Acte III

Scène III.

[Le hallier.]
[Entre ARCITE avec des aliments, du vin et des limes.]
ARCITE.

— Je dois être près de l’endroit… Holà ! cousin Palémon !

[Paraît PALÉMON.]
PALÉMON.

Arcite ?

ARCITE.

— Lui-même. Je vous ai apporté de la nourriture et des limes. — Avancez, et ne craignez rien. Il n’y a pas de Thésée ici.

PALÉMON.

— Non, nul d’aussi honnête, Arcite.

ARCITE.

Ce n’est pas la question : — nous argumenterons là-dessus plus tard. Allons, prenez courage ; — vous n’allez pas mourir ainsi comme une brute. Tenez, monsieur, buvez ; — je sais que vous êtes faible. Je causerai plus tard avec vous.

PALÉMON.

— Arcite, tu pourrais n’empoisonner maintenant.

ARCITE.

Je le pourrais ; — mais il faudrait d’abord que j’eusse peur de vous. Asseyez-vous ; et, une fois pour toutes, — renonçons à ces vains parlages ! N’allons pas, — ayant avec nous notre vieille réputation, — bavarder comme des niais ou des lâches !… À votre santé ! [Il boit.]

PALÉMON.

Soit !

ARCITE.

— Asseyez-vous donc, je vous prie : et laissez-moi vous supplier, — par tout ce que vous avez d’honneur et d’honnêteté, — de ne plus faire mention de cette femme ! Cela nous troublerait ; — nous aurons plus tard tout le temps.

PALÉMON.

Bien, monsieur, je vous fais raison.

ARCITE.

— Buvez une bonne et cordiale rasade ! Cela fait du bon sang, mon cher. — Ne sentez-vous pas que cela vous dégèle ?

PALÉMON.

Arrêtez ; je vous le dirai — après une rasade ou deux de plus.

ARCITE.

Ne vous gênez pas ; — le duc en a encore, mon petit cousin. Mangez maintenant.

PALÉMON.

Oui.

ARCITE.

Je suis bien aise — que vous ayez si bon appétit.

PALÉMON.

Je suis plus aise encore — d’avoir, pour le satisfaire, un si bon repas.

ARCITE.

N’est-ce pas une folle habitation — que ces forêts farouches, cousin ?

PALÉMON.

Oui, pour ceux — qui ont une conscience farouche.

ARCITE.

— Comment trouvez-vous ces mets ? Votre faim n’a pas besoin, je le vois, d’assaisonnement.

PALÉMON.

Non. — Mais, si elle en avait besoin, le vôtre aurait trop d’aigreur, doux cousin. — Qu’est ceci ?

ARCITE.

De la venaison.

PALÉMON.

C’est une viande succulente. — Donnez-moi encore du vin : cette fois, Arcite, aux belles — que nous avons connues dans le temps !… À la fille du seigneur intendant ! — Vous la rappelez-vous ? [Il lui tend la coupe.]

ARCITE.

Après vous, cousin.

PALÉMON.

— Elle aimait un homme aux cheveux noirs.

ARCITE.

Elle l’aimait. Eh bien, après ?

PALÉMON.

— Et cet homme, je l’ai ouï appeler Arcite, et…

ARCITE.

— Achevez, morbleu !

PALÉMON.

Elle le rencontra sous une treille… — Et que fit-elle là, cousin ? Elle y joua du virginal ?

ARCITE.

— Elle y fit certes quelque chose, monsieur.

PALÉMON.

Qui la rendit dolente un mois, — ou deux, ou trois, ou dix.

ARCITE.

La sœur du majordome — eut aussi se part, si je m’en souviens bien, cousin ; — autrement il y aurait eu bien des fables en circulation. Vous allez boire à sa santé ?

PALÉMON.

Oui.

ARCITE.

— C’est une bien jolie brune ! Il y avait un temps — où les jeunes gens allaient à la chasse, et il y avait un bois, — et il y avait un gros hêtre ; et là aboutit une histoire…

[Soupirant.] — Hé ! bo !

PALÉMON.

Pour Émilie, sur ma vie !… Imbécile, — assez de cette gaîté forcée ! Je répète — que ce soupir a été poussé pour Émilie. Vil cousin, — oses-tu rompre le premier notre engagement ?

ARCITE.

Vous vous égarez.

PALÉMON.

Par le ciel et la terre, — il n’y a en toi rien d’honnête.

ARCITE.

Alors, je vous quitte ; — vous êtes une bête féroce, à présent.

PALÉMON.

Je suis tel que tu me fais, traître.

ARCITE.

— Voilà tout ce qui est nécessaire : limes, chemises, parfums. — Je reviendrai dans deux heures, et j’apporterai — ce qui calmera tout !

PALÉMON.

Une épée et une armure ?

ARCITE.

— Comptez sur moi. Vous êtes maintenant par trop brutal. Adieu. — Ôtez toute votre ferraille ; vous ne manquerez de rien.

PALÉMON.

— Maroufle !

ARCITE.

Je n’écoute plus rien.

[Il sort.]
PALÉMON.

S’il tient parole, il est mort.

[Il sort.]