usages de la campagne sont risibles à la cour. Vous
m'avez dit qu'on ne se saluait pas à la cour, mais qu'on
se baisait les mains. Cette courtoisie ne serait pas propre,
si les courtisans étaient des bergers.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000330">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000347">Une preuve; vite, allons, une preuve.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000331">
            <speaker>CORIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000348">Eh bien! nous touchons nos brebis à tout
instant, et leur toison, vous le savez, est grasse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000332">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000349">Eh bien! les mains de nos courtisans ne
suent-elles pas? et la graisse de mouton n'est-elle pas
aussi saine que la sueur de l'homme? Mauvaise raison,
mauvaise raison: une meilleure, allons.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000333">
            <speaker>CORIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000350">En outre nos mains sont rudes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000334">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000351">Eh bien! vos lèvres ne les sentiront que
plus tôt. Encore une mauvaise raison: allons, une autre
plus solide.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000335">
            <speaker>CORIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000352">Et elles sont souvent goudronnées avec les
drogues de nos brebis; et voudriez-vous que nous baisassions
du goudron? Les mains des courtisans sont parfumées
de civette.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000336">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000353">Pauvre esprit; tu n'es qu'une chair à
vers, comparée à un bon morceau de viande. Allons,
apprends du sage, et réfléchis; la civette est d'une plus
basse extraction que le goudron: la civette n'est que
l'impure excrétion d'un chat. Trouve une meilleure
preuve, berger.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000337">
            <speaker>CORIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000354">Vous avez l'esprit trop raffiné pour moi: je
veux me reposer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000338">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000355">Tu veux te reposer, étant damné? Dieu
veuille t'éclairer, homme borné, car tu es bien ignorant!
Dieu veuille te faire une incision<note type="editorial" n="33" xml:id="fra-note-000033">«Expression proverbiale pour dire: faire comprendre.» (WARBURTON.)</note>! Tu es bien novice.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000339">
            <speaker>CORIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000356">Monsieur, je ne suis qu'un simple journalier;
je gagne ce que je mange, j'achète ce que je porte; je ne
dois de haine à personne, je n'envie le bonheur de personne;
je suis bien aise de la bonne fortune des autres,
patient dans ma peine, et mon plus grand orgueil est de
voir mes brebis paître, et mes agneaux téter.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000340">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000357">Voilà encore un autre péché d'imbécile
dont vous vous rendez coupable, en élevant ensemble les
brebis et les béliers, en vous offrant à gagner votre vie
par l'accouplement du bétail, en servant d'entremetteur
aux désirs du bélier qui a la sonnette au cou, et en prostituant
la brebis d'un an à un vieux débauché de bélier aux
cornes crochues, qui n'est point du tout raisonnablement
son fait. Si tu n'es pas damné pour cela, c'est que le
diable lui-même ne veut pas de bergers; autrement,
je ne vois pas comment tu pourrais échapper.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000341">
            <speaker>CORIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000358">Voilà le jeune monsieur Ganymède, le frère
de ma nouvelle maîtresse.</p>
          </sp>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-003-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000063">ROSALINDE, TOUCHSTONE</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000064">ROSALINDE <hi rend="italic">paraît, lisant un papier</hi>.</stage>
          <lg xml:id="fra-verse-group-000019">
            <l xml:id="fra-line-000084">Depuis l'Orient jusqu'aux Indes-Occidentales,</l>
            <l xml:id="fra-line-000085">Nul joyau n'égale Rosalinde,</l>
            <l xml:id="fra-line-000086">Tous les vents portent sur leur ailes</l>
            <l xml:id="fra-line-000087">Le mérite de Rosalinde dans tout l'univers.</l>
            <l xml:id="fra-line-000088">Les portraits les plus parfaits</l>
            <l xml:id="fra-line-000089">Sont noirs à côté de Rosalinde:</l>
            <l xml:id="fra-line-000090">Ne pensons à d'autre beauté</l>
            <l xml:id="fra-line-000091">Qu'à celle de Rosalinde.</l>
          </lg>
          <sp xml:id="fra-speech-000342">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000359">Je vous rimerai comme cela, pendant
huit ans entiers, en exceptant cependant les heures du
dîner, du souper et du sommeil: c'est précisément
ainsi que riment les marchandes de beurre en allant
au marché<note type="editorial" n="34" xml:id="fra-note-000034">Ce sont les vers cités par Horace dont on sait deux sens, stans pede in uno.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000343">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000360">Retire-toi, sot.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000344">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000361">Pour essayer.</p>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000020">
              <l xml:id="fra-line-000092">Si un cerf a besoin d'une biche,</l>
              <l xml:id="fra-line-000093">Qu'il cherche Rosalinde;</l>
              <l xml:id="fra-line-000094">Si la chatte court après le chat,</l>
              <l xml:id="fra-line-000095">Ainsi fera Rosalinde.</l>
              <l xml:id="fra-line-000096">Les vêtements d'hiver doivent être doublés,</l>
              <l xml:id="fra-line-000097">Et de même la mince Rosalinde:</l>
              <l xml:id="fra-line-000098">Ceux qui moissonnent doivent lier et mettre en gerbe</l>
              <l xml:id="fra-line-000099">Et puis dans la charrette avec Rosalinde.</l>
              <l xml:id="fra-line-000100">La plus douce noix a une écorce amère,</l>
              <l xml:id="fra-line-000101">Cette noix, c'est Rosalinde.</l>
              <l xml:id="fra-line-000102">Celui qui veut trouver une douce rose,</l>
              <l xml:id="fra-line-000103">Trouve l'épine d'amour et Rosalinde.</l>
            </lg>
            <p xml:id="fra-p-000362">C'est là la fausse allure des vers. Pourquoi vous empoisonner
de pareille poésie?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000345">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000363">Tais-toi, sot de fou, je les ai trouvés sur
un arbre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000346">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000364">Eh bien! c'est un arbre qui produit de
mauvais fruits.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000347">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000365">Je veux t'enter sur lui, et ce sera le greffer
avec un néflier<note type="editorial" n="35" xml:id="fra-note-000035">Équivoque sur medlar et medler, néflier et entremetteur.</note>. Ce sera le fruit le plus précoce du pays,
car tu seras pourri avant d'être à demi mûr, et c'est la
vertu du néflier.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000348">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000366">Vous avez prononcé; mais si vous avez
bien ou mal jugé, que la forêt en décide.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000065">(Entre Célie, lisant un écrit.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000349">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000367">Paix, voilà ma soeur qui vient, elle lit;
tiens-toi à l'écart.</p>
            <p xml:id="fra-p-000368">CÉLIE, <hi rend="italic">lisant un écrit en vers</hi>.</p>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000021">
              <l xml:id="fra-line-000104">Pourquoi ce désert serait-il silencieux?</l>
              <l xml:id="fra-line-000105">Serait-ce par ce qu'il n'est pas habité? Non;</l>
              <l xml:id="fra-line-000106">Je suspendrai à chaque arbre des langues</l>
              <l xml:id="fra-line-000107">Qui parleront le langage des cités.</l>
              <l xml:id="fra-line-000108">Les unes diront combien la courte vie de l'homme</l>
              <l xml:id="fra-line-000109">Finit rapidement les erreurs de son pèlerinage,</l>
              <l xml:id="fra-line-000110">Que l'espace d'une palme</l>
              <l xml:id="fra-line-000111">Embrasse la somme de sa durée:</l>
              <l xml:id="fra-line-000112">D'autres montreront les serments violés</l>
              <l xml:id="fra-line-000113">Entre les coeurs de deux amis;</l>
              <l xml:id="fra-line-000114">Mais sur les plus beaux rameaux,</l>
              <l xml:id="fra-line-000115">Ou à la fin de chaque sentence,</l>
              <l xml:id="fra-line-000116">J'écrirai le nom de Rosalinde,</l>
              <l xml:id="fra-line-000117">Et j'enseignerai à tous ceux qui me liront,</l>
              <l xml:id="fra-line-000118">Que le ciel a voulu montrer en miniature</l>
              <l xml:id="fra-line-000119">La quintessence de tous les esprits.</l>
              <l xml:id="fra-line-000120">Le ciel ordonna donc à la nature</l>
              <l xml:id="fra-line-000121">De rassembler toutes les grâces dans un seul corps:</l>
              <l xml:id="fra-line-000122">Aussitôt la nature forma les joues de roses d'Hélène,</l>
              <l xml:id="fra-line-000123" rend="indent-2">Mais sans son coeur;</l>
              <l xml:id="fra-line-000124" rend="indent-2">La majesté de Cléopâtre,</l>
              <l xml:id="fra-line-000125">Ce qu'Atalante avait de plus précieux,</l>
              <l xml:id="fra-line-000126">Et la modestie de la triste Lucrèce.</l>
              <l xml:id="fra-line-000127">C'est ainsi que le conseil céleste décida</l>
              <l xml:id="fra-line-000128">Que Rosalinde serait formée de plusieurs belles;</l>
              <l xml:id="fra-line-000129">Et que de plusieurs visages, de plusieurs yeux,</l>
              <l xml:id="fra-line-000130" rend="indent-2">Et de plusieurs coeurs,</l>
              <l xml:id="fra-line-000131">Elle ne posséderait que les traits les plus prisés.</l>
              <l xml:id="fra-line-000132">Le ciel a voulu qu'elle ait tous ces dons,</l>
              <l xml:id="fra-line-000133">Et que moi, je vive et meure son esclave.</l>
            </lg>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000350">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000369">O bon Jupiter!—Comment avez-vous pu
fatiguer vos paroissiens d'une si ennuyeuse homélie
d'amour, sans jamais crier: Prenez patience, bonnes
gens!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000351">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000370">Eh! vous êtes là, espions? Berger, retirez-vous
un peu: et vous, drôle, suivez-le.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000352">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000371">Allons, berger, faisons une retraite honorable:
si nous n'emportons sac et bagage, nous en avons
du moins quelque chose<note type="editorial" n="36" xml:id="fra-note-000036">Though not with bag and baggage, yet with scrip and scrippage.</note>.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000066">(Corin et Touchstone sortent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000353">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000372">As-tu entendu ces vers?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000354">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000373">Oh! oui, je les ai entendus, et plus encore:
car quelques-uns d'eux avaient plus de pieds que les vers
n'en doivent porter.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000355">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000374">Peu importe; les pieds pouvaient porter les vers.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000356">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000375">Oui; mais les pieds étaient boiteux et ne
pouvaient se supporter eux-mêmes sans les vers. Voilà
pourquoi ils boitaient dans les vers.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000357">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000376">Mais les as-tu entendus sans te demander
comment ton nom se trouvait gravé sur ces arbres, et
d'où y venaient ces vers?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000358">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000377">J'avais déjà passé sept jours de surprise
sur neuf avant que tu fusses venue; car vois ce que j'ai
trouvé sur un palmier<note type="editorial" n="37" xml:id="fra-note-000037">Tout à l'heure nous trouverons une lionne dans cette même forêt des Ardennes, Shakspeare se souciait fort peu de la vérité historique.</note>: on n'a jamais tant rimé sur
mon compte depuis le temps de Pythagore, alors que
j'étais un rat d'Irlande<note type="editorial" n="38" xml:id="fra-note-000038">On croyait tuer les rats en Irlande avec un charme en vers.</note>; ce dont je me souviens à peine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000359">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000378">Devineriez-vous qui a fait cela?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000360">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000379">Est-ce un homme?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000361">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000380">Un homme ayant au cou une chaîne que vous
avez portée jadis. Vous changez de couleur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000362">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000381">Qui, je t'en prie?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000363">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000382">O seigneur! seigneur! il est bien difficile que
des amis se rencontrent; mais les montagnes peuvent
être déplacées par des tremblements de terre, et se
retrouver.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000364">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000383">Mais, de grâce, qui est-ce?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000365">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000384">Est-il possible?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000366">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000385">Oh! je t'en prie maintenant avec la plus
grande instance, dis-moi qui c'est.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000367">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000386">O merveilleux, merveilleux, et très-merveilleusement
merveilleux, et encore merveilleux au delà de
toute espérance!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000368">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000387">O ma rougeur! penses-tu, quoique je sois
caparaçonnée comme un homme, que j'aie le pourpoint
et le haut-de-chausses dans mon caractère? Une
minute de délai de plus est un voyage dans la mer du
Sud. Je t'en prie, dis-moi qui c'est? Promptement, et
parle vite: je voudrais que tu fusses bègue, afin que le
nom de cet homme caché pût échapper de ta bouche
malgré toi, comme le vin sort d'une bouteille dont le col
est étroit: trop à la fois ou rien du tout. Ote le liége qui
te ferme la bouche, que je puisse boire ces nouvelles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000369">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000388">Tu pourrais donc mettre un homme dans ton
ventre?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000370">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000389">Est-il formé de la main de Dieu? quelle
sorte d'homme est-ce? sa tête est-elle digne d'un chapeau,
son menton d'une barbe?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000371">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000390">Ah! il a la barbe très-courte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000372">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000391">Eh bien! Dieu lui en enverra une plus longue,
s'il est reconnaissant. J'attendrai patiemment sa
croissance, pourvu que tu ne diffères pas de me faire connaître
le menton qui la porte.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000373">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000392">C'est le jeune Orlando, qui, au même instant,
vainquit le lutteur et votre coeur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000374">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000393">Allons, au diable tes plaisanteries! parle
d'un ton sérieux et en fille modeste.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000375">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000394">De bonne foi, cousine, c'est lui-même.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000376">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000395">Orlando?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000377">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000396">Orlando.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000378">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000397">Hélas! que ferai-je de mon pourpoint et
de mon haut-de-chausses?—Que faisait-il, lorsque tu
l'as vu? qu'a-t-il dit? quel air avait-il? où est-il allé?
qu'est-il venu faire ici? m'a-t-il demandée? où demeure-t-il?
comment t'a-t-il quittée, et quand le reverras-tu?
Réponds-moi en un seul mot.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000379">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000398">Il faut d'abord que vous empruntiez pour moi
la bouche de Gargantua<note type="editorial" n="39" xml:id="fra-note-000039">On se rappelle que Gargantua avala un jour cinq pèlerins, bourdons et tout, dans une salade.</note>; ce mot que vous me demandez
est trop gros pour aucune bouche de ce temps-ci: répondre
à la fois <hi rend="italic">oui</hi> et <hi rend="italic">non</hi> à toutes ces questions, est une
tâche plus difficile que de répondre au catéchisme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000380">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000399">Mais sait-il que je suis dans cette forêt, et
a-t-il aussi bonne mine que le jour où il a lutté?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000381">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000400">Il est aussi aisé d'énumérer les atomes que de
résoudre les questions d'une amante: mais prends une
idée de la manière dont je l'ai rencontré, et savoures-en
bien tout le plaisir. Je l'ai trouvé sous un arbre, comme
un gland tombé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000382">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000401">On peut bien appeler ce chêne l'arbre de
Jupiter, s'il en tombe de pareils fruits.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000383">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000402">Donnez-moi audience, ma bonne dame.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000384">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000403">Continue.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000385">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000404">Il était étendu là comme un chevalier blessé!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000386">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000405">Quoique ce soit une pitié de voir un pareil
spectacle, dans cette attitude il devait être charmant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000387">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000406">Crie holà à ta langue, je t'en prie; elle fait des
courbettes qui sont bien hors de saison. Il était armé en
chasseur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000388">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000407">O mauvais présage! Il vient pour percer
mon coeur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000389">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000408">Je voudrais chanter ma chanson sans refrain,
tu me fais toujours sortir du ton.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000390">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000409">Ne sais-tu pas que je suis femme? Quand
je pense, il faut que je parle: poursuis, ma chère.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000391">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000410">Vous me faites perdre le fil de mon récit. Doucement,
n'est-ce pas lui qui vient ici?</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000067">(Entrent Orlando et Jacques.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000392">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000411">C'est lui-même; sauvons-nous, et remarquons-le
bien.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000068">(Célie et Rosalinde se retirent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000393">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000412">Je vous remercie de votre compagnie; mais
en vérité j'aurais autant aimé être seul.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000394">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000413">Et moi aussi; mais cependant, pour la
forme, je vous remercie aussi de votre compagnie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000395">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000414">Que Dieu soit avec vous! Ne nous rencontrons
que le plus rarement que nous pourrons.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000396">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000415">Je souhaite que nous devenions, l'un pour
l'autre, encore plus étrangers que nous ne sommes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000397">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000416">Ne gâtez plus les arbres, je vous prie, en
écrivant des chansons d'amour sur leurs écorces.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000398">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000417">Ne gâtez plus mes vers, je vous en prie, en
les lisant d'aussi mauvaise grâce.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000399">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000418">Rosalinde est le nom de votre maîtresse?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000400">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000419">Oui, précisément.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000401">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000420">Je n'aime pas son nom.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000402">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000421">On ne songeait guère à vous plaire, lorsqu'elle
fut baptisée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000403">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000422">De quelle taille est-elle?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000404">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000423">Toute juste aussi haute que mon coeur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000405">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000424">Vous êtes plein de jolies réponses. N'auriez-vous
pas connu les femmes de quelques orfèvres, et ne
leur auriez-vous pas escamoté leurs bagues?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000406">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000425">Pas du tout.—Mais je vous réponds en vrai
style de toile peinte<note type="editorial" n="40" xml:id="fra-note-000040">Tapisseries à personnages de la bouche desquels sortaient des sentences imprimées.</note>; c'est là que vous avez étudié les
questions que vous me faites.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000407">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000426">Vous avez un esprit bien agile, je crois qu'il
est fait des talons d'Atalante. Voulez-vous vous asseoir
avec moi et nous déclamerons tous deux contre nos
maîtresses, contre le monde et notre mauvaise fortune?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000408">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000427">Je ne veux censurer aucun être vivant dans
le monde, que moi seul à qui je connais le plus de défauts.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000409">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000428">Le plus grand défaut que vous ayez est
d'être amoureux.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000410">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000429">C'est un défaut que je ne changerais pas
contre votre plus belle vertu. Je suis las de vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000411">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000430">Par ma foi, je cherchais un fou quand je
vous ai trouvé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000412">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000431">Il est noyé dans le ruisseau: tenez, regardez
dans l'eau, et vous l'y verrez<note type="editorial" n="41" xml:id="fra-note-000041">Y a-t-il longtemps que tu n'as vu la figure d'un sot? Puisque mes yeux te servent si bien de miroir. (Mariage de Figaro.)</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000413">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000432">J'y verrai ma propre figure.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000414">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000433">Que je prends pour celle d'un fou, ou d'un
zéro en chiffre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000415">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000434">Je ne reste pas plus longtemps avec vous,
bon signor l'Amour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000416">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000435">Je suis charmé de votre départ: adieu, bon
monsieur la Mélancolie.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000069">(Célie et Rosalinde s'avancent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000417">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000436">Je veux lui parler du ton d'un valet impertinent,
et sous cet habit jouer avec lui le rôle d'un
vaurien. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000070">(<hi rend="italic">A Orlando.</hi>)</stage> Holà, garde-chasse, m'entendez-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000418">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000437">Très-bien: que voulez-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000419">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000438">Que dit l'horloge, je vous prie?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000420">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000439">Vous devriez plutôt me demander à quelle
heure du jour nous sommes, il n'y a pas d'horloge dans
la forêt.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000421">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000440">Il n'y a alors pas de vrais amants dans la
forêt; autrement, les soupirs qu'ils pousseraient à chaque
minute, les gémissements qu'on entendrait à chaque
heure marqueraient les pas paresseux du temps aussi
bien qu'une horloge.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000422">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000441">Et pourquoi ne dites-vous pas les pas légers
du temps? Cette expression n'aurait-elle pas été aussi
convenable?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000423">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000442">Point du tout, monsieur: le temps chemine
d'un pas différent, selon la différence des personnes:
je vous dirai, moi, avec qui le temps va l'amble,
avec qui il trotte, avec qui il galope et avec qui il
s'arrête.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000424">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000443">Voyons: dites-moi, je vous prie, avec qui
il trotte?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000425">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000444">Vraiment, il va le grand trot avec la jeune
fille, depuis le jour de son contrat de mariage, jusqu'au
jour qu'il est célébré: quand l'intervalle ne serait que
de sept jours, le pas du temps est si pénible, qu'il semble
durer sept ans.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000426">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000445">Avec qui le temps va-t-il l'amble?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000427">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000446">Avec un prêtre qui ne sait pas le latin, et
avec un homme riche qui n'a pas la goutte: le premier
dort tranquillement, parce qu'il n'étudie pas; et le second
mène une vie joyeuse, parce qu'il ne sent aucune peine:
l'un est exempt du fardeau d'une stérile science, et l'autre
ne connaît pas le fardeau d'une ennuyeuse et accablante
indigence. Voilà les gens pour qui le temps va l'amble.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000428">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000447">Avec qui va-t-il au galop?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000429">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000448">Avec un voleur que l'on conduit au gibet:
quoiqu'il aille aussi doucement que ses pieds puissent se
poser, il croit arriver toujours trop tôt.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000430">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000449">Et avec qui le temps s'arrête-t-il?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000431">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000450">Avec les avocats en vacations, car ils
dorment d'un terme à l'autre, et alors ils ne s'aperçoivent
pas comme le temps chemine.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000432">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000451">Où demeurez-vous, beau jeune homme?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000433">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000452">Avec cette bergère, ma soeur, ici sur les
bords de cette forêt, comme une frange sur un jupon.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000434">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000453">Êtes-vous native de cet endroit?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000435">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000454">Comme le lapin que vous voyez habiter le
terrier où sa mère l'enfanta.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000436">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000455">Il y a dans votre accent quelque chose de
plus fin, que vous n'auriez pu l'acquérir dans un séjour
si retiré.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000437">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000456">Plusieurs personnes me l'ont déjà répété;
mais à dire vrai, j'ai appris à parler d'un vieil oncle religieux,
qui dans sa jeunesse vécut dans le monde, et qui
connut trop bien la galanterie, car il devint amoureux.
Je lui ai entendu faire bien des sermons contre l'amour,
et je remercie Dieu de n'être pas née femme, pour n'être
pas exposée à toutes les folies et aux étourderies dont il
accusait tout le sexe en général.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000438">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000457">Vous rappelleriez-vous quelques-uns des
principaux défauts qu'il imputait aux femmes?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000439">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000458">Il n'y en avait point de principaux; ils se
ressemblaient tous comme des pièces de deux liards;
chaque défaut lui paraissait monstrueux, jusqu'à ce qu'un
autre défaut vînt faire le pendant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000440">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000459">Nommez-moi, je vous prie, quelques-uns de
ces défauts.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000441">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000460">Non; je ne veux faire usage de mon remède
que sur ceux qui sont malades. Il y a un homme
qui parcourt la forêt et qui gâte nos jeunes arbres, en
gravant <hi rend="italic">Rosalinde</hi> sur leur écorce; il suspend des odes
sur l'aubépine, et des élégies sur les ronces; et toutes
déifient le nom de Rosalinde. Si je pouvais rencontrer
ce fou, je lui donnerais quelques bons conseils; car il
paraît avoir la fièvre quotidienne d'amour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000442">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000461">Je suis cet homme, si tourmenté par l'amour;
enseignez-moi, de grâce, votre remède.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000443">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000462">Il n'y a en vous aucun des symptômes
décrits par mon oncle; il m'a appris à reconnaître un
homme amoureux, et je suis sûr que vous n'êtes point
un oiseau pris à ce trébuchet.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000444">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000463">Quels étaient ces symptômes?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000445">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000464">Une joue maigre, que vous n'avez pas;
un oeil cerné et enfoncé, que vous n'avez pas; un esprit
taciturne, que vous n'avez pas; une barbe négligée,
que vous n'avez pas; mais cela, je vous le pardonne;
car ce que vous avez de barbe n'est que le revenu
d'un frère cadet: ensuite vos bas devraient être sans
jarretières, votre chapeau sans cordons, vos manches
déboutonnées, vos souliers détachés; en un mot tout
sur vous devrait annoncer l'insouciance et le désespoir.
Mais vous n'êtes pas un pareil homme; au contraire,
vous êtes plutôt tiré à quatre épingles dans vos
ajustements; ce qui prouve que vous vous aimez vous-même,
beaucoup plus que vous ne paraissez amoureux
d'une autre personne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000446">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000465">Beau jeune homme, je voudrais pouvoir
te faire croire que j'aime.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000447">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000466">Moi, le croire? Il vous est aussi aisé de le
persuader à celle que vous aimez, ce dont, j'en réponds,
elle conviendra bien plus aisément qu'elle n'avouera
qu'elle vous aime: c'est un de ces points sur lesquels les
femmes mentent toujours à leur conscience. Mais, dites-moi,
de bonne foi, est-ce vous qui suspendez aux arbres
ces vers qui font un si grand éloge de Rosalinde?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000448">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000467">Je te jure, jeune homme, par la blanche main
de Rosalinde, que c'est moi-même: je suis cet infortuné.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000449">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000468">Mais êtes-vous aussi amoureux que le
disent vos rimes?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000450">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000469">Ni rime ni raison ne sauraient exprimer
tout mon amour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000451">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000470">L'amour n'est qu'une pure folie, et je
vous dis qu'il mérite, autant que les fous, l'hôpital et le
fouet; ce qui fait qu'on ne corrige pas et qu'on ne guérit
pas ainsi les amoureux, c'est que cette frénésie est si
commune que les correcteurs même s'avisent aussi d'aimer:
cependant je fais état de guérir l'amour par des
conseils.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000452">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000471">Avez-vous jamais guéri quelque amant de
cette façon-là?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000453">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000472">Oui, j'en ai guéri un, et voici comment:
Son régime était de s'imaginer que j'étais sa bien-aimée,
sa maîtresse, et tous les jours je le mettais à me faire sa
cour. Alors, prenant le caractère d'une jeune fille capricieuse,
je jouais la femme chagrine, langoureuse, inconstante,
remplie d'envie et de fantaisies, fière, fantasque,
minaudière, sotte, volage, riant et pleurant tour à tour,
affectant toutes les passions sans en sentir aucune,
comme font les garçons et les filles, qui pour la plupart
sont assez des animaux de cette couleur. Tantôt je l'aimais,
tantôt je le détestais; tantôt je lui faisais accueil,
tantôt je le rebutais; quelquefois je pleurais de tendresse
pour lui, ensuite je lui crachais au visage; je fis tant,
enfin, que je fis passer mon amoureux d'un violent
accès d'amour à un violent accès de folie, qui consistait
à détester l'univers entier, et qui l'envoya vivre dans
un réduit vraiment monastique: c'est ainsi que je l'ai
guéri, et par le même régime je me fais fort de laver
votre foie aussi net que le coeur d'un mouton bien
sain, de façon qu'il n'y restera pas la plus petite tache
d'amour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000454">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000473">Je ne me soucie pas d'être guéri, jeune homme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000455">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000474">Je vous guérirais si vous vouliez seulement
consentir à m'appeler Rosalinde, à venir tous les
jours à ma chaumière me faire la cour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000456">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000475">Oh! pour cela, je te le jure sur mon amour
que j'y consens: dis-moi où tu demeures.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000457">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000476">Venez avec moi, et je vous le montrerai;
et, chemin faisant, vous me direz dans quel endroit de la
forêt vous habitez: voulez-vous venir?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000458">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000477">De tout mon coeur, bon jeune homme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000459">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000478">Non, non, il faut que vous m'appeliez
Rosalinde. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000071">(<hi rend="italic">A Célie.</hi>)</stage> Allons, ma soeur, voulez-vous
venir?</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000072">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="4" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-003-scene-004">
          <head>SCÈNE IV</head>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000073"><hi rend="italic">Entrent</hi> TOUCHSTONE, AUDREY et JACQUES, <hi rend="italic">qui les
observe et se tient à l'écart.</hi></stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000460">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000479">Allons vite, chère Audrey; je vais chercher
vos chèvres, Audrey: Eh bien, Audrey, suis-je toujours
votre homme? Mes traits simples vous contentent-ils?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000461">
            <speaker>AUDREY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000480">Vos traits, Dieu nous garde! Quels traits?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000462">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000481">Je suis ici avec toi et tes chèvres,
comme jadis le bon Ovide, le plus capricieux des poëtes,
était parmi les Goths<note type="editorial" n="42" xml:id="fra-note-000042">Barbarus his ego quia non intelligo illis!</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000463">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000074">à part</stage>
            <p xml:id="fra-p-000482">O science plus déplacée que Jupiter
ne le serait sous un toit de chaume!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000464">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000483">Quand les vers d'un homme ne sont pas
compris, et que l'esprit d'un homme n'est pas secondé
par l'intelligence, enfant précoce, c'est un coup plus
mortel que de voir arriver le long mémoire d'un maigre
écot dans un petit cabaret: vraiment, je voudrais que
les dieux t'eussent fait poétique.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000465">
            <speaker>AUDREY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000484">Je ne sais ce que c'est que <hi rend="italic">poétique</hi>: cela
est-il honnête dans le mot et dans la chose? cela a-t-il
quelque vérité?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000466">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000485">Non vraiment; car la vraie poésie est la
plus remplie de fictions, et les amoureux sont adonnés
à la poésie; tout ce qu'ils jurent en poésie, on peut dire
qu'ils le feignent comme amants.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000467">
            <speaker>AUDREY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000486">Comment pouvez-vous donc souhaiter que
les dieux m'eussent fait poétique?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000468">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000487">Oui vraiment, je le souhaiterais; car tu
me jures que tu es honnête. Eh bien, si tu étais poëte, je
pourrais avoir quelque espoir que tu feins.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000469">
            <speaker>AUDREY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000488">Est-ce que vous voudriez que je ne fusse
pas honnête?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000470">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000489">Non vraiment, à moins que tu ne fusses
laide; car l'honnêteté accouplée avec la beauté, c'est
une sauce au miel pour du sucre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000471">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000075">à part</stage>
            <p xml:id="fra-p-000490">Quel fou encombré de science!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000472">
            <speaker>AUDREY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000491">Eh bien! je ne suis pas jolie; ainsi je prie
les dieux de me rendre honnête.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000473">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000492">Mais vraiment, donner de l'honnêteté
à une vilaine laideron, c'est mettre un bon mets dans
un plat sale.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000474">
            <speaker>AUDREY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000493">Je ne suis point vilaine, quoique je remercie
les dieux d'être laide.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000475">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000494">Très-bien, que les dieux soient loués de
ta laideur! viendra ensuite le tour au reste. Qu'il en soit
ce qu'on voudra, je veux t'épouser; et pour cela, j'ai vu
sir Olivier Mar-Text<note type="editorial" n="43" xml:id="fra-note-000043">Mar-Text, gâte-texte.</note>, vicaire du village voisin, lequel
m'a promis de se trouver dans cet endroit de la forêt, et
de nous unir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000476">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000076">à part</stage>
            <p xml:id="fra-p-000495">Je serais bien charmé de voir cette
rencontre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000477">
            <speaker>AUDREY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000496">Eh bien! que les dieux nous donnent la joie!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000478">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000497">Ainsi soit-il! Je fais là une entreprise
capable de faire reculer un homme qui aurait le coeur
timide; car nous n'avons ici d'autre temple que le bois,
d'autre assemblée que celle des bêtes à cornes. Mais
qu'est-ce que cela fait? Courage; si les cornes sont
odieuses, elles sont nécessaires. On dit que bien des
hommes ne connaissent pas l'avantage de ce qu'ils possèdent,
c'est vrai.—Bien des maris en ont de bonnes et
belles, et n'en connaissent pas la propriété. Eh bien!
c'est le douaire de leurs femmes; ce n'est pas un bien
qui soit des acquêts du mari.—Des cornes! Oui, des
cornes.—N'y a-t-il que les pauvres gens qui en aient?
Non, non. Le plus noble cerf les porte aussi grandes que
le misérable.—L'homme qui vit seul est-il donc heureux?
Non. Comme une ville entourée de murailles vaut
mieux qu'un village, de même le front d'un homme
marié est bien plus honorable que la tête nue d'un garçon.
Et si l'escrime vaut mieux que la maladresse, il
vaut donc mieux porter corne que de n'en pas avoir.
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000077">(<hi rend="italic">Sir Olivier Mar-Text entre.</hi>)</stage> Voilà sir<note type="editorial" n="44" xml:id="fra-note-000044">«Celui qui a pris son premier degré à l'université est en style d'école appelé dominus, et en langue vulgaire sir.» (JOHNSON.)</note> Olivier.—Sir Olivier
Mar-Text, vous êtes le bienvenu. Voulez-vous nous expédier
ici sous cet arbre, ou irons-nous avec vous à votre
chapelle?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000479">
            <speaker>SIR OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000498">N'y a-t-il ici personne pour donner la
femme?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000480">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000499">Je ne veux la recevoir en don de personne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000481">
            <speaker>SIR OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000500">Vraiment, il faut bien que quelqu'un la
donne, autrement le mariage serait irrégulier.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000482">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000078">se découvre et s'avance</stage>
            <p xml:id="fra-p-000501">Continuez, continuez!
Je la donnerai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000483">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000502">Bonsoir, mon bon monsieur... <hi rend="italic">comme il
vous plaira</hi>. Comment vous portez-vous, monsieur? Je
suis charmé de vous avoir rencontré; Dieu vous récompense
de nous avoir procuré votre nouvelle compagnie;
je suis vraiment enchanté de vous voir. J'ai là un petit
amusement en train, monsieur. Allons, couvrez-vous, je
vous prie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000484">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000503">Voulez-vous être marié, fou?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000485">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000504">De même, monsieur, qu'un boeuf a son
joug, un cheval son frein, et le faucon ses grelots, de
même un homme a ses envies; et de même que les
pigeons se becquètent, de même un couple voudrait
s'embrasser.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000486">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000505">Quoi! un homme de votre sorte voudrait se
marier sous un buisson, comme un mendiant? Allez à
l'église, et prenez un bon prêtre, qui puisse vous dire
ce que c'est que le mariage. Cet homme-ci ne vous joindra
ensemble qu'à peu près comme on joint une boiserie;
bientôt l'un de vous deux se trouvera être un
panneau retiré et se déjettera comme du bois vert.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000487">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000079">à part</stage>
            <p xml:id="fra-p-000506">J'ai dans l'idée qu'il me vaudrait
mieux être marié par lui plutôt que par un autre; car il
ne me paraît pas en état de me bien marier; et n'étant
pas bien marié, ce sera une bonne excuse pour moi dans
la suite pour laisser là ma femme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000488">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000507">Viens avec moi, et laisse-toi gouverner par
mes conseils.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000489">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000508">Allons, chère Audrey, il faut nous
marier, ou il nous faut vivre dans le libertinage. Adieu,
bon monsieur Olivier; non.—<hi rend="italic">O doux Olivier! ô brave Olivier!
ne me laisse pas derrière toi; mais pars, va-t'en, te
dis-je, je ne veux pas aller aux épousailles avec toi.</hi></p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000490">
            <speaker>SIR OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000509">Cela est égal; mais jamais aucun de tous
ces coquins fantasques ne me fera oublier mon ministère
par ses moqueries.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000080">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="5" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-003-scene-005">
          <head>SCÈNE V</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000081">On voit une cabane dans le bois.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000082"><hi rend="italic">Entrent</hi> ROSALINDE et CÉLIE.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000491">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000510">Non, ne me parle point; je veux pleurer.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000492">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000511">Contente-toi, je t'en prie... Mais cependant
fais-moi la grâce de considérer que les pleurs ne siéent
pas à un homme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000493">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000512">Mais n'ai-je pas sujet de pleurer?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000494">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000513">Autant de sujet qu'on puisse le désirer; ainsi
pleure.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000495">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000514">Ses cheveux même sont d'une couleur
fausse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000496">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000515">Ils sont un peu plus foncés que les cheveux
de Judas<note type="editorial" n="45" xml:id="fra-note-000045">Judas avait la barbe et les cheveux roux dans les anciennes tapisseries.</note>; vraiment ses baisers sont les enfants de
Judas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000497">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000516">Dans le vrai, ses cheveux sont d'une
bonne couleur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000498">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000517">Une charmante couleur! Le châtain est toujours
la seule couleur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000499">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000518">Et ses baisers sont aussi saints, aussi
chastes que le toucher d'une barbe d'ermite<note type="editorial" n="46" xml:id="fra-note-000046">Allusion aux baisers de charité que donnaient les ermites.</note>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000500">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000519">Il s'est procuré une paire de lèvres moulées
sur celles de Diane: une froide nonne, consacrée à l'hiver,
ne donne pas des baisers plus innocents; ils ont
toute la glace de la chasteté même.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000501">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000520">Mais pourquoi a-t-il juré qu'il viendrait
ce matin, et ne vient-il pas?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000502">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000521">Non certainement, il n'y a en lui aucune
fidélité.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000503">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000522">Le crois-tu?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000504">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000523">Oui: je ne crois pas qu'il soit un filou ou un
voleur de chevaux; mais quant à sa sincérité en amour,
je pense qu'il est aussi creux qu'un gobelet couvert ou
qu'une noix vermoulue.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000505">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000524">Il n'est pas sincère en amour?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000506">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000525">Il peut l'être lorsqu'il est amoureux; mais je
crois qu'il ne l'est pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000507">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000526">Tu l'as entendu jurer sans hésiter qu'il
l'était.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000508">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000527"><hi rend="italic">Il était</hi> n'est pas <hi rend="italic">Il est</hi>: d'ailleurs, le serment
d'un amoureux ne vaut pas mieux que la parole
d'un garçon de cabaret; l'un et l'autre affirment de faux
comptes.—Il est ici dans la forêt, à la suite du duc
votre père.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000509">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000528">J'ai rencontré hier le duc, et j'ai causé
longtemps avec lui: il m'a demandé quelle était ma
famille; je lui ai répondu qu'elle était aussi bonne que
la sienne: il s'est mis à rire et m'a laissé aller. Mais
pourquoi parlons-nous de pères lorsqu'il y a dans le
monde un homme comme Orlando?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000510">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000529">Oh! c'est un beau galant à la mode; il fait de
beaux vers, il dit de belles paroles, il fait de beaux serments
et les rompt de même. Il frappe tout de travers, il
ne fait jamais qu'effleurer le coeur de sa maîtresse,
comme un faible jouteur qui ne pique son cheval que
d'un côté et brise sa lance de travers comme un noble
oison: mais tout ce que la jeunesse monte et ce que la
folie guide est toujours beau.—Qui vient ici?</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000083">(Entre Corin).</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000511">
            <speaker>CORIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000530">Maîtresse et maître, vous avez souvent fait
des questions sur ce berger qui se plaignait de l'amour,
ce berger que vous avez vu assis auprès de moi sur le
gazon, vantant la fière et dédaigneuse bergère qui était
sa maîtresse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000512">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000531">Eh bien! qu'as-tu à nous dire de lui?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000513">
            <speaker>CORIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000532">Si vous voulez voir jouer une vraie comédie
entre la pâle couleur d'un amant sincère et la rougeur
ardente du mépris et de l'orgueil dédaigneux, suivez-moi
un peu, et je vous conduirai si vous voulez voir
cela.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000514">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000533">Oh! venez; partons sur-le-champ; la vue
des amoureux nourrit ceux qui le sont. Conduis-nous à
ce spectacle; vous verrez que je jouerai un rôle actif
dans leur comédie.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000084">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="6" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-003-scene-006">
          <head>SCÈNE VI</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000085">Une autre partie de la forêt.</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000086"><hi rend="italic">Entrent</hi> SYLVIUS et PHÉBÉ.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000515">
            <speaker>SYLVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000534">Charmante Phébé, ne me méprisez pas:
non, ne me dédaignez pas, Phébé, dites que vous ne
m'aimez pas; mais ne le dites pas avec aigreur: le bourreau
même dont le coeur est endurci par la vue familière
de la mort, ne laisse jamais tomber sa hache sur le cou
incliné devant lui sans demander d'abord pardon au
patient: voudriez-vous être plus dure que l'homme qui
fait métier de répandre le sang?</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000087">(Entrent Rosalinde, Célie et Corin.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000516">
            <speaker>PHÉBÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000535">Je ne voudrais pas être ton bourreau: je te
quitte: car je ne voudrais pas t'offenser. Tu me dis que
le meurtre est dans mes yeux; cela est joli à coup sûr et
fort probable que les yeux, qui sont la chose la plus fragile
et la plus douce, à qui le moindre atome fait fermer
leurs portes timides, soient appelés des tyrans, des bouchers,
des meurtriers. C'est maintenant que je fronce les
sourcils de tout mon coeur en te regardant; et si mes
yeux peuvent blesser, eh bien, puissent-ils te tuer dans
ce moment! Maintenant fais semblant de t'évanouir;
allons, tombe.—Si tu ne peux pas, oh! fi, fi, ne mens
donc pas, en disant que mes yeux sont des meurtriers.
Montre la blessure que mes yeux t'ont faite. Égratigne-toi
seulement avec une épingle, et il en restera quelques
cicatrices; appuie-toi seulement sur un jonc, et tu verras
que ta main en gardera un moment la marque et
l'empreinte: mais mes yeux, que je viens de lancer sur
toi, ne te blessent pas; et, j'en suis bien sûre, il n'y a
pas dans les yeux de force qui puisse faire du mal.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000517">
            <speaker>SYLVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000536">O ma chère Phébé! si jamais (et ce <hi rend="italic">jamais</hi>
peut être très-prochain), si jamais, dis-je, vous éprouvez
de la part de quelques joues vermeilles le pouvoir de
l'Amour, vous connaîtrez alors les blessures invisibles
que font les flèches aiguës de l'Amour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000518">
            <speaker>PHÉBÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000537">Mais jusqu'à ce que ce moment arrive, ne
m'approche pas; et quand il viendra, accable-moi de tes
railleries; n'aie aucune pitié de moi, jusqu'à ce moment,
je n'aurai aucune pitié de toi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000519">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000088">s'avance</stage>
            <p xml:id="fra-p-000538">Et pourquoi, je vous prie? Qui
pouvait être votre mère pour que vous insultiez et que
vous tyrannisiez ainsi tout à la fois les malheureux?
Parce que vous avez quelque beauté, quoique je n'en
voie cependant en vous pas plus qu'il n'en faut pour
aller se coucher sans lumière, faut-il pour cela que vous
soyez si fière et si barbare?—Quoi? que veut dire ceci?
pourquoi me regardez-vous? Je ne vois rien de plus en
vous, qu'un de ces ouvrages ordinaires de la nature
faits à la douzaine. Eh! mais vraiment, la petite créature;
je pense qu'elle a aussi envie de m'éblouir. Non,
sur ma foi, ma fière demoiselle, ne vous flattez pas de
cet espoir: ce ne sont point vos sourcils couleur d'encre,
vos cheveux de soie noire, vos prunelles de boeuf ni vos
joues de crème, qui peuvent soumettre mon coeur pour
vous adorer. Et vous, sot berger, pourquoi la suivez-vous
toujours, comme le midi nébuleux qui souffle le
vent et la pluie? Vous êtes mille fois plus bel homme
qu'elle n'est belle femme. Ce sont des imbéciles comme
vous qui remplissent le monde de vilains enfants: ce
n'est point son miroir, c'est vous-même qui la flattez, et
c'est par vous qu'elle se voit plus belle qu'aucun de ses
traits ne pourrait la représenter. Mais, mademoiselle,
apprenez à vous connaître vous-même; mettez-vous à
genoux, et remerciez le ciel, à jeun, de vous avoir donné
l'amour d'un honnête homme; il faut que je vous le dise
amicalement à l'oreille, vendez-vous quand vous pourrez,
car vous n'êtes pas bonne pour les marchés. Demandez
pardon à ce pauvre garçon, aimez-le, acceptez ses
offres; la laideur s'enlaidit encore quand elle veut humilier
les autres: ainsi, berger, prends-la pour ta femme;
portez-vous bien.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000520">
            <speaker>PHÉBÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000539">Charmant jeune homme, grondez-moi pendant
un an entier, je vous prie; j'aime mieux vous
entendre gronder que celui-ci me faire la cour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000521">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000540">Il est devenu amoureux des défauts de
cette bergère, elle va devenir amoureuse de ma colère.—Si
cela est ainsi, toutes les fois qu'elle te répondra
par des regards menaçants, je la régalerai de paroles
piquantes. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000089">(<hi rend="italic">A Phébé.</hi>)</stage> Pourquoi me regardez-vous ainsi?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000522">
            <speaker>PHÉBÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000541">Ce n'est pas que je vous veuille aucun mal.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000523">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000542">Ne devenez pas amoureuse de moi, je
vous prie; car je suis plus faux que les serments que
l'on fait dans le vin; d'ailleurs, je ne vous aime pas. Si
vous voulez savoir ma demeure, c'est à la touffe d'oliviers,
ici proche. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000090">(<hi rend="italic">A Célie.</hi>)</stage> Voulez-vous venir, ma soeur?—Berger,
serre-la de près.—Allons, ma soeur.—Bergère,
regardez-le d'un oeil plus favorable, et ne soyez pas si
fière; quoique tout le monde puisse vous voir, personne
n'a cependant la vue aussi trouble que lui pour
vous. Allons rejoindre notre troupeau.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000091">(Rosalinde, Célie et Corin sortent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000524">
            <speaker>PHÉBÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000543">En vérité, berger, je trouve maintenant que
ton refrain est bien vrai. «Qui a aimé sans avoir aimé à
la première vue<note type="editorial" n="47" xml:id="fra-note-000047">Citation d'Hérode et Léandre, par Marlowe.</note>.»</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000525">
            <speaker>SYLVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000544">Charmante Phébé!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000526">
            <speaker>PHÉBÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000545">Ah! que dis-tu, Sylvius?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000527">
            <speaker>SYLVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000546">Plains-moi, chère Phébé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000528">
            <speaker>PHÉBÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000547">Mais je suis vraiment fâché pour toi, gentil
Sylvius.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000529">
            <speaker>SYLVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000548">Partout où est le chagrin, la consolation
devrait se trouver; si vous êtes chagrine de ma douleur
en amour, donnez-moi votre amour, et alors vous n'aurez
plus de chagrin, et moi, je n'aurai plus de douleur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000530">
            <speaker>PHÉBÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000549">Tu as mon amour. N'est-ce pas là un trait de
bon voisin?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000531">
            <speaker>SYLVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000550">Je voudrais vous posséder.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000532">
            <speaker>PHÉBÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000551">Ah! cela, c'est de l'avidité. Il fut un temps,
Sylvius, où je te haïssais: ce n'est pas cependant que je
t'aime maintenant; mais puisque tu peux si bien discourir
sur l'amour, je veux bien endurer ta compagnie,
qui m'était autrefois à charge; et aussi je saurai t'employer,
mais ne demande pas d'autre récompense que
le plaisir d'être employé par moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000533">
            <speaker>SYLVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000552">Mon amour est si pur, si parfait, et moi si
déshérité de toute faveur, que je croirai faire la plus
abondante moisson en ramassant seulement les épis
après ceux qui auront fait la récolte: ne me refusez pas
de temps en temps un sourire errant, et je vivrai de
cela.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000534">
            <speaker>PHÉBÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000553">Connais-tu le jeune homme qui m'a parlé, il
y a un instant?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000535">
            <speaker>SYLVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000554">Pas trop, mais je l'ai rencontré très-souvent;
c'est lui qui a acheté la cabane et les pâturages qui
appartenaient au vieux Carlot.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000536">
            <speaker>PHÉBÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000555">Ne va pas t'imaginer que je l'aime, quoique
je te fasse des questions sur lui: ce n'est qu'un jeune
impertinent. Cependant il parle très-bien; mais qu'est-ce
que me font les paroles? Cependant les paroles font bien,
surtout quand celui qui les dit plaît à ceux qui les entendent:
c'est un joli jeune homme; pas très-joli; mais à
vrai dire il est bien fier, et cependant sa fierté lui sied à
merveille; il fera un bel homme; ce qu'il y a de mieux
chez lui, c'est son teint; et si sa langue blesse, ses yeux
guérissent aussitôt: il n'est pas grand, cependant il est
grand pour son âge; sa jambe est comme ça, et pourtant
pas mal. Il y avait un joli vermillon sur ses lèvres! un
rouge un peu plus mûr et plus foncé que celui qui colorait
ses joues; c'était précisément la nuance qu'il y a
entre une étoffe toute rouge et le damas mélangé. Il y a
des femmes, Sylvius, si elles l'avaient regardé en détail,
qui eussent comme j'ai fait, été bien près de devenir
amoureuse de lui: pour moi, je ne l'aime ni ne le hais;
et cependant j'ai plus de sujet de le haïr que de l'aimer:
car qu'avait-il à faire de me gronder? Il a dit que mes
yeux étaient noirs, que mes cheveux étaient noirs; et,
maintenant que je m'en souviens, il me témoigne du
dédain. Je suis étonnée de ce que je ne lui ai pas répondu
sur le même ton; mais c'est tout un; erreur n'est pas
compte. Je veux lui écrire une lettre bien piquante, et tu
la porteras: veux-tu, Sylvius?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000537">
            <speaker>SYLVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000556">De tout mon coeur, Phébé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000538">
            <speaker>PHÉBÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000557">Je veux l'écrire tout de suite; le sujet est
dans ma tête et dans mon coeur; ma lettre sera très-courte,
mais bien mordante: viens avec moi, Sylvius.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000092">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
      </div>
      <div type="act" n="4" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-004">
        <head>ACTE QUATRIÈME</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-004-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000093">Toujours la forêt.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000094">ROSALINDE, CÉLIE et JACQUES.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000539">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000558">Je t'en prie, joli jeune homme, faisons plus
ample connaissance.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000540">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000559">On dit que vous êtes un homme mélancolique.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000541">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000560">Je le suis, il est vrai; j'aime mieux cela que
de rire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000542">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000561">Ceux qui donnent dans l'un ou l'autre
extrême font des gens détestables, et s'exposent, plus
qu'un homme ivre, à être la risée de tout le monde.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000543">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000562">Quoi! mais il est bon d'être triste et de ne
rien dire.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000544">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000563">Il est bon alors d'être un poteau.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000545">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000564">Je n'ai pas la mélancolie d'un écolier, qui
vient de l'émulation; ni la mélancolie d'un musicien,
qui est fantasque; ni celle d'un courtisan, qui est vaniteux;
ni celle d'un soldat, qui est l'ambition; ni celle
d'un homme de robe, qui est politique; ni celle d'une
femme, qui est frivole; ni celle d'un amoureux, qui est
un composé de toutes les autres: mais j'ai une mélancolie
à moi, une mélancolie formée de plusieurs ingrédients,
extraite de plusieurs objets; et je puis dire que la
contemplation de tous mes voyages, dans laquelle m'enveloppe
ma fréquente rêverie, est une tristesse vraiment
originale.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000546">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000565">Vous, un voyageur! Par ma foi, vous
avez grande raison d'être triste: je crains bien que vous
n'ayez vendu vos terres, pour voir celles des autres:
alors, avoir beaucoup vu, et n'avoir rien, c'est avoir les
yeux riches et les mains pauvres.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000547">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000566">Oui, j'ai acquis mon expérience.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000095">(Entre Orlando.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000548">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000567">Et votre expérience vous rend triste: j'aimerais
mieux avoir un fou pour m'égayer, que de l'expérience
pour m'attrister, et avoir voyagé pour cela.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000549">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000568">Bonjour et bonheur, chère Rosalinde.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000550">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000096">voyant Orlando</stage>
            <p xml:id="fra-p-000569">Allons, que Dieu soit avec
vous puisque vous parlez en vers blancs!</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000097">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000551">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000570">Adieu, monsieur le voyageur: songez à
grasseyer et à porter des habits étrangers; dépréciez
tous les avantages de votre pays natal; haïssez votre
propre existence, et grondez presque Dieu de vous avoir
donné la physionomie que vous avez; autrement, j'aurai
de la peine à croire que vous ayez voyagé dans une
gondole<note type="editorial" n="48" xml:id="fra-note-000048">C'est-à-dire que vous ayez été à Venise, alors le rendez-vous de la jeunesse dissipée.</note>.—Eh bien! Orlando, vous voilà? Où avez-vous
été tout ce temps? Vous, un amoureux? S'il vous arrive
de me jouer encore un semblable tour, ne reparaissez
plus devant moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000552">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000571">Ma belle Rosalinde, j'arrive à une heure
près de ma parole.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000553">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000572">En amour, manquer d'une heure à sa
parole! Qu'un homme divise une minute en mille parties,
et qu'en affaire d'amour il ne manque à sa parole
que d'une partie de la millième partie d'une minute, on
pourra dire de lui que Cupidon lui a frappé sur l'épaule;
mais je garantis qu'il a le coeur tout entier.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000554">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000573">Pardon, chère Rosalinde.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000555">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000574">Non; puisque vous êtes si lambin, ne
vous offrez plus à ma vue; j'aimerais autant être courtisée
par un limaçon.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000556">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000575">Par un limaçon?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000557">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000576">Oui, par un limaçon; car s'il vient lentement,
il traîne sa maison sur son dos: meilleur douaire,
à mon avis, que vous n'en pourrez assigner à une femme;
d'ailleurs, il porte sa destinée avec lui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000558">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000577">Quelle destinée?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000559">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000578">Quoi donc! des cornes, que des gens tels
que vous sont obligés de devoir à leurs femmes; mais le
limaçon vient armé de sa destinée et prévient la médisance
sur le compte de sa femme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000560">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000579">La vertu ne donne pas de cornes et ma
Rosalinde est vertueuse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000561">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000580">Et je suis votre Rosalinde?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000562">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000581">Il lui plaît de vous appeler ainsi; mais il a une
Rosalinde de meilleure mine que vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000563">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000582">Allons, faites-moi l'amour, faites-moi
l'amour; car je suis maintenant dans mon humeur des
dimanches, et assez disposée à consentir à tout. Que me
diriez-vous maintenant, si j'étais votre vraie Rosalinde?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000564">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000583">Je vous embrasserais avant de parler.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000565">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000584">Non; vous feriez mieux de parler d'abord,
et ensuite, lorsque vous vous trouveriez embarrassé,
faute de matière, vous pourriez profiter de cette occasion,
pour donner un baiser. On voit tout les jours de
très-bons orateurs cracher, lorsqu'ils perdent le fil de
leur discours. Quant aux amoureux, lorsqu'ils ne savent
plus que dire, le meilleur expédient pour eux, Dieu nous
en préserve! c'est d'embrasser.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000566">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000585">Et si le baiser est refusé?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000567">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000586">En ce cas, vous êtes forcé de recourir aux
prières, et alors commence une nouvelle matière.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000568">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000587">Qui pourrait rester court en présence d'une
maîtresse chérie?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000569">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000588">Vraiment, vous-même, si j'étais votre
maîtresse: autrement, j'aurais plus mauvaise idée de
ma vertu que de mon esprit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000570">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000589">Que dites-vous de ma requête?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000571">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000590">Ne quittez pas votre habit, mais laissez
votre requête<note type="editorial" n="49" xml:id="fra-note-000049">Suit habit, requête, équivoque.</note>; ne suis-je pas votre Rosalinde?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000572">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000591">J'ai quelque plaisir à dire que vous l'êtes,
parce que je voudrais parler d'elle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000573">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000592">Eh bien! je vous dis en sa personne, que
je ne veux point de vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000574">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000593">Alors il faut que je meure en ma propre
personne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000575">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000594">Non, vraiment, mourez par procuration:
le pauvre monde a presque six mille ans, et pendant tout
ce temps, il n'y a jamais eu un homme qui soit mort en
personne; pour cause d'amour, s'entend. Troïlus eut la
tête brisée par une massue grecque, cependant il avait
fait tout ce qu'il avait pu pour mourir auparavant, et il
est un des modèles d'amour. Léandre, sans l'accident
d'une très-chaude nuit d'été, aurait encore vécu plusieurs
belles années, quand même Héro se serait faite religieuse;
car sachez, mon bon jeune homme, que Léandre ne voulait
que se baigner dans l'Hellespont, mais qu'il y fut
surpris par une crampe, et s'y noya; et les sots historiens
de ce siècle dirent que c'était pour Héro de Sestos.
Mais tout cela n'est que des mensonges; les hommes sont
morts dans tous les temps, et les vers les ont mangés;
mais jamais ils ne sont morts d'amour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000576">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000595">Je ne voudrais pas que ma vraie Rosalinde
eût cette façon de penser; car je proteste qu'un seul
regard sévère pourrait me faire mourir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000577">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000596">Je jure par cette main, qu'il ne ferait pas
mourir une mouche: mais allons, je veux être maintenant
votre Rosalinde d'une humeur plus complaisante:
demandez-moi ce que vous voudrez, et je vous l'accorderai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000578">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000597">Eh bien! Rosalinde, aimez-moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000579">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000598">Oui, ma foi, je veux bien; les vendredis,
les samedis et tous les jours.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000580">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000599">Et voulez-vous m'avoir?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000581">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000600">Oui, et vingt comme vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000582">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000601">Que dites-vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000583">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000602">N'êtes-vous pas bon à avoir?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000584">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000603">Je l'espère.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000585">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000604">Eh bien! peut-on trop désirer d'une bonne
chose? <stage type="business" xml:id="fra-stage-000098">(<hi rend="italic">A Célie.</hi>)</stage> Allons, ma soeur, vous serez le prêtre,
et vous nous marierez.—Donnez-moi votre main, Orlando.—Qu'en
dites-vous, ma soeur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000586">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000099">à Célie</stage>
            <p xml:id="fra-p-000605">Mariez-nous, je vous prie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000587">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000606">Je ne sais pas dire les paroles.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000588">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000607">Il faut que vous commenciez ainsi: <hi rend="italic">Voulez-vous,
Orlando</hi>...</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000589">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000608">Voyons: Voulez-vous, Orlando, prendre cette
Rosalinde pour épouse?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000590">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000609">Oui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000591">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000610"><hi rend="italic">Oui</hi>... Mais... quand?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000592">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000611">Tout à l'heure; aussitôt qu'elle pourra nous
marier.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000593">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000612">Alors il faut que vous disiez: <hi rend="italic">Je te prends
toi, Rosalinde, pour épouse</hi>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000594">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000613">Rosalinde, je te prends pour épouse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000595">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000614">Je pourrais vous demander vos pouvoirs;
mais passons.—Je vous prends, Orlando, pour mon
mari. Ici c'est une fille qui devance le prêtre, et à coup
sûr la pensée d'une femme devance toujours ses actions.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000596">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000615">Ainsi font toutes les pensées; elles ont des
ailes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000597">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000616">Dites-moi, maintenant, combien de temps
vous voudrez l'avoir, lorsqu'une fois elle sera en votre
possession?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000598">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000617">Une éternité et un jour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000599">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000618">Dites un jour, sans l'éternité. Non, non,
Orlando: les hommes ressemblent au mois d'avril lorsqu'ils
font l'amour, et à décembre, lorsqu'ils se marient:
les filles sont comme le mois de mai tant qu'elles sont
filles, mais le temps change lorsqu'elles sont femmes. Je
serai plus jalouse de vous qu'un pigeon de Barbarie ne
l'est de sa colombe; plus babillarde que ne l'est un perroquet
à l'approche de la pluie; j'aurai plus de fantaisies
qu'un singe; plus de caprices dans mes désirs qu'une
guenon; je pleurerai pour rien, comme Diane dans la
fontaine<note type="editorial" n="50" xml:id="fra-note-000050">Exclamations en usage quand quelqu'un déraisonnait.</note>, et cela lorsque vous serez enclin à la gaieté,
je rirai aux éclats comme une hyène, à l'instant où vous
aurez envie de dormir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000600">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000619">Mais ma Rosalinde fera-t-elle tout cela?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000601">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000620">Sur ma vie, elle fera comme je ferai.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000602">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000621">Oh! mais elle est sage.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000603">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000622">Autrement, elle n'aurait pas l'esprit de
faire tout cela: plus une femme a d'esprit, plus elle a de
caprices: fermez la porte sur l'esprit d'une femme, et il
se fera jour par la fenêtre; fermez la fenêtre, et il passera
par le trou de la serrure; bouchez la serrure, et il
s'envolera par la cheminée avec la fumée.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000604">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000623">Un homme qui aurait une femme avec un
pareil esprit pourrait dire: «Esprit, où vas-tu?»</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000605">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000624">Non, vous pourriez lui réserver cette
réprimande, pour le moment où vous verriez l'esprit de
votre femme aller dans le lit de votre voisin.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000606">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000625">Et quel esprit pourrait alors avoir l'esprit
de se justifier d'une telle démarche?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000607">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000626">Vraiment, la femme dirait qu'elle venait
vous y chercher: vous ne la trouverez jamais sans réponse,
à moins que vous ne la trouviez sans langue.
Qu'une femme qui ne sait pas prouver que son mari est
toujours la cause de ses torts ne prétende pas nourrir
elle-même son enfant; car elle l'élèverait comme un sot.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000608">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000627">Je vais vous quitter pour deux heures, Rosalinde.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000609">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000628">Hélas! cher amant, je ne saurais me passer
de toi pendant deux heures.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000610">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000629">Il faut que je me trouve au dîner du duc;
je vous rejoindrai à deux heures.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000611">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000630">Oui, allez, allez où vous voudrez; je
savais comment vous tourneriez; mes amis m'en avaient
bien prévenue, et je n'en pensais pas moins qu'eux. Vous
m'avez gagnée avec votre langue flatteuse; ce n'est
qu'une femme de mise de côté: bon!—Viens, ô mort!—Deux
heures est votre heure.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000612">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000631">Oui, charmante Rosalinde.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000613">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000632">Sur ma parole, et très-sérieusement, et
que Dieu me traite en conséquence, et par tous les jolis
serments qui ne sont pas dangereux, si vous manquez
d'un iota à votre promesse, ou si vous venez une minute
plus tard que votre heure, je vous prendrai pour le parjure
le plus insigne, pour l'amant le plus fourbe et le
plus indigne de celle que vous appelez Rosalinde, que
l'on puisse trouver dans toute la bande des infidèles;
ainsi songez bien à éviter mes reproches, et tenez votre
promesse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000614">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000633">Aussi religieusement que si vous étiez vraiment
ma Rosalinde: ainsi, adieu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000615">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000634">Allons, le temps est le vieux juge, qui
connaît de semblables délits; le temps vous jugera.
Adieu.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000100">(Orlando sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000616">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000635">Vous avez eu la sottise de déchirer notre sexe
dans votre caquet amoureux: il faut que nous fassions
passer votre pourpoint et votre haut-de-chausses par
dessus votre tête, et que nous montrions à tout le monde
ce que l'oiseau a fait à son propre nid.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000617">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000636">O cousine, cousine, ma jolie petite cousine!
si tu savais à combien de brasses de profondeur je
suis enfoncée dans l'amour; mais cela ne saurait être
sondé: ma passion a un fond inconnu, comme la baie de
Portugal.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000618">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000637">Dis plutôt qu'elle est sans fond, et qu'à mesure
que tu épanches ta tendresse, elle s'écoule aussitôt.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000619">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000638">Non, prenons pour juge de la profondeur
de mon amour ce malin bâtard de Vénus, enfant engendré
par la pensée, conçu par la mélancolie, et né de la
folie. Que ce petit vaurien d'aveugle, qui trompe tous
les yeux parce qu'il a perdu les siens, prononce lui-même.—Je
te dirai, Aliéna, que je ne saurais vivre sans
voir Orlando: je vais chercher un ombrage et soupirer
jusqu'à son retour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000620">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000639">Et moi, je vais dormir.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000101">(Elles sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-004-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000102">Une autre partie de la forêt.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000103">JACQUES, LES SEIGNEURS <hi rend="italic">en habits de gardes-chasse.</hi></stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000621">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000640">Quel est celui qui a tué le daim?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000622">
            <speaker>PREMIER SEIGNEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000641">Monsieur, c'est moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000623">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000642">Présentons-le au duc comme un conquérant
romain; et il serait bon de placer sur sa tête les cornes
du daim, pour laurier de sa victoire. Gardes-chasse,
n'auriez-vous pas quelque chanson qui rendît cette idée?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000624">
            <speaker>SECOND SEIGNEUR</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000643">Oui, monsieur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000625">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000644">Chantez-la: n'importe sur quel air, pourvu
qu'elle fasse du bruit.</p>
            <p xml:id="fra-p-000645">CHANSON.</p>
            <p xml:id="fra-p-000646">PREMIER SEIGNEUR.</p>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000022">
              <l xml:id="fra-line-000134">Que donnerons-nous à celui qui a tué le daim?</l>
            </lg>
            <p xml:id="fra-p-000647">SECOND SEIGNEUR.</p>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000023">
              <l xml:id="fra-line-000135">Nous lui ferons porter sa peau et son bois!</l>
            </lg>
            <p xml:id="fra-p-000648">PREMIER SEIGNEUR.</p>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000024">
              <l xml:id="fra-line-000136">Ensuite conduisons-le chez lui en chantant.</l>
              <l xml:id="fra-line-000137">Ne dédaignez point de porter la corne;</l>
              <l xml:id="fra-line-000138">Elle servit de cimier, avant que vous fussiez né.</l>
            </lg>
            <p xml:id="fra-p-000649">SECOND SEIGNEUR.</p>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000025">
              <l xml:id="fra-line-000139">Le père de ton père la porta,</l>
              <l xml:id="fra-line-000140">Et ton propre père l'a portée aussi.</l>
              <l xml:id="fra-line-000141">La corne, la corne, la noble corne,</l>
              <l xml:id="fra-line-000142">N'est pas une chose à dédaigner.</l>
            </lg>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000104">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-004-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000105">La forêt.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000106">ROSALINDE et CÉLIE.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000626">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000650">Qu'en pensez-vous maintenant? N'est-il
pas deux heures passées? et voyez comme Orlando se
trouve ici?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000627">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000651">Je vous assure qu'avec un amour pur et une
cervelle troublée, il a pris son arc et ses flèches, et qu'il
est allé tout d'abord... dormir. Mais qui vient ici?</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000107">(Entre Sylvius.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000628">
            <speaker>SYLVIUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000108">à Rosalinde</stage>
            <p xml:id="fra-p-000652">Mon message est pour vous,
beau jeune homme. Ma charmante Phébé m'a chargé de
vous remettre cette lettre <stage type="business" xml:id="fra-stage-000109">(<hi rend="italic">lui remettant la lettre</hi>)</stage>; je n'en
sais pas le contenu; mais, à en juger par son air chagrin
et les gestes de mauvaise humeur qu'elle faisait en l'écrivant,
ce qu'elle contient exprime la colère. Pardonnez-moi,
je vous prie, je ne suis qu'un innocent messager.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000629">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000653">La patience elle-même tressaillerait à
cette lecture, et ferait la fanfaronne; si on souffre cela,
il faudra tout souffrir. Elle dit que je ne suis pas beau,
que je manque d'usage, que je suis fier, et qu'elle ne
pourrait m'aimer, les hommes fussent-ils aussi rares que
le phénix. Oh! ma foi, son amour n'est pas le lièvre que
je cours. Pourquoi m'écrit-elle sur ce ton-là? Allons,
berger, allons, cette lettre est de votre invention.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000630">
            <speaker>SYLVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000654">Non; je vous proteste que je n'en sais pas
le contenu; c'est Phébé qui l'a écrite.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000631">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000655">Allons, allons, vous êtes un sot à qui un
excès d'amour fait perdre la tête. J'ai vu sa main; elle a
une main de cuir, une main couleur de pierre de taille;
j'ai vraiment cru qu'elle avait de vieux gants, mais c'étaient
ses mains: elle a la main d'une ménagère; mais
cela n'y fait rien, je dis qu'elle n'inventa jamais cette
lettre; cette lettre est de l'invention et de l'écriture d'un
homme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000632">
            <speaker>SYLVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000656">Elle est certainement d'elle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000633">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000657">Quoi! c'est un style emporté et sanglant,
un style de cartel. Quoi! elle me défie comme un Turc
défierait un chrétien? Le doux esprit d'une femme n'a
jamais pu produire de pareilles inventions dignes d'un
géant, de ces expressions éthiopiennes plus noires d'effet
que de visage. Voulez-vous que je vous lise cette lettre?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000634">
            <speaker>SYLVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000658">Oui, s'il vous plaît; car je ne l'ai pas encore
entendu lire; mais je n'en sais que trop sur la cruauté
de Phébé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000635">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000659">Elle me <hi rend="italic">phébéise</hi>. Remarquez comment
écrit ce tyran.</p>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000026">
              <l xml:id="fra-line-000143">Serais-tu un dieu changé en berger,</l>
              <l xml:id="fra-line-000144">Toi qui as brûlé le coeur d'une jeune fille?</l>
            </lg>
            <p xml:id="fra-p-000660">Une femme dirait-elle de pareilles injures?</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000110">(Elle lit.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000636">
            <speaker>SYLVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000661">Appelez-vous cela des injures?</p>
            <p xml:id="fra-p-000662">ROSALINDE.</p>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000027">
              <l xml:id="fra-line-000145">Pourquoi, te dépouillant de ta divinité,</l>
              <l xml:id="fra-line-000146">Fais-tu la guerre au coeur d'une femme?</l>
            </lg>
            <p xml:id="fra-p-000663">Avez-vous jamais entendu pareilles invectives?</p>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000028">
              <l xml:id="fra-line-000147">Jusqu'ici les yeux qui m'ont parlé d'amour,</l>
              <l xml:id="fra-line-000148">N'ont jamais pu me faire aucun mal.</l>
            </lg>
            <p xml:id="fra-p-000664">Elle veut dire que je suis une bête fauve.</p>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000029">
              <l xml:id="fra-line-000149">Si les dédains de tes yeux brillants</l>
              <l xml:id="fra-line-000150">Ont le pouvoir d'allumer tant d'amour dans mon sein,</l>
              <l xml:id="fra-line-000151">Hélas! quel serait donc leur étrange effet sur moi,</l>
              <l xml:id="fra-line-000152">S'ils me regardaient avec douceur?</l>
              <l xml:id="fra-line-000153">Lors même que tu me grondais, je t'aimais:</l>
              <l xml:id="fra-line-000154">A quel point serais-je donc émue de tes prières?</l>
              <l xml:id="fra-line-000155">Celui qui te porte cet aveu de mon amour,</l>
              <l xml:id="fra-line-000156">Ne sait pas l'amour que je sens pour toi.</l>
              <l xml:id="fra-line-000157">Sers-toi de lui pour m'ouvrir ton âme,</l>
              <l xml:id="fra-line-000158">Si ta jeunesse et ta nature veulent accepter de moi l'offre d'un coeur fidèle,</l>
              <l xml:id="fra-line-000159">Et tout ce que je puis avoir;</l>
              <l xml:id="fra-line-000160">Ou bien refuse par lui mon amour,</l>
              <l xml:id="fra-line-000161">Et alors je chercherai à mourir.</l>
            </lg>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000111">(Elle continue de lire.)</stage>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000112">(Elle lit encore.)</stage>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000113">(Elle continue de lire.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000637">
            <speaker>SYLVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000665">Appelez-vous cela des duretés?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000638">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000666">Hélas! pauvre berger!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000639">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000667">Le plaignez-vous? Non; il ne mérite aucune
pitié. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000114">(<hi rend="italic">A Sylvius.</hi>)</stage> Veux-tu donc aimer une pareille femme?
Quoi! se servir de toi comme d'un instrument pour
jouer des accords faux? Cela n'est pas tolérable. Eh
bien! va donc la trouver; car je vois que l'amour a fait
de toi un serpent apprivoisé, et dis-lui de ma part, que si
elle m'aime, je lui ordonne de t'aimer; que si elle ne
veut pas t'aimer, je ne veux point d'elle, à moins que tu
ne me supplies pour elle. Si tu es un véritable amant,
va-t'en, et ne réplique pas un mot; car voici de la compagnie
qui vient.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000115">(Sylvius sort.)</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000116">(Entre Olivier, frère aîné d'Orlando.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000640">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000668">Bonjour, belle jeunesse; sauriez-vous, je
vous prie, dans quel endroit de cette forêt est située une
bergerie entourée d'oliviers?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000641">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000669">Au couchant du lieu où nous sommes, au fond
de la vallée que vous voyez; laissez à droite cette rangée
de saules qui est auprès de ce ruisseau qui murmure, et
vous arriverez droit à la cabane. Mais en ce moment la
maison se garde elle-même; vous n'y trouverez personne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000642">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000670">Si les yeux peuvent s'aider de la langue, je
devrais vous reconnaître sur la description que l'on m'a
faite: «Mêmes habillements et même âge. Le jeune
homme est blond; il a les traits d'une femme, et il se
donne pour une soeur d'un âge mûr: mais la femme est
petite et plus brune que son frère.» N'êtes-vous point le
propriétaire de la maison que je demandais?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000643">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000671">Puisque vous nous le demandez, il n'y a pas
de vanterie à dire qu'elle nous appartient.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000644">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000672">Orlando m'a chargé de vous saluer tous deux
de sa part, et il envoie ce mouchoir ensanglanté à ce
jeune homme qu'il appelle sa Rosalinde: est-ce vous?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000645">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000673">Oui, c'est moi; que devons-nous conjecturer
de ceci?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000646">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000674">Quelque chose à ma honte, si vous voulez
que je vous dise qui je suis, et comment, et pourquoi,
et où ce mouchoir a été ensanglanté.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000647">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000675">Dites-nous tout cela, je vous prie.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000648">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000676">Quand le jeune Orlando vous a quitté dernièrement,
il vous a promis de vous rejoindre dans une
heure. Comme il allait à travers la forêt, se nourrissant
de pensées tantôt douces, tantôt amères, qu'arrive-t-il
tout à coup? Il jette ses regards de côté, et voyez ce qui
se présenta à sa vue! Sous un chêne, dont l'âge avait
couvert les rameaux de mousse et dont la tête élevée
était chauve de vieillesse, un malheureux en guenilles, les
cheveux longs et en désordre, dormait couché sur le dos;
un serpent vert et doré s'était entortillé autour de son
cou, et avançant sa tête souple et menaçante, il s'approchait
de la bouche ouverte du misérable, quand tout à
coup, apercevant Orlando, il se déroule et se glisse en
replis tortueux sous un buisson, à l'ombre duquel
une lionne, les mamelles desséchées, était couchée, la
tête sur la terre, épiant comme un chat le moment où
l'homme endormi ferait un mouvement; car tel est le
généreux naturel de cet animal, qu'il dédaigne toute
proie qui semble morte. A cette vue, Orlando s'est approché
de l'homme et il a reconnu son frère, son frère
aîné!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000649">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000677">Oh! je lui ai entendu parler quelquefois de ce
frère; et il le peignait comme le frère le plus dénaturé,
qui jamais ait vécu parmi les hommes.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000650">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000678">Et il avait bien raison; car je sais, moi, combien
il était dénaturé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000651">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000679">Mais, revenons à Orlando.—L'a-t-il laissé
dans ce péril, pour servir de nourriture à la lionne
pressée par la faim et le besoin de ses petits?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000652">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000680">Deux fois il a tourné le dos pour se retirer:
mais la générosité plus noble que la vengeance, la nature
plus forte que son juste ressentiment, lui ont fait
livrer combat à la lionne, qui bientôt est tombée devant
lui; et c'est au bruit de cette lutte terrible que je me suis
réveillé de mon dangereux sommeil.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000653">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000681">Êtes-vous son frère?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000654">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000682">Est-ce vous qu'il a sauvé?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000655">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000683">Est-ce bien vous qui aviez tant de fois comploté
de le faire périr?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000656">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000684">C'était moi; mais ce n'est plus moi. Je ne
rougis point de vous avouer ce que je fus, depuis qu'il
me fait trouver tant de douceur à être ce que je suis à
présent.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000657">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000685">Mais... et le mouchoir sanglant?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000658">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000686">Tout à l'heure. Après que nos larmes de
tendresse eurent coulé sur nos récits mutuels depuis la
première jusqu'à la dernière aventure, et que j'eus dit
comment j'étais venu dans ce lieu désert... Pour abréger,
il me conduisit au noble duc, qui me donna des habits et
des rafraîchissements, et me confia à la tendresse de
mon frère qui me mena aussitôt dans sa grotte: et là,
s'étant déshabillé, nous vîmes qu'ici, sur le bras, la
lionne lui avait enlevé un lambeau de chair, dont la
plaie avait saigné tout le temps. Aussitôt il se trouva mal,
et demanda, en s'évanouissant, Rosalinde. Je vins à bout
de le ranimer. Je bandai sa blessure; et, au bout d'un
moment, son coeur s'étant remis, il m'a envoyé ici, tout
étranger que je suis, pour vous raconter cette histoire,
afin que vous puissiez l'excuser d'avoir manqué à sa
promesse, me chargeant de donner ce mouchoir, teint de
son sang, au jeune berger qu'il appelle en plaisantant sa
Rosalinde.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000659">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000117">a Rosalinde, qui pâlit et s'évanouit</stage>
            <p xml:id="fra-p-000687">Quoi, quoi,
Ganymède! mon cher Ganymède!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000660">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000688">Bien des personnes s'évanouissent à la vue
du sang.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000661">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000689">Il y a plus que cela ici.—Chère cousine!—Ganymède!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000662">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000690">Voyez; il revient à lui.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000663">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000118">rouvrant les yeux</stage>
            <p xml:id="fra-p-000691">Je voudrais bien être
chez nous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000664">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000692">Nous allons vous y mener. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000119">(<hi rend="italic">A Olivier.</hi>)</stage> Voudriez-vous,
je vous prie, lui prendre le bras?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000665">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000693">Rassurez-vous, jeune homme.—Mais êtes-vous
bien un homme? Vous n'en avez pas le courage.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000666">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000694">Non, je ne l'ai pas; je l'avoue.—Ah! monsieur,
on pourrait croire que cet évanouissement était
une feinte bien jouée: je vous en prie, dites à votre
frère comme j'ai bien joué l'évanouissement.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000667">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000695">Il n'y avait là nulle feinte: votre teint témoigne
trop que c'était une émotion sérieuse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000668">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000696">Une pure feinte, je vous assure.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000669">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000697">Eh bien donc! prenez bon courage et feignez
d'être un homme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000670">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000698">C'est ce que je fais: mais, en vérité, j'aurais
dû naître femme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000671">
            <speaker>CÉLIE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000699">Allons, vous pâlissez de plus en plus: je vous
en prie, avançons du côté de la maison. Mon bon monsieur,
venez avec nous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000672">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000700">Très-volontiers; car il faut, Rosalinde, que
je rapporte à mon frère l'assurance que vous l'excusez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000673">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000701">Je songerai à quelque chose... Mais, je
vous prie, ne manquez pas de lui dire comme j'ai bien
joué mon rôle.—Voulez-vous venir?</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000120">(Tous sortent.)</stage>
        </div>
      </div>
      <div type="act" n="5" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-005">
        <head>ACTE CINQUIÈME</head>
        <div type="scene" n="1" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-005-scene-001">
          <head>SCÈNE I</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000121">Toujours la forêt.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000122">TOUCHSTONE, AUDREY.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000674">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000702">Nous trouverons le moment, Audrey.
Patience, chère Audrey.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000675">
            <speaker>AUDREY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000703">Ma foi, ce prêtre était tout ce qu'il fallait,
quoiqu'en ait pu dire le vieux monsieur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000676">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000704">Un bien méchant sir Olivier, Audrey,
un misérable Mar-Text! Mais, Audrey, il y a ici dans la
forêt un jeune homme qui a des prétentions sur vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000677">
            <speaker>AUDREY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000705">Oui, je sais qui c'est: il n'a aucun droit au
monde sur moi: tenez, voilà l'homme dont vous parlez.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000123">(Entre William.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000678">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000706">C'est boire et manger pour moi, que de
voir un paysan. Sur ma foi, nous, qui avons du bon
sens, nous avons un grand compte à rendre. Nous
allons rire et nous moquer de lui; nous ne pouvons nous
retenir.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000679">
            <speaker>WILLIAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000707">Bonsoir, Audrey.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000680">
            <speaker>AUDREY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000708">Dieu vous donne le bonsoir, William.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000681">
            <speaker>WILLIAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000709">Et bonsoir à vous aussi, monsieur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000682">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000710">Bonsoir, mon cher ami. Couvre ta tête,
couvre ta tête: allons, je t'en prie, couvre-toi. Quel âge
avez-vous, mon ami?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000683">
            <speaker>WILLIAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000711">Vingt-cinq ans, monsieur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000684">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000712">C'est un âge mûr. William est-il ton
nom?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000685">
            <speaker>WILLIAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000713">Oui, monsieur, William.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000686">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000714">C'est un beau nom! Es-tu né dans cette
forêt?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000687">
            <speaker>WILLIAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000715">Oui, monsieur, et j'en remercie Dieu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000688">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000716"><hi rend="italic">Tu en remercies Dieu?</hi> Voilà une belle
réponse.—Es-tu riche?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000689">
            <speaker>WILLIAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000717">Ma foi, monsieur, comme ça.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000690">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000718"><hi rend="italic">Comme ça</hi>: cela est bon, très-bon, excellent.—Et
pourtant non; ce n'est que <hi rend="italic">comme ça, comme
ça</hi>. Es-tu sage?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000691">
            <speaker>WILLIAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000719">Oui, monsieur; j'ai assez d'esprit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000692">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000720">Tu réponds à merveille. Je me souviens,
en ce moment, d'un proverbe: Le fou se croit sage;
mais le sage sait qu'il n'est qu'un fou.—Le philosophe
païen, lorsqu'il avait envie de manger un grain de raisin,
ouvrait les lèvres quand il le mettait dans sa bouche,
voulant nous faire entendre par là que le raisin était
fait pour être mangé, et les lèvres pour s'ouvrir.—Vous
aimez cette jeune fille?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000693">
            <speaker>WILLIAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000721">Je l'aime, monsieur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000694">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000722">Donnez-moi votre main. Etes-vous
savant?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000695">
            <speaker>WILLIAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000723">Non, monsieur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000696">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000724">Eh bien! apprenez de moi ceci: avoir,
c'est avoir. Car c'est une figure de rhétorique, que la
boisson, étant versée d'une coupe dans un verre, en
remplissant l'un vide l'autre. Tous vos écrivains sont
d'accord que <hi rend="italic">ipse</hi> c'est <hi rend="italic">lui</hi>: ainsi vous n'êtes pas <hi rend="italic">ipse;
</hi> car c'est moi qui suis <hi rend="italic">lui</hi>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000697">
            <speaker>WILLIAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000725"><hi rend="italic">Quel lui</hi>, monsieur?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000698">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000726">Le <hi rend="italic">lui</hi>, monsieur, qui doit épouser cette
fille: ainsi, vous, paysan, <hi rend="italic">abandonnez</hi>; c'est-à-dire, en
langue vulgaire, laissez... <hi rend="italic">la société</hi>,—qui, en style campagnard,
est la compagnie... <hi rend="italic">de cet être du sexe féminin</hi>,—qui,
en langage commun, est une femme: ce qui fait
tout ensemble: Renonce à la société de cette femme;
ou, paysan, tu péris; ou, pour te faire mieux comprendre,
tu meurs; ou, si tu l'aimes mieux, je te tue, je
te congédie de ce monde, je change ta vie en mort, ta
liberté en esclavage, et je t'expédierai par le poison, ou
la bastonnade, ou le fer; je deviendrai ton adversaire et
je fondrai sur toi avec politique; je te tuerai de cent
cinquante manières: ainsi, tremble et déloge.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000699">
            <speaker>AUDREY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000727">Va-t'en, bon William.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000700">
            <speaker>WILLIAM</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000728">Dieu vous tienne en joie, monsieur!</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000124">(Il sort.)</stage>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000125">(Entre Corin.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000701">
            <speaker>CORIN</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000729">Notre maître et notre maîtresse vous cherchent:
allons, partez, partez.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000702">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000730">Trotte, Audrey, trotte, Audrey. Je te
suis, je te suis.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000126">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="2" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-005-scene-002">
          <head>SCÈNE II</head>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000127">Entrent ORLANDO et OLIVIER.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000703">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000731">Est-il possible que, la connaissant si peu,
vous ayez sitôt pris du goût pour elle? qu'en ne faisant
que la voir, vous en soyez devenu amoureux, que l'aimant
vous lui ayez fait votre déclaration; et que, sur
cette déclaration, elle ait consenti? Et vous persistez à
vouloir la posséder?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000704">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000732">Ne discutez point mon étourderie, l'indigence
de ma maîtresse, le peu de temps qu'a duré la
connaissance; ma déclaration précipitée, ni son rapide
consentement; mais dites avec moi que j'aime Aliéna:
dites avec elle qu'elle m'aime: donnez-nous à tous deux
votre consentement à notre possession mutuelle: ce
sera pour votre bien; car la maison de mon père et tous
les revenus qu'a laissés le vieux chevalier Rowland,
vous seront assurés, et moi, je veux vivre et mourir ici
berger.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000128">(Entre Rosalinde.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000705">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000733">Vous avez mon consentement: que vos
noces se fassent demain. J'y inviterai le duc et toute sa
joyeuse cour: allez et disposez Aliéna; car voici ma
Rosalinde.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000706">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000734">Dieu vous garde, mon digne frère!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000707">
            <speaker>OLIVIER</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000735">Et vous aussi, aimable soeur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000708">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000736">O mon cher Orlando, combien je souffre
de vous voir ainsi votre coeur en écharpe!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000709">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000737">Ce n'est que mon bras.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000710">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000738">J'avais cru votre coeur blessé par les
griffes de la lionne.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000711">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000739">Il est blessé, mais c'est par les yeux d'une
dame.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000712">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000740">Votre frère vous a-t-il dit comme j'ai fait
semblant de m'évanouir lorsqu'il m'a montré votre
mouchoir?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000713">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000741">Oui; et des choses plus étonnantes que
cela.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000714">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000742">Oh! je vois où vous en voulez venir... En
effet, cela est très-vrai. Il n'y a jamais rien eu de si soudain,
si ce n'est le combat de deux béliers qui se rencontrent,
et la fanfaronnade de César: <hi rend="italic">Je suis venu, j'ai vu,
j'ai vaincu.</hi> Car votre frère et ma soeur ne se sont pas
plus tôt rencontrés qu'ils se sont envisagés; pas plus
tôt envisagés, qu'ils se sont aimés; pas plus tôt aimés,
qu'ils ont soupiré; pas plus tôt soupiré, qu'ils s'en sont
demandé l'un à l'autre la cause; ils n'ont pas plus tôt su
la cause, qu'ils ont cherché le remède: et, par degrés,
ils ont fait un escalier de mariage qu'il leur faudra monter
incontinent, ou être incontinents avant le mariage:
ils sont vraiment dans la rage d'amour, et il faut qu'ils
s'unissent. Des massues ne les sépareraient pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000715">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000743">Ils seront mariés demain, et je veux inviter
le duc à la noce. Mais hélas! qu'il est amer de ne voir le
bonheur que par les yeux d'autrui! Demain, plus je
croirai mon frère heureux de posséder l'objet de ses
désirs, plus la tristesse de mon coeur sera profonde.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000716">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000744">Quoi donc! ne puis-je demain faire pour
vous le rôle de Rosalinde?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000717">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000745">Non, je ne puis plus vivre de pensées.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000718">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000746">Eh bien, je ne veux plus vous fatiguer de
vains discours. Apprenez donc (et maintenant je parle
un peu sérieusement) que je sais que vous êtes un cavalier
du plus grand mérite.—Je ne dis pas cela pour vous
donner bonne opinion de ma science..., parce que je dis
que je sais ce que vous êtes.—Et je ne cherche point à
usurper plus d'estime qu'il n'en faut pour vous inspirer
quelque peu de confiance en moi pour vous faire du
bien, et non pour me vanter moi-même. Croyez donc, si
vous voulez, que je peux opérer d'étranges choses:
depuis l'âge de trois ans, j'ai eu des liaisons avec un
magicien très-profond dans son art, mais non pas jusqu'à
être damné. Si votre amour pour Rosalinde tient
d'aussi près à votre coeur que l'annoncent vos démonstrations,
vous l'épouserez au moment même où votre
frère épousera Aliéna. Je sais à quelles extrémités la fortune
l'a réduite; il ne m'est pas impossible, si cela pourtant
peut vous convenir, de la placer demain devant vos
yeux, en personne, et cela sans danger.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000719">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000747">Parlez-vous ici sérieusement?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000720">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000748">Oui, je le proteste sur ma vie, à laquelle
je tiens fort, quoique je me dise magicien: ainsi, revêtez-vous
de vos plus beaux habits, invitez vos amis;
car si vous voulez décidément être marié demain, vous
le serez, et à Rosalinde, si vous le voulez. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000129">(<hi rend="italic">Entrent Sylvius
et Phébé.</hi>)</stage> Voyez: voici une amante à moi, et un
amant à elle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000721">
            <speaker>PHÉBÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000749">Jeune homme, vous en avez bien mal agi
avec moi, en montrant la lettre que je vous avais
écrite.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000722">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000750">Je ne m'en embarrasse guère. C'est mon
but de me montrer dédaigneux et sans égard pour vous.
Vous avez là à votre suite un berger fidèle: tournez vos
regards vers lui; aimez-le: il vous adore.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000723">
            <speaker>PHÉBÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000751">Bon berger, dis à ce jeune homme ce que
c'est que l'amour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000724">
            <speaker>SYLVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000752">Aimer, c'est être fait de larmes et de soupirs;
et voilà comme je suis pour Phébé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000725">
            <speaker>PHÉBÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000753">Et moi pour Ganymède.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000726">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000754">Et moi pour Rosalinde.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000727">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000755">Et moi pour aucune femme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000728">
            <speaker>SYLVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000756">C'est être tout fidélité et dévouement. Et
voilà ce que je suis pour Phébé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000729">
            <speaker>PHÉBÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000757">Et moi pour Ganymède.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000730">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000758">Et moi pour Rosalinde.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000731">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000759">Et moi pour aucune femme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000732">
            <speaker>SYLVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000760">C'est être tout rempli de caprices, de passions,
de désirs: c'est être tout adoration, respect et
obéissance, tout humilité, patience et impatience: c'est
être plein de pureté, résigné à toute épreuve, à tous les
sacrifices: et je suis tout cela pour Phébé.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000733">
            <speaker>PHÉBÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000761">Et moi pour Ganymède.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000734">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000762">Et moi pour Rosalinde.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000735">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000763">Et moi pour aucune femme.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000736">
            <speaker>PHÉBÉ</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000130">à Rosalinde</stage>
            <p xml:id="fra-p-000764">Si cela est, pourquoi me blâmez-vous
de vous aimer?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000737">
            <speaker>SYLVIUS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000131">à Phébé</stage>
            <p xml:id="fra-p-000765">Si cela est, pourquoi me blâmez-vous
de vous aimer?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000738">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000766">Si cela est, pourquoi me blâmez-vous de
vous aimer?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000739">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000767">A qui adressez-vous ces mots: <hi rend="italic">Pourquoi
me blâmez-vous de vous aimer?</hi></p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000740">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000768">A celle qui n'est point ici, et qui ne m'entend
pas.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000741">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000769">De grâce, ne parlez plus de cela: cela ressemble
aux hurlements des loups d'Irlande après la
lune. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000132">(<hi rend="italic">A Sylvius.</hi>)</stage> Je vous secourrai si je puis. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000133">(<hi rend="italic">A Phébé.</hi>)</stage>
Je vous aimerais si je le pouvais.—Demain, venez me
trouver tous ensemble. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000134">(<hi rend="italic">A Phébé.</hi>)</stage> Je vous épouserai, si
jamais j'épouse une femme, et je veux être marié demain.
(<hi rend="italic">A Orlando.</hi>) Je vous satisferai, si jamais j'ai satisfait un
homme, et vous serez marié demain. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000135">(<hi rend="italic">A Sylvius.</hi>)</stage> Je vous
rendrai content, si l'objet qui vous plaît peut vous
rendre content, et vous serez marié demain. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000136">(<hi rend="italic">A Orlando.</hi>)</stage>
Si vous aimez Rosalinde, venez me trouver. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000137">(<hi rend="italic">A Sylvius.</hi>)</stage>
Si vous aimez Phébé, venez me trouver.—Et, comme il
est vrai que je n'aime aucune femme, je m'y trouverai.
Adieu, portez-vous bien: je vous ai laissé à tous mes
ordres.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000742">
            <speaker>SYLVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000770">Je n'y manquerai pas, si je vis.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000743">
            <speaker>PHÉBÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000771">Ni moi.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000744">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000772">Ni moi.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000138">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="3" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-005-scene-003">
          <head>SCÈNE III</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000139">TOUCHSTONE et AUDREY.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000745">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000773">Demain est le beau jour, Audrey;
demain nous serons mariés.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000746">
            <speaker>AUDREY</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000774">Je le désire de tout mon coeur; et j'espère
que ce n'est pas un désir malhonnête que de désirer
d'être une femme établie.—Voici deux pages du duc
exilé qui viennent.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000140">(Entrent deux pages du duc.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000747">
            <speaker>PREMIER PAGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000775">Charmé de la rencontre, mon brave
monsieur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000748">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000776">Et moi de même, sur ma parole:
allons, asseyons-nous, asseyons-nous; et... une chanson.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000749">
            <speaker>SECOND PAGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000777">Nous sommes à vos ordres: asseyez-vous
dans le milieu.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000750">
            <speaker>PREMIER PAGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000778">L'entonnerons-nous rondement, sans
cracher ni tousser, sans dire que nous sommes enroués,
préludes ordinaires d'une méchante voix?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000751">
            <speaker>SECOND PAGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000779">Oui, oui, et tous deux sur un même
ton, comme deux Bohémiennes sur un même cheval.</p>
            <p xml:id="fra-p-000780">CHANSON.</p>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000030">
              <l xml:id="fra-line-000162">C'était un amant et sa bergère</l>
              <l xml:id="fra-line-000163">Avec un ah! un ho! et un ah nonino!</l>
              <l xml:id="fra-line-000164">Qui passèrent sur le champ de blé vert.</l>
              <l xml:id="fra-line-000165">Dans le printemps, le joli temps fertile,</l>
              <l xml:id="fra-line-000166">Où les oiseaux chantent, eh! ding, ding, ding,</l>
              <l xml:id="fra-line-000167">Tendres amants aiment le printemps.</l>
              <l xml:id="fra-line-000168">Entre les sillons de seigle,</l>
              <l xml:id="fra-line-000169">Avec un ah! un ho! et un ah nonino!</l>
              <l xml:id="fra-line-000170">Ces jolis campagnards se couchèrent.</l>
              <l xml:id="fra-line-000171">Au printemps, etc., etc.</l>
              <l xml:id="fra-line-000172">Ils commencèrent aussitôt cette chanson,</l>
              <l xml:id="fra-line-000173">Avec un ah! un ho! et un ah nonino!</l>
              <l xml:id="fra-line-000174">Cette chanson qui dit que la vie n'est qu'une fleur.</l>
              <l xml:id="fra-line-000175">Au printemps, etc., etc.</l>
              <l xml:id="fra-line-000176">Profitez donc du temps présent,</l>
              <l xml:id="fra-line-000177">Avec un ah! un ho! et un ah nonino!</l>
              <l xml:id="fra-line-000178">Car l'amour est couronné des premières fleurs.</l>
              <l xml:id="fra-line-000179">Au printemps, etc., etc.</l>
            </lg>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000752">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000781">En vérité, jeunes gens, quoique les
paroles ne signifient pas grand'chose, cependant l'air
était fort discordant.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000753">
            <speaker>PREMIER PAGE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000782">Vous vous trompez, monsieur: nous
avons gardé le temps, nous n'avons pas perdu notre
<hi rend="italic">temps</hi>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000754">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000783">Si fait, ma foi. Je regarde comme un
<hi rend="italic">temps</hi> perdu celui qu'on passe à entendre une si sotte
chanson. Dieu soit avec vous! et Dieu veuille améliorer
vos voix!—Venez, Audrey.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000141">(Ils sortent.)</stage>
        </div>
        <div type="scene" n="4" xml:id="shakespeare-as-you-like-it-fra-act-005-scene-004">
          <head>SCÈNE IV</head>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000142">Une autre partie de la forêt.</stage>
          <stage type="setting" xml:id="fra-stage-000143">LE VIEUX DUC, AMIENS, JACQUES, ORLANDO
OLIVIER et CÉLIE.</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000755">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000784">Croyez-vous, Orlando, que le jeune
homme puisse faire tout ce qu'il a promis?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000756">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000785">Tantôt je le crois, et tantôt je ne le crois
pas, comme tous ceux qui craignent en espérant, et qui
en craignant espèrent.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000144">(Entrent Rosalinde, Sylvius, Phébé.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000757">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000786">Encore un peu de patience, pendant que
je répète notre engagement. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000145">(<hi rend="italic">Au duc.</hi>)</stage> Vous dites que, si
je vous amène votre Rosalinde, vous la donnerez à
Orlando que voici?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000758">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000787">Oui, je le ferais, quand j'aurais des
royaumes à donner avec elle.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000759">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000146">à Orlando</stage>
            <p xml:id="fra-p-000788">Et vous dites que vous voulez
d'elle quand je ramènerai?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000760">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000789">Oui, fussé-je le roi de tous les empires de
la terre.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000761">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000147">à Phébé</stage>
            <p xml:id="fra-p-000790">Vous dites que vous m'épouserez
si j'y consens?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000762">
            <speaker>PHÉBÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000791">Oui, dussé-je mourir une heure après.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000763">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000792">Mais si vous refusez de m'épouser, vous
donnerez-vous alors à ce berger si fidèle?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000764">
            <speaker>PHÉBÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000793">Telle est la convention.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000765">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000148">à Sylvius</stage>
            <p xml:id="fra-p-000794">Vous dites que vous épouserez
Phébé si elle veut vous accepter?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000766">
            <speaker>SYLVIUS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000795">Oui, quand ce serait la même chose d'accepter
Phébé et la mort.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000767">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000796">J'ai promis d'aplanir toutes ces difficultés.—Duc,
tenez votre promesse de donner votre fille.—Et
vous, Orlando, tenez votre promesse de l'accepter.—Phébé,
tenez votre promesse de m'épouser, ou, si vous
me refusez, de vous unir à ce berger.—Sylvius, tenez
votre promesse d'épouser Phébé, si elle me refuse.—Et
je vous quitte à l'instant pour résoudre tous ces
doutes.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000149">(Rosalinde et Célie sortent.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000768">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000797">Ma mémoire me fait retrouver dans
ce jeune berger quelques traits frappants du visage de
ma fille.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000769">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000798">Seigneur, la première fois que je l'ai vu,
j'ai cru que c'était un frère de votre fille: mais, mon
digne seigneur, ce jeune homme est né dans ces bois; il
a été instruit dans les éléments de beaucoup de sciences
dangereuses, par son oncle, qu'il nous donne pour
être un grand magicien caché dans l'enceinte de cette
forêt.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000150">(Entrent Touchstone et Audrey.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000770">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000799">Il y a sûrement un second déluge en l'air:
et ces couples viennent se rendre à l'arche! Voici une
paire d'animaux étrangers, qui, dans toutes les langues,
s'appellent des fous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000771">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000800">Salut et compliments à tous!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000772">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000151">au duc</stage>
            <p xml:id="fra-p-000801">Mon bon seigneur, faites-lui accueil:
c'est ce fou que j'ai si souvent rencontré dans la forêt; il
jure qu'il a été jadis homme de cour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000773">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000802">Si quelqu'un en doute qu'il me soumette
à l'épreuve. J'ai dansé un menuet, j'ai cajolé une
dame, j'ai usé de politique envers mon ami, j'ai caressé
mon ennemi, j'ai ruiné trois tailleurs, j'ai eu quatre querelles,
et j'ai été à la veille d'en vider une l'épée à la
main.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000774">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000803">Et comment s'est-elle terminée?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000775">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000804">Ma foi, nous nous sommes rencontrés,
et nous avons trouvé que la querelle en était à la <hi rend="italic">septième
cause.</hi></p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000776">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000805">Que voulez-vous dire par la <hi rend="italic">septième cause?</hi>—Mon
bon seigneur, cet homme vous plaît-il?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000777">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000806">Il me plaît beaucoup.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000778">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000807">Dieu vous en récompense, monsieur!
je désire qu'il en soit de même de vous.—J'accours ici
en hâte, monsieur, au milieu de ces couples de campagnards,
pour jurer, et me parjurer; car le mariage
enchaîne, mais le sang brise ses noeuds. Une pauvre
pucelle, monsieur, un minois assez laid, monsieur;
mais qui est à moi: une pauvre fantaisie à moi, monsieur,
de prendre ce dont personne autre ne veut. La
riche honnêteté se loge comme un avare, monsieur,
dans une pauvre chaumière, comme votre perle dans
votre vilaine huître.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000779">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000808">Sur ma parole, il a la répartie prompte
et sentencieuse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000780">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000809">Comme le trait que lance le fou et des
discours de ce genre, monsieur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000781">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000810">Mais revenons à la <hi rend="italic">septième cause</hi>. Comment
avez-vous trouvé que la querelle allait en être à la septième
cause?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000782">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000811">Par un démenti au septième degré.—Audrey,
donnez à votre corps un maintien plus décent,—comme
ceci, monsieur. Je désapprouvai la forme
qu'un certain courtisan avait donnée à sa barbe: il m'envoya
dire que si je ne trouvais pas sa barbe bien faite,
il pensait, lui, qu'elle était très-bien. C'est ce qu'on
appelle une <hi rend="italic">réponse courtoise</hi>. Si je lui soutenais encore
qu'elle était mal coupée, il me répondait, qu'il l'avait
coupée ainsi, parce que cela lui plaisait. C'est ce qu'on
appelle <hi rend="italic">le lardon modéré</hi>. Que si je prétendais encore
qu'elle est mal coupée, il me taxerait de manquer de
jugement. C'est ce qu'on appelle la <hi rend="italic">réplique grossière</hi>. Si
je persistais encore à dire qu'elle n'était pas bien coupée,
il me répondrait, <hi rend="italic">cela n'est pas vrai</hi>. C'est ce qu'on
appelle la <hi rend="italic">riposte vaillante</hi>. Si j'insistais encore à dire
qu'elle n'est pas bien coupée, il me dirait, que j'en ai
menti. C'est ce qu'on appelle la <hi rend="italic">riposte querelleuse</hi>. Et
ainsi jusqu'au <hi rend="italic">démenti conditionnel</hi>, et au <hi rend="italic">démenti direct</hi>.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000783">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000812">Et combien de fois avez-vous dit que sa
barbe était mal faite?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000784">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000813">Je n'ai pas osé dépasser <hi rend="italic">le démenti conditionnel</hi>,
et lui n'a pas osé non plus me donner <hi rend="italic">le
démenti direct</hi>; et comme cela, nous avons mesuré nos
épées, et nous nous sommes séparés.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000785">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000814">Pourriez-vous maintenant nommer, par
ordre, les différentes gradations d'un démenti?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000786">
            <speaker>TOUCHSTONE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000815">Oh! monsieur, nous querellons d'après
l'imprimé<note type="editorial" n="51" xml:id="fra-note-000051">Le poëte se moque ici de la mode du duel en forme qui régnait de son temps, et il le fait avec beaucoup de gaieté, il ne pouvait la traiter avec plus de mépris qu'en montrant un manant aussi bien instruit dans les formes et les préliminaires du duel. Le livre auquel il fait allusion ici est un traité fort ridicule d'un certain Vincentio Saviolo, intitulé: De l'honneur et des querelles honorables, in-4°, imprimé par Wolf, en 1594. La première partie de ce traité porte: Discours très-nécessaire à tous les cavaliers qui font cas de leur honneur, concernant la manière de donner et de recevoir le démenti, d'où s'ensuivent le duel et le combat en diverses formes; et beaucoup d'autres inconvénients faute de bien savoir la science de l'honneur, et le juste sens des termes, qui sont ici expliqués. Voici les titres des chapitres. I. Quelle est la raison pour laquelle la partie à qui on donne le démenti doit devenir l'agresseur au défi, et de la nature des démentis. II. De la méthode et de la diversité des démentis. III. Du démenti certain ou indirect. IV. Des démentis conditionnels, ou du démenti circonstanciel. V. Du démenti en général. VI. Du démenti en particulier. VII. Des démentis fous. VIII. Conclusion sur la manière d'arracher ou de rendre le démenti; ou la contradiction querelleuse. Dans le chapitre du démenti conditionnel, l'auteur dit, en parlant de la particule si: «Les démentis conditionnels sont ceux qui sont donnés conditionnellement de cette manière: Si vous avez dit cela ou cela, alors vous mentez.» De ces sortes de démentis, donnés dans cette forme, naissent souvent de grandes disputes, qui ne peuvent aboutir à une issue décidée. L'auteur entend par là que les deux parties ne peuvent procéder à se couper la gorge, tant qu'il y a un si entre deux. Voilà pourquoi Shakspeare fait dire à son paysan: «J'ai vu des cas où sept juges ensemble ne pouvaient parvenir à pacifier une querelle: mais lorsque deux adversaires venaient à se joindre, l'un des deux ne faisait que s'aviser d'un si, comme, si vous avez dit cela, alors moi j'ai dit cela; et ils finissaient par se serrer la main et à être amis comme frères. Votre si est le seul juge de paix: il y a beaucoup de vertu dans le si.» Caranza était encore un auteur qui a écrit dans ce goût-là sur le duel, et dont on consultait l'autorité.</note>, suivant le livre; comme on a des livres pour
les belles manières. Je vais vous nommer les degrés d'un
démenti. Le premier est la Réponse courtoise, le second
le Lardon modéré, le troisième la Réponse grossière,
le quatrième la Riposte vaillante, le cinquième
la Riposte querelleuse, le sixième le Démenti conditionnel,
et le septième le Démenti direct. Vous pouvez
éviter le duel à tous les degrés, excepté au démenti
direct; et même vous le pouvez encore dans ce cas, au
moyen d'un <hi rend="italic">si</hi>. J'ai vu des affaires, où sept juges ensemble
ne seraient pas venus à bout d'arranger une querelle;
et lorsque les deux adversaires venaient à se rencontrer,
l'un des deux s'avisait seulement d'un si; par exemple,
<hi rend="italic">si vous avez dit cela, moi j'ai dit cela</hi>; et ils se donnaient
une poignée de main, et se juraient une amitié de
frères. Votre <hi rend="italic">si</hi> est le seul arbitre qui fasse la paix: il y
a beaucoup de vertu dans le <hi rend="italic">si</hi>!</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000787">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000152">au duc</stage>
            <p xml:id="fra-p-000816">N'est-ce pas là, seigneur, un rare
original? Il est bon à tout, et cependant c'est un fou.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000788">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000817">Sa folie lui sert comme un cheval de
chasse à la tonnelle; et sous son abri, il lance ses traits
d'esprit.</p>
            <p xml:id="fra-p-000818">L'HYMEN <hi rend="italic">chante</hi>.</p>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000031">
              <l xml:id="fra-line-000180">Il y a joie dans le ciel</l>
              <l xml:id="fra-line-000181">Quand les mortels sont d'accord,</l>
              <l xml:id="fra-line-000182">Et s'unissent entre eux.</l>
            </lg>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000032">
              <l xml:id="fra-line-000183">Bon duc, reçois ta fille;</l>
              <l xml:id="fra-line-000184">L'hymen te l'amène du ciel,</l>
              <l xml:id="fra-line-000185">Oui, l'hymen te l'amène ici,</l>
              <l xml:id="fra-line-000186">Afin que tu unisses sa main</l>
              <l xml:id="fra-line-000187">A celle de l'homme dont elle porte le coeur dans son sein.</l>
            </lg>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000153">(Entrent l'Hymen conduisant Rosalinde en habits de
femme, et Célie. Une musique douce.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000789">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000154">au duc</stage>
            <p xml:id="fra-p-000819">Je me donne à vous, car je suis
à vous. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000155">(<hi rend="italic">A Orlando.</hi>)</stage> Je me donne à vous, car je suis à
vous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000790">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000156">à Rosalinde</stage>
            <p xml:id="fra-p-000820">S'il y a quelque vérité dans
la vue, vous êtes ma fille.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000791">
            <speaker>ORLANDO</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000821">S'il y a quelque vérité dans la vue, vous
êtes ma Rosalinde.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000792">
            <speaker>PHÉBÉ</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000822">Si la vue et la forme sont fidèles..., adieu mon
amour.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000793">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000157">au duc</stage>
            <p xml:id="fra-p-000823">Je n'aurai plus de père, si vous
n'êtes le mien. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000158">(<hi rend="italic">A Orlando.</hi>)</stage> Je n'aurai point d'époux, si
vous n'êtes le mien. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000159">(<hi rend="italic">A Phébé.</hi>)</stage> Je n'épouserai pas d'autre
femme que vous.</p>
            <p xml:id="fra-p-000824">L'HYMEN.</p>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000033">
              <l xml:id="fra-line-000188" rend="indent-2">Silence. Oh! je défends le désordre</l>
              <l xml:id="fra-line-000189" rend="indent-2">C'est moi qui dois conclure</l>
              <l xml:id="fra-line-000190" rend="indent-2">Ces étranges événements.</l>
              <l xml:id="fra-line-000191">Voici huit personnes qui doivent se prendre la main,</l>
              <l xml:id="fra-line-000192" rend="indent-2">Pour s'unir par les liens de l'hymen,</l>
              <l xml:id="fra-line-000193" rend="indent-2">Si la vérité est la vérité.</l>
            </lg>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000034">
              <l xml:id="fra-line-000194">(A Orlando et Rosalinde.)</l>
            </lg>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000035">
              <l xml:id="fra-line-000195" rend="indent-2">Aucun obstacle ne pourra vous séparer.</l>
            </lg>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000036">
              <l xml:id="fra-line-000196"> class="stage1"A Olivier et Célie.)</l>
            </lg>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000037">
              <l xml:id="fra-line-000197" rend="indent-2">Vos deux coeurs ne sont qu'un coeur.</l>
            </lg>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000038">
              <l xml:id="fra-line-000198">(A Phébé.)</l>
            </lg>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000039">
              <l xml:id="fra-line-000199" rend="indent-2">Vous, cédez à son amour,</l>
            </lg>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000040">
              <l xml:id="fra-line-000200">(Montrant Sylvius.)</l>
            </lg>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000041">
              <l xml:id="fra-line-000201" rend="indent-2">Ou prenez une femme pour époux.</l>
            </lg>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000042">
              <l xml:id="fra-line-000202">(A Touchstone et Audrey.)</l>
            </lg>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000043">
              <l xml:id="fra-line-000203" rend="indent-2">Vous êtes certainement l'un pour l'autre,</l>
              <l xml:id="fra-line-000204" rend="indent-2">Comme l'hiver est uni au mauvais temps.</l>
            </lg>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000044">
              <l xml:id="fra-line-000205">Pendant que nous chantons un hymne nuptial</l>
              <l xml:id="fra-line-000206">Nourrissez-vous de questions et de réponses</l>
              <l xml:id="fra-line-000207">Afin que la raison diminue l'étonnement</l>
              <l xml:id="fra-line-000208">Que vous causent cette rencontre et cette conclusion.</l>
            </lg>
            <p xml:id="fra-p-000825">CHANSON.</p>
            <lg xml:id="fra-verse-group-000045">
              <l xml:id="fra-line-000209">Le mariage est la couronne de l'auguste Junon.</l>
              <l xml:id="fra-line-000210">Lien céleste de la table et du lit,</l>
              <l xml:id="fra-line-000211">C'est <hi rend="italic">l'hymen</hi> qui peuple les cités,</l>
              <l xml:id="fra-line-000212">Que le mariage soit donc honoré.</l>
              <l xml:id="fra-line-000213">Honneur, honneur et renom</l>
              <l xml:id="fra-line-000214">A l'hymen, dieu des cités!</l>
            </lg>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000160">(A tous.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000794">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000161">à Célie</stage>
            <p xml:id="fra-p-000826">O ma chère nièce, tu es la bienvenue,
tu es aussi bienvenue que ma fille même.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000795">
            <speaker>PHÉBÉ</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000162">à Sylvius</stage>
            <p xml:id="fra-p-000827">Je ne retirerai pas ma parole:
de ce moment tu es à moi. Ta fidélité te donne mon
amour.</p>
          </sp>
          <stage type="entrance" xml:id="fra-stage-000163">(Entre Jacques des Bois.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000796">
            <speaker>JACQUES DES BOIS</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000164">au duc</stage>
            <p xml:id="fra-p-000828">Daignez m'accorder audience
un moment.—Je suis le second fils du vieux chevalier
Rowland, et voici les nouvelles que j'apporte à
cette illustre assemblée.—Le duc Frédéric, entendant
raconter tous les jours combien de personnes d'un grand
mérite se rendaient à cette forêt, avait levé une forte
armée: il marchait lui-même à la tête de ses troupes,
résolu de s'emparer ici de son frère, et de le passer au fil
de l'épée; et déjà il approchait des limites de ce bois
sauvage: mais là, il a rencontré un vieux religieux qui,
après quelques moments d'entretien, l'a fait renoncer à
son entreprise et au monde. Il a légué sa couronne au
frère qu'il avait banni, et a restitué à ceux qui l'avaient
suivi dans son exil tous leurs domaines. J'engage ma vie
sur la vérité de ce récit.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000797">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000829">Soyez le bienvenu, jeune homme. Vous
offrez <hi rend="italic">un</hi> beau présent de noces à vos deux frères; à l'un,
le patrimoine dont on l'avait dépouillé, et à l'autre, un
pays tout entier, un puissant duché. Mais, d'abord, achevons
dans cette forêt l'ouvrage que nous y avons si bien
commencé et si heureusement amené à bien, et, après,
chacun des heureux compagnons qui ont supporté ici
avec nous tant de rudes jours et de nuits partagera
l'avantage de la fortune que nous retrouvons, selon la
mesure de sa condition. En attendant, oublions cette
dignité qui vient de nous écheoir, et livrons-nous à nos
divertissements rustiques.—Jouez, musiciens. Et vous
mariés et mariées, suivez la mesure de la musique, puisque
votre mesure de joie est comble.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000798">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000165">à Jacques des Bois</stage>
            <p xml:id="fra-p-000830">Monsieur, avec votre permission,
si je vous ai bien entendu, le duc a embrassé
la vie religieuse, et rejeté avec dédain le faste des cours?</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000799">
            <speaker>JACQUES DES BOIS</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000831">Oui, monsieur.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000800">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000832">Je veux aller le trouver. Il y a beaucoup à
apprendre et à profiter avec ces convertis. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000166">(<hi rend="italic">Au duc.</hi>)</stage> Je
vous lègue, à vous, vos anciennes dignités: votre patience
et vos vertus les méritent. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000167">(<hi rend="italic">A Orlando.</hi>)</stage> A vous, l'amour
que mérite votre foi sincère. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000168">(<hi rend="italic">A Olivier.</hi>)</stage> A vous, vos terres,
la tendresse d'une épouse, et des alliés illustres. <stage type="business" xml:id="fra-stage-000169">(<hi rend="italic">A Sylvius.</hi>)</stage>
A vous, un lit longtemps attendu et bien mérité.
<stage type="business" xml:id="fra-stage-000170">(<hi rend="italic">A Touchstone.</hi>)</stage> Et vous, je vous lègue les disputes; car
vous n'avez, pour votre voyage d'amour, de provisions
que pour deux mois.—Ainsi, allez à vos plaisirs. Pour
moi, il m'en faut d'autres que celui de la danse.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000801">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000833">Arrête, Jacques; reste avec nous.</p>
          </sp>
          <sp xml:id="fra-speech-000802">
            <speaker>JACQUES</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000834">Moi, je ne reste point pour de frivoles passe-temps.
J'irai vous attendre dans votre grotte abandonnée,
pour savoir ce que vous voulez.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000171">(Il sort.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000803">
            <speaker>LE VIEUX DUC</speaker>
            <stage type="business" xml:id="fra-stage-000172">aux musiciens</stage>
            <p xml:id="fra-p-000835">Poursuivez, poursuivez;
nous allons commencer cette cérémonie, comme nous
avons la confiance qu'elle se terminera, dans les transports
d'une joie pure.</p>
            <p xml:id="fra-p-000836">ÉPILOGUE.</p>
          </sp>
          <stage type="business" xml:id="fra-stage-000173">(Danse.)</stage>
          <sp xml:id="fra-speech-000804">
            <speaker>ROSALINDE</speaker>
            <p xml:id="fra-p-000837">Vous n'avez pas coutume de voir <hi rend="italic">l'Épilogue</hi>
habillé en femme, mais cela n'est pas plus mal séant,
que de voir le Prologue en habit d'homme. Si le proverbe
est vrai, que le bon vin n'a pas besoin d'enseigne, il
est également vrai qu'une bonne pièce n'a pas besoin
d'épilogue. Cependant on annonce le bon vin par de
bonnes enseignes; et les bonnes pièces paraissent encore
meilleures avec le secours de bons épilogues. Dans quelle
position embarrassante suis-je donc placée, moi qui ne
suis point un bon épilogue, et qui ne peux pas non plus
vous captiver en faveur d'une bonne pièce? Je ne suis
point équipée en mendiant; il ne me conviendrait donc
pas de vous supplier: le seul parti qui me reste est
d'user de conjurations, et je vais commencer par les
femmes.—Femmes, je vous somme, par l'amour que
vous portez aux hommes, d'approuver dans cette pièce
tout ce qui leur en plaît. Et vous, hommes, je vous
somme, au nom de l'amour que vous portez aux femmes
(car je m'aperçois à votre sourire qu'aucun de vous ne
les déteste), d'approuver de cette pièce ce qui en plaît
aux dames; en sorte qu'entre elles et vous, la pièce ait
du succès. Si j'étais une femme, j'embrasserais tous ceux
qui, parmi vous, auraient des barbes qui me plairaient,
des physionomies à mon goût et des haleines qui ne me
rebuteraient pas; et je suis sûr que tous ceux d'entre
vous qui ont de belles barbes, des figures agréables et
de douces haleines, ne manqueront pas, en reconnaissance
de mon offre gracieuse, de me dire adieu, quand
je vous ferai la révérence.</p>
          </sp>
          <stage type="exit" xml:id="fra-stage-000174">(Tous sortent.)</stage>
        </div>
      </div>
    </body>
  </text>
</TEI>
